L'ASSASSINAT DU STYLE
Dès le début du vingtième siècle, le Léviathan, jeune encore et en pleine formation, eut à vaincre de puissants ennemis moraux, dont le plus grand fut, à n'en point douter, le style.
Le style était aussi vieux que l'humanité, c'était à lui que l'on devait le développement de l'esprit humain, sur lui seul se basait encore l'individualisme qui permettait à des êtres hétérogènes d'échapper à l'unification sociale dans le corps unique du Léviathan.
Pour le combattre, ce fut tout d'abord une lente campagne de dénigrement. On s'efforça de faire croire à tous les lettrés que le style n'était, à bien prendre, qu'un brillant assemblage de mots, un jeu de parade sans réalité véritable et qui s'accom-
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modait mal de la précision documentaire de la science triomphante.
On ne pensa point que c'était, au contraire, par la pratique constante des sciences naturelles que M. de Buffon avait été conduit jadis — et tout naturellement — à faire l'éloge du style lors de sa réception à l'Académie, On oublia que le style, loin d'être une manifestation tout extérieure, constituait, au contraire, le fait même de l'esprit humain, qu'il représentait, à bien prendre, les seuls principes immuables créés par l'homme à l'imitation des lois naturelles.
Le style c'était, en somme, le permanent opposé à la mobilité de la vie, la seule façon qu'ait inventée l'homme de triompher de la mort et de l'oubli.
Le style, dans les siècles passés, s'était manifesté de cent manières différentes. Dans l'Etat, il se trouvait représenté par les constitutions et par les lois ; dans la famille, par les principes héréditaires ; dans la vie privée, par la morale ; dans la vie publique, par la contribution volontaire de chaque citoyen aux besoins intellectuels de l'Etat.
Dans les beaux-arts, le style s'était manifesté d'une façon plus précise encore. En dégageant des formes immortelles, en traçant des règles défmitives d'architecture, en synthétisant les traditions
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des maîtres, le style avait permis à l'homme de créer, au-dessus des contingences naturelles, un monde imaginaire formé de toutes pièces, immortel et seul capable de résister, au cours des siècles, aux lentes modifications de l'évolution.
Petit à petit, dans tous les mondes et dans les actes les plus différents de la vie quotidienne, les hommes supérieurs avaient pris pour habitude de soumettre leurs passions ou leurs besoins du moment au contrôle inflexible de règles immuables ; et souvent ils eussent préféré perdre la \ie plutôt que d'y dérofier.
Il était facile d'objecter sans doute que ces règles toutes arbitraires, toutes artiiicielles, pouvaient, d'aventure, être mauvaises, mais l'objection ne résistait point à un examen sérieux. Si une règle de style, en morale comme en architecture, se trouvait erronée, elle se condamnait ainsi d'elle-même par avance et n'était point viable. Dès l'instant, au contraire, qu'elle résistait au choc des faits, qu'elle se maintenait au cours des siècles, on pouvait être assuré de sa nécessité, de sa raison d'être, même si cette nécessité ne paraissait point évidente lors d'un premier examen ; et c'est ce qui fit dire souvent qu'un acte même infâme pouvait avoir quelque beauté lorsqu'il se poursuivait avec persévérance, car sa beauté prouvait
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qu'au-dessus des préjugés du moment il n'était pas mfâme puisqu'il était beau.
Le premier acte du Léviathan fut, on le conçoit, de détruire à tout prix le style, qui s'opposait irrémédiablement à son développement et l'esprit d'analyse scientifique, né depuis de longues années déjà, seconda merveilleusement ses efforts lorsqu'il prit son plein développement, au début du vingtième siècle.
Déjà, depuis la Révolution française, le style social se trouvait singulièrement compromis, et l'Empire avait indiqué, d'une façon suffisante, la tendance marquée des cellules sociales à se grou-per dans un corps matériel homogène.
A la fin du vingtième siècle, le style des idées fut vivement attaqué par certains penseurs, qui, à l'exemple de Kenan, s'efforcèrent de briser là ligne droite de notre vie intellectuelle, de la séparer en autant de fragments critiques s'appliquant successivement aux menus événements de la pensée quotidienne.
L'influence imposante de ce que l'on appela, fort justement, les grands singes allemands, ne manqua point non plus de troubler nos penseurs ; les méthodes scientifiques expérimentales firent le reste. Désormais, c'en était fait des principes immuables dirigeant chaque individu ; la synthèse
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des idées se trouvait remplacée par une analyse quotidienne, par une critique opportuniste; la table rase de nos convictions se transformait en table de dissection, sur laquelle se succédèrent bientôt des cadavres d'idées, tous égaux devant l'analyse.
En politique et en diplomatie ces nouveaux procédés furent de même accueillis sans difficulté et l'on ne comprit point que cette façon d'enlever toute permanence aux relations générales extérieures, en les soumettant aux critiques du moment, détruisait toute sécurité publique, et vouait les individus au fatalisme, à la neurasthénie et au dégoût de tout effort fécond et suivi.
Un bien curieux indice de protestation, à cette époque, fut ce qu'on appela l'antisémitisme.
Depuis des siècles, on le sait, les'juifs vivaient, en effet, dans un état d'attente perpétuelle ; ils étaient restés au point de vue matériel, comme au point de vue moral, de simples nomades ; leur monothéisme — le seul véritable — n'était que l'expression extérieure d'une doctrine, du reste fort belle, qui accordait la première place, non pas à l'œuvre mais à l'ouvrier, non pas à la maison familiale mais à l'idée de famille. 11 s'opposait, jusque-là, au paganisme occidental qui soumettait l'homme aux forces naturelles, qui le sacrifiait, au besoin, à son œuvre, à sa maison ou à sa patrie.
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Tout naturellement, lorsque le style fut à peu près mort, les juifs ne manquèrent point de prendre la première place en toutes chjoses, car leurs procédés critiques remarquables se trouvaient correspondre exactement aux procédés d'analyse voulus par le Léviathan. On les accusa d'intrigue bien injustement, car c'était notre monde qui s'était converti, par des voies différentes, à leurs propres idées, tandis qu'eux-mêmes n'avaient fait que conserver les leurs.
Privés de toute règle intérieure, dépourvus de tout style dans leurs productions artistiques, comme dans leur vie quotidienne, les hommes du vingtième siècle ne formèrent plus qu'une masse immense de cellules différenciées, privées de direction morale, qui, tout naturellement, s'agglomérèrent joyeusement dans le corps matériel du Léviathan.
La forme sociale extérieure remplaça dès lors le style intérieur dont elle n'était qu'une grossière caricature. On s'imagina donner ainsi pleine indépendance à l'individu en le délivrant de tout idéal : on ne fit que l'asservir aux besoins les plus bas de la vie matérielle.
Dès le début du vingtième siècle, ce fut surtout au théâtre qu'il eût été facile de constater les progrès réalisés par le Léviathah qui, peu à peu, groupait tous les hommes comme de simples cellules dans son corps monstrueux.
Le théâtre, en effet, mieux que tout autre mode d'expression, permettait de se faire une idée nette des aspirations communes à tous les hommes et de dégager une morale moyenne.
Au surplus, il faut bien le dire, jamais le théâtre ne fut plus en honneur que durant cette période de transition. Il semblait que les hommes fussent désormais incapables de ressentir un plaisir artistique individuel et que l'art n'ait pu les intéresser que sous sa forme sociale.
J'ai déjà dit combien, à cette époque, la nouvelle morale sociale se distinguait profondément de ia vieille morale individuelle. Tandis que, quelques siècles auparavant, la morale se basait uniquement sur l'effort qu'un homme devait faire sur lui-même, pour sacrifier ses passions et renoncer aux désirs matériels, il semblait, au contraire, vers 1912, que la morale se socialisait, qu'elle se déterminait plutôt par l'extérieur, qu'elle se localisait peu à peu, non plus dans les individus, mais bien dans les cadres sociaux qui composaient la formidable armature du Léviathan.
Un fossé profond séparait la vie privée de la vie publique. On exigeait tout d'un homme lorsque son acte était celui d'une cellule sociale ; on s'inquiétait peu de ses faits et gestes lorsqu'ils ne compromettaient que sa personnalité indépendante.
Il en résultait, du reste, petit à petit, une sorte d'anesthésie morale, de paresse cérébrale dans les actes de la vie privée. Lorsque l'on rentrait chez soi, on accrochait ses principes au porte-manteau, comme un uniforme, on ne les remettait que pour sortir, pour se mêler à la vie sociale.
Le théâtre donnait une expression exacte de cette transformation. Lorsqu'un auteur se préoccupait, dans sa pièce, du développement des
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caractères, il n'intéressait point les spectateurs; il les indignait même lorsque ses idées intérieures semblaient dangereuses et compromettantes pour l'ensemble du corps social.
Un mari trompé, tuant sa femme, devenait inadmissible ; un artiste réprouvant les mœurs de son temps, passait pour un misanthrope insupportable dont on tolérait les divagations avec peine. On n'admettait même plus la glorification classique de l'invidualité physique;- toute manifestation de beauté esthétique, toute exhibition de nu au théâtre, semblait inconvenante ou déplacée.
Ce n'est pas, je le répète, que les mœurs privées n'aient point été, à cette époque, plus corrompues qu'à toute autre, mais cela n'intéressait pas le Léviathan, et c'est au nom du corps social seulement que l'on protestait contre le corps humain honoré publiquement.
Avec les progrès de la science et l'unification des idées, toute discussion d'idées paraissait désormais inutile ; les conversations de salon n'existaient plus, la correspondance privée n'intéressait plus personne, la correspondance publique, au contraire devenait chaque jour plus en vogue et l'on ne se donnait la peine d'exposer ses idées qu'en l'es conformant au bon sens social dans un journal à gros tirage.
Au théâtre, de même, le dialogue était remplacé, petit à petit, par une comédie algébrique déterminant les situations par des signes sociaux extérieurs : par l'ameublement, par les décors, par la situation de fortune des personnages ; c'est ce qui expliqua, même, à cette époque, l'incroyable succès du cinématographe qui suffisait à satisfaire la majorité du public.
Le théâtre déterministe fut poussé, à cette époque, jusqu'à ses extrêmes limites ; on se contenta, dans certaines pièces, d'indiquer par des mouvements de foule, des bruits extérieurs, le sifilet lointain du chemin de fer ou l'éclairage coloré de la scène, l'état d'âme des personnages. Le décor moderne remplaça le masque antique.
Etant donnée l'égalité de toutes les cellules humaines devant la toute-puissance du Léviathan, il était entendu, en effet, que les mêmes causes extérieures devaient déterminer, chez tous les personnages, les mêmes sentiments et les symboliser.
Cette égalité forcée se retrouvait, du reste, à la même époque, dans toutes les institutions sociales qui avaient préparé l'avènement du Léviathan et qui avaient permis à cet animal monstrueux, nouveau dans l'échelle des êtres, de se développer en toute liberté. Le suffrage universel en matière politique, Fégalité de naissance (que devait réali-
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ser, quelques années plus lard, la suppression des héritages), autant de choses qui concouraient à ne donner au Léviathan que des éléments égaux et homogènes dont il avait besoin pour sa formation.
Ce fut même pour cela que l'on ne comprit pas toujours, à cette époque, quel était le sens profond du mouvement soi-disant ouvrier qui se développait irrésistiblement. Beaucoup d'artistes, beaucoup de penseurs étaient froissés, dans leurs plus intimes convictions, en constatant que l'on n'hésitait point à les sacrifier, en toute occasion, aux personnalités les plus vulgaires. Ils ne pouvaient comprendre, en se plaçant à leur point de vue individualiste, combien cette égalité homogène était indispensable à la formation cellulaire du Léviathan.
On ne comprit point, non plus, pourquoi le prestige des hommes politiques et des gouvernants s'en allait diminuant chaque jour ; c'est qu'en réalité, eux aussi, n'étaient plus des chefs, mais de simples cellules différenciées d'un même organisriie homogène.
A côté du théâtre proprement dit, une indication non moins précieuse fut donnée, à cette époque, par l'évolution caractéristique de la musique.
Au lieu d'une musique individuelle où l'art personnel du chanteur était seul en jeu, on préconisa, petit à petit, une orchestration symphonique où le chanteur ne jouait plus que le rôle d'un instrument secondaire. De même que, dans le spectre solaire, au-dessus des rayons colorés, visibles pour l'œil, se trouvent des rayons chimiques dont on constate indirectement la présence, il y eut, dans la musique comme dans la composition dramatique, une sorte de symphonie supérieure à la parole, inaccessible directement à l'être humain, dont l'existence était bien constatée scientiliquement mais dont on ne pouvait plus donner de définition directe, exacte et purement sensuelle.
Ce fut une sorte d'harmonie sociale ne correspondant plus au rythme individuel, dominant l'homme en l'enveloppant, une nouvelle « Marseillaise » scientifique sans charme, sans inspiration, sans harmonie mais harmoniquement juste suivant les lois de l'acoustique et qui appartenait en propre — on ne le comprit que bien plus tard — au colossal Léviathan, qui, peu à peu, développait sa formidable et complexe personnalité.
Je me suis efforcé d'expliquer dans les chapitres précédents comment le développement des idées scientifiques avait progressivement préparé l'apparition sur terre du Léviathan.
Dépourvus de tous principes intérieurs, ayant rejeté toute croyance en une substance éternelle et immuable, les hommes n'avaient plus admis, pour règle morale, que le déterminisme le plus absolu. Si, véritablement, les idées humaines ne dépendaient que de combinaisons extérieures, si la pensée n'était que le résultat de rencontres purement matérielles, il était ridicule d'admettre plus longtemps le libre-arbitre et la responsabilité individuelle.
Chaque acte accompli par un homme étant
déterminé par d'innombrables causes dont il n'était point le maître, il devenait aussi absurde de l'en accuser que de lui en savoir quelque gré. Les bonnes et les mauvaises actions ne se distinguaient pas, elles n'étaient plus que de simples phénomènes, égaux entre eux, des faits que le savant devait constater et enregistrer sans amour ni colère.
Il devenait évident, d'autre part, que la seule vahur véritable sur terre ne pouvait être qu'une valeur matérielle, c'est-à-dire une force. Plus un homme était fort, plus il agissait violemment, comme une cellule bien vivante suivant ses instincts ou ses désirs, et plus il devait passer pour un homme enviable.
C'était, en somme, la justilîcation de tous les actes qualifiés autrefois immoraux, l'excuse facile de toutes les lâchetés, le discrédit assuré de toute bravoure ou de toute action vertueuse. L'homme le mieux armé n'était, à bien prendre, que le jouet de sa destinée, on ne devait donc point, à proprement parler, l'admirer pour ses actions fortes, puisqu'il n'en était point l'auteur véritable, mais on devait le craindre, le respecter et lui obéir, comme on obéit sans discussion possible à une force naturelle irrésistible.
On comprend que dans de pareilles conditions,
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une mise au point ait été nécessaire, et que l'on ait accueilli avec joie l'idée d'un groupement matériel capable de codifier l'anarchie naissante et de remplacer les principes disparus par une organisation scientifique copiée sur l'organisme naturel du corps humain. Avec le Léviathan, on continuait à éviter les principes métaphysiques d'autrefois définitivement rejetés par la science, et l'on obtenait cependant une organisation capable, semblait-il, d'en tenir lieu.
Ce fut donc, en grande partie, l'anarchie morale de la période précédente qui prépara l'avènement du Léviathan,
Cet animal colossal cependant ne serait peutêtre jamais apparu sur terre si une dernière découverte scientifique, celle du rajeunissement perpétuel, ne l'avait définitivement suscité. Sans s'en rendre compte, et bien qu'ils eussent rejeté pour toujours les principes moraux des temps passés, les hommes suivaient instinctivement les mêmes usages qu'autrefois, tout simplement parce qu'ils vivaient en somme de la même façon que leurs ancêtres.
Quels qu'aient été les progrès de la science, la rapidité de l'instruction, l'organisation matérielle
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plus parfaite de la vie, il n'en demeurait pas moins vrai que les hommes naissaient comme autrefois, passaient tout d'abord par une période d'enfance naïve et enthousiaste, puis par les réflexions de l'âge mûr, pour finir enfin par l'autoritarisme de la vieillesse. Et, forcément, comme au temps jadis, ils constataient que leurs idées se modifiaient avec le temps, que les hautes situations et l'autorité venaient avec l'âi^e. Comme autrefois, c'était entre les mains des plus âgés que se trouvait l'expérience, c'est-à-dire le pouvoir, et, tout naturellement, toujours comme autrefois, les idées générales s'inspiraient instinctivement du développement de la vie humaine. Les vieillards, de la meilleure foi du monde, discréditaient les idées de la jeunesse, ils préconisaient celles que l'on peut avoir sur le déclin de la vie, ils classifiaieat les passions et les désirs, suivant l'âge auquel on les éprouve plutôt que d'après leur valeur propre.
C'est ainsi que, très rapidement, l'amour avait été discrédité par les légistes du Gouvernement comme il avait été dédaigné par les sages d'autrefois ; les procédés artificiels furent seuls en honneur ; l'étude désabusée et les tristes recherches scientifiques sans issue de l'âge mûr furent réputées, comme au temps des philosophes anciens,
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représenter ce qu'il y avait de plus élevé dans riiumanité tout entière.
Mais brusquement la découverte sensationnelle du rajeunissement des cellules vint modifier plus profondément la morale ancienne que n'avaient pu le faire des siècles de philosophie et de science.
Au début, les légistes du Gouvernement affectèrent de traiter cette découverte comme un simple amusement de laboratoire. Evidemment, il leur plaisait de penser que leur vieillesse ou leur maturité pourraient désormais se prolonger à leur gré, dune façon indéliiiie, et qu'ils échapperaient ainsi, presque avec certitude, à la mort tant redoutée; ils se bornèrent donc, tout d'abord, à profiter de la nouvelle découverte pour se maintenir-tels qu'ils étaient.
Puis, petit à petit, on observa sur la figure de chacun d'eux des signes certains de rajeunissement. Tel vieillard qui, quelques mois auparavant, était encore tout ridé et en cheveux blancs, revenait, après une courte absence, avec des cheveux grisonnants et une ligure jeune. Il s'en excusait en souriant, disant qu'il avait peut-être trop exagéré le traitement, sans s'en rendre compte, et se défendait vivement de toute ambition juvénile.
Rien ne valait, en effet, la maturité, chacun le disait et, comme le rajeunissement influait sur le caractère, il était bien entendu que personne; parmi le personnel gouvernemental, n'eût voulu échanger sa gravité morose contre les joies enfantines de la jeunesse.
Malgré toutes ces déclarations, il fallut bien constater, au bout de quelques années, que les légistes les plus âgés du conseil des ministres n'avaient plus guère, à la suite de leurs transformations successives, que dix-huit à vingt ans, et l'on ne tarda point à sentir les effets de cette transformation dans les délibérations du Gouvernement.
Je n'ai pas besoin de vous dire que cette transformation si rapide des plus grands légistes, fut encore plus prompte dans le public. En quelques mois, la population tout entière redevint définitivement jeune, enthousiaste et joyeuse, et l'on ne peut se faire une idée, même approchée, du bouleversement profond qui se produisit alors dans les mœurs.
Les théories déterministes étant indiscutables, on continua, comme avant, à les prendre pour guide; mais on s'aperçut, pour la première fois, du danger véritable que pouvaient présenter des théories de violence, de jeunesse et de force, lors-
qu'elles étaient appliquées par de jeunes hommes véritablement violents et forts. Tant qu'elles n'avaient été professées que par des philosophes moroses, elles n'avaient eu aucune influence véritable sur les mœurs: c'était d'amères théories de vieillards, mais leur action demeurait purement théorique puisque ces mêmes vieillards préconisaient, tout en même temps, l'autorité des plus âgés et la suprématie irréductible de l'expérience. On comprit seulement alors, en présence de ce peuple d'enfants, la terrible valeur pratique que ces théories pouvaient avoir. Grâce à la facile excuse du déterminisme, on admit que toutes les violences, toutes les infamies, tous les crimes, allaient être non seulement excusables, mais, ce qui est plus grave, matériellement perpétrés. Pour la première fois dans le monde, la morale ancienne qui sommeillait au fond des hommes, fut délinitivement atteinte et les troubles les plus graves eussent été à craindre si par bonheur ce peuple enfant n'eut, dans son insouciance, égaré les méthodes de rajeunissement et accueilli, comme une délivrance, l'empire naissant du Léviathan, qui mit un peu d'ordre dans ce chaos.