‹ Voyage au Canada [microforme] (volume 2)Chapitre 20 sur 23 · TOME Ill · texte numérisé non relu

TOME Ill

que parallèle à la partie méridionale du lac Champlain. 1l est célèbre par l’aspect grand et pittoresque de la région montagneuse qui lentoure; par le grand nombre de ses îles, dont quelques -unes offrent de très beaux cristaux de quartz, par la transparence remarquable de ses eaux, et par la délicatesse des truites que l’on y pêche. Plusieurs lieux situés sur ses bords sont fameux dans l’histoire de la guerre des Colonies avec le Canada, et de celle de la révolution américaine. Les forêts qui l’environnent sont encore remplies de bêtes fauves et de ser-

pens à sonnettes.

Pendant que le Canada appartenait aux Francais, Ticonderoga vit souvent sortir des expéditions qui allaient ravager les établissemens anglais. Il a ensuite joué un rôle dans la désastreuse expédition de Burgoyne. Les Américains s’y étaient retranchés en 1777; regardant ce fort comme imprenable, ils espéraient qu’il préserverait leur pays contre une invasion. Burgoyne fit transporter de l’artillerie, malgré les précipices, sur le sommet du mont Défiance, beaucoup plus élevé; il fallut abandonner précipitamment Ticonderoga.

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Le mont Défiance est entre le lac Champlain et le lac George , précisément au point de leur jonction. Il commande absolument Ticonderoga, qui est à portée du canon. Il suflit d’un simple coup d’œil, mème de la part des gens qui ne sont pas militaires, pour s’en apercevoir; et l’on ne conçoit pas comment les anciens commandans avaient négligé ce point : peut-être

, cela venait-il de la persuasion que l’on ne pou-

vait transporter du canon sur le haut du mont Défiance.

De l’autre côté du Jac Champlain est le mont Iidépendance, sur lequel les Américains avaient un poste retranché, dans les temps où la guerre ravageait ces lieux aujourd’hui si tranquilles.

Quand je montai sur le pont, le lendemain matin , je reconnus que nous passions entre une double ligne de montagnes ; mais près des bords de la rivière le terrain était marécageux, et n’oflrait aucun intérêt; le canal que forme le Champlain est extrêmement sinueux ; en quelques endroits il est si étroit , et tourne si brusquement , que le bateau ne pouvait doubler ces coudes qu’à l’aide d’un grelin porté à l’avaut. A l'extrémité de ce canal naturel, on voit les

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bâtimens des flottilles de Dowuie et de Macdonough, amarrés les uns près des autres au rivage.

Whitehall est une petite ville malpropre, mais trés vivante. Jadis elle s’appelait Skenesborough, Ce fut là qu’au mois de juillet 17977 Burgoyne détruisit la petite flottille des Américains , ainsi que le bagage et les munitions de leur armée.

Whitehall est bâti sur les bords du Wood- Creek , rivière fangeuse, qui vient du sud, et qui, se partageant en deux bras, se précipite par-dessus des rochers , pour tomber dans le lac Champlain. Les maisons s'élèvent en partie dans une vallée resserrée entre les montagnes, et en partie sur leurs pentes escarpées. Le nouveau canal qui doit unir le lac Champlain au Hudson-River, se termine à Whitehall.

Deux routes conduisent de cette ville à Albany ; la plus courte est de 72 milles. Pendant plus de la dernière moitié de cette distance, on longe la rive du Hudson , on traverse une grande partie du terrain parcouru par l’armée du gé-

néral Burgoyne, et que l’armée américaine dé-

fendit pied à pied , jusqu’à ce qu’enfin la fortune

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de la guerre contraignit l’armée royale à se rendre prisonnière de celle de la nouvelle ré : publique. La dernière position de l’armée royale fut un camp retranché sur un terrain élevé au nord du Fishkill, petite rivière qui coupe la route pour aller tomber dans le Hudson ; la reddition eut lieu dans une prairie, sur les bords du Fishkill, au confluent des deux rivières.

Nous primes l’autre route qui est plus longue; elle passe par Saratoga et Ballston, lieux fameux par leurs sources chalibées, où les malades, les oisifs , et les gens du beau monde de toutes les parties des États-Unis, et même des pays étrangers, viennent en foule dans la belle saison. Saratoga est bien autrement célèbre dans l’histoire, pour avoir donné son nom à la capitulation dont il vient d’être question. L'armée américaine ayant évacué le fort de Ticonderoga, dans la nuit du 5 juillet 1777, fut vivement poursuivie par le général Burgoyne ; les combats qu’elle soutint prouvèrent que, dans sa retraite, elle était encore redoutable. Enfin, au mois dé septembre, Burgoyne parvint, après avoir surmonté de grands obstacles, et vu déjouer plusieurs plans très importans, à passer le Hud-

son, et le 17 son avant-garde se trouva à moins de 4 milles des Américains. Des escarmouches eurent lieu fréquemment ; mais il n’y eut pas d'engagement général avant le 19. L'action fut sanglante. Chaque armée resta sur son terrain ; Burgoyne s’attribua l’honneur de la victoire, mais il paraît que sa perte fut de près de six cents hommes ; celle des Américains ne fut que de la moitié; ils pouvaient remplacer les hommes qui leur manquaient ; Burgoyne était dans l’impossibilité d’en faire autant.

« Depuis le 19 septembre jusqu’au 7 octobre, dit-il dans ses mémoires, il ne se passs pas une nuit sans qu’il y eût des coups de fusil tirés ; quelquefois nos avant-postes étaient attaqués. On ne pouvait envoyer un détachement en fourrage, qu’en le faisant couvrir par un corps considérable. Le plan de l’ennemi était de nous harasser par des alarmes continuelles ; la su-

périorité du nombre le mettait en état d’effectuer ce dessein sans se fatiguer. La longue habitude avait rendu nos soldats indillérens aux coups de fusil ; ils pouvaient manger et dormir même quand ils les entendaient très près d'eux. Je ne crois pas que ni oflicier ni soldat

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se soit, dans cet intervalle, déshabillé pour se livrer au sommeil, ou qu’un officier général ou un colonel ait passé une seule nuit sans être sur ses jambes à plusieurs reprises, et constamment avant le lever du soleil.»

Le 7 octobre, Burgoyné marcha contre les Américains qui se défendirent avec beaucoup de résolution : ensuite ils attaquèrent le colonel Auckland, commandant les grenadiers anglais , qui fut blessé et fait prisonnier; une grande partie de lartillerie fut prise. Le général Frazer fut blessé mortellement. La nuit fut extrêmement critique pour les troupes britanniques; elles abandonnèrent leur camp et se retirèrent dans leurs retranchemens sur les hauteurs.

Le 8, dans la soirée, le général Frazer fut enterré sur une hauteur voisine, et, suivant ses vœux , dans une grande redoute que lon y avait élevée précédemment. Les Américains qui voyaient beaucoup de monde assemblé, et qui en iguoraient la cause, firent jouer leur artillerie de ce côté; le convoi fut couvert de poussière. L’aumônier de l'armée ne se laissa pas ebranler par la cannonade, et n’omit aucune des

parties du service funèbre.

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Burgoyne, voyant qu'il ne pouv:: pas se faire jour à travers les Américains , essaya de retourner au Canada; le 8 octobre, à neuf heures du soir , 1l commenca sa retraite. Poursuivi et serré de près par l’armée ennemie, manquant de vivres, voyant chaque jour diminuer le nombre de ses soldats par les maladies, il fut obligé, le 17, de mettre bas les armes.

Plusieurs ofliciers anglais avaient été suivis par leurs femmes. Lady Auckland, instruite de la captivité de son mari, avait demandé à Bur-

goyne la permission d’aller le rejoindre. Elle fut

reçue par le général américain Gates avec tous les égards qu’elle méritait.

Le général Reidesel, officier allemand , au service de l’Angleterre, était aussi accompagné de sa femme. Quand l’armée britannique se fut rendue aux Américains, le baron de Reidesel écrivit à sa femme de venir le trouver avec ses enfans : « Je montai dans ma calèche, dit madame de Reidesel, dans ses mémoires, et je m’acheminai, avec ma petite famille, vers le camp des Américains. En passant, je remarquai, et ce fut une grande consolation pour moi, que l’on ne me regardait pas d’un air de ressentiment ;

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tout le monde me saluait, on montrait même de la compassion en voyant une femme avec de petits enfans. J'étais, je l’avoue, effrayée d’aller chez l'ennemi; car c’était une position nouvelle pour moi. Quand nous approchâmes des tentes, un bel homme s’avanca vers ma voiture, prit mes enfans , les embrassa , les caressa : j'en fus si attendrie, que les larmes me vinrent aux yeux. « Vous tremblez! me dit cette personne; n’ayez » pas peur. » Oh! non, répondis-je, je ne crains » rien; vous me paraissez si bon et si tendre » pour mes enfans, que cela me donne du cou- » rage. » Îl me conduisit à la tente du général Gates.

« Tous les généraux devaient diner avec ce dernier, «Vous seriez bien embarrassée de vous » trouver à table avec tous ces Messieurs, me » dit cette même personne; venez, avec vos en- » fans, dans ma tente; je vous y ferai préparer » un dîner frugal, maïs il sera donné de mon » cœur. » — « Vous êtes certainement mari et » pére, m’écriai-je, puisque vous me montrez » tant de bonté. »

« Je reconnus alors que cet homme excellent

était le général Schuyler. J'étais satisfaite, tous

ceux qui m'entouraient étaient contens ; je voyais mon mari hors de danger : que pouvais-je désirer de plus dans l’infortune générale? Après le diner , le général me dit qu'il demeurait à Albany , et que le général Burgoyne lui avait promis d’aller demeurer chez lui; et il m'invita à suivre cet exemple avec mes enfans. Mon mari, que je consultai, me conseilla d'accepter l’invitation. Quelques jours après, nous arrivämes à Albany, ville qui, depuis si long-temps, était l’objet de nos vœux ; mais au lieu d’y entrer en vainqueurs , comme nous l’avions espéré , nous étions prisonniers ! Nous y fümes accueillis comme des amis, par Ja famille du général Schuyler; et cependant le général Burgoyne avait fait brûler la maison et dévaster les champs et les vergers de celui-ci à Saratoga. Frappé de lant de générosité, le général Burgoyne lui dit: « Que de bonté, quoique je vous aie fait tant » de mal! » — « C'était le sort de la guerre, repartit le général Schuyler, n’en Fe plus. »

Après la guerre, Saratoga ne ressemblait vuêre qu'à un marais; depuis une quinzaine d'années , ses eaux ont acquis une grande répu-

lation , et dans les mois de juillet et d'août, on

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VOYAGE AU CANADA. 171 y voit près de 1500 étrangers. On compte à peu près quatorze sources à Saratoga et dans les environs ; elles offrent toutes quelques diflérences dans la quantité des particules minérales et gazeuses qui les composent. Je bus un verre de la source du Congrès, qui coule d’une fortaine très propre.

Les eaux de Ballston ont été célébres depuis uuc trentaine d’années. Le village de Ballston- Spa est à 26 milles au nord d’Albany, dans une vallée pittoresque , arrosée par un ruisseau qui, au-dessous de ce lieu, se jette dans le Kayadarossera, La partie septentrionale de cette vallée est bordée de collines sablonneuses, hautes et très escarpées. Le village renferme plus de cent maisons ; on y compte plus de 600 babitans. I] y règne une grande activité; c’est le rendezvous de tous les environs, qui, à l’exception de plaines couvertes de pins dans le nord, sont très fertiles, Les auberges, destinées aux étrangers qui viennent prendre les eaux, sont vastes et commodes. En 18:8, on y a vu 2500 étrangers, dont la dépense moyenne s’est montée à 50 dollars par tête.

Arrivé à Albany, je m'embarquar sur le ba

teau à vapeur le Livingston. La traversée, jusqu’à New-York, fut heureuse et prompte. Les rives du Hudson sont très pittoresques; on passe devant l'embouchure du Catskill-Creek , que ce fleuve recoit à droite; le confluent est au niveau des marées de l'Océan ; la rivière descend du haut des Catsberg, montagnes qui s'élèvent à plus de 530 toises au-dessus de la mer. Quelle variété prodigieuse de productions le règne végétal doit offrir entre ces deux extrêmes ! La cime du Round-Top a 560 toises de hauteur, celle du High-Peak, 520. Ces sommets sont à une vingtaine de milles des bords du Hudson.

Une grande route traverse ces monts, où elle passe à une hauteur de 379 toises. C’est la plus élevée des Etats-Unis ; elle lest bien plus que celle qui coupe, plus au sud, la chaîne des Alleghanys.

Cette région alpine renferme une très belle calaracte , qui est éloignée d’un demi-mille de la grande route. Le Katerskill, formé des eaux que lui fournissent deux petits étangs, éloignés un de Pautre d’un quart de mille, coule tranquillement pendant 2 milles, puis se précipite perpendiculairement d'une hauteur de 52 toises.

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Les montagnes sont habitées jusqu'a leur sommet ; ce qui procure aux voyageurs la facilité de les parcourir à leur aise.

C’est de l’autre côté du fleuve, au confluent du Kinderhook, à une douzaine de milles audessus de celui du Catskell, que les rives du Hudson commencent à changer de caractère ; elles deviennent plus hautes et plus escarpées. Elles forment une chaîne rocailleuse, interrompue en quelques endroits par des ouvertures où se trouvent des villes; deux vallées de largeur inégale courent parallèlement à cette chaine, et sont remplies d'habitations. Rien de plus agréable que la vue des bords dn Hudson , depuis Albany jusqu’à New-York ; les sommets des rochers sont couronnés de chènes, de pins et de genévriers nains: tantôt le rivage s’avance en promontoires abruptes et rocailleux ; tantôt il forme des caps arrondis, et dont :: surface ondulée est couverte de charmañtes rauisons de ampagne. Ce séjour doit être délicieux en cle. Les navires qui remontent ou ‘escendeni !:

fleuve , ajoutent au charme du cou l'œil, On découvre dans le lointain les somniets bleuûtres des montagnes.

A l’embouchure du Fishkill, que le Hudson recoit à gauche, le pays offre un aspect moins rocailleux. Toutes les petites rivières qui, de chaque côté, apportent au Hudson le tribut de leurs eaux , ayant leurs sources sur des plateaux élevés de plusieurs centaines de pieds au-dessus de sa surface, et un cours peu prolongé, n’y arrivent généralement que par des cataractes plus ou moins élevées. Ces accidens donnent la facilité d'établir sur leurs bords des usines qui épargnent le travail des hommes, circonstance inappréciable dans un pays où le haut prix de la main-d'œuvre empêchera encore long-temps l’établissement de manufactures en état de rivaliser avec celles de l’Europe.

Sur un promontoire de la rive droite , on voit Westpoint , lieu célèbre dans l’histoire de la révolution américaine. Le fort Putnam est abandonné, il tombe en ruines. Westpoint a aujourd’hui une école militaire. Ce fut là que le major

André, officier anglais, qui était allé conférer

avec Arnold , sur les moyens de livrer la forteresse aux troupes britanniques , fut arrêté en retournant vers le navire qui l’attendait. André fut puni comme espion; sa mort ignominieuse

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VOYAGE AU CANADA. 179 l'a immortalisé ; son caractère était estimable ; tout le monde plaignit son triste sort. Le traître Arnold réussit à s'échapper; il est mort couvert d’opprobre.

Quand on est au milieu des montagnes du Fishkill, dont Westpoint commande l'entrée, on ne peut s'empêcher d’admirer la beauté de la perspective. La surface tranquille du fleuve qui s’approche de l’ouverture resserrée par laquelle il sort de ces monts, les rochers qui semblent menacer de tomber sur les navires voguant à pleines voiles, la vue des montagnes lointaines, cet ensemble forme un paysage ravissant.

J’arrivai le 25 novembre à New-York ; j'y passai la plus grande partie de l’hiver, et je débarquai en Angleterre au commencement

de 1820.

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