LA MAITRESSE DE TITIEN
Dès mon arrivée à Venise, j'ai pensé que l'idéal était une invention du Nord : le Midi n'est jamais vaincu par l'art. A Venise, ni Bell i ni, ni Giorgione, ni Titien, ni Véronèse, n'ont surpassé dans leurs madones ou leurs courtisanes la beauté des filles de l'Adriatique.
Les maîtres vénitiens, comme les maîtres flamands, ont reproduit avec tant de vivante vérité l'œuvre de Dieu qu'à chaque pas h. Anvers ou à Venise on croit rencontrer un tableau ou un portrait. On s'arrête tout ébahi en s'écrianl : Quelle couleur et quelle lumière ! On croit d'abord saluer le peintre, Titien ou Véronèse, Rubens ou Van-Dyck : c'est Dieu qu'on salue.
Je n'avais pas encore vu de tableaux ; je rencontrai sur la Guidecca, en revenant de San- Giorgio-Maggiore, dans une gondole assez rafalée, une belle fille de vingt ans d'un éclat inouï, d'une jeunesse exubérante. La santé a aussi sa poésie. Je reconnus du premier regard la Flora du Titien, la fille de Palme le Vieux. Elle avait un bouquet à la main, bien moins éclatant, bien
moins épanoui qu'elle-même. Elle se penchait nonchalamment sur la Guidecca pour voir sa beauté, tout en secouant sur ses lèvres le3 fleurs déjà flétries de son bouquet. Le gondolier qui la .conduisait à la place San-Marco la regardait avec passion; il chantait à demi-voix les notes bizarres des bacchanales du Lido. C'était un beau gondolier vêtu de haillons, mais dans le style vénitien. On ne saurait avoir une idée de sa grâce à ramer sans l'avoir vu à l'œuvre. La belle l'écoutait avec le charme d'un vague souvenir d'amour. Dieu sait ta folle passion que ces notes perdues lui rappelaient. Tétais tout h Titien et à sa maîtresse. Leur histoire n'est connue de personne, pas même de leurs historiens.