ET LA MONTAGNE
UE la montagne — j'entends la haute montagne — ait rarement mspiré les artistes et les écrivains, il est presque banal de le noter. Parmi les premiers, si je m'en tiens aux grands maîtres, je ne vois guère que Titien qui, né dans le Cadore, ait souvent dessiné la ligne pittoresque et dentelée des Dolomites, mais en la laissant toujours à l'arriére-plan de ses tableaux ; c'est au XIX siècle seulement que l'on trouve des " peintres de montagnes u et il faut avouer que, sauf
deux ou trois exceptions, leurs œuvres sont assez médiocres. De même en littérature, jusqu'à la fin du XVlll" siècle, pas une belle page n'est due aux sommets, que l'on ignorait, du reste, à peu près totalement et considérait surtout comme de gênantes barrières entre les peuples. Les allées de Versailles préparaient mal à goûter les Alpes. Qyand Chapelle et Bachaumont arrivent aux Pyrénées, ils se gardent d'admirer les montagnes. Ils s'ennuient terriblement dans le bourg d'Encosse où ils sont venus prendre les eaux. « Un petit ruisseau, qui serpente à vingt pas du villeige entre des saules et des prés les plus verts qu'on puisse imaginer, était toute notre consolation. >/ Cette simple phrase de leur 'Ooyfage nous renseigne fort exactement sur les sentiments que deux hommes intelligents du XVH" siècle éprouvaient pour les montagnes.
C'est Jean-Jacques Rousseau qui change les idées ; je rappelle sa déclaration dans les Confessions : 'f. On sait ce que j'entends par un beau pays.
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Jamais pays de plaine, quelque beau qu'il fût. ne parut tel à mes yeux. Il me faut des torrents, des rochers, des sapms, des bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à mes côtés qui me fassent bien peur. " Il ne s'agit encore, comme on le voit, que de la monttigne moyenne, celle des forêts, des cascades et des gorges boisées. Mais ces montagnes suffisent, pour Rousseau, à transformer le physique et le moral de l'homme. Saint-Preux, presqu'au début de /u/Ze, expose la théorie de l'auteur dans une page qu'il faut reproduire en entier, puisque elle contient les arguments que Chateaubriand, comme nous le verrons, s'efforcera de réfuter. " Je démêlai sensiblement dans la pureté de l'air où je me trouvais la véritable cause du changement de mon humeur, et du retour de cette paix intérieure que j'avais perdue depuis si longtemps. En effet, c'est une impression générale qu'éprouvent tous les hommes, quoiqu'ils ne l'observent pas tous, que sur les hautes montagnes, où l'air est
pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l'esprit ; les plaisirs y sont moins ardents, les passions plus modérées. Les méditations y prennent je ne sais quel caractère grand et sublime, proportionné aux objets qui nous frappent, je ne sais quelle volupté tranquille qui n*a rien d'acre et de sensuel. Il semble qu'en s'élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et qu'à mesure qu'on approche des régions éthérées, l'âme contracte quelque chose de leur inaltérable pureté... Je doute qu'aucune agitation violente, aucune maladie de vapeurs pût tenir contre un pareil séjour prolongé, et je suis surpris que des bains de l'air salutaire et bienfaisant des montagnes ne soient pas un des grands remèdes de la médecine et de la morale. >/
Sénancour, le premier, chante les hauts sommets, où il va chercher l'exaltation de la solitude, l'oubli du monde, le silence et la paix. ^ Sur les monts
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déserts où le ciel est immense, où l'air est plus fixe, et les temps moms rapides, et la vie plus permanente, là, la nature entière exprime éloquemment un ordre plus grand, une harmonie plus visible, un ensemble éternel. Là, l'homme retrouve sa forme altérable, mais indestructible; il respire l'air sauvage loin des émanations sociales; son être est à lui comme à l'univers : il vit d'une vie réelle dans l'unité sublime... C'est dans les montéignes, sur les cimes paisibles, que la pensée, moins pressée, est plus véritablement active. Jamais le silence n'a été connu dans les vallées tumultueuses; ce n'est que sur les cimes froides que règne cette immobilité, cette solennelle permanence que nulle langue n'exprimera, que l'imagination n'atteindra pas. "
Lamartine utilisa souvent les Alpes comme décor ; mais il se montra particulièrement malhabile et inexact, quand il voulut, dans Jocel'^n, décrire les cimes de Belledonne qu'il n'avait d'ailleurs contemplées que de la vallée du Grésivaudan. S'il avait vu
les âpres rochers qui surplombent les lacs de ce massif, il n'aurait pas écrit :
Bientôt la giroflée et les câpriers verts De réseaux et de fleurs les auront recouverts. Et le cygne viendra, saint et charmant présage. En sortant de la vague y changer de plumage.
Je comprends le sourire de M. Gaston Bonnier qui ne trouva jamais, dans les Alpes, la giroflée ni le câprier, arbuste des bords méditerranéens, et pas davantage '' le lierre, qui ne croît que dans la plaine, et la vigne-vierge qui est une plante d'Asie //. Qyant aux cygnes, on a déjà beaucoup de mal â protéger du froid, pendant l'hiver, ceux du Jardinde- Ville, à Grenoble...
Si l'on peut trouver, chez Byron, quelques beaux vers sur les montagnes, on en chercherait vainement dans l'œuvre d'Hugo qui fut le chantre de l'Océan. Rien de moins alpestre que le poème des Feuilles d'automne intitulé : Dicté en présence du glacier du
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T^hône. Le merveilleux fleuve de glace n'inspira au poète que d'assez pauvres considérations philosophiques.
De nos jours, le développement du tourisme et de l'alpmisme nous a rendu plus familières les hautes cimes; quelques écnvams ont essaj'é d'en rendre la farouche poésie. Ainsi, le second volume des Laudi est un hymne passionné à la montagne; mais, ici encore, c'est une exception dans l'œuvre de Gabriel d'Annunzio qui, depuis son adolescence, ne cessa. au contraire, de chanter magnifiquement les mers latines, l'Adriatique et la Méditerranée.
Je sais bien que cette question de la montagne dans la littérature et l'art est liée à la question plus générale du sentiment de la nature. Jusqu'au siècle dernier, les gens qui n'aimaient pas les sommets ne goûtaient pas davantage les rivages marins ; et l'on peut citer, comme une exception presque paradoxale, Saint-Amant qui, dès le XVlT" siècle, fréquentait sur les plages et s'écriait :
Que c'est une chose agréable D'être sur le bord de la mer!
Avant Byron et Chateaubriand, on ne songeait pas à se promener le long de l'océan et l'on eût tenu pour un peu fou celui qui serait allé prendre des bains salés. Comme l'a noté Remy de Gourmont, les gens ne se rendaient guère à la mer que lorsqu'ils étaient enragés. On envoyait, parait-il, les personnes mordues au Havre, où on les trempait dans la Manche ; Mme de Sévigné nous parle d'une de ses amies qui eut ce triste sort.
Cela dit, il faut toutefois reconnaître que les vastes horizons des mers ou des plaines, les larges vallées des beaux fleuves, les calmes ondulations des plateaux et des collines se prêtent davantage, avec les jeux mouvants de la lumière, aux caprices de l'inspiration. Par sa netteté, sa dureté, son immobilité, la haute montagne arrête le rêve ; elle séduit par contre les hommes d'énergie, les esprits scienti-
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fiques et précis. J'ai souvent fait cette constatation à propos du Dauphiné, que Michelet déclare '' profondément terrien et guerrier // et qui, pouvant s enorgueillir de tant d'hommes éminents dans la philosophie, la politique, les sciences, l'art de la guerre ou l'industrie, ne donna le jour à aucun écrivain ou artiste de premier ordre. Des deux noms que l'on pourrait m'objecter, l'un, Berlioz, est de La Côte-Saint- André, petite ville sur le penchant dune colline d'où l'on domine une immense plaine; l'autre, Stendhal, se caractérise justement par l'absence de poésie, la sécheresse, le goût du détail et des notations précises. Il n'y a pas de grand poète dauphmois. Le pauvre Jean-Marc Bernard, qui mourut si glorieusement devant Souchez, en juillet 1915, avait justement écrit, quelques mois avant la guerre, un article sur le Dauphiné. " Beaucoup de gens, dit-il, y firent et y font des vers ; mais tous ces vers sont sans élan et sans poésie //. Parmi les poètes vivants, il en met trois à part : Louis Le Cardonnel,
André Rivoire et Alfred Poizat ; mais il fait aussitôt remarquer qu'aucun d'eux ne chanta le Dauphmé, auquel ils n'appartiennent guère, peut-on dire, qu'administrativement. Tous les trois, et lui-même, qu'il a la modestie d'oublier, naquirent, en effet, sur les bords du Rhône : Poizat et André Rivoire à Vienne, qui est presque un faubourg lyonnais. Le Cardonnel et Bernard à Valence, porte de la Provence et du Midi. Les Alpes n'eurent aucune influence sur eux. Mais si la plupart des écrivains ignorèrent ou négligèrent la montagne, on ne trouve guère parmi eux qu'un détracteur de celle-ci : Chateaubriand.
C'est en juin 1803, quand il se rend à Rome pour y occuper le poste de secrétaire d'cimbassade, que Chateaubriand découvre les Alpes. Il passe à Chambéry, couche à Saint-Michel-de-Maurienne et arrive, vers les deux heures de l'après-midi, à Lans-
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lebourg, d'où il commence à gravir la route du Mont-Cenis. Les (Mémoires (T outre-tombe ne disent presque rien : " Quand je me vis pour la première fois au sommet des Alpes, une étrange émotion me saisit ; j'étais comme cette alouette qui traversait, en même temps que moi, le plateau glacé, et qui, après avoir chanté sa petite chanson de la plaine, s'abattait parmi les neiges, au lieu de descendre sur des moissons. // Ces lignes sont, d'ailleurs, reproduites d'après les lettres à Joubert, qui figurent dans le "Dopage en Italie, où l'on ne trouve guère plus de détails. Pourtant, on y sent poindre une déception : " Le Mont-Cenis du côté de la France n'a rien de bien remarquable. Le lac du plateau ne m'a paru qu'un petit étang. Je fus désagréablement frappé au commencement de la descente vers la Novalaise ; je m'attendais, je ne sais pourquoi, à découvrir les plaines de l'Italie : je ne vis qu'un gouffre noir et profond, qu'un chaos de torrents et de précipices. » Puis, il éprouve le besoin d'étonner son lecteur et
de rappeler son fameux voyage en Amérique. " En général, les Alpes, (déjà ! il n'en connaît qu'un col...) quoique plus élevées que les montagnes de l'Amérique septentrionale, ne m'ont pas paru avoir ce caractère original, cette virginité de site (il aurait trouvé le Cenis plus beau s'il l'avait traversé le premier...) que l'on remarque dans les Apalaches, ou même dans les hautes terres du Canada : la hutte d'un Siminole sous un magnolia, ou d'un Chipwv^rois sous un pin, a tout un autre caractère que la cabane d'un Savoyard sous un noyer. » Evidemment... Et voilà tout ce qu'inspire à ce grand peintre de la nature, à celui qui, suivant l'heureuse formule de Faguet, " renouvela pour un siècle l'imagination française », le mcignifique trajet de Lanslebourg à Suse, trajet qui devait paraître plus pittoresque encore, lorsqu'on l'accomplissait, comme lui, ramassé, suivant l'expression en usage, dans une sorte de traîneau spécial, tenant du toboggan et de la chaise a porteurs. La route actuelle, que fit trop délaisser la
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voie ferrée, mais que remet en honneur l'automobile, n'était, en effet, pas complètement achevée lors du peisseige de Chateaubriand.
En 1805, après un court séjour à Vichy, Mme de Chateaubriand propose à son mari de voyager, afin de s'éloigner, dit-elle, '< pendant quelque temps des tracasseries politiques. // C'est alors qu'ils vont en Auvergne, au Mont-Blanc et à la Grande-Chartreuse. Deux pages des t^^émoires, sans aucun intérêt, racontent cette dernière excursion. Pour les deux autres. Chateaubriand renvoie au volume des "Doyages, mais il ajoute, et ceci est écrit en 1839 : " Mon opinion sur les paysages des montagnes fit dire que je cherchais à me singulariser ; il n'en était rien. On verra, quand je parlerai du Saint-Gothard, que cette opinion m'est restée. //
Voyons quelle est cette opinion.
Dans le 'Ooyage à Clermont, il y a, somme toute, fort peu de choses sur les montagnes ; on y voit percer néanmoms son antipathie. "' Je suis allé au Puyde-Dôme par pure aS&ire de conscience. Il m'est arrivé ce a quoi je m'étais attendu ; la vue du haut de cette montagne est beaucoup moins belle que celle dont on jouit de Clermont. La perspective à vol d'oiseau est plate et vague ; l'objet se rapetisse dans la même proportion que l'espace s'étend. // Mais ici encore, à propos de cette excursion qui se fait en une matinée d'été, il trouve moyen de rappeler toutes ses ascensions. " Je sentis au sommet une difficulté de respirer que je n'ai éprouvée ni dans les Alleghanys, en Amérique, ni sur les plus hautes Alpes de la Savoie (il n'en connaît toujours qu'un col...); j'ai gravi le Puy-de-Dôme avec autant de peine que le Vésuve. //
Le 'Voyage au ^JliCont-^lanc, avec le sous-titre 'Paysages de montagnes, comporte moins de pages encore, mais c'est là que Chateaubriand exprime ses
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idées. Il traite le sujet à la manière d'une dissertation scolaire. Après un exorde, où il parle des montsignes en général, avec ou sans nuages, et des arbres qui en font la décoration, il arrive aux deux points qu'il veut particulièrement étudier : son " sentiment particulier sur les montagnes // et le " sentiment qu'on éprouve dans les mont£ignes. //
Sur le premier point, il ne faut, dit-il, chercher dans les montagnes ni le grandiose ni le gracieux. Passe pour celui-ci, mais pour le grandiose, il semble difficile d'en avoir plus d'exemples que dans les Alpes, et, en particulier qu'au Mont-Blanc. Chateaubriand ne l'y trouve point, parce que leurs lourdes masses ne sont pas en rapport avec nos organes et que l'absence de recul fait que nous ne sommes jamais au point de perspective. De plus, limitant l'horizon et ne laissant voir qu'un pan de ciel, elles empêchent les beaux effets lumineux qui enchantent notre œil. " La pompe dont le soleil couchant couvre la cime des Alpes de la Savoie n'a lieu que pour
l'habitant de Lausanne. Qyant au voyageur de la vallée de Chamouny, c'est en vain qu'il attend ce brillant spectacle. Il voit, comme du fond d'un entonnoir, au-dessus de sa tête, une petite portion d'un ciel bleu et dur, sans couchant et sans aurore ; triste séjour où le soleil jette à peine un regard à midi par-dessus une barrière glacée. >/ Certes, tout cela est «issez juste ; mais enfin, juger exclusivement les montagnes par la sensation qu'on éprouve à leur pied, dans le creux d'une vallée, est un peu excessif. Pour jouir des charmes d'une croisière en Méditerranée, il ne suffit pas de rester quelques heures à l'ancre dans le vieux port de Marseille. Combien d amants passionnés de la montagne auraient horreur de Chamonix, si le bourg n'était le point de départ d'où ils peuvent aller goûter les joies et les splendeurs des cimes !
Qyant au sentiment qu'on éprouve dans les montagnes. Chateaubriand le trouve fort pénible. '< Je ne puis être heureux là où je vois partout les fatigues de
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l'homme et ses travaux inouïs qu'une terre ingrate refuse de payer. » Ce n'est pas très sérieux et la seconde critique ne vaut guère mieux. Les montagnes ne sont même pas le séjour de la rêverie, parce que, dèclare-t-il, '< je doute qu'on puisse rêver lorsque la promenade est une fatigue, lorsque l'attention que vous êtes obligé de donner â vos pas occupe entièrement votre esprit- >' On aurait envie de lui crier : — Mais asseyez- vous donc, monsieur le vicomte !
Tout cela, d'ailleurs, est pour essayer de renforcer sa thèse, avant d'arriver au point principal de la discussion, qui consiste à combattre l'avis de Rousseau. Car, s'il est par trop simpliste d'expliquer l'antipathie de Chateaubriand pour les Alpes par son aversion pour Jean- Jacques, il n'en reste pas moins certain que cette aversion, et surtout le désir de ne point paraître marcher à la suite du Genevois, ont influencé son jugement. " Enfin, dit-il, si nous en croyons Rousseau et ceux qui ont recueilli ses erreurs sans hériter de son éloquence, quand on arrive au
sommet des montagnes, on se sent transformé en un autre homme... Plût à Dieu qu'il en fût ainsi ! Qy'il serait doux de pouvoir se délivrer de ses maux en s'élevant à quelques toises au-dessus de la plaine!... C'est une chose digne d'être observée que dans les pages les plus raisonnables d'un écrivain qui s'était établi le défenseur de la morale, on distingue encore des traces de l'esprit de son siècle. Ce changement supposé de nos dispositions intérieures selon le séjour que nous habitons tient secrètement au système de matérialisme que Rousseau prétendait combattre. On faisait de l'âme une espèce de plante soumise aux variations de l'air, et qui, comme un instrument, suivait et marquait le repos ou l'agitation de l'atmosphère. Eh ! comment Jean- Jacques lui-même aurait-il pu croire de bonne foi à cette influence salutaire des hauts lieux V L'infortuné ne traîna-t-il pas sur les montagnes de la Suisse ses passions et ses misères ? » Ce sont là purs sophismes, comme l'a justement déclaré M. Paul Souday, dans une de ses chroniques
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du '^emps ; mais c'est ce que Chateaubriand tenait à dire. Les exemples qu'il tire de l'Antiquité et de l'Ecriture sont même un tantinet ridicules. La preuve que les montagnes ne sont pas une source de joies, c'est qu'Orphée " nourrit ses douleurs sur les monts de la Tlirace >* ; c'est qu'Œdipe " cherche aussi les sommets déserts // ; c'est que la fille de Jephté, avant de mourir, ^ demande à son père la permission d'aller pleurer sa virginité sur les montagnes de la Judée /' : c'est que Jérémie s'élève sur les cimes pour gémir ; c'est enfin que '< ce fut sur le mont des Oliviers que Jésus-Christ but le calice rempli de toutes les douleurs et de toutes les larmes des honunes. >/ A ces divcigations, qui lui parurent sans doute sublimes, on pourrait opposer celles de Ruskin, qui estimait que l'histoire des sommets de la terre est liée à l'histoire des sommets de la pensée et que la supériorité des Grecs et des Italiens tenait à leur sol accidenté. Ses arguments valent ceux de Chateaubriand : " Le fait que les Grecs ont placé le sanctuaire d'Apollon sous
es rochers de Delphes et son trône sur le Parnasse est un témoignage qu'ils attribuaient le meilleur de leur inspiration intellectuelle à l'influence des monttignes. »
Chateaubriand termine, en reconnaissant que les montagnes sont nécessaires au dernier plan d'un paysage, qu'elles sont la source des fleuves, le dernier asile de la liberté, une barrière contre les invasions et les guerres. '< Tout ce que je demande, conclut-il, c'est qu'on ne me force pas d'admirer les longues arêtes de rochers, les fondrières, les crevasses, les trous, les entortillements des vallées des Alpes. >/
Tel est le récit de ce voyage, qui se borna, somme toute, à une excursion à Chamonix et sur la Mer de Glace. A la vérité, l'auteur de T^ene' n'y prit aucun plaisir ; la présence de Mme de Chateaubriand n'était point pour l'égayer. Une lettre envoyée de Lyon, quelques jours après, à Mme de Staël, confirme la sincérité de ses impressions : « J'ai été charmé des bords du lac, mais point du tout
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de Chamouni. Les hautes montagnes m'étouffent. J'aime à ne pas sentir ma chétive existence si fort pressée entre ces lourdes masses. Les montagnes ne sont belles que comme horizons. Elles veulent une longue perspective ; autrement elles se rapetissent à l'œil qui manque d'espace pour les voir et pour les juger. Elles partagent le sort de toutes les grandeurs. Il ne faut les voir que de loin : de près, elles s'évanouissent. J 'ajoute que les monts de votre Suisse manquent de souvenirs. Qy'importe qu'un lieutenant de César ait battu d'obscurs barbares à l'entrée du Valais, dans un petit coin que l'on ne connaît plus? Vive l'Apennin pour les grandes choses ou pour les riantes histoires qu'il rappelle ! D'un bout à l'autre, depuis Naples jusqu'à Bologne, c'est tout un monument, et puis la belle lumière, les belles vapeurs, les belles formes, etc. Voilà un fameux galimatias... » La lettre continue sur ce ton enjoué et charmant que le vicomte prenait quelquefois, quand il se laissait aller à sa nature, oubliant l'attitude et la p>ose.
Elle ne prouve que mieux ses véritables sentiments a l'égard des montagnes.
L'année suivante. Chateaubriand partait pour l'Orient ; nous ne suivrons pas le nouveau croisé dans ce voyage où, — nous le savons aujourd'hui, — il brûla presque Jérusalem, pour rejoindre plus vite, à Grenade, la pauvre Nathalie de Noailles, dont les '< grâces dansantes » ensorcelaient son imagination. Ce qu'il éprouve sur les collines de Grèce ou de Syrie n'a rien à voir avec notre sujet.
Pendant plus de vingt ans ensuite. Chateaubriand se consacre, d'abord à la publication des cTUCartyrs et de Y Itinéraire, puis à la vie politique et à ses ambassades. Il traverse à plusieurs reprises les Alpes, mais sans qu'il en soit question dans les (Mémoires. Une fois pourtant, en 1822, se rendant au congrès de Vérone et passant le Simplon, il évoque le temps
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déjà lointeùn de son départ pour Rome et de sa première traversée des Alpes. Les vers en sont n)édiocres, comme, du reste, tous ses vers :
Pour la première fois, quand, rempli d'espérance,
Je franchis vos remparts, Ainsi que l'horizon, un avenir immense
S'ouvrait à mes regards.
Il continua le poème à Vérone, d'où il envoya les strophes terminées à la duchesse de Duras. La pièce complète figure dans le recueil de ses poésies sous le double titre : Les yilpes ou L'Italie.
Le refuge du Simplon était alors tenu par une Française. " Au milieu d'une nuit froide et d'une bourrasque qui m'empêchait de la voir, elle me parla de la Scala de Milan ; elle attendait des rubans de Paris : sa voix, la seule chose que je connaisse de cette femme, était fort douce à travers les ténèbres et les vents. // Puis, le 12 octobre, il écrit de Milan à la même duchesse : " J'ai vu le Simplon, les iles
Borromées, l'enfer et le ciel, et tout cela m'a été à peu près indiffèrent. »
En 1829, pendant un congé de son ambassade auprès du Vatican, il visite les Pyrénées et va prendre les eaux à Cauterets ; Mme de Chateaubriand l'attend à Nice, d'où ils ont décidé de se rendre à Rome, par la route de la Corniche. On sait que les événements politiques firent échouer ce projet. Mais, durant le séjour aux Pyrénées , Chateaubriand est heureux. '< Ce moment, déclare-t-il, est le seul de ma vie où j'aie été complètement heureux. // Il ne part point en guerre contre les montagnes et se plaît dans la vallée de Cauterets, qui est bien, me semblet-il, aussi triste que celle de Chamonix. Il compose quelques strophes qui ne valent pas mieux que les autres. Et il laisse échapper cet aveu délicieux : '( Je faisais tous mes efforts pour être triste et je ne le pouvais. /' Etait-ce parce qu'il avait rencontré, sur les bords du Gave, une jeune inconnue avec laquelle il correspondait depuis deux ans ? Je ne crois guère à
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la réalité du célèbre épisode des c^émoires d'outretombe qui a fait couler tant d'encre, et, sans doute, les lecteurs de ma plaquette sur Chateaubriand et VOccitanienne partagent-ils maintenant ma manière de voir. Une autre rencontre explique la joie de René. Qyelques semâmes plus tôt il avait fait, à Rome, la connaissance d'Hortense Allart, qui l'avait ensuite rejoint à Paris. Quand il était parti pour Cauterets, il lui avait demandé de venir l'attendre sur la route, à Etampes, où, au dire d'Hortense, ils dînèrent dans une chcunbre d'auberge, " comme deux jeunes euiuints fugitifs et cachés au désert. //
En août 1832, après sa détention dans le cabinet de toilette de Mlle Gisquet, Chateaubriand se rend en Suisse et s'arrête à Lucerne. Il associe les montagnes à son destin. " Alpes, abaissez vos cimes, je ne suis plus digne de vous : jeune, je serais soli-
taire ; vieux, je ne suis qu'isolé. Je la peindrais bien encore, la nature ; mais pour qui ? qui se soucierait de mes tableaux?... Sous la voûte de mes années, comme sous celle des monts neigeux qui m'environnent, aucun rayon de soleil ne viendra me réchauffer. » 11 se distrait comme il peut. 11 va visiter la chapelle de Guillaume Tell ; et lui, qui a tant raillé les voyageurs qui écrivent leurs noms dans les lieux célèbres pour y laisser la trace de leur passcige, il inscrit le sien sur le livre des visiteurs que parcourut, quelques jours plus tard, le père Dumeis. Celui-ci saisit l'occasion pour faire la connaissance du glorieux vicomte, dont il apprend le séjour à Lucerne, et cela nous a valu un délicieux chapitre : Les poules de M. de Chateaubriand, tout à l'honneur de Dumas, qui tremble comme un collégien à l'idée de se trouver devant l'illustre écrivain. '< Il y avait bien longtemps, dit-il, que je desirais voir M. de Chateaubriand. Mon admiration pour lui était une religion d'enfance ; c'était l'homme dont le génie
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s'était le premier écarté du chemin battu, pour frayer a notre jeune littérature la route qu'elle a suivie depuis... Lorsque je mis le pied sur la première marche de l'escalier, le cœur faillit me manquer. Tout à fait inconnu, il me semblait que j'eusse été moins écrasé de cette immense supériorité, car alors le point de comparaison eût manqué pour mesurer nos deux hauteurs... Arrivé sur le palier, je m'arrêtai, le cœur me battait avec violence ; j'eusse moins hésité, je crois, à frapper à la porte d'un conclave. // Chateaubriand emmena Dumas sur le vieux pont couvert, où il avait l'habitude de venir chaque jour donner à manger aux poules d'eau du lac. (Quelques années plus tard, en 1639, Victor Hugo, voyageant en Suisse, jetait aussi de la mie de pain aux poules d'eau de Lucerne). Dumas les regarda " se disputer le repas que leur préparait la main qui avait écrit le Qénie du Christianisme. " Il demanda a Chateaubriand si ses projets de retraite allaient jusqu'à vouloir devenir fermier. La réponse est intéressante a noter. " Pourquoi pas ?
Un homme dont la vie aurait été comme la mienne poussée par le caprice, la poésie, les révolutions et l'exil sur les quatre parties du monde, serait bien heureux, ce me semble, non pas de posséder un chalet dans ces montagnes, je n'aime pas les Alpes, mais un herbage en Normandie ou une métairie en Bretagne. »
Les sentiments de Chateaubriand n'avaient point changé ; et il allait trouver une occasion de les exposer à nouveau, en traitant une seconde fois la question d'ensemble. De Lucerne, il s'était rendu à Lugano où il aurait voulu s'installer ; mais, le seul logement qui lui plut étant d'un loyer trop élevé, il revint à Lucerne. Il suivit donc deux fois la route splendide du Gothard, qui ne lui inspira pourtant qu'une description insignifiante. « Au surplus, ajoute-t-il, j'ai beau me battre les flancs pour arriver à l'exaltation alpine des écrivains de montagne, j'y perds ma peine. " Sans doute songe- t-il à Rousseau, à Sénancour, à son ami Chénedollé qui avait chanté la mon-
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tagne dans son Çénie de l'homme, trop oublié aujourd'hui :
Magnifiques horreurs qui récréez ma vue, Jura, glaciers fameux, Alpes, je vous salue! Combien j'aime à revoir ces monts religieux Où l'âme s'agrandit en s'approchant des cieux!
Chateaubriand reprend chacun des points qu'il a déjà étudiés dans le "Ooyage au cTliCont- Blanc. Au physique, l'air vierge et balsamique ne lui produit aucun effet; il mange et dort aussi bien rue Saint- Dominique qu'au Saint-Gothard. Au moral, il ne constate également aucune amélioration. Et il reprend les mêmes sophismes. « Si pour devenir un homme robuste, un saint, un génie supérieur, il ne s'agissait que de planer sur les nuages, pourquoi tant de malades, de mécréants et d'imbéciles ne se donnent-ils pas la peine de grimper au Simplon ? Il faut certes qu'ils soient bien obstinés à leurs infirmités. // Il n'accorde son admiration aux montagnes que la nuit.
avec des effets de lune. Et il conclut : " En voilà trop à propos des montagnes; je les aime comme grandes solitudes ; je les aime comme cadre, bordure et lointain d'un beau tableau ; je les aime comme rempart et asile de la liberté; je les aime comme ajoutant quelque chose de l'infini aux pjissions de l'âme : équitablement et raisonnablement, voilà tout le bien qu'on en peut dire. //
Il semble que notre auteur fasse pourtant un pas en avant : les montéignes ajoutent quelque chose de l'infini aux passions de l'âme. Mais, dans le par£igraphe précédent, il a eu soin de donner une explication qui enlève toute portée à ce jugement. « Entendonsnous bien, dit-il : ce ne sont pas les montagnes qui existent telles qu'on les croit voir alors; ce sont les montagnes comme les passions, le talent et la muse en ont tracé les lignes, colorié les ciels... » Et il développe son idée en une page délicieuse : '< Feiitesmoi aimer, et vous verrez qu'un pommier isolé, battu du vent, jeté de travers au milieu des froments de la
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Beauce ; une fleur de sagette dans un marais ; un petit cours d'eau dans un chemin ; une mousse, une fougère, une capillaire sur le flanc d'une roche; un ciel humide, enfumé; une mésange dans le jardin dun presbytère; une hirondelle volant bas, par un jour de pluie, sous le chaume d'une grange ou le long d'un cloitre; une chauve-souris même remplaçant l'hirondelle autour d'un clocher champêtre, tremblotant sur ses ailes de gaze dans les dernières lueurs du crépuscule ; toutes ces petites choses, rattachées à quelques souvenirs, s'enchanteront des mystères de mon bonheur ou de la tristesse de mes regrets. En définitive, c'est la jeunesse de la vie, ce sont les personnes qui font les beaux sites. // Et voilà bien le fond de la pensée de Chateaubriand, qui ne vit jamais que lui dans les pays qu'il traversa. S'il avait accompli son premier voyage au Mont-Blanc en compagnie d'une femme aimée, s'il avait traversé les Alpes avec Pauline ou Mme Récamier, un jour de bonheur, nous aurions eu peut-être un admirable
dithyrambe. C'est ce que lui disait, un peu crûment Sainte-Beuve : " Ce ne sont pas les Alpes, ô voyageur! qui ont perdu leur virginité de site; ce n est pas riung-Frau, là-bas, dans sa fleur de neige, qui a perdu sa fraîcheur première ; c'est votre âme, c'est déjà votre faculté de sentir qui ne l'a plus, >/
Sainte-Beuve exagère. Malgré tout. Chateaubriand était et serait resté l'homme de la mer. On sent toujours mieux les paysages familiaux auxquels, suivant l'expression de Mistral, « notre ascendance s'est appareillée. /> Le fils de la rêveuse Bretagne ne pouvait entendre aucune chanson de « douce souvenance » dans les âpres sites de la Savoie. Edouard Rod, Suisse de naissance et de cœur, à qui les Alpes étaient chères, a écrit à ce sujet une phrase fort judicieuse, que lui ont vivement reprochée les défenseurs trop zélés de la montcigne : " Chateaubriand, capable de respirer parmi tous les paysages avec une sorte de souveraineté, demandait à la nature, non du répit pour des troubles qu'il ignorait, mais de l'espace
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pour les voyciges de son imagination : et la mer lui ouvrait son infini — tandis que les plus belles montagnes ne faisaient que fermer son horizon. »
De plus, il faut ajouter que Chateaubriand a parlé des montagnes comme un homme qui ne les a vues que d'en bas; son excursion au Montanvers, ses traversées de cols en chaise à porteurs ou en voiture fermée, ne lui permirent pas d'en soupçonner les joies et les voluptés. L'exaltation que donnent les sommets accompagne seulement celui qui les gravit. Alors, tous les reproches de limitation, d'oppression, tombent à mesure qu'on s'élève. Pour connaître l'ivresse des cimes, il faut d'abord y arriver. " On passe trois jours, dit Guyau, pour monter a un haut sommet des Alpes ; on trouve que ces trois jours de fatigue valent le court instant passé sur la cime blanche, dans la tranquillité du ciel. »
Remarquons, d'ailleurs, qu'il ne s'agit nullement de faire des acrobaties, d'escalader des aiguilles, de traverser des glaciers dangereux. Cette forme très
moderne de l'amour des montagnes concerne seulement une mmorité de sportifs, qui cherchent surtout dans l'alpinisme le plaisir de vaincre des difficultés. Un écrivain italien, M. Torrefranca, cité par M. Albert Dauzat, a bien noté l'évolution des idées à ce point de vue. '< Désormais l'honune, remontant de la plaine, amour du xvii' siècle, et des monts boisés, amour des romantiques, vers les glaciers et vers les aiguilles alpestres, lutte avec la nature, non plus ennemie, ni compagne, ni fée, ni mystère, mais antagoniste... il va la tenter là où elle est encore libre, vierge et rétive à la servitude. /' Les adeptes de cette théorie voient dans la montagne la meilleure école d'énergie, de volonté et de sang-froid.
Une ascension même modeste, permettemt d'atteindre un sommet doia l'on domine un vaste horizon, suffit pour procurer des jouissances dont les profanes ne peuvent avoir une idée. Elles sont faites de sensations diverses et complexes, sensations de calme et de paix, de vie saine et libre, et surtout de
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cette maîtrise de soi qu'exalte la solitude. Je l'ai déjà noté à propos de Stendhal, qui connut la fascination des cimes, aussi attirantes parfois que la mer, et cette sorte d'enivrement grave — presque religieux — que donne la moindre ascension. Jamais, dit Michelet, '< on ne sent mieux les libertés de l'âme //. En pleme solitude, loin des hommes, respirant un air vif, chargé de résine, plus grisant que des gorgées d'élixir, on avance, ébloui, tout en élan d'amour, avec un besoin de chanter sa joie, comme François Bernardone sur les chemins d'Ombrie. On se répand dans la nature ; on participe à la vie universelle : c'est ce qu'a le premier et fort bien noté Sénancour. " Livrés à tout ce qui s'agite et se succède autour de nous, affectés par l'oiseau qui passe, la pierre qui tombe, le vent qui mugit, le nuage qui s'avance, modifiés accidentellement dans cette sphère toujours mobile, nous sommes ce que nous font le calme, l'ombre, le bruit d'un insecte, l'odeur émanée d'une herbe, tout cet univers qui végète ou se miné-
ralise sous nos pieds ; nous changeons selon ses formes instantanées, nous sommes mus de son mouvement, nous vivons de sa vie. >/
En une curieuse analyse, Paul Fiat, un eunant de la montagne, a décrit cette libération de nous-méme et de notre habituel servage, que les chimistes attribuent à la présence d'une plus grande proportion d'ozone dans l'air respiré. " Les idées se lient avec plus d'aisance et en même temps les images s'appellent et se suggèrent l'une l'autre : on est dans l'état d'abondance et de plénitude que les chrétiens appellent état de grâce... Tout ce qu'il peut y avoir de bon, de généreux, de supérieur en nous, soudain passe au premier plan de l 'âme , sous l 'action de cette griserie des hauteurs. Ce/a ne crét rien, mais cela développe tout. »
O volupté d'aller à l'aventure, sur les cimes, dans le matin vermeil! Je n'en connais pas de plus exaltante. Toute la beauté des choses, toute la splendeur des horizons entrent par les yeux dans l'âme,
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deviennent jouissance. Les feuillages qui tremblent, le murmure du vent, les senteurs, les jeux de lumière, tout se transforme en joie physique et l'on savoure le bonheur de vivre avec une telle plénitude qu'il semble que le coeur aille parfois manquer... Quel dommeige que Chateaubriand n'ait jamais goûté ces ivresses ! Et quand donc la montagne aura-t-elle son Chateaubriand ?