CHAPITRE VII
Sommaire : Nos hommages à deux belles personnes. — M.Vol- Jon. — La Vénus comme il vous plaira. — M. Jacquet. — La marine n’est pas l’églogue. — Râle rouge et hâle noir.
— M. Harlamoff, nos compliments ! — L'aimable canton que voilà ! — M. Gervex. — Un cadavre authentique et valable.
— Apollon écorchant Marsyas. — Vêtue de sa beauté neuve.
— La Bethsabée de M. Ferrier. — M. Rouffio. — Prépare ton aiguille, Pénélope ! — M. Lefebvre et sa Magdalena. — M“>“ Madeleine Lemaire. — Justice et non galanterie ! — Tu as chanté, cause maintenant. — J’aime ces Corinnes-là.
M. d’Alheim, né en Russie. — M. Aclocque et son fumoir.
— Derrière un paravent de badauds. — Oh ! ce n est rien !
— M. d’Alheim, vous ne serez jamais qu’un poète!
Tout en arrivant ce matin au Salon, j’ai présenté mes hommages à deux belles personnes. Non pas deux grandes dames : elles n’ont marquisat au soleil, ni même château en Espagne. Elles ne portent robe de satin, ni topazes flamboyantes. Une cabane de pêcheurs vit naître l’une, un hameau que j’ignore est fier d’avoir enfanté l’autre . L’une est meulière à Dieppe, pour vous servir, l’autre est paysanne n importe où. L’une est signée Vollon, l’autre est signée Jacquet.
C’a été un événement que l’apparition de la Dieppoise de Vollon. On a vu non sans joie que le vaillant peintre, sûr désormais de son talent et de son nom, aborde la peinture de genre. Il l’aborde rondement, par une plantureuse et forte femme coififée d un
mouchoir, vêtue, on pourrait presque dire déshabillée d’une chemise trouée comme un vieux drapeau et d’un court jupon outrageusement effiloqué, la poitrine presque nue, les bras nus, les jambes nues , traînant dédaigneusement d’inutiles savates, son luxe unique. La hotte au dos, le nez en l’air et comme flairant la tempête, elle court à vastes enjambées vers la mer prochaine et sombre, au labeur, au danger. Et puis, c’est tout. Et puis, c’est un chef-d’œuvre. Brune, roussie, halée, bronzée, rudement modelée , peinte avec une vigueur puissamment brutale, appelez-la comme il vous plaira ; la Vénus plébéienne, la Vénus aux moules, peu importe. C’est une Vénus, la réelle, celle-là sans doute que les pêcheurs de l’Attique virent un jour éclater du sein des flots, âpre, hardie, fruste, inconsciente , sauvage , Allé et souveraine des éléments.
Autre, tout autre est la blonde paysanne de Jacquet. La marine n’estpasl’églogue.Le hâle rouge de la glaneuse des champs n’est pas le hâle noir des écumeuses de mer. Le débraillé de la meulière est juste, et juste aussi la rusticité chaste ou indifférente de cette Allé de ferme. Le sang est à ses joues ensoleillées, et aussi aux jointures de ses mains osseuses qui lient la gerbe et manient la faucille. Elle est nerveuse et bien découplée, sous son corsage montant et rapiécé. Ses yeux bleus brillent, nets et résolus. On saisit en cette campagnarde une sorte d’élégance native. Ainsile veut la manière même de M. Jacquet. Sa Paysanne est une des meilleures toiles de genre du Salon, comme son Portrait de Madame /..., une noble et sévère bourgeoise, en est un des meilleurs portraits.
VOYAQE
Non loin de là, j’avise un han Tourguéneff\ ce romancier russe, désormais aussi connu de la France, que le sont les écrivains français de notre amie la Russie. Auteur, M. Harlamoff. Son portrait de M“® Viardot, étrange et faux, nous avait bien crispé naguère. Par le rendu vigoureux de cette belle tête en cheveux blancs, à laquelle un simple costume laisse toute sa valeur, M. Harlamoff semble s’écarter de la manière pour entrer dans la franchise. Oh! le rare progrès ! Donc, M. Harlamoff, n’oubliez pas nos attaques, mais recevez nos compliments.
Le bon petit coin que voilà, et l’aimable canton du Pays des peintres / La société y est fort bien composée.
Je vous présente M. Gervex. Son Autopsie à V Hôtel- Dieu est très-remarquée. « C’est du Rembrandt moderne!» s’écrie près de nous un enthousiaste. Il a tort. Certains critiques ont malmené M. Gervex. Ils n’ont pas eu raison. Sur la table de marbre un cadavre est couché, cadavre authentique et valable, auquel le plus sévère anatomiste ne trouvera rien à redire. Un jeune et blond chirurgien, intelligent et beau garçon, le dissèque con amore. Debout près de lui, un étudiant prend des notes. Un garçon de salle, robuste et moustachu, maintient la tête du sujet. Il a la grosse casquette, la chemise de couleur, l’épais tablier et la parfaite indifférence de l’emploi. L’opération est éclairée comme il convient, par un jour d’atelier venu d’en haut.
Peut-être notre chirurgien aux cheveux d’or est-il trop complaisamment mis en lumière, comme un Deus ex machinâ.Wo, de faux airs d’Apollon écorchant Marsyas. La scène n’en est pas moins juste et bien ordonnée.
M. Gervex a beaucoup de talent, et un talent souple, aussi familier avec les splendeurs réelles de la vie qu’avec les horreurs apparentes de la mort. La nymphe Dans les bois, parée de son provoquant sourire et vêtue de sa beauté neuve, est bien campée, bien modelée. Sa chair fraîche est appétissante au possible. Le gentil gibier qu’on ne rencontre guère, hélas ! dans les bois policés de notre hypocrite civilisation !
La nymphe de M. Gervex a pour voisine une dame non moins déshabillée, d’une carnation superbe, une Bethsabée envoyée de la villa Médicis par M.Ferrier. Cette œuvre vraiment belle ne ment point à son origine, car on y retrouve les meilleurs resouvenirs des plus grands maîtres italiens. Ëlie relève heureusement le Salon de M. Ferrier, compromis par son David, mélodramatique et faux, coupant la tête de Goliath avec des gestes mal peints et des hurlements de général de cirque.
Mais il est au Salon deux figures nues encore, dont il nous faut parler : la Circé de M. Rouffio et la Madeleine de M. Lefebvre.
M. Rouffio a fait œuvre de bon peintre et de penseur aussi. La Circé qu’il nous montre sortant seule de son palais, une baguette d’or en main, n’est pas seulement un modèle copieux et vivant, une digne rivale de Vénus. Elle a bien l’attitude royale, l’air étrange et hautain de la magicienne qu’entrevit Homère. La mer bleue qu’on aperçoit là-bas va mener Ulysse aux rives de l’île d’Ea. Il n’a qu’à se bien tenir, ce parangon de sagesse. Averti par son ami Mercure, il pourra vaincre l’enchanteresse, mais non la femme. Prépare ton aiguille, en voilà pour une année de plus, ma pauvre Pénélope 1
VOYAGE
La Madeleine n’a été, bien entendu, qu’un prétexte ou un faux titre pour M. Jules Lefebvre. Se repent-elle et de quoi se repent-elle, cette jolie rousse? Nul ne le saura jamais, moi moins que personne, et je m’en soucie, à vrai dire, comme d’un billet de confession.
Ce n’est pas la vipère noire du remords qui la fait ainsi se tordre, c’est la couleuvre de la coquetterie. Cette gaillarde-là n’a qu’un goût médiocre pour les cendres de l’expiation, mais un penchant trèsprononcé pour la poudre de riz . Ta gorge est harmonieuse, Magdalena, purs et fins sont tes contours, et je te promets un satisfecit de M. le régisseur que tu attends en ta grotte d’Opéra. Tu es, Magdalena, comme on dit, un beau morceau de peinture. Les gourmands, peut-être, n’apprécieront point ta manière savante, mais tu seras le régal d’un gourmet.
Avez-vous assez lorgné cette pécheresse peu repentante ? Retournez-vous et contemplez la séduisante Corinne de M“® Madeleine Lemaire. Messieurs de l’Institut sont bien en retard avec la vaillante et sympathique artiste. Ils ne l’ont point encore, que je sache, étouffée de couronnes, ni lapidée de médailles. Son talent incontesté lui ouvre chaque année les portes du Salon , mais elle ne figure pas dans cet Olympe des hors concours, où se pavanent tant de grotesques et d’incapacités méconnues. Il n’y aurait que justice pourtant et nulle galanterie à la récompenser enfin. Elle continue dans la moderne école le§ maîtres les plus charmants du dix-huitième siècle. Sa manière est une des plus sémillantes, sa couleur est une des plus agréables qui soient. J’aime fort sa Corinne. Sans doute, M“® Lemaire n’a point compris l’héroïne célèbre à la façon solennelle et haut montée
des artistes de la Restauration. Elle l’a imaginée plus gentille, non moins inspirée. Debout, coiffée, habillée dans le goût bizarre et piquant, parée des étoffes chatoyantes de son époque, on devine à la lyre, une lyrette de salon qu a laissé aller sa main distraite, comme à l’émotion visible encore sur son intelligent et doux visage, o)i devine qu’elle vient d enthousiasmer un auditoire de choix. Mais, patience ! les cordes delà lyre se détendent, et l’ode adéjàreplié son aile. L’émotion se dissipe, et revient le sourire. Corinne a chanté, elle va causer maintenant. Après 1 inspiration, l’esprit. Il faut de la variété en ce monde, et nous sommes beaucoup, je le repète, qui aimons ces Corinnes-là.
J’ignore absolument si Lemaire attache un prix quelconque à la préférence de tous ces jurys qui se suivent, injustes, et se ressemblent, ignares. Cette préférence doit être le moindre souci de tout artiste ayant pour lui la croissante faveur de l’opinion. Tel est aussi le cas de M. d’Alheim. Si jamais artiste a mérité la médaille par d’évidents progrès, fruits d un labeur soutenu, c’est assurément le peintre du Golfe Jouan.
Le Voyage au pays des peintres de 1875 a amplement prouvé notre vive sympathie pour le talent pur, sévère et beaucoup trop consciencieux de M. d’Alheim. En 1876, a-t-il démérité ? Loin de là. Il a même si bien progressé qu’il s’est en quelque sorte dédoublé. Il a, dans la Maison de pêcheurs au golfe Jouan , affirmé cette entente calme et judicieuse de la nature méridionale qui a dès longtemps appelé sur lui l’attention des amateurs clairvoyants. Il a, dans les Récifs de Saint-Honorat,
VOYAGE
victorieusement établi son aptitude à rendre les aspects dramatiques et mouvementés.
Mais ouvrez le catalogue : M. Jean d'Alheim,né en Russie, dit-il, et pas un mot de plus. Voilà qui explique bien des choses. M. d’Alheim n’est que le fils de ses œuvres, et tout un chacun sait qu’une semblable filiation n’est pas légitime. N’ajant point de professeurs, l’artiste n’a point de patrons, et si l’on ne lui jette à la tête aucune mention honorable, c’est dans l’ordre le plus moral qui se puisse imaginer.
Encore voudrions-nous, ou, si vous aimez mieux, souhaiterions-nous humblement qu’on apportât un peu plus de tact dans le groupement des tableaux et qu’on ne donnât point pour voisin de cymaise à des œuvres exquises et modestes le Fumoir de l’Assemblée nationale, de M. Aclocque, député et artiste de centre droit. Ces imageries à devinettes absorbent la foule et tuent toute une rangée, sinon la salle entière. Derrière ce paravent de badauds pressés qui vont et viennent, se répétant : as-tu vu Buffet ? une pauvre petite toile s’efface. Laissez, ce n’est rien. Ce n’est que, au sommet de la côte, deux maisonnettes d’où la vue plonge sur l’infini. Ce n’est que le plus bleu des golfes reflétant le plus radieux des soleils. Ce n’est qu’une symphonie d’azur, de joie, de paix et de lumière. Ce n’est rien.
Mieux exposés, les Récifs de Saint-Honorat ont attiré de nombreux spectateurs. Ils ont, comme nous, apprécié grandement cette marine si simple et si vigoureuse, où tout est couleur, où tout est mouvement. Dans le ciel, les nuages courent et se bousculent. Le mistral courbe les chênes. La mer s’anime et gronde. Les vagues écument et roulent. Oh ! ce sont
bien des vagues. Une seconde encore, et vous entendrez leur chute retentissante.
M. Jean d’Alheim, vous ne serez jamais qu’un poète.