‹ Voyage a travers mon atelierChapitre 4 sur 6 · Et Lamech print deux femmes, etc., etc · texte numérisé non relu

Et Lamech print deux femmes, etc., etc

Mais quelle était donc cette femme que Caïn cognut?

Évidemment ce ne pouvait être que sa sœur.

Mais, si c'était sa sœur, c'était donc une fille d'Adam et d'Ève?

Or, si nos premiers parents ont eu des filles, la Genèse le mentionnerait, et pourtant elle ne parle que de deux enfants, Caïn et Abel, puis d'un troisième, comme l'indique le passage suivant, qui vient ensuite :

Et Adam cognut encore sa femme , laquelle enfanta

un fils, et appela son nom Seth, «car Dieu m'a, dit-elle, donné une autre semence pour Abel, que Gain occit. »

Espérons qu^un docte savant nous éclairera un jour là-dessus; mais c^est égal, comment expliquer...

Je suis plongé dans ces réflexions perplexes lorsque j^entends frapper un léger coup à la porte. Cela m^agace énormément d^être dérangé au milieu de mes rêveries; je suis sur le point de m^écrier bravement qu^il n^y a personne (idée par trop ingénieuse!), lorsque j^entends la voix de Nina, et cela suffit pour me rappeler que c^est son Jour de pose. Mais je réfléchis que vous ne devez pas connaître ce personnage importun : je vais donc vous le présenter.

Nina est une jeune blanchisseuse qui est venue un matin dans mon atelier et m'a tenu le petit discours suivant :

ce Monsieur, on m'a dit que vous étiez peintre, et je viens vous demander si vous avez besoin d'un modèle.

— Mais certainement, mon enfant; on a toujours besoin d'un modèle. »

Pendant ce temps, je la regardais. Elle étak réellement charmante.

« Mais avez-vous déjà posé? continuai-je.

— Non, Monsieur; mais Je le voudrais bien.

— Et pourquoi?

— Parce que Ton m^a dit que Je gagnerais de Pargent.

— Ah! oui, toujours la même chose... Mais, si vous n^avez pas encore posé, vous ne saurez jamais indiquer les mouvements.

— Je ferai de mon mieux, Monsieur, et, avec de la bonne volonté...

— Soit ; mais encore faut-il savoir si vous réunissez les conditions voulues. Etes-vous bien faite ?

— Mais Je crois que oui. Monsieur.

• — Ah! vraiment! vous croyez... Du reste, nous allons voir. »

En rougissant bien fort, la petite finit par se déshabiller, prit de son mieux les poses que je lui indiquais, et Je vis que J'avais la bonne fortune de rencontrer un modèle délicieux, rare bonheur que les artistes apprécieront.

Nina n'est ni grande ni petite, mais d'une pureté de formes à lutter avec la Vénus de Médicis qui est au milieu de mon atelier. Plus d'une

fois je Tai fait mettre à côté de cette statue, qui est de la grandeur de l'original, et je dois reconnaître qu'elle soutient la comparaison avec le corps charmant de la déesse, ce qui n'est pas peu dire.

J'avais donc retenu la petite blanchisseuse pour trois jours par semaine, et je n'ai eu doublement qu'à m'en louer, car elle est très exacte, autre qualité non moins appréciée des artistes.

Nina était entrée et commençait déjà à déposer son chapeau et son manteau, quand je songeai avec effroi que, si je me mettais à peindre, je perdrais probablement la suite de la rêverie dans laquelle je me complaisais tout à l'heure.

Aussitôt mon parti fut pris.

c( Nina, nous ne posons pas aujourd'hui.

— Mais, Monsieur, vous savez que c'est le jour.

— C'est vrai, mais je ne suis pas en veine de travailler. »

Nina me regardait; moi, je regardais Nina, et je voyais ses grands yeux bruns s'emplir de larmes, car elle ne comprenait évidemment rien à ma fantaisie.

c( Mais, Monsieur, vous avez quelque chose contre moi... Etes-vous mécontent?

— Non, mon enfant; je suis trop paresseux aujourd'hui, voilà tout. Mais il ne faudra pas oublier de venir un peu plus tôt après-demain, et nous regagnerons le temps perdu. »

La figure de Nina s'est aussitôt éclaircie; elle a repris son petit air mutin, les yeux se sont séchés, et elle s'en va gaie comme un pinson.

Me voilà de nouveau seul et tranquille; mais, pour être à Pabri des importuns, je commence incontinent par tirer le verrou. Comme cela, on ne viendra plus me déranger. Je retourne à la place où j'étais lorsque cette petite coquine est arrivée; mais elle a tout à fait dérangé le fil de mes idées. Me voilà donc à la dérive, et je vais prendre, pour me distraire, le premier livre qui me tombera sous la main.

L'amour des livres est une passion bien charmante> indice d'un esprit délicat, et susceptible, dans ses branches multiples, de satisfaire à plusieurs goûts différents qui ont chacun leur charme particulier.

Aux uns il faut des livres précieux par leur provenance, comme les beaux ouvrages ayant fait partie des bibliothèques de Grolier, Maïoli, de Thou, Longepierre, d'Hoym, La Bédoyère, etc., ou ceux qui portent sur leurs couvertures les armes et les devises royales de François P^', Henri II, Henri IIL

Pour les autres, le suprême de la jouissance consiste dans la possession d'exemplaires revêtus de ces jolies reliures de Le Gascon, Clovis Ève, Duseuil, Pasdeloup, Derôme, Bozérian, dont la perfection a fait de la reliure un art que Capé, Trautz-Bauzonnet, Hardy, Lortic,

BeltZ'-Niédrée^ Cuzin et David ont continué de nos jours.

Tel amateur recherchera particulièrement les incunables, les gothiques, les beaux spécimens de Fimprimerie sortis des presses des Aide, des Plantin, des Estienne, des Elzevier, etc. , et tel autre ne s'occupera que des livres du XVI IP siècle, que Marillier, Eisen^ Gravelot, Cochin, Moreau, ont illustrés de si délicieuses vignettes»

Celui-ci ne voudra que des exemplaires en magnifique condition, soit en grand papier, ou sur chine ou sur whatman (que ce soit ancien ou moderne, peu lui importe) ; tandis que celui-là quittera tous les grand papiers du monde pour une petite plaquette d'aspect mesquin, chétif même, mais qui aura le mérite, à ses yeux, d'être la véritable édition originale.

Pour moi, ce que Je trouve de plus charmant dans un livre, c'est de Forner de portraits, de gravures, de dessins, d'autographes, et d'en faire, par cela même, un exemplaire à soi, tel que nul autre n'en possède de pareil. Ainsi, par exemple, j'ai eu la fantaisie d'enrichir un superbe exemplaire in-4° de la Henriade, déjà orné des belles gravures de Moreau, et voici ce que j'y ai ajouté :

Un magnifique portrait in-4^ de Henri IV, épreuve d^artiste avant toute lettre;

Deux portraits de Voltaire, Tun dans sa Jeunesse et Tautre dans sa vieillesse;

Une très belle gravure de Macret représentant la réception de Voltaire aux champs Elysées par Henri IV;

Un superbe autographe de Henri IV sur vélin, avec le sceau intact;

Un fragment de la Henriadè, précieuse pièce autographe entièrement de la main de Voltaire, avec corrections.

Croyez-vous, après cela, que Je n*'aie pas une Henriade hors ligne^ une Henriade unique, suprême bonheur pour le bibliophile, qui a presque toujours en lui un petit fonds d^égoïsme ! J'ai fait de même pour un certain nombre d^autres volumes, et rien n'égale le charme d^n exemplaire dans lequel on a inséré des suites de gravures, des portraits et une lettre ou une pièce autographe.

Quant à posséder un exemplaire de Molière, Racine, Boileau, Corneille ou Voltaire, corrigés ou enrichis de notes par Tauteur, c'est là un de ces faits immenses qui font époque dans la carrière d'un amateur. Il en est de même des exemplai-

res ornés de dessins originaux placés à côté des eaux-fortes et des gravures, splendides exemplaires dont l'acquisition était encore possible il y a quelques années, mais pour la possession desquels il faut sacrifier aujourd'hui le prix d'une maison ou d'une ferme, ce qui n'est pas précisément à la portée de tout le monde.

Le nombre des amateurs de beaux livres augmente de jour en jour, et vouloir citer le? principaux serait trop long; mais ce que je tiens à constater (et je le fais avec plaisir)^ c'est que plusieurs de nos jeunes femmes à la mode ont fini par s'intéresser à cette manie des livres, et collectionnent des volumes dont les délicieuses reliures semblent faites exprès pour leurs jolies mains^ imitant en cela leurs célèbres devancières Diane de Poitiers, M*"^ de Verrue, M"'® de Pompadour, dont les volumes ornés de reliures à leurs armes ou à leur chiffre sont si recherchés maintenant.

VIÎI

Mon intention était pourtant bien arrêtée tout à rheure de me distraire avec un livre pris au hasard, et me voici lancé à fond de train dans la description de la bibliophilie, bibliomanie, etc. Ne serait-il pas juste de remplacer le dicton « Capricieux comme une jolie femme » par celuici : « Capricieux comme Fimagination », car il y a de fort jolies femmes qui ne sont point du tout capricieuses, tandis que cette folle d'imagination se plaît à faire décrire à notre esprit les courbes les plus fantastiques ?

Excusez donc, cher lecteur ou aimable lectrice, le peu de suite que, vous pourrez remarquer dans mes idées, et ne m'en voulez pas trop si la folle recommence ses escapades. Vous avez Pâme trop bonne, j'en suis sûr, pour ne pas avoir cette indulgence.

On discutait un jour devant moi une grave question : celle de savoir lequel est le meilleur

de riiomme ou de la femme. Les hommes prétendaient que la femme, composée seulement d^une fraction de Phomme, ne pouvait posséder qu^ne partie de ses qualités; les femmes, elles, soutenaient que, si la fraction était petite, c'était la meilleure, et que le petit morceau valait mieux que le gros. Mis en demeure de me prononcer, j'abandonnai lâchement le parti porte-barbe, et je passai résolument du côté des femmes, en proclamant hautement qu'elles n'avaient rien à envier à leurs seigneurs et maîtres.

Ce que cette incartade me valut de regards foudroyants et d'apostrophes menaçantes du côté du sexe laid est inénarrable; mais j'en fus amplement dédommagé par les gracieux sourires et les battements de jolies mains qui accompagnèrent ma décision.

Du reste, sommé de déduire mes raisons, comme on dit au Palais, je finis par mettre tout le monde d'accord en improvisant la thèse que voici :

ce Mesdames et Messieurs, commençai-je d'un air calme et digne tout à la fois, si vous aviez pris la peine de vous rappeler le texte de la Bible, vous auriez vu que la discussion n'est guère possible; mais, ajoutai-je avec une certaine imper-

tinence, comme il est probable que vous Pavez oublié depuis longtemps, je vais vous le citer textuellement :

ce UÉcriture sainte nous dit que Dieu créa Fhomme à son image, et qu^il le créa masle et femelle.

ce Puis, lorsqu'il voulut faire une compagne semblable à lui, il fit tomber un sommeil sur Adam, prit une de ses costes et remplit son lieu de chair. De cette coste il édifia une femme et ramena à Adam.

ce Si Adam était masle etfemelle^ il devait exister en lui une partie aimante qui répondait à l'autre : il en ressort donc qu'il avait deux cœurs, un de chaque côté de la poitrine. Lorsque Dieu voulut lui créer une compagne semblable à lui^ il dut alors séparer ce qu'Adam possédait en double, et la partie dont il forma la femme contenait évidemment un cœur. C'est ce qui explique l'inclination et le désir de se rapprocher qu'éprouvent toujours les deux sexes l'un pour l'autre, et je n'ai pas besoin d'ajouter que celui qui exerce le plus d'attraction n'est pas précisément celui auquel j'ai l'honneur d'appartenir.

c( Et maintenant, terminai-je en lançant un

dernier argument que j'avais réservé pour foudroyer Passistance, qui vous dit que le mot coste, pour nous servir de Fancienne expression, ne veut pas tout aussi bien signifier costé? Et, si la femme a été formée d^un costé de rhomme, en quoi serait-elle inférieure à celuici, puisqu'elle a été faite de sa moitié? »

Un tonnerre d'applaudissements couvrit ma péroraison, et je m'inclinai modestement, avec Pair d'un homme qui a conscience de sa valeur.

Pour couronner dignement ce petit speech, j'aurais voulu pouvoir montrer le recueil que j'ai composé sur Adam et Ève : car il faut vous dire que j'ai encore une toquade qui consiste à réunir dans un même volume des compositions différentes faites sur un même sujet. La mythologie nous offre une quantité de scènes gracieuses que je n'ai pas besoin d'énumérer; mais l'histoire, et l'histoire sainte elle-même, nous présente une quantité de situations qui ne le cèdent en rien à l'histoire profane. Telles sont les aventures de Loth et de ses filles, Joseph et Putiphar, David et Bethsabée, Suzanne et les vieillards, etc.

Essayez un peu de composer de ces recueils

historiques ou mythologiques, et vous verrez comme ils sont intéressants et instructifs au point de vue de la composition et de la manière d^interpréter des différents artistes.

Je n'ai jamais eu de passion pour les faïences, sauf, bien entendu, les faïences italiennes, qui ont un réel intérêt artistique, lorsqu'elles ont été décorées par ces grands maîtres qui ne croyaient pas déroger en ornant le fond d'un plat ou les contours d'un vase. Il y a pourtant de bien belles choses dans les faïences de Rouen, de Strasbourg, de Nevers; mais la plupart de leurs pièces les plus renommées ne sont, en somme, que des objets de curiosité, et non pas des objets d'art, ce qui fait une grande différence.

Autre chose sont les porcelaines de Sèvres et ces délicieux biscuits dont l'apogée fut à son comble au XVI 11^ siècle. En ce genre, je possède une fort jolie pendule, toute en pâte blanche, représentant Andromède délivrée par Persée, et je ne puis la contempler sans éprouver un ravissement qui se renouvelle à chaque fois.

La pose de la petite femme, renversée et à

demi couchée sur le rocher, est si délicieuse, si adorable, respire un tel abandon^ le corps est si pur de formes, le bras sur lequel repose sa tête et celui dont Persée détache la chaîne sont si délicats, que l'on se prend, malgré soi, à envier le sort du héros. « Heureux Persée, si tu as couru quelques dangers pour terrasser le monstre qui allait dévorer ce corps charmant, combien n'en as-tu pas été dédommagé par la vue de ces formes ravissantes dignes du ciseau de Phidias! Quel dut être ton enivrement lorsque tu reçus dans tes bras ce beau corps que rhorreur faisait contracter quelques moments auparavant, et lorsque tu sentis battre contre ta poitrine ce cœur palpitant de joie et de reconnaissance ! »

Un brave campagnard qui me voyait un jour m'extasier devant ma petite Andromède ne pouvait s'empêcher de me dire : « Mais qu'est-ce que ce serait donc si elle était en chair et en os! — Ce que ce serait? répliquai-je, c'est que celle en chair et en os pourrait se toucher, mais qu'on ne touche pas à celle-là. y) Et, en même temps, j'écartais le naïf homme, qui étendait déjà ses grosses mains pour soulever le groupe afin de l'examiner à son aise.

Profane, va !

Après avoir médit quelque peu de la faïence, Je dois cependant ajouter que le hasard m^a rendu possesseur d'une pièce de la plus grande rareté^ et en faïence de Rouen encore : c'est un grand pavage de la plus belle époque, décoré en jaune, vert et bleu, et ayant quatre mètres carrés environ, trouvaille que j'ai faite dans la maison même qu'occupait autrefois le fameux Poterat, sieur de Saint-Étienne, Sotteville et Émendreville. Mais, là, je rentre dans ma thèse favorite, la pièce unique, car ce pavage est le seul connu ayant une pareille dimension, et il n'en doit point exister de pareil.

Je le signale donc ici, quand ce ne serait que pour rentrer en grâce auprès des amateurs de faïence, qui me trouveront peut-être bien froid pour ce qui les passionne.

A côté du groupe de Persée et Andromède, j'ai placé un bas-relief en marbre représentant Pyrame et Thisbé, beau morceau de sculpture italienne du XVP siècle, et une toute petite pendule en bronze doré, sur le devant de laquelle la fable de Pygmalion et Galatée a été ciselée avec une délicatesse exquise. Quel joli sujet encore que celui-ci ! quel motif charmant î

et comme le spectacle de cette âme qui s^ouvre à la vie et de ce corps qui s'anime pour la première fois est bien fait pour enflammer Pimagination du poète et de Tartiste !

Je me rappelle la superbe Galatée que Parrot avait exposée au Salon de 1876. Elle était si vraie et si naturelle qu'on aurait cru la voir remuer sur son piédestal. Que de fois Je me suis pris à envier cette belle toile !

S'il y a quelque chose d'extraordinaire, c'est de voir Tabandon et Pespèce de discrédit dans lequel sont tombés les dessins anciens. Y a-t-il pourtant quelque chose de plus remarquable que ces croquis et ces esquisses dans lesquels le maître a imprimé sa griffe et mis toute son âme? Indiquant le premier Jet, la première pensée de Tartiste, ne sont-ils pas souvent aussi intéressants, sinon plus, que la composition achevée?

Les grands amateurs d'autrefois, les Jabach, les Crozat, les Mariette, comprenaient bien la valeur artistique que possèdent au plus haut degré ces admirables croquis de Raphaël, Michel- Ange, André del Sarte, le Titien, Léonard de Vinci, Paul Véronèse, etc. ; ils les collectionnaient avec ardeur, les conservaient précieusement, et tel dessin qui avait passé par deux ou trois collections célèbres avait sa généalogie et

sa célébrité acquise tout aussi bien qu'un tableau.

Mais maintenant on paye une gravure du XVI IP siècle beaucoup plus cher qu'un ancien dessin de maître, et Debucourt, Fragonard et Moreau passent avant les grands génies qui sont la gloire de la peinture : triste indice, selon moi, du goût artistique de notre époque.

Je ne veux pas dire néanmoins que les gravures ou les vignettes du siècle dernier manquent d'intérêt, car il y en a de réellement charmantes : telles sont les Hasards heureux de rescar^ jpolette, le Coucher de la mariée, la Balançoire mystérieuse, dont je possède, entre parenthèses, une eau-forte et une épreuve d'artiste (avant le flot, s'il vous plaît !), et quantité d'autres œuvres qui sont autant de petites merveilles de composition ; seulement on en a exagéré la valeur, et il n'est pas juste, il est contre les traditions de l'art, qu'une gravure reproduite à un certain nombre d'exemplaires obtienne la préférence sur un beau dessin original.

A part cela, on peut convenir que les scènes gracieuses fourmillent dans ces mille vignettes qui ornent les beaux livres duXVIIP siècle, et que Moreau, Eisen, Gravelot, Cochin, Marillier,

avaient un talent particulier pour faire tenir à Taise tout un monde dans un petit cadre. Heureux donc les amateurs qui possèdent depuis quelque temps déjà les Contes de La Fontaine, les Métamorphoses d'^Ovide^les Chansons de La Borde, le Temple de Gnide, les Fables et les Baisers de Dorât! Mais ils ont bien fait de les rechercher au bon moment, car la vogue y est aujourd'hui, et on n'en peut faire Tacquisition actuellement que moyennant un appoint respectable de billets de banque.

En continuant mon excursion, je rencontre un carton de gravures anciennes resté entrouvert, et la première qui se présente à ma vue porte dans le haut cette devise :

Amor addit inertibus alas (Amour change nature);

puis, dans le bas, le quatrain suivant :

L'amour, étant dedans un cœur, Y produit des flammes si belles Qu'il donne aux lasches de l'ardeur, Ainsi qu'aux paresseux des aisles.

Si la poésie est déplorable, la gravure ne vaut guère mieux. Elle représente un amour qui s^évertue à planter des ailes sur le dos d^un baudet, lequel baudet se laisse faire tranquillement, et paraît plus occupé du gazon qu'il broute que de Topération à laquelle il devra sa transforma-

tion. Cela suffit néanmoins pour faire divaguer la folle (toujours Timagination que vous connaissez) sur le délicieux bambin qui se plaît à bouleverser le monde depuis qu'il existe.

c( O amour! scélérat d'amour! s'il fallait énumérer les maux... »

Ah ! mais non, assez : inutile de m'embarquer dans une quantité de tirades plus ou moins ressassées, d'autant plus que je vous vois déjà sourire à l'avance... Mais, d'abord, pourriez-vous me dire ce que l'on veut désigner par le mot amour?

Est-ce ce délicieux sentiment qui éclôt pour la première fois entre un jeune homme et une jeune fille ?

Est-ce l'amour pur et tranquille qu'éprouve la femme pour son mari ?

Est-ce la passion fougueuse qui enchaîne un amant aux pieds de sa maîtresse?

Est-ce le penchant irrésistible qui entraîne un homme vers une courtisane qu'il méprise?

Est-ce cet attachement absolu et sans espoir que la fille de joie ressent pour celui qui ne peut l'aimer?

Vous me direz : ce L'amour, c'est tout cela » ; mais je vous répondrai que ce n'est pas possible!

Dans toutes choses, il doit y avoir une expression pour caractériser les différents genres, et le même mot ne peut s^appliquer à des situations si différentes.

La musique classique, la musique d^opéra et la musique bouffe ne sont jamais comprises dans la même signification ; la poésie tragique et la poésie légère sont bien distinctes Tune de l'autre, et, dans la peinture, nous avons le genre académique, le genre historique, le genre mythologique, etc.

Pourquoi alors voulez-vous que tous les divers sentiments que Pamour fait naître n''aient point chacun leur dénomination? Ce serait peut-être de la besogne pour les membres dePAcadémie; mais, en somme, ils n^ont que cela à faire; et puis une dissertation sur Famour devrait avoir un certain charme pour eux, et on rajeunirait la plupart de quelques lustres pour le moins.

Avouez que je suis dans le vrai et qu'il ne vous serait pas facile de réfuter mes arguments. Eh bien ! lorsque vous m'aurez précisé ce que Ton entend par le mot amour ^ je tâcherai, à mon tour, de vous démontrer ce que c'est.

En attendant, il est impossible de ne pas reconnaître, bon gré mal gré, la justesse de ces

deux vers célèbres placés au bas d^une statue de Venfant terrible :

Qui que tu sois, voici ton maître...

Il Test, le fut ou le doit être.

c( Mais oui, brune piquante qui me regardez avec vos yeux étincelants ; mais oui, blonde langoureuse qui fixez sur moi vos regards si tendres et si doux, c'est comme cela... Si vous n'avez pas encore subi son joug, vous le subirez, et je vous plaindrais bien sincèrement s'il devait en être autrement.

ce II est vrai que Tamour de Tune sera aussi passionné que celui de l'autre sera vaporeux, et remarquez bien que ceci nous amène à constater deux sortes d'amours dans le même, en admettant que vous éprouviez un sentiment tout à fait pareil. Sur ce thème on pourrait discourir à l'infini !

« Quelque indiscret voudra peut-être encore savoir lequel de ces deux sortes d'amours est le préférable, autre question délicate que je laisse à d'autres le soin de résoudre. Lorsque le berger Pâris fut appelé à se prononcer sur les

charmes divins des trois déesses, il pouvait au moins porter un jugement quelconque, puisqu'il y avait inégalité dans les corps splendides soumis à son arbitrage; mais moi, que voulezvous que je vous dise devant deux genres de beauté aussi égaux, quoique d'un ordre différent? Peut-on se prononcer entre une rose rouge et une rose blanche? ne sont-elles pas également belles et désirables toutes les deux?. . . »

Il faut vous dire, pour expliquer les lignes qui précèdent, que j'étais arrivé, tout en discourant sur Pamour, devant un charmant tableau représentant deux jeunes femmes assises dans une serre parsemée de fleurs, et c'est à elles que j'adressais cette tirade passionnée.

Vous êtes-vous jamais demandé, charmante lectrice, comment se font ces gazes légères et ces dentelles aux broderies délicates qui rehaussent votre beauté et lui servent de cadre? Non, j^en suis certain, et pourtant peu de sujets sont aussi intéressants à étudier que le léger flocon de coton qui sert à les fabriquer.

Cette réflexion m'est suggérée par la vue d'un délicieux bijou ancien, ou, pour mieux dire, par la couche soyeuse de coton sur lequel il est mollement étendu. Qui croirait que ce petit duvet occupe constamment des millions d'hommes et fait mouvoir des machines de la force de plusieurs millions de chevaux? Permettez-moi donc de vous raconter le plus brièvement possible son histoire.

On appelle coton la matière filamenteuse extraite du fruit de différentes espèces de végétaux appartenant au genre Gossypium^ cotonnier de

la famille des Malvacées, Ces végétaux, dont la taille varie de cinquante centimètres à six mètres, présentent une multitude d'espèces ou variétés, dont les principales sont :

Le cotonnier herbacé, gossypiiim herbaceum ;

2^ Le cotonnier arborescent, gossypîum arborescens;

3° Le cotonnier velu, gossypiiim hirsiitum; 4^ Le cotonnier religieux, gossjrpium religiGSum ;

Le cotonnier à feuilles de vigne, gossypium vitifolium ,

Il est vrai que, si Linné en comptait cinq espèces, Lamark en comptait huit, de Candolle treize, et Mohr allait jusqu^à vingt-neuf; mais on s^accorde généralement à reconnaître que la détermination des espèces-types n'existe pas encore, et c'est pour cela que les planteurs, indépendamment de toute distinction botanique, les ont partagés en trois groupes : les cotonniers herbacés, les cotonniers arbustes et les cotonniers arbres.

Je ferais volontiers le pari que vous commencez à faire la grimace, croyant assister à un cours de botanique... Rassurez- vous, je vais en-

irer dans des détails un peu plus intéressants.

Le cotonnier remonte aux temps les plus reculés, et paraît avoir été cultivé aux Indes orientales de toute antiquité. Le premier renseignement que nous ayions provient d'Hérodote, qui vivait 445 ans avant Jésus-Christ, et qui mentionne que de son temps les Indiens portaient des vêtements de coton, ce Ils possèdent, dit-il dans son livre III, chapitre cvi, une sorte de plante qui produit, au lieu de fruits, de la laine dMne qualité plus belle et meilleure que celle des moutons, et ils en font leurs vêtements. » Arrien, dans le récit qu'il donne du voyage de Tamiral d'Alexandre, Néarchus, le long des côtes de Perse et de Flndus, dit qu'il observa que les vêtements des Hindous étaient faits d'une étoffe fabriquée avec une substance qui pousse sur les arbres. Sur l'autorité du même grand navigateur, Strabon parle de robes de coton imprimées, dont il vante la variété et les belles couleurs, et il fait allusion à la culture d'arbres à coton dans la Perse.

Pline nous donne, dans la suite, une description complète de la plante de coton. « Dans l'Égypte supérieure, dit-il, pousse la matière appelée par les uns gossypium, par les autres

xyXov, dont on fait les vêtements nommés xyAtva. La plante est petite et produit un fruit pareil à une noix, laquelle contient un duvet laineux qui peut être allongé en fil. Les vêtements faits avec méritent la préférence sur tous les autres, à cause de leur blancheur et de leur douceur, et les prêtres de PEgypte les portent volontiers.» *

Dans le livre II de son histoire, Hérodote parle aussi d^une manière positive de Pusage du coton chez les Egyptiens, et fait la citation suivante en parlant de leurs funérailles : « Ils lavent le corps et Tenveloppent entièrement de bandes de toile de coton enduites de gomme. » Nous en trouvons également des traces dans l'Écriture sainte, suivant Ezéchiel, qui, en faisant la description du commerce de Tyr, parle d^étoffes de coton apportées de TÉgypte (Ezéchiel, xxvn).

En Occident, Fusage du coton ne fut guère connu qu^au commencement de Père chrétienne, et c^est dans la Grèce et Pltalie que nous en trouvons les premiers vestiges. Un essai fait en Espagne, vers le 11^ siècle^, par FArabe Eben-el-Awam, qui possédait une petite propriété près de Séville, ne réussit pas^ et ce ne fut que vers le IX® siècle, à la suite de Foccupa-

tion de ce pays par les Sarrasins, que Tusage des cotonnades commença à s'y propager.

La Chine, où le cotonnier paraît avoir été connu de tout temps, ne commença cependant à s'en occuper que vers le IX^ siècle. Il ne servait auparavant que comme objet de luxe dans les jardins, et on Vj cultivait seulement pour les fleurs qu'il produisait. « La ville est pleine de fleurs de coton, » dit un poète chinois du VP siècle, dans un poème sur la capitale dans lequel il décrit le printemps.

Le coton, même après sa transformation en tissu, fut longtemps regardé comme un objet de luxe, car nous voyons figurer dans le testament du comte de La Marche, en 1220, une robbe de cotton comme un objet précieux. Mais son usage devait déjà commencer à se généraliser sous saint Louis, puisque dans le Livre des métiers d'Estienne Boileau il est fait m.ention de chapeliers en coton.

Dans le récit du voyage que fit Marco Polo aux Indes et en Perse dans le courant du même siècle, il dit, en parlant de Fampleur des vêtements des femmes : On voyt telles dames qui en une braye [haut-de-chausses) mètent bien cent braces de toile de bausin [toile de coton). Yslscq

deGama,dans son voyage àCalicut,ea 1498, raconte que le souverain du pays portait une robe de toile de Calicut (c^est de ce mot qu'est venu celui de calicot appliqué aux tissus de coton).

A Mosul,dit Ives (un autre voyageur), on fait principalement une étoffe de coton appelée mussolen que Ton fait très forte et très fine, et que Ton vend pour FEurope et les autres marchés.

Les Portugais, après leur découverte de Flnde par le cap de Bonne-Espérance, importèrent en Europe des étoffes de coton et des mousselines, mais sans essayer pour cela d^établir aucune manufacture dans leur pays. On ne faisait pas plus de cas de ces étoffes que des balles de coton que Christophe Colomb avait rapportées lors de son 3/oyage. Mais, lorsque Fernand Cortez, quelque temps après son arrivée au Mexique, envoya, en 1 5 1 9, à Fempereur Charles Quint, parmi d'autres riches présents, une collection de mantes de coton, les unes blanches, les autres mélangées de toutes espèces de couleurs, Fattention se porta alors sur ces étoffes, d'une variété si

I . De cette expression est dérivé le mot italien mussolo, puis musseîinOf et enfin mousseline.

grande, et on finit par les considérer comme autre chose que des objets de curiosité.

Le coton, qui n^était guère cultivé, vers le XVI^ siècle , qu^en Egypte , à Chypre et à Smyrne, paraît Tavoir été également à cette époque dans le midi de la France. Dans un discours adressé à Charles IX lors du voyage qu^il fit à Hyères en i566, Torateur ne manque pas d^énumérer les orangers, palmiers et plantes de coton qui étaient cultivés dans les champs situés alentour de cette ville. Le même fait est signalé par Parchevêque deSenezdans un curieux ouvrage sur l'agriculture qu'il publia en 1606, où il mentionne les cannes à sucre, les cannelliers et les arbres à coton comme des productions de la Provence. D'après le botaniste Bauhin, il avait été introduit de l'Italie, où on a continué à le cultiver jusqu'à notre époque.

Le XVI IP siècle a vu naître le commencement de cette extension de culture du précieux végétal, qui n'a fait que progresser depuis d'une manière formidable. Vers la fin de ce siècle, le coton, que Ton ne cultivait sérieusement que dans l'Inde, l'Egypte, le Levant et l'Italie, fut importé aux États-Unis d'Amérique, n'y fut d'abord cultivé que dans une proportion assez

faible, mais alla ensuite en augmentant jusqu^à ce qu^il fût arrivé à ces quantités énormes et à cette production colossale que nous voyons maintenant. Prodigieux spectacle que celui de ce monde nouveau qui a su, en un siècle, devenir aussi riche, aussi fort, aussi puissant que Tancien monde en dix-huit siècles! Et dire que l'Amérique n'a pas encore donné la mesure de ce qu^elle peut produire !

Que sera-ce donc lorsque cette terre privilégiée aura déployé toutes ses ressources, qui égalent, si elles ne les dépassent, celles du monde entier?

Je termine ici cette tirade, beaucoup trop longue et que vous aurez peut-être trouvée passablement ennuyeuse; mais, si vous voulez savoir pourquoi je suis entré dans des détails aussi étendus sur cette matière, je vous répondrai par la tirade connue :

Nourri dans le sérail, j'en connais les détours;

OU bien encore par cette devise qu^une femme avait mise, comme épigraphe, en tête d^un ouvrage composé par elle sur les hom mes :

Je les connais, j'en ai fait!

Saluons en passant les Quatre Saisons de Govaert, superbe tableau, d^autant plus intéressant pour moi qu''ilm''a fait faire la connaissance du savant et infatigable M. Alfred Michiels, et arrêtons-nous devant cette toile de Parrocel. Quelle mêlée, mon Dieu ! quelle lutte J''aperçois dans cette bataille î Avec quel acharnement les combattants s''étreignent ! quelle rage les anime! Il y a là, sur le devant, un pauvre diable de Turc qu^un reître cuirassé vient de mettre à bas de son cheval, et qui n''a pourtant pas Pair d'un méchant homme, quoique disciple de Mahomet.

Et dire que c'est comme cela depuis le commencement des siècles, que cela dure et durera peut-être toujours !

Un différend s'élève entre deux pays... Vite, chacun s'arme, des luttes s'engagent, le sang coule à flots; cinquante, cent mille hommes,

choisis parmi les plus forts et les plus vigoureux de chaque nation, sont tués, estropiés ; puis on est tout surpris de s'apercevoir ensuite qu'il était facile de s'entendre, et Ton conclut une paix sur des bases qui avaient été rejetées au début de la lutte. De même que les sacrifices antiques n'étaient complets que lorsqu'un certain nombre de victimes avaient été immolées, il semblerait qu'un accord ne peut se faire entre deux peuples sans avoir fauché auparavant de quoi peupler deux ou trois grandes villes.

Parmi ceux qui ont la guerre en horreur, les uns trouvent qu'elle pourrait être évitée en revenant à l'époque des Horaces et en choisissant un petit nombre d'hommes déterminés qui lutteraient respectivement pour leur pays. En effet, que cent ou cent mille hommes se battent, ne sont-ce point les vaincus qui ont tort? Le nombre alors ne signifie rien.

D'autres voudraient que les souverains de chaque pays luttassent en champ clos, à la manière des anciens chevaliers, avec la condition expresse que le vainqueur dicterait ses conditions et que le vaincu les subirait. Ce serait l'ancien jugement de Dieu appliqué aux nations.

Quant à moi, Je crois que Ton pourrait imposer aux peuples une législation pareille à celle qui régit nos mœurs. Lorsqu'un conflit s'élèverait entre deux nations de PEurope, chaque pays déléguerait un certain nombre de diplomates choisis parmi ses hommes les plus éclairés, de manière à former un jury pareil à celui qui fonctionne pour les cours d'assises. Chaque partie intéressée aurait son avocat, qui plaiderait sa cause de son mieux ; le Jury délibérerait et rendrait un verdict sans appel, devant lequel tous s'inclineraient. Cela ne vaudrait-il pas mieux que de faire tuer entre eux des individus qui ne se sont Jamais vus et qui n'ont aucun motif de se haïr personnellement? Ajoutez à cela les milliards que. les armements absorbent, et qui pourraient être répartis pour le bienêtre de l'humanité.

Maintenant il y a des esprits graves (sorte de Prudhommes politiques) qui prétendent que les hommes deviendraient trop nombreux s'il n'y avait pas de guerres, parce que la terre ne pourrait alors suffire à les nourrir ! A cela, Je répondrai que les bestiaux ne se mangent pas entre eux, et ils ne sont pourtant pas trop abondants; puis J'ajouterai que les animaux qui se

dévorent le mieux, les poissons, n'auraient qu'à se tenir tranquilles : nous en aurions un peu plus sur nos tables, ce qui ne serait pas désagréable du tout... Et ces grandes étendues de terres encore inoccupées au centre même de TEurope! et cette Afrique encore inexplorée! et ces immenses prairies de l'Amérique encore incultes et assez fertiles pour fournir à elles seules plus que l'Europe tout entière!... Non, décidément, si la guerre existe encore, c'est que Dieu s'en sert comme d'un fléau pour châtier le pauvre genre humain.

Il y a aussi les partisans de la guerre qui ne voient dans elle que l'ivresse du triomphe et pardonnent tout à un homme pourvu qu'il les mène à la gloire sur les champs de bataille. c( Ah ! si Napoléon n'avait pas été trahi ! )) ai-je souvent entendu dire à un vieux brave dont tous les membres portaient des cicatrices plus ou moins profondes.

Certes, Napoléon était un grand homme comme guerrier, et il est diflîcile de lire sans admiration le récit des grandes batailles de Marengo, Austerlitz, léna, Friedland^ et surtout de cette admirable campagne de 1814, dans laquelle, s'il avait été suffisamment secondé, il

aurait peut-être délivré pour toujours la France de ses ennemis; mais, quand on voit autour de Tauréole de gloire qui entoure le grand conquérant ces deux millions d^hommes tués, puis, comme fond de tableau, ces millions de mères^ de femmes et d'enfants en deuil qui pleurent, alors le cœur se serre malgré soi, et on ne peut s'empêcher de se dire en frissonnant : ce Mais qu'est-ce donc que la gloire? »

Passer de la guerre à une jolie femme, pourra paraître une transition singulièrement brusque : aussi dois-je vous dire que, tout en me livrant aux réflexions qui précèdent, j^ai fait tomber un petit volume placé par mégarde au bord de la table sur laquelle Je m^'appuyais. Le ramasser précipitamment et constater que les coins de la reliure n^avaient point souffert a été Taffaire d^une seconde; mais vous comprendrez mon trouble de bibliophile lorsque vous saurez que ce volume, intitulé : les Amours de Louis XIV ^ est relié en maroquin citron, aux armes de la marquise de Pompadour, et porte sur son premier feuillet (particularité assez curieuse) la signature de Le Normand de Tourneheim.

Voilà un père, au moins, qui s^entendait à composer la bibliothèque de sa fille î

La Pompadour ! femme funeste à la France, à laquelle ses fantaisies et ses prodigalités ont

coûté plus de quarante millions ! Elle aussi a trouvé le moyen de faire la guerre; et elle a réussi à faire tuer près d^un million d^hommes pendant cette désastreuse guerre de Sept ans qui a coûté deux milliards à FEurope! Et tout cela pour se venger des sarcasmes du grand Frédéric !

Amour de la gloire d'un côté, amour-propre d'un autre, le résultat se traduit toujours par des hommes tués, des pays ruinés; et c'est toujours sur rhumanité souffrante que cela retombe !

Je dépose le précieux volume sur le meuble le plus proche, une vitrine dans laquelle esc réunie la collection la plus singulière qu'il soit possible d'imaginer. L'humoristique person- • nage qui l'a composée y a mis peu d'objets, mais chacun d'entre eux est orné d'une devise plus ou moins originale. Vous allez en juger vous-même.

Sous un bonnet de femme en forme de hennin, orné de brillants et placé au-dessus d'une couronne de roi, il y a cette réflexion :

Deux coiffures, dont l'une a toujours dominé Vautre.

Sous un canon :

Un arbitre qui n'a jamais tort.

Sous une décoration :

Ce qui fait faire tant de traits d'héroïsme et commettre tant de bassesses.

Sous une plume :

Canal d'où coulent tour à tour le poison et le contre-poison.

Sous un miroir japonais :

Un ami trop fidèle ^ car il ne trompe jamais.

Sous une mignonne paire de souliers de Chinoise :

Difformité artificielle quun peuple très intelligent trouve être une beauté naturelle.

Sous un jeu de cartes :

Divertissement inventé pour distraire un fou, ce qui explique pourquoi il est si en vogue de-puis.

Il y a encore un objet curieux dont je ne vous

ferai pas la description, à cause de la devise, qu'il me serait impossible de citer; sachez seulement qu'il en existe une identiquement pareille au musée de Cluny, et ne m'en demandez pas davantage.

Shocking ! very shocking!

Après les dessins anciens, je ne vois rien de plus curieux que les autographes, ces feuilles de papier sur lesquelles des mains de personnages célèbres ont jeté leurs pensées : car leurs mains se sont bien appuyées là, à cette place que vous tenez entre vos doigts ; et^ si vous posez vos lèvres sur une page signée par Diane de Poitiers, Ninon de Lenclos, Anne d'Autriche, Marie-Antoinette, M"^® Tallien ou toute autre femme célèbre par sa beauté, vous êtes certain d'embrasser un endroit que leurs jolis doigts ont touché. Puisque Ton contemple avec tant de curiosité un gant, un ruban, un bijou dont une personne auguste s'est parée, pourquoi n'en serait-il pas de même d'un autographe, qui contient à la fois et la pensée et l'empreinte de la main qui l'a tracé ?

Ici, je pourrais parler d'une autre sorte d'autographes; mais je sortirais de mon sujet, et, de

plus, cette digression pourrait lui faire tort. Y a-t-il, en effet, une page écrite qui puisse soutenir la comparaison avec la première lettre de la femme aimée ?

La nombreuse collection que j^ai réunie commence par une charte de Manasses, évêque de Meaux en 1 153, acte original sur vélin, et continue par une charte, également sur vélin, d^Enguerrand IV, sire de Coucy, datée de 1271 et écrite en langue vulgaire (les anciennes chartes en langue vulgaire sont fort rares, la plupart de ces actes étant rédigés en latin) ; puis viennent une foule de pièces des plus intéressantes pour notre histoire, mais dont il serait trop long d'entreprendre la description. Je ne puis résister cependant au désir de vous en citer une, car elle est tout à fait hors ligne, et forme à elle seule une petite collection. C'est un contrat de mariage signé par Louis XIV et toute sa cour, et dont voici, du reste, la teneur exacte :

Contract de mariage de Louis de Lorraine^ duc de Joyeuse y et de M^^^ Françoise-Marie de Vallois^ fille de Louis de Vallois, comte d''Alair, en 1649, reçu par messieurs de Guénégaud et de Brienne^ secrétaires d' Estât,

Les signatures principales sont celles de :

Louis (Louis XIV, alors enfant), Anne (Anne d^Autriche), Philippe (frère du roi), Gaston (oncle du roi),

Marguerite de Lorraine (duchesse d^Orléans), Anne-Marie-Louise d'Orléans (duchesse de Montpensier), Cham de Savoye, Catherine de Joyeuse, X. de Montmorency, Louis de Bourbon (le grand Condé), Armand de Bourbon,

Anne de Bourbon (duchesse de Longueville),

Françoise de Lorraine,

Le cardinal Mazarini,

M. de Montmorency,

Chevreuse,

Jeanne de Rohan,

Roger de Lorraine,

Marie de Lorraine,

César de Vendosme,

Charlotte de Lorraine,

Henry de Metz,

Turenne (Le maréchal de),

Gaston de Foix et de Lavallette^ François de Montmorency, Villeroy (Le maréchal de)^ Elisabeth de Vendosme, Henri de Savoye, Ch. de la Guiche, Anne de la Guiche, Marie de Balzac, Armande de Schomberg,, Louis de Bassompierre, Claude de Bourdeille, Louise de Béon, Claude du Maine, De Guénégaud.

J^ai eu la patience d^ajouter les portraits de presque tous les personnages, gravés par Montcornet; j'ai mis le tout dans une vieille reliure en maroquin rouge, et je vous laisse à penser si cette réunion est intéressante à tous les points de vue-

Il y a des gens qui s^imaginent qu^il leur suffit de s^écrier un beau Jour : « Tiens ! moi aussi, Je vais me mettre aux bibelots ! )) pour se croire passés maîtres en Part de collectionner; mais que de déceptions et quel amer retour ils devront faire sur eux-mêmes lorsqu'ils verront que l'argent ne suffit pas pour se livrer à cette agréable distraction! Il leur faudra d'abord l'expérience (et elle est bien longue à acquérir, l'expérience!), et puis ils se heurteront à un écueil terrible, la fraude, l'épouvantable fraude, qui va toujours en croissant, à mesure que les curiosités vont en renchérissant. Savez-vous que cela en vaut la peine maintenant^ et que certains artistes, hommes de talent, gagneraient plus à copier des choses anciennes qu'à en créer de nouvelles?

Autrefois on se contentait de fabriquer de fausses antiquités, qui étaient vendues tant bien

que mal à un prix laissant un bénéfice plus ou moins restreint; mais aujourd'hui, lorsque Ton voit une simple clef en fer forgé atteindre le prix de 25,ooo francs, des manuscrits et des livres trouver acquéreur à 60,000 francs ou 80,000 francs^ et des bronzes se vendre plusieurs centaines de mille francs, il faut convenir qu'il y a là de quoi tenter celui que la nature a doué du talent d'imitation. Et notez bien que ce fraudeur peut avoir infiniment de goût, qu'il vous fera des imitations aussi belles, sinon plus belles, que les originaux, et que les émaux, les miniatures, les ciselures sortant de ses mains, seront irréprochables sous tous les rapports.

Un de nos plus grands marchands d'objets d'art me montrait, il y a quelque temps, une admirable réunion de miniatures dans laquelle on pouvait voir défiler tour à tour de superbes portraits par Boit, Massé, Thouron, Hall, Wey- 1er, Boze, Séné, Périn, Soiron, Dumont, Van Orley, Mallet, Vestier, Campana, Sicardi, Augustin, Aubry, Guérin, Isabey^ Saint, M""^ de Mirbel, pêle-mêle avec de charmants sujets de genre de Fragonard, Blaremberg, Klingstedt, Lavreince , Baudouin , Leprince , Charlier , Boilly^, Drouais, et de Jolies fleurs de Vandaël

et de Van Spaendonck. C^était une succession de merveilles dont les vitrines de Fexposition du Trocadéro ont pu vous donner une idée, et j^étais littéralement sous le charme; mais quel fut mon étonnement lorsque Péminent expert me fit Taveu que la plus belle d'entre toutes était moderne! «Je ne la donnerais pour aucun prix, ajouta-t-il, car j'ai dérouté avec elle les plus fins connaisseurs. Aussi, si j'ai dû sacrifier une somme élevée pour la faire exécuter par un artiste habile, je ne le regrette certes pas, car c'est une preuve évidente que rien n'est impossible en fait d'imitation. »

Mais, à côté de la déception, il y a la trouvaille, qui fait compensation, et il faut tenir compte de la jouissance infinie qu'éprouve un amateur en découvrant une merveille et en la sauvant de la perte à laquelle elle paraissait destinée.

J'ai fait plusieurs découvertes de ce genre, dont la plus remarquable a été le sauvetage (si je puis me servir de cette expression) d'une superbe toile de l'époque de Raphaël. Elle représente le sujet connu sous le nom de la Belle Vierge, et, si elle n'est pas de la main du maître illustre entre tous, elle a été faite de son temps,

et, à coup sûr, par un de ses élèves, probablement le Fattore.

Lorsque je fis Tacquisition de cette œuvre, elle était reléguée dans un escalier humide, couverte de poussière, et de plus, par un scrupule exagéré, on avait recouvert FEnfant Jésus d^une chemise, et le petit saint Jean d^un vêtement en poil de chèvre. Ayant été assez heureux pour deviner la composition telle qu'elle était sous ses affreux repeints, je les fis enlev^er adroitement... La toile revint à son état primitif, et je possède maintenant un magnifique tableau, qui ne serait pas déplacé dans une grande galerie.

Mais que ces rencontres sont rares !

Après cela , si elles étaient plus fréquentes , procureraient-elles une impression aussi vive? Il est permis d'en douter, quand on réfléchit quelque peu à la faiblesse de la nature humaine. De même que la possession éteint le désir, de même une jouissance répétée souvent finit par sembler fade; et c'est ce qui explique le spectacle singulier, quoique assez fréquent, d\m homme délaissant une charmante jeune femme pour courir après une gourgandine qui n'est quelquefois pas digne de dénouer les cordons

de ses bottines. O pauvre nature humaine î pourquoi laisses-tu si souvent la proie pourTombre? A quoi bon dédaigner ce que tu as pour désirer ce que tu n^as pas ?

Le monde est rempli de contrastes. Ainsi^ beaucoup de gens trouveront indécent qu^une pauvre fille pose nue, comme modèle, devant un peintre, et cela pour gagner sa vie, tandis qu^il leur semble tout naturel que des figurantes viennent s'exhiber, dans des féeries, à peu près sous le même costume, sauf un maillot qui recouvre leurs formes en les rendant plus provocantes. Le but dans lequel elles se montrent ainsi est-il donc plus moral?

— La loi punit le malheureux qui volera un pain, dans un moment de désespoir, pour donner à manger à ses enfants, et elle est impuissante contre le débauché qui vient ravir Thonneur d'une famille en séduisant une femme ou une jeune fille. Il est défendu de voler un objet d'une valeur de quelques sous, mais on peut

dérober ce que des millions ne peuvent remplacer.

— Dans le monde galant, une femme jeune, jolie, charmante, passera inaperçue si elle n^est pas encore lancée; mais plus tard, lorsqu'elle sera usée, flétrie par les excès de tout genre, elle aura un cortège d'adorateurs tout prêts à se ruiner pour elle, du moment qu'elle sera hautement cotée. Que doit-elle en penser?

— Avant de monter au pouvoir, bon nombre d'hommes politiques émettent les plus belles théories et font les protestations les plus chaleureuses; puis, lorsqu'ils sont arrivés au faîte des honneurs et des dignités, on est surpris de les voir agir d'une manière tout autre que leur vie ou leurs actes passés n'auraient pu le faire supposer. C'est que le pouvoir change terriblement les hommes, quand il ne les use pas tout à fait. Voyez, à ce sujet, la spirituelle caricature de Grandville, qui était d'actualité à son époque et qui ne l'est pas moins aujourd'hui.

— Au lieu que ce soient les femmes de goût qui gouvernent la mode et qui l'imposent, c'est la

fantaisie de la première évaporée venue qui leur fait la loi, et elles se courbent toutes sans murmurer devant sa décision. Ce qui était délicieux il y a un an devient complètement ridicule Tannée diaprés, sans que Ton s'inquiète d'examiner si la forme était jolie ou laide : au long succède le court, le large fait place à Tétroit, et, à chaque transformation, toute femme élégante se considère obligée d'inaugurer une mode qu''elle ne voudra plus porter quelques mois après.

— On se préoccupe beaucoup d^améliorer la condition des bestiaux : on multiplie les concours, on décerne des quantités de médailles, et des prix élevés, qui vont jusqu^à cent mille francs, sont consacrés à encourager Télevage de la race chevaline, tandis que Ton ne fait à peu près rien pour la race humaine; bien plus, on la laisse volontairement dépérir et s'étioler.

Les viandes avariées, les fruits gâtés, les vins fraudés, sont prohibés; mais on permet de débiter dans les cabarets un liquide impossible, décoré ironiquement du nom d^eau-de-vie, véritable poison qui brûle ceux qui Pabsorbent et qui nous donnera, avant peu de temps, une population affaiblie, rachitique et maladive.

— Nous avons Fesprit ainsi fait en France quMne invention venant de pays étrangers est portée aux nues et passionne le public, quand bien même elle ne serait que médiocre ; mais qu^an Français veuille doter son pays d^une perfection nouvelle, on le regardera avec indifférence, et on le laissera végéter sans chercher à Tencourager en quoi que ce soit. Que de choses créées dans notre pays sans y rencontrer la moindre approbation ont été acclamées ensuite avec transport lorsqu'elles nous sont revenues sous un nom étranger !

— Dans les grands magasins de nouveautés, on persiste à faire vendre les objets de toilette, article essentiellement féminin, par des jeunes gens qui trouveraient facilement une position aussi brillante, sinon plus belle, dans l'industrie ou le commerce; et cela se fait au détriment dMn grand nombre de jeunes filles qui sont alors obligées de se rabattre sur les travaux d''aiguille ou de couture. Malheureusement ces travaux sont rétribués à un prix tellement dérisoire que beaucoup se laissent aller à la débauche pour ne pas mourir de faim.

— Un homme hardi, entreprenant, mais assez

imprudent pour risquer sa position et Favenir de sa femme et de ses enfants dans un coup de bourse ou une grande spéculation commerciale, a la chance de voir son audace couronnée de succès, vite on le proclame un génie, une intelligence hors ligne. D'un autre côté, si la chose avait tourné différemment, c'eût été simplement un imbécile et un maladroit.

— Dites une bonne parole sur quelqu'un, c'est à peine si elle sera répétée; tandis que si une langue de vipère lance quelques calomnies sur une personne honorable, oh ! alors, on les colportera, on les répandra à profusion, et la réputation ainsi attaquée sera ternie pour longtemps, peut-être même pour toujours, car on essaye bien rarement d'effacer la tache, même lorsqu'elle est reconnue fausse.

— Eh bien ! et qu'est-ce que tout cela prouve?

— Cela prouve que plus ça change, plus c'est toujours la même chose.

Nihil sub sole novî !

Connaissez-vous quelque chose de plus joli, de plus coquet, de plus gracieux, de plus ravissant, qu^une belle collection de miniatures? Selon moi, c^est le nec plus ultra de la curiosité mignonne, et je me suis surpris plus d'une fois à rêver à la splendide réunion qu^en a faite une charmante marquise, étoile du monde parisien, dont les merveilles en ce genre sont, paraît-il, tout à fait hors ligne. La vue de ces jolies visages est si agréable et éveille des souvenirs si charmants, si intimes !

Il est bien entendu que je vous parle de portraits de femmes, et non pas de portraits d^hommes, car ceux-ci, quelque beaux qu'ils soient, n^inspirent qu^un médiocre intérêt. Pauvre sexe fort ! c^est bien la peine d'avoir la toute-puissance de son côté î

On n'a point encore fait d'ouvrage complet sur les miniatures, et pourtant celui qui vou-

drait Tentreprendre pourrait compter à Tavance sur un beau succès. Ne pouvant donc procéder par école, Je décrirai celles que je possède par époques.

Il nous faut remonter à Henri II, Henri III et Charles IX pour trouver Torigine de la miniature à portraits proprement dite, et encore fautil la voir généralement sous forme d'émaux. Je commence donc par une miniature assez curieuse représentant une dame en costume de Diane chasseresse, un émail de Tépoque de Henri III, où figure une femme à collerette plissée avec une bordure de couleurs diverses, et un autre émail qui doit être le portrait d'une célébrité de la cour sous Charles IX.

Viennent ensuite deux curieux portraits de Henri IV, un sur vélin de Pépoque, et Tautre peint en camaïeu ; un très intéressant portrait de femme^ qui pourrait bien être la reine Margot, et celui de la reine Elisabeth d'Angleterre.

Peu en vogue sous Louis XIII, les miniatures commencèrent à briller sous Louis XIV. Voici plusieurs petits portraits sur cuivre de Mazarin, d'Hortense Mancini, du duc de Monmouth et d'Henriette d'Angleterre; une charmante tête sur vélin qu'une notice indique être

M^^® des Œillets en 1660, une dame en costume de cour, plusieurs portraits d^hommes et une délicieuse miniature allégorique, véritable petite perle renfermée dans un écrin en maroquin rouge de Tépoque, orné de fers dorés. Elle représente une jeune femme avec la coiffure du temps, dans la pose et Tattitude de la Vénus couchée du Titien; quant au costume, il est complètement identique à celui de la déesse.

Quel était le grand personnage qui portait sur lui ce souvenir quelque peu païen de Padorée, et quelle était cette délicieuse jeune femme? Ce serait une énigme bien curieuse à déchiffrer.

La collection continue par deux superbes portraits de Louis XV et de Marie Leczinska, celui de Stanislas Leczinski , un autre très joli de M""^ du Ghâtelet, une charmante miniature de forme quadrangulaire représentant une princesse^ puis deux ovales où figurent des portraits de gens de théâtre, comme on disait alors. Sur Fun d'eux, un acteur et une actrice, en négligé galant, folâtrent en fumant des pipes, et, sur Fautre, une actrice est représentée en Danaé recevant une pluie d'or qu'une vieille femme s'empresse de ramasser.

De Fépoque Louis XVI, où la miniature at-

teignit à son apogée, j^ai pu réunir plusieurs portraits de la reine Marie-Antoinette, dont deux sont de véritables merveilles; deux très beaux de M"^' de Lamballe, un de M"^' Elisabeth, et une certaine quantité d^autres non moins intéressants. Nous y trouvons d^abord M"^* de Graffigny, puis une danseuse de TOpéra dans un costume ravissant, le cardinal de Polignac, une femme décorée de Tordre du Saint-Esprit, la comtesse de Montesson, peinte en 1798; la marquise d^Hertford par Reynolds, un charmant portrait de femme par Hall, celui de Washington, le marquis de Tavernay Maison-Rouge, le comte d'Osmoy, M""® Récamier, M^^^ Meyer, M"^^ de Rémusat, une superbe tête d^Isabey, Henri V enfant, par M""^ de Mirbel, et un magnifique portrait de femme inachevé.

J^en passe un certain nombre (car cette nomenclature n'en finirait pas) pour arriver aux boîtes en cristal de roche, en ivoire, en écaille, en vernis Martin, ornées pour la plupart de portraits^, de sujets de genre par Baudoin, Fragonard et autres, ou de fleurs par Vandaël. Plusieurs d^entre elles sont à double fond, et Je n'ai pas besoin d'ajouter que, si le dessus de la boîte pouvait être offert à tous les regards, il n'en était

pas de même du double fond, dont la vue était réservée aux mauvais sujets.

Nos pères aimaient la gauloiserie et la poussaient parfois un peu loin; mais en étaient-ils plus mauvais pour cela? La même réflexion pourrait être faite au sujet de notre langue^ si crue, si réaliste il y a plusieurs siècles. Voyaiton du mal dans ces mots que Ton ne voudrait plus prononcer aujourdUiui? Évidemment non, puisqu'ils étaient employés communément dans la conversation et même dans les sermons, comme on peut le voir dans ceux du P. Maillart et autres prédicateurs du temps.

C'est ce que j'ai voulu démontrer en faisant réimprimer, sur le seul exemplaire connu, la tragédie de Sainte Agnès ^ pièce fort intéressante, écrite au commencement du XV 1 siècle, et dans laquelle l'auteur, tout en témoignant de ses sentiments religieux par des élans pleins de foi, ne croit pas néanmoins manquer aux convenances en se servant d'expressions extrêmement scabreuses, qu'un écrivain, même impressionniste^ n'oserait pas faire imprimer de nos jours.

Le goût des miniatures amène presque toujours celui des éventails anciens, qui sYi'attache, du reste, singulièrement, puisque certains d^entre eux sont ornés de fines peintures pouvant rivaliser avec ce que la miniature offre de plus beau. J^en ai réuni une intéressante collection, et je voudrais pouvoir vous en décrire deux en vernis Martin qui sont de véritables merveilles de grâce et de délicatesse; mais, pour juger de pareils chefs-d'œuvre, il faudrait les voir.

Que de sourires, que de confidences ont dû s'échanger sous Tabri discret de ces lames légères, et que de choses curieuses ces éventails pourraient raconter s'il leur était donné de reproduire les impressions et les conversations des jolis minois qui se sont cachés derrière leurs peintures délicates ! Les mémoires d'un éventail, le meuble le plus coquet de la toilette féminine, comme ce serait curieux !

Je les ai classés, par ordre d'époques, dans un grand meuble destiné à contenir tous les bibelots (car nous voici arrivés dans le coin où. sont réunis les objets que Ton désigne vulgairement sous ce nom); mais là c'est un véritable pêlemêle, et je vous demanderai la permission de les citer tous au hasard, tels qu'ils se présenteront.

Commençons donc par une pièce d'un travail et d'une exécution hors ligne, une boîte en cristal de roche dans le couvercle de laquelle est gravée avec un fini merveilleux la Cène tout entière, avec ces mots placés au-dessous : Solches thiit :{u meinem GedœchtnisSj et continuons par cet émail comme Petitot n'en a jamais fait de plus beau. Il représente tout simplement le sujet si connu de Danaé; mais le fondu des chairs est tellement remarquable, les lignes et les extrémités sont si admirables, que je n'hésite pas à proclamer cet objet d'art un pur chef-d'œuvre.

Voici, à la suite les uns des autres, un beau portrait de Martin Luther, émail ovale, et un autre superbe à paillons de H. Bone; un grand vase étrusque d'une dimension remarquable, deux vases anciens en terre cuite, un joli buste de satyre par Clodion, une Léda, une Ariane

seulement ébauchée, un charmant médaillon de Nini et un magnifique groupe de Joly : F Enlèvement de Déjanire. A côté sont placées plusieurs Jolies statuettes en bois et en ivoire.-

Plus loin, nous rencontrons des bonbonnières en émail ou en cristal de roche garnies d^or et d'argent, et les bronzes, qui se composent principalement d'une très belle lampe antique (sirène sur un dauphin), un cavalier blessé, superbe morceau fondu à cire perdue, .quelques bustes très finis et une délicate main en bronze moulée d'après nature. O la jolie main ! et comme le corps auquel elle appartenait devait être beau s'il était aussi pur de formes !

Quelques porcelaines de la Chine et du Japon, plusieurs faïences italiennes, des statuettes émaillées, un curieux grès flamand daté de 1640, des figurines japonaises et un certain nombre de jolies pièces en sèvres forment l'appoint de la céramique.

Les armes comprennent un poignard de fauconnier qui se dédouble en ciseaux, un superbe damas, des yatagans, quelques épées anciennes et des lames espagnoles, dont un charmant poignard de Tolède, garni en argent et à lame ciselée; puis viennent les broderies, les bi-

joux anciens et les pièces d'orfèvrerie. Nous y trouvons d'abord une grande et magnifique pièce en argent ciselé et repoussé provenant de la collection d'un pape, comme l'indiquent les armes surmontées des clefs de saint Pierre frappées en or sur l'écrin; ensuite un chapelet en argent garni de reliques et d'émaux que l'on suppose avoir appartenu à Anne d'Autriche, des montres, de superbes bijoux normands, tels que croix, Saint-Esprit, esclavages; une magnifique bourse brodée d'or et d'argent avec les armoiries de Louis XVI, alors dauphin, et de Marie- Antoinette, et enfin une paire de mouchettes, non pas de vulgaires mouchettes, s'il vous plaît, car elles sont en acier et argent ciselé, ornées de dauphins et de fleurs de lis, et, de plus, aux armes d'Orléans.

ce Une paire de mouchettes dans une collection ! Mais il faut être toqué! » va s'écrier plus d'un lecteur.

— Mais est-ce que les amateurs ne le sont pas tous un peu, et n'en a-t-on pas vu collectionner des boutons, des boucles, des chaussures et jusqu'à des... ?

Je ne vais pas plus loin, car il me faudrait répéter les mots qui terminent le chapitre XV.,

Je m'étais assis pour contempler à mon aise une délicieuse boîte à mouches, charmant bijou en ivoire, à charnières d'or, et Je me laissais aller doucement (c'est toujours la folle qui repartait mieux que Jamais) au plaisir d'évoquer le ravissant visage de duchesse ou de marquise qui avait dû se mirer dans la glace placée au fond. c( Petit miroir, me disais-Je en moi-même, que ne peux-tu reproduire les traits si fins et si mignons de ton ancienne maîtresse, son sourire agaçant et Jusqu'à ces mouches dont elle se servait pour rehausser la blancheur de sa peau délicate!... » lorsque, voulant secouer une certaine torpeur qui commençait à m'envahir. Je levai machinalement les yeux pour voir si ma vue s'obscurcissait ou si le Jour ne baissait pas.

Jugez de ma stupéfaction en apercevant la

Vénus de Médicis ' qui me regardait d'un air bon enfant et me faisait des petits signes de tête, comme si elle avait voulu me dire : « Eh bien ! mon bonhomme, ça va toujours bien?... »

Me croyant dupe d^une hallucination, je fermai les yeux pour les ouvrir un moment après; mais Tattitude de la déesse était, cette fois-ci, tellement moqueuse, que je n Y pus tenir, et, enflant ma voix afin de la rendre plus imposante :

ce Pour le coup, c^est trop fort, et il faut »

Je n^avais pas fini de prononcer ces mots que les torchères garnissant Fatelier s^allumaient spontanément à la fois, et le spectacle qui se déroula devant mes yeux me cloua littéralement dans mon fauteuil.

Ce n'était plus seulement la Vénus de Médicis qui s^animait: c^étaient tous les personnages qui émergeaient des tableaux, les sculptures qui remuaient, et jusqu'aux bonshommes des tapisseries qui se démenaient à qui mieux mieux. Tout cela, se mêlant d'une manière fantastique, formait un ensemble indescriptible.

I. Les mots en italique indiquent des noms de personnages faisant partie des peintures ou sculptures qui garnissent l'atelier.

Le Père Joseph, le célèbre confident de Richelieu, descendu de son cadre, avait déjà entamé une conversation politique des plus animées aveciT^'"^ du Bany^ qui ne paraissait pas s''amuser du tout et cherchait des yeux Louis XV; mais celui-ci, profitant de la circonstance pour la planter là, s^était mis à faire une cour assidue à la Chaste Su:{anne. ce Noble fille d^Israël, murmurait-il à son oreille, si f avais été à la place des vieillards, auriez-vous montré la mJme rigueur? Le prestige royal n'aurait-il pas plaidé en ma faveur d'une façon irrésistible? » Je faisais tous mes efforts, sans y parvenir, pour entendre la réponse de Suzanne.., Tout ce que je pus voir, c'est que la brune Israélite, soit qu'elle n'eût point entendu, soit pour toute autre cause, tourna simplement la tête d'un autre côté et s'éloigna sans répondre, manière comme une autre de se tirer d'embarras.

Le Turc étendu sur le devant de la bataille s'était relevé et trinquait gaillardement avec le soudard qui l'avait couché par terre, sans paraître se soucier, le mécréant ! de la loi de Mahomet qui interdit le vin aux croyants. Les Quatre Saisons s'étaient installées dans un coin pour jouer à cache-cache, et, tout à côté d'elles, ÈvCj

s^étant assise devant le clavecin contemporain de Mozart, frappait dessus à tour de bras, tandis qu'^Adam grattait avec fureur les cordes de la guitare de Grétry. accompagné du Roi David, qui s^escrimait sur le clavier chinois. Tout cela formait une cacophonie dMn effet diamétralement opposé à celui que devaient produire les mélodies d^Orphée sur les animaux.

Les danses devinrent bientôt générales, et alors s''organisa le quadrille le plus fantastique qu^il soit possible d^imaginer.

Henri IV, donnant la main à Antiope, faisait vis-à-vis à Jupiter, qui regardait amoureusement Marie Lec^inska , dont la réserve habituelle avait disparu pour faire place à un enjouement excessivement folâtre.

Suzanne avait accepté sans la moindre rancune le bras à^un des vieillards^ et gambadait en face de Bacchiis, qui se donnait des airs vainqueurs avec une ravissante petite marquise Louis XVL Quant à Tautre vieillard, il était enfin parvenu à faire la conquête d^une Madeleine pécheresse (avant le repentir), et Tavait amenée vis-à-vis d'^Holopherne, complètement réconcilié avec Judith (celle-ci avait même

poussé robligeance jusqu'à lui remettre la tête sur les épaules).

Un vieux maréchal à perruque de Tépoque de Louis XIV présentait gravement son poing à Sémélé, à laquelle il aurait mieux fait d'offrir son énorme coiffure postiche, quand ce n'aurait été que pour lui procurer un vêtement quelconque. P. Corneille avait mis de côté son air sérieux et triste pour inviter Bethsabée , et je crus entendre qu'il voulait à toute force lui réciter sa pièce intitulée : V Occasion perdue recouverte ; mais celle-ci ne l'écoutait guère, très occupée qu'elle était d'esquisser une danse dépassant de cent coudées celle du roi David devant l'arche.

Carie Vanloo^ assis dans un coin, avait posé une toile sur un chevalet et essayait d'ébaucher ce tohu-bohu indescriptible; mais allez donc fixer sur une toile des êtres épileptiques qui ne restent pas une seconde en repos ! Le maître en trépignait de fureur, et, arrachant son couvrechef, je remarquai avec stupeur que la perruque était partie avec.

Les danseurs et les danseuses de Béraud, dégringolés de leur cadre, s'étaient mêlés à la foule ; mais quelle différence , bon Dieu ! avec

la tenue noble et correcte des salons du high^ life! Les darnes^ malgré leurs longues traînes, pinçaient un léger cancan on ne peut plus accentué^ tandis que les graves messieurs en habit noir inauguraient des pas échevelés qui auraient eu la puissance de faire éclore des sergents de ville dans tout autre endroit. Il n^était pas Jusqu^à la petite nymphe de Diaz, que ses falbalas ne gênaient guère, elle, et que inaperçus en train d^exécuter un cavalier seul assez remarquable pour faire tirer la langue aux becs de gaz.

La Chasseresse de RoU regardait tout cela du haut de son grand cheval, en riant comme une folle et sans chercher à se mêler à la cohue ; mais elle paraissait prendre un plaisir singulier à contempler un petit quadrille en miniature formé par Pyranie et Thisbé^ qui avaient quitté leur bas-relief et avaient organisé, avec Persée €t Andromède ^ une danse de caractère sur le meuble servant de support à la pendule. En effet, rien de joli, de gracieux comme ces petits corps charmants, aux contours d^albâtre, et se trémoussant comme s'ils n'avaient jamais fait que cela.

Des cris terribles attirèrent tout à coup mon

attention. Ils étaient poussés par la Vénus de Médicis, restée tranquillement sur son piédestal, et que plusieurs satyres entouraient pour Fen faire descendre. La pauvre déesse les repoussait de son mieux à coups de pied (car j'ai oublié de vous dire que ses bras ont été enlevés, ce qui permet de mieux admirer les beautés de son torse splendide) ; mais je ne sais comment cela se serait terminé si la Chasseresse^ arrivant au galop de son cheval, n'avait mis en fuite ces drôles en les étrillant avec une des victimes de sa chasse, un jaguar qu'elle avait empoigné par la queue.

Les danses prenaient des proportions inconnues; le vertige avait gagné jusqu'au singe en porcelaine de Saxe, qui s'était laissé glisser le long de sa corde et avait trouvé le moyen de grimper sur l'appui du perroquet en faïence, auquel il livrait un combat acharné. Tout tourbillonnait autour de moi, et je sentais positivement mon cerveau s'en aller à la dérive, lorsque plusieurs coups redoublés, qui éclatèrent comme autant de coups de tonnerre, produisirent un changement comparable au coup de baguette d'une fée, car tout se trouva remis instantanément à sa place.

J^étais toujours dans mon fauteuil; la petite boîte à mouches avait roulé à mes pieds, et il me fallut reconnaître que Je m'étais endormi, mes rêveries aidant, pour avoir le joli cauchemar que je vous ai raconté. On s'était inquiété de mon absence prolongée, et on frappait vigoureusement à la porte de Fatelier, que j'avais eu la précaution de verrouiller.

Voilà ce qui m'oblige, aimable lectrice et lecteur dont je réclame Pindulgence, à terminer ici le récit de mon voyage, trop heureux s'il a pu vous distraire, mais vous souhaitant, avant tout, de ne jamais éprouver une pareille émotion.

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