‹ Voyage au pays des milliards (volume 3)Chapitre 10 sur 29 · CAFÉ DES DAMES · texte numérisé non relu

CAFÉ DES DAMES

Elles sont là, chaque après-midi, réunies au nombre de vingt, trente ou quarante. Un jour c'est la frau ministerialrathin K... (madame la conseillère ministérielle K...) avec sa fille fraulein ministerialrathin Zenobie (mademoiselle la conseillère ministérielle Zénobie), qui fait les honneurs de la table; une autre fois, c'est la frau hofapothekerin (madame l'apothicaire de la cour * ) qui a lancé les invitations. Je vous laisse à penser tout ce qui se débite sur le compte du prochain dans ces réunions appelées couronnes, en allemand Krantz, probablement parce qu'on y tresse des guirlandes de cancans.

Pendant que les dames, la plupart du temps en grande toilette., mangent et boivent, les messieurs fument leur cigare dans la salle voisine en vidant forces chopes et carafons.

Le moyen, je vous le demande, qu'un peuple qui digère si bien soit méchant! Il a essayé de résister aux empiétements de la Prusse pendantun an ou deux; mais aujourd'hui, fatigué de son effort, il est retourné à sa bière et à ses jambons, ne s'inquiétant pas plus de M. de Bismnrck que du roi Charles.

Il n'existe peut-être pas de -monarchie au monde où le souverain ait moins de prestige. Autant le feu roi Guillaume exerçait d'influence dans l'Allemagne du Sud, autant il savait faire respecter ses volontés, autant le roi actuel est sans force. Son esprit flottant, irrésolu, en a toujours fait un instrument docile dans les mains des courtisans. Il passe la plus grande partie de sa journée à croquer des bonbons et à tambouriner aux fenêtres. Il est féroce sur l'étiquette et règle lui même la toilette des dames de la cour. Chaque matin, il descend pour voir si l'on cire bien les souliers et il met lui-même son vin en bouteilles. On l'a surnommé Charles le Téméraire, parce que, en 1866, on ne put jamais le décider à accompagner ses soldats contre les Prussiens. Quand il doit monter à cheval, on a soin de fatiguer toute la nuit le coursier destiné à le porter. Sa figure est vulgaire; sa taille e.-t petite. A voir la façon ennuyée dont il se promène avec son fidèle Spitzenberg *, l'agent de confiance de la Prusse, on dirait qu'il n'attend que le bon plaisir

1. La hiérarchie est poussée aux dernières limites. Il y a à Stuttgard une Hofablriti'.t>. re)in (madame la vidaugeuse de la cour).

2. Spitzenberg est la traduction allemande de Montégut. Il y a en Wurtemberg quantité d'anciennes familles françaises qui sont venues s'établir après l'édit de Nantes. Ce sont elles qui se montrent aujourd'hui les plus dévouées à la Prusse.

de M. de Bismarck pour mettre une housse sur son trône et s'en aller pêcher à la ligne sur une rive inconnue. Rien de ce qui touche à la politique ne l'intéresse. Il étudiera l'effet d'une cravate, d'un ruban, mais rarement une question de diplomatie. Un de ses plus grands passe-temps est de changer la coupe de sa barbe. Tantôt il la porte longue comme le législateur des Hébreux, tantôt courte ; quelquefois il se fait entièrement raser. Cette innocente manie ne laisse pas d'être coûteuse à ses courtisans et aux fournisseurs de la cour, obligés d'avoir des portraits de rechange de Sa Majesté, selon l'aspect que présente sa figure.

La reine s'appelle Olga, et dans leurs moments de gaieté les Wurtembergeois appellent leur souverain Olgus. La reine, fille de l'empereur de Russie, a des qualités de race : elle est chevaleresque, distinguée, belle, spirituelle. Elle est « le roi » . Elle laisse son mari remplir consciencieusement son rôle de majordome du palais, surveiller la domesticité, passer en revue les provisions, décréter des toilettes, tandis qu'elle lit les rapports des ministres, donne des ordres, et essaye de maintenir sa barque loin du malstroëm prussien. Elle a fort à faire; le roi l'entrave plus qu'il ne l'aide dans cette pénible manœuvre.

C'est en Italie que Charles de Wurtemberg fit la connaissance de la princesse Olga. Le mariage eut lieu à Palerme. On raconte que la colonie allemande de cette ville planta, en commémoration de cette union, deux orangers dont on envoie les fruits chaque année à la reine.

Le château royal, triste et morose sous ses rubans et ses guirlandes de pierre, reflète l'esprit de celui qui l'habite. Trois sentinelles se promènent en bâillant, et des laquais en livrée rouge et bleue sont paisiblement assoupis sur les bancs du péristyle. Le palais de la Belle au bois dormant n'était pas plus silencieux. Et cependant on est à la veille d'y célébrer un beau mariage, d'y contracter une grande alliance ; mais rien de cette joie ne transpire ; il n'y a pas une fleur au portail, pas un sourire aux fenêtres, pas un drapeau au toit. C'est une fête chez les ombres.

Ce château, si vivant naguère, si brillant et si joyeux alors que le souverain se sentait le seul maître de son royaume, que sa puissance était sans partage, qu'il n'était ni le vassal de la Prusse, ni le sous-préfet de M. de Bismarck, — ce château a été bâti en 1744, d'après les plans des architectes français Léger, Pierre-Louis-Philippe de La Guêpière et Thouret. Le duc Frédéric fut si heureux de recevoir de Napoléon le titre de roi, qu'il fit immédiatement coiffer le pavillon central d'une immense couronne dorée. On sait que le monarque devint tellement obèse, qu'on fut obligé de pratiquer une échancrure aux tables auxquelles il s'asseyait pour manger. « S. M. le roi de Wurtemberg, disait l'empereur, arrive toujours à Paris ventre à terre. »

Vue d'Esslelngen.

En face du château, au milieu du jardin, où la musique militaire joue chaque jour à midi, s'élève une haute colonne de granit, surmontée d'une statue de la Victoire que l'ancien roi appelait la statue de la Concorde.

Nous passons, sans nous arrêter, devant le Kœnigsbau. dont la colonnade se déploie au bout de la place comme celle d'un temple grec. C'est là que se trouvent la Bourse et cette suite de magasins qui sont les plus clairs revenus du roi.

Entrons dans la cour du Château-Vieux, l'ancien Castcllum stuttgardten, la citadelle, l'aire de l'aigle. De là sont sortis ces comtes de Wurtemberg qui

ont fait, à la pointe de leur épée, leur trouée au milieu de cette cohue de princes, de ducs, de seigneurs qui s'agitaient en Allemagne. Hommes énergiques et tenaces, descendants de la fière famille des Guelfes, ces comtes souabes avaient pour eux tout ce qui assure le succès. Ils s'agrandirent au moyen de l'or et du fer. Aux croisades, les chroniqueurs nous les montrent entourés de leurs soldats « qui ressemblaient à des géants ». Ce sont eux qui ouvrent la bataille par des provocations et des chants; ils montent les premiers à l'assaut et réclament l'honneur de forcer les passages périlleux. Ils portaient, dit-on, empalés dans leur lance, une demi-douzaine de cadavres ennemis, et fendaient en deux, de haut en bas, les cavaliers arabes. De là ce proverbe : « Le Souabe fait deux Arabes d'un seul. »

Je ne vous décrirai ni la cour du Château- Vieux, formée de trois étages d'arcades finement découpées, ni la salle de tournois, ni l'escalier en colimaçon dans lequel on monte à cheval, ni la statue du comte Éberbard le Barbu, reléguée ici par le roi actuel, et qui ornait précédemment la place de la Résidence. En 1511, à l'occasion du mariage du duc Ulric avec une princesse bavaroise, sept mille invités trouvèrent place dans ce vaste édifice. On réquisitionna, pour servir tout ce monde, huit cents des plus beaux jeunes gens et des plus belles jeunes filles du pays, qu'on habilla de drap rouge et jaune. Le menu de ces noces d>-' Gamache est enregistré par les historiens wurtembergeois avec l'orgueil d'un bulletin de victoire; on mangea 136 bœufs, 1,800 veaux, 570 chapons, 1,200 poules, 2,759 grives, 11 tonnes de saumons, 90 tonnes de harengs, 120 livres de clous de girofle, 40 livres de safran, 200,000 œufs et 3,000 sacs de farine. Il fallut 15,000 tonneaux de vin pour étancher la soif de ces robustes buveurs.

Les cuisines royales se trouvent encore au rez-de-chaussée, à l'angle gauche de l'ancien manoir. Au coup de midi, on voit sortir, comme d'une trappe d'opéra, un long convoi de laquais en culottes courtes et en souliers plats, portant d'énormes civières bleu de ciel, qui renferment, sous leur triple cadenas, le dîner de Leurs Majestés. Cette singulière procession traverse la voie publique pour se rendre au palais du roi.

Il y a peu de pays qui aient fourni autant d'hommes distingués que la Souabe. Nous avons vu hier, en passant, la maison paternelle du grand Hegel, et le buste qui décore l'entrée de la rue d'Uhland. On sait que Schelling est de Leonberg, Kepler de Weil-la-Ville, restée exclusivement catholique au milieu des communes protestantes; Schawb, Morike, deux des poètes lyriques les plus célèbres de l'Allemagne, sont également Wurtemb^rgeois. Hacleender, l'Alexandre Dumas allemand, est de Stuttgard.

En sortant de la cour du Château-Vieux, on a devant soi la cathédrale et la st due de Schiller, œuvre du célèbre sculpteur danois Thorwaldsen. Le

poète de la Cloche a vu le jour dans le pauvre petit village de Marbach, à quelques lieues de la capitale. Sa maison est aujourd'hui un musée national. On a poussé les choses un peu loin, et certainement cette collection de vieilles culottes rapiécées, de bas de laine troués, de sandales racornies, n'ajoute rien à la gloire de l'auteur de Don Carlos. C'est abaisser le génie que de nous le montrer sous ses côtés vulgaires. Le propre fils de Schiller vivait encore il y a quelques années; il était simple garde forestier. On montre, sur les hauteurs qui avoisinent Stuttgard, le chêne sous lequel el poète, âgé de vingt ans, lut à un groupe d'amis son drame des Brigands, dont la représentation le fit exiler par le duc Charles. Thorwaldsen a donné à l'émule de Gœthe cette expression triste et pensive qui est si bien le résumé de sa vie, si pleine d'agitations et de tourments.

Mais nous sommes attendus au Burger Muséum; l'heure s'avance : les petits garçons de sept à douze ans reviennent déjà de l'école, avec leurs sacs militaires et leurs casques à pointe dorée; ils passent à côté de nous en courant et en conjuguant en français, s'il vous plaît, le verbe courir, joignant la démonstration à la règle. Rendons aux Allemands cette justice : leur premier soin est d'apprendre les langues. Il est rare de rencontrer ici un jeune homme qui ne sache pas le français, l'anglais et l'italien. Dans les gares, à la poste, dans les bureaux d'administration, partout l'on parle français. Il se donne chaque hiver, à Stuttgard, des cours publics de littérature française, fréquentés par trois à quatre cents personnes. J'ai entendu, à table d'hôte, des officiers converser de préférence en français; il est vrai qu'ils buvaient du Champagne. A la cour, bien que le roi pense maintenant en prussien, on parle français, et les grandes faiseuses de Paris y ont conservé leur clientèle

Vue de Geissleingen.

Le Burger Muséum. — Son jardin d'été. — Comment on se marie dans l'Allemagne du Sud. — M. Karl Mayer. — Le Sud lors de la déclaration de guerre. — Les écoles. — Villages français.

Le Burger Muséum (Musée des Bourgeois) est au centre de la ville. C'est un beau bâtiment, confortable, bâti d'après un plan qui correspond parfaitement à la destination de l'édifice. Il y a de grands salons pour les bals et les réunions artistiques et littéraires, de vastes salles de lecture, une salle de billard, des salles plus petites pour la causerie. En Allemagne, Muséum est synonyme de club, de cercle. On y trouve tous les monuments de la littérature française et étrangère, la collection complète des grands journaux, et la plupart des revues qui se publient sur les deux continents. En entrant au Muséum, le Parisien sait ce qui se passe sur le boulevard et dans les coulisses de

Le vieux château à Stuttgard.

l'Opéra, l'Anglais est au courant des événements de la Cité, le Russe se trouve à Saint-Pétersbourg sans quitter son fauteuil, l'Américain traverse les mers avec la rapidité de la pensée. On fait le tour du monde en quatre-vingts minutes. Et tout ce qui peut faciliter le voyage, le rendre utile, intéressant, est à portée de la main : cartes générales et spéciales, atlas, mappemondes, dictionnaires, livres de «références», etc. Comme organisation pratique, c'est admirable. Une salle est réservée aux publications nouvelles ; dès le lendemain de son apparition, on trouve là le roman ou la brochure qu'on lit à ce moment à Berlin, à Paris ou à Londres.

La cotisation annuelle du Burger Muséum est de cent francs. Chacun a la faculté de devenir membre propriétaire. Les étrangers y sont admis gratuitement pendant un mois, sur la simple présentation d'un des membres.

Le Muséum possède une villa d'été, aux portes de la ville, où l'on peut mener sa famille et ses amis.

Nous y sommes allés cette après-midi, entre deux rayons de soleil. Partout des bosquets, des berceaux de verdure, des cascades, des ponts rustiques : une véritable Suisse de couvercle de tabatière. Des enfants jouaient

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dans les allées fleuries; leurs mères, assises devant la traditionnelle tasse de café au lait, travaillaient à des ouvrages de tapisserie ou à des tricots. Chaque dimanche, il y a concert sur la grande terrasse, et le soir on danse dans le salon, sans apprêts, en toilette simple, comme l'on est venu. Ces réunions sont charmantes et deviennent un bureau de placement pour les mères embarrassées de trop de filles. Un minois vous plaît-il? Vous vous en approchez et lui proposez une valse. Cela sans présentation, à la bonne franquette. On se revoit les dimanches suivants, on valse de nouveau, on se lie avec les frères, les sœurs, les parents, et un beau jour Dorothée déclare qu'elle aime Hermann, et le roman finit comme les romans du Musée des familles. Le mariage est resté ici une affaire de cœur. Les parents ne sont consultés qu'en dernier ressort. En général, les jeunes filles n'ont pas de dot. Aussi réclament-elles dans le ménage leur part de travail; elles sont pour leurs maris une associée. Leur éducation est dirigée dans ce sens : on m'a cité des jeunes filles dont les parents sont fort riches, qui passent une heure ou deux par jour dans la cuisine d'un hôtel, pour apprendre à cuire. Une ou deux fois par semaine, ces mêmes jeunes filles vont travailler dans une école de couture. Leur toilette et celle des enfants se confectionnent par leurs soins, à la maison. La machine à coudre tient souvent la place d'honneur dans les salons.

En nous promenant dans le jardin d'été du Burger Muséum, nous avons rencontré sous une tonnelle , que le lilas décorait de ses grappes aristocratiques, le célèbre chef du parti radical wurtembergeois, M. Karl Mayer; il lisait paisiblement un livre de poésies entre sa femme et ses deux filles. M. Karl Mayer, bien qu'il se tienne à l'écart depuis quelques années, n'en est pas moins resté la bête noire des adeptes de toutes nuances de la prussification de l'Allemagne du Sud. Il a mérité cette haine, qui l'honore. Exilé en 1849, il est rentré dans son pays en 1864, et, dès son retour, il a pris la direction de l'organe du parti démocratique, le Beobachter. Chaque jour sur la brèche, c'est lui qui a le plus vigoureusement combattu les empiétements du parti bismarckien. Au Nationalverein, qui demandait l'unification par un coup d'État prussien, il opposa, avec ses amis, le fameux Volhsvereïn, encore si puissant à la veille de la dernière guerre.

La conversation roula naturellement sur cette époque de triste mémoire. Aussitôt qu'on sut que la lutte allait s'engager, l'angoisse et la perplexité furent extrêmes dans le Sud. On se demanda, comme en 1866 : « Que devonsnous faire? Faut-il rester neutres? » M. de Bismarck et son parti profitèrent habilement de cette indécision. Ils soufflèrent la peur, et l'on vit déjà les rives du Rhin occupées, la Forêt-Noire envahie, Stuttgard aux mains des zouaves et des turcos. Le roi Charles, qui se trouvait en Suisse, était revenu en hâte et s'était écrié, à moitié hors de lui, en débarquant à Friedrichshalen : « J'ai

toujours été bien avec Napoléon. Rassurez-vous. Il nous ménagera!» Et, dès son arrivée à Stuttgard, ce souverain timide et prudent avait envoyé son argenterie dans les casemates de la forteresse d'Ulm, et s'était mis au lit.

« J'ai vu, nous dit Karl Mayer, mes voisins qui enfouissaient, la nuit, des objets précieux dans leur jardin. Voilà où nous en étions! Dans les campagnes, on était aussi affolé que dans les villes; on se jeta donc dans les bras de la Prusse par peur, uniquement par peur, je ne saurais trop vous le répéter. Le nom prussien haï, exécré, devint quelque chose de si sacré, que nous fûmes, nous autres libéraux, assaillis à coups de pierres dans la rue, pour avoir osé mal parler de M. de Rismarck dans notre journal. La peur redoubla quand on apprit la marche de Rourbaki sur Delfort; beaucoup d'habitants de la Forêt-Noire abandonnèrent leurs villages. Comment voulez-vous maintenant que tous ces gens, qui voyaient déjà leurs foyers pillés et incendiés, n'aient pas de la reconnaissance envers la Prusse? Ils ne portent sans doute pas M. de Rismarck dans leur cœur, mais ils vous répondent que, s'ils ne sont pas Prussiens, ils sont toutefois les alliés de la Prusse. Aussi, dans le Sud, l'opposition ne sera jamais bien sérieuse.

« Le fondateur de l'unité allemande, M. de Rismarck, obtiendra ce qu'il voudra d'une multitude de paysans et de bourgeois qui tremblent au seul mot de guerre. Le fantôme de la revanche fera longtemps encore son effet ; comme le cor merveilleux de la légende, ce mot a le pouvoir de dissiper l'ennemi. Il est même dans l'intérêt de la Prusse de faire accroire que nous sommes au plus mal avec la France. Voyez la loi militaire : elle n'a été votée que par la peur. »

En rentrant en ville, la personne qui me faisait les honneurs de Stuttgard me montra un atelier de tailleurs dont les ouvriers ont menacé dernièrement de se mettre en grève, parce que leur patron voulait les empêcher d'avoir leur lecteur. Ce lecteur, un fruit sec d'université, fait du matin au soir, moyennant un kreutzer par auditeur, la lecture à l'atelier des journaux et des brochures socialistes.

Le Wurtemberg possède sans conteste les meilleures écoles de l'Allemagne. L'instruction, comme en Suisse, est répandue dans toutes les classes. Causez avec un ouvrier, avec un paysan, l'un et l'autre connaissent la géographie et l'histoire. Chaque hameau de trente familles possède une école. Les parents sont tenus d'y envoyer leurs enfants, de six jusqu'à quatorze ans, sous peine de la prison. Les jeunes gens pauvres qui veulent continuer leurs études jusqu'à dix-huit ou vingt ans fréquentent les écoles du soir et du dimanche.

L'Ecole polytechnique de Stuttgard est citée au nombre des meilleures de l'Europe. Des Américains, des Anglais, des Français, des Italiens et des Russes viennent y suivre les leçons d'esthétique de MM. Fischer et Lubke, auteurs d'ouvrages traduits dans toutes les langues. On donne également, à l'École

polytechnique, un cours de littérature française fréquenté par 200 auditeurs.

Moyennant la rétribution de 1 florin 1/2 par trimestre, chacun est admis à suivre les cours qui lui conviennent.

Une particularité peu connue dans cet intéressant pays de Wurtemberg, c'est l'existence de treize villages entièrement français, formés par les émigrés protestants de l'édit de Nantes. Jusqu'en 1830, tous ces villages ont eu des pasteurs et des instituteurs français. Un de mes amis, écrivain de talent, M. Ladevèze, qui a eu l'occasion de visiter le village de Neu-Hengstett, au centre de la Forêt- Noire, a été frappé de voir combien le type français s'est conservé à travers les âges dans sa pureté primitive. La physionomie ouverte, le regard vif et franc, l'œil généralement noir, ainsi que les cheveux, le teint coloré, révélant une population qui boit du vin et a peu de goût pour la bière ; enfin, notre langue encore parlée par les vieillards octogénaires, avec un gentil accent méridional et des expressions du temps, tels sont les traits qui caractérisent encore aujourd'hui ces bonnes gens.

La jeune génération ne parle malheureusement plus français. « Dix-huit de nos jeunes gars, disait à M. Ladevèze un vieillard du nom de Monod, ont fait le siège de Paris : cinq ont été tués à Ghampigny ; tous les autres sont revenus parlant le français, qu'ils ont presque compris de suite à leur arrivée en France. » Ajoutez qu'en cette qualité ils ont été constamment envoyés les premiers au feu.

En 1825, ces treize villages, qui tenaient beaucoup à conserver leurs titres et leurs privilèges de Français, au milieu des Wurtembergeoisde la Forêt- Noire, envoyèrent au vieux roi Guillaume une députation des anciens de leurs communes, pour lui demander de ne pas donner suite à son projet de remplacer leurs pasteurs et leurs instituteurs français par des pasteurs et des instituteurs allemands. Après qu'ils eurent exposé leur requête, le vieux roi, qui n'entendait pas très-bien leur langue, leur répondit : « Mais vous voyez bien que je ne vous comprends pas, vous avez oublié le français; vous avez besoin d'instituteurs allemands. »

Le village de Neu-Hengstett est le seul qui porte un nom germanique; les douze autres villages s'appellent Pinage, Valmont, Peyrouse, Luze, etc.

Parmi les noms de ces réfugiés, arrivés au nombre de 600 familles, en 1698 et 1699, on remarque ceux de Colloumbet, Claparède, Concourde, d Haisig, d'Artois, d'Indot, d'Estampe, de La Fontaine-Fourmayron, de La Gouille, de L'Abadice, de La Plume, Montesquio, Perdrix, Pis- Vache, Tirebouche, Tourn- Boncœur, Vive-1'Ame, etc.

Nos compatriotes sont estimés dans le pays; ils sont travailleurs, sobres, économes, mais très-chatouilleux sur le point d'honneur, ce qui les distingue essentiellement du paysan allemand.

Une école allemande.

Les fêtes de Stultgard. — Un palais des Mille et une Nuits

La revue.

— Le bal de la YVilhelina. —

Depuis deuxjours, les journaux ne parlent que des fêtes de Stuttgard. En li:-ant leurs récits, vous vous imaginez sans doute que nous sommes ici dans une ville en galant appareil, aux rues décorées d'arcs de triomphe, aux fenô-

très ornées de guirlandes, aux toits hérissés de drapeaux. Illusion, mon cher ami ! Nous vivons dans la capitale la plus calme, la plus tranquille, la moins pavoisée du continent. On ne cause cependant, dans les salons, dans les cafés et aux tables d'hôte, que du mariage de la grande-duchesse Véra avec le prince Eugène de Wurtemberg. L'indifférence n'est qu'apparente. Ce qui explique l'absence de festons et d'astragales, c'est le caractère intime de ces fêtes de famille. Le public n'est pas censé y prendre part. D'ailleurs tout se passe simplement et économiquement dans cette petite cour, qui se souvient des conseils du feu roi Guillaume : « Faisons d'abord ce qui est utile, et seulement après ce qui est agréable. » Or, à voir Stuttgard aujourd'hui, l'étran ger pourrait supposer qu'il y a énormément de choses utiles à faire ; mais pour peu qu'il interroge et qu'il observe, il ne tardera pas à être convaincu que le Wurtemberg est un des pays les plus heureux et les plus prospères de l'Allemagne. Tandis que partout ailleurs on se querelle à propos de dogmes, de religion, ici on ne parle ni de protestants, ni de catholiques, ni d'infaillibilité, ni de prêtres en prison. La liberté, comme le soleil, luit pour tout le monde.

Je ne veux pas vous décrire en détail les fêtes auxquelles je viens d'assister. Les fêtes se ressemblent à peu près toutes, et celles de Paris sont restées sans rivales. Mais ce qui ne se peut voir à Paris, c'est un bal comme celui de la Wilhelma. La Wilhelma est un château féerique, un jardin enchanté comme ceux d'Armide.

Il est situé à une heure de Stuttgard, près de Cannstadt, la riante ville de bains de la vallée du Neckar. Pour s'y rendre, on a le choix des chemins : le railway vous conduit en dix minutes, une voiture en trois quarts d'heure, et le tramway américain, qu'on appelle en allemand « le chemin de fer des chevaux », met autant de temps qu'un simple fiacre. La voie destinée spécialement aux voitures traverse dans toute sa longueur le parc royal, qui commence derrière le château. Ce parc est d'une beauté grandiose. Les marronniers, les tilleuls et les chênes qui s'élèvent à droite et à gauche, au milieu d'un fouillis pittoresque de jeune verdure, forment un dôme infini. On se croirait sur la lisière d'une de ces anciennes retraites de la Germanie, où les ancêtres des habitants actuels erraient, la lance au poing et la tête coiffée d'une hure. Cependant, au milieu de ces sombres futaies, sourient de charmants groupes de fleurs; des oiseaux voltigent de branche en branche ; parfois, une biche ou un daim effaré s'enfuit dans les mystérieuses profondeurs. Telle est l'ancienne route, le chemin des rêveurs, des blondes jeunes filles mélancoliques, des flâneurs, des poètes. Mais l'homme qui fait partie de 1 avant-garde de son siècle le dédaigne, monte en wagon ou prend le chemin de fer américain. En suivant cette dernière voie, on descend la rue du Nec-

kar, formée d'élégants petits palais aux tourelles gothiques et aux balcons vénitiens. C'est le nouveau quartier et le noble quartier, habité par l'aristocratie de race et l'aristocratie militaire. On y remarque la jolie villa que le feu roi construisit pour une de ses maîtresses. Il pouvait s'y glisser par une porte dérobée donnant dans le jardin de son château. On y voit également des rues à l'état rudimentaire, mais qui n'en portent pas moins les noms flamboyants de : rue de Champigny, rue de Sedan, rue de Werder, rue de la Guerre, rue de la Victoire. Ce n'est plus sur les bords de la Seine que fleurit le chauvinisme.

A l'extrémité de ce quartier neuf, s'ouvre la première entrée du parc et des jardins de la Wilhelma.

La Wilhelma amis en travail, pendant de longues années, l'imagination du peuple et des voyageurs. L'entrée en était sévèrement interdite sous l'ancien roi, et l'on se demandait ce que ce vieux souverain pouvait bien faire derrière ces longs murs sombres, dans ce palais digne d'un calife, au milieu de ces jardins de roses, ombragés de palmiers. On voyait, à distance, des choses extravagantes. On se racontait à l'oreille des histoires de sérail, des chapitres empruntés au Décamcron et aux Mille et une Nuits, on allait même jusqu'à parler de la folie du roi. Sa Majesté mourut; la consigne fut levée et chacun put, à son aise, se promener dans ce merveilleux jardin et visiter ce splendide palais. On comprit alors combien on avait calomnié ce roi artiste et poëte qui, sans quitter sa bonne capitale, avait voulu se transporter tout à la fois à Grenade et à Bagdad.

Quand on pénètre dans ce coin de terre magique, on dirait qu'on a devant soi le palais de quelque roi maure exilé en Occident. Et comme Aben-Hamet à Grenade, on s'attend à voir sortir de cette demeure de fée une femme vêtue à la manière des reines gothiques, corset noir garni de jais, robe de velours et mantille croisée. On cherche du regard ces gazelles aux colliers de perles que le Dernier des Abencérages caressait en revenant de chez Blanca.

Si vous franchissez le seuil de ces pavillons, la vision continue plua éblouissante, plus extraordinaire. Vous parcourez une suite de salons meublés à l'orientale, avec des portières en brocart d'or, des vitraux sur lesquels brille l'étoile des nénuphars et où se reposent des odalisques aux longs cils noirs. Un mélange, une profusion de colonnettes, de chapiteaux dorés, monte jusqu'au plafond, mosaïque de fleurs et d'arabesques ingénieusement compliquées. De ces salles merveilleuse-, on passe dans des serres d'un luxe et d'une richesse incomparahles, peuplées d'oiseaux qui ressemblent eux-mêmes à des fleurs.

Les jardins sont en harmonie parfaite, jusque dans la taille des arbres, avec l'architecture aérienne du palais.

Maison où naquit Schiller, à Marbach.

Les parterres imitent par leur arrangement habile les belles étoffes d'Orient, les riches tapis de Perse et de Smyrne. Il ne manque, pour que l'illusion soit complète, qu'un ciel de feu, des esclaves coiffés du turban, au lieu de cette cohue de valets de chambre et de laquais en livrée rouge et à favoris châtains ; il faudrait encore, à la place de ces uhlans qui montent la garde, de fiers cavaliers en burnous, auxétriers d'argent et aux éperons d'or, montés sur des chevaux tigrés comme des léopards et faisant étinceler au soleil leur cimeterre orné de pierreries. Quant aux sultanes et aux odalisques, nous les avons vues tourbillonner dans des valses enivrantes; leurs seins blancs comme des colombes palpitaient dans un nid de dentelles, et leurs cavaliers — des princes, des généraux, des officiers chamarrés de croix et de galons — enlaçaient voluptueusement leur taille frissonnante. On eût dit une razzia d'aimées dans le palais du sultan absent.

Le tableau était digne du cadre, et le feu roi devait sourire du haut de l'Edda, sa demeure dernière.

Leurs Majestés ont ouvert le bal, aux sons gaillards du quadrille de la Fille Ançot, en se trémoussant autant que le leur permettait leur âge vénérable.

Un bal à la Wilhelnia.

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La grande-duchesse Véra, dont la longue robe blanche dessinait un corps de statue moderne, nerveux et petit, dansait avec une grâce de sylphide. La grande-duchesse Constantin, ruisselante de diamants, ressemblait à une Loreley sortant tout humide des flots. Les dames de la cour, dont le roi avait dirigé la toilette, étaient en robes de mousseline jaune, verte, rose, de sorte que le mélange de couleurs et d'uniformes donnait au bal quelque chose d'étrange et de fantastique. Quelques dames avaient chaussé des brodequins rouges avec des broderies d'or, et leur robe, soulevée dans le tourbillon de la danse, laissait voir des bas roses, à jour, plus provoquants que le maillot.

Il n'y a pas eu de cotillon, mais on a distribué aux danseuses de charmants éventails parisiens, en souvenir de la soirée.

A cinq heures, les musiciens se sont transportés dans le grand pavillon de la terrasse, où le souper était servi.

Les invités ont passé, pour s'y rendre, par une galerie close et chauffée, qu'éclairaient des lampes placées sur des piédestaux de plâtre garnis de lierre. Ils ont traversé ensuite une serre illuminée de verres de couleur, tout embaumée de parfums d'orangers, pleine de camélias blancs et roses, d'azalées et de fleurs exotiques aux tons de velours et de chair. Les yeux avaient besoin de cette caresse pour revenir de leur éblouissement.

La reine a pris place dans la première salle, ancien cabinet de travail du roi Guillaume. Le roi est allé s'asseoir dans le salon des tableaux, avec ses officiers. C'est dans cette petite salle que se trouvent deux Decamps, qui sont de purs chefs-d'œuvre, et une collection d'odalisques pâmées qui rêvent ou qui chantent, à moitié nues, dans les bras ou aux pieds de leur sultan. Les vitraux laissent passer un jour mystérieux et représentent la Vénus au miroir, la Vénus couchée du Titien, et d'autres Vénus moins antiques, mais aussi peu vêtues. Les toiles, d'une obscénité grossière, queKaulbach, le peintre de la Réforme et du nouvel empire, avait peintes pour l'ancien roi, ont été, me dit-on, vendues à des Américains, ce qui n'a pas empêché les journaux de Stuttgard d'annoncer qu'elles avaient été détruites.

Des tables avaient également été dressées dans la cour mauresque, au centre de laquelle unjetd'èau épanche dans un bassin de marbre une eau parfumée.

A minuit et demi, on buvait la dernière coupe de Champagne en l'honneur des deux fiancés, et à une heure on éteignait les derniers quinquets.

Des torches de résine ont été allumées dans le jardin pour le départ, mais il pleuvait à torrents : c'était le ciel qui rappelait les invités à la froide réalité des pays du nord.

L'empereur de Russie est arrivé le lendemain, il a assisté à la cérémonie du mariage, et aujourd'hui une grande revue a été passée en son honneur. Elle était annoncée pour onze heures. A dix heures et demie, notre petite ca-

valcade quittait Stuttgard et franchissait au galop, en quinze minutes, le parc royal qui sépare Cannstadt de la capitale. Dans ces longues allées formées d'arbres séculaires, il y a des éclaircies inattendues et ravissantes : tout à coup l'œil découvre un château pittoresquement assis sur une hauteur, ou un jardin plein d'arbustes odorants, qui rappelle l'Italie, ou encore un petit lac, émeraude perdue sous la feuillée : une Vénus rêve sur ses bords, ou une Diane chasseresse s'en approche, le doigt sur la bouche, accompagnée de ses grands lévriers. Près de Stuttgard, ce parc est un jardin comme l'était notre Luxembourg; près de Cannstadt, c'est une solitude comme la forêt de Marly.

Riais nous n'avons guère le loisir de nous laisser aller à nos admirations d'artiste et de poète, nous sommes obligés de guider attentivement nos chevaux : l'avenue que nous parcourons est encombrée de voitures, de piétons, de bandes de gamins, qui agitent des branches de lilas et chantent des chansons guerrières. De temps en temps, un officier ou un général passe à côté de nous comme dans un nuage de poussière. Au fur et à mesure que nous approchons de Cannstadt, la foule devient plus compacte. Bientôt nous découvrons le Neckar, petite rivière qui semble refléter dans le calme de ses eaux le caractère de l'habitant de ses rives. Nous débouchons dans une vaste plaine, entourée d'un cordon de curieux, en voiture, à cheval et à pied. Au milieu, de grandes masses étincelantes et multicolores : ce sont les bataillons qui se sont déjà massés pour la parade. En première ligne, l'infanterie, quatre régiments; en seconde ligne, les dragons, un régiment; derrière, les uhlans, deux régiments; puis une batterie de krupps, avec le train. En tout, une division; c'est-à-dire à peu près 15,000 hommes.

Au coup de onze heures, les cloches de Berg et de Cannstadt sonnent à toutes volées; des acclamations retentissent au loin : l'empereur et le roi, venus en voiture jusqu'aux bords du Neckar, montent à cheval. Quand ils apparaissent avec leurs brillants états-majors, à l'extrémité du champ de manœuvre, des hoch partent de la foule, et les soldats, obéissant au commandement de « portez armes! » poussent un hourra qui remplit l'espace.

Autour des deux souverains cavalcade une foule de princes, de grandsducs, de comtes : le prince de Saxe-Weimar, le grand-duc Constantin, le grand-duc Auguste de Wurtemberg, le comte Adelberg, etc. Le prince Serge de Leuchfenberg, en uniforme de grenadier de la garde, avec le casque d'or surmonté de l'aigle à deux têtes, bondit sur un cheval d'une agilité et d'une grâce de cerf : on dirait un cavalier sorti d'un château de ballade. Le prince Serge est un des fils de la grande-duchesse Marie, qui s'est rendue célèbre l'an dernier, lors de la visite de l'empereur d'Autriche à Saint-Pétersbourg : vous vous rappelez que dans un banquet, dînant à la même table que le prince de Galles et l'envoyé d'Allemagne, elle les invita à porter un

Monument de Schiller à Marbach.

toast avec elle, au pape d'abord, puis à la France et à la restitution de l'Alsace-Lorraine.

L'empereur, salué par l'hymne russe, qu'exécutent à la fois les tambours et les fifres, parcourt rapidement le front des troupes. La reine et la grandeduchesse Constantin, avec deux dames d'honneur, en toilette blanche et avec des ombrelles bleues, suivent le cortège dans une voiture à laDaumont, précédée de piqueurs.

Après avoir passé en revue les régiments en ordre de parade, les souverains se portent en-avant des places réservées, et assistent au défilé par pelotons. L'infanterie arrive la première, admirable dans sa marche mesurée, la tête haute, le corps droit, la tournure mâle et guerrière. On dirait que tous ces conscrits, à peine depuis deux ans sous les armes, sont de vieux troupiers, bronzés par les batailles. Les dragons bleus, avec leur mousquet à percussion engaîné dans la selle, s'avancent, au pas de leurs incomparables chevaux, disciplinés comme leurs cavaliers. Puis, voici les uhlans qui passent, avec les plastrons jaunes ou rouges, le shako à trois étages orné du panache de crin; la flamme de leur lance flotte au vent. Après eux, l'artillerie et le train se déroulent sur un long parcours.

Pendant ce premier défilé, la musique, placée en face du cortège impérial et royal, joue une marche sourde, qui ressemble à un grondement, précurseur de la tempête.

Le second défilé commence immédiatement. Les troupes sont rangées cette fois sur une vaste surface, par régiments. L'infanterie avec ses casques étin celant au soleil, ses fusils hérissés de baïonnettes, ressemble à une machine de fer, mise en mouvement par une manivelle invisible. On sent que cette masse énorme est faite pour écraser. Les dragons défilent au galop, les panaches flottant sur les épaules; les uhlans bondissent en agitant leurs lances. A l'extrémité de la plaine, l'artillerie disparaît au milieu de nuages de poussière. Le spectacle est grandiose et pittoresque. -Il a pour cadre des collines fleuries, des maisons de campagne coquettement cachées derrière des bouquets d'arbres, et des clochers qui émergent d'îles de verdure. A droite se dresse l'église gothique de Berg; à gauche, Cannstadt est couchée comme une sultane, derrière un rideau de lilas, et dans le fond on distingue vaguement la tour du Château -Vieux de Sluttgard.

Après le défilé, l'empereur Alexandre adresse à haute voix, en français (c'est la seule langue qu'il parle dans ses voyages), les félicitations et les compliments les plus flatteurs aux généraux de l'armée wurtembergeoise. Puis il descend de cheval, et, avant de monter en voiture, il embrasse cordialemc nt le général prussien, M. de Schwartzkoppen. Je n'ai pas besoin de vous dire que voilà une embrassade qui mérite d'être commentée.

La Wilhelma.

Les Vénus de Rosenstein. — Le sérail du duc Charles. — Ludwigsbourg. — Trait de

bravoure du prince Napoléon. — Heilbronn.

— Heidelberg.

Il est temps de quitter cette charmante ville d'humeur si accommodante et si joviale, où le peuple a conservé sa bonhomie, même sous le casque à pointe. Stuttgard restera le sourire de l'Allemagne, tandis que Berlin n'en est que la grimace.

< En sortant de la gare, une des plus belles et des plus vastes du monde avec celle de Zurich, on passe sous le Rosenstein. C'est sur cette Pierre-des- Roses que l'ancien roi bâtit un château qu'il entoura de toutes les Vénus sorties de la mer en travail et de l'imagination en délire des statuaires modernes. Il y en avait de couchées, il y en avait d'accroupies, il y en avait de cagneuses, de grasses, de maigres, de tous les pays et de tous les tempéra-

Le parc royal a Stuttgard.

ments. Ce n'était pas une collection, mais un étal. La reine Olga a fait rentrer ces filles trop peu vêtues pour le climat, et le public lui en sait gré.

Ces princes de Wurtemberg n'ont pas toujours été ce qu'ils auraient dû être : il y en a eu qui se sont montrés prodigues jusqu'à la folie, sensuels jusqu'à la bestialité. Le duc Charles, que Frédéric II déclara majeur à seize ans, nous apparaît dans l'histoire comme un satyre couronné de pampres, jouant de la flûte au milieu d'un cercle de nymphes. En 1763, à l'occasion de l'anniversaire de sa naissance, ce jeune extravagant tint table ouverte quinze jours durant. 11 y eut des festins à effrayer Gargantua, des bals mas-

Liv. 6.

qués comme à Venise, des feux d'artifice , des comédies et des ballets comme à Versailles, des carrousels, des tables de pharaon, une loterie d'objets précieux pour les invités et des fontaines de vin pour le peuple. On organisa aussi des parties de campagne, des chasses fabuleuses, dans lesquelles les paysans traquèrent plus de 5,000 pièces de gros gibier. Cette espèce de Sardanapale germanique entretenait un sérail de beautés étrangères : des Italiennes aux yeux noirs, des Norwégiennes et des Suédoises aux yeux bleus, des Espagnoles au teint bruni. Ces favorites se promenaient en costume de théâtre, en reines de Palmyre et de Saba, en Cléopâtre et en Agrippine, sur le sable doré des allées de la résidence et du château de la Solitude. Elles mettaient le Trésor au pillage. Charles dut demander à son peuple, en cinq ans, par des impôts et des taxes extraordinaire*, plus de 4 millions de florins. Mais voilà qu'un jour ce prince est saisi d'un brusque repentir; il licencie son armée de femmes et s'entoure d'une armée de soldats qui sauve le pays.

Le duc Frédéric, l'allié de Napoléon, recommença l'orgie que Charles avait interrompue. Moreau, en entrant à Stuttgard, le trouva la bouche pleine, la serviette au menton. Il était armé de sa fourchette et ses cuisiniers étaient à leurs pièces. Bonaparte vit du premier coup ce qu'il pouvait tirer de ce prince efféminé et puéril. Il l'amusa en lui donnant pour hochet une couronne de roi. Frédéric prit le titre gothique d'empereur Paul des Souabes. Bouffi d'orgueil, il se promène comme un paon au milieu de sa basse-cour. Il déploie autour de lui une garde royale composée de six corps différents : gardes du corps, chasseurs à cheval, gardes à pied, chevau-légers, régiment du roi à cheval, chasseurs du roi à pied. Il s'entoure d'un luxe oriental; et, comme Denys le Tyran, il couche chaque nuit dans une chambre différente de son palais, qui en renferme trois cent soixante-cinq. Il donna à Napoléon une chasse qui vida les coffres de l'État et qui ne parut à l'empereur qu'une « dégoûtante boucherie ». En 1815, au mois de mars, il organisa une seconde grande chasse pour laquelle ses officiers réquisitionnèrent 25,584 paysans et 3,237 chevaux.

Au delà du Rosenstein, près de Cannstadt, nous voyons étinceler sur le sommet du Rothenberg la coupole dorée de la chapelle grecque élevée en 1830, par le roi Guillaume, à la mémoire de sa première femme, une princesse russe. 11 est lui-même enterré auprès d'elle. C'est dans cette chapelle que s'est commis un vol de diamants et de reliques dont on a tant parlé, il y a quelques mois. Le voleur, pendant plusieurs nuits de suite, avait habitué le gardien à des détonations d'armes à feu. Lorsque celui-ci n'y prit plus garde, il introduisit de la dynamite dans la serrure et fit sauter la porte.

Le Neckar roule des flots jaunâtres au milieu des prairies verdoyantes; en plusieurs endroits, il a inondé ses rives. Nous passons rapidement devant

Ludwigsbourg, le Potsdara wurtembergeois. Autrefois, c'était la première place de guerre du royaume; on visite encore son arsenal, son ancienne fonderie rlr» canons et son château, situé au milieu d'un parc magnifique.

C'est à Ludwigsbourg que le prince Napoléon a fait ses premières études militaires. Il y a fait aussi les cent coups, et le feu roi Guillaume a dû plus d'une fois payer ses dettes. On raconte — ce qui ne contredit en rien la réputation de bravoure du prince — que, s'étant pris un jour de querelle avec un officier, il refusa de lui accorder la satisfaction réclamée par l'honneur. Le roi, qui ne plaisantait pas sur ce chapitre, intima au prince l'ordre de se battre, désigna l'heure et les armes, et fit garder le lieu de la rencontre par un cordon de troupes, afin que son protégé ne poussât pas jusqu'à la fuite l'instinct de la conservation.

A la seconde passe, le prince, égratigné à la main, tombait sans connais-

sance1.

Ludwigsbourg est la ville natale de Strauss. Le devancier de M. Renan y est mort passablement oublié, il y a quelques mois. On a chanté sur sa tombe le chœur des prêtres d'Isis et d'Osiris, du premier acte de la Flûte enchantée. Il avait fait de l'exécution de cette mélodie païenne une des clauses de son testament. Strauss avait épousé une actrice qui le rendit fort malheureux dès la première année de son mariage; il plaida en séparation. Son fils est actuellement officier de uhlans à Stuttgard.

La vallée dans laquelle nous sommes entrés est fertile et bien cultivée. A tout instant, de gracieux villages émergent de bouquets d'arbres. La forteresse de Hohenasberg nous regarde d'un air débonnaire passer à ses pieds. Le duc Charles y fit enfermer pendant dix ans le poëte Schubart, qui s'était permis une épigramme contre lui. Asperg a été, jusqu'en 1870, la prison politique du Wurtemberg. Tous les journalistes particularistes qui se sont permis de médire du roi de Prusse y ont trouvé des loisirs.

La vallée élargit enfin ses flancs couverts de vignes; on aperçoit les coteaux boisés qui entourent Heilbronn. Les tours de la vieille cité impériale ne tardent pas à détacher leur noire silhouette sur l'horizon.

Heilbronn appartenait à cette partie de l'Allemagne que les Romains appelaient le Pays de la Dîme. Ils entourèrent la ville, pour la mettre à l'abri des invasions des Alemans, de murailles formidables que le peuple désigne encore aujourd'hui sous le nom de Murailles du Diable.

Vers la fin du me siècle, les Romains en fuient chassés; mais les Alemans,

1. Il résulte de documents qui viennent de nous être communiqués que notre bonne foi a été surprise, lorsqu'on nous a assuré que les faits ci-dessus, concernant le prince Napoléon, étaient vrais.

ayant été vaincus en 406 par Clovis, abandonnèrent la contrée. Le roi des Francs y envoya des colons, et tout le pays compris entre le bas Neckar jusqu'à la Lahn fut appelé la Franconie. Lorsque l'empereur Maximilien Ier divisa l'empire d'Allemagne en seize provinces, Heilbronn fut rattachée à celle de la Souabe. Au milieu du XIVe siècle, un mouvement démocratique y éclata, qui fut réprimé d'une manière sanglante. Les chefs furent décapités; soixante croix de pierre ont désigné, jusqu'en 1756, l'endroit de leur sépulture. Les champs, sur la rive droite du Neckar, portent encore le nom de Im Geschrei (dans les gémissements), parce que les femmes et les enfants des condamnés y furent conduits pour assister à l'exécution des coupables.

L'antique cité a maintenant déchiré sa ceinture de remparts; des rues entières se sont élevées là où s'ouvraient ses anciens fossés. C'est la place commerciale la plus importante du Wurtemberg.

De Heilbronn à Heidelberg, la contrée est d'une rare magnificence. Les prairies ont la fraîcheur de celles de la Suisse; veloutées, étoilées de fleurs, baignées de ruisseaux, elles ont dans leur aspect et leurs nuances les intonations d'une symphonie pastorale. Des poiriers, des pommiers tout roses, coupent çà et là les seconds plans. On cherche sous leur dôme parfumé ces princesses espiègles travesties en bergères, comme nous les montrent les porcelaines de Saxe. A mesure que nous approchons de Heidelberg, cette végétation se déploie avec. plus de fougue et d'exubérance. Des châtaigniers, des marronniers marient leur sombre verdure au feuillage plus gai des hêtres. Voici les premières maisons de la cité universitaire : ce sont des villas dans le style italien, délicieusement encadrées dans ce somptueux paysage.

Il est déjà tard; au lieu de venir directement de Suttgard à Heidelberg, nous avons pris le chemin des touristes et des écoliers. Montons rapidement au château. Nous n'avons pas l'intention de refaire une description déjà si souvent faite; notre visite sera courte. Et cependant pourra-t-on jamais se lasser d'admirer cette ruine imposante, délaissée par les hommes, mais dont la nature a pris soin et qu'elle couronne de son éternelle jeunesse? Ne diraiton pas que les siècles passés se dressent autour de vous, dans ces statues aux poses héroïques, dont quelques-unes, cruellement atteintes, se débattent dans les convulsions de la mort? Le soleil qui se couche les enveloppe de reflets sanglants, comme au soir de la bataille, et il semble qu'elles jettent à l'ennemi invisible une dernière malédiction.

Ayons le courage de l'avouer, cette guerre du Palatinat fut pleine d'atrocités. Turenne incendia quatre cents villes et villages, et les paysans, pour se venger, brûlèrent les églises avec les soldats français qui y campaient. Après le traité de Nimègue, en 1678, Louis XIV, qui rêvait, si l'on en croit les historiens allemands, de rétablir à son profit l'empire de Charlemagne, se fit

Ruines du château de Heidelberg.

représenter foulant aux pieds quatre esclaves enchaînés : l'Espagne, l'Allemagne, la Hollande et le Brandebourg. On lui fit aussi une pendule surmontée d'un coq gaulois : chaque fois que le belliqueux volatile chantait, un aigle allemand s'enfuyait en battant de l'aile.

La haine contre les Français s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans l'Allemagne rhénane. On rencontre encore des chiens répondant au nom de Mélac. On sait que ce général incendia Worms, Spire, Heidelherg; il laissa, dit-on, ses soldats jouer aux quilles avec les ossements des empereurs germaniques, enlevés aux cathédrales des bords du Rhin.

Nous jetons un dernier coup d'œil sur cette merveilleuse façade du palais d'Othon, véritable devanture de palais de fée, dont les hautes fenêtres se détachent toutes rouges sur l'azur foncé du ciel, et nous redescendons, ayant sous nos pieds la ville, qui se remplit des vagues rumeurs du soir et sur laquelle flotte déjà un long voile de brume que percent ça et la les clochers gothiques et le faîte crénelé des vieilles tours.

Une ville universitaire. — Les étudiants. — Verein et Burschenschaft. — Un Commcrs. — Les Renards. — Chants d'étudiants. — Le Landesvater. — Cavalcade des Fuchs. — La fin de l'orgie.

La physionomie de Heidelberg n'est pas la même le soir que pendant la journée. Lorsque je suis monté au château (il était quatre heures), je n'ai rencontré que des Anglais et des Américains se promenant d'un air désœuvré. Ces deux peuples ont une prédilection pour Heidelberg, qui s'est hâtée de leur bâtir des villas au milieu de superbes ombrages, dans la partie la plus pittoresque de la vallée.

En rentrant, à la nuit tombante, je me crus dans une autre ville : la rue entière appartenait aux étudiants. Quelques-uns marchaient bras dessus bras dessous, la tête coiffée de la petite casquette de couleur, la taille prise dans un justaucorps à brandebourgs, les jambes perdues dans de longues bottes à l'écuyère. D'autres stationnaient devant les étalages des libraires, passant en revue les livres nouveaux et les commentant d'après leur titre et leur couverture, comme on juge une femme d'après sa physionomie et sa tournure. En passant devant les cafés et les brasseries, j'entendis de grands bourdonnements auxquels se mêlaient des cliquetis de fourchettes et des chocs de verres.

La vie de l'étudiant allemand est ainsi réglée : la journée appartient à l'étude et la soirée au plaisir. Ce plaisir, on sait en quoi il consiste : à fumer, à boire, à chanter. Chaque étudiant fait partie d'un Verein (corps), ou d'une Burschenschaft (confédération).

Dans le Verein, le duel est obligatoire; dans la Burschenschaft, le duel n'est pas autorisé. La couleur de la casquette et du ruban porté en sautoir sur le gilet indique le corps ou la confédération à laquelle l'étudiant appartient. Deux ou trois de ces Verein sont fort riches, comme la Teuton/a, par

exemple, et possèdent pignon sur rue. Les « Teutons » donnent des fêtes, des bals, des soirées littéraires et dramatiques dans leur hôtel; ils viennent y prendre chaque jour leurs repas; quelques-uns y ont leur chambre. C'est une espèce de phalanstère dans le sens large et pratique du mot.

Les membres des Vereiu ou corps appartiennent en général à l'aristocratie; les princes, les comtes, les ducs, qui viennent se donner un vernis universitaire, en font partie. Les Burschenschaft, moins tapageuses, plus modestes, sont composées de fils de bourgeois, de professeurs, de marchands, etc. Elles louent à long terme une ou deux pièces dans une brasserie, et cette salle particulière, ornée des drapeaux de la société, des portraits de tous ses membres, s'appelle en allemand le local. C'est là que l'on conserve les archives de la Burschenschaft et que'on se réunit chaque soir, — deux fois par semaine, réglementairement, — pour chanter le vieux refrain latin, en buvant de la bière et en culottant des pipes :

Gaudeainus igitur Juvenes dum sumus; Post exactarn juveututeni, Post molcstam senectutem, Nos habebit bumus.

Vivat acadeuiia, Vivant professores!

Vivant nmnes virgines Faciles accessu, Vivant et uiulieres, Faciles agressu1.

L'étudiant allemand a ses chants comme le soldat, le marin et l'ouvrier; et ces couplets, tristes ou joyeux, patriotiques ou légers, résument l'histoire entière de la vie universitaire. Il y a des chants pour toutes les circonstances : pour l'arrivée, pour le départ, pour le grand départ aussi.

Après l'enterrement d'un camarade, les membres de la société ou du corps auquel il appartenait rentrent dans le <c local », dont les drapeaux sont voilés, et, debout, ils psalmodient quelques paroles sur l'air du Bequiescat, puis, exécutant avec leur verre un roulement funèbre sur la table, ils le vident d'un trait et le brisent, en signe de douleur. En allemand, cela s'appelle ein salamander l'eiben.

C'est surtout dans les Co?nmers, c'est-à-dire dans les fêtes solennelles du Verein ou de la Burschenschaft, que ces chants, dont la plupart ne sont pas

1. Amusons-nous pendant que nous sommes jeunes; après la jeunesse, la triste vieillesse, puis la mort. Vive l'académie, vivent les professeurs ! Vivent toutes les -vierges à l'accès facile, et vivent les femmes qui ne résistent pas à l'agression !

Les étudiants dans la rue, à Heidelberg.

imprimés et qui se transmettent de bouche en bouche, se révèlent dans leur bizarre originalité. J'ai pu en juger par moi-même. Grâce à une lettre dont j'étais porteur, j'ai été invité à un de ces Commers, qui se célébrait dans la soirée à 4a brasserie du Cœur brûlant.

Nous arrivâmes à huit heures. La salle était déjà pleine d'une épaisse fumée à travers laquelle on apercevait une cinquantaine d'étudiants barbus et chevelus, les uns tétant une longue pipe, les autres mangeant du jambon avec une dévorante ardeur. Des guirlandes étaient suspendues aux parois, et les bustes de M. de Bismarck et de l'empereur Guillaume, le premier cou-

Liv. 7.

ronné d'immortelles, le second de myosotis, souriaient débonnairement du haut de leur socle de plâtre. Nous étions à peine attablés que deux fuchs vinrent nous apporter de la bière et allumer nos cigares. Les fuchs (renards) sont des étudiants de première année, animalia nescientes vitam studiosorum, qui remplissent dans la corporation ou la confédération le rôle du mousse sur le navire. Ils doivent obéissance et respect aux anciens, aux « têtes moussues » ; ils sont les domestiques et les esclaves. Ce sont eux qui remplissent les fonctions d'échansons, et c'est à leurs dépens que la réunion s'amuse. On leur pose des questions baroques, on leur donne des énigmes à deviner, on les oblige à faire des grimaces de pître et à danser la danse des ours. Valets et paillasses !

Un grand diable à la chevelure blonde, portant une écharpe de soie comme un maire en fonctions, se leva tout à coup, et frappa sur la table avec une rapière : — Silentium! s'écria-t-il. Deux étudiants continuant de causer, le président frappa de nouveau sur la table, et, les interpellant par leur nom de kneipe ', il les condamna à vider leur chope.d'un seul trait. Puis il déclara la séance ouverte et indiqua le chant n° 10 du Commersbuch (livre de Commers). Tous entonnèrent en chœur :

« Sa! sa! sa! frères allemands! — Poussez un joyeux vivat. — Chantez vos chansons les plus gaies. — Que celui qui peut crier, crie ! — Ici, au milieu des brocs de bière, — se console et se guérit le cœur malade. — Oh ! bonne bière! — Délice de la vie! — Tu nous procures cent mille joies! »

Le président reprit seul en élevant son verre avec un geste sacerdotal :

« A la santé des Rhénans, des Saxons, et des Brandebourgeois aussi. — Allons, douce et blonde liqueur! — Coule, coule dans mon gosier. — Viens, donne-moi des forces! — C'est ainsi que l'on doit boire! — Allons, frères, chantez en chœur. — Et que ceux qui peuvent crier, crient : — Juchhe, Burhe, — Juchhe, Burhe. — Sa, sa, sa, sa, sa, sa ! »

La salle entière répéta cet étrange refrain en choquant les verres. Vacarme infernal.

— Avez-vous remarqué comme notre président boit bien? me dit mon introducteur.

— Oui... Sa chope a des dimensions monumentales...

— Elle contient un litre. Notre président a fait dimanche dernier le pari qu'il viderait douze fois sa chope pendant que l'horloge sonnerait midi. Il a gagné; il avait fini le dernier bock au onzième coup.

Le président ordonna ensuite un chant de ronde. On commença à sa

1. Kneipe veut dire brasserie, lieu où les étudiants se réunissent pour boire de labrère. Chaque étudiant reçoit le baptême du fuchs en entrant dans une société, et conserve le surnom qu'où lui donne à cette cérémonie, qui consiste à l'arroser de bière. •

droite. Voici la première chanson qui fut chantée ; elle est caractéristique, bien que peu propre :

« Sic vivimus, nous autres étudiants, — nous vivons chaque jour gaiement. — Nous pompons (saufen) absque complimenten, — jusqu'à faire (sch-n) dans nos bas et nos culottes. — Sic vivimus, toi et moi. — Et si quelqu'un y trouve à redire — nous lui faisons (sch-n) contre la figure — en riant aux éclats.

« Chante, bois, prie et suis les chemins de Dieu. — ■ Espère en la bénédiction du ciel. — Espère en Dieu quand tu bois de la bière et embrasses les filles. — Il ne t'abandonnera pas dans l'embarras (in schivaltitatibus, intraduisible). — Sic vivimus, etc.

« Papa doit envoyer de l'argent — à son fils qui étudie ; — mais si papa oublie la traite — l'étudiant s'en va ad patriam. — Sa bourse est vide, mais pleine est sa tête. — Sic vivimus, etc.

« Si je devais mourir ici, — enveloppez-moi dans ma vieille robe de chambre. — Elle me préservera des vers. — Et laissez à mon chien le soin de mettre une pierre sur ma tombe. — Sic vivimus, etc.

Je m'en tiens là. Cette chanson n'est que grossière; j'en pourrais citer de platement obscènes. Et nous nous imaginons encore que la jeunesse allemande ne chante que des cantiques religieux et des hymnes patriotiques! Le temps est bien loin où l'on entendait ces strophes : « Jeune homme bon et pieux, fils de l'Allemagne, cœur ingénu, indomptable courage, sans fiel et sans amertume, je te reconnais! — Devant la jeune fille innocente, pourquoi ton regard s'adoucit-il? — L'esprit de l'Allemagne parle en toi : V Allemagne est chaste l »

La ronde dura une heure; tout le répertoire y passa. Ceux qui ne chantaient pas furent obligés de vider leur chope d'un coup; le chœur accompagnait cette opération jusqu'à la fin, en braillant: «Bois! bois! bois! (Sauf/)»

Comme intermède, il y eut des discours humoristiques, en différents dialectes. Pas d'esprit, de la trivialité. Le mot qui donnerait des nausées à un Français fait rire l'Allemand aux larmes. Après chaque discours, obligation de boire sa chope en l'honneur de l'orateur.

Le tour des fuchs était arrivé. Ils avaient ôté leur habit et pris chacun une chaise dans la chambre voisine. Le président brandit sa rapière et commanda : A cheval/

Les fuchs se mirent à califourchon sur une chaise et galopèrent ainsi, avec leurs hautes bottes, autour de la salle. Ce steeple-chase eut un succès fou. On fit sortir les cavaliers par une porte, et ils rentrèrent par l'autre au milieu d'applaudissements frénétiques.

A minuit, cérémonie du landesvater. On recueille les casquettes brodées que les étudiants portent à la kneipe et parfois dans la rue, et on les passe à

travers la lame de la rapière présidentielle. C'est une sorte de consécration. L'assemblée entonne pendant ce temps un chant grave et solennel, après quoi l'on procède à un Salamander. Le « Salamander » consiste ici à tourner sa chope très- vite en la frottant sur la table, sans la renverser, et à la vider le plus rapidement possible.

La seconde partie de la fête n'étant que la répétition de la première, mon introducteur m'engagea à me retirer. Il obéissait au sentiment de Japhet et de Sem envers leur père; mais il ne faut pas un grand effort d'imagination pour se figurer la fin de l'orgie : les fils des Muses roulent sous les tables, et le guet recueille dans le ruisseau ceux qui essayent de regagner leur demeure. J'ai connu à l'université de Munich un étudiant qui, avant d'aller à la kneipe, chargeait deux portefaix de venir le « reprendre » à une heure du matin — pour le rapporter dans son lit.

L'université de Heidelberg est une des plus anciennes d'Allemagne. Elle a été fondée en 1386 par le comte Ruprecht Ier, quarante ans après celle de Prague, vingt ans après celle de Vienne. Les professeurs, dont le plus modeste a aujourd'hui un traitement qui varie de 4 à 8,000 fr., ne recevaient alors que 50 florins par an, à peu près 130 francs. Les règlements universitaires de l'époque ne jettent pas une lumière nouvelle sur les mœurs de l'étudiant allemand : il était déjà joueur, bretteur, ivrogne, sans grand respect pour le bien d'autrui. Les règlements défendent spécialement le jeu des dés, le duel, les dettes, le vacarme nocturne, le port d'armes après le couvre-feu, l'escalade des vignes et des jardins, etc.

En 1782, l'électeur Charles-Théodore confia l'enseignement universitaire de Heidelberg à des légistes français. Ils furent chassés en 1808.

Les ruines du château de Heidelberg.

Le vieux Francfort n'est plus. — L'ancienne et la nouvelle ville. — La maison paternelle de Gœthe. — L'enfance du poëte. — Le jardin des Palmiers. — Le faubourg de Sachsenliausen. — Le drapeau rouge à Francfort.

Nous avons quitté ce matin Heidelberg à l'aube crevant, comme disaient les trouvères. Après tant de jours de pluie, la nature, qui se réveille sous les

caresses du soleil, a pris une fraîcheur et une vigueur plus vives. De jolies petites fleurs, premiers sourires du printemps, commencent à briller çà et là dans les prairies. Les ruisseaux, qui s'étaient élancés hors de leur lit, rentrent dans l'obéissance et calment leur colère.

Nous traversons à toute vapeur d'immenses plaines recouvertes d'un léger duvet de blé. Nous passons sans nous arrêter devant les villages cachés comme des nids dans un sillon. Une légère colonne de fumée monte de leurs toits et met un trait d'union entre la terre et le ciel. Cette réconciliation nous réjouit, car depuis trois jours on ne parle que d'inondations, de ponts emportés, de récoltes détruites."

Sur tout le parcours, les souvenirs de France abondent. Turenne assiégea deux fois Hoppenheim et, en 1674, il détruisit Auerbach, dont les maisons blanches rient derrière des remparts d'arbres en fleur. Nous laissons derrière nous le Melibocus, montagne granitique que couronne une lugubre tour carrée, et nous arrivons à Darmstadt. Depuis que la Prusse a fait des loisirs au grand-duc, et ne lui a laissé d'autre administration que celle du théâtre, on vient quelquefois dans cette ville entendre un opéra; mais le voyageur ne saurait s'y arrêter. Darmstadt se souvient également de Turenne, et du maréchal de Lorges qui fit sauter ses fortifications.

Au moyen âge, les femmes de Darmstadt qui levaient la main sur leur mari étaient condamnées à chevaucher à travers la ville, sur un âne dont elles tenaient la queue, et que leur mari conduisait. La ville dut entretenir un âne spécial pour ce genre de punition; mais comme l'animal mourut à la peine, il fut remplacé par un meunier des environs, convaincu d'un vol considérable.

Quand un mari se laissait rosser plus de six fois par sa femme, on enlevait le toit de sa maison. Le tribunal de Darmstadt condamnait encore, à la fin du xvne siècle, les femmes qui s'étaient battues entre elles à être enfermées dans une caisse de bois, l'une vis-à-vis de l'autre ; leur tête seule sortait de leur espèce de cangue.

Des deux côtés de la voie s'allongent de vastes forêts de pins, aux fûts grêles, semblables à de gros cierges jaunes, et répandant une odeur balsamique et pénétrante. C'est dans ces forêts que, deux fois par an, la population de Francfort se transporte tout entière et dîne sur la mousse. Nous apercevons quelques cadavres de bouteilles, restes de la dernière ripaille champêtre. Nous sommes encore ici dans le Midi, en plein pays de la mangeaille, dans une sorte d'île des Plaisirs où coulent des fleuves de bière, des rivières de vin du Rhin et du Margraviat, où l'on rencontre des mines de jambons, des montagnes de choucroute. Aussi l'habitant du Nord, plus sobre, plus énergique, a-t-il eu facilement raison de ces populations un peu molles et trop amies de

la matière. Qu'on se rappelle la guerre de 1866. Y a-t-il eu quelque chose de plus triste que la résistance des États du Sud? Ils capitulaient les uns après les autres sans combat. Le roi de Wurtemberg ne savait pas même monter à cheval ; le roi de Bavière accompagnait sur le piano... ses soldats partant en guerre ; le grand-duc de Bade ne tenait pas à se mettre trop mal avec son beau-père le roi de Prusse. Tous les atouts étaient dans le jeu de M. de Bismarck. La partie était gagnée d'avance...

Francfort ! tout le monde descend de wagon. On n'a pas besoin de nous prévenir que nous sommes en Prusse : on le lit sur la figure rébarbative des employés que Berlin a envoyés ici et qui composent la garnison civile de l'ancienne ville libre, réduite à ronger inutilement son frein.

Il faut se hâter de voir Francfort; ce n'est pas une ville qui se meurt, c'est au contraire une ville qui ressuscite ; mais aux yeux de l'archéologue, de l'historien et de l'artiste, cette résurrection équivaut à la mort. Encore dix ans de transformations successives, et l'antique cité impériale n'aura conservé de son passé que des photographies.

Les cariatides, fatiguées de porter depuis trois siècles leur énorme fardeau de pierre, s'affaissent tristement et disparaissent les unes après les autres; les vieilles maisons gothiques aux devantures peintes, aux étages en saillie troués de fenêtres clignotantes, aux toits pointus surmontés de la girouette qui grince, semblent avoir été lavées à l'eau de Ninon, tellement elle? sont rajeunies, pimpantes, méconnaissables.

La rue des Juifs n'est plus! Un Haussmann prussien l'a éventrée à coups de marteau. Des monceaux de débris gisent à terre, pareils aux ruines produites par un bombardement. Une seule rangée de maisons bossues, contrefaites, grimaçant horriblement au soleil qui éblouit leurs petites vitres chassieuses, rappelle aujourd'hui ce quartier sombre et infect, où régnait je ne sais quel air de terreur et d'angoisse, où les maisons avides semblaient se pencher comme pour vous saisir à la gorge. Mais cette suite de masures encore debout n'encadre plus des têtes de vieillards à barbe blanche, au profil rabbinique, des juives au teint pâle et au regard noir, coiffées d'un fichu aux couleurs éclatantes; à l'entrée des allées étroites et délabrées, plus de vieilles femmes aux yeux astucieux, au nez recourbé en bec de chouette, et drapées dans des haillons séculaires. Tout cet attirail pittoresque du moyen âge a disparu. La lumière a fait fuir ces oiseaux de nuit. Ils sont allés se blottir dans quelque grenier solitaire, en attendant qu'ils imitent Rothschild, sorti comme eux de cette Cour des miracles, et qu'ils bâtissent des palais de princes dans les avenues du Mein.

Le Rœmer lui-même n'a pas été protégé par la majesté de ses souvenirs. La salle des Empereurs, restaurée, badigeonnée, bariolée de dorures, a

psrdu son ancien caractère de grandeur imposante et sombre. Ces Césars allemands, appliques contre les parois, ont des tournures de damoiseaux et ressemblent à des souverains de jeux de cartes. L'anachronisme vous met en fuite ; mais vous le retrouvez au bas de ce large escalier que les empereurs descendaient autrefois d'un pas qui faisait trembler la terre. C'est un fabricant de boutons qui occupe le rez-de-chaussée du palais!

Et cette place du Rœmer, que le peuple remplissait de ses hourras lorsque les successeurs de Charlemagne se montraient au balcon du Kaisersaal, le front ceint de la couronne de l'Empire, l'épée de saint Pierre dans la main droite, le globe terrestre dans la main gauche; cette place dr. Rœmer, que le cortège impérial traversait avec pompe, au roulement des tambours, au son des cloches et au bruit des trompettes, tandis que la foule, à laquelle on faisait largesse, se disputait les pièces d'or, se ruait sur le bœuf qui rôtissait tout entier et buvait le vin qui sortait des fontaines; cette place, qui renferme toute l'histoire d'Allemagne, n'a pu se soustraire au souffle de transformation qui passe sur Francfort et en efface les derniers traits de poésie et d'originalité.

Le Dôme, comme s'il n'avait pas voulu survivre à cette destruction générale, a pris feu il y a six ans, le soir de l'arrivée du roi Guillaume à Francfort. Sinistre présage, dont on parle encore aujourd'hui !

En visitant, il y a une heure, la maison paternelle de Gœthe, dans le Grossen Hirschgraben (les grands fossés aux cerfs), en voyant cette vieille façade décrépite, aux étages inégaux, au pignon flamand, au toit chargé de lucarnes, de clochetons et de girouettes, en montant cet escalier garni d'une rampe de fer finement ouvragé, en parcourant ces chambres basses aux meubles de velours usé, râpé, déchiré, en nous arrêtant devant ces grands poêles en maçonnerie et devant ces portraits de bourgeois en jabots et en cadenettes, nous avons eu comme une vision lointaine de ce qu'était Francfort à l'époque de la naissance du poète. Les remparts, aujourd'hui remplacés par des promenades publiques avec jets d'eau et avec cascades, étaient intacts : ils avaient leurs portes à herse, leurs ponts-levis, leurs sentinelles armées de mousquetons. Les couvents formaient au milieu de la ville de fraîches oasis de verdure, de douces retraites de prières; le joyeux carillon de leurs cloches retentissait dans les airs, et les cigognes qui avaient établi leur nid 6ur les cheminées voisines n'en paraissaient pas effrayées. La Zeily avec ses affreux magasins de bimbeloterie, de jupons, de corsets, de tournures et de postiches, avec ses vitrines où sont étalés notre luxe et notre misère, n'existait pas ; on ne rencontrait pas sur ses trottoirs le petit-crevé allemand, plus hideux et plus crevé que celui d'espèce parisienne; il n'y passait ni la traîne de soie de la grande-duchesse de Gérolstein, ni le sabre xetentissant du général Boum.

Les fuchs dans une taverne d'étudiants, à Heidelberg.

Liv. 8.

Francfort était une ville libre, mais point silencieuse ; elle ne faisait plus d'empereurs, mais elle faisait des affaires. Placée au centre de l'Allemagne, presque au confluent du Mein et du Rhin, son mouvement commercial et industriel était immense. Ses foires, qui se tenaient quinze jours durant, à Pâques et au mois de septembre, attiraient des représentants de tous les peuples : Turcs, Arméniens, Russes, Hongrois, Italiens, etc. C'était déjà une cité cosmopolite, un grand bazar européen; mais ses richesses restaient modestement entassées dans des cours, dans des greniers, dans des entrepôts sur les bords de la rivière, d'où elles ne sortaient que pour aller prendre le Rhin et la mer. Le côté mercantile ne gâtait pas le côté pittoresque. Ceci n'avait pas tué cela.

Quelle ville, mieux que Francfort, était faite pour servir de berceau à Goethe, le poëte universel? Le passé y subsistait encore dans son faste et sa magnificence, dans la fantaisie et la richesse de son architecture; on retrouvait ses traces partout, et 'dans les rues, et dans les mœurs et les habitudes; le sifflet des locomotives n'avait pas dispersé cet essaim de légendes, de traditions, de grands souvenirs qui planait sur l'antique cité. La civilisation moderne n'avait pas nivelé l°s caractères et les intelligences comme elle nivelle les routes, et il y avait dans le Rœmer — ce palais devenu hôtel de ville — des hommes dignes de Rome. S'il est vrai qu'il existe des affinités mystérieuses entre notre âme et le sol qui nous a vus naître, aucun milieu ne pouvait être plus favorable que celui-là au développement moral et intellectuel du futur auteur de Faust.

Comme la maison de Schiller à Marbach, la maison paternelle de Gœthe est un musée national. Elle appartient à une association européenne de savants, de gens de lettres, d'admirateurs de l'écrivain.

Bien que je n'aime guère à passer en revue des collections de vieilles casquettes mangées des mites, de robes de chambre en loques, qui dépoétisent le génie, en me le montrant assujetti comme le dernier des mortels à toutes les vulgarités de l'existence, une visite à la maison de Gœthe me semble indispensable pour connaître sous son véritable jour celui qu'on s'est plu à nous présenter comme une espèce de Byron allemand. En parcourant ces chambres si simples, en voyant ce pauvre pupitre en bois de sapin sur lequel le poëte a écrit tant de chefs-d'œuvre, on comprend qu'il y a deux Gœthe, celui de la fiction et celui de la réalité. Tout respire ici l'honnêteté patriarcale, l'homme sage qui règle son temps, son imagination et ses dépenses. Si, au beau temps du romantisme, Gœthe avait vécu à Paris, on l'eût flétri de l'épithète de a bourgeois ». Et cependant. Gœthe avait vingt-cinq ans; il était dans cet âge qui, selon son expression, est « une ivresse sans vin ».

La chambre dans laquelle le poëte est né, le 28 août 17-iO, au coup de

Etudiant ramené chez lui par deux portefaix.

midi, est petite, triste, au troisième étage. Le portrait de sa mère y sourit encore de ce doux sourire qui dut illuminer sa figure pâlie, quand, après trois jours d'angoisses, la nourrice accourut lui annoncer que le nouveau-né vivait. Cet homme, que la statue de Schwandtaler représente comme un colosse de force et de génie, était si chétif à sa naissance, qu'on le tint à peu près pour mort. Sa mère, on le comprend, eut pour ce frêle enfant des trésors d'affection. Elle entoura de soins cette plante délicate; et, plus tard, à ce tendre amour maternel vint se mêler une admiration qui devança celle de la postérité. Le petit Wolfgang lui témoignait, de son côté, une affection sans bornes et ne la quittait jamais. « Je ne pouvais, disait-elle, cesser de lui raconter des histoires. Je mêlais tout ensemble, l'air, l'eau, le feu, la terre. Je donnais aux éléments des figures de belles princesses, et je finissais souvent par croire les contes merveilleux que j'inventais. Quand j'étais obligée de me rendre à une invitation et de sortir, Wolfgang pleurait. Il m'accompagnait jusqu'à la porte et me demandait à voix basse : « N'est-ce pas, mère, la prin- « cesse n'épousera pas le tailleur lors même qu'il tuerait le dragon? »

Goethe laisse percer ses sentiments esthétiques dès son enfance. On rap-

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