‹ Voyage au pays de la quatrième dimensionChapitre 1 sur 51 · EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

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DE

L'AME SILENCIEUSE

Moi qui suis parvenu depuis quelque temps déjà au pays de la quatrième dimension, j'éprouve, au moment d'écrire mes souvenirs anticipés, une peine étrange à les traduire en langue vulgaire.

Le vocabulaire est en effet conçu d'après les données de l'espace à trois dimensions. Il n'existe pas de mots capables de définir exactement les impressions bizarres que l'on ressent lorsque l'on s'élève pour toujours au-dessus du monde des sensations habituelles. La vision de la quatrième dimension nous découvre des horizons absolument nouveaux. Elle complète notre compréhension du

monde; elle permet de réaliser la synthèse définilive de nos connaissances; elle les justifie toutes, même lorsqu'elles paraissent contradictoires, et l'on comprend que ce soit là une idée totale que des expressions partielles ne sauraient contenir. Du fait que l'on énonce une idée au moyen des mots en usage, on la limite par là même au préjugé de l'espace à trois dimensions. Or, si nous savons que les trois dimensions géométriques : largeur, hauteur et profondeur peuvent toujours être contenues dans une idée, ces trois dimensions, par contre, ne peuvent jamais suffire à construire intégralement une qualité, que ce soit une courhe dans l'espace ou un raisonnement de l'esprit. Et de cette différence non mesurable par des quantités, que faute de mieux nous appelons quatrième dimension, de cette différence entre le contenant et le contenu, entre l'idée et la matière, entre l'art et la science, ni les chiffres, ni les mots construits à trois dimensions ne peuvent rendre compte.

Au surplus, on ne s'étonnera point que, prenant la partie pour le tout, je désigne au cours de ce récit par les mots : quatrième dimension l'ensemble continu des phénomènes, incorporant dans cet ensemble ce qu'on est convenu d'appeler les trois dimensions de la géométrie euclidienne. Malgré son nom imparfait on ne saurait considérer en

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effet la quatrième dimension comme une quatrième mesure ajoutée aux trois autres, mais plutôt comme une façon platonicienne d'entendre l'univers, sans qu'il soit besoin pour cela de se brouiller avec Aristote, comme une méthode d'évasion permettant de comprendre les choses sous leur aspect éternel et immuable et de se libérer du mouvement en quantité pour ne plus atteindre que la seule qualité des faits.

J'aurais pu, je le sais, en écrivant ces notes, recourir comme certains philosophes à un vocabulaire de convention, forger des mots obscurs pour masquer l'insuftisance du langage courant, mais ceci ne ferait que reculer la difficulté sans la résoudre. Je préfère donc raconter ces souvenirs de mes voyages au pays de la quatrième dimension tels qu'ils se présentent à mon esprit, sans prétention littéraire, naïvement et en désordre, attendant tout de l'indulgence du lecteur, heureux seulement si je puis toucher en son esprit quelques idées endormies que personne, dans notre monde, n'avait pris soin jusqu'ici d'éveiller.

Et tout d'abord, quelles que soient les difficultés du vocabulaire et surtout l'impossibilité où je

suis de classer clironologiquement des souvenirs futurs qui échappent à toute notion de temps, je voudrais m'efforcer de retracer le chemin mental qui, petit à petit, étape par étape, me conduisit au pays de la quatrième dimension.

Avant tout il convient de bien établir que le fait d'être transposé — « transporté » n'est pas le mot — au pays de la quatrième dimension, renverse immédiatement les notions communes que nous pouvions avoir du temps et de l'espace. C'est donc, naturellement, par des petits faits qui contredisent ces notions vulgaires que l'attention est attirée, peu à peu, sur la possibilité du grand voyage que notre esprit peut accomplir.

Ces contradictions sont fréquentes, aussi bien dans la vie quotidienne qu'à l'occasion des plus hautes .recherches scientifiques.

Les pressentiments nous font peur lorsqu'ils se justifient, nous préférons expliquer les élans de notre cœur par des motifs passionnels plutôt que par les obscures aspirations de la race et, lorsque nous parlons de sciences exactes, nous évitons comme subversives toutes les questions indiscrètes sur l'impossibilité oii nous sommes d'expli- (juer la ligne courbe, le parallélisme, le mouvement et en général tout ce qui nous entoure.

Le temps sans l'espace qui le figure est pour nous

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inaccessible, et l'espace ne s'explique à nos sens que par le temps que nous mettons à le parcourir.

Mais, par une sorte de paresse naturelle, notre esprit évite ces contradictions, les dissimule, comme si elles constituaient pour lui un véritable danger de mort.

Il faut bien le reconnaître en effet : dans l'état actuel de notre civilisation peu d'esprits pourraient supporter sans danger la destruction brusque ou même la dissociation des notions de temps et d'espace. Ces notions nous sont tellement indispensables que nous sentons tout aussitôt la terreur et la folie effleurer notre esprit lorsque nous abandonnons un instant ces deux béquilles traditionnelles qui lui permettent d'assurer ses premiers pas.

Et cependant, nous sentons bien, à chaque instant, que nous sommes environnés d'un immense inconnu. Entre le monde sensible et notre conscience, nous occupons une place étrange et mal définie; nous restons timidement blottis au fond du navire qui nous emporte au hasard des flots dans une mer inconnue, et nous nous déclarons satisfaits si notre place demeure, pour nous, relativement la même entre les quatre murs de notre cabine. Si nous avions la volonté de sortir un instant de notre retraite, de jeter cou-

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rageusement les yeux au dehors, il nous serait facile, cependant, de comprendre que rien n'est moins assuré que notre périlleuse situation dans l'ensemble des phénomènes et des idées.

Peut-on trouver en effet quelque chose de plus incertain que la notion de temps qui nous paraît fondamentale? Certains faits indéniables d'avertissement psychique, de prédiction de l'avenir, mériteraient cependant d'être envisagés courageusement par la science, si la science ne se montrait terrorisée à l'idée de sortir un instant de son petit domaine de relations connues, où les idées se font vis-à-vis en posture de menuet. Nous admettons, comme une chose toute naturelle, la connaissance historique du passé, et cependant n'estil pas évident que ce passé, dont nous sommes si sûrs, n'existe plus actuellement, et que rien ne nous permet, en conséquence, de prouver sonexistence? Nous nous basons, pour faire cette preuve, sur des objets qui subsistent, sur des souvenirs personnels, alors que nous savons fort bien que ces témoignages matériels et ces souvenirs intellectuels ne sont, en somme, que des vibrations actuelles.

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L'avenir nous paraît inconnu, parce que l'on croit que sa vision matérielle nous fait défaut. C'est, on l'avouera, un raisonnement grossier et superficiel qui ne saurait avoir de portée véritable si l'on comprend que le monde, tel qu'il nous apparaît, est lumineux, parce que nous avons des yeux; sonore, parce que 'nous avons des oreilles; solide, parce que nous avons le toucher, qu'il n'est formé, en réalité, que de vibrations différentes, obscures, muettes et immatérielles au sens absolu du mot. Le passé n'est fait que de vibrations actuelles ; pourquoi, je vous le demande, l'avenir, qui est contenu dans ces mêmes vibrations, ne pourrait-il pas être connu d'une façon tout aussi certaine, si nous avions la compréhension véritable du geste total, suivant lequel l'univers tout entier semble se modifier pour nos sens ?

Lorsque l'on est parvenu au pays de la quatrième dimension ; lorsque l'on est libéré à tout jamais des notions d'espace et de temps, c'est avec cette intelligence-là que l'on pense et que l'on réfléchit. Grâce à elle, on se trouve confondu avec l'univers entier, avec les événements soi-disant futurs, comme avec les événements soi-disant passés. Le tout ne forme plus qu'un monde de formes et de qualités immobiles et innombrables, qui ne sont,

en quelque sorte, que les lignes harmonieuses d'un même chef-d'œuvre. Sans doute peut-on discerner dans ce monde, comme dans la vie banale, les différents points de l'existence et relier entre eux des événements qui se complètent; mais il est inutile, pour cela, de faire appel à la notion habituelle de temps. Les événements se dessinent à la façon des figures géométriques, ou, mieux encore, des lignes d'une statue de marbre. Rien ne peut avoir, à proprement parler, de commencement ni de fin. Il ne subsiste plus que des symboles harmonieux. On comprend, dès lors, combien pauvres et sans expression demeurent des mots tels que ceux-ci : Voyage au pays de la quatrième dimension. Dans cet état d'intellectualité supérieure, voyage ne signifie rien, l'expression quatrième dimension n'est, elle-même, que la manifestation d'un état synthétique, plutôt que l'analyse d'une quantité nouvelle.

Dès que' l'on est parvenu dans ce monde des idées pures, toute expression du langage vulgaire devient négative. L'esprit ne fait plus qu'un avec l'universalité des choses; ses idées sont toutes positives, sans réaction possible. V âme silencieuse ne s'inquiète plus des bruits du monde. Ils ne sont plus pour elle que des points conventionnels, incapables de résumer l'idée immortelle inconnue

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du vulgaire et que dissimule aux yeux de tous ce voile mystérieux que l'on nomme le temps.

Ces notions générales sur l'existence relative du temps ne furent point, cependant, celles qui m'apparurent tout d'abord le plus clairement. Je n'en compris toute l'étrange portée que lorsque, parvenu déjà au pays de la quatrième dimension, il me fut donné de connaître tout en même temps ce qui se passerait dans les âges écoulés et ce qui était arrivé dans les siècles à venir. Le renversement de l'idée habituelle que l'on se fait de l'espace, l'abstraction des distances que je parvins à réaliser progressivement, la découverte que je fis de la Maison plate à deux issues et la façon dont je parcourus l'Escalier horizontal, me permirent, pour la première fois, d'abandonner définitivement notre monde à trois dimensions et de voyager en toute tranquillité dans l'inconnu.

Le premier obstacle que l'on rencontre, lorsqu'il s'agit d'aborder le pays de la quatrième dimension, ce sont les résistances ancestrales de notre corps, conçu à trois dimensions. L'esprit se plie tout naturellement aux abstractions d'espace et de temps, mais le corps semble, tout d'abord, incapable de s'évader, lui aussi, des nécessités matérielles apparentes.

Chose curieuse, cependant, les premiers faits qui m'indiquèrent le chemin de la quatrième dimension furent purement matériels. Ils me démontrèrent, jusqu'à l'évidence, combien est proche de nous, sans que nous nous en doutions, cette conception de la quatrième dimension qui, depuis longtemps, préoccupe ajuste titre tous ceux qui

se livrent à l'étude de la géométrie transcenda ntale.

Je savais que l'on s'était efforcé déjà de rendre compte des curieuses expériences d'un médium, en les expliquant par l'existence de la quatrième dimension.. Ce médium faisait de véritables nœuds en trèfle avec une corde rigide, dont les extrémités étaient scellées et tenues par des personnes dignes de foi. Je savais aussi comment on avait expliqué que les théorèmes de Lobatchewsky, de Riemann, de Ilelmoltz et de Beltrani étaient les seules bases logiques de toute théorie juste du parallélisme ; mais il ne m'avait pas été donné de constater par moi-même la possibilité de pareilles démonstrations expérimentales, jusqu'au jour où, désirant, conserver quelques lettres auxquelles je tenais, je m'avisai de vouloir lier, avec un ruban, un petit coffret de bois qui venait, m'avait-on dit, des Indes. Le nœud une fois fait, il me souvint que j'avais oublié de placer une lettre dans le coffret et, instinctivement, en songeant à autre chose, je l'ouvris, je mis la lettre en place, et je refermai le coffret. A ce moment-là seulement, je m'aperçus que j'avais oublié de défaire la ligature.

J'eus beau reconstituer les faits, je fus bien forcé de constater, par le cachet de cire, que le nœud que j'avais fait et qui empêchait absolu-

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ment l'ouverture du coffret, n'avait pas été touché. Cet objet écliappait indéniablement aux règles ordinaires de notre espace à trois dimensions.

Il me souvint alors que Félix Klein avait démontré que les nœuds ne pourraient pas durer dans un espace à quatre dimensions et je compris que le coffret que j'a.vais là, devant les yeux, avait été construit en dehors de toute loi euclidienne, que ce curieux objet d'exportation hindou avait dû être conçu par d'habiles asiatiques et réalisé en France sans aucune nécessité de transport matériel.

Ai-je besoin de le dire? après cette extraordinaire aventure, je cherchai par tous les moyens possibles à en trouver l'explication rationnelle. J'avais été sans doute victime d'une simple hallucination, et rien ne me disait que la lettre égarée était bien en place. J'ouvris donc le coffret à nouveau, en défaisant cette fois la ligature. La lettre y était bien ! Peut-être l'y avais-je mise avant la première fermeture? Mais un peu de cire tombée sur l'enveloppe, tandis que je ferriiais le coffret, confirma indubitablement mes souvenirs. Matériellement, le fait était impossible à admettre. Matériellement, cependant, j'étais obligé de constater sa réalité. J'avoue que cette certitude me fut tout d'abord infiniment pénible, car elle renversait

ces notions fondamentales, sans lesquelles notre esprit s'égare et s'en va à la dérive.

Rien n'est plus facile à admettre, en effet, que l'existence de forces inconnues, invisibles, qui placées au dedans de nous, peuvent s'extérioriser et provoquer des phénomènes, en apparence seulement, surprenants. Tout s'explique ainsi de la façon la plus simple. Dans les maisons hantées, par exemple, nous trouvons toujours, dans le voisinage, quelque jeune fille inconsciente, déséquilibrée, dont la force nerveuse, extériorisée, suffit à déterminer les phénomènes les plus étranges. De là à penser que dorment au dedans de nous des forces inutilisées et plus puissantes que celles de toutes les machines réunies, il n'y a qu'un pas. Un jour viendra où. l'on comprendra qu'il existe ainsi dans l'être humain un chemin du progrès beaucoup plus sûr et beaucoup plus facile que le chemin extérieur que la science s'efforce de suivre actuellement.

Seulement, il faut bien le dire, tous ces phénomènes, encore mystérieux parce qu'ils sont inconnus, ne bouleversent en rien notre vision habituelle du monde. Qu'il y ait d'autres fluides que l'électricité, personne n'en doute, mais cela ne renverse jamais la notion de cause à effet qui forme la base de tous nos raisonnements, et c'est

seulement lorsque ce rapport de succession nous semble interverti que notre raison chancelle.

Quelle intervention mystfîrieuse avait bien pu bouleverser ce rapport de succession dans les événements dont j'avais conservé un souvenir si exact? Je ne pus tout d'abord m'en rendre compte d'une façon plausible, car il me fut impossible de renouveler l'aventure comme je le souhaitais. Mon attention traditionnelle étant en éveil, il me fallut toujours défaire la ligature pour ouvrir le coffret.

Je crus donc plus prudent de ne point ébruiter un incident aussi absurde, mais je conservai ce souvenir qui m'impressionna vivement. Il fut pour moi la première indication certaine de l'existence d'un espace à quatre dimensions dans lequel une licjature ne pouvait subsister ni ime chambre fermée rester close, mais je ne compris que bien plus tard comment pouvaient se modifier nos idées traditionnelles de succession dans le temps, comment cette succession pouvait être sans ol)jet le jour où, grâce à l'intervention de la quatrième dimension, tous les faits devenaient en quelque sorte simultanés, dégagés de tout rapport historique de cause à effet, mais distincts seulementl'un de l'autre par leurs simples qualités.

Quelque temps après l'aventure du colï'ret hindou, l'existence de la quatrième dimension me fut révélée d'une façon plus précise par quelques constatations que je fis concernant l'abstraction possible des distances.

J'ai toujours eu quelque défiance pour les expériences spirites et, plus particulièrement, pour les légendes rapportées d'Asie. Il faut reconnaître cependant que les Orientaux paraissent avoir, bien souvent, réalisé d'une façon pratique la suppression de l'espace, et que, sur ce point, les témoignages abondent. Les Arabes, tout le monde le sait, peuvent communiquer à de très grandes distances, sans recourir au télégraphe. De Lesseps en fut témoin au moment de la concession du

canal de Suez, et l'on sait également que des ambassadeurs hindous félicitèrent à Londres la reine d'Angleterre d'une victoire que remportaient au même moment ses troupes en Orient. Des témoins dignes de foi n'ont-ils pas raconté également, avec force détails, comment un Hindou put se présenter à bord d'un vaisseau qui avait quitté la terre depuis plusieurs jours, remettre un avis et disparaître, et que l'on constata tout aussitôt après, sa présence aux Indes? Mais ce sont là, sans doute, de simples matérialisations à distance dont on trouvera un jour l'explication scientifique et rationnelle.

Autrement angoissante et déroutante est la constatation que l'on peut faire de l'abstraction possible de l'espace par la seule volonté de l'esprit. Du reste, il faut bien le dire, tout notre effort contemporain tend, depuis longtemps, vers un pareil résultat, et l'oncommence à comprendre déjà que le progrès peut, en grande partie, se réaliser en accroissant toujours la vitesse de nos actes.

Longtemps, les économistes ont considéré comme représentant la richesse d'un pays la somme totale des capitaux qui s'y trouvaient en circulation. Cet élément est cependant insignifiant si on le compare à l'élément qualitatif: la rapidité du travail et du trafic. C'est qu'en effet, qu'il s'agisse de

capitaux ou de moyens de transport, ce qu'il faut obtenir, avant toute chose, c'est un meilleur rendement du travail, un accroissement de la vitesse, et la vie sociale se trouve trois cent soixante-cinq fois augmentée lorsqu'on accomplit en un seul jour ce que nos ancêtres, avec la même masse de capitaux et la même énergie individuelle, ne pouvaient réaliser qu'en un an. C'est pour cela que dans certains pays très avancés au point de vue industriel, en Amérique, par exemple, des ingénieurs spéciaux, appelés vitessiers, ne s'occupent que d'une seule chose : augmenter indéfiniment la vitesse du travail, sans accroître pour cela les frais généraux, bien au contraire.

Pour prendre un exemple terre à terre de cette extraordinaire transformation, il suffit de réfléchir un instant à ce qu'était, par exemple, un simple trajet accompli jadis, en une journée, par une humble diligence.

Pour accroître les services que pouvait rendre une entreprise de messageries ainsi conçue, il eût fallu multiplier fantastiquement le nombre des voitures. En perfectionnant au contraire, la simple qualité du trafic, en accroissant la vitesse de la vieille diligence, en la remplaçant par unevoiture automobile, on a pu faire accomplir, à une seule voiture, cinquante fois le même trajet dans la même

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journée, et la ligne peut être ainsi desservie cinquante fois mieux, sans qu'il soit besoin pour cela d'augmenter le nombre des voitures.

Augmentez maintenant par l'imagination cette vitesse d'une façon infinie, vous constaterez logiquement que si cet accroissement de vitesse était possible, la même et unique voiture finirait par être présente à tous les endroits de la route, à tousles moments de la journée. Ceci, pratiquement, ne paraît pas réalisable, parce que nosforces matérielles sont insuffisantes et que nous ne pouvons concevoir le mouvement, que dans un espace à trois dimensions, c'est-à-dire comme une succession de situations. Dès que nous avons, au contraire, une conception totale de l'univers à quatre dimensions, ce qui était absurde jusque-là devient aisément réalisable, et nous comprenons clairement que la même voiture pourrait se trouver simultanément dans toutes les situations différentes, à tous les moments de la journée.

Notre esprit, qui, lui, raisonne dans un espace à quatre dimensions, ne s'étonne pas lorsqu'ilréalise quotidiennement une opération analogue en faisant abstraction des situations diverses et en saisissant d'un seul coup l'idée de la route en soi ou de la vitesse absolue. Si nous hésitons à appliquer ces abstractions au monde matériel, c'est

parce que notre faiblesse naturelle nous porte à distinguer et à classer dans le temps ce que nous appelons un souvenir et une vision présente. Un peu de réflexion suffirait cependant à nous faire comprendre que si notre esprit avait la force nécessaire pour évoquer un souvenir intégral, celui-ci aurait autant de réalité effective que notre vision présente.'

Chaque jour, notre esprit à quatre dimensions nous incite, malgré nous, à nous débarrasser des obligations matérielles du monde à trois dimensions. Pourquoi ne ferions-nous pas, pour nos actes matériels, ce que nous faisons pour nos raisonnements intellectuels ? Pourquoi reprendre un chemin parcouru? Pourquoi refaire un itinéraire que nous connaissons d'avance dans tous ses détails ? Cela devient une obsession lorsqu'on accomplit chaque jour le même parcours familier. Pourquoi devonsnous subir ce formalisme administratif qui nous contraint à refaire les mêmes pasdéjàfaits, àsuivre les mêmes routes déjà parcourues pour aboutir à un point où nous savons d'avance que nous aboutirons fatalement? N'existe-t-il pas un procédé nouveau qui nous permettrait d'échapper à cette obligation infiniment basse et matérielle?

Déjà certains penseurs modernes ont fait justice du préjugé de la ligne droite. On a démontré, par

exemple, que dans un monde où la grandeur des habitants irait en décroissant au fur et à mesure qu'ils se rapprocheraient du centre, le plus court chemin pour aller d'un point à un autre du globe serait la ligne courbe passant par l'équateur, et non point la route droite que l'on percerait en tunnel d'un poijit à un autre de la sphère. Ne peut-on concevoir, également, qu'en dehors des conditions géométriques de transport d'un pointa un autre, il existe un procédé d'abstraction plus direct, permettant d'émanciper notre corps et de faire abstraction de l'espace, à la façon dont notre esprit agit et se meut, sans déplacement, d'une idée à une autre, dans l'espace à quatre dimensions?

Cette idée ne fut pour moi qu'une suggestion violente, jusqu'au jour où, me trouvant en villégiature, je parvins, par le seul désir de mon esprit, à prendre' la diligence du pays partout où je me trouvais, à toute heure du jour, suivant le caprice de ma volonté agissant dans l'espace à quatre dimensions.

Le phénomène se produisit pour moi spontanément sans explication raisonnable et ce fut longtemps après que je compris comment il se réalisait matériellement au moyen de ce que j'appelai, faute de mieux, une transmutation des atomes d'espace.

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