UN CARTEL. — ASCENSION DU MEGAL
Les ineffables émotions que laissa dans mon cœur cette ravissante promenade mirent le comble à ma tendresse pour Célia et au dépit jaloux que j'avais conçu contre Gydonis.
Sous l'obsession de ce double sentiment, et m'inspirant de nos traditions chevaleresques, j'écrivis au jeune vénusien que j'adorais la fille de Mélino — qu'il devait voir en moi un rival fermement résolu à la lui disputer, — qu'un de nous deux était de trop en ce monde, — que, ne me dissimulant pas
l'outrage qu'il devait ressentir en me voyant aller sur ses brisées, je me mettais à ses ordres, et lui offrais réparation par un combat en champ clos... etc.
Gydonis m'adressa la réponse suivante par la voie 5 auto-télégraphique, la seule employée en ce pays pour la transmission des dépêches de tout genre :
« J'ai lu et relu la lettre que vous m'avez adressée, et j'avoue n'avoir pu la comprendre. Il faut que votre patrie soit bien éloignée de Vénusia et située sur les confins les plus inaccessibles de nos régions polaires, car je ne connais encore sur notre planète aucune contrée où les idées que vous exprimez soient acceptées de personne.
» Vous trouvez Célia charmante, vous l'aimez, vous desirez l'épouser ; rien n'est plus naturel, et j'éprouve moi-même ces sentiments. Mais où je diffère complètement d'avis avec vous, c'est dans l'absolue nécessité de nous couper la gorge. Vous prétendez qu'un de nous deux est de trop en ce monde, — parlez pour vous, je vous prie, — car pour mon compte, je verrais votre triomphe avec un profond regret assurément, mais sans dépit, sans amertume, et surtout sans préférer la mort au
sentiment de mon échec et d'une blessure faite à ma vanité.
» Vous ne m'outragez, en aucune façon, en me disputant la main de Célia; et m'eussiez-vous réellement fait outrage, que ce genre de réparation, qui consisterait à me donner un coup d'épée pardessus le marché, me paraîtrait au moins singulier. Je ne conçois pas, je vous le répète, qu'il puisse exister un pays où se rencontrent de tels préjugés.
» Quel genre de satisfaction un cartel peut-il donc offrir à l'offensé ? Direz- vous que ce dernier se relève aux yeux de l'opinion de l'injure faite à son honneur et la dément, en quelque sorte, par son courage à exposer sa vie? Mais une telle réhabilitation est inadmissible. On ne se lave pas d'une imputation outrageante par le péril couru dans un combat, et l'on peut être un drôle et un fripon tout en faisant bon marché de sa vie. Le brigand de grand chemin expose bien plus son existence que l'ouvrier ou le laboureur, et personne cependant n'a jamais été tenté de trouver son métier plus honorable.
» Ici, nous avons une façon plus logique et moins barbare de donner réparation d'un outrage. Un
jury d'honneur, élu tous les dix ans par les habitants