‹ Voyage au pays des milliards (volume 2)Chapitre 9 sur 23 · Faust, traduction de M. Henri Blazc · texte numérisé non relu

Faust, traduction de M. Henri Blazc

Mais Méphisto continue avec des gestes graves:

Erreur, laisse tomber le bandeau de leurs yeux. Qu'ils voient tous comment le diable raille.

Puis il disparaît avec Faust, laissant les compères qui le tenaient par le collet échanger cette singulière conversation :

Siebel. — Qu'y a-t-il ?

Alimayer. — Quoi?

Frosch. — C'était donc ton nez?

Brander, à siebei. — Et j'ai le tien dans la main.

Altmayer. — Quel coup c'était! On s'en ressent dans tous les membres. Vite, une chaise! Je tombe en défaillance!

Frosch. — Non ; dites-moi seulement, qu'est-il arrivé ?

Siebel. — Où est le drôle? Si jamais je le dépiste, il ne sortira pas vivant de mes mains.

Altmayer. — Je l'ai vu passer par la porte de la cave, à cheval sur une tonne. — J'ai les pieds lourds comme du plomb. (Se tournant du calé de la table.) Ma foi ! si le vin en coulait encore !

Siebel. — Mensonge que tout cela ! illusion, apparence!

Une ancienne gravure et un vieux tonneau dont l'authenticité est assez douteuse perpétuent ce souvenir. On lit cette légende sous la gravure qui représente le docteur Faust chevauchant hors de la cave sur le tonneau enchanté :

DOCTOR FAVSTVS ZV DIESER FRIST AV9 AVERBACHS KELLER GERITTEN IST. AVF EINEN FASZ MIT WElN GESCHWIKT, WELCHES GESEHEN VIEL MVTTER KIND. 90LCHES DVRCH SEINE SVBT1LNE KVKST HAT GETHAN VND DES TEVFELS LOIIN EMPFANGEN DAVON. 1525 '.

Nous ne saurions quitter cette rue historique sans entrer encore dans une de ces vieilles maisons de commerçants du seizième siècle. Le Barthelshof est devant nous, élevant sa tourelle noire dans l'air bleu. 11 a été bâti en 1523, par un riche commerçant qui, dit la chronique, possédait une tonne remplie d'or. Son fils équipa cinq chevaliers pour aller combattre contre les Turcs. Cette ancienne construction a conservé la physionomie du temps : vaste escalier, corridors spacieux, chambres hautes, salles qui occupent tout un étage. Les propriétaires ne construisaient pas encore pour les locataires. Les magasins étaient au rez-de-ebaussée ; dans la cour, il y avait une table chargée de rafraîchissements pour les clients. Les apprentis et les commis logeaient sous le même toit que le patron ; ils étaient à portée de sa surveillance et de ses conseils.

1. A cette époque le docteur Faust s'est enfui de la cave d'Auerbach à cheval sur un tonneau de vin qui avait vu maint moi tel. 11 a fait cela grûce à ses sortilèges : le diablo l'eu a récompensé. 1525.

La jeunesse allemande. — Le maladroit !

Une journée à l'université de Leipzig. — La république acadéniicme, ses lois, ses coutumes. — Les professeurs allemands.

J'ai passé la journée d'hier à l'université, j'ai assisté à plusieurs cours, j'ai été dîner dans une modeste restauration (restaurant) d'étudiants, j'ai vécu de nouveau pendant douze heures de cette vie que j'ai connue il y a cinq ans à Tubingue, à Munich et à Vienne. Souvenirs riants des années

La jeunesse allemande. — La voiture improvisée.

jeunes, je vous ai revus à travers les nuages de la pipe et de la science allemande ! Le doux parler français résonnait alors comme une musique divine aux oreilles germaniques ; c'était le sésame qui ouvrait toutes les portes ; on vous recherchait, on vous choyait, on vous entourait de mille prévenances ; le nom de Paris faisait tourner ces grosses têtes allemandes comme un souffle de brise mutine fait tourner les grandes ailes d'un moulin à vent. La France était le pays rêvé, c'était la terre merveilleuse couronnée de pampres, revêtue d'une rohe d'or et couchée sur un lit de fleurs ; c'était l'Orient de ces peuples du Nord. Voir Paris et mourir ! tel était le cri qui s'échappait des lèvres allemandes.

Aujourd'hui... il vaut mieux n'eu point parler. Retournons vers le passé. S'il est une chose immuable en Allemagne, c'est la république universitaire. Voilà de longs siècles qu'elle est établie, sans avoir subi de révolution. Ce sont les mêmes bases, les mêmes lois, les mêmes privilèges, les mêmes habitudes, les mêmes usages. Les universités ont conservé, comme au temps de Frédéric le Belliqueux, leurs droits de juridiction, leur sénat, leurs tribunaux et leurs prisons.

Dès que vous êtes immatriculé, vous portez le titre de citoyen académique et vous ne relevez plus que du gouvernement universitaire. La police locale n'existe pas pour vous. Si vous rossez le guet, tant pis pour le guet; il n'a que le droit de vous demander respectueusement votre nom, il n'a pas celui de vous arrêter. Si vous contractez des dettes, c'est le juge, académique qui se charge de négocier un emprunt à la caisse paternelle. A Tubingue, il faut que l'étudiant présente une caution solvable, dans la personne de son père ou d'un parent ; alors, libre à lui de faire des dettes, il acquiert le droit de vivre une année sans payer sa pension, ni son propriétaire, ni ses fournisseurs. A Leipzig, on a mis certaines bornes au crédit : toute dette dépassant 10 thalers « pour la boisson » est aux risques et périls du débitant.

L'étudiant porte toujours avec lui sa carte de légitimation, sur laquelle figurent son nom, son lieu d'origine, la faculté à laquelle il appartient, et la signature du reclor academicus. Cette carte n'est pas seulement un talisman contre les sergents de ville, c'est encore un passe-partout. Y a-t-il un concert? l'étudiant exhibe sa carte : il ne paye que demi-place. Même faveur au théâtre, même faveur sur les chemins de fer. Tandis que le bourgeois débourse 10 thalers pour aller à Berlin, le citoyen académique n'en débourse que 5 ; il a le droit de s'y arrêter un mois et de revenir gratuitement.

Le roi ou le prince est à la tête de la république universitaire. L'empereur Guillaume, le roi de Saxe, le grand-duc de Bade, etc., portent chacun le titre de rector magnificentissirnus . Le chet réel, qui est un professeur, s'appelle rector magnificus ou prorector.

Le recteur est une espèce de pape élu par le collège des professeurs, qui se réunissent chaque année pour procéder, en même temps, à l'élection du sénat académique.

L'installation du nouveau rector est l'occasion d'une fête solennelle : les étudiants se rendent en pompe à l'université, coiffés de leur petite casquette brodée et sans visière, la taille serrée dans un justaucorps de velours, les jambes perdues dans des bottes à canon ; ils marchent par Burchenschaft, c'est-à-dire par corps ou associations, précédés de leurs drapeaux et de la

grande corne de buffle doublée d'argent, dans laquelle ils boivent en portant leurs toasts. Le recteur, revêtu d'une robe noire, avec le bonnet de docteur, les attend dans Y aida de l'université, en compagnie de tous les professeurs, et il leur adresse un discours qui dure plus souvent deux heures qu'une. Après quoi les étudiants se retirent dans le même ordre ; mais une fois sur la place, chaque corps va de son côté, dans son « local », célébrer par des libations à Gambrinus la réouverture de l'année académique. Celle-ci finit à Pâques et recommence un mois après.

Fondées sur le modèle de l'université de Bologne et de l'ancienne université de Paris, les universités allemandes se ressemblent à peu près toutes. Il n'y a de différence entre elles que la vogue. Autrefois, on ne complétait ses études qu'en passant un semestre à Berlin. Aujourd'hui, l'université de Berlin est réduite à sa plus simple expression et compte à peine un millier d'étudiants, tandis que celle de Leipzig en a trois mille, dont 2 français, 7 grecs, 15 anglais, 7 italiens, 12 roumains, 71 russes, 45 suisses, 10 turcs, 1 japonais, 4 africains, 35 américains et 2,900 allemands *.

La vie universitaire subit toutefois l'influence du milieu où elle s'agite. Ainsi, à Tubingue, à Heidelberg, à Iéna, l'étudiant est maître et seigneur. C'est encore un petit baron despote du moyen âge. Tous ces gens qui sont venus se grouper autour de l'université, brasseurs, aubergistes, restaurateurs, gargotiers, tailleurs, chapeliers, cordonniers, épiciers, vivent et dépendent de lui. Si un fournisseur se conduit mal, il est mis au ban 2. Que de fois, à Tubingue, j'ai vu des noms de brasseurs affichés à la table noire, au « pilori » ! Ceux qui n'avaient pas les reins assez solides ou l'échiné assez souple fermaient leur établissement au bout de huit jours : ils ne vendaient plus un verre de bière. Ce qui se fait dans des nids (nest), pour employer l'expression allemande, comme Tubingue, Heidelberg, Iéna, ne peut se faire dans les grandes villes, où les étudiants sont noyés dans une population de 80 ou 100,000 âmes. A Iéna, les citoyens académiques se rendent visite en pantoufles et en robe de chambre. La ville leur appartient, ils sont là entièrement chez eux. A Leipzig, à Munich, à Berlin, il y aurait quelque inconvénient à se promener dans les rues en cet équipage. C'est pourquoi la vie universitaire est plus décente et plus morale à Leipzig qu'à Heidelberg. On ne rencontre pas ici, comme sur les bords du Neckar, de futurs médecins, de futurs pasteurs, jurisconsultes ou professeurs, qui titubent en chantant d'une voix avinée : « Je sors du cabaret, mais que la rue a l'aspect

■1. De ces étudiants, 399 (dont 114 allemands et 285 étrangers) étudient la théologie, 960 la jurisprudence, 429 la médecine, 166 les sciences naturelles, 136 la philosophie, 70 la pédagogie, 325 la philologie, 80 les mathématiques, 120 l'économie politique, etc.

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