Cet ostracisme est bien plus odieux que les brimades
1er par cours. Ceux qui suivent les leçons de beaucoup de professeurs arrivent à un chiffre qui varie entre 80 et 120 francs par semestre.
Les privatdocent ou agrégés n'ont pas d'autre traitement que la rétribution de l'élève. C'est parmi ces agrégés que se recrutent les professeurs extraordinaires appelés à remplir les vides des professeurs ordinaires. Les prîvatdocent, après une série d'examens publics d'une grande difficulté, acquièrent le droit d'enseigner dans une des salles de l'université ou chez eux. Il arrive fréquemment qu'un prîvatdocent qui traite le même sujet qu'un professeur ordinaire a quatre fois plus d'élèves que celui-ci.
Le traitement des professeurs varie selon leur réputation; quelquefois trois ou quatre universités se disputent le môme professeur; ce sont alors de véritables enchères. Dans ces luttes, l'université de Leipzig, qui est une des plus riches de l'Allemagne, remporte ordinairement la victoire; c'est ce qui explique la présence de tant de célébrités dans cette ville. MM. Tischendorff, Fleicher, professeurs de langues orientales; Ritschl, professeur de philologie classique ; Bruhns, professeur d'astronomie, directeur de l'Observatoire, touchent des traitements de lo à 20,000 francs.
Les professeurs de langues vivantes n'ont que le simple titre de lector, lecteur, et sont soumis au même régime que les prîvatdocent.
Jusqu'en 1870, il existait dans chaque université des espèces de séminaires, désignés sous le nom de convict. C'étaient des écoles normales supérieures spécialement destinées aux jeunes gens sans fortune. Ils y étaient entretenus aux frais de l'État, qui leur donnait une nourriture aussi malsaine que peu abondante. Le convict a été aboli, du moins à Leipzig, et au lieu d'être retenu en cage, l'étudiant a sa liberté, avec une bourse de 20 à 30 thalers par mois.
L'après-midi, en retournant à l'université pour assister à un cours de musique, de M. le docteur en philosophie Langer, lector publiais der musik und universitats musik director (lecteur public sur la musique et directeur de la musique universitaire), je fus par hasard témoin de l'incarcération d'un étudiant en philologie, qui avait mordu la joue à un de ses camarades. Le bedeau le suivait avec un énorme trousseau de clefs. Ils entrèrent par une petite porte noire, à gauche, au fond de la cour. Quelques minutes après, une fenêtre au-dessous du toit s'ouvrit avec fracas et nous vîmes le prisonnier attacher aux barreaux de fer un ruban rouge ; c'était un signal d'appel et de ralliement. Les membres des associations ou des corps qui se distinguent entre eux par les rubans de différentes couleurs qu'ils portent en sautoir, sur le gilet, sont tenus d'aller visiter leurs frères {Broder) en captivité et de leur apporter du vin, de la bière et des saucisses. La prison reste ouverte, sauf dans les cas graves, et devient ainsi un lieu de réunions
bachiques. On chante, on boit, on fume, on joue aux dés et aux cartes.
La justice académique n'y regarde pas de trop près. Je me souviens d'avoir assisté au jugement d'un étudiant qui avait tué d'un coup de couteau sa fiancée dans un accès de jalousie. Il fut condamné à six ans de réclusion dans les prisons de l'Etat.
Bien qu'ils ne sentent pas de gendarmes à leurs trousses, les étudiants allemands subissent scrupuleusement leur peine ; car un étudiant qui fuit d'une université est immédiatement signalé à toutes les autres, qui lui ferment leurs portes.
En France, on a souvent envié à l'Allemagne ces foyers de science et d'érudition qui font, avant tout, le bonheur des marchands de soupe et des brasseurs. Je crois qu'en examinant de plus près ces institutions, on ne doit point regretter qu'elles soient restées dans les brumes du Rhin.
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Entrée de la cave d'Auerbacb, à Leipzig.
Le socialisme en Allemagne. — Une visite au tourneur Bebel. — Le député Liebknecht. — Sou Histoire de la Révolution française. — Ce que sera la grande révolution allemande.
On dit que Leipzig est plus prussien que Berlin. Il faut s'entendre : si l'aristocratie commerciale et financière ne jure que par M. de Bismarck, le
' La prison des étudiant?, à Leipzig.
contraire a lieu dans la classe ouvrière, complètement gagnée aux doctrines socialistes. C'est elle qui a envoyé au Reichstag Bebelet Liebknecht, et ces deux apôtres ont élu domicile ici, au milieu de leur troupeau.
Je ne pouvais m'arrèter à Leipzig sans essayer d'approcher de ces hommes qui jouent dans le mouvement socialiste allemand le rôle principal.
Ce matin, j'ai cherché leur domicile dans VAdressen- B/icu}ct je me suis rendu chez Bebel, sans autre formalité.
Liv. 19
Bebel habite dans la Peterstrasse, 18, au fond de la cour. Un^ plaque en fer peinte en rouge, et sur laquelle on lit :
BEBEL, DRECHSLER
(Bebel, tourneur)
orne la grande porte d'entrée, donnant sur la rue. La petite enseigne se répète dans la cour, car de tous côtés se trouvent des ateliers et des entrepôts.
Je pénétrai dans une petite pièce qui reçoit le jour par une lucarne; trois ouvriers y travaillaient.
— M. Bebel?
— Il n'est pas encore descendu. Est-ce pour affaires particulières? me demanda un jeune homme, qui me fit l'effet du contre-maître.
— Oui; c'est M. Bebel lui-même que je désirerais voir.
Il disparut par un escalier tournant et revint deux secondes après, me dire que M. Bebel m'attendait.
Je montai et le trouvai lui-même sur le palier. Je lui expliquai en deux mots l'objet de ma visite. Avec une politesse et une amabilité auxquelles j'étais loin de m'attendre, il m'introduisit dans une étroite pièce qui sert tout à la fois de chambre à coucher, de cabinet de travail et de salon de réception. Un bocal avec des poissons rouges occupait le centre de la table ; aux murs, pas un tableau, pas une gravure tragique ; dans le fond, un véritable lit de pensionnaire, caché sous une housse d'une blancheur virginale. J'ai remarqué quelques livres au-dessus d'un bonheur-du-jour en bois de noyer, et comme je regardais deux canaris qui gazouillaient dans leur enge, sur la fenêtre, M. Bebel me dit :
— Ce sont mes compagnons de captivité ; nous sommes sortis ensemble de prison, il y a un mois. Je me console en les voyant captifs comme moi, et pourtant si joyeux.
— La prison est-elle sévère ?
— Non, nous avons la permission de nous promener trois heures par jour ; nous sommes autorisés à écrire à notre famille quand bon nous semble et h la recevoir une fois par semaine. A la fin de chaque mois, nous obtenons un jour de congé pour nous rendre chez nous. Liebknecht m'a donné des leçons de français pendant le temps que nous avons été détenus ensemble. Seulement, on nous défend de nous occuper de politique et d'écrire pour nos journaux ; mais nous avons notre service secret, plus sûr et mieux organisé que celui du gouvernement. Il est question de rendre ce régime plus sévère et d'astreindre à l'avenir les prisonniers politiques à un travail manuel comme les autres détenus.
A ce moment, la porte s'ouvrit et une blonde tête de fillette de sept à ï liait ans s'avança sournoisement et cria :
— Guten Morgen, lieber papa ! (Bonjour, mon cher papa !) Bebel tendit ses bras à l'enfant, qui sauta d'un bond à son cou. J'examinais avec attention la physionomie de cet hommej que les journaux de Berlin représentent avec « une face livide et des yeux pleins de haine ». Eli bien, je suis obligé de l'avouer, il m'a semblé que j'étais en présence, dans ce doux cadre d'intérieur, d'un honnête et paisible bourgeois, d'un brave artisan qui embrasse ses enfants avant d'aller à l'enclume ou au marteau. Encore ici, vous le voyez, quelle différence entre les socialistes allemands et les socialistes français ! Ceux-ci prêchent l'anéantissement de la famille, et proclament la liberté de l'amour ; ceux-là — Bebel du moins — respectent le mariage et comprennent les devoirs qu'il impose.
L'enfant se retira en emportant les canaris, qui faisaient un bruit étourdissant et nous empêchaient de nous entendre.
Après quelques paroles échangées, Bebel me dit :
— Je vois que vous êtes au courant de notre marche et de nos progrès. Suivez-nous de près ; l'avenir est à nous. Les prolétaires constituent en Allemagne la grande majorité de la nation, et le droit de réunion ainsi que le suffrage universel leur fournissent les moyens de faire triompher leurs droits. Le parti national-libéral espérait sans doute exploiter à son profit le suffrage universel ; mais qu'importe aux ouvriers l'unité nationale, la gloire et la puissance de l'empire allemand ! Ce qu'ils veulent avant tout, c'est une réorganisation sociale. On nous répond que la propriété est sacrée. Mais si elle est sacrée, pourquoi la Prusse, qui nous met en prison et nous poursuit, nous prouve-t-elle depuis dix ans, en bouleversant les anciennes institutions du pays, en s'annexant par la violence des populations qui ne veulent pas être prussiennes, que ce grand mot de propriété est vide de sens? L'existence d'Etats entiers et les droits d'anciennes monarchies sont-ils moins sacrés que les domaines, les maisons, les fabriques ? Dès que le droit historique sur lequel est basée la propriété tombe, celle-ci n'existe plus. L'héritage une fois aboli, le socialisme se sera établi de lui-même.
« C'est ainsi que la Prusse l'ait nos propres affaires ; nous pourrions nous croiser les bras et attendre, sûrs d'être portés par le flot. Mais nous voulons arriver dans dix ans, et voilà pourquoi vous nous voyez sans cesse sur la brèche, payant de noire poitrine. Consultez la statistique électorale de la Saxe, vous serez étonné du développement que prend le mouvement socialiste. Aux dernières élections, savez-vous de quoi se composaient nos électeurs? De huit mille ouvriers et de quatre mille paysans. La Saxe nous appartient tout entière ; il y a des villages où tout le monde est socialiste,
La marchande de saucisses, dans la cour de l'université de Leipzig.
le bourgmestre comme le marguillier. Pendant la campagne de 1870-71, on redoutait que l'étincelle ne fût mise aux poudres, et M. de Bismarck nous invita à transporter notre domicile dans une forteresse. »
J'exprimai quelque surprise à voir des paysans, qui sont si âpres au gain, si défiants des idées nouvelles, s'enrôler en rangs serrés sous le drapeau des partage ux.
— Mais, monsieur, me répondit Bebel, le prolétariat agricole n'est pas chose nouvelle en Allemagne. Il a existé de tout temps. Rien n'est plus faux que de dire : Le socialisme nous est venu de France. Au quatorzième siècle, il était plus avancé qu'aujourd'hui. En 1370, la riche ville hanséatique de Brunswick tombe aux mains des ouvriers, qui en chassent les bourgeois patriciens et organisent la démocratie pure, c'est-à-dire la Commune. A la même époque, un mouvement ouvrier et socialiste éclata à Nuremberg. Les chefs, deux ouvriers nommés Geissbart et Pfauentritt. ne furent vaincus par l'empereur Charles qu'après une lutti longue et acharnée. Mayencc, Worms, Strasbourg, Spire. Francfort, Ulm, Augsbourg, formèrent aussi des Communes, c'est-à-dire de petits États libres qui se gouvernaient eux-mêmes.
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« Plus tard, en 1408, l'insurrection ouvrière éclata dans Lubeck même. Les démocrates (ouvriers des métiers) renversent le conseil municipal, composé d'aristocrates (commerçants, patriciens), et le remplacent par des conseillers choisis dans le peuple proprement dit. Les familles patriciennes fuient à Hambourg, mais dans cette ville aussi la Commune destitue son Sénat qui a mis aux fers un citoyen qui avait osé mal parler d'un duc de Saxe.
« Au seizième siècle, nous assistons de nouveau aux luttes des communistes et des anabaptistes. A Munster, ils chassent l'évèque, ils expulsent tous les prêtres. Le jeune tailleur Jean de Leyde se met à la tète du mouvement et organise un régime de travail en commun. Nourriture, vêtements, mobilier, matières premières, tout est entassé dans les magasins publics et le conseil supérieur en fait la distribution aux citoyens %. »
Je demandai à Bebel si Jean de Leyde servirait de modèle à son parti.
— Non, non, me dit-il ; ne croyez pas que nous rêvions les extravagances de nos devanciers, et si nous sommes par principe avec les communards parisiens, nous déclarons leur conduite insensée. Si nous pouvons diriger le mouvement comme nous le voulons, la réforme sociale allemande sera sérieuse, elle s'imposera à l'État d'abord, auquel nous demaudons les fonds nécessaires pour nos associations.
— Le congrès d'Eisenacb, qui se composait de Katheder-socialisten (socialislcs de la chaire, socialistes de paroles et non d'action), a cependant fait un fiasco complet. Il représentait les idées modérées.
— En effet, ces messieurs s'imaginent qu'on fait une révolution comme on fait un article de journal. Ils ont présenté neuf solutions empruntées à la république idéale ; pour nous, socialistes allemands et internationaux, il n'y
1. Munster se remplit de femmes de mauvaise vie et on y célébra des solennités horribles; le désordre ne connut bientôt plus de bornes : on travailla le jour dans les ateliers, mais la nuit se passa en orgies et en bacchanales. Jean de Leyde voulut imiter les .-snciens rois bibliques et nomma douze magistrats communaux représentant les douze : 'pâtres ou chefs des douze tribus d'Israël. -Il ordonna à tous les citoyens de porter une bague d'or au doigt, de s'habiller de vêtements aux trois couleurs, vert, gris et blanc ; il i! inscrire partout celte devise : « Point de mendiants, point de fainéants! » Le peuple, . ourri aux frais de l'État, se croyait dans un véritable paradis. Un matin, Jean de Leyde se réveille d'un sommeil de trois fois vingt-quatre heures, pendant lequel il a eu des visions, et proclame que Dieu lui a ordonné d'abaisser tout ce qui a été élevé. Il n'y avait plus de riches dans la ville ; il dut s'attaquer aux inonuruenls. Les clochers, les tours. Unit ce qui dépassait le niveau ordinaire fut abattu (ce qui montre que Courbet n'es pas mémo un inventeur).
Jean de Leyde rétablit en même temps la polygamie telle qu'elle était pratiquée chez les Juifs. Il donna l'exemple en épousant sur le champ dix-sept femmes. Les femmes mariées et les mères de famille qui tentèrent de s'opposer à cette loi curent la tête tran
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a qu'une seule solution du problème, je vous l'ai dit : les caisses d'épargne, les sociétés ouvrières de consommation sont inutiles ; il nous faut l'association productive avec l'aide de l'État; en d'autres termes, il faut que la communauté qui porte le nom d'Etat devienne un commanditaire chargé de favoriser le travail, en donnant ou en prêtant les sommes nécessaires à la production ouvrière. C'est la seule manière, à notre avis, de reconstruire l'édifice social.
On frappe un coup sec à la porte, et avant que Bebel eût répondu : Ilereïn! (Entrez), un homme d'une quarantaine d'années, de taille moyenne, alerte et maigre, à la figure fatiguée, mais aux yeux étincelants, entra en nous saluant.
— Permettez-moi de vous présenter mon collègue Liebknecht, me dit Bebel eu se levant.
Bebel embrassant sa fille
M. Liebknecht rédige à Leipzig, depuis 1868, le fameux journal le Volkstaat (le Gouvernement du Peuple), qui lui a déjà valu quatre ou cinq ans de prison. 11 est, comme Bebel, membre du Parlement.
Je le mis immédiatement en plein dans notre sujet.
M. Liebknecht m'apprit que son journal comptait quinze mille abonnés et paraissait trois fois par semaine. Mais savez-vous combien ces quinze mille abonnements représentent de lecteurs ? Au moins cinquante mille, car l'ouvrier allemand a l'habitude de passer la soirée à la brasserie et de faire
Liv. 20.
lecture de son journal à ses camarades. L'atelier prend l'abonnement en communauté.
— Ah ! M. de Bismarck, s'écria tout à coup avec feu Liebknecht, a plus travaillé pour nous que cinq ministres socialistes. Par son système révolutionnaire, inauguré en 1866, il a débarrassé la voie des entraves qui nous empêchaient d'aller vite. Les événements de 1870 et de 1871 nous ont fait plus de partisans qu'ils n'ont rapporté de pièces d'or à la Prusse. Le peuple
Bebel.
ouvre aujourd'hui des yeux gros comme le poing et tire la langue. Il voit avec une amertume profonde combien peu lui ont rapporté tant de sacrifices, et combien la position a empiré au lieu de s'améliorer, avec la perspective de charges de plus en plus lourdes à porter. Le prix de la vie a doublé depuis la guerre, mais les salaires n'ont pas augmenté en proportion. L'annexion de l'Alsace a ruiné nos industries saxonnes. Toutes nos filatures, nos fabriques de toiles chôment ou sont à la veille de faire faillite. Mulhouse nous inonde de ses produits ; ils sont à meilleur marché, il y a plus de goût dans le dessin, il est naturel que le public les préfère. Je dois me rendre, dans quelques jours, dans nos régions manufacturières, et j'en ai à l'avance le cœur serré. Mon Dieu ! quelle misère ! Les 75 pour 100 de la population saxonne n'ont pas 100 thalers par an (à peu près 390 francs) pour leur en-
tretien. Des familles de cinq ou six personnes sont obligées de vivre avec un thaler par semaine. Voilà les fruits de la guerre et de la conquête, voilà le produit des milliards ! On a comblé les généraux de riches dotations et l'on écrase le peuple sous de nouveaux impôts. Aussi, ne vous étonnez pas si vous lisez dans les journaux de Hambourg que dix mille, quinze mille Allemands s'embarquent chaque mois pour la terre étrangère.
« Je viens de quitter, il y a dix minutes, un jeune sous-officier, Prussien
LlEBKNECnT.
fanatique avant la guerre. 11 est revenu avec un bras amputé, incapable de continuer son métier. Savez-vous ce qu'on lui donne? une pension de 20 thalers par an, — soixante -quinze francs! Demandez-lur aujourd'hui ce qu'il pense de la Prusse et de la guerre. Eh bien ! tout le peuple allemand est dans le même cas. Ce qui le touche avant tout, ce n'est pas l'unité de l'empire, la grandeur de la patrie allemande, mais ses propres intérêts et ceux des siens. Malheur à Bismarck s'il impose un nouvel impôt du sang! Je ne crois pas à une révolution : le peuple marchera, s'il le faut, en rongeant son frein; mais à son retour dans ses foyers, lorsqu'il y trouvera la misère et la ruine, il reprendra les armes pour demander compte à qui de droit de sa misère et de ses souffrances. »
Liebknecht aborda la question de la nouvelle loi militaire qui, selon lui, sert la cause du socialisme. Il me parla du mécontentement qui règne dans l'armée, surtout parmi les sous-officiers, qui ont reçu des médailles de fer, mais pas un groschen de la rançon. Dès que leur service est fini, ils quittent Tannée, qui perd ainsi ses meilleurs chefs.
— Le secret de la puissance de la Prusse, reprit Bebel, est dans sa bureaucratie, organisée comme dans aucun autre État. Le gouvernement exerce une surveillance et une pression continuelles sur ses employés; mais cependant, dans ce grand troupeau, des signes de mécontentement commencent à se manifester. Comment voulez-vous que des familles vivent avec des salaires de 160 à 200 thalers par an ?
J'avais appris à Francfort que M. Liebknecht travaillait depuis une dizaine d'années à une Histoire de la Révolution française, et qu'il avait réussi à se procurer, sans qu'on s'en doute, des documents excessivement importants conservés dans les archives de Berlin. Je lui demandai où il en était de son travail. Il me répondit que ses notes étaient à peu près complètes et que le premier volume de son Histoire paraîtrait prochainement.
Il était midi, — heure du dîner en Allemagne. — Je me retirai. En regagnant mon hôtel, je songeais à cette prédiction de Henri Heine qui écrivait, il y a trente ou quarante ans, après avoir annoncé la reconstitution de l'empire germanique : « L'empire marchera promptement à sa chute. Ce cataclysme sera le résultat d'une révolution politique et sociale, œuvre des penseurs et des philosophes allemands. Les Kantistes sont déjà venus, qui ont extirpé les dernières racines du passé; les Fichtéens viendront à leur tour, et leur fanatisme ne pourra être maîtrisé ni par la crainte, ni par l'instinct. Les plus redoutables seront les philosophes de la nature, les communistes, qui se mettront en relation avec les pouvoirs originels de la terre et évoqueront les traditions du panthéisme germanique. Alors ces trois chœurs entonneront un chant révolutionnaire dont la terre tremblera, et il se passera un drame en Allemagne auprès duquel la Révolution française n'aura été qu'une idylle ! »
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