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Conversations de Gœthe, traduction de M. Delérot

tressaille et cherche à entrer dans la vie. Quelle merveille que ces changements de la nature, si dans la nature le merveilleux n'était pas ce qu'il y a de plus commun ! Nous ne priverons pas notre ami de ce spectacle. Demain ou après-demain, le bel oiseau sera là, et d'une beauté, d'une séduction que vous avez rarement vues. Je connais cette chrysalide, et je vous invite pour demain à la même heure, si vous voulez voir une chose plus curieuse que toutes les curiosités que Kotzebue a vues dans son curieux voyage à Tobolsk. Ici au soleil, sur une fenêtre du pavillon du jardin, plaçons la boîte où notre belle sylphide travaille si bien pour demain ! Bien ! reste là, mon bel enfant. Dans ce petit coin, personne ne t'empêchera de terminer ta toilette.

« — Mais cette vilaine bête, dit madame de Gœthe en jetant de côté un léger coup d'œil au serpent, comment peut-on la souffrir à côté de soi et la nourrir de sa main? C'est une créature si désagréable ! Sa vue seule me fait frissonner !

« — Silence ! dit Gœthe, quoiqu'il aimât assez, avec sa nature tranquille, la vivacité mobile de sa belle-fille.

Et, se tournant vers moi, il continua :

« — Oui, si le serpent voulait bien pour elle se mettre dans un cocon et se transformer en beau papillon, alors on ne parlerait plus de frissonner ! Mais, chère enfant, nous ne pouvons pas tous être des papillons, nous ne pouvons pas tous être des figuiers tout parés de fleurs et de fruits ! Pauvre serpent ! Ils t'abandonnent ! Gomme ils devraient au contraire s'intéressera toi!... Gomme il me regarde ! Comme il dresse sa tête ! Ne semble-t-il pas qu'il comprenne que je le défends contre vous?... Pauvre petit! Il est là dans la fiole sans pouvoir sortir, comme il était jadis, quand le Créateur lui eut donné son enveloppe trop étroite !... »

Gœthe faisait de la nature l'éternel sujet de ses études. Il était en relations constantes avec Humboldt; il écrivit deux livres qui furent très-appréciés du monde savant : les Métamorphoses, des plantes et la Théorie des couleurs. On trouve cette phrase dans une de ses lettres à la grande-duchesse de Weimar : « Les œuvres de la nature sont toujours comme une parole de Dieu fraîchement exprimée. »

C'est en se promenant dans ce parc, véritable sanctuaire de verdure, quo le grand poëte, déjà sur l'âge, laissait échapper ces pensées profondes qu'Eckermann a pieusement recueillies. Un soir, les deux amis avaient fait le tour du bois, ils avaient en face d'eux le soleil couchant. Gœthe resta un instant abîmé dans la contemplation du magique spectacle, puis il cita le mot d'un ancien : « Même lorsqu'il disparaît, c'est toujours ce même soleil! »

Et il ajouta avec une grande sérénité :

— Quand on a soixante-quinze ans, on ne peut pas manquer de penser quelquefois à la mort. Cette pensée me laisse dans un calme parfait, car j'ai la ferme conviction que notre esprit est une essence d'une nature absolument indestructible ; il continue à agir d'éternité en éternité. Il est comme le soleil, qui ne disparaît que pour notre œil mortel; en réalité, il ne disparaît jamais ; dans sa marche il éclaire sans cesse.

Dans ses promenades à travers bois, il laissait aussi tomber des maximes comme celles-ci :

« Il ne faut amener avec soi, dans la vieillesse, aucun défaut de sa jeunesse, car la vieillesse fournit déjà par elle-même ses imperfections. — Il n'est pas bon à un prince de délibérer, et même dans la plus mince question il ne doit jamais abdiquer. — La liberté ne consiste pas à ne vouloir rien reconnaître au-dessus de nous, mais bien à respecter ce qui est au-dessus de nous, car le respect nous élève à la hauteur de l'objet de notre respect. »

Weimar aussi porte des cicatrices de boulets français. Le soir de la bataille d'Iéna, la ville était pleine de fuyards prussiens, et les canons de Soult et d'Augereau battaient les murs du château. Plusieurs maisons furent incendiées. Les soldats français chassèrent Gœthe de son lit. Le lendemain, Napoléon se présenta chez la duchesse Louise et lui dit :

— Vous devez être édifiée sur la guerre, madame.

Mais la duchesse répondit avec une dignité fière, et le vainqueur ne put obtenir d'elle que son époux se retirât immédiatement de l'armée prussienne. Gœthe plaida, du reste, chaleureusement la cause du prince. Il disait aux généraux français :

— Supposez qu'aujourd'hui ou demain votre armée éprouve un rêver?, que penserait l'empereur d'un général ou d'un feld-maréchal qui ne ferait pas ce que notre duc fait?

Et il ajoutait poétiquement :

— Si Napoléon ne lui pardonne pas, eh bien ! je suivrai mon maître sur les grandes routes d'Allemagne, un bâton à la main. Les femmes et les enfants qui nous reconnaîtront dans les villages diront, en versant des larmes : « C'est le vieux Gœthe et l'ancien duc de Weimar que l'empereur des Français a dépouillé de son trône, parce qu'il était resté fidèle à ses amis dans le malheur. » Je chanterai pour lui donner du pain... Je chanterai l'opprobre des Allemands, et les petits enfants apprendront par cœur mes chants jusqu'à ce qu'ils soient devenus hommes et qu'en chantant ils rétablissent mon maître sur son trône et qu'ils vous renversent du vôtre.

Napoléon fut-il touché de la prière du nouvel Homère? Je ne sais. Quoi qu'il en soit, le duc trouva grâce.

Après Eylau, il se soumit et il put rentrer dans ses Etats ; mais la récon-

La chambre de Schiller, à Weiinar.

ciliation avec Napoléon fut plutôt apparente que réelle. En 1809, lors de l'attentat de Staps, le premier mot de l'empereur, dit Bourienne, fut celui-ci :

— Rapp !... on ne m'ôtera jamais de l'idée que les menées de Berlin et de Weimar n'y sont point étrangères... Je te dis qu'il y a des femmes làdedans : des furies avides de vengeance. Si je le croyais, je les ferais enlever au milieu de leur cour... Je sais quelle est la fureur de toutes ces femmes, mais patience !...

Gœthe a raconté lui-même son entrevue avec Bonaparte. Un gros chambellan polonais le fit entrer. Napoléon était assis à une grande table et déjeunait. Talleyrand était debout à sa gauche. L'empereur fit signe à Gœthe, qui hésitait, d'approcher. Il le regarda avec attention et lui dit :

— Vous êtes un homme !

Le poëte s'inclina. Napoléon lui demanda son âge et quels ouvrages il avait écrits. Daru répondit pour Gœthe qu'il avait beaucoup écrit et traduit le Mahomet de Voltaire.

— Ce n'est pas une bonne pièce, murmura l'empereur.

Il amena ensuite la conversation sur Werther, qu'il disait avoir « étudié

à fond » . Il en critiqua certains détails avec beaucoup de bon sens ; puis il revint au drame. Il désapprouva les pièces dans lesquelles la fatalité joue le grand rôle.

— La fatalité, dit-il, appartient aux siècles sans lumière; que nous veut-on avec la fatalité? La politique, voilà la fatalité. La tragédie doit être l'école des rois et des peuples ; c'est là le but le plus élevé que puisse se proposer le poëte. Vous, par exemple, monsieur Goet, vous devriez écrire la Mort de César, mais d'une façon digne du sujet, avec plus de grandiose que Voltaire. Cela pourrait devenir l'œuvre la plus belle de votre vie. Il faudrait montrer au monde quel bonheur César lui aurait donné, comment tout aurait reçu une tout autre forme si on lui avait laissé le temps d'exécuter ses plans sublimes. Venez à Paris, j'exige absolument que vous veniez avec moi. A Paris, le spectacle du monde est plus grand ; là, vous trouverez en abondance des sujets de poésie !

Lorsque Goethe se retira, Napoléon répéta de nouveau :

— Voilà un homme !

L'idée d'aller s'établir à Paris semble avoir souri au poëte ; il en parlait souvent à ses amis; mais, comme il n'était pas riche, il recula devant les frais considérables d'un déplacement.

Cependant, à mesure qu'il vieillissait, Gœthe semblait trouver de nouvelles forces et déployait une activité plus grande. Levé dès l'aube, il était au courant de tous les livres qui paraissaient et suivait le mouvement intellectuel de son siècle dans toutes les directions. Son temps était divisé avec méthode; il aimait l'ordre, la régularité, l'harmonie. Il ne buvait ni ne mangeait jamais le soir, bien que son plaisir fût d'avoir autour de lui quelques amis avec qui il pût causer sans gêne. Herder, Wieland, Schiller, avaient coutume de venir chaque semaine passer une soirée chez lui.

Rien de moins olympien que son intérieur. En lisant certains biographes fantaisistes, on se figure volontiers que l'auteur de Faust devait boire dans des crânes doublés d'argent, comme lord Byron, ou tout au moins dans des coupes d'or, comme les dieux du Walhalla. Voici ce que nous apprend son ami Eckermann dans une note du 15 octobre 1825 :

« Ce matin, j'ai dîné pour la première fois avec Gœthe. Il n'y avait avec lui que madame Gœthe ' et le petit Walter; nous étions donc tout à fait à l'aise et entre nous. J'ai vu Gœthe là tout à fait comme père de famille ; il nous présentait les plats, découpait le rôti, et cela très-adroitement, sans oublier de nous verser à boire. Nous bavardions gaiement sur le théâtre, sur les jeunes Anglais de Weimar, et sur les petits incidents du jour. »

1. Odile, femme d'Auguste Gœthe, esprit très-cultivé, dont il a été question plus baut.

Lorsque M. Ampère visita le poëte en 1827, il le décrivit en ces termes dans une lettre intime à Mme Récamier :

« Gœthe a quatre-vingts ans. J'ai eu le plaisir de dîner plusieurs fois avec lui en petit comité, et je l'ai entendu parler plusieurs heures de suite avec une présence d'esprit prodigieuse ; tantôt avec finesse et originalité, tantôt avec une éloquence et une chaleur de jeune homme. Il est au courant de tout, et s'intéresse à tout ; il a de l'admiration pour tout ce qui peut en admettre. Avec ses cheveux blancs, sa robe de chambre bien blanche, il a un air tout candide et tout patriarcal. Entre son fils, sa belle-fille et ses deux petits-enfants, qui jouent avec lui, il cause sur les sujets les plus élevés. Il nous a entretenus de Schiller, de leurs travaux communs, de ce que celui-ci voulait faire, de ce qu'il aurait fait, de ses intentions, de tout ce qui se rattache à son souvenir : il est le plus intéressant et le plus aimable des hommes. »

Tel était à Weimar, dans sa verte vieillesse, celui que nous avons vu à Francfort, dans la maison où il naquit, où il versa ses premières larmes et rêva ses premiers rêves. Ce n'est point le Gœthe de la légende, mais celui de l'histoire; ce n'est pas le Gœthe de David d'Angers ', le sculpteur romantique, mais le Gœthe de Trippel, le sculpteur classique.

Il nous reste bien peu de temps pour aller à la maison de Schiller. Elle se trouve dans la rue qui porte le nom du poëte, en face de la maison de Wieland, l'auteur à'Oberon. Schiller ne l'habita que peu d'années; il souffrait déjà, à son arrivée à Weimar, de cette maladie de poitrine qui devait l'emporter. Cette maison est simple et toute petite ; bien qu'elle n'eût coûté que 5 à 6,000 francs, le poëte ne fut jamais assez riche pour la payer.

Je ne sais rien qui vous laisse une impression plus mélancolique que cette pauvre chambre de travail de Schiller, tapissée d'un méchant papier vert, aux rideaux étriqués, en serge rouge, avec ses vieilles chaises en noyer, son énorme commode en bois blanc, massive, qui servait de table à écrire ! avec son lit d'hôpital, et cette épinette qui n'a plus de sons, et cette mandoline qui n'a plus de cordes !

Comme tout cela vous serre le cœur, et comme on comprend, en sortant de là, cette suprême expression de tristesse et de douleur dont est empreinte la pâle et maigre figure du poëte idéaliste ! On sait pourquoi il tient son regard au ciel, loin de cette terre dont il n'attendait plus rien ; car si Weimar fut pour Gœthe le temple et l'autel, ce ne fut pour Schiller que le vestibule de la gloire.

i. David d'Angers fit, d'après une gravure, un buste colossal de Gœthe, qu'il lui envoya pour sa fête. On dit que le poète fut longtemps sans se reconnaître; enfin il frappa trois fois du pied en s'écriant : « Singulier! singulier! » {Curiosl curios!)

Première vision de la Prusse. — Un peu de cuisine. — La vie de famille. — Du peu de politique. — Leipzig. — La baiue de la France. — Le bilan intellectuel de l'Allemagne. — La librairie allemande. — La foire de Leipzig. — La Bourse. — La cave d'Auerbacb.

Me voici en Prusse : Taspect du pays, la forme des habitations, les mœurs et les habitudes se distinguent par des différences essentielles ; les choses, comme les gens, ont l'accent prussien. Ce ne sont plus de petits vallons pleins de fraîcheur, des bois aux teintes vert tendre, des villages riants cachés derrière un rideau d'arbres ; la terre est pauvre, presque inculte ; dans ces plaines qui se déroulent avec l'immensité du désert, on distingue des groupes de trois ou quatre femmes, pieds nus, la tête cachée sous un mouchoir rouge, bêchant péniblement un champ ou creusant un sillon. 11 y a disette de bras. Dans certains villages, il ne reste plus que des vieillards : les hommes sont morts pendant la dernière guerre, en France ou à leur retour au pays ; les jeunes gens sont à l'armée ou en Amérique. C'est ainsi que s'explique la misère profonde dans laquelle sont tombées les populations agricoles de la Saxe, du Brandebourg et de la Poméranie. Aussi un fait inouï s'est-il passé l'an dernier, aux élections pour le Reichstag : on a vu des paysans, petits propriétaires fermiers, donner leurs suffrages au socialiste-communiste Liebknecht! Il existe aujourd'hui en Saxe des villages entiers gagnés à la cause du socialisme.

La végétation est d'un mois en* retard sur celle du Sud. Les lilas sont à peine éclos; les blés sont courts et malingres; des peupliers, rangés en ligne comme des soldats, à la lisière des champs, qu'ils semblent garder, remplacent les arbres fruitiers; les habitations, lourdes, trapues, ont des aspects de taupinières. Leurs murs, mélange de paille et de boue, sont troués d'une ou de deux lucarnes sombres.

A chaque station, entre Weimar et Leipzig, on croise des trains de qua-

Femmes allemandes travaillant daus les cliamps.

trième classe, sortes de cages de ménagerie, dans lesquelles s'agitent des hommes et des femmes, amas indéfinissable de robes en loques, de pieds nus, de vieux habits troués et de bottes éculées. On rencontre aussi des convois de militaires, que précèdent ou suivent de3 wagons chargés de charcuterie vivante.

Dans les hôtels, — même dans ceux de premier ordre, — on vous donne des lits sans draps, et si vous en demandez, on vous apporte une serviette. Le châle est indispensable à ceux qui voyagent en Prusse ; il tient lieu du linge ab ent.

Liv. 16.

La cuisine est en harmonie avec le reste. « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es. » Il faut avoir trois qualités essentielles pour affronter les restaurants et les tables d'hôte : pas de scrupules sur la propreté, une patience à toute épreuve et un estomac blindé comme une frégate. On jurerait que tous les empoisonneurs célèbres se sont donné rendez-vous en Prusse pour continuer impunément leur métier.

On commence le dîner par un potage à la bière ou aux œufs de harengs ; on vous sert ensuite du bœuf avec de la compote aux pruneaux, puis vient une succession de ragoûts au poivre rouge, au fond desquels vous découvrez des détritus de légumes, des restes d'ossements de poules à l'état fossile. Le rôti de veau traditionnel nage dans une sauce noire comme de l'encre, visqueuse et d'un goût sucré ; on sert également du chevreuil avec des oranges mélangées à des petits pois. Le poisson ne fait son apparitiou qu'avant le dessert, avec des asperges à côtes dures, semblables à des baïonnettes. Il est de bon ton de ne pas les manger à la française, mais de les hacher menu.

Le maître de l'hôtel préside au dîner; après avoir servi le potage il prend place au haut de la table et ne manque jamais de boire les meilleurs vins de sa cave, pour donner le bon exemple. Pendant ce temps, sa femme mange à la cuisine, en compagnie des domestiques.

Nulle part la vie de famille n'est plus vide que dans les provinces prussiennes que je viens de traverser. Le soir, le mari mange toujours dehors ; il va dès cinq heures à la brasserie ou au cercle, où il reste jusqu'à dix heures. Il choisit les meilleurs plats de la carte, tandis que sa femme et ses enfants sont soumis au régime du café perpétuel, le dimanche excepté, car il est rare que ce jour-là ne soit pas consacré à une promenade générale et à un gai repas champêtre. Dans les villes, les liens de famille sont si relâchés, qu'il n'est pas rare de voir des messieurs entrer dans un salon et y retrouver trois ou quatre de leurs ex-épouses, mises à la porte à la suite d'une révolution d'alcôve. S'il y a quelque chose de banal dans la causerie française, c'est assurément les clichés sur l'Allemagne ; nous en avons, il est vrai, bien rabattu depuis que nous avons vu les Allemands de plus près ; mais que de faux jugements nous portons encore, et comme l'expérience les rectifie vite !

Par exemple, dans un autre ordre d'idées, s'il y a une chose convenue parmi nos politiqueurs, c'est que toute l'Allemagne du Sud est particulariste et anti-prussienne. La vérité est que le parti particulariste n'a jamais été aussi faible que maintenant dans le Wurtemberg, dans le grand-duché de Dade et dans les provinces rhénanes. Je vais le prouver par des chiffres.

Lors des dernières élections pour la Chambre wurtembergeoise, 72 candidats nationaux-libéraux sont sortis de l'urne. Les démocrates n'ont réussi

à faire passer que 8 des leurs. Au Reichstag allemand, le Wurtemberg est représenté par 15 nationaux-libéraux (parti prussien), 2 catholiques et un démocrate.

Dans la Chambre du grand-duché de Bade, nous trouvons 51 députés nationaux-libéraux, 10 catholiques et 3 démocrates. Le grand-duché de Bade a envoyé au Reichstag 12 nationaux-libéraux et 2 catholiques.

La Chambre du grand-duché de Hesse compte une vingtaine de députés nationaux-libéraux, 3 démocrates et 2 catholiques, et au Reichstag, 9 nationaux-libéraux.

Tous ces partis, sans exception, travaillent pour la plus grande gloire de l'empire allemand : la seule différence qu'il y ait entre eux, c'est que les uns veulent garder leur ancienne autonomie et développer leurs libertés en dehors de la surveillance et du contrôle de la Prusse. Le parti catholique, dans le Wurtemberg, le grand-duché de Bade et celui de Hesse, n'est pas particulaiiste; il se borne à défendre son indépendance religieuse et à combattre la Prusse sur ce terrain restreint. Mais il n'en est pas de même du parti catholique en Bavière, qui est resté particulariste dans la véritable acception du mot, non-seulement anti-prussien, mais anti-unitaire et antiimpérialiste. Le dernier vote de la Chambre de Bavière, qui a donné raison au Père jésuite Fugger, contre le gouvernement de Berlin, vient de mettre en évidence ces sentiments d'hostilité.

Cette attitude de la Bavière soulève une véritable tempête d'indignation dans la presse prussienne, et ne doit pas inspirer à M. de Bismarck des idées bien roses ; car si les Bavarois s'éloignent de l'empire, c'est une des pierres fondamentales de l'édifice qui se détache, et l'œuvre entière est compromise.

Mais je m'écarte de mon sujet et j'oublie que j'ai à vous parler de Leipzig. Les souvenirs, les monuments, les fêtes populaires, tout entretient ici la haine contre la France, YErbfeind, comme on l'appelle, l'ennemie héréditaire. Si vous ne savez pas l'allemand, parlez bas. Les oreilles se dressent menaçantes. aux accents sonores de la phrase gauloise, et les marchands ne manquent pas de vous traiter de Maure à chrétien. Non-seulement ils ne vous rendent pas exactement votre monnaie, mais ils exercent encore sur vous un autre droit de rançon de guerre, en doublant le prix de leurs marchandises. Des étudiants de Genève et de Lausanne qui fréquentent l'université de Leipzig me disaient à ce propos :

— Nous étions tellement pillés et volés les premiers temps, que nous avons été obligés de nous déclarer citoyens suisses, quoique parlant français, en entrant dans un magasin ou un restaurant.

Les historiens n'indiquent pas au juste l'origine de Leipzig. On sait seulement qu'en 724, c'était un pauvre village de pêcheurs, comme Francfort;

on croit que ce fut l'apôtre de l'Allemagne, saint "Winfried, qui les convertit au christianisme et y éleva la petite église de Saint-Jacques. Henri II entoura la cité naissante de fossés et de remparts, et y établit des marchés pour la vente des blés, du bétail, des fruits et du sel. Le landgrave Albert ayant été empoisonné, son frère fit détruire les fortifications et élever à leur place trois forteresses pour tenir la ville en respect. Mais, à sa mort, les Leipzicois les prirent d'assaut et les donnèrent à des moines pour y établir leur couvent. En 1273, la ville obtint le droit de battre monnaie. A cette époque, déjà beaucoup de marchands lombards et juifs étaient venus s'établir dans ses murs. Un événement désastreux contribua bientôt à l'agrandissement de Leipzig. En 1420, un incendie consuma 400 maisons bourgeoises et quantité de cabanes encore recouvertes de chaume. Le dommage fut promptement réparé; les quartiers anéantis, bâtis avec plus d'ampleur et de solidité. Les cabanes devinrent de grandes et belles maisons.

Au quinzième siècle, la découverte du cap de Bonne-Espérance porta cette prospérité à son comble. Jusqu'alors le commerce de transit avec les Indes avait suivi la voie d'Erfurt et de Nuremberg; il prit désormais la route de Leipzig. Une autre source de richesse pour la ville, ce fut l'université, fondée en 1409 par l'électeur Frédéric le Belliqueux, sanctionnée par une bulle du pape Alexandre V, et qui attirait chaque année des milliers d'étudiants.

Les princes se réunissaient à Leipzig au temps des foires et avaient l'habitude de visiter les boutiques avec leur famille. Us contribuaient par leurs achats à entretenir le goût du luxe parmi la noblesse. Les marchands étrangers étaient les bienvenus, et le pape Léon X avait stipulé en leur faveur qu'on ne pourrait les poursuivre pour dettes pendant la foire. Tous les convois de marchandises qui traversaient le pays étaient obligés de s'arrêter à Leipzig, et de mettre pendant trois jours leurs marchandises en vente. A la révocation de l'édit de Nantes, plusieurs familles de commerçants français émigrèrent sur les bords de la Pleisse. En 1678, on construisit une Bourse, et le 11 janvier 1683, le tribunal de commerce tint sa première séance. Jean Gaillac et les frères Dufour essayèrent, en 1699, de fonder une banque au capital de deux millions de thalers. En 1720, il y avait déjà à Leipzig 136 maisons de commerce en gros. 150 marchands et 19 libraires. Cinquante ans plus tard, nous y trouvons 15 banquiers, 19 commerçants en soieries, 9 marchands d'articles anglais, 16 marchands de draps, 38 marchands de denrées coloniales, 28 commissionnaires en marchandises, 20 libraires. En 1853, ces derniers étaient au nombre de 150; ils sont 370 aujourd'hui %

1. Une stalistique récente porte à 4,369 le nombre actuel des libraires, éditeurs, etc., dans toute l'Allemagne. Il y a 1,074 éditeurs, 173 éditeurs d'oeuvres artistiques, 93 éditeurs

Une gardeuse d'oies.

Deux fois par an, l'Allemagne dresse son bilan intellectuel. Son teneur de livres, le libraire Heinricbs, publie en janvier et en juillet la liste de tous les ouvrages parus pendant le semestre écoulé. Que de papier noirci, que d'idées remuées, que de livres qui sortent de l'atelier du brocheur pour retourner sous le pilon ou s'envoler en cornets ! Voulez-vous quelques chiffres? Vous allez être servi à souhait. Le correspondant d'une excellente Revue, la

de musique, 118 librairies artistiques, 146 librairies musicales, 86 librairies anciennes, 2,608 libraires, 69 commissionnaires.

Bibliothèque universelle, a eu la patience d'additionner les ouvrages d'un de ces catalogues.

De janvier afin juin 1872, il a été publié en Allemagne environ 6,000 volumes, c'est-à-dire en moyenne 39 volumes par jour, un peu plus que Dumas père en écrivait en une année! Ces 6,000 volumes contiennent quelque chose comme 1,800,000 pages, ce qui donne 10,000 pages par jour. Un lecteur assidu lisant do heures par jour n'en pourrait pas lire la cinquième partie. En comptant une production de 10 pages par jour, ce qui est énorme pour un écrivain allemand, qui «vingt fois sur le métier remet son ouvrage » , il a donc fallu plus de mille auteurs travaillant un an sans une minute de repos.

La librairie allemande est organisée de telle sorte que tous les livres qui paraissent doivent prendre le chemin de Leipzig. C'est l'entrepôt littéraire central de l'Allemagne. Avez-vous besoin d'un ouvrage qui a paru à Mayence ou à Stettin, à Iéna ou à Tubingue? c'est à Leipzig que vous devez vous adresser ou que s'adressera voire libraire. Si ce grand réservoir n'existait pas, les livres allemands, qui sont déjà d'un prix excessif, atteindraient des prix fabuleux. Calculez à combien reviendrait à Paris un ouvrage que vous feriez venir de Posen ou de Dantzig. Le commissionnaire de Leipzig n'envoie pas le livre demandé seul, il attend un certain nombre de commandes et expédie en ballot.

— Pourquoi vos livres sont-ils chers? demandai-je 'à un éditeur; c'est contre toutes les règles de commerce : le bon marché aide à la vente. Ainsi, le dernier roman de M. Paul Heyse, les Enfants du monde, trois petits volumes qu'on payerait 6 francs en France, coûte 25 francs.

— Il n'y a que les Français, monsieur, me répondit-il, qui aient su organiser la librairie d'une manière pratique. Si nous donnions nos livres à meilleur marché, nous nous ruinerions. Nos éditions ne dépassent pas, en général, cinq à huit cents exemplaires. Vous ne verrez jamais personne acheter un livre en Allemagne, parce que tout le monde est abonné au cabinet de lecture. Nous ne faisons par conséquent que des éditions de cabinet de lecture et de bibliothèque. Tout notre commerce est d'ailleurs un commerce de commission. Les libraires ne reçoivent pas d'envoi à compte fixe; ils n'acceptent nos livres qu'en dépôt, et souvent, à la fin de l'année, tous les exemplaires nous reviennent défraîchis, gâtés, avec les frais de port en sus. Nous avons la mauvaise habitude de soumettre à l'examen de nos clients les nouveautés qui sont de nature à les intéresser. On feuillette les livres envoyés, la plupart du temps on les lit et on les renvoie. Comment voulez-vous que les affaires soient brillantes dans ces conditions? Rien n'est plus chanceux que notre commerce. L'intérêt de nos avances dort souvent

un an, deux ans, car les comptes ne sont réglés qu'à la foire de Pâques. A. cette époque, tous les éditeurs allemands se réunissent à Leipzig, on ouvre la Bourse de la librairie, chacun apporte son carnet, et l'éditeur reprend les exemplaires invendus.

— Mais comment expliquez-vous ce chiffre extraordinaire de publications nouvelles?

— C'est une manie qui nous a pris depuis la guerre. Maintenant que nous nous considérons comme les flambeaux du monde, il n'est pas d'Allemand qui ne veuille jeter son étincelle et qui ne publie son volume de prose Ou de vers. Un étudiant ne saurait recevoir le titre de docteur sans mettre au monde un gros in-folio. Mais ce n'est pas l'éditeur qui s'aventure, c'est l'auteur qui se porte garant de tous les frais. Nous avons aussi une collection de femmes qui tricoteraient de très-bons bas et qui passent leur vie à barbouiller du papier ; elles payent, cela va sans dire, en beaux écus sonnants l'honneur de se voir imprimer. De là ce nombre prodigieux de fruits secs, ce règne universel de l'orgueil et de la médiocrité...

« Jusqu'à ces derniers temps, les éditeurs allemands payaient fort mal le travail de la pensée et s'entendaient comme larrons en foire pour vivre aux dépens des auteurs qui avaient de la vogue. Gœthe lui-même ne recevait en échange d'un de ses manuscrits que deux ou trois exemplaires de l'ouvrage imprimé. La générosité était exceptionnelle quand l'éditeur ajoutait un service en porcelaine de Saxe. Schiller, mort dans la misère, a enrichi M. Gotta d'une poignée de millions. Aujourd'hui cependant ces conditions ont changé ; les écrivains de mérite, comme M. Berthold Auerbach, l'auteur des Histoires de la Forêt-Noire, les savants, les historiens savent se faire payer fort cher. »

Rien de plus animé, de plus gai que ces foires de Leipzig. Elles ont lieu à Pâques et à la Saint-Michel, et durent quatre semaines. La ville se transforme en un dock immense; c'est un entassement, une tour de Babel de marchandises. Partout des boutiques, des baraques en plein vent; on enlève les portes et les fenêtres des magasins; de longues banderolles de toile flottent à toutes les façades, annonçant des déballages et des nouveautés. On entend résonner tous les idiomes, et il n'est pas rare de rencontrer des Grecs, des Turcs, dans leur pittoresque costume. C'est une véritable kermesse, un joyeux tableau de peintre flamand, plein de vie et d'éclat, de propos graves et doux, de chocs de verres, de bruits de tambours et de trompettes : car tous les saltimbanques de l'empire, tous les avaleurs de sabre, toutes les musiques ambulantes se dirigent sur la ville. La municipalité de Leipzig engage, pour ces jours de fêtes et d'affaires, tous les musiciens qui se présentent et les envoie jouer à la porte des hôtels et des restaurants, à l'heure des repas, pour tenir les étrangers en belle humeur.

Le marché auquel j'ai assisté avant-hier n'est qu'une image affaiblie et lointaine de ces journées mémorables; l'aspect en est toutefois original. Les marchands se tiennent à l'abri du soleil sous d'immenses parasols rouges, bleus ou jaunes. Des enfants, tête et pieds nus, dirigent des attelages de chiens qui tirent piteusement la langue. Là, c'est une vendeuse de poissons salés, de harengs, de thon et d'anguilles fumées; ici, c'est une cuisine portative qui lance des bouffées de vapeur : des femmes dévorent des sauciss es à belles dents et boivent de la bière à pleins verres. Mais voici le côté lugubre : c'est un étalage de cercueils à bon marché. Le marchand appelle la pratique en battant une marche funèbre avec ses doigts sur les caisses vides. On peut choisir à l'avance sa dernière demeure, son dernier habit de chêne ou de sapin, avec des clous dorés ou de simples clous de fer. J'ai vu un vieillard s'approcher, dénouer le coin de son mouchoir, faire tomber 3 thalcrs dans la main du marchand, et s'en aller en emportant son cercueil sur les épaules.

La place du marché est imposante et belle, avec ses hautes maisons massives, à l'architecture gothique. Quelques-unes sont noires et enfumées comme si elles avaient subi l'épreuve du feu. L'hôtel de ville est une construction très-remarquable, qui date de 1556. Ses fenêtres sont ornées de merveilleuses grilles qui lui prêtent un caractère de sombre puissance. On montre encore la salle où le juge brisait les verges devant le condamné à mort, et l'endroit où les femmes « qui s'étaient battues dans la rue » étaient exposées dans une cage.

La Bourse s'élève derrière l'hôtel de ville.

C'est un pavillon dans le style rococo, avec les statues de Mercure, d'Apolon, de Pallas et de Vénus sur le faîte. Voilà certes des boursicotiers bien protégés et qui doivent connaître les métamorphoses de la mythologie païenne. Je me suis mêlé un instant à cette société, mais j'ai rencontré des figures si sinistres, des habits si crasseux et si troués, que j'ai rapidement regagné la rue, en écoutant anxieusement si ma montre palpitait encore.

J'étais à deux pas de YAuerôachskeller, la cave d'Auerbach, dans laquelle Goethe a placé une des scènes les plus fantastiques de son Faust. On y descend par un escalier noir; les murs sont couverts de fresques où sont représentés les exercices de magie auxquels se livra Méphisto, en présence des étudiants qu'il y trouva attablés.

« Je dois, dit le diable au docteur Faust en. l'entraînant dans cette cave, je dois avant toute chose t'introduire en joyeuse compagnie, afin que tu voies comme on mène aisément bonne vie. Pour cette race, pas un jour qui ne soit une fête. Avec peu d'esprit et beaucoup de contentement, chacun tourne dans un cercle étroit, comme de jeunes chats jouant avec leur

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Types allemands. — La jeune Allemagne.

queue. Pourvu qu'ils aient la tête libre, tant que l'hôte leur fait crédit, ils sont joyeux et sans soucis. »

Faust s'approche des étudiants qui boivent, leur souhaite le bonjour et s'assied à côté d'eux. La conversation s'engage. Faust les prie de continuer leurs chants ; mais Méphisto entonne cette chanson de la Puce, bouffonnerie qui ne déparerait pas la Belle Hélène ou le Roi Carotte. Quand il a fini, il offre à boire à ceux qui l'ont écouté.

« Que chacun, dit-il, choisisse un vin à son gré. — Moi, répond l'étudiant

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Frosch, je demande du vin du Rhin. La patrie fournit encore ce qu'il y a do mieux. — Je veux, ajoute Brander, du vin de Champagne, et qu'il soit bien mousseux. On ne peut pas toujours s'abstenir des produits de l'étranger, et les bonnes choses sont souvent si loin de nous! Un véritable Allemand ne peut souffrir les Français, et cependant il boit leur vin volontiers. »

Méphisto, qui a percé à l'aide d'un foret des trous dans le rebord de la table, fredonne ce couplet avec des gestes bizarres :

La vigne porte du raisin

Et le bouc des cornes ; — le vin

Est suc et rosée agréable ;

Le cep, bois dur comme l'airain.

— Pourquoi le bois de cette table

Ne donnerait-il pas du vin?

Un long coup d'œil dans la nature

Fait le miracle, je vous jure '.

Et il ordonne à ceux qui regardent d'un air d'étonnement et de doute de tirer les tampons qu'il a placés dans les trous de la table. 0 merveille! le vin jaillit, c'est du johannisberg, du Champagne, du tokai. Les étudiants boivent rasade sur rasade en chantant :

Nous nous en donnons à plein ventre, Nous buvons, buvons, buvons Comme cinquante mille cochons.

Le docteur Faust veut se retirer. Méphisto le retient en lui disant : « Vois comme ils sont heureux! Encore quelques minutes, et tu vas voir la bestialité se montrer dans toute sa gloire. »

Mais l'étudiant Siebel a oublié la recommandation de Méphisto, de no pas répandre de vin à terre ; il vient d'en verser quelques gouttes qui se sont aussitôt changées en flammes. « Au secours ! au feu ! à l'aide ! crie-t-il. L'enfer s'allume ! » Pendant que Siebel et Frosch se prennent de querelle avec Méphisto, un autre buveur, Altmayer, a tiré un bouchon de la table et une traînée de feu jaillit et l'atteint.

Les étudiants prennent leurs couteaux et s'élancent sur Méphisto, qui les transporte en d'autres lieux en prononçant cette incantation :

Enchantements, illusion, Troublent ces lieux et la raison; Soyez ici et là!

Ils se trouvent sur un coteau de vigne, au milieu des grappes de raisin et des pampres verts.

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