LE CHIEN DISSOCIÉ
Parmi les aventures monstriienses qui marquèrent les débuts de la période scientifique, il faut noter tout particulièrement l'extraordinaire histoire de la Société d' Exploitation Commerciale de la Planète Mars.
La Terre fut, à ce moment-là, à deux doigts de sa perte, et la moindre imprudence, sans un invraisemblable concours de circonstances, eût amené sa destruction complète.
On sait que depuis de longues années les savants s'étaient préoccupés de communiquer avec la planète Mars. On avait finalement déterminé l'emplacement le plus favorable aux essais de communication interplanétaire et l'on avait établi là un champ d'expériences immense.
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Les résultais obtenus étaient tenus rigoureusement secrets. C'était en effet une société financière, au capital de plusieurs milliards, qui avait résolu d'établir les communications nécessaires, et il était bien entendu que cette société se réservait le bénéfice exclusif des secrets qu'elle pourrait ainsi découvrir.
Longtemps les résultats furent négatifs. On dessinait bien sur le sol d'immenses triangles lumineux ou des cercles, on décida même un jour de faire des dépenses folles pour reconstituer lumineusement, sur une base de 400 kilomètres, la construction du carré de l'hypoténuse. Aucune réponse probante ne venait de Mars.
On essaya également de reproduire sur le sol, en lumière noire cette fois, le diagramme d'une impression phonographique. Cette fois le résultat fut immédiat, et ce fut, tremblant d'émotion et de stupeur, que le télégraphiste enregistra un radiotélégramme, venu sans aucun doute de la planète Mars et rédigé en français :
— « Oui, » disait-il, « c'est plus intelligent ».
On crut d'abord à une plaisanterie faite par des ennemis de la Société Commerciale ; puis, bientôt, il fallut se rendre à l'évidence ; les communications devinrent plus actives, et des instructions précises furent données par les marsiens sur la
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façon dont on pouvait communi(juer avec eux commodément, au moyen de fluides capables de traverser l'éther.
On apprit ainsi, avec stupeur, que les marsiens, depuis l'invention de la télégraphie sans fil, savaient tout ce qui se passait chez nous et qu'ils étaient instruits des moindres détails de notre vie. Je nai pas besoin de vous dire que ces communications restèrent secrètes, la Société conservant jalousement les renseignements qu'elle pouvait ainsi obtenir des marsiens.
Les relations se développant chaque jour davantage, d'importantes questions furent posées à nos voisins sur la façon dont on pouvait obtenir l'énergie à bon marché parla dissociation de la matière.
Depuis longtemps en effet, depuis les travaux prophétiques du docteur Gustave Le Bon et la découverte du radium, cette question préoccupait vivement sur terre tous les savants. On comprenait bien, en effet, que la matière, jadis considérée comme inerte et ne pouvant restituer que l'énergie qu'on lui avait d'abord fournie, était au contraire un colossal réservoir d'énergie. C'est ainsi, d'après le docteur Le Bon, que si l'on arrivait à dissocier.
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par exemple, une petite pièce de cuivre de un centime, pesant un gramme, on obtiendrait olO milliards de kilogrammètres, soit environ six milliards huit cents millions de chevaux-vapeur, si ce gramme de matière était dissocié en une seconde.
Cette quantité d'énergie, répartie convenablement, eût été capable d'actionner, à 36 kilomètres à l'heure, un train de marchandises de oOO tonnes sur un peu plus de quatre fois un quart la circonférence de la terre. Pour faire effectuer, à l'aide du charbon, ce trajet au même train, il eût fallu dépenser 2.830.000 kilogrammes de charbon, soit 68.000 francs au lieu de 1 centime.
Il faut avouer que la question de dissociation de la matière, en dehors de son intérêt scientifique, présentait pour des financiers un intérêt économique sérieux.
La réponse des marsiens fut satisfaisante mais incomplète :
— (( Pas le temps de vous donner explications ; envoyons immédiatement effluve dissociant sur corps quelconque à côté de votre appareil ».
Ce corps quelconque se trouvait être une simple côtelette d'agneau, posée dans une assiette et représentant le déjeuner du télégraphiste qui, pris au dépourvu, l'avait laissée refroidir à côté de lui.
Quelques secondes après, par des brûlures, par
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de petits incendies qui se produisirent tout autour, on commença à comprendre que la côtelette se dissociait lentement, et le Conseil d'administration, aussitôt prévenu, accourut.
Durant trois longues heures, les savants étudièrent avec une vérital)le terreur les phénomènes qui se produisirent.
Tout d'abord, les symptômes de dissociation semblaient s'être localisés à l'extrémité de l'os de la côtelette, puis bientôt on constata que la désagrégation gagnait, de proche en proche, l'os tout entier, puis la noix qui se trouvait à côté.
Nul doute, le phénomène de dissociation n'était point localisé comme dans les observations faites précédemment avec le radium ; c'était au contraire comme une faculté de désagrégation qui se transmettait rapidement, qui gagnerait bientôt les objets environnants, la maison, la contrée, le pays, la terre entière peut-être?
Comment endiguer de pareils phénomènes?
comment en arrêter le développement ? Les appareils de télégraphie interplanétaire, détruits dès le début par l'incendie, ne permirentpoint de demander à ce sujet quelques instructions urgentes.
Au surplus, les phénomènes commençaient à prendre une intensité véritablement effrayante. La dissociation se faisait visiblement par à-coups :
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tantôt ce n'étaient que de simples brûlures, tantôt de violentes détonations ébranlant les murs, renversant les assistants. Dans quelques minutes, dans quelques secondes peut-être, on allait sans doute assister à une destruction totale, à une explosion véritable de l'univers entier.
C'est alors que se passa un événement des plus simples, des plus imprévus, et qui suffit cependant, ce jour-là, pour changer la face du monde.
Brusquement, tandis que les savants, consternés, se taisaient autour de la table mystérieuse, le chien du concierge de l'usine qui passait par là, bondit subitement dans la pièce, s'empara de la côtelette et s'enfuit avec elle dans la campagne. On s'élança tout aussitôt à sa poursuite : l'animal semblait devenu fou ; il faisait des bonds désordonnés, ses forces centuplées lui permettaient de dépister les plus habiles aviateurs lancés à sa poursuite.
A la fin, traqué de toutes parts, fou de douleur, brûlé par cette côtelette infernale qu'il avait avalée, il se précipita dans le fleuve, et pendant deux mois, ce fut une succession de phénomènes terri-
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fiants, bien faits pour dérouter toute imagination humaine.
Le ileuYe s'était transformé en un véritable volcan, rejetant de l'eau bouillante, débordant d'un seul coup, disparaissant dans la terre, pour reprendre brusquement, pendant quelques heures, son cours normal.
Il y eut à ce moment-là des choses folles dont on ose à peine enregistrer le récit. Il sembla que l'esprit du chien, dissocié lui aussi, influait sur les effrayants phénomènes qui se produisirent. On vit, certain jour, l'eau de la rivière se couvrir d'une épaisse toison de poils, puis d'embryons informes.
Un jour que le maître du chien, avec d'autres curieux, s'était approché du fleuve, on vit comme une queue énorme et poilue se dresser hors des vagues et s'agiter, tandis qu'une langue d'eau démesurée balayait les berges et venait mourir jusqu'aux pieds du maître épouvanté. Visiblement l'instinct du chien se dissociait à son tour et l'on en conçut une indicible terreur.
Puis, tous les phénomènes se calmèrent ; la dissociation s'arrêta — personne ne sut au juste pourquoi — et le monde scientifique retrouva, pour quelques mois seulement, le calme des temps passés.
Ce ne fat guère qu'à la fin du vingtième siècle que l'homme commença à dominer la nature et à commander réellement à l'univers. Jusque-là, il n'avait guère fait de progrès, et c'était à peine si l'on pouvait établir de différence entre l'homme des cavernes et l'homme tel qu'il vivait, ignorant tout de lui-même et du Léviathan qui l'entourait, au début du vingtième siècle.
Il suffit de rappeler, par exemple, la stupidité et l'incompréhension générales que rencontrale retour périodique de la comète de Halley en 1910. Les hommes de ce temps-là attachaient moins d'importance peut-être à cet événement astronomique que ne l'eussent fait des pâtres chaldéens vivant quelques milliers d'années avant eux. Nulle conclusion
scientifique ne fut tirée de cette rencontre importante ; personne, à plus forte raison, ne songea à utiliser pratiquement, clans un but industriel ou scientifique, le providentiel passage de l'astre errant.
Et cependant, les hommes d'alors n'avaient point l'excuse d'ignorer encore la radio-activité et cela seul eût dû les mettre sur la voie des découvertes merveilleuses qui devaient suivre quelques années plus tard.
Lorsque l'on compare cette indifférence extraordinaire à l'effarante activité qui régna en 1980, lorsque l'on entreprit la capture de la comète, on demeure véritablement confondu en songeant au pas gigantesque fait par l'humanité en ce court espace de temps. Ce pas gigantesque, il faut bien le reconnaître, fut entièrement dû à la découverte sensationnelle des lois générales de la lévitation universelle qui, complétant celles de lu gravitation connues seules jusqu'alors, donnèrent la clé générale de tout l'univers.
Ce fut, en somme, la révélation définitive des origines des mondes, l'explication complète des forces matérielles ; ce fut, à n'en point douter, le point de départ de la véritable science universelle. Comment n'y avait-on pas songé plus tôt? Il est véritablement permis de se le demander avec étonnement.
Kepler seul semblait s'être préoccupé des lois de l'énergie, mais c'était avec l'indifférence véritablement la plus surprenante que Laplace s'était empressé de laisser entièrement cette question de côté. La loi de Newton suffisait à tout expliquer. De même que les religions anciennes supposaient, à l'origine du monde, un deusex machina, chargé de donner l'impulsion primitive à la création, de même les physiciens s'étaient empressés d'admettre comme un axiome indémontrable l'énergie de la matière, le mouvement primitif et rectiligne des nébuleuses.
Ce point de départ, une fois admis sans discussion, la gravitation universelle suffisait à rendre compte de tout le reste pour la formation des mondes. La nébuleuse primitive, agitée d'un mouvement de rotation, détachait successivement des anneaux sous l'influence de la force centrifuge, ces anneaux se rompaient comme des anneaux de fumée, et, sous l'influence de l'attraction, se condensaient en sphères formant des planètes. Lorsque le noyau central était de dimensions suffisamment restreintes, pour ne point détacher de nouvel anneau, il se condensait à son tour en soleil central.
Tout cela était fort exact, mais personne ne songeait à se demander un instant d'où venait cette
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force centrifuge qui formait ainsi chaque système solaire et qui, se composant ensuite avec l'attraction, permettait à chaque planète de décrire régulièrement son ellipse autour du soleil central.
Le plus étrange, ce fut que le mouvement des comètes n'éveillât point l'attention et que l'on continuât à le considérer comme relevant uniquement de la gravitation universelle. Les comètes décrivaient de traditionnelles ellipses ; elles étaient attirées et déviées par les planètes ; elles rentraient donc dans le système universel. On n'ignorait point cependant combien leur masse de faible densité devait être impressionnée par le voisinage des planètes, et l'on ne s'étonnait point cependant qu'elles ne fussent point happées au passage par l'attraction formidable des mondes.
Arago avait constaté cependant que la matière cométaire entrait fréquemment dans notre atmosphère, sans danger, et que nous pouvions, sans nous enapercevoir, traverserlaqueue d'une comète.
Laplace , lui aussi, avait expliqué que des comètes, très probablement , enveloppaient fréquemment la terre sans être aperçues. A cela, rien d'étonnant, puisque le vide relatif produit par la machine pneumatique la plus parfaite est encore beaucoup plus dense que la substance cométaire;
mais alors, comment expliquer que la terre n'ait point retenu toujours au passage, par sa formidable attraction, des comètes passagères?
Sans doute, a-t-on expliqué, Laplace le premier, que notre monde devait être entouré d'innombrables comètes retenues au passage, et qu'audessus de noire atmosphère, se trouvait un véritable cimetière de comètes ; il n'en est pas moins vrai que beaucoup d'entre elles, que l'on perçoit à l'œil nu, ou par le télescope, s'échappent et ne subissent que très légèrement notre attraction.
Avec la découverte des lois de la lévitation universelle, tous ces problèmes devinrent d'une clarté évidente. Du jour où l'on connut exactement, grâce à l'étude plus approfondie de la radio-activité et de la lumière, les phénomènes de dissociation de la matière, on comprit quelle force rectiligne formidable possédaient les comètes, à l'exemple des nébuleuses primitives. On comprit également tout le parti que l'on pouvait tirer de cette force radiante pour l'alimentation des machines et de l'industrie et ce problème, à la fin du vingtième siècle, prit une importance de tout premier ordre.
Du jour, en effet, où l'on avait commencé à dissocier la matière terrestre dans de grandes proportions, pour en extraire l'énergie utile, on avait remarqué, avec stupéfaction, une légère augmen-
talion des jours, puis Je l'année, c'est-à-dire un léger ralentissement de la terre autour du soleil. Ce ralentissement, dû à la dissipation d'une partie de notre force centrifuge, n'avait pas été tout d'abord suffisamment remarqué. Par compensation, en effet, l'attraction s'était fait sentir et avait, proportionnellement, rapproché la terre du soleil, rétablissant ainsi, à peu de choses près, l'égalité des jours.
Ce fut seulement par des erreurs fréquentes dans les calculs astronomiques, que l'on s'aperçut bientôt de ce léger changement de position de la terre. Il n'en devenait pas moins urgent de réparer autant que possible ces pertes d'énergie centrifuge ; et l'on songea tout aussitôt à capter la force radiante des comètes. Ce fut le triomphe de la science nouvelle que de dériver, en 1986, une partie de l'énergie de la comète de Halley; ce fut, à proprement parler, je le répète, le premier acte de royauté véritable que l'homme exerça sur l'univers.
Il y eut même, comme toujours, à ce momentlà, des excès vite réprimés. Dans le premier élan de triomphe, on alla jusqu'à utiliser toute cette force centrifuge, nouvellement emmagasinée, et on s'amusa, par pur orgueil, à augmenter dans des proportions considérables la vitesse de
rotation de la terre : les journées ne furent plus que de quelques heures ; jusqu'au jour où la vitesse de rotation ayant été exactement de dixsept fois la vitesse primitive, on télégraphia avec effroi, de l'Equateur, que les hommes et les choses n'adhéraient plus à la surface du sol. On en revint alors, progressivement, à la vitesse ancienne, et Ton se contenta d'emmagasiner, comme avant, les forces nouvelles pour les seuls besoins de l'industrie sans plus songer à la direction de la terre un moment entrevue.