Viardot, les Musées d'Allemagne. Paris
supérieures, capitales, célèbres dans les fastes de l'art, partout connues et partout enviées, qui jettent sur la collection entière l'éclat de leur renommée universelle. Rien d'excellent, rien de mauvais ; tout s'enferme dans les limites d'une honorable médiocrité. »
Il ne faut pas venir chercher ici les vierges adorables de Raphaël, les moines austères et pathétiques de Zurbaran, les anges merveilleux du Corrége, les Vénus radieuses du Titien. Çà et là quelques pages des maîtres secondaires, pleines de grâces ; des madones douces et chastes de Jean Bellin, de Roselli, de Filippo Lippi, du Ghirlandajo. La Vierge toscane est déjà sortie.de son éternelle extase; elle a soulevé ses voiles byzantins pour monter comme une reine sur son fauteuil en forme de trône ; auguste et doucement pensive, elle attend Raphaël, qui illuminera ses traits, et mettra sur ses lèvres le sourire et dans ses yeux l'amour. Des nuées de petits anges joufflus et roses, aux cuisses potelées, aux blanches ailes de colombe, la soutiendront entre ciel et terre, et l'humanité, devant l'apparition idéale, devant l'étoile du matin et le lis sans tache, s'agenouillera dans la personne de ces pontifes et de ces évêques revêtus de leur chape d'or, et de ces moines pâles et immobiles, déjà enveloppés dans leur robe de bure comme dans un linceul. • ' • ■ • . ■.' !
Les maîtres allemands sont clair-semés. Pas un Holbein le Vieux; par contre, trois portraits d'Holbein le Jeune, trois perles l. Lucas Cranach est représenté par sa Fontaine de Jouvence, une ingénieuse et amusante fantaisie : des femmes vieilles et ridées, dont la peau est collée aux os, se font voiturer jusqu'au bord d'une piscine dans laquelle elles se plongent, pour en sortir jeunes, gaies et fortes. Elles chantent, elles dansent, elles boivent et mangent surtout : ce qui montre que le peintre n'a pas voulu laisser de doute sur leur nationalité. > ■
Un autre tableau du genre fantastique, le Jugement dernier de Bosch, est bien digne d'attirer l'attention. M. Viardot ne l'a pas mentionné. La verve endiablée de Callot et de Téniers n'a rien produit de plus étrange. Tandis que les bons échappent aux monstres vomis par l'enfer, et montent vers le ciel sans effort, comme emportés par la légèreté de leur conscience, les méchants subissent des supplices dont l'imagination reste épouvantée. Des diables à la tête de crocodile écorchent les voleurs tout vifs; d'autres diables au museau de loup versent du plomb liquide dans la bouche des menteurs ; quelques-uns de ces pauvres pécheurs sont jetés sous la meule comme du
1. Ces tableaux proviennent de la galerie Suermond, que le Musée acheta en 1874, pour 1,002,750 francs. Le plus beau, un portrait de gentleman anglais, date du premier séjour de Holbein en Angleterre (1527-1528). •'
L'empereur Guillaume à sa table de travail.
blé ; d'autres sont murés dans des cavernes. Au milieu de cette boucherie de damnés se promènent de gros diables ventrus comme des bourgmestres, et dont le corps, composé d'un œuf d'autruche, se termine par une queue de serpent et des pattes de grenouille.
Une galerie relie l'ancien musée au nouveau. Le premier étage renferme les antiauités égyptiennes, les antiquités germaniques, les collections ethno-
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graphiques ; le second, la collection des plâtres ; et le troisième étage la Kunst-Kamrner, c'est-à-dire une collection de curiosités de toutes les provenances et de toutes les époques, un bric-à-brac d'amateur et d'antiquaire, les habits râpés des anciens électeurs et le gourdin noueux avec lequel le gros Guillaume frappait les femmes qu'il rencontrait inoccupées dans la rue.
La salle des antiquités germaniques est décorée de fresques où sont représentés les dieux du Walhalla : Wuotan, père des dieux et des hommes ; Odin, dieu de la victoire, père de l'armée, coiffé de son casque d'or, accompagné de ses deux loups et entouré de noirs corbeaux chargés de l'informer de tout ce qui se passe dans le monde ; son cheval galope sur ses huit pieds et fait frémir la terre. A côté d'Odin, son fils le plus cher, Baldur, assassiné par son frère aveugle, Hodur, et symbolisant le temps de la lumière croissante de la lune, en opposition avec celui de la lumière décroissante. Baldur est beau comme Apollon. Uller, le dieu de la glace et du patin; Bragi, le dieu de la poésie ; Loki, le dieu du feu, précèdent les déesses des régions supérieures : Freya, déesse de l'amour ; Gafion, protectrice des jeunes vierges ; Herda, déesse du foyer, et Iduna, déesse de la jeunesse : ceux qui mangeaient les pommes qu'elle cueillait pour les dieux immortels échappaient à la vieillesse et à la mort. Les trois Nornes, correspondant aux trois Parques de la mythologie grecque, se tiennent au pied du frêne universel pour juger les hommes, tandis que les Walkyries ou vierges des batailles, obéissant aux ordres de Wuotan, relèvent les guerriers tombés sur le champ de carnage et les transportent au Walhalla.
La salle des antiquités égyptiennes est également ornée de peintures murales représentant des paysages ou des monuments : on .voit, comme dans un diorama, les pyramides de Ghéops, le temple du Zodiaque à Dendérah, la statue de Memnon, la grande pyramide de Memphis, le temple de Carnac, l'île de Philé, etc. Un véritable enfantillage de savant a poussé l'architecte de cette salle, construite sur le plan d'un temple assyrien, à couvrir les murs de caractères hiéroglyphiques qui célèbrent les vertus et les exploits du roi actuel.
Mais passons aux fresques de Kaulbach qui décorent le grand escalier, et qui sont l'œuvre capitale du maître. Il a consacré dix-neuf ans à ce travail gigantesque, achevé seulement en 1866. Il faudrait tout un volume pour décrire cette épopée divine et humaine. L'art moderne n'avait pas encore atteint à bette hauteur de conception, à cette exécution aussi brillante que grandiose. C'est l'œuvre d'un Titan de la peinture que ces six vastes décorations murales qui résument l'histoire universelle. L'humanité militante défile tout entière sous vos yeux. Voici la Chute de la tour de Babel et la Dispersion des peuples ; puis la Jeunesse de la Grèce ; la Destruction de Jérusalem ; la ba-
taille des Huns; la Conversion de Wittikind; les Croisés devant Jérusalem, et enfin le Siècle de la Réforme dont nous avons vu les cartons à l'Exposition de Paris en 1867.
Kaulbach est le peintre national par excellence, c'est le Béranger, le Tyrtée de la peinture allemande l. Son pinceau est un glaive, sa palette un bouclier. L'artiste guerrier peut revendiquer une part légitime dans la défaite de la France et la chute de Paris. Voilà trente ans que ses compositions furieuses soufflent au cœur des Allemands la haine et le mépris des races latines, et qu'une Némésis blonde, aux yeux de lynx, au cœur altéré de vengeance et de sang, y pousse ses vociférations de mort. Ces peintures du Musée de Berlin sont comme le cri de guerre de la nation germanique ; ce sont les prophéties terribles dont nous n'avons vu que le commencement et que sont chargées d'accomplir les générations futures. La « mission historique de l'Allemagne » est tracée là, sur ces murs funèbres, comme un Mané, Thécel, Phares. La chute de la tour de Babel signifie la chute prochaine du catholicisme et de la race latine ; la Destruction de Jérusalem est la destruction de Paris, la ville maudite, la capitale du peuple déchu 2.
Regardez ces idoles renversées par l'écroulement de la tour de Babel, c'est la religion catholique anéantie sous les ruines du monde moderne ; ces serviteurs de Bélial, qui fuient le temple s'effondrant sous les coups d'un dieu vengeur, sont chassés par la Réforme et l'Esprit nouveau ; et ce cavalier pensif, coiffé du casque et armé de la lance, marchant derrière les fils de Japhet, c'est la race germanique, destinée à parcourir un jour le monde, dit le catalogue officiel du musée, en lui apportant la culture (traduisez par « la civilisation ») et Vidée de la beauté.
Dans le sac de Jérusalem, ce n'est pas seulement une ville, c'est une nation entière qui périt sous le glaive flamboyant des anges exterminateurs. Titus entre par une brèche, à la tête de ses légions, suivi de ses licteurs, et précédé de ses trompettes sonnant le jugement dernier du peuple juif. Ces musiciens aux allures barbares, dont la vue glace d'épouvante, portent le costume allemand ; Titus a les traits d'un empereur germanique, et semble, du haut de son cheval, déjà commander au monde. Dans les cieux supérieurs, au milieu de nuées sanglantes, les prophètes sont assis, tenant les livres dans
1. De même que Béranger, Kaulbach a fait, à côté des compositions les plus magistrales, des peintures dont l'obscénité dépasse celles de Jules Romain.
2. Inspiré par une noble pensée patriotique, M. Paul Baudry, le peintre du nouvel Opéra, avait inscrit, sur le rouleau que Calliope tient sur ses genoux, le nom de V Alsace. La censure a fait effacer le mot, qui a été remplacé par un vers de Virgile. La censure ignore sans doute l'existence des fresques de Kaulbach, qui, depuis quatorze ans, prêchent aux Allemands en général et aux Prussiens en particulier la guerre contre la France et le pillage et la destruction de Paris.
lesquels ils ont annoncé ces châtiments, mais que les Juifs ont méconnus. Leur regard menace le grand-prêtre sacrilège, qui se tue de désespoir au pied de l'autel. A travers les colonnades on distingue les reflets rouges de l'arche qui brûle; et, debout sur l'escalier du temple, les deux chefs militaires de Jérusalem, immobiles comme les statues de la Lâcheté et de l'Impuissance, regardent d'un œil hébété les scènes d'horreur et de désolation du siège, ces hommes affamés qui se rongent les poings, ces mères échevelées et cadavériques qui étranglent leurs enfants, tandis que les légions triomphantes semblent soulever ironiquement de la pointe de leur lance la pierre de cet immense sépulcre.
C'est ainsi que la « Guerre sainte » continue symboliquement sur les murs du Musée de Berlin, comme dans cette autre fresque de Kaulbach où l'on voit les âmes des Huns s'élever en longues files vers les nues et poursuivre dans le ciel le combat commencé sur la terre.
Irai.
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Le palais de l'empereur.
On raconte que, lorsque Frédéric-Guillaume III monta sur le trône et qu'il rentra de sa première sortie comme roi, il trouva la porte de son salon ouverte à deux battants : « Suis-je donc devenu beaucoup plus gros depuis hier?» demanda-t-il au laquais, qui avait cru mettre en pratique une des premières règles de la nouvelle étiquette. Et il ordonna que l'on continuât de faire comme au temps où il n'était que prince royal et où l'on n'ouvrait les portes qu'à un battant.
Le fils a suivi l'exemple du père. Élevé dans les principes d'une économie rigoureuse, ennemi de la représentation et du faste, Guillaume Ier, après son avènement, n'a rien changé à son petit train de vie bourgeois et simple ; il est resté dans la maison qu'il habitait comme prince héritier ; et, après son couronnement impérial sous les murs de Paris, il est revenu encore, mais avec un peu plus de tambours et de trompettes, dans ses modestes appartements royaux. Cette maison à deux étages qui ne se distingue des autres ni par son architecture, ni par aucun signe extérieur, qui n'a ni festons ni astragales, qui est alignée dans le rang comme un simple soldat; cette maison vulgaire, dont une grille n'établit pas même la démarcation avec la rue, est, aux yeux des Berlinois, qui en connaissent l'auguste habitant, un vrai « palais » ; le contenu donne son nom au contenant. Mais pour l'étranger, pour celui qui a vu les Tuileries, le Hof de Vienne, le palais d'hiver de Saint- Pétersbourg, le Quirinal et Saint-James, c'est un hôtel sans cachet, un immeuble de marchand retiré, qui ne frappe pas même le regard. Il faut flâner quelque temps sous les Tilleuls avant de soupçonner la redoutable Majesté qui a choisi ce carré de briques badigeonnées pour son domicile terrestre.
Les sentinelles mélancoliques, plantées sur le perron comme deux paratonnerres, sont relevées toutes les deux heures; et, un peu avant midi, une solennelle procession de généraux casqués, enveloppés dans leur vaste manteau aux revers rouges, se rendent à la crèche de la monarchie prussienne, avec les grands sabres qui leur servent de houlette. Vers le soir, des équipages et des berlines échouent au pied de l'escalier, comme des mastodontes sur un rivage antédiluvien ; puis, à la tombée de la nuit, entre chien et loup, une petite voiture couleur aile de corbeau, aux allures mystérieuses et fantastiques, traînée par un cheval agile comme une fouine, frôle les murs de la maison parcimonieusement éclairée, et disparaît à gauche sous une porte cochère qui se referme sur elle, avec la rapidité d'une trappe. Cette voiturefantôme est celle du Méphistophélès de l'empire, — M. le prince Otto de Bismarck-Schœnhausen.
Dès que les premiers rayons d'avril sèment leurs paillettes d'or sur les toits de la capitale, une fenêtre s'ouvre à l'angle du « palais », et un vieillard robuste, au front chauve, à la mine rubiconde, vient s'y encadrer. La tête est énorme et repose sur des épaules de colosse. Des yeux gris, aux filets jaunâtres, brillent sous une forêt de sourcils qui se froncent facilement. Sa moustache, qui se relie à des favoris touffus et blancs, retombe en flocons sur les lèvres et en voile la contraction ou le sourire, la joie ou la colère. Cette apparition olympienne, dont la divine essence se dissimule sous une capote de caporal, c'est l'empereur. On pourrait lui serrer la main ou lui tendre une lettre de la rue. Il assiste au spectacle de sa bonne ville qui s'éveille, car il aime à jouir de bonne heure de la vue de son peuple obéissant et fidèle, et il se lève tôt pour bénir les dieux qui accordent un jour de plus à sa gloire. Il est debout à l'aube; et alors, chantent les poètes du nouvel empire, « le soleil du ciel salue le soleil de la terre. » En réalité il n'y a que les balayeurs qui passent et qui saluent, comme leur maître, celui dont le bras vigoureux a balayé de leur trône tant de rois et tant de princes.
De cette fenêtre, Guillaume Ier embrasse d'un coup d'œil le tableau de son empire et de sa puissance : là, à droite, c'est l'Arsenal qui élève sa façade triomphale; à côté, c'est un corps de garde et un peu plus loin l'Université, autre corps de garde où veillent ces soldats de l'esprit qui combattent à coups de plume et à coups d'idées. Puis c'est l'Opéra, séjour des danses et des ris, où la Flûte enchantée fait oublier les hurlements des batailles, où Mars se repose de ses fatigues dans les jardins embaumés de Vénus. En face de la fenêtre royale, Frédéric le Grand, sur son coursier de bronze, semble montrer le chemin de la victoire à ses successeurs ; autour du roi guerrier et philosophe, les généraux de 1813 et 1814 forment comme le rempart de l'ancienne monarchie, et on les dirait prêts à descendre de leur piédestal pour
La reine Louise de Prusse.
défendre la nouvelle. Cette fenêtre est historique. L'empereur Guillaume ne doit jamais l'ouvrir sans se rappeler combien est mobile et capricieuse la
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faveur populaire. En 1848, des bandes d'insurgés armés de piques et de fusils vociféraient sur la place : « Mort au roi ! Mort au prince royal ! » C'est à ce dernier que la populace en voulait surtout. Il dut se déguiser en cocher et fuir de Berlin pendant la nuit. A Hambourg il s'embarqua pour l'Angleterre, sous le pseudonyme de Muller, et ne revint dans cette maison, où le même peuple l'acclame aujourd'hui, qu'après une longue année d'exil. A son retour, il put lire sur la façade de son palais ces mots mal effacés, tracés parla griffe sanglante de la Révolution : Propriété nationale. De cette fenêtre, le roi a entendu les fanfares qui célébraient son avènement; il a vu, en 1861, ce défilé grandiose de drapeaux de tous les régiments créés par la nouvelle loi militaire, vision de l'Allemagne nouvelle rentrant dans ses foyers, noire de poudre, chargée de butin, et poussant de sauvages cris de victoire. Il a assisté aussi en 1863, lors de l'inauguration du monument élevé à la mémoire de son père, au défilé de ces vétérans de 1813 et 1814 qui acclamaient déjà en lui le vainqueur futur du neveu de Napoléon. C'est de cette fenêtre du rez-dechaussée que le roi de Prusse annonça lui-même à la foule la victoire de son fils près de Skalitz. C'est à cette fenêtre que l'empereur d'Allemagne se montra à la foule en délire, après la capitulation de Paris. C'est à cette fenêtre enfin que parut l'empereur, il y a quinze jours à peine, pour saluer le « Prince Carnaval », qui faisait pour la première fois son entrée dans « la capitale de la crainte de Dieu et des bonnes mœurs ». Ce défilé de voitures remplies d'évêques, de jésuites, de curés, de moinillons et de nonnes en goguette, d'étudiants travestis en femmes, et buvant dans des vases destinés à un tout autre usage, cette mascarade ignoble, poussant des cris rauques et se livrant à des pantomimes obscènes, a déridé l'empereur. Ainsi la danse des bacchantes et des satyres avinés déridait Jupiter.
Guillaume I8r occupe le « palais » actuel depuis 1829, — époque de son mariage. Il l'a fait construire à ses frais, d'après les plans de Langhans, sur l'emplacement de l'ancien palais des margraves suédois, résidence du commandant général de la province de Brandebourg. Déjà sur le plan primitif, il avait désigné lui-même, pour ses propres appartements, l'aile droite qui a vue sur les Tilleuls. Un escalier de fer met la pièce du fond, qui sert de bibliothèque, en communication avec les appartements de l'impératrice.
Entrons. Le palais est ouvert à tout venant quand Sa Majesté n'y est pas. Nous traversons le vestibule et l'on nous introduit dans un joli petit salon où se tient l'adjudant de service. Les portraits du Grand-Électeur et de Frédéric le Grand ont été placés au-dessus de la porte, par ordre de l'impératrice, comme pour bénir l'empereur à son retour en 1871, et l'accueillir d'un Salve Imperator! C'est du reste une coutume générale en Allemagne de décorer les portes de guirlandes pour fêter l'arrivée du maître au logis.
Ce salon d'attente est décoré de toiles médiocres dont les sujets sont empruntés à l'histoire militaire du Brandebourg et de la Prusse. On y voit le voyage du Grand-Electeur sur les glaces du Haff, les principaux épisodes de l'épopée héroï-comique de Frédéric le Grand, les scènes meurtrières de la Révolution de 1848. Ici, c'est Guillaume Ier, alors prince royal, qui mitraille les insurgés du Palatinat ; là, c'est encore le futur empereur qui commande une charge contre les bandes révolutionnaires du pays de Bade. Il n'a pas ménagé, on le sait, « cette populace bonne, comme il disait alors, à être balayée par le canon » . Un écrivain allemand, M. Owerbeck, a décrit en ces termes la conduite fraternelle des Prussiens dans l'Allemagne du Sud : (t Les soldats du Prince le Sabreur, écrit-il, avaient l'habitude de rosser les prisonniers à coups de crosse et de bâton ; très-souvent aussi ils fouettaient les femmes, et, avant de quitter les maisons dans lesquelles ils étaient entrés, ils n'oubliaient jamais de briser les glaces, la vaisselle et les meubles, disant que « la canaille ne méritait pas d'autre traitement l. » Le succès de cette campagne fut rapide. Nommé colonel général d'infanterie et gouverneur de la forteresse fédérale de Mayence , le prince royal chercha à regagner dans l'armée la popularité qu'il avait perdue dans le pays. C'est de cette époque que datent sa sollicitude et ses soins pour tout ce qui touche au militarisme et au progrès des sciences de la guerre. Le bruit de la poudre, le cliquetis des armes résonnèrent à ses oreilles comme une musique céleste. Sa cellule se transforma en arsenal ; il couchait sur un lit de camp, avec ses bottes, et ceint de son épée, comme un moine ascétique de son cilice. Quand il écrivait, il se coiffait de son casque et s'asseyait sur un petit canon qu'il avait fait transporter dans sa chambre. Un obus, placé devant lui comme la tête de mort dans la grotte de saint Jérôme, lui servait d'encrier, et le manche de sa plume figurait une lance de uhlan. Aux parois, des gravures belliqueuses : des escadrons à demi cachés dans la poussière comme une légion d'anges exterminateurs dans les nues ; des bombardements terribles, des assauts héroïques, des cités en flamme, toutes les sombres images de la désolation et de la ruine. Pour ce soldat mystique, la guerre devint un apostolat, et il vit dans ses visions et ses extases le monde nouveau dominé par nne croix lumineuse, formée d'un fusil et d'un sabre.
Dans ce même petit salon sont rangés sur des rayons à hauteur d'homme
1. M. Owerbeck cite d'autres traits : Le 15 juiD, un dragon badois, un artilleur et un soldat dn 4e régiment furent pris par les chevau-légers prussiens et attelés à un canon ; on infligea au dragon et au fantassin tant de coups de pied que l'un et l'autre en moururent. Plusieurs soldats badois faillirent être étranglés par les cordes que les cavaliers prussiens leur passaient autour du cou pour les obliger de courir aussi vite que leurs cbevaux.
les divers modèles de pièces d'acier de l'artillerie prussienne et des statuettes de soldats allemands, français, russes et autrichiens. Les bustes des électeurs de Brandebourg et des rois de Prusse ornent les embrasures des fenêtres. C'est dans ce salon qu'on introduit les ministres, les conseillers, toutes les personnes qui ont audience près de Sa Majesté.
Un couloir conduit du salon d'attente dans la salle des Drapeaux, où l'empereur reçoit les députations et les ambassadeurs. Au fond de la salle
: Couronne impériale d'Allemagne.
s'élève une espèce de pyramide destinée à recevoir les drapeaux des régiments de la garde en garnison à Berlin. C'est un ancien privilège de ces régiments de déposer leurs enseignes au palais du roi, tandis que les drapeaux des autres corps restent au quartier, et ceux de la landwehr à l'Arsenal. Quand la garde se rend à l'exercice, les porte- enseignes, conduits par le chasseur de service, viennent chercher leurs drapeaux, et souvent l'empereur, qui travaille dans la pièce voisine, quitte sa table pour s'entretenir familièrement avec les soldats. Dès que retentit la musique de la garde, attendant devant le palais l'arrivée des drapeaux, Sa Majesté court à la fenêtre,
en boutonnant son uniforme et en passant en toute hâte autour de son cou l'Ordre pour le Mérite. Nul ne pousse aussi loin que l'empereur l'amour de la discipline et le scrupule de la bonne tenue. On raconte que M. de Bismarck, attaché à l'ambassade de Francfort, gagna la faveur de Sa Majesté pour avoir un jour empêché le roi de paraître devant ses troupes avec un uniforme qu'il avait oublié de boutonner complètement.
On a mis dans cette salle des Drapeaux plusieurs toiles d'artistes berlinois
L'étendard impérial.
et quelques bonnes copies de tableaux anciens. Depuis 1866, le panorama du champ de bataille de Kœnigsgrsetz est resté déployé sur le sofa. Des deux côtés de la glace, entre les deux fenêtres, on remarque de très-beaux vases de porcelaine remplis d'œufs de Pâques, également en porcelaine, provenant de la manufacture impériale. Quelques-uns de ces œufs enguirlandés et enluminés, sur la coquille desquels s'épanouissent des fleurs ou des têtes de chérubins joufflus, sont des cadeaux de Pâques de l'empereur Alexandre.
De la salle des Drapeaux on passe à celle des rapports et des Conférences. Le premier objet qui vous frappe, c'est le plan en relief du champ de bataille
de Kœnigsgrœtz, depuis Daub jusqu'aux fortifications de Kœnigsgrœtz. On embrasse d'un seul coup d'œil cette vaste étendue, et l'on se rend exactement compte de la configuration du terrain et du mouvement exécuté par le roi dans cette journée mémorable. Autour de la table recouverte d'un tapis vert se réunit le conseil des ministres. Six chaises sont rangées de chaque côté ; le siège de l'empereur, plus élevé, se trouve devant la cheminée, et lui permet de voir le champ de bataille de Kœnigsgrœtz, dont je viens de parler, et à travers la fenêtre le monument de Frédéric le Grand et l'Arsenal. Sur la table, beaucoup de recueils de lois, de règlements militaires, et l'Almanach du gouvernement et de la cour ; un portefeuille fermé à clef porte cette inscription : Rapports des conseillers secrets. C'est dans cette pièce que l'empereur, alors prince régent, tint, au nouveau ministère assemblé pour la première fois sous sa présidence, ce discours célèbre qu'on a appelé depuis « le programme de la monarchie prussienne » ; c'est sur cette table que Sa Majesté a signé en 1864, 1867 et 1870, l'ordre de mobiliser l'armée.
On dépose dans cette salle les œuvres littéraires ou artistiques adressées directement à l'empereur. Il procède lui-même à l'ouverture des paquets ; ses conseillers sont chargés de la réponse.
Le long du mur règne un large divan où sont entassés pêle-mêle des plans, des cartes, des livres ; je remarque deux exemplaires de la grande édition de luxe du Couronnement du roi à Kœnigsberg en 1861. Le tableau à l'huile du mont Hohenzollern, sur lequel s'élève le château nouvellement restauré de la maison royale, décore le panneau de la cheminée. Un guéridon placé près de la fenêtre et chargé de ces petits cadeaux qui entretiennent aussi bien l'amitié des rois que celles des simples particuliers complète l'ameublement. Les presse-papier, les cachets, les écritoires en lapis-lazuli abondent et prouvent que cette pierre rare est très-commune à la cour de Russie.
Passons au cabinet de travail de l'empereur. Deux fenêtres seulement : la première donne sur les Tilleuls; c'est de cette fenêtre que Sa Majesté découvre cet horizon propice aux pensées belliqueuses ; c'est de cette fenêtre également que l'empereur fait signe d'entrer aux pauvres pétitionnaires qui se tiennent perchés pendant des heures sur la grille du monument de Frédéric le Grand, et qui élèvent leur placet dans les airs, comme le mouchoir d'un naufragé. La seconde fenêtre s'ouvre sur unevérandah en face de l'Opéra. Quand la vigne vierge suspend ses gais festons aux colonnes de cette galerie, et quand on y aperçoit, étendu dans un fauteuil, fumant un long calumet et regardant les Grâces entrer au bercail de Terpsichore, cette Majesté au repos, placide comme le lion repu à la porte de la bergerie, on murmure involontairement les vers du poète au calife :
Une fée est cachée en tout ce que tu vois. Quand tu parles, calife, on dirait que ta voix
Descend d'un autre monde au nôtre; Dieu lui-même t'admire, et de félicités Emplit la coupe d'or que tes jours enchantés,
Joyeux, se passent l'un à l'autre.
En entrant le matin dans son cabinet de travail, l'empereur s'approche d'abord de cette seconde fenêtre, où est suspendu un calendrier-éphéméride à son usage personnel : chaque feuillet porte en tête un verset de la Bible, un proverbe ou une pensée tirée des poètes ou des philosophes allemands ; puis au-dessous du quantième, en gros caractères, les événements marquants du règne, la publication de certaines ordonnances, les revues passées, les voyages entrepris, les visites reçues. Sa Majesté aime à ajouter des remarques au crayon sur ces pages, et souvent il y résume sa journée en une ligne, en un mot. Ces notes manuscrites seront précieuses pour l'histoire de sa vie.
L'empereur reçoit ensuite la visite de son médecin, qui, selon la couleur de sa langue, lui permet de sortir ou l'oblige à garder ses appartements. Le cuisinier de Sa Majesté se présente aussitôt après, avec deux ou trois projets de menus que Guillaume Ier étudie avec autant de soin qu'un rapport de M. de Bismarck. Ce cuisinier n'est pas ce qu'un vain peuple pense ; c'est un personnage considérable, c'est le véritable ministre de l'intérieur du puissant empire : car lorsque l'empereur a bien dîné, les soldats reçoivent des congés, les laquais des culottes neuves, et les évoques en prison une portion de lentilles. La France peut s'honorer d'avoir donné le jour à ce marmiton illustre, qui répond au nom d'Urbain Dubois. Il a enrichi la littérature culinaire d'un ouvrage, aujourd'hui à sa troisième édition, et que M. Dentu a édité sous le titre pittoresque de la Cuisine de tous les pays, études cosmopolites, par Urbain Dubois, chef de cuisine de Leurs Majestés Royales de Prusse, auteur de la Cuisine classique.
Après la guerre, Sa Majesté, en froid avec son cuisinier français, a voulu essayer de se repaître de cuisine allemande ; mais son estomac s'est révolté contre cet excès de patriotisme, et un pont d'or a été jeté à M. Dubois pour l'engager à rejoindre ses fourneaux. L'empereur n'est pas gourmand : il aime la cuisine simple, mais bien faite, la « cuisine classique » ; et il aime avant tout la « cuisine économique » . L'ingénieux Dubois a trouvé le moyen de résoudre ce problème difficile de la qualité unie au bon marché. La Prusse lui doit une statue ' .
1. A côté de Dubois, il y a encore Bernard, un autre Français servant dans la batterie de cuisine impériale. On sait que Guillaume a envoyé ce cuisinier à Napoléon NI, à Wilhemshohe. Bernard, jaloux du laurier de Dubois, a aussi publié un Manuel du bor cuisinier.
Portrait de la reine Louise, d'après la peinture de Le Brun.
Les dîners que donnait l'empereur, quand il n'était que prince royal, sont légendaires dans l'aristocratie berlinoise. On y mangeait du bœuf et de la purée ; et les invités de bon appétit ne s'y aventuraient jamais sans avoir copieusement dîné au préalable. Dans les soirées et les bals du prince et de la princesse royale, on passait une tasse de thé, un peu de marmelade, avec
L'empereur Guillaume et M. de Bismarck sur le champ de bataille de Sadowa.
une miche de pain blanc l. Depuis l'ère des milliards, le thé est remplacé par de la tisane de Champagne, et le pain rond par des biscuits de Reims, fabriqués à Berlin.
La table de travail de l'empereur est placée au jour, près de la fenêtre.
1. 11 arrivait souvent, écrit un chroniqueur berlinois, M. Schmidt-Weissenfels, que les invités sortaient un instant pour aller manger quelque chose à côté, et ils revenaient ensuite au palais. Les dames mêmes se livraient à ce petit manège. Son Altesse s'en aperçut, et quand une dame se disposait à sortir, il la prenait par le bras et lui disait qu'il n'était pas encore temps de se retirer, attendu que la princesse était encore dans le9 salons. » Le pain blanc est encore une consommation de luxe dans toute la Prusse.
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Du pavillon de l'Université, on peut voir Sa Majesté écrivant avec une grande plume d'aigle. Devant lui, sur une tablette, sont les portraits-miniatures et les photographies de ses enfants et petits-enfants, et divers souvenirs qu'il a recueillis lui-même sur les champs de bataille : des balles, des éclats d'obus, des cartouches métalliques. On remarque aussi la statuette du sergent-major qui arriva le premier sur la redoute de Dûppel. Les bustes en marbre du roi Frédéric-Guillaume, de Frédéric le Grand, de l'impératrice Alexandra Feodorowna, sœur bien-aimée de l'empereur, de la princesse Charlotte de Prusse, sont posés sur des piédestaux. Les portraits en pied de l'impératrice et de l'empereur Alexandre couvrent complètement le mur. Dans les embrasures des fenêtres, les médaillons de l'empereur Ferdinand et de l'empereur François-Joseph; sur des socles en bois, les statuettes de l'empereur Nicolas, costumé en Cosaque, et de l'empereur Alexandre II, en uniforme de hussard. Au milieu du cabinet, deux tables : sur la première sont déposés les rapports, les pétitions, les dépêches, les journaux, tout le matériel de travail de l'empereur; sur la seconde, Sa Majesté a rangé elle-même les cadeaux de Noël et d'anniversaire de naissance qui lui ont été offerts par les membres de sa famille *. Voici des albums fabriqués par le prince héritier, qui a appris l'état de relieur; des sabres de bois, des poignards d'ébène sculptés par le prince Frédéric-Charles, quia appris l'état de menuisier; puis ce sont des bouquets de bluets, — la fleur favorite de l'empereur, — habilement imités par les filles du prince Frédéric-Charles, La broderie qui recouvre cet étui à cigares sort des mains de l'impératrice. Quant à ce petit guéridon dont trois grenadiers forment le socle, c'est un présent du prince de Schwarzbourg-Rudolstadt ; il est fait avec le bois du tilleul sous lequel tomba le prince Louis-
1. Les partisans de la '<■ lutte civilisatrice » ont tout mis en oeuvre pour donner, cette année, un éclat inaccoutumé à la fête de l'empereur. Ils ont voulu faire de la journée du 22 mars 1875 une manifestation nationale et politique. Ils n'y ont réussi qu'à demi. En dépit du mot d'ordre, les drapeaux étaient clair-semés, l'illumination piteuse. Le ciel pactisait avec les ennemis de l'empire. Une petite pluie fine et glaciale est tombée l'aprèsmidi, et le soir la neige saupoudrait les rues.
Les Berlinois, gens positifs, estiment peu du reste les festons et les astragales. Selon eux, la meilleure manière de célébrer l'anniversaire du souverain, c'est de boire le plus possible à sa santé.
La foule était cependant grande sous les Tilleuls, surtout devant le palais de l'empereur. Celui-ci s'est montré à plusieurs reprises à la fenêtre de son cabinet de travail.
Au lever du soleil, une retentissante fanfare annonçait, du haut de la terrasse du château royal, l'anniversaire de la naissance de Guillaume Ier. Il semblait que cette musique descendait des nues, comme celle des anges à la naissance du Sauveur.
A midi, les trombones et les fifres se transportaient sur le sommet d'un autre édifice, l'hôtel de ville!. Les vieux hiboux, cachés dans les combles du clocher, fuyaient éperdus, et les Berlinois ne manquaient pas de comparer ces enfants des ténèbres aux noirs ultramontains dispersés par la voix de l'empereur.
Ferdinand de Prusse, blessé à Saalfîed. Le prince, sommé de se rendre par des cavaliers français qui le pousuivaient, répondit en se défendant : « Un prince prussien ne se rend pas. » Et il tomba percé de coups sous ce tilleul historique.
Un bureau à cylindre attire encore la curiosité du visiteur ; ce meuble remonte aux premiers temps de la jeunesse de l'empereur, c'est-à-dire à l'époque de la Sainte-Alliance et de la guerre de 1813. Le canapé est littéralement encombré de paperasses, de cartes de géographie, de dessins, de livres. Mais la bibliothèque habituelle de l'empereur n'occupe qu'une modeste étagère et se compose d'une Bible, d'un recueil de psaumes, d'un almanach du gouvernement et de la cour, d'une histoire des régiments prussiens, des règlements et ordonnances militaires et des discours de M. de Bismarck.
Jusqu'à la dernière maladie de l'empereur, il n'y avait dans cette pièce qu'une seule chaise, celle sur laquelle il s'asseyait pour écrire. On y voit maintenant un fauteuil.
La bibliothèque du palais est contiguë au cabinet de travail. C'est une salle sombre et étroite, au fond de laquelle se trouve l'escalier de fer qui conduit aux appartements de l'impératrice. On remarque en entrant un appareil mécanique qui permet de déployer les grandes cartes de géographie et de les descendre à hauteur du regard. Le plan de Berlin et des environs, dressé spécialement pour les exercices et les manœuvres militaires, les cartes stratégiques de la Marche de Brandebourg, du royaume de Prusse, de l'Allemagne, de la France, de l'Autriche et de la Russie tapissent les murs. Les livres sont enfermés dans des armoires, sur lesquelles on lit : Histoire de la guerre, Histoire de la maison royale, etc. D'énormes portefeuilles regorgent de gravures, de lithographies, de photographies, de caricatures. Au bas d'une de celles-ci, prise au hasard, et portant la date néfaste de la Commune, je lis : Detnantez Vendrée driomphale de Sa Majesté Pendule dans sa ponne ville de Baris. Les caricatures sur Napoléon se comptent par centaines. Un croquis de M. Thiers à Versailles, pendant l'armistice, est frappant de ressemblance '. Cet autre portefeuille renferme tous les modèles d'uniformes des armées européennes. Dans cette armoire-là sont soigneusement classés et étiquetés les écrits de l'empereur, ses Mémoires adressés à son père sur la réorganisation de l'armée, ses rapports lus dans les commissions ou en con-
1. Cette collection, ayant pris des proportions trop considérables, a été transportée à la bibliothèque ; elle comprend non-seulement tons les journaux illustrés, mais encore tous les livres français, anglais, russes, allemands publiés sur la guerre. On y trouve jusqu'aux publications poétiques de M. Lemerre et une collection très-complète du Charivari, qui s'amusait alors à représenter Guillaume sous le poids des pendules.
seil de guerre. Une armoire dissimulée derrière des rideaux verts porte le triangle maçonnique.
Mon guide me montre encore l'Adresse présentée à l'empereur Guillaume par les Allemands résidant à Saint-Pétersbourg : c'est un splendide volume relié en maroquin rouge, et qui porte l'aigle impérial allemand au-dessus des armes de la capitale russe. A la première page, des aquarelles représentent l'entrée de Guillaume Ier dans la ville des czars. Le prince héritier suit la voiture des deux empereurs, et un groupe de gens qui ouvrent la bouche, en signe d'enthousiasme, représente les Allemands. Plus loin, l'Allemagne et la Russie harnachées en guerre se tendent une main fraternelle. Des figures allégoriques personnifient les divers États de l'Allemagne qui marchent contre Paris, précédés de l'aigle au vol victorieux et aux serres menaçantes. Au premier plan, jonchant le sol, les armes brisées du césarisme napoléonien. L'Adresse, en lettres gothiques, est suivie d'une traduction latine et porte environ huit cents signatures.
Une petite porte conduit à la chambre à coucher de l'empereur, à côté de laquelle se trouve le cabinet de son aide de camp. Il ne m'a été permis d'entrevoir qu'une immense glace qui touche au plafond. Le roi y regarde son image d'empereur.
Les appartements que nous venons de traverser sont, du reste, le miroir fidèle de celui qui en fait sa demeure.
Son esprit militaire, ses belliqueuses préoccupations se reflètent dans chaque meuble, dans chaque tableau, dans chaque objet. C'est le boudoir de l'Arsenal qui est vis-à-vis. Les armes y sont charmantes comme des jouets, et l'on comprend que ces gentils soldats de plâtre, ces jolis canons qui roulent sur des roues argentées et vous regardent d'un œil si doux, habituent celui qui lésa sous la main à envisager la guerre comme un aimable jeu. Guillaume Ier en est arrivé à prendre son épée comme un poëte prend sa lyre. Les dieux lui ont donné le génie des batailles comme ils donnent à d'autres le génie de la poésie et de la musique. Ce n'est pas un imitateur, c'est un artiste, un créateur, un maître. Avec l'aide de ces deux cyclopes qui s'appellent de Bismarck et de Moltke, il a forgé le siècle de fer, comme Louis XIV avait forgé le grand siècle. Les historiens ont dit que l'empereur Barberousse était la personnification de l'Allemagne grandiose ; que son fils Henri VI, qui écrivait au pape : « Mon père vous a châtié avec des fouets ordinaires ; moi je vous châtierai avec des verges de fer, » est la personnification de l'Allemagne terrible ; en poussant la comparaison jusqu'aux temps modernes, l'empereur Guillaume n'est-il pas la personnification de l'Allemagne guerrière? Jamais la nation n'a été plus formidablement armée; jamais elle n'a pu mettre tant de bataillons et de batteries en ligne ; jamais elle n'a
L'empereur Guillaume en promenade.
tant lancé de vaisseaux sur les mers, élevé tant de forteresses, construit tant de casernes, d'arsenaux et de remparts.
Si l'Allemagne est aujourd'hui la première puissance militaire du monde, c^est à son empereur qu'elle le doit. Il a vaincu les résistances de ses conseillers, il a dissous les Parlements, il est allé à son but avec la force et la précision du boulet; et, lorsqu'il l'a eu atteint, le peuple, orgueilleux de son
adresse et de sa force, l'a acclamé. Guillaume Ier a quelque chose du prophète et du pontife ; il se croit appelé à une mission céleste ici-bas, et il attelle la Providence à ses canons, comme Philippe II attachait Dieu à ses bûchers.
Visitant, avant la guerre, l'ancienne salle du Concile à Constance, il s'arrêta devant la fresque qui représente l'empereur Sigismond tenant la bride du cheval sur lequel le pape Martin fait son entrée triomphale, et il murmura d'un air rêveur : « Il m'a fallu recueillir l'héritage, mais jamais je ne tiendrai la bride au cheval du pape. »
En 1873, à la première période de la lutte religieuse dont l'Allemagne est le théâtre, l'empereur, en recevant à Ems M. Konze, bourgmestre catholique de cette ville, avec qui il est lié par une vieille amitié, lui dit : « Ma mission est de venger les Hohenstauffen assassinés par la papauté, et je le ferai dussé-je y perdre ma couronne et ma vie ! »
Son organisation vigoureuse lui permet un travail excessif. Les voyages, les fêtes, les revues, les fatigues du pouvoir et les fatigues du plaisir semblent retremper cette nature d'airain. A le voir aujourd'hui dans sa verte vieillesse, on dirait Hercule filant aux pieds de l'Omphale germanique, la Borussia, la « blonde gardeuse d'ours ».
Sa soif de popularité n'a pas de bornes. Il a, comme l'empereur de la Chine, des historiographes qui le suivent partout et qui publient chacun de ses pas. Chaque fois qu'il trempe sa plume, qu'il ouvre sa fenêtre ou qu'il ôte ses bottes, l'Allemagne en est religieusement informée. Je n'ai jamais parcouru un journal de la capitale sans y lire cette phrase stéréotypée : «L'empereur a travaillé toute la matinée avec le chef de son cabinet militaire, le général de Wilmowski. »
Guillaume parle assez couramment le français, et il a commis, dans notre langue, quelques mots connus que je dois cependant rappeler pour compléter sa curieuse physionomie. Reçu, lors de sa visite à l'Exposition de Paris, sur le perron de l'Hôtel de Ville, par le baron Haussmann et le conseil municipal, le roi répondit laconiquement au discours officiel :
— Je n'étais pas venu à Paris depuis 1815 ; je le trouve bien changé. Une autre fois, parlant de l'ambassadeur d'Angleterre qui loge à Berlin
dans le même hôtel et au-dessous de l'ambassadeur turc, il se mit à dire :
— Je ne comprends pas que l'Angleterre souffre que la Turquie lui mette le pied dessus.
Si Guillaume s'est livré quelquefois à des reparties douteuses, il en reçut un jour une bien dure. C'était en 1854 : il détestait alors aussi cordialement la Russie qu'il semble l'aimer maintenant. Frédéric- Guillaume, son frère, esprit faible, malade, faillit s:allier à Nicolas contre les puissances coalisées :
— Si vous épousez la cause du czar, lui dit le prince royal, plutôt que de tirer Tépée, je me retirerai en Angleterre.
— Cela vous sera facile, mon frère, répondit le roi ; vous en connaissez le chemin.
Allusion cruelle, que Guillaume ne pardonna jamais à son frère, mort fou.
L'impératrice.
Quand des appartements de l'empereur on passe à ceux de l'impératrice, il semble que l'on entre dans une chapelle : partout des images pieuseSj des toiles bibliques, des tableaux de sanctuaires et de cathédrales. On se croirait dans le palais d'une reine d'Espagne, et l'on cherche la lampe qui brûle devant la Vierge, confidente secrète des tristesses de la couronne. La dévotion de l'impératrice a mûri comme ces fruits tardifs, mais qui n'en sont pas moins beaux et savoureux. Lorsque cette élève enthousiaste de Gœthe s'échappa de la petite cour de Weimar et épousa le prince royal de Prusse, on ne parlait que de son amour pour les sciences, les lettres, la philosophie et les arts. Le libéralisme plaça en elle ses plus chères espérances. Elle était jeune, elle était spirituelle et belle, les poètes la chantaient, le peuple l'adorait. Le prince subissait doucement son influence, et son intérieur avait des charmes qu'il a perdus depuis. « Le soir, dit un écrivain de l'époque, on se réunissait dans le salon de la princesse, autour de la lampe. Le prince dessinait tout en causant. Les dames tricotaient. » C'était le bonheur conjugal, le bonheur simple et bourgeois. De temps en temps apparaissait un poëte, et le vieux Tieck venait régulièrement narrer ses contes à dormir debout. On faisait aussi de la musique et l'on jouait des pièces de théâtre. Son Altesse avait l'habitude d'accompagner en faux-bourdon la chanteuse qui était au piano. Une fois, dans ces soirées familières, une dame laissa échapper un petit bruit qui se révéla cependant à l'odorat du prince. Gomme cette dame, bonne musicienne, se faisait prier pour aller au piano, Son Altesse s'écria avec son rire rabelaisien : « Excusez madame, elle a changé d'instrument. »
Le prince héritier et la princesse de Prusse un jour de revue.
Du jour où il a pris, comme il l'a dit lui-même à Kœnigsberg, « la couronne des mains du Seigneur, » cette gaieté s'en est allée où vont les neiges d'antan, et les préoccupations, les soucis en ont pris la place. Les premiers jours de ce règne furent cependant salués comme une aurore. On croyait que Guillaume Ier transformerait cette cour de Prusse, si triste et si mortellement ennuyeuse; on ne rêvait déjà plus que fêtes, bals, feux d'artifice et banquets ; on s'attendait à une renaissance brillante de la littérature et des arts; et l'on voyait déjà le roi-soleil du Nord, trônant dans les splendeurs du Château-Vieux, et se montrant à l'Europe éblouie, au centre d'une apothéose merveilleuse, entouré de hérauts d'armes sonnant sa gloire dans des clairons
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d'or. Cette féerie d'imaginations romantiques ne fut pas de longue durée. Les poètes dramatiques allemands ne tardèrent pas à s'apercevoir les premiers qu'en fait de théâtre le roi n'aimait que le théâtre français, et que, s'il pouvait, sans ennui, assister vingt fois de suite à la représentation du même ballet, il s'endormait à leurs pièces et n'attendait jamais la fin d'un opéra. A Berlin, le couple royal continua de demeurer confiné dans les murs étroits du palais du prince héritier; et quand Leurs Majestés se rendaient à Bade, elles logeaient en garni, se promenaient à pied, et faisaient venir leur cuisine du restaurant. La redingote râpée, le vieux chapeau avec lequel le roi se promenait dans l'allée de Lichtenthal dissipèrent les dernières illusions. Mais l'Allemagne n'a rien perdu à cette première déception : le roi rêvait pour elle un autre éclat que celui des lettres et des arts.
L'impératrice lutta longtemps contre les goûts belliqueux de son époux. Elle aurait certainement empêché l'écrasement du Danemark, la lutte fratricide de 1866, si déjà Guillaume Ier n'eût été en puissance de chancelier. Aussi, depuis que la tempête des" guerres souffle à Berlin, depuis que « la ville de l'intelligence » est la ville des canons, l'impératrice éprouve un invincible dégoût pour la capitale; elle n'y réside plus que deux ou trois mois par année, et les journaux lui prêtaient dernièrement l'intention de se retirer dans son château de Coblence, au bord du Rhin.
C'est dans ce château, admirablement situé sur le grand fleuve, que se passa une scène peu connue, dont nous pouvons garantir l'authenticité :
Quelque temps avant que M. de Bismarck provoquât la France à la guerre par les fameuses dépêches que l'on sait, le roi vint trouver la reine à Coblence. Il se montra très-préoccupé pendant le dîner, toucha à peine aux mets, et invita la reine à l'accompagner dans le jardin. La nuit tombait. Semblables à des fleurs lumineuses semées à la surface de l'eau, les étoiles scintillaient sur le Rhin. La terre s'endormait de ce doux et calme sommeil qui est comme le repos d'une conscience sans remords. Le roi demeura d'abord silencieux; il levait de temps en temps la tête avec effort et semblait aspirer, avec un charme plein de tristesse, cette paix profonde qui l'environnait. Arrivé dans la partie sombre du jardin, il s'arrêta, et, pressant le bras de la reine sous le sien, il murmura d'une voix étouffée : Der Krieg ! (La guerre!) Il expliqua alors à la reine, d'une manière brève et rapide, la situation de l'Allemagne dans le conflit de la candidature Hohenzollern, et conclut en répétant de nouveau, mais cette fois avec une sombre énergie : « Que voulez-vous! c'est la guerre! »
La reine fut atterrée. Elle entraîna le roi plus avant dans l'allée obscure, et, tombant à ses genoux, elle le supplia de conjurer l'orage, de ne pas obéir aux suggestions de M. de Bismarck, d'épargner à sa patrie un fléau si af-
freux. Un instant, le roi parut ébranlé. Il laissa retomber sa tête sur sa poitrine, et la reine se leva pour l'embrasser. Mais tout à coup, comme si une inspiration infernale passait dans son cœur, il se rejeta en arrière, secoua la tête comme le lion qui se réveille, et répéta avec un accent de haine farouche : « Das muss sein! Cela doit être ! » Et, sans attendre la reine, il remonta précipitamment au château, fit lui-même sa malle et repartit le lendemain. Un mois après, la reine en pleurs rentrait à Berlin encombré, de soldats et de canons, et elle écrivait d'une main tremblante, sous la dictée du roi, ce fameux appel aux femmes allemandes :
La patrie espère que toutes les femmes feront leur devoir; il s'agit d'envoyer des secours vers le Rhin. Signé : Là Relne.
Pendant tout le temps de la guerre, la conduite de la reine fut admirable de charité et de dévouement. Si tant de pauvres prisonniers français ne sont pas morts de froid sous les latitudes glacées du Nord, c'est à l'impératrice Augusta qu'ils le doivent. Elle rendit publiquement honneur aux vaincus ; elle envoya à ceux-ci des couvertures, des bas chauds, des souliers ; à ceuxlà du vin, du tabac, des livres ; elle s'ingénia à trouver tout ce qui pouvait soulager de si grandes infortunes et adoucir les heures cruelles de la captivité. Elle alla jusqu'à contracter personnellement des dettes pour répandre un peu plus de bien.
Les ressources de son budget ont toujours été très -restreintes. On lui compte, chaque mois, ses maigres revenus, absolument comme on paye les dames de la cour. Le roi a ainsi trouvé moyen d'économiser, chaque année, sur les dépenses de sa femme, de quoi faire fondre, un nouveau canon. Ceux qui allaient à Bade, au beau temps, rapportent que la reine, qui voulut donner un jour un souvenir à madame Viardot, lui remit sa propre broche, en ajoutant à demi-voix, d'un ton triste : « Vous voyez que je l'ai portée. »
Le cœur est excellent; la bourse n'est malheureusement pas en rapport avec la grandeur du cœur; mais la vieille aristocratie que patronne la reine lui vient en aide. Avec son concours, elle a fondé des orphelinats, des crèches, et deux maisons de refuge : une pour les hommes, l'autre pour les femmes.
L'impératrice est d'une simplicité charmante; elle sort ordinairement à pied, avec une seule dame de compagnie; et pendant que son impérial époux passe des revues ou chasse le sanglier, elle visite les établissements de charité, les hôpitaux, les caves et les greniers. Cerux qu'elle soulage ne la connaissent pas et ignorent quelle bonne fée a passé, comme un rayon de soleil, au milieu de leur solitude et de leur misère.
Une nature si généreuse et si bonne devait fatalement se heurter au carac-
Le prince Frédéric-Guillaume, fils du prince héritier.
tère altier, froid et calculateur de M. de Bismarck. La reine a de tout temps été en conflit avec le chancelier, et plus d'une fois, dit-on, elle lui a tenu tête. M. de Bismarck, qui savoure la vengeance comme un plaisir des dieux, lui a donné le surnom de « Muse de Weimar». C'est surtout dans les questions religieuses que cet antagonisme se montre au grand jour. L'impératrice prend fait et cause pour les prêtres persécutés et emprisonnés. Dernièrement encore, en apprenant l'accident de voiture dont a failli être victime l'évêque de Breslau, Sa Majesté s'est empressée de lui écrire une lettre des plus touchantes et de lui demander de ses nouvelles. Cette opposition à M. de Bismarck l'a mise à la tête du parti dit « de la cour », comme la princesse royale est à la tête du parti d'it « des Anglais ». En cette qualité, l'impéra-
Le prince Frédéric-Léopold, lïls du prince héritier.
trice a joué un rôle considérable dans l'affaire d'Arnim. La Gazette de Voss a publiquement annoncé que « la personne mystérieuse dont il était question dans une lettre de M. d'Arnim à M. de Bulow n'était autre que l'impératrice Augusta» . On prétend également que l'impératrice détient encore les papiers les plus importants qu'a détournés l'ex-ambassadeur à Paris, choisi, comme on sait, par le parti de la cour, pour renverser M. de Bismarck et lui succéder.
Quoi qu'il en soit de ces assertions difficiles à vérifier, elles ne soulèvent pas moins un coin du voile et montrent les ambitions diverses qui s'agitent autour du trône.
Les idées françaises ont toujours trouvé un accueil sympathique auprès de
l'impératrice. Sa bibliothèque se compose presque uniquement d'ouvrages de notre littérature; elle a un lecteur français, elle n'a pas de lecteur allemand. C'est M. Gillard, ancien élève de l'École normale. Il a fait l'éducation de la princesse de Bade, fille de l'impératrice Augusta. Avant la guerre, Berlin possédait une excellente troupe d'acteurs français. La reine les invitait dans ses salons, où ils jouaient devant la cour les proverbes d'Alfred de Musset, les comédies de Scribe et de Gozlan. En 1873, elle offrit un prix de 2,000 thalers pour la meilleure étude en français, en allemand et en anglais sur la chirurgie technique pour le traitement des blessés militaires et sur le meilleur traité de la Convention de Genève. Je n'ai pas remarqué sans surprise dans son salon les dernières brochures de M'sr Dupanloup.
On raconte que toutes les fois que l'impératrice a une discussion avec l'empereur au sujet des évêques et des prêtres emprisonnés, elle se retire en répétant avec une tristesse prophétique : « Les empires passent ; Dieu seul demeure. » Et à chaque condamnation nouvelle ses lèvres murmurent machinalement ce vers pendant des jours entiers :
De la chute des rois sinistre avant-coureur
Le prince de la couronne.
Les palais de l'empereur et du prince héritier s'élèvent en face de l'Arsenal, dont ils sont comme la succursale. Le Kronpinz, « notre Fritz, » comme l'appellent les Prussiens, quitte la capitale aussitôt que les odeurs s'accentuent, et l'entrée de son palais, de même que celui de son impérial père, est alors tarifée dans les Guides. La protection d'un ministre ou l'exhibition d'un passeport sont choses superflues ; la petite pièce de monnaie — l'insinuant silbergros — est îe passe-partout magique qui ouvre aussi bien les portes que les cœurs et les consciences. La recette pour tout voir à Berlin n'est pas compliquée : « Sonnez, et faites sonner. »
Je sonne, je tire ma bourse et j'entre, même avec les honneurs de la sentinelle qui se colle contre le mur.
— Il fait chaud, monsieur, me dit le portier d'un air jovial; et me montrant des verres à bière et des cartes sur une table au fond du- vestibule, il ajouta : Nous sommes seuls, et pour nous désennuyer nous buvions un petit coup. C'est le second valet de chambre qui a perdu la partie. 11 est un peu bête ; ainsi, quand sa femme est morte l'an passé, il a télégraphié la triste nouvelle à son fils, en apprentissage à Dresde, et il nous disait en pleurant dans son verre : « Ça tombe bien tout de même ; il y a justement un train de plaisir de Dresde à Berlin ! » — Mais entrez ici, monsieur, il y a un bois de canapé qui vous intéressera; ça sort d'un vieux donjon de province ou peut-être d'un de ces riches monastères où ces coquins de moines buvaient de si bon vin. Je suis comme Son Altesse, moi; je n'aime pas la prêtraille. On devrait détruire les curés comme on détruit les hannetons. — Eh bien, que dites-vous de ce bois?
Je l'examinais et le trouvais merveilleux ; figurez-vous deux grands lions sculptés qui sortent de naître et s'élancent en rugissant hors d'un bloc de vieux chêne. L'artiste a fait œuvre de créateur : la matière harmonieusement formée frémit et palpite. En voyant ce couple, on a l'idée de la vie qui jaillit du sein des dieux et déchire les ombres du néant. Ces deux lions, à l'attitude superbe, ont dû garder le trône d'un roi, — de quelque Théodoros germanique régnant sur ses peuplades barbares.
D'autres curiosités attirent les regards dans cette antichambre ou plutôt ce salon d'attente. Des statuettes, des ivoires, d'anciens tableaux y résument les diverses époques de l'art allemand. Surunguéridon,près de la cheminée, on remarque les albums de la guerre du Schleswig et de la campagne de 1866. C'est une collection du plus vif intérêt, et qui ferait la fortune d'un éditeur. Photographies prises sur le champ de bataille avant et après le combat, levers de soleil, paysages nocturnes, croquis d'ambulances, scènes de ruine ou de pillage, profils de généraux et de soldats, plans d'attaque ou de retraite, cartes esquissées au crayon sur la selle d'un cheval ou sur un affût brisé, caricatures saisies dans les villes ennemies, chansons de guerre et improvisations de bivouac, — c'est la menue monnaie de l'histoire, c'est le bruit des clochettes dans la vaste et grandiose symphonie, c'est la guerre étudiée sous ses petits côtés épisodiques et pittoresques, ce sont les vignettes et les culs-de-lampe d'une Iliade illustrée.
Au milieu de la table, un énorme registre ouvert.
— Les personnes, me dit mon guide, qui sollicitent une audience du prince viennent s'inscrire sur ce livre.
La feuille commencée portait le nom du chef du corps des pompiers de Saint-Pétersbourg. Un sourire effleura mes lèvres; le portier, qui s'en aperçut, s'empressa d'ajouter :
— Son Altesse voue un soin tout particulier aux pompiers ; il a déjà introduit d'importantes améliorations dans ce corps, et comme les nouvelles pompes de Saint-Pétersbourg passent pour les meilleures qui existent, Son Altesse se propose d'en commander de semblables pour la ville de Berlin. Vous verrez dans la salle de danse un modèle en miniature des pompes et des engins de sauvetage employés dans la capitale russe *.
Nous montons à l'étage supérieur. L'escalier à deux rampes se croise devant un jet d'eau où une naïade frissonnante se cache à demi sous une dra-
1. L'organisation du corps des pompiers de Berlin devrait servir de modèle à toute9 les municipalités. Dès qu'un incendie éclate, le télégraphe en avise le poste le plus voisin. Les chevaux tout attelés partent au galop; le jour, les pompiers agitent une cloche; le eoir, ils portent des flambeaux, et toutes les voitures se rangent sur leur passage comme par enchantement.
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Un bal chez M. de Bismarck.
perie de lierre. Cet escalier doré et ciselé aboutit à un vaste palier bien éclairé, garni de fauteuils et de canapés, qu'ombragent des palmiers et des arbustes exotiques, en caisse. Les bustes en bronze des généraux des guerres de 1813 et 'de 1815 sont rangés comme dans une galerie historique. Les murs, peints en fond blanc rosé, sont décorés des médaillons de Humboldt et d'autres savants berlinois.
Mon conducteur ouvre une porte et me dit : « Les appartements de la princesse.» Nous traversons un salon, froid et sévère comme un salon anglais, aux chaises et aux fauteuils recouverts de housses de percale, et nous entrons dans une pièce plus petite, à la fois boudoir et chambre à coucher, mais également rigide, malgré les guirlandes de roses en carton-pâte qui
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s'entrelacent au plafond. Les fleurs sont vieillottes et fanées ; les papillons amoureux ne s'y tromperaient pas. Les fenêtres s'ouvrent sur la place de l'Arsenal et sur la place de l'Université. Le paysage est austère, mais il est du goût de la princesse royale, fille aînée de la reine d'Angleterre, élevée dans les idées du puritanisme anglican, et aujourd'hui une des plus ferventes adeptes du rationalisme et de la libre-pensée. Strauss, le philosophe athée, entretenait une correspondance très-suivie avec la princesse royale. Quand l'auteur de la Vie de Jésus mourut, on suspendit au-dessus de son lit le portrait de Son Altesse, comme on suspend auprès du moribond chrétien l'image d'une patronne sainte. En m'approchant d'une petite étagère où sont rangés quelques livres, mes yeux rencontrent les titres suivants : « BT Fr. Strauss, Ulrich von Hutten, Bas Leben Jésus, Bas Leben Voltaire, etc. »
Ce sont les paroissiens de la princesse. Le culte du souvenir embellit bien mieux cette chambre que ces traités de philosophie universitaire. Mon guide me montre, sous une vitrine, des éventails dont Son Altesse s'est servie pendant sa jeunesse ; des mousses rapportées des montagnes de l'Islande ; des coquillages recueillis sur les bords de l'île de Wight; des colliers de corail; des écrans enplumes de colibri; des bonbonnières et d'autres cadeaux, provenant du prince son mari ou des familiers de la maison. Pas de tableaux ; une seule glace, fort simple, et c'est tout.
Passons aux appartements de « notre Fritz », — à l'aile opposée. Nous voici dans son cabinet de travail. Rien de luxueux, rien de royal, pas même de princier. Il est tel baron de la finance ou de la littérature parisienne, dont les « ateliers » resplendissent à côté de celui-là, comme le soleil véritable en face d'un soleil de cuivre. Le bureau est en acajou. Les objets y sont rangés dans un ordre parfait, on les dirait prêts pour une revue. L'encrier de fer, qui a la forme d'un obus, est propre et luisant ; les plumes sont au râtelier, comme des fusils lilliputiens ; la cire, les cachets, les ciseaux, les coupe-papier, sont disposés sur quatre rangs comme des lignes de bataillons. Au milieu, la statuette de Frédéric le Grand, le « vieux Fritz », avec son tricorne, sa cadenette et sa canne. Je m'attendais à trouver des fragments de biscaïens, des balles montées, et même quelques-unes de ces fameuses pierres de forteresses détenues, puis livrées par Jules Favre ; aussi, grande a été ma surprise, en ne voyant qu'un fer à cheval en acier iondu, élégant presse-papier posé sur un journal. Cet emblème sportique vient d'Angleterre. Le prince est un gentleman rider de première force.
Près de la fenêtre, un second bureau où Son Altesse écrit debout ou en se mettant à cheval sur une chaise mécanique. Les murs sont littéralement tapissés de paysages italiens et de portraits à l'aquarelle des principaux généraux qui ont pris part aux dernières guerres. L'encadrement est un modeste
cartonnage. Un tableau à l'huile, genre Meissonnier, représente le feldmaréchal de Moltke dans son laboratoire de guerre, entouré de cartes et de plans de campagne. Sur le sofa qui complète l'ameublement de ce cabinet, j'ai aperçu une caisse qui n'a pas encore été ouverte, sur laquelle on lit ces mots tracés au pinceau : « Belagrung Paris (siège de Paris). »
Un couloir qu'encombre un bahut gothique surchargé de fragments de sculptures sur bois, de faïences et de verreries curieuses, conduit à la salle à manger. Meublée d'une façon toute patriarcale, avec ses chaises au dossier rembourré, un buffet de chêne d'où les pièces d'argenterie sont absentes, cette salle a l'air d'un réfectoire de couvent. L'espace, très-mesuré, n'est guère en harmonie avec les appétits de la famille et de lanation. On pense à l'Ogre, et l'on est chez le Petit-Poucet.
Dans le salon, qui est contigu, des escabeaux italiens incrustés d'ivoire et quelques bonnes toiles idylliques et champêtres. On se croirait chez un honnête fabricant de bonnets de coton, retiré des affaires. Pas même une épée ou un casque chez le descendant d'un roi conquérant et belliqueux. La salle de danse, éclairée de hautes fenêtres, n'a aucun cachet particulier. Au fond s'élève un théâtre mobile où jouent les enfants de Son Altesse. Le portier qui m'accompagne me dit que ces représentations en famille sont charmantes et que la fille aînée du prince remplit les rôles de soubrette à ravir. On représente des vaudevilles, des comédies; et parfois une chanteuse de l'Opéra vient terminer la représentation par une romance en vogue.
C'est dans cette salle que le prince royal a donné au mois de février dernier un grand bal costumé, — le premier de ce genre qu'on ait vu à Berlin. Tous les costumes étaient empruntés à la cour des Médicis. Le prince, habillé de velours rouge, portait la chaîne de l'ordre brandebourgeois du Cygne; la princesse royale avait adopté le costume de la Bella dans le tableau du Titien, au palais Pitti. L'empereur et l'impératrice, assis sous un baldaquin et entourés de caméristes et de pages portant les armes des Médicis, ont assisté au défilé. On a dansé la tarentelle au son des tambourins et croqué des oranges à belles dents. Les murs étaient décorés de tapisseries, d'armes et de trophées italiens.
Les portraits du prince et de la princesse, décrochés du mur, sont posés provisoirement sur des chaises. Je reconnais à ces coups de pinceau veloutés la main fine et légère de Wintherhalter. Son Altesse Victoria est blonde comme une Allemande des bords du Rhin ; mais les yeux, le menton, le nez sont bien anglais. Le prince a la barbe pleine et presque rousse; il est taillé en Hercule. La gravure et la photographie l'ont popularisé en uniforme de campagne, petite tenue, gourde en bandoulière et approchant des lèvres la pipe nationale au tuyau de corne et au foyer de porcelaine. L'expression de
cette physionomie est douce au fond et ne trahit aucune pensée dont le repos des peuples puisse s'inquiéter. La reine Augusta a élevé son fils unique avec une sollicitude si tendre que ses maîtres militaires, même M. deMoltke, ne purent jamais contre-balancer l'influence maternelle. Son Altesse ltoyale apprécie les lettres et les arts. Si elle ne s'oublie pas à des générosités de Mécène, elle ne dédaigne point de s'entretenir avec les philosophes et les poètes. Sa fable présente quelquefois une vague fantasmagorie de la table du grand Frédéric : on y voit des professeurs, des savants, des romanciers, des artistes, et l'on y discute comme dans une séance de l'Académie des fumeurs. Le prince se tient au courant des publications nouvelles et lit les romans de M. Hector Malot. Souvent il lui arrive d'envoyer une invitation à l'auteur. d'un livre qui l'a critiqué. « Quand le Kronprintz vient ici, me disait un gardien du musée de peinture, il demande un tabouret et reste assis des heures entières devant les toiles de Holbein. » La sollicitude platonique qu'il porte à la peinture, à la littérature et aux pompes à feu, ill'étend, mais d'une manière moins idéale, jusqu'à l'humble grain de blé qui germe dans le sillon .et à l'asperge triomphante qui sort de terre comme une pointe de baïonnette. Son Altesse a envoyé à l'Exposition agricole de Brème, qui a eu lieu en 1874, au mois de juillet, plusieurs échantillons de ses cultures. Ses navets ont eu l'honneur d'être couronnés avant lui. A cette occasion solennelle, il a prononcé un discours dont voici un des passages les plus remarqués : « Qui voudrait nier, a-t-il dit, que la prospérité de l'agriculture profite à toutes les classes, que son épanouissement est indispensable au progrès de la civilisation, que dans les temps de trouble et de guerre, elle nous donne souvent la seule espérance dans un avenir meilleur? Je prie les exposants étrangers d'emporter dans leur pays la conviction que le désir de travailler au développement de la civilisation dans une paix stable n'est nulle part plus vif et plus sérieux que dans le nouvel empire allemand. »
Si le prince qui donne de telles assurances à la face de l'Europe avait dans les affaires politiques de l'Allemagne l'ascendant auquel il a droit, le chant des moissonneurs retentirait longtemps ininterrompu, et la Prusse forgerait des charrues au lieu de fondre des canons. Le duo de M. de Bismarck et de M. de Moltke a toujours étouffé le solo du prince de la couronne. De là des rivalités entre le fils de la reine Augusta et le terrible chancelier ; rivalités qui couvent sous la cendre, mais qui plus tard éclateront au grand
jour.
Par ses idées religieuses et politiques, le prince se rattache à l'école dite libérale. Il a accepté la présidence du Protestanten-Verein, dont l'enseignement rationaliste aboutit à la négation de toute croyance. Son Altesse disait dernièrement à un pasteur orthodoxe : a Avouez franchement que notre Église
M. de Bismarck étudiant.
a grandement besoin d'un petit courant d'air. » On considère son rogne futur comme l'avènement de l'empire libéral et constitutionnel.
Les sympathies entre le prince Frédéric-Guillaume et le prince Frédéric- Charles, neveu de l'empereur, n'ont jamais été bien grandes; leurs ressentiments personnels se sont toutefois atténués depuis leur célèbre jonction et leur rencontre inattendue sur le champ de bataille de Sadowa. Ces deux caractères, du reste, sont l'opposé l'un de l'autre. Le prince Frédéric- Charles aime le fracas des batailles et le grondement du tonnerre ; le prince Frédéric-Guillaume recherche les ciels bleus et étoiles, les grandes plaines pacifiques inondées de soleil, le bourdonnement des ruches et le babil des moulins. Tandis que son cousin passe des revues, il visite les écoles et s'amuse à poser son casque emplumé sur la tète des écoliers espiègles.
Les membres de la famille impériale ne passent pas pour avoir la repartie bien prompte. On cite un seul mot de Son Altesse, — encore ce mot est-il une phrase :
L'automne dernier, le prince alla visiter un des principaux hospices de la capitale. Il soufflait un vent glacé, et le directeur, bon vieillard chauve
comme un œuf, attendait, chapeau bas, monseigneur au milieu de la cour. Celui-ci, s'approchant rapidement, lui frappa sur l'épaule d'un air amical, et lui dit dans ce dialecte berlinois qu'il parle comme un enfant des faubourgs : — Monsieur le directeur, remettez votre vieux couvercle, voilà deux cheveux qui pourraient s'enrhumer. (Setzen Sie doch den alten Deckel auf, sonst werden die pua?* Haare sîch erkœlten.)
La maison de Bismarck.
La principale rue de Berlin n'est pas, pour le vrai Berlinois, la fameuse rue à'Unter den Linden, avec sa double rangée de tilleuls malingres, ses trottoirs exclusivement réservés à la milice de Mars et de Vénus, ses magasins qui ont des airs de boutiques, ses restaurants où la cuisine allemande poursuit une œuvre plus meurtrière q..e celle des fusils Mauser, et ses conditorei (confiseries) malpropres et dégoûtantes, qui tiennent lieu de cafés et de cabinets de lecture, aussi inconnus que la politesse et la probité, dans la « glorieuse capitale impériale ».
Pour le vieux Berlinois, la première rue de Berlin est la Wilhemstrasse, la rue Guillaume, qui commence à la place de Paris et aboutit à la place de Belle-Alliance.
Sur ce parcours sont échelonnées les grandes usines politiques et administratives du nouvel empire : la chancellerie impériale, les palais du ministère de la justice, des travaux publics, etc. La rue a quelque chose de grave et de solennel ; les chevaux y ralentissent d'eux-mêmes le pas, et les Allemands, venus du septentrion et du midi, relèvent la tête et se montrent fiers d'être Prussiens.
Mais c'est surtout en passant devant le n° 76 que les patriotes sentent leur cœur battre vivement pour l'unité germanique.
Ce chiffre n'a cependant rien de cabalistique ; c'est tout simplement le numéro du palais du ministère des affaires étrangères, ou plutôt de la maison de M. de Bismarck. Cette lourde et massive construction à trois étages, sans apparence et sans autre ornement extérieur qu'un soldat qui monte la garde, n'a, en effet, du palais que le nom. Il faut être dûment averti pour
s'arrêter et croire que celui qui l'habite tient en main les destinées de l'Allemagne et celles de l'Europe.
Le palais du fameux Strousberg, qui n'a pas exploité seulement les chemins de fer roumains, s'élève, dans le voisinage, à droite, imposant et superbe ; le parvenu de la finance semble jeter du haut de ses balcons richement sculptés un regard de commisération sur le parvenu de la politique, encore obligé de loger en garni dans une vieille masure de l'État.
A gauche, M. de Bismarck a pour voisin le descendant d'une des plus illustres familles catholiques de Prusse, le prince de Radziwill, chez l'intendant duquel la police a opéré des perquisitions immédiatement après l'attentat Kullmann. L'odeur de sacristie qui s'échappe de cet antique palais doit souvent donner la migraine au chancelier.
Aussi, ce printemps, en parlant de sa demeure, M. de Bismarck disait-il modestement à un ambassadeur étranger :
— Je suis comme Jésus sur le Calvaire : entre deux larrons.
Un matin du mois de juin dernier, en descendant Wilhemstrasse, j'aperçus la porte du n° 76 grande ouverte, comme à l'ordre d'un sésame mystérieux. Une tentation terrible s'empara de moi, je formai aussitôt le plan audacieux de m'introduire dans l'antre du lion. Il est vrai que je savais que M. de Bismarck avait dû partir dans la nuit pour Kissingen. La sentinelle s'était assoupie dans sa guérite et le portier du prince, qui se promène en tricorne et avec une canne de tambour-major, avait chastement tiré le rideau de sa loge.
Je pris mon courage à deux mains et franchis hardiment ce seuil où tant de ceux qui sont entrés ont laissé l'espérance. Au moment où j'allais monter l'escalier que gardent deux sphinx de pierre, symbole de la politique prussienne, il sembla qu'on me hélait du jardin. La perspective d'être arrêté comme un voleur ou comme un monsieur qui va déposer des torpilles pour faire une surprise au propriétaire, à sa rentrée au logis, ne me souriait nullement; je me dirigeai en toute hâte vers le jardin.
Ce jardin est plus qu'un jardin, c'est presque un parc. Le chancelier s'y promène quelquefois le soir, les mains derrière le dos, mais ce n'est pas pour rêver aux étoiles; car le lendemain il sort ordinairement en uniforme de cuirassier et va prononcer au Reichstag un de ces discours — retour du Sinaï.
L'homme que j'aperçus dans le jardin, et qui ne m'avait point appelé, était 'le jardinier. Ceux qui exercent cette profession innocente et parfumée sont de mœurs candides et point méchants ; je m'avançai vers lui :
— Voilà un pauvre sycomore qui semble avoir aussi soif que vous, lui dis-je en me penchant vers l'arbuste, tout brûlé du soleil, auquel il donnait ses soins.
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Le château de Varzin.
— Que voulez-vous? Ces arbres-là, ça ne vient pas ici. Des Allemands, établis en Amérique, l'ont envoyé au prince en 1872, le jour de sa fête. Drôle d'idée et drôle de bouquet ! Aujourd'hui, ces mêmes Allemands lui envoient des huîtres, ce qui vaut mieux. Est-ce assez gentil, je vous le demande, de s'appeler M. de Bismarck? Il ne se passe pas de semaine sans que le chancelier ne reçoive quelque cadeau. On dit que ça entretient l'amitié... Je le crois bien ! Et puis, le prince a une manière à lui... quand il a envie de quelque chose... qu'il ne veut pas payer... Tenez, par exemple, le dernier jour de session du Reichstag, il rencontre les députés de Nordhauscn, où l'on fabrique une eau-de-vie qui fait parler les morts... « Messieurs, enchanté de vous voir, leur dit-il avec son gros rire des dimanches... Vous allez bien et la petite famille aussi?... Et les affaires? Les distilleries de Nordhausen soutiennent-elles leur vieille réputation ? J'ai bu autrefois de l'eau-de-vie qui sortait de leurs alambics... Elle avait un bouquet, une limpidité! — Excellence, s'empressèrent de répondre les députés, nous espérons être bientôt à même de vous prouver que nous marchons sur les traces glorieuses de nos ancêtres et que l'eau-de-vie de Nordhausen n'a pas autant dégénéré que le peuple français. » Deux jours après, un charmant petit baril arrivait ici, avec une lettre d'envoi des principaux distillateurs de Nordhausen, qui suppliaient le chancelier
Liv. 33.
d'accepter cette faible marque de leur ad' ration et de leur sympathie. Et voilà comment le prince a de l'eau-de-vie qui ne lui coûte pas.
— C'est un grand homme ! m'écriai-je en m'inclinant avec respect.
— Oui, c'est un grand homme ! répétale jardinier en se découvrant. Et ce qui le grandit encore davantage à mes yeux, c'est qu'il n'est pas fier. Il aime à s'entretenir avec les petites gens. Chaque fois qu'il vient au jardin, il me dit : « Eh bien, Franz, comment va le sycomore? » Il sait que je le soigne comme mon propre enfant, et que si le pauvre arbre dépérit, ce n'est pas ma faute. Tenez, c'est Son Excellence qui a retourné la terre au commencement de cette plate-bande. « Franz, donne-moi ta pelle, » me dit-il un matin. Je lui passe la pelle, et il travaille comme un ouvrier, père de six enfants. L'automne passé, il a fait la même chose dans les environs de Berlin. Il s'approche d'un paysan qui fauche et lui demande sa faux; il ôte son habit, et en dix minutes il a tondu un grand morceau de pré. « On dirait que vous n'avez fait que ça toute votre vie, s'écria le paysan émerveillé. Quand le cœur vous en dira, ma faux est à votre disposition. » En cet instant un monsieur passa, reconnut le prince, et alla à lui, en le saluant par son nom. Le paysan faillit se trouver mal. Il a conservé pieusement pendant trois mois la faux tenue par le chancelier; elle a été enfin achetée 300 thalers par le musée historique de Berlin. En voilà un qui a eu de la chance... Si le musée voulait des pelles...
— Nous allons faire, si vous le voulez, une affaire ensemble. Je ne demande rien à emporter, je ne demande qu'à voir...
— Tiens... mais ça me va...
— A voir les appartements du prince, contre bonne récompense.
Il réfléchit une seconde, mais je glissai dans sa main un billet de cinq thalers, et une minute après j'étais dans la place, sans échelles ni cordes, par un simple escalier de service.
Le premier objet qui frappa mes regards en entrant dans l'antichambre fut une caisse de bouteilles à destination de Kissingen.
— Cognac ! murmura mon guide en se pourléchant les lèvres comme sous le charme d'un récent et agréable souvenir.
On sait l'histoire qui courut les journaux en 1866. M. de Bismarck faisait ses préparatifs de départ, et le plus jeune de ses fils lui demanda d'un air attristé s'il serait longtemps absent. « Je serai de retour dans une quinzaine, » répondit le chancelier. « Oh ! papa, repartit l'enfant, je n'en crois rien, tu ne reviendras pas avant un mois, tu as dit à Fridrich d'emballer trente bouteilles de cognac. »
La première pièce, qui sert de salle à manger, est d'une extrême simplicité. On l'appelle la « salle chinoise, » à cause de sa tapisserie en soie brochée, représentant des demoiselles des bords du Gange et des oiseaux fabu-
leux. Pas le moindre ornement, pas même un dressoir en bois de chêne. Le jardinier me dit, en me montrant un petit guéridon : « On met là-dessus chaque matin un petit poulet rôti et une bouteille de bordeaux, pour les visiteurs qui ont faim. C'est ce que madame appelle la table ouverte. »
La pièce attenante est la salle de billard, transformée aujourd'hui en musée des souvenirs. Le billard est recouvert de sa housse verte, et encombré de bibelots de toute sorte, de cadeaux de toute provenance, de diplômes de bourgeoisie d'honneur richement enluminés et encadrés. C'est un fouillis dont le désordre est loin d'être un effet de l'art. On dirait l'arrière-boutique d'un marchand de bric-à-brac. Trois objets valent seuls la peine d'être mentionnés : une réduction en bronze du célèbre monument de Frédéric le Grand; le diplôme de la bourgeoisie de Hambourg, coulé en bronze dans un étui qui est lui-même tout un poëme; et enfin une écritoire de 35 francs, en marbre noir, sur laquelle repose un lion mourant. C'est un présent que l'empereur fit au chancelier lors de sa maladie, l'hiver passé. « Il croyait que j'étais comme le lion, disait M. de Bismarck en montrant cette écritoire, avant son départ pour Kissingen. Dieu merci, je suis revenu à la santé, et Sa Majesté n'en est pas quitte encore des autres petits cadeaux qu'elle me doit.»
La troisième pièce, la plus curieuse, n'a que deux fenêtres, c'est le cabinet de travail du chancelier. Le bureau est fort simple, en acajou, garni de tiroirs. M. de Bismarck s'assied dans un fauteuil rembourré; son secrétaire, qui se tient en face de lui, a une chaise de cuir. Que de diplomates se sont mis devant cette table comme devant un tapis-franc, et ont perdu leur enjeu !
En face du bureau, au-dessus d'unbonheur-du-jour, le portrait de mademoiselle Jeanne de Bismarck, une superbe brune, à la chevelure opulente, aux grands yeux noirs, aux épaules un peu carrées, et que Mérimée, en parlant de madame de Bismarck, a peinte par le bas :
« Madame de Bismarck, écrivit-il de je ne sais plus quelle ville de bains, a le plus long pied de l'empire, et mademoiselle sa fille marche dans ses traces. »
Esprit romanesque, elle s'éprit l'an dernier d'un jeune lieutenant qu'elle avait rencontré au bal, et qui, catholique de vieille roche, refusa la main de la jeune princesse, que lui offrait le chancelier lui-même.
Le cabinet de travail de M. de Bismarck n'a pas de bibliothèque. Il possède, par contre, une collection complète de pipes d'écume et de casquettes militaires à large raie rouge. J'ai aussi vu sur la cheminée un caisson de cigares de la Havane, à peine entamé. Entre la porte et le bonheur-du-jour, on remarque un choix de sabres et d'épées qui ferait honneur à un arsenal.
Des gants de peau de daim traînaient sur tous les meubles. Le sofa, qui occupe le fond du cabinet, est d'une largeur démesurée. M. de Bismarck a l'habitude de s'y coucher pour lire les journaux après son dîner. A portée
de la main, sur un petit guéridon, j'ai vu un journal russe (le chancelier parle très-bien cette langue) et une carte de géographie à demi déployée. J'eus l'indiscrétion d'y porterie regard et je reconnus la nouvelle carte d'Alsace-Lorraine, dressée par l'état-major allemand. Des croix à l'encre rouge indiquaient la place des nouveaux forts de Neuf-Brisach, de Thionville, de Strasbourg et de Metz. J'ai compté douze croix rouges autour de Strasbourg et six autour de Metz. On sait que 11,000 ouvriers sont employés en ce moment à Strasbourg, et 4,000 à Metz.
La chambre à coucher du prince est contiguë. Elle n'a qu'une fenêtre. Un paravent en soie bleue entoure un lit immense, véritable lit de famille.
Une petite table sert de lavabo. J'y ai remarqué une demi- douzaine de peignes et de brosses — beaucoup plus que de cheveux sur la tête du chancelier, qui n'en a que trois.
Nous rentrons dans le cabinet de travail pour passer au salon de madame de Bismarck. Ce salon est tout simplement un couloir orné de portraits de famille et meublé de canapés et de fauteuils en damas rouge. Les appartements de la princesse et de sa fille — deux modestes chambres ayant vue sur le jardin — donnent dans ce salon-couloir.
Dans la chambre de madame de Bismarck, un coffre-fort tient lieu de la traditionnelle armoire à glace. En montrant le sanotuaire conjugal à des musiciens saxons qui lui avaient donné une aubade et réclamé la faveur de visiter sa maison, le chancelier disait : « Vous le voyez, c'est ma femme qui tient la caisse; et je conseille à ceux d'entre vous qui sont mariés de laisser la bourse entre les mains de leur femme, c'est un moyen infaillible d'économie et d'épargne. »
La dernière pièce, la plus vaste, sert de salon de réception. L'ameublement est bourgeois, sans caractère, sans distinction. Pas un seul objet d'art, pas un tableau, rien qui parle à l'œil. Les étoffes sont fanées et montrent presque la corde. Plusieurs fois Guillame IV a envoyé un tapissier à M. de Bismarck, mais celui-ci l'a mis à la porte. L'unique objet qui attire la curiosité, grâce à la lourde plaque de laiton qu'il porte, c'est la célèbre table sur laquelle la paix a été signée à Versailles. On en connaît l'histoire : comme M. D..., propriétaire de la maison où logeait M. de Bismarck, refusait de s'en dessaisir, le rusé chancelier en fit faire une toute pareille, et la substitua à la véritable, le jour de son départ.
En sortant du salon, mon guide me conduisit à droite et ouvrit une porte
avec un grand air de majesté : « Der Tanzsaal! me dit-il, la salle de danse ! »
Cette salle de danse, dont les frises sont ornées de glaces, est une ancienne
chapelle. Mais le chancelier a mis tant d'évêques en prison, qu'il ne doit
avoir aucun scrupule de mettre des danseurs dans une église.
M. de Bismarck à Varzin.
La Bourse.
Nous avons vu où sont nos drapeaux et nos canons; entrons aujourd'hui dans la caverne où sont enfouis nos milliards. La Bourse, comme l'Arsenal, résume l'histoire de la Prusse pendant ces vingt dernières années : dans cette terre ingrate et sablonneuse du Brandebourg, la prospérité matérielle ne peut être que le résultat de la prospérité militaire; et la Bourse, de même, que l'Arsenal, est destinée aux dépouilles.
L'édifice s'élève derrière le Musée, sur les bords empoisonnés de la Sprée;
c'est encore une construction cyclopéenne, en style de château fort, qui rappelle les burgs des chevaliers pillards le long du Rhin. Écumeurs de fleuve, écumeurs de rançon, c'est tout un ; et il faut que la proie soit mise à l'abri derrière des murs solides. En voyant, par un clair soleil, cette façade toute rouge, on la dirait humide du sang transmué en or sur les champs de bataille. Ainsi, dans les vieilles légendes, l'enfant du meurtrier vient au monde avec une tache sanglante au front.
Au-dessus de la colonnade, un groupe du sculpteur Begas : la Borussia (la Prusse) prenant l'agriculture et le commerce sous sa protection. On dirait un Mercure d'opéra-bouffe donnant sa double bénédiction à Schinderhannes et à Ali-Baba. A l'entrée du vestibule, on a placé la statue colossale de l'empereur Guillaume, costumé, disent les Guides, en législateur. Mais ce n'est pas un rouleau de papier à la main qu'il faudrait à cette Majesté sévère, c'est le fouet avec lequel on chasse les voleurs du Temple.
La Bourse proprement dite se compose de deux vastes salles décorées de fresques, avec des galeries en arcades. Par un mécanisme ingénieux, les portes tournent continuellement sur elles-mêmes, et entraînent dans leur mouvement de rotation ceux qui ne vont pas assez vite. On se croirait emporté sur la roue de la fortune. Une buvette est installée dans chaque salle, et l'on voit les courtiers tenir leur carnet d'une main et un sandwich ou une saucisse de l'autre. Un coup de hausse est toujours suivi d'un coup de dent et d'un coup de vin ; au commencement de l'ère des milliards, les bouchons de Champagne tonnaient pendant toute la Bourse, comme une dernière fusillade contre la France. Ce qui frappe surtout l'étranger, ce sont ces rangées de stalles portant les noms des banquiers qui les occupent : Bleichrœder, Mendelssohn, Meyer-Cohn ; l'édifice a un faux air de temple.
La Bourse s'ouvre à midi précis et se ferme à deux heures. Ce sont, comme à Francfort, à Vienne, les mêmes cris confus, la même ménagerie attendant son repas, les mêmes hurlements et les mêmes contorsions. Mais nulle part l'effort n'est si grand pour happer au passage le morceau de banknote, nulle part la convoitise n'est si féroce, la soif de l'or si brûlante. La passion du gain s'est emparée de la capitale entière comme le diable d'une possédée. Si Asmodée, au lieu de découvrir le toit des maisons, s'amusait un jour à découvrir le crâne épais des Berlinois, il nous montrerait dans tous une combinaison financière, une pensée rapace et vénale. Les princes, les ministres, les hauts fonctionnaires rêvent de concessions, de marchés et d'entreprises où leur part sera grosse; les industriels, les marchands cherchent des falsifications savantes ; les jeunes collégiens se livrent aux enchères des timbres-poste et aux combinaisons de la loterie. Tous, petits et grands, riches et pauvres, cherchent une proie et se lancent à la poursuite de la Chimère,
dans ]a forêt Noire du gain et de la spéculation ; depuis le diplomate qui sait à l'avance l'arrivée de la pluie ou du beau temps, jusqu'au kellner qui vous arrose de ses sauces quand les cours fléchissent, tous font voile vers le jardin des Hespérides, tous vont à la conquête de la toison d'or, ceux-ci sur les galères de l'État, ceux-là dans l'esquif léger des amours mercantiles ; la plupart sur une planche ou sur l'épave d'un récent naufrage; tous enfin se hissent les uns sur les autres pour décrocher la lune et y passer comme à travers un cerceau de cirque, tous essayent de prendre les étoiles; — « les gentilles étoiles , comme dit le poëte, les jolies étoiles qui ressemblent aux ducats d'or » .
Combien errent de la sorte sur les marges du Code, et ont déjà disparu dans le gouffre ! Il en tombe chaque jour. M. Wagener, malgré l'amitié puissante de M. de Bismarck, est tombé ; sont tombés aussi le prince Putbus, Strousberg, Guistrop, et cent autres. M. Wagener, député, conseiller intime, revêtu des dignités les plus hautes, a été exécuté en plein Parlement par M. Lasker. L'affaire du Grand-Central-Poméranien a eu trop de retentissement pour qu'il soit nécessaire d'y revenir. Mais M. Wagener n'a pas perdu l'amitié de M. de Bismarck pour si peu; il est resté l'homme de confiance du chancelier; il est vrai que c'est M. Wagener qui a élaboré la loi d'expulsion contre les jésuites. N'a-t-on pas aussi accusé l'ex-ambassadeur allemand à Paris, M. d'Arnim, d'avoir fait insérer, dans un but de spéculation financière, la fameuse note relative à sa retraite ?
Dans une brochure publiée par un ancien landrath, M. Diest-Haber, sous le titre caractéristique de Plutocratie et Socialisme (Geld macht und socialismus), on trouve des révélations édifiantes sur l'intégrité de quelques ministres et hauts fonctionnaires morts dans la période de 1858 à 1864. M. Diest- Haber nous apprend que trois ministres se livraient à des manœuvres fort peu délicates. Ils étaient associés à des banques, à des entreprises particulières; ils faisaient au besoin suspendre les enquêtes de la justice contre des parents ou des amis soupçonnés de malversation. M. Diest-Haber n'avance pas un fait sans produire les pièces à l'appui. Deux journaux ont eu seuls le courage de reproduire quelques-unes de ces révélations accablantes; la presse officieuse a « imité de Conrart le silence prudent ».
Le célèbre banquier Guistrop a été sauvé une première fois par ordre de l'empereur, qui lui a fait avancer trois millions par la Banque de Prusse. La statistique judiciaire indiquait, en 1871, dix-huit employés de l'État sous les verrous pour fraudes, détournements ou vols. En deux ans, ce chiffre a triplé, et que de fonctionnaires infidèles ont échappé à la justice en se déchargeant un coup de revolver dans la cervelle! Déjà du temps de Vespasien, l'argent n'avait pas d'odeur ; mais il n'en eut jamais moins qu'en Prusse, où
les âmes, dépouillées de tout sentiment religieux, sont essentiellement matérielles et vénales. Le président de la Chambre des députés lui-même, M. Bennigsen, ancien homme d'État, Hanovrien rallié, n'a pas échappé aux allusions les plus transparentes. L'an dernier, la Tribune et la Gazette du peuple l'attaquaient très-vivement '-.
L'armée aussi a été atteinte. Au mois de décembre 1873, on arrêta un aide de camp d'un petit prince allemand. Cet aide de camp, qu'on avait oublié de doter après la campagne, avait voulu se doter lui-même. Il avait falsifié la signature de son maître, et pris quelque chose comme 300,000 thalers dans les caisses de l'État. Son Altesse, peu sérénissime ce jour-là, vint à Berlin réclamer ses beaux thalers, mais on l'invita à courir après.
L'exemple est parti de haut : la force primant partout le droit; tant de trônes confisqués, de couronnes escamotées, sans souci de la justice ; tant de provinces formant la part du lion ; ce bouleversement complet des principes de morale les plus vulgaires ; ces traités déchirés comme de faux billets ; cette politique de ruse et de grands chemins devaient fatalement trouver des imitateurs chez un peuple enclin par nature à la rapine.
Ces cinq milliards, qui sont tombés dans le casque de M. de Bismarck comme une dernicro ponte de la Poule aux œufs d'or sous le fer meurtrier, ont fait perdre la tramontane à toutes les têtes allemandes. On crut à Berlin au retour des temps mythologiques, on s'imagina que la Sprée, nouveau Pactole, allait rouler des paillettes d'or, et que chacun n'aurait qu'à se baisser pour s'enrichir. Cette hallucination dura une année. On créa mille entreprises; des sociétés sortirent de terre comme des champignons après la pluie; on mit tout en actions, boucheries, brasseries, épiceries, rues, canaux, routes; les maisons se vendaient à la Bourse, et, en deux heures, changeaient cinq ou six fois de propriétaires. En huit mois, le prix des immeubles fut doublé. Une maison à cinq étages se vendait un million. Les logements étaient cotés comme des valeurs de spéculation. Cinquante, soixante personnes se disputaient quelquefois une mansarde. On comptait en 1872 cinquantecinq à soixante-cinq habitants par maison (les maisons de Berlin n'ont d'ordinaire que trois ou quatre étages), c'est-à-dire dix personnes par chambre. Les maçons amassaient des fortunes, travaillaient dix heures, sablaient le
i. « De grands maux sont nés de la victoire, écrivait en 1872 le célèbre romancier Gustave Freytag ; l'honneur, la loyauté de la capitale souffrent cruellement. Tous sont pris de cette passion insensée du gain, de cette soif de l'or; tous en souffrent : princes, généraux, hommes de la cour, hauts fonctionnaires ; tous jouent un jeu effréné, tous caplent la confiance des petits capitalistes, tous abusent de leur position pour arriver à une rapide fortune. C'est un incendie. Les âmes s'affaissent. A la vue de celte corruption, il est permis de douter de l'avenir. »
Le comte d'Arnim.
Champagne dans des verres à bière, et se rendaient du chantier au restaurant en voiture. Un simple porteur de plâtre ou de briques gagnait cinq thalers par jour, 18 fr.75 c. De petits commis de banque, sans place et sans souliers aujourd'hui, paradaient en gants blancs aux premières loges des théâtres et se payaient le luxe d'une danseuse italienne. L'argent était en rut, ilsortait de toutes ses cachettes ; il se précipitait au-devant de l'or français pour se
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féconder à son contact et produire une merveilleuse descendance de 50, 60 et 80 pour cent. Au bruit lointain des wagons bondés d'or, portant l'estampille de la Banque de France, le sol frémissait et s'entr'ouvrait comme dans une féerie, et il en sortait des brasseries semblables à des palais ; des restaurants plus grandioses que des cathédrales; des jardins enchantés où le parfum des fleurs et les sons de la musique se confondaient, l'hiver, dans l'atmosphère tiède et voluptueuse de vastes serres, et, l'été, au bord de cascades et de jets d'eau rafraîchissants.
Il fallait des lieux de divertissement et de plaisir à ce peuple qui criait comme Rome après la conquête des provinces : Panem et circenses ! On construisit la Kaiser g aller ie avec ses dorures excentriques ; on créa le grand établissement, — l'unique au monde, — de la Flora, près de Charlottembourg, avec des salles à manger pour deux mille personnes, et une salle de bal qui s'ouvrait sur une serre peuplée de palmiers, d'arbres odorants et de bosquets de roses. Les sociétés d'actionnaires se disputaient à coups de millions les châteaux féodaux des environs de Berlin, pour les transformer en brasseries d'été, avec théâtre en plein vent, lacs et petits bateaux, montagnes artificielles, laiterie suisse, jeux de toute sorte. Mais cette vision des Mille et une Nuits n'a pas duré une année. Les temples des plaisirs et des grâces sont en ce moment en faillite, et les huissiers ont saisi le carquois de Gupidon.
L'Allemagne entière, « cette nation de penseurs, » comme l'appellent ses philosophes, s'est laissé prendre à ce mirage trompeur. Les habiles se sont servis des milliards comme de miroirs aux alouettes. Cinq, dix affaires se montaient en une seule journée ; dès que les. actions étaient souscrites, les administrateurs disparaissaient, et la caisse montrait son double fond. On échappait au contrôle en intéressant les gardiens de la loi. Enfin, on en vint à se demander s'il était prudent d'aller à la Bourse sans avoir un revolver dans sa poche. Des rixes éclataient à tout instant. On se colletait comme des garçons bras-» seurs. « Jamais, disait la Tribune du 1er août 1872, la liquidation n'a été aussi calme que cette fois-ci. Pas un soufflet n'a été échangé en pleine Bourse. Le syndicat n'a pas eu à intervenir pour cause d'injures. Le tableau noir qui, à la fin de chaque mois, contient le nom d'au moins un délinquant condamné à l'expulsion, est resté vide. »
Le chantage était à son épanouissement. Les gens honorables qui avaient le malheur de franchir le seuil de la Bourse recevaient le lendemain des lettres anonymes dans lesquelles on les menaçait de révéler certaines histoires de jeunesse ou des affaires concernant leur famille. Les chevaliers d'industrie avaient aussi recours aux annonces, renfermant des allusions que la victime pouvait seule comprendre. Parfois le but de ces lettres était simplement d'inquiéter un ennemi ou d'écarter un concurrent.
Au mois de mars 1872, on comptait à Berlin 688 sociétés par actions et en commandite; à la fin de 1872, il y en avait à peu près 850. Dans ce chiffre, les sociétés de construction figurent dans la proportion de 1 sur 10. La guerre avait arrêté toutes les sources de prospérité de l'Allemagne. Quand le fleuve des milliards coula, il y eut, comme après la crue du Nil, un véritable printemps industriel ; mais la floraison trop hâtive n'a pas porté de fruits ; plantes et arbustes ont séché sur pied. Jetez un coup d'œil sur la cote de la Bourse. Qu'y voyez-vous à la colonne du dividende ? Des zéros qni ouvrent une bouche affamée.
« Les titres de plus de deux cents entreprises, écrivait en janvier dernier le Volkszeitung, ne sont plus cotés que nominalement. La classe moyenne, celle qui forme le noyau de l'industrie honnête et laborieuse, s'est particulièrement laissé duper par les spéculations d'aventure. Dure leçon, qui peut cependant avoir de bons résultats. L'expérience montrera à tous que le travail seul augmente la fortune particulière et nationale, et que les milliards attrapés dans un coup de filet ne sont propres qu'à produire l'oisiveté, à encourager le vol, à créer des besoins factices entraînant à la ruine. » La Gazette de Voss, poussant le même cri d'alarme, dit que l'année 1873 commence mal pour la situation économique du pays et que « l'Allemagne semble engagée dans une voie qui la conduit à la débâcle et à la ruine générale. »
Le gouverneur de la Banque prussienne constatait, dans un rapport publié le 1er janvier 1873, que les lanceurs d'affaires ont extorqué en deux ans plusieurs millions de thalers au public crédule. Si la France a payé chèrement sa défaite, l'Allemagne paye aujourd'hui cruellement sa gloire. La paix lui coûte plus que la guerre. M. le député Schorlemer-Ast disait dernièrement au Reichstag, lors de la discussion de la loi sur le landsturm : « Les charges financières de l'empire deviennent, par ce système d'armement à outrance, écrasantes pour tout le monde ; les milliards que nous avons reçus sont déjà convertis en forteresses, en vaisseaux, en fusils Mauser et en canons ; le budget militaire est augmenté cette année de 49 millions de marcs : ce budget est le tonneau des Danaïcles : nous y jetons toutes nos ressources, toutes nos réserves, toutes nos économies, et jamais nous ne parviendrons à le remplir. Et c'est ainsi que le pays s'appauvrit. Montecuculli a posé les principes de la guerre : de l'argent, encore de l'argent, toujours de l'argent. C'est ce que l'on nous demande, au risque d'épuiser en peu de temps toutes nos forces vitales.»
L'empire, c'est le déficit. On a réussi jusqu'ici à équilibrer le budget au moyen des reliquats de l'indemnité de guerre et des contributions matriculaires des États incorporés. Mais la rançon se mange, et il est difficile et dangereux d'augmenter les impositions des petits Etats. M. de Bismarck, qui ne saurait faire payer trop cher le bonheur d'appartenir « au puissant empire»,
y songe cependant. Il est question de doubler les droits sur la bière et de frapper le tabac d'un impôt. Mais le jour où l'Allemand du Sud devra modérer sa soif, et où il ne verra plus la Prusse à travers les bleuâtres fumées de sa pipe, Berlin perdra tout prestige à ses yeux. Cette situation anormale est pleine de dangers. Les contributions matriculaires pour 1875 ont été portées à 93 millions de marcs, chiffre qui dépasse de 26 millions la somme de l'an-
Types berlinois. — La marchande de canards.
née pi'écédente. Le gouvernement éminemment moral de Guillaume Ier demande encore des ressources à la loterie. Celle-ci produit cinq à six millions de bénéfices nets.
— Ces loteries, disait un jour un pasteur au roi, sont d'un bien mauvais exemple.
— Vous vous trompez, répondit Guillaume, elles sont instituées pour punir dès cette terre la cupidité de mon peuple. Le gros lot ne sort jamais.
Le moment n'est cependant guère propice pour créer de nouveaux impôts. Le commerce languit, l'industrie traverse une crise dont il est impossible de prévoir la fin. Les plaintes s'élèvent de toutes parts.
En 1872, l'importation a été de 1,087,400,000 thalers, tandis que l'expor-
tation n'a été que de 773,500,000 thalers; eh 1873, nouvelle diminution : l'importation a été de 1 milliard 251 millions de thalers et l'exportation de 767,200,000 thalers. En deux ans seulement, l'Allemagne a payé à l'industrie et au commerce étrangers 797,300,000 thalers, soit 2 milliards 990 millions de francs. On réduit partout le salaire de l'ouvrier. L'industrie des canons elle-même est en souffrance. M. Krupp, « le roi du fer, » a annoncé à son peuple de forgerons qu'il abaissait la paye de dix pour cent, et que le premier qui regimberait serait expulsé de ses États. La plupart des grandes industries qui se sont fondées à Berlin depuis la guerre font leurs préparatifs
Types berlinois. — Le marchand de gibier.
de départ : elles retournent en province, où la vie est moins chère et où l'ouvrier a moins d'occasions de dépense. L'abaissement de la main-d'œuvre, voilà le seul moyen de salut. M. Camphausen, ministre des finances, a longuement étudié la question dans son dernier exposé financier, où il regrettait d'une façon si touchante l'exportation de ces « belles pièces d'or» du nouvel empire, prenant toutes le chemin des poches de la France et de l'Angleterre. « Il faut absolument, a dit M. Camphausen, que l'Allemagne produise à meilleur marché, si elle ne veut plus être tributaire de l'étranger; il faut que nous devenions plus économes et plus laborieux ; mais avant tout, il importe de régler la question des salaires. Nous demanderons plus de travail à l'ouvrier, et nous le payerons moins. »
Quel beau thème pour les déclamations socialistes ! Comme ces paroles
qui viennent d'être prononcées au Reichstag seront exploitées avec succès dans les réunions publiques de cet hiver! Les grèves n'étant possibles que lorsque les demandes dépassent les offres, Berlin assistera sans doute de nouveau, comme en 1872, aune immense émigration ouvrière.
Les sociétés allemandes de navigation s'en féliciteront, car elles aussi traversent une crise des plus dures. Le Lloyd a vu s'établir une ligne concurrente, et a dû. abaisser le prix du passage de Hambourg et Brème en Amérique, à 30 thalers. Ses actions, à 169 thàlers en 1872, sont descendues aujourd'hui à 60 thalers. Les actions du Lloyd de la Baltique ont été plus fortement atteintes; elles sont à 17 thalers. Les paquebots qui partent d'Allemagne ne trouvent pas de fret, tandis que ceux qui arrivent sont bondés de marchandises.
En sortant de la nouvelle Bourse, j'ai voulu voir où était l'ancienne. Je me suis perdu dans un dédale de petites rues sombres et étroites, et j'ai fini par découvrir, -blottis derrière le « Dôme », les restes d'un modeste édifice, vieille et laide chrysalide de pierre d'où est sortie, déployant ses ailes de vampire au soleil des milliards, la Bourse actuelle. Dans cette pauvre rue maintenant déserte, le banquier Piebsch, ami intime du ministre Rolher, habitait un appartement dont un cordonnier ne voudrait pas aujourd'hui. A travers les vitres d'un rez-de-chaussée, on apercevait vaguement le vieux Mendelssohn, fondateur de la maison, penché sur son grand-livre, grave et recueilli comme un patriarche lisant l'Ancien Testament. Le nom de M. Bleichrœder, actuellement le premier banquier de Berlin, était presque inconnu. Les jeux de Bourse étaient dans l'enfance de l'art. On ignorait la signification de ces accouplements étranges; Minerva-Verein, Pluto-Bergwerkgesellschaft , Borussia-Bergwerkgesellschaft , For tuna- Action- Baugesellschaft, etc., etc. On ne connaissait pas non plus ces sociétés pour l'achat de terrains qui n'existent pas, pour le percement de rues déjà percées, pour l'exploitation de mines de bitume dans les sables du Brandebourg. Ah ! c'était un heureux temps; les vieillards en parlent avec une émotion attendrissante en frappant sur leur gousset vide. Berlin était alors une ville sans prétention, aimée de la jeunesse universitaire, qui y vivait à meilleur compte qu'à Iéna et à Tubingue. Peu de soldats dans les rues, mais beaucoup de figures gaies et réjouies, sur lesquelles se lisait le contentement du cœur et non les fluctuations de la Bourse. Le peuple s'en allait la chanson aux lèvres; le communisme, le socialisme, étaient de l'hébreu pour les masses, et la haine et la convoitise ne brillaient point dans le regard du prolétaire. 11 n'était pas réduit à se blottir au fond des caves, comme un animal avec sa nichée ; père de famille, il n'était pas de la chair à canon, et ses filles de la chair à plaisir.
Après la pluie d'or, Danaé est restée jeune et belle, et son corps éblouissant trône encore sur les draperies du Titien; après la pluie des milliards, Dorothée s'est relevée épuisée et vieillie, et plus pauvre que lorsqu'elle allait, en robe de toile et en gros sabots, cueillir les glands sous les chênes où Hermann lui donnait rendez-vous.
Ti'pes berlinois. — Le marchand d'habits.
L'Université.
L'Université de Berlin est apparue la dernière dans le monde scientifique allemand. Elle est de création moderne, comme le Musée et l'Opéra. Frédéric-Guillaume, son fondateur, vit qu'on en pourrait tirer des soldats, et il en décréta la construction comme on décrète celle d'une caserne. Inaugurée en 1810, au milieu des abaissements et des détresses delà patrie, elle exerça aussitôt une immense influence morale et politique. Les baïonnettes françaises n'intimidèrent pas les hommes qui s'étaient donné pour mission de sauver l'Allemagne, en faisant appel à la jeunesse. La chaire des professeurs se changea en tribune. Le philosophe Fichte paraphrasa dans ses Discours à la nation allemande les chants de Kœrner : « Le Dieu juste est avec nous; hurrah ! frères, sus à l'ennemi ! Hurrah ! affranchissons le Rhin, notre père. Hur-
^ft^^r.-
Types berlinois. — Le marchand d'oiseaux.
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rah! vengeons notre mère, l'Allemagne ! » Tous ces philosophes, ces savants, réveillaient la jeunesse, la poussaient à l'action, soufflaient l'enthousiasme dans les cœurs, prêchaient la croisade de la délivrance. Ils formèrent dans le temple de la science ces volontaires déterminés qui, se plaçant au premier rang des batailles, entraînaient les vieux soldats par leur exemple. Il y a quelque chose de grandiose et de sublime dans cet élan de la jeunesse allemande en 1813. La parole de quelques professeurs créa une armée plus disciplinée et plus résolue que celle qui venait des champs de manœuvre.
L'Université de Berlin a conservé son caractère d'enseignement national et guerrier. On y prépare les conquêtes morales qui précèdent ou qui suivent les conquêtes matérielles. Les leçons d'histoire, de philosophie, proclament la supériorité de l'Allemagne, entretiennent dans les cœurs une patriotique émotion, font vibrer les grandes cordes. On intéresse avant tout la jeunesse
à la chose publique, on l'instruit de ses devoirs envers l'Etat. Dans ce sanctuaire d'étude et de science, l'État est placé sur l'autel, et on apprend, sinon à l'adorer, du moins à le respecter. C'est une image sainte ; le culte de l'État fait ouvertement concurrence au culte de Dieu. Groupés aux pieds de l'idole, parmi les grands-prêtres les plus illustres, on voit M. Mommsen, M. Virchow, M. Buchner, M. Gneist, M. Dubois-Reymond, le savant helléniste Gurtius, le fameux égyptologue Lepsius, l'historien Duncker, le professeur de physique Helmholtz.
M. Mommsen s'est fait depuis la guerre le grand falsificateur de l'histoire au profit de la propagande prussienne. Il est l'ancien collaborateur de Napoléon III. Il figurait, avec beaucoup d'autres de ses compatriotes, sur la liste civile, pour un traitement de 10,000 francs. Dans la crainte, sans doute, que les petits papiers des Tuileries ne vinssent à être publiés, il prit, en 1870, l'initiative d'une pétition pour demander au roi Guillaume, qui assiégeait Paris, « le bombardement immédiat et sans pitié de la capitale de la corruption universelle, de la Babylone moderne ». La paix se fit, Paris était resté debout, Paris avait encore de l'argent dans ses caisses. M. Mommsen n'y tint plus : jaloux de ceux qui étaient revenus avec des dotations ou des pendules, il voulut avoir sa part de rançon : il n'avait pas demandé pour le roi de Prusse, à la face du monde, le bombardement de Paris. M. Mommsen prit donc sa plus belle plume, et écrivit à un savant français, que nous pourrions nommer, pour lui demander si l'Académie des inscriptions ne pourrait pas lui continuer son traitement de 10,000 francs. Comme la réponse se faisait attendre, M. Mommsen publia un long article, sous le titre : Après la guerre, dans lequel il exhortait les savants allemands et étrangers à la concorde et à l'oubli des haines internationales. «11 faut pardonner aux Français, s'écriait-il, ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient : c'est un peuple de crétins! »
Dans les faubourgs de Berlin.
Mais M. X... ne répondant toujours pas, M. Mommsen lâcha alors uno nouvelle bordée contre la France, dans une brochure destinée à « prouver » que « l'Alsace et la Lorraine sont des pays complètement allemands ».
M. Mommsen, comme M. de Moltke, est d'origine danoise. Il est maigre, bilieux; son débit est désagréable et sec : il ne parle pas, il mord.
M. Virchow, qu'on appelle le « savant aux trichines », parce qu'il a naguère jeté l'alarme dans la charcuterie allemande, occupe la chaire de physiologie. Si M. Virchow, dont on a traduit quelques ouvrages en français, nie l'existence de Dieu, il nie aussi celle du diable. Il semble même qu'il ait des griefs personnels contre l'enfer : car, pour en bien démontrer l'absurdité, il donne sur ce sujet brûlant des conférences « à l'usage des deux sexes », « — Il faut être un pasteur de Mecklembourg, disait-il dernièrement, pour croire encore au prince des ténèbres. » M Virchow en veut également à Louise Lateau, la stigmatisée. Au Congrès des physiologistes tenu en 1874, à Breslau, il a traité de folle cette voyante. Les catholiques ont organisé une
Types berlinois. — Poissarde.
souscription pour payer le voyage du professeur jusqu'à Bois-d'Haine; mais M. Yirchow a refusé de se déranger. Ses doctrines le rattachent au parti démocratique. Les « perruques » s'opposèrent longtemps à sa réception à l'Académie de Berlin. Avant d'avoir été touché par les effets de la grâce sur le chemin de Damas, il disait aux révolutionnaires de i848 : « Je connais une famille dont le grand-père a eu un ramollissement du cerveau; le fils a un endurcissement du cerveau ; le petit-fils n'a pas de cerveau. » Guillaume Ior a prouvé depuis lors qu'il en avait cependant un peu, car il a tout oublié, — et M. Yirchow aussi.
A côté du démocrate apprivoisé s'agite la personnalité banale de M. Louis Buchner, auteur d'un livre connu en français sous le titre de Force et Matière.
M. Buchner s'est accroché aux basques de Vogt, Moleschott, Darwin, et en grimpant sur les épaules de ses devanciers, il a donné la meilleure preuve de son système, d'après lequel l'homme remonte au singe. M. Buchner, qui vise également à la popularité, et cherche à dissiper les épais brouillards de l'ignorance, fait des conférences spécialement réservées aux hommes, où l'on entre comme dans les cabinets secrets des musées d'anatomie.
M. Rodolphe Gneist, professeur de droit, auteur de YHistoire de la Constitution anglaise, après avoir été, en 1864, l'adversaire acharné du gouvernement prussien, a trouvé le soleil de Sadowa si beau qu'il est subitement tombé à genoux. Avant cette conversion miraculeuse, M. Gneist regrettait le moulin de Sans-Souci, rappelant le bon temps où Berlin avait des juges ; il accusait la magistrature prussienne de servilisme et de vénalité. Aujourd'hui, M. Gneist est député, et il vote avec enthousiasme les fonds secrets destinés aux areptiles», c'est-à-dire aux journaux qui défendent la politique du chancelier. M. Gneist est, de plus, conseiller municipal : il est à la tête du parti des « Vieux » ou des brahmines, et dernièrement, dans la grande salle de l'hôtel de ville, il s'est attiré de la part du chef du parti des « Jeunes » ou de la Montagne, les épithètes d' « homme fossile » et de « mastodonte » . Les Jeunes de la Montagne sont des communards en herbe.
M. Dubois-Reymond, qui s'excuse devant ses élèves de porter un nom français, s'est fait une spécialité de la haine de l'Allemagne contre la France. C'est lui qui, depuis dix ans, a dirigé la meute et qui préside auj ourd'hui à la curée. Il insultait la France dans son triomphe; il piétine sur son cadavre. Ses anathèmes ont fait ses succès. Il a une grande insolence d'expressions. Sa parole est une fronde. Il voudrait, comme Néron, que le peuple français n'eût qu'une tête, pour qu'il fût plus facile à M. de Bismarck de l'abattre. Ses auditeurs eux-mêmes l'ont surnommé le « mangeur de Français », der Franzosen Fresser.
Si M. Dubois-Reymond ne fait souvent aucune différence entre un Français et un Peau-Rouge, il reconnaît cependant à la langue de Racine et de Voltaire des qualités que n'a point la langue de Gœthe et de Schiller. Il a prononcé l'an dernier un discours fort éloquent pour réclamer la création d'une Académie de langue allemande, chargée comme l'Académie française de fixer les règles du style, de veiller à la pureté des expressions, et d'écarter tous ces mots étrangers qui sont des scories. « L'honneur rendu au mérite littéraire par l'admission à l'Académie, disait-il, excitera une noble émulation parmi les écrivains, et, peu à peu, à l'indifférence coupable pour la forme, au dédain barbare que nous avons pour quiconque se donne la peine de bien écrire, succéderaient la recherche de la perfection et le sentiment de la dignité de notre langue. »
L'Académie rêvée par M. Dubois-Reymond reste encore à fonder; en attendant, ses conseils sur l'épuration de la langue ont été suivis avec une patriotique ardeur. Tous les mots français qui servent en allemand aux commandements militaires et à la désignation des choses de guerre, comme : March, Kanon, Redoute, Artillerie, Fusil, Étape, ont été remplacés dans les publications récentes par le vrai terme allemand. M. Stéphan, directeur des postes, a également banni de son administration tous les mots étrangers. Il est maintenant défendu de mettre sur les enveloppes de lettres : Post restante, il faut écrire : Lagernde Post; on ne dit plus recommandirt, mais eingeschrieben.
On ne se figure pas la quantité d'expressions françaises qui ont cours en Allemagne. Le premier étage d'une maison s'appelle das bel-étage; le rez-dechaussée, das parterre ; un cadeau en argent, die douceur; un magasin de comestibles, Delicatessen-Hundlung ; un honnête homme, ein solider Mann; on dit aussi das is fatal pour : il est fâcheux, etc. *. C'est aux colons français que l'Allemagne doit ces singuliers accouplements. Moabit, au nord-est de Berlin, est un village fondé par des proscrits de l'édit de Nantes. Au commencement de ce siècle, ils formaient encore le cinquième de la population berlinoise. Ils ont conservé dans la capitale leur église, leurs écoles et leur collège, et ils parlent un français invraisemblable, émaillé de germanisme et de locutions du dix-septième siècle. La plupart portent des noms surannés, comme l'OEillet-de-Mars, l'Arronge, l'Allinge, l'Heureux.
M. Dubois-Reymond est lui-même le descendant d'une ancienne famille française, fixée d'abord dans le principauté prussienne de Neufchâtel. M. Michelet, professeur à l'Université, qui célébrait l'an dernier le cinquantième anniversaire de son doctorat, est aussi d'origine française. C'est le dernier représentant de l'hégélianisme en Allemagne. Ancillon, qui fut professeur à l'Académie de Berlin, était le fils d'un pasteur de Metz; il devint premier conseiller de l'instruction publique, premier conseiller des affaires étrangères, et exerça une influence prépondérante dans le cabinet. M. de Savigny fut professeur de droit; il remplit de 1842 à 1848 les fonctions de ministre de la justice. Le poëte Chamisso, le romancier Fouqué, le baron de Reumont, Clément Brentano, le chef de l'école romantique, le comte Brassier de Saint-Simon, le comte Renard, le premier des sportsmen allemands, et quantité d'autres célébrités littéraires et politiques, sont de souche française. Mais, fils ingrats d'une mère ingrate, ils ne se souviennent du doux
i. Déjà dans les Niebulungen on trouve aventiure, cheminate, chovertiure (couverture), mord (mort), etc. Les Hohenstauffen avaient appelé à leur cour des poètes provençaux, et les Minnesingers avaient appris d'eux la langue d'oc.
ciel de France que pour le maudire. Ils ont contre nous la haine du néophyte et du sectaire. Lorsque Guillaume Ier rentra à Berlin avec la pourpre et la couronne de Barberousse, la colonie franco-allemande voulait lui voter une adresse spéciale d'obéissance et de fidélité. Les journaux prussiens firent comprendre à nos anciens compatriotes que cet excès de zèle était superflu.
Ce n'est pas dans une capitale comme Berlin, où l'étudiant est perdu comme un grain de sable dans la mer, qu'il faut venir étudier la république académique, s'initier à ses mœurs encore si originales et si curieuses, et consulter les pages de son histoire. Les étudiants berlinois n'ont jamais chanté en heurtant leurs verres ce refrain que les échos de Leipzig, d'Iéna, de Tubingue, de Heidelberg et de Munich sont habitués à répéter :
« — Trinquez ! Yive le prince régnant ! Hurrah hoch ! Il a promis de sauvegarder le vieux droit, et nous promettons de l'aimer loyalement. L'étudiant est libre ! Hurrah hoch ! »
Chaque année les étudiants de Berlin célèbrent eur Kriegs-Commers1 en souvenir de leurs compagnons morts pendant la dernière guerre. M. de Moltke n'a jamais manqué jusqu'ici d'assister à ces réunions belliqueuses où la jeunesse allemande s'épuise en toasts à l'empereur, au prince royal, à M. de Bismarck. L'année dernière le feld-maréchal, rompant ses habitudes de silence, répondit à l'étudiant qui avait bu à sa santé :
« — Je vous remercie, messieurs, du vivat que vous avez fait entendre en mon honneur et de la part que vous voulez bien m'attribuer dans le succès des armes allemandes. Il est facile d'entreprendre une campagne quand on peut espérer la victoire. Cette victoire, l'Allemagne la doit à sa brave armée, à sa jeunesse patriote et dévouée dont je vois ici les représentants, à cette jeunesse qui a montré un courage viril dans des combats sanglants, qui a trempé sa force dans les luttes ardentes. Vous avez, messieurs, une longue carrière devant vous; la patrie compte sur votre appui, soit qu'elle ait encore à soutenir des combats, soit qu'elle doive jouir des biens acquis et les consolider par un travail pacifique. Je bois à la jeunesse allemande : elle est l'espoir, la confiance et l'orgueil du pays. »
Jadis, l'Université de Berlin était célèbre. La vie était facile, les logements nombreux et à bon marché. Les étudiants affluaient. Mais depuis que
i. On appelle de ce nom les gueuletons académiques qui ont lieu dans certaines brasseries, à huis clos, à toutes les occasions solennelles. On boit de la bière à en rester ivre pendant trois jours, on fume comme des volcans, on mange de la viande fumée, on chante des chansons plus licencieuses que patriotiques, et, dans les discours, on ne manque pas de pourfendre « l'ennemi héréditaire ». Voilà, en trois mots, un Commers d'étudiants.
Types berlinois. — Pompiers dans un incendie.
la « capitale de l'intelligence » s'est changée en capitale de la guerre et des milliards, les fils des Muses s'en sont allés vers les montagnes vertes de la Thuringe et sous les grands bois du Palatinat; là les sources de la science jaillissent encore fraîches et pures, le titre de studiosus est un titre d'honneur, et l'étudiant est non -seulement libre, il est roi '.
1. L'université de Berlin compte 178 professeurs, dont le traitement varie entre 1,500 et 10,000 francs. Le programme des études comprend 335 cours, dont 44 de philosophie, de philologie ou de littérature, 83 de sciences, 37 de théologie, 61 de droit et 110 cours de médecine. Le nombre des étudiants est d'un millier environ ; il était de 1,500 avant la guerre.
Lrv. 36.
Les écoles.
Nous sommes malheureusement habitués en France à nous payer de mots. Une phrase sonore et bien tournée est sûre de faire son chemin; elle passe à l'état d'axiome, et chacun se sert de cette pièce fausse comme d'une monnaie courante. Ainsi il a suffi qu'un doctrinaire nous dise un jour : « Nos véritables vainqueurs sont les maîtres d'école prussiens, » pour que nous ayons tous approuvé en chœur, avec autant de discernement que le gendarme de Nadaud. Nous avons même été plus loin : nous avons déclamé contre notre système d'éducation, et nous en sommes venus à nous persuader qu'un régime scolaire à la prussienne est seul capable de régénérer la nation.
Ceux qui pensent ainsi ont pour excuse, il est vrai, de n'avoir jamais franchi le seuil d'une école des bords de la Sprée. Un Allemand, M. Karl Vogt, touché de tant d'ignorance, a cependant cherché à nous éclairer, et voici le tableau de l'instruction publique en Prusse qu'il traçait l'an dernier :
« Quoi! on prétend que c'est le maître d'école qui a remporté la victoire de Sadowa, et le professeur celle de Sedan! Mais quand on va au fond des choses, on voit bientôt que les établissements d'instruction de la Prusse sont bien loin d'approcher, je ne dirai pas de ceux de la Saxe et du Wurtemberg, mais do ceux de Bade et de ceux de la Hesse. Tous ces pays sont supérieurs à « l'État de l'intelligence » par leurs écoles primaires, leurs gymnases, leurs écoles réelles, leurs établissements techniques et leurs universités. La Prusse est, de toute l'Allemagne, le pays gui compte le plus d'habitants incapables de lire et d'écrire. Les séminaires prussiens (protestants) sont des
modèles d'écoles d'abrutissement, grâce à leur mélange de discipline piétiste et militaire. Le sac de voyage que le jeune Prussien reçoit pour sa course à travers la vie est à peu près vide, comparé à celui du jeune Saxon. En fait d'universités, Leipzig a dépassé de beaucoup Berlin; Munich ne le cède en rien à la ville impériale, et Gœttingue, autrefois rivale de Munich, est atteinte d'une phthisie incurable depuis qu'elle est st>us le casque prussien. »
Cette peinture peu flatteuse prouve une fois de plus qu'on n'est jamais mieux trahi que par les siens. Toutefois, elle a le mérite d'être fidèle. Ce qui tient l'école prussienne dans une infériorité notable vis-à-vis des autres écoles allemandes, c'est le manque, la disette d'instituteurs. Le ministre redouble en vain d'efforts, la jeunesse se détourne également du professorat et du sacerdoce. Qu'en résulte-t-il? On est obligé de fabriquer des instituteurs à la vapeur, comme on fabrique chez nous les bacheliers; on leur donne un vernis qui ne tarde pas à s'écailler. On envoie enseigner la jeunesse ceux qui sortent à peine de l'adolescence.
Avec leurs piles de livres, leur étalage de systèmes, les Allemands nous ont toujours' jeté de la poudre aux yeux. En les voyant accumuler traités sur traités, nous en avons conclu qu'ils sont les premiers éducateurs du monde, car ils ont au moins autant écrit sur l'art d'élever les enfants que sur l'art de tuer les hommes.
L'instituteur allemand est peut-être plus érudit que l'instituteur français ; il sait plus de textes, il connaît plus de sources, mais la moyenne de ses élèves n'est pas supérieure à celle de nos écoles. Le jeune Allemand est toutefois plus studieux que le jeune Français, et cela se comprend : il saisit moins vite. 11 est acharné au travail : aucune difficulté ne lasse sa patience. Aussi rencontre-t-on des écoliers sans le plus léger duvet qui ont déjà l'apparence d'hommes mûrs. A douze ans, ils ont arrêté le plan de leur vie, et il est rare qu'ils ne le remplissent pas exactement. Ils se disent : « A dix-huit ans, j'aurai fini mes études de gymnase, j'entrerai à l'université, où je resterai trois ans; j'en sortirai avec le titre de docteur en médecine ou de docteur en droit, je m'établirai; à vingt-cinq ans, je serai marié, et à quarante grand-père. » Ce peuple a une qualité essentielle : il calcule tout à l'avance, il prévoit.
Les enfants sont de petits hommes; ils n'ont rien de notre gaieté enfantine, bruyante, tapageuse; on les dirait déjà accablés sous le poids des soucis de l'avenir. Ils raisonnent comme au théâtre et sont tout préparés pour le monde. Cela tient sans doute à la liberté dont ils jouissent. En Allemagne, les internats sont inconnus. Les parents qui envoient leurs enfants au chef-lieu les mettent en pension dans une famille ou en garni dans une mai-
Au Thiergarten, à Berlin.
son de confiance. Les autorités scolaires ne s'en inquiètent pas. Chez nous, il faut des formalités, il faut un correspondant; ici, rien de tout cela. Les jeunes gens font de la sorte de bonne heure l'apprentissage de la vie, et je dois convenir qu'ils abusent rarement de la confiance qu'on leur témoigne. Ils sont sages; ils ne s'accordent de plaisir que le soir, en allant à la brasserie, jet le dimanche, en allant à la promenade. Ce n'est pas de la vertu; ces habitudes calmes sont dans la nature apathique et lourde de l'Allemand.
Une pompe dans les rues de Berlin.
Si cette race avait le tempérament plus fougueux, plus remuant, l'enseignement, tel qu'il se donne dans les écoles primaires prussiennes, serait impossible. Les instituteurs de village, par exemple, montrent aux élèves, au commencement de la leçon, le portrait de l'empereur, et leur demandent :
— Qui est-ce?
Ils doivent répondre en s'inclinant :
— C'est Sa Majesté l'empereur !
— Que lui devons-nous? reprend l'instituteur d'un ton grave et convaincu.
— Nouslui devons obéissance, fidélité et respect; nous lui devons tout ce que nous avons et tout ce que nous possédons.
Au bout de quinze jours de cet exercice, que ferait le Français « né malin » ?
Jusqu'ici le clergé gênait quelque peu le gouvernement dans l'application de son nouveau catéchisme; c'est pour l'obligera se retirer de l'école que le Reichstag a voté, l'an passé, la loi sur l'inspection scolaire.
L'État, qui règne désormais seul en maître, peut former, au gré de César, des esclaves ou des soldats.
Tout converge, dans l'enseignement, vers ce but unique : la soumission aveugle, absolue au pouvoir. On ne parle presque jamais de Dieu, de crainte qu'il ne porte ombrage à l'empereur. En étudiant de près ce système d'éducation, on arrive à se demander si le patriotisme des Allemands n'est pas un produit factice, résultant d'une exaltation d'imagination soigneusement entretenue dès l'enfance.
L'enfant sait à peine bégayer qu'on lui apprend à prononcer les noms des vainqueurs de l'étranger ; et il n'a pas encore sali sa première culotte qu'il est déjà coiffé d'un képi militaire. Demande-t-il un jouet ? on lui achète un sabre ou une trompette. Les chants patriotiques terminent la classe, comme autrefois la prière ; la nation allemande est saluée dans ces strophes comme la nation sainte, chargée de remplir une mission providentielle sur la terre. L'enseignement de la géographie contribue à affermir et à développer ces sentiments : les maîtres, en promenant leur baguette sur la carte, enclavent dans l'empire germanique tous les pays « où l'idiome teuton résonne » .
La falsification de l'histoire marche de pair avec la falsification de la géographie; on n'y désigne la France que sous le nom de «l'ennemi héréditaire»; les agressions ne sont jamais venues que de sa part, et son nom évoque toujours le spectre de la revanche.
Je n'ai pas encore eu occasion de visiter une école de campagne, mais il doit s'y passer des choses curieuses, si l'on en croit les journaux de Berlin ;
ils annonçaient dernièrement que M. Falk, ministre de l'instruction publique, avait ordonné, pendant l'hiver, de faire de la « botanique nationale », et de commencer ce printemps la « botanique biblique », d'après l'Histoire sainte. Les journaux berlinois ajoutaient avec raison que c'était mettre la charrue devant les bœufs, et qu'il eût été infiniment plus logique d'étudier la flore allemande, quand on la trouve autour de soi, à sa portée, brillant dans toute sa grâce et sa fraîcheur.
Depuis que la surveillance des écoles est passée aux mains des fonctionnaires de l'État, les maîtres ont également reçu un certain nombre d'exemplaires d'un Recueil de chants, pour les distribuer aux enfants des premières et secondes classes. Parmi ces chants du nouvel empire, il y en a que je n'ose pas citer ici. Plusieurs couplets se terminent par des refrains de ce genre : « Vivent les femmes, les chants et le vin ! » Le numéro 16 renferme cette strophe : « Couronnez de fleurs mon gobelet bien-aimé et videz-le, vous ne trouverez pas dans toute l'Europe pareil vin, messieurs les buveurs ! Louez, louez les vignes du Rhin. La vie ne saurait être plus belle dans le ciel que sur ces bords : partout la joie, le chant et le vin ! »
Qu'on ne s'étonne plus, après cela, des progrès du matérialisme chez ce peuple que nous avons connu autrefois si idéaliste et si poétique. C'est par des chants semblables qu'on éveille les appétits de la brute et qu'on prépare la jeune génération à aller « vivre comme des dieux en France », selon une expression devenue proverbiale en Allemagne, depuis la dernière guerre.
Cette esquisse serait par trop incomplète si je négligeais de vous conduire dans un Kinder g art en, « un jardin d'enfants » . Il y en a trente-cinq à Berlin, dont sept fondés par la Société des dames berlinoises, huit par la Société pour l'éducation des familles, quatre par des sociétés d'arrondissement, et seize qui sont des entreprises privées.
Nous n'avons que l'embarras du choix ; allons, si vous le voulez bien, dans un quartier populaire, quelque chose comme notre Belle ville, Sophiensfrasse ',n° 15. Il est nécessaire de prendre une voiture, car nous ne nous retrouverions pas dans ces labyrinthes de rues qui forment les faubourgs de Berlin.
Des Linden, nous filons à gauche; nous passons devant la synagogue, le seul édifice religieux digne de ce nom dans la capitale impériale : ses dômes bulbeux et recouverts de lames d'or font un singulier effet sous ce ciel terne et voilé. Nous traversons la Sprée sur un mauvais pont de bois, et nous nous enfonçons dans une longue rue à l'aspect sordide, mal pavée, pleine de puanteur. Des troupeaux d'enfants à demi nus pataugent dans l'eau crou-