‹ Voyage au pays des peintresChapitre 7 sur 44 · LOUIS COLLIN · texte numérisé non relu

LOUIS COLLIN

Une Femme couchée,

Familièrement assis sur une table d’auberge, ce modèle est bien un Espagnol. Mais c’est trop un Espagnol modèle. Beau, jeune, sombre et basané, il n’est point romanesque, et il n’est pas naturel. Il pose à l’heure, et pour le torse. Il ne s’ennuie pas, il ne rêve pas, il ne conspire pas, il est indifférent. Il porte, mais tout en noir, des pieds à la tête, le traditionnel costume de Figaro. Peut-être vient-il, avec son chien, un chef-d’œuvre d§ chien, d’enterrer son oncle, un oncle sans héritage. Ou bien est-ce un Figaro spécialiste, notaire, ou croquemort, ou ministre, ou médailliste en cheveux. Sans doute M. Vollon a tenté là quelque étude bizarre, quelque tour de science de coloriste, comme une gamme de noirs. Jeux imprudents, même pour le maître dont on reconnaît, dans cette œuvre incomplète, la main puissante.

Qu’est-ce que ce portrait d’une facture si étudiée ? Je reconnais cette physionomie mélancolieuse et distinguée. C’est M. Octave Feuillet, de l’Académie française, le Musset des tables de thé, le romancier des gens comme il faut, que l’Europe nous envie. Il a trouvé dans ce peintre très-parisien, M. Alphonse Hirsch, un aimable et discret interprète. Mais M. Hirsch a mis, et cela se conçoit, bien autrement de verve et d’entrain à nous reproduire les traits de cette blonde et jolie jeune fille, svelte et pimpante en son blanc costume de voyage, partant radieuse pour le tour des Alpes ou la jetée de Trouville. Le Portrait de Mlle C. nous semble l’œuvre la mieux réussie, jusqu’à ce jour, de M. Hirsch. Avec nous le jury l’a décidé, et nous ne lui en ferons point un crime.

VOYAGE

Et nous ne saurions mieux finir notre rapide revue des portraits que par une dévotion devant les toiles de Ribot. Dévotion, le mot est venu tout seul. Il y a deux ans, nous l’abominions presque, M. Ribot, comme un talent déraillé. Nous voyions en lui, non un maître, mais un maniériste seulement, et d’une bien agaçante et bien désagréable manière. L’an dernier, M. Ribot eut, l’on s’en souvient, un Salon merveilleux, et de bon cœur nous lui fîmes amende honorable. Aujourd’hui, vaincu et ravi, nous voilà tout prêt à chanter son hosannah, s’il prend pour ne la plus quitter la bonne habitude d’avoir du génie.

Car cette Mère Marrien et cette Comptabilité sont œuvres de génie, la Mère Marrien surtout, la plus sincère et la plus trouvée des deux. Cherchez bien au Louvre ou ailleurs, dans les écoles flamande ou espagnole, ou allemande ou hollandaise, si fécondes en études de ce genre, et vous n’y trouverez point un type supérieur à celui-là. Quiconque possède un peu son Louvre n’oubliera sa vie durant la fameuse vieille du germanique Denner, le nec plus ultrà du réalisme, si minutieux, qu’il en est servile, et plus d’un critique, en lisant Ribot, s’est justement rappelé Denner.

Mais encore, quelle différence! Denner est un excentrique patient, un ancêtre de la statistique. Il relate en un procès-verbal impitoyable, il pointe en quelque sorte, comme s’il était le famulus d’un Faust micrographe, les rides, les verrues, les décharnements, acharnements et autres menus agréments de la féminine vieillesse. Ribot est un poète. Il ne reconstruit pas, il crée. Dédaigneux de l’infinitésimal, il sculpte

à grands traits. Sa Mère Marrîen, une paysanne arlésienne, à en juger par son bonnet noir et blanc, d’un si heureux effet, n’est pas le rendu méticuleux d’un phénomène particulier. C’est le portrait superbe d’une individualité choisie, c’est un type. A cet œil, saillant et vitreux, d’un éclat si étrange et froid, à cette bouche muette et serrée, vous reconnaissez incontinent la ruse inquiète et méfiante de notre gent rustique, si faible encore par l’ignorance, si armée par l’instinct. Et n’oubliez pas que l’artiste, naguère si amoureux et même fanatique des sombres aspects, a jeté son sujet en pleine lumière. Comme tant d’autres avares, moins excusables, il s’est improvisé prodigue. Il a rattrapé le temps perdu. AlVrightl

Plus chargée, plus noire est la Comptabilité. Mais le sujet cette fois y prête si bien ! Horrible sous son gros voile noir, dans la robe de bure noire qui dessine des formes tombantes et avachies, braquant sur son coffre à tabac ses formidables lunettes, trempant une énorme plume d’oie dans un pot vert au fond duquel barbotte un peu de cirage délayé, griffonnant sur un papier sale un tas de chiffres de sa main griffue, couvant du coin de son œil fauve ce tas de monnaie crasseuse, là tout près, bien près, sur un escabeau, sordide et poilue, qu’est-ce que cette sorcière-là ? Comptabilité, c’est un nom d’emprunt, un pseudonyme légal. L’usure, voilà le nom vrai. Nous avons connu, nous centième, une vendeuse d’argent qui ressemblait à celle-là comme deux gros sous. Sur sa porte on lisait : fabrique de boutons de roses. On traversait une pièce triste et nue, où travaillaient sur un établi malpropre des jeunes filles blondes. Et puis, anxieux, on péné-

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trait dans l'antre... Dites donc, mère Machine, est-ce point vous qui auriez posé pour M. Ribot ? Bien cher il vous aura payé l’heure, à moins que l’orgueil de passer sûrement à la postérité... Dame! elle aimait le théâtre, cette femme 1

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