‹ Voyage au pays du pétroleChapitre 2 sur 5 · VOYAGE · texte numérisé non relu

VOYAGE

AU

Départ de France.

Le vieux monsieur conteur. — Les Phares. — Le Naufrage de la Blanche-Nef. — L'Américain et le spiritisme. — Les Américains à table. — Les émigrants. — Funérailles à bord. — L'Emigration en Amérique; ses espérances et ses déceptions, d'après un Américain. — Le Tailleur chinois. — Le Canada, Terre-Neuve, Saint-Pierre et Miquelon: la Pêche à la morue. — Mon histoire. — Singulière proposition de travail.

Les adieux de l'exil ont inspiré tous les poëtes. On connaît la page sublime de Lamennais : Y Exilé partout est seul! Dans toutes les mémoires sont les vers de Victor Hugo :

Il disait aux oiseaux de France : « Je vous quitte. Doux oiseaux, je tri en vais aux lieux où Von meurt vite, Au noir pays d'exil où le ciel est étroit ! »

Tout le monde a vu le tableau de Muller, qui a représenté avec tant de vigueur les jeunes Irlandaises enlevées de force, par ordre de Cromwell, pour être transportées en Amérique. Tout le monde s'est arrêté devant une gravure allemande, les Émigrants ; on y voit les

pauvres gens quitter leur village; ils suivent à pied le chariot chargé de leurs bagages et passent devant le cimetière. Les petits enfants, enchantés, insouciants, courent en avant; les grandes sœurs, plus graves, marchent en arrière [avec hésitation ; le père se raidit et se domine ; la mère arrache une fleur, en pliant le genou, à la tombe de la famille et tourne la tête en pleurant du côté de la maison abandonnée. Tout le monde a lu le beau discours de Richard Cobden, racontant qu'il a vu des Irlandais, avant de s'embarquer dans les docks de Liverpool, baiser la terre et emporter dans une petite caisse un peu de gazon encore vert sur une motte de terre de la pafrie. Que de cris, de sanglots, de chants d'exil, depuis le Super flumina des Hébreux partant à Babylone jusqu'aux chansons bruyantes et mouillées de larmes des malheureux émigrants qui, comme moi, étaient à bord du Basilic, paquebot américain, prêt à partir pour New- York !

Sur les bords du quai, et le long de la jetée du Havre, une quantité de spectateurs se pressaient pour assister au départ du bateau. Les plus indifférents, les plus égoïstes ne peuvent, en ce moment, surmonter un invincible sentiment de tristesse. « Au moment, raconte un infatigable voyageur, au moment où le navire quitte le bassin où il a reçu sa cargaison et rase les blocs de granit du môle, des saluts s'échangent entre ceux qui s'en vont et ceux qui restent ; à défaut de la voix, qui des bastingages à la jetée ne peut plus se faire entendre, des mouchoirs et des chapeaux agités en l'air transmettent d'un endroit à l'autre, comme un télégraphe électrique, un dernier souvenir et un dernier vœu. Plus d'un cœur, qui se croyait aguerri aux lointaines excursions, se sent alors saisi d'une impression de tristesse qu'il essaye en vain de surmonter. Plus d'un passager pose, en détournant la tête, la main

sur ses yeux, et la retire humectée de larmes. A cette heure des longs adieux, à ce moment suprême, combien de rêves qui, par leur prestige, éblouissaient l'imagination, s'effacent devant les regrets du passé et les appréhensions de l'avenir. On s'est laissé séduire par l'ambition d'essayer ses forces dans une nouvelle tentative, par le désir d'occuper son esprit d'une nouvelle élude, de voir de nouveaux horizons. On a voulu partir, on s'est dérobé aux tristes anxiétés d'une mère, aux indulgentes remontrances d'un ami. A présent qu'on est là sur le pont du navire, aux bords de cet Océan Bans fin, on revient par la pensée aux lieux où l'on a vécu et que Ton va quitter. Ah! la paisible retraite qu'on s'était plu à décorer selon ses goûts ! Ah ! la maison de prédilection où chaque jour on était sûr de trouver un doux sourire et un doux entretien! Ah ! les êtres aimés ! qui sait quand on les reverra, et comment on les reverra! L'absence est une sorte de mort. L'oubli croit sur les pas de celui qui s'en va, comme la mousse sur la pierre des tombeaux. Quelle que soit la modeste attente du voyageur, il est difficile qu'à son retour elle ne soit pas trompée. Ou un anneau se sera brisé dans le cercle d'affections qui entourait son existence, ou ce cercle aura changé de face. Présent, il eût pu prévenir peut-être ce changement, ou tout au moins s'y préparer; absent, il doit, en l'apprenant tout à coup, en être frappé comme d'une amère déception. »

Hélas! pour moi qui partais... qui partais sans espérance de retour, pour moi qui, mêlé à une colonie d'émigrants allemands, italiens, suisses et français, transportés là-bas à prix réduit par une agence maritime, m'en allais pour toujours, et sans avoir, sur le rivage, un regard qui suivît le sillage de mon vaisseau, un bras qui s'agitât pour un dernier adieu, pour moi,... — oh! bien à plaindre! — le départ avait toute

son amertume, L'éloignemenl ses plus cruels déchirements, l'exil toutes ses douleurs...

Et aussi longtemps que la terre se distingue des flots, où peu à peu elle s'efface, mes yeux, noyés de pleurs, restèrent fixés sur la cime fugitive des coteaux de Honfleur.

Et quand la nuit fut venue, j'étais encore accoudé, solitaire, sur le bastingage du vaisseau, regardant scintiller, dans le lointain, lalumière des phares de la côte, étoiles rayonnantes de ma patrie...

En ce moment, tout près de moi, j'entendis parler. Sur le bastingage s'accoudait un monsieur, accompagné d'un tout jeune homme...

Le monsieur avait une cravate blanche...

Aux premiers mots je reconnus un lettré... C'était sans doute le précepteur du jeune homme, et tous deux commençaient, à travers le monde, une de ces pérégrinations trop peu usitées en France, mais que les étrangers considèrent comme le complément d'une bonne éducation...

J'allais m'éloigner... Mais la mer était douce, le ciel étoile, la brise de la mer était tiède, et les paroles du monsieur, en nr empêchant de songer à mes regrets, à mes chagrins, à mes douleurs, berçaient ma rêverie...

Il parlait du passé ; et mon âme, se reportant dans les siècles écoulés, oubliait les angoisses du présent ; il parlait des merveilles de la science moderne, et, malgré moi, mon esprit, se raccrochant à des études que j'avais tant aimées, s'élevait au-dessus des navrantes misères qui le torturaient.

— Vous ne l'ignorez pas, disait-il au jeune homme en lui montrant au loin, perçant l'obscurité, la lueur d'un phare,

« Ce chandelier que Dieu déposa sur la grève, » selon l'expression de Victor Hugo, vous ne l'ignorez

pas, il est des ports dans lesquels un navigateur prudent n'entre jamais sans pilote; il en existe où, même avec ce secours, on ne se hasarde pas à pénétrer de nuit. On concevra donc aisément combien il est indispensable, si Ton veut éviter d'irréparables accidents, qu'après le coucher du soleil, des signaux de feux bien visibles avertissent, dans toutes les directions, du voisinage de la terre; il faut, de plus, que chaque navire aperçoive le signal d'assez loin pour qu'il puisse trouver, dans des évolutions souvent fort difficiles, les moyens de se maintenir à quelque distance du rivage jusqu'au moment où le jour paraîtra.

A cause de la rondeur de la terre, la portée d'un phare dépend de sa hauteur. A cet égard, on a toujours obtenu, sans difficulté, ce que les besoins de la navigation exigent : c'était une simple question de dépense. Le grand édifice, par exemple, dont le fameux architecte Sostrate de Cnide décora, près de trois siècles avant notre ère, l'entrée du port d'Alexandrie, ainsi que la plupart des phares construits par les Romains, s'élevaient bien au-dessus des tours modernes les plus célèbres. Mais sous les rapports optiques, ces phares étaient peu remarquables ; les faibles rayons, qui partaient des feux allumés en plein air à leur sommet avec du bois ou du charbon de terre, ne devaient jamais traverser les épaisses vapeurs qui, dans tous les climats, souillent les basses régions ,de l'atmosphère. Naguère, quant à la force de la lumière, les phares modernes étaient à peine supérieurs aux anciens. La première amélioration importante qu'Usaient reçue date de la lampe à double courant d'air d'Argand.

Quatre ou cinq lampes à double courant d'air réunies, donneraient sans aucun doute autant de clarté que les larges feux qu'entretenaient les Romains à si grands frais sur les tours élevées d'Alexandrie, de Pouzzoles,

(leRavennc: mais en combinant ces lampes avec des miroirs réfléchissants, leurs effets naturels peuvent être prodigieusement agrandis.

La lumière des corps enflammés se répand uniformément dans toutes les directions : une portion tombe vers le sol où elle se perd ; une portion différente s'élève et se dissipe dans l'espace. Le navigateur dont vous voulez éclairer la route profite des seuls rayons qui se sont élancés, à peu près horizontalement, de la lampe vers la mer; tous les rayons, même horizontaux, dirigés du côté de la terre ont été produits en pure perte.

Cette zone de rayons horizontaux forme non-seulement une très-petite partie de la lumière totale, elle a de plus le grave inconvénient de s'affaiblir beaucoup par divergence, de ne porter au loin qu'une lueur à peine sensible. Détruire cet éparpillement fâcheux, profiter de toute la lumière de la lampe, tel était le double problème qu'on avait à résoudre pour étendre la portée, c'est-à-dire l'utilité des phares ; les miroirs métalliques profonds, connus sous le nom de miroirs paraboliques, en ont fourni une solution satisfaisante.

Quand une lampe est placée au foyer d'un tel miroir, tous les rayons qui en émanent sont ramenés, par la réflexion qu'ils éprouvent sur les parois, à une direction commune; leur divergence primitive est détruite; ils forment, en sortant de l'appareil, un cylindre de lumière parallèle à l'axe du miroir. On ramène bien ainsi vers l'horizon de la mer une multitude de rayons qui auraient été se perdre sur le sol, vers l'espace ou dans l'intérieur des terres ; mais le cylindre de lumière réfléchie n'a plus que la largeur du miroir; la zone qu'il éclaire a précisément les mêmes dimensions à toute distance, et, à moins qu'on n'emploie beaucoup de miroirs pareils, diversement orientés, l'hori-

VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE. Il

zon contient de nombreux et larges espaces complètement obscurs, où le pilote ne reçoit jamais aucun signal. On a vaincu cette grave difficulté en imprimant, à l'aide d'un mécanisme d'horlogerie, un mouvement uniforme de rotation au miroir réfléchissant. Le faisceau sortant de ce miroir est alors successivement dirigé vers tous les points de l'horizon.

Chaque vaisseau aperçoit un instant et voit ensuite disparaître la lumière du phare ; d'après l'intervalle qui s'écoule entre deux apparitions ou deux éclipses successives de la lumière, le navigateur sait toujours quelle portion de la côte est en vue ; il ne se trouve plus exposé à prendre pour un phare telle planète, telle étoile de première grandeur, voisine de son lever ou de son coucher, ou tel feu accidentel allumé sur la côte par des pêcheurs, des bûcherons ou des charbonniers, méprises fatales, qui souvent ont été la cause des plus déplorables naufrages.

Je ne veux pas, mon cher enfant, continuait le précepteur, vous rappeler que c'est surtout Fresnel et Arago qui ont apporté à l'art d'éclairer les phares les plus grands perfectionnements modernes ; je ne veux pas vous dire que ces appareils sont divisés, en France, en trois classes de grandeurs et de portées différentes : les phares de premier ordre, espacés de 60 kilomètres environ le long des côtes, qui servent à reconnaître les parages, et, pour les bâtiments qui viennent du large, à corriger Y estime; les phares de deuxième ordre, qui indiquent les écueils, les baies et les rades ; les phares de troisième ordre qui signalent les passes, l'embouchure des fleuves et l'entrée des ports. Vous n'ignorez pas non plus que chaque ordre de phares a ses feux particuliers: les uns sont à feu fixe, et éclairent constamment tous les points de l'horizon ; d'autres sont à feu tournant ou à éclipses ; dans ces derniers, le temps

qui sépare une éclipse de l'éclipsé suivante est constant pour chaque ordre de phare et donne le caractère distinctif du feu; d'autres enfin offrent un feu fixe, varié par des éclats périodiques très-brillants. Vous avez encore reconnu que les phares de la Hève, que nous avons aperçus en sortant du Havre, sont éclairés par la lumière électrique. Dès 1843, la pile de Bunsen, qui donne un courant assez régulier, aurait permis d'employer avec succès la lumière électrique pour l'éclairage maritime; mais cette pile exige des manipulations qui la rendent impropre à ce service. Cet inconvénient disparut lorsqu'on a eu recours aux machines magnéto-électriques pour engendrer les courants. Les charbons de bois, éteints dans le mercure, dont Davy, le premier inventeur de la lumière électrique, avait fait usage, s'usaient rapidement et dégageaient d'abondantes fumées. On doit au physicien Foucault l'heureuse idée de leur substituer des baguettes, taillées dans la masse du graphite trèsdur qui se dépose lentement sur les parois des cornues de distillation, dans les usines à gaz. Pour maintenir constant l'écartement de deux baguettes, et, en même temps éviter toute variation de hauteur dans la position du foyer lumineux, il suffit d'installer les charbons sur un régulateur automatique, soit celui de Foucault, soit celui M. Serrin. Grâce à ces diverses inventions, la lumière électrique a pu être appliquée à l'éclairage des phares de la Hève depuis une quinzaine d'années.

Je n'insisterai point sur tout cela ; mais, à propos de phares, je vous remettrai en mémoire un désastre historique, véritablement palpitant d'intérêt dramatique, comme disent les journalistes de nos jours.

Vous voyez là-bas, sur la côte, cette lumière jetant de trente secondes en trente secondes un éblouissant éclat sur la mer : c'est le phare de Catteville, bâti à la

pointe de Barfleur, et l'un des plus hauts, des plus magnifiques qui soient au monde.

Entièrement construit en granit, ce monument est dû au talent et aux soins d'un ingénieur des ponts et chaussées, M. de Larue, et la première pierre en fut posée sous le règne de Charles X. Il a 72 mètres de hauteur au-dessus du rocher sur lequel il est placé.

Pour avoir une juste idée de ce gigantesque ouvrage, il faut se figurer, posées sur un socle carré, deux tours l'une dans l'autre : la première, celle de l'intérieur, a deux mètres environ de vide dans toute la hauteur de l'édifice ; c'est par ce vide qu'ont été élevées, à l'aide d'une grue, toutes les énormes pierres taillées ; avant de quitter le sol, chacune d'elles était examinéeet pesée. A deux pieds du mur de cette première tour, la tour extérieure, et entre les deux, un escalier en spirale, clair, commode, de 306 marches, conduit à une jolie petite chambre ronde, occupée par le gardien de nuit, et qui se trouve placée immédiatement au-dessous de la lanterne. Un lit, une table, un fauteuil, deux ou trois chaises, quelques livres composent l'ameublement de cette cellule voisine des nuages.

Certes, une nuit passée là doit être grandement solennelle, quand Dieu a déchaîné la tempête et les vents, et quand les vagues, comme des montagnes, viennent se briser contre la base de la tour. Mais, si une nuit d'orage est saisissante pour l'homme qui est ainsi placé à deux cents pieds au-dessus des écueils de Catteville, quand les vents hurlent et quand les flots blanchissent de furie, une nuit calme, une nuit étoilée, doit y être également pleine de charmes indicibles.

On prétend que pendant les premières années après l'achèvement du phare, quand la tourmente était bien forte, mi sentait osciller la tour. Aujourd'hui qu'elle est bien assise sur le roc immuable, ce balancement a cessé.

Il VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE.

En vérité] nos bons aïeux Toussent comparée à la tour de Babel, et, comme la tour de l'orgueil, ils eussent craint q\iô Dieu ne la foudroyât quelque jour. Cette crainte est chimérique : des paratonnerres permettent de braver la foudre. La base du phare est, de son côté, défendue du choc des vagues par les bâtiments qui servent do logements et de magasins aux gardiens. Dans ce rez-de-chaussée à voûtes plates, les salles sont belles et spacieuses, et, au moment des grandes marées et des fortes tempêtes, la lame passe et déferle par dessus leurs voûtes de granit.

Or, le plateau de rochers sur lequel est planté ce phare est désigné, par la tradition, comme recueil contre lequel la Blanche-Nef du pilote Ayrard a sombré en 1120, avec une grande partie de la cour d'Angleterre.

Voici cette histoire :

Les joies et les fêtes qui avaient suivi les noces splendides célébrées à Lisieux pour le mariage de Guillaume Adelin, fils de Henri Pr, roi d'Angleterre, s'étaient prolongées plusieurs mois, et le coup de vent des Morts avait emporté les feuilles jaunies qu'elles duraient encore.

Guillaume, fier de sa jeune épouse, qui n'avait pas quinze ans, et que l'on citait pour son savoir, ses grâces et sa vertu, voulait la montrer à toute la Normandie et aux seigneurs et princes de la cour de France. Alors joutes et tournois avaient été ouverts, et, à ces nobles fêtes chevaleresques, c'était toujours Mathilde qui présidait comme reine du tournoi. L'héritier de la couronne d'Angleterre disait souvent au roi son père qui voulait retourner à Londres :

— Mon père, encore une semaine en Normandie, encore un carrousel, encore un tournoi !

Et le roi cédait, car il aimait ce fils qu'il venait de marier... Il avait aussi lui-même besoin de fêtes, pour

ne pas trop entendre une voix au dedans de lui, qui, dans le silence de l'inaction, lui reprochait son usurpation au trône et la mort de son frère. Mais, se souvenant aussi de la politique de son père, Guillaume le Conquérant, il songeait qu'il ne fallait pas perdre longtemps de vue les Anglais ; le joug sous lequel le glorieux bâtard les avait courbés les faisait saigner et les rendait impatients. Il était temps de retourner au palais de la Tour de Londres, et de montrer que si Guillaume le Conquérant était mort, son esprit vivait encore.

Le départ pour le royaume d'outre-mer fut donc arrêté, et toute la brillante jeunesse de la Normandie et de l'Anjou, qui venait de se lier pendant huit mois de fêtes et de réjouissances, ne voulait pas que de semblables journées de plaisir et de nobles passe-temps fussent écoulées si vite. Aussi, entre le prince et toute cette fleur de chevalerie, il y eut invitation et engagement de transporter la joyeuse union de l'autre côté de la mer, et le roi Henri lui-même dit aux jeunes seigneurs et gentilshommes :

— Venez, beaux sires, venez avec mon fils et ma fille, venez enseigner à mes sujets d'Angleterre belles et courtoises manières ; ils ont besoin de vos leçons, car ils ne savent gracieusement sourire, ni gaiement s'amuser.

Le départ fut fixé au 25 novembre; la cour et tout l'essaim parfumé et doré des jeunes courtisans arriva la veille â Barfleur. Jamais cette, ville n'avait été si joyeusemenl animée. Jamais tant de chevaliers, tant d'écuyers, de pages et de varlets n'avaient habité ses hôtelleries, i I Le peuple de la contrée s'était ébahi dans les rues, des magnificences e1 des somptuosités qu'il apercevait : cependant il était accoutumé à des- passade «lues, princes e1 rois : car c'était presque toujours de Barfleur que les rois d'Angleterre partaient, quand

ils quittaient la Normandie pour retourner en Angleterre.

Le roi Henri Ier était arrivé dans la ville le 13 au soir; le lendemain, à son réveil, un de ses officiers vint lui dire qu'un marin demandait à être introduit auprès du roi.

— Nous sommes ici chez les marins, il faut les entendre, répondit Henri ; faites venir celui qui demande à me parler.

Alors entra Thomas, fils d'Etienne, qui, fléchissant le genou devant le prince, lui offrit un marc d'or et lui parla ainsi :

— Etienne, fils d'Ayrard, mon père, a servi toute sa vie le tien sur mer; c'est lui qui conduisait le vaisseau sur lequel ton père, de glorieuse mémoire, monta pour aller à la conquête ; seigneur roi, je te supplie de me bailler en fief le même office; j'ai un navire appelé la Blanche-Nef "et appareillé comme il faut.

Henri répondit qu'il avait déjà choisi le bâtiment sur lequel il voulait passer; mais que, pour faire droit à la demande d'un serviteur de son père, il confierait au fils d'Etienne, ses deux fils, sa fille et tout leur cortège.

Le vaisseau qui portait le roi mit le premier à la voile par un vent du sud, au moment où le jour baissait. Un peu plus tard, quand la lune commença à répandre sa lumière d'argent sur la crête des vagues, la Blanche-Nef, parée de ses plus beaux agrès, toute ornée de guirlandes de verdure et de banderolles flottantes, toute retentissante de cent instruments et des refrains d'une jeunesse folâtre, leva l'ancre.

Le roi Henri avait emmené dans le même vaisseau que lui la jeune épouse de son fils; Guillaume Adelin avait hâte que la Blanche-Nef fendit rapidement les flots pour voguer à côté du navire sur lequel se trou-

vait Mathilde ; il se rapprocha donc du pilote, fils d'Etienne Ayrard, et lui dit :

— Ça m'est une peine de me voir si loin de l'autre nef; coupe donc au plus court.

— Messire, répondit le sage pilote, je suis dans la meilleure voie.

— La meilleure voie, repartit le prince avec impatience, c'est la plus courte.

— Messire, ne vous déplaise, je connais ces eaux comme le champ de mon père, et, si j'allais par la passe que vous me montrez, je manquerais à mon devoir; car j'ai juré à votre royal père de veiller à votre sûreté.

Du pilote, le prince alla aux rameurs, et les exhorta chaudement à redoubler d'eflbrts pour rattraper l'autre vaisseau .

« Alors, dit le vieux chroniqueur Dumoulin, chacun mit la main aux avirons, et le navire, commençant à fendre les flots plus légèrement que la flèche ne part des mains de l'archer, faute d'adresse (car les mariniers avaient le jugement noyé dans le vin), va se fendre le côté sur le rocher appelé Carte rase, aujourd'hui Catteville. A cet instant les jeux, les rires, les chansons prirent subite et lamentable fin, et le cri de terreur que poussa l'équipage fut si fort, si haut, si terrible, que l'autre vaisseau l'entendit. La Blanche-Nef faisant eau, les uns demeurent noyés dedans, les autres se jettent ou tombent à la mer... Guillaume, fils du roy, se jette dans la nacelle, et se fust heureusement sauvé; mais, entendant sa sœur Mahaut, femme de Rotrou, comte de Mortaigne, laquelle, disputant avec la mort, implorait son secours, il commanda d'approcher la nacelle afin de la sauver. La nacelle proche du grand vaisseau fut incontinent si chargée de personnes qu'elle coula au fond, et tous pour jamais perdirent la douce lumière du jour. )>

Deux hommes Roulement se retinrent à la grande vergue qui resta flottante sur l'eau: c'étaient un boucher de Rouen, nomme Bérault, et un jeune homme de naissance, appelé Godefroy, fils de Gillebert de Laigle.

Thomas, le patron de la Blanche-Nef, si belle, si coquette, si heureuse jusqu'à ce jour, Thomas, désespéré, après avoir une fois plongé, revint à la surface de l'eau, et apercevant les deux têtes des hommes qui tenaient la vergue, leur cria :

— Et le fils du roi, et le fils du roi, qu'est-il arrivé de lui?

Ces deux hommes ayant répondu :

— Il n'a point reparu, ni lui, ni son frère, ni sa sœur, ni personne de leur compagnie.

— Ah ! malheur à moi ! Jésus Sauveur, ayez pitié d'eux et de moi ! s'écria le fils d'Etienne.

Et il replongea pour ne plus reparaître.

Cette nuit de novembre fut extrêmement froide, et le plus délicat des deux hommes qui survivaient, perdant ses forces, lâcha le mât qui le soutenait, et descendit au fond de la mer, en recommandant à Dieu son compagnon.

Bérault, le plus pauvre de tous les naufragés, dans son justaucorps de peau de mouton, se soutint à la surface de Peau, et fut le seul qui vit revenir le jour; les autres, avec leurs atours et leurs chaperons de fleurs, étaient descendus dans la nuit de la mort.

Quand le soleil se leva, Bérault fut aperçu par des pêcheurs qui le prirent dans leur barque, et ce fut lui qui raconta tous ces détails, qui allèrent briser le cœur du roi Henri, et qu'a recueillis l'histoire.

Sur ces écueils de Catteville, au pied du rocher où s'élève le phare dont la lueur se perd maintenant au fond de l'horizon, le 26 novembre 1120, on ne voyait que de jeunes et blancs cadavres encore parfumés des

senteurs de la cour ; sur des tètes appesanties par la mort, on trouvait encore des couronnes de roses, et des robes de pourpre, au lieu de suaires, enveloppaient les membres des princesses et des grandes dames qui avaient soudainement passé de vie à trépas, au milieu des chants et des pensées profanes.

Depuis ce jour, personne ne vit jamais le roi Henri sourire; et la jeune épouse de quinze ans, se souvenant toujours de ce grand naufrage mêlé aux fêtes de son entrée dans le monde, se dégoûta des grandeurs de la cour et revint en Anjou les échanger contre le voile et la paix du cloître de Fontevrault, dont elle fut la seconde abbesse.

Il me faut, pour terminer ce récit, continua le monsieur, ajouter que l'abbé Suger, et depuis, bien des graves et pieux historiens ont prétendu que cet accident avait été prédit par le fameux magicien Merlin, et ils rapportent la prédiction en ces termes : Les petit* du lion seront métamorphosés en poissons de la mer. « Ce lion, dit Suger, est bien Henri, roi d'Angleterre, dont le fils et la fille ont été en quelque sorte métamorphosés en poissons, puisque les poissons les ont mangés. »

— Avouons qu'il faut une bonne volonté extrême pour voir dans les paroles attribuées à Merlin une prédiction du naufrage de Guillaume Adelin, répliqua le jeune homme à son interlocuteur.

— Certes... Et personne a-t-il donc jamais pu sonder l'avenir?...

— Hoicevcr expérience shoios it us every day, fit tout à coup une voix rauque derrière nous...

Je me retournai, et, dans l'obscurité, j'aperçus la silhouette d'un grand homme maigre.

Comme mes voisins, à qui elle s'adressait sans doute, ne répondaient point, la voix rauque reprit, avec un

accent américain déplorable, tandis que la silhouette se rapprochait :

— Cependant l'expérience nous montre le fait tous les jours !... Mais vous autres, Européens, vous niez la lumière même quand elle vous éblouit !... Non, l'avenir n'est point insondable... N'est-il pas écrit dans la Bible : « La sagesse 'peut sortir de toutes les bouches ! » L'âne de Balaam ne prédisait-il pas l'avenir? Tite-Live rapporte qu'un bœuf s'écria en plein marché : Rome ! prends garde à toi ! Pline dit qu'un chien parla lorsque Tarquin fut chassé du trône. Une corneille, d'après Suétone, s'écria dans le Capitole, lorsqu'on allait assassiner Domitien : Estai panta kalos, c'est fort bien fait! Un des chevaux du bouillant Achille, nommé Xante, prédit à son maître qu'il mourrait devant Troie. Avant le cheval d'Achille, le bélier de Phryxus avait prédit, aussi bien que les vaches du mont Olympe ! Comment, après tant d'honorables témoignages empruntés aux plus illustres écrivains de l'antiquité, osez-vous nier la possibilité de la divination ! Comment, après le témoignage des plus célèbres de vos compatriotes contemporains ? Comment ! après les textes formels des livres saints?... Ah! vous allez en Amérique, messieurs, n'est-ce pas?... Vous vous convertirez; car, en Amérique, les spiritualistes — et non spirites, comme vous dites à tort, — les spiritualistes sont une légion formidable : plus de soixante millions !... Aux États-Unis seulement nous possédons plus de vingt journaux, prédisant l'avenir, qui se publient régulièrement; nous avons des écoles spécialement pour les enfants des spiritualistes. Les nommes les plus connus par leur intelligence et leur loyauté ont affirmé hautement la vérité des phénomènes dont ils avaient été témoins... Ah ! vous allez en Amérique?... Vous lirez l'ouvrage récent du juge Edmond : Spirit'

manifestations, qui a été vendu à cinq ou six millions d'exemplaires, et vous serez convertis ! Il vous arrivera comme au Dr Mapes, professeur de chimie à l'Académie nationale des États-Unis, qui d'abord niait, puis qui examine pour chercher des armes afin de combattre les croyants, et qui bientôt est convaincu de la vérité du spiritualisme; comme M. Robert Dave, le savant professeur de l'Université de Pensylvanie, qui, pour railler M. Mapes, se livre à des expériences, est à son tour convaincu et publie son magnifique ouvrage : Expérimental investigation of the spirit manifestation; comme M. Dale Owen à qui la même chose est arrivée et qui, en 1877, publie un livre remarquable qui a atteint aujourd'hui sa quarantième édition : Poot saals on the boundary af another xoold (Faux pas sur les limites d'un autre monde).

Mes deux voisins persévéraient dans leur silence, et même s'étaient retournés du côté de la mer.. L'Américain s'arrêta, murmura une grossièreté entre ses dents et s'éloigna...

Je le suivis un instant des yeux, et je vis son ombre disparaître dans une écoutille.

Tandis que cet homme parlait, un singulier sentiment s'était emparé de moi. Quelque folles que me semblassent les pensées exprimées par lui, elles avaient jeté en moi un trouble indicible. J'éprouvai un sentiment de terreur comparable à celui qui saisit l'enfant écoutant une ténébreuse histoire de voleurs et de fantômes; et, en même temps, je m'inquiétais, comme si vraiment je dusse être acteur dans quelque sombre drame où cet individu m'entraînerait. Pourquoi? Était-ce parce que, chassé de France par un malheur horrible qui avait brisé en moi toute espérance d'une vie heureuse, mon esprit fût devenu facilement accessible â de chimériques pressentiments; était-ce parce

que cet Américain était le premier que je rencontrasse de cette nation que je devais faire la mienne, le premier de cette terre où j'allais chercher une patrie? Était-ce parce que ce monde fantastique, ce monde des spirites qu'il prétendait connaître, se confondait dans mon imagination avec le monde nouveau vers lequel je voguais ? Je ne sais : je ne me rendis point compte de la violente et pénible impression ressentie ; je ne cherchai point à deviner la raison de l'espèce de prise de possession qu'il faisait de moi, de sa fatale et irrésistible introduction dans ma vie. Je voulus même surmonter le malaise dont je souffrais, et songer à autre chose.

Les deux causeurs de tout à l'heure, s'étaient retirés peu après l'Américain. Je restai seul un instant encore à regarder la mer, reflétant les étoiles du ciel, à écouter la voix de ses flots tranquilles, le glissement du vaisseau fendant ses ondes ; mais, comme un cauchemar, la pensée de l'Américain m'obsédait, et je ne pouvais même attacher mon esprit à mes douleurs, déguster l'amertume de mes affreux chagrins...

Je cherchai un coin isolé sur le pont où je m'étendis, appelant le sommeil... Quelles que fussent mes préoccupations et les angoisses de mon cœur, la jeunesse réclame ses droits, et bientôt je m'endormis bercé par l'Océan.

Le Basilic n'était point un rapide steamer, comme ceux de la Compagnie Péreire, si admirablement emménages, si rapides, si luxueux, sur lesquels une traversée est une succession ininterrompue de plaisirs et de joies. C'était un bateau américain de 2,000 tonnes, à roues, et destiné particulièrement au transport des émigrants. Les passagers de première classe étaient rares, et, excepté le jeune voyageuret son compagnon, ceux-ci ne se composaient guère que de quelques négo-

ciants américains, français et allemands, qu'une raison quelconque avait obligés de choisir un navire moins rapide, mais sur lequel le voyage leur coûterait moins cher.

Aussi ce ne fut pas par des chants, par des rires, par des propos joyeux que je fus éveillé, dès l'aube, mais par le brouhaha silencieux de l'équipage américain, exécutant les manœuvres du matin, par les cris des émigrants, hommes, femmes et enfants, en proie, pour la plupart, au mal de mer, et qui, après une nuit étouffante, dans leurs cabines étroites, venaient chercher sur le pont un soulagement à leurs intolérables souffrances.

En même temps, on nous annonçait que le déjeuner était servi, c'est-à-dire que chacun de nous allait recevoir une tasse de café noir, mélangé de rhum, comme les matelots; tandis que les heureux voyageurs des premières places étaient appelés, par un coup retentissant de la cloche du bord, à venir dans la salle à manger somptueuse, prendre le premier repas de la journée.

L'Américain est matinal, et le repas est une des félicités du bateau que certes il n'oublie pas.

« En Amérique, a dit M. X. Marmier, on ne mange pas, on dévore. Le mot est à peine assez expressif. Pour mieux comprendre l'étendue que je désire lui donner, veuillez vous rappeler ce que vous avez lu dans Buffon, à l'article Brochet et Requin. Vous aurez peut-être par là une idée de la voracité de l'Américain. Règle générale, voici l'ordre des repas journaliers à bord des navires des États-Unis: entre sept et huit heures du matin une cloche, un gong, ou quelque autre instrument des plus retentissants, annonce le déjeuner.

Ce déjeuner se compose de quartiers de bœuf rôti, de langues de bœuf d'un soûl bloc, de canards, de poulets, le tout accompagné de plats de punîmes de terre, de

pains de beurre, et autres mets légers. Les Américains se précipitent à table comme des animaux affamés. Je ne puis en vérité employer un autre terme de comparaison. Sans s'inquiéter de son voisin, sans se soucier d'une des règles les plus banales de notre politesse européenne, chacun tire à soi tout ce qui se trouve à sa portée, et entasse sur une ou deux assiettes des pyramides monstrueuses de viandes, de beurre, de légumes. Puis le voilà travaillant des mains et des dents, comme si chaque seconde lui était comptée, ne parlant pas, ne soufflant pas, mais suivant d'un œil hagard les plats qui s'éloignent de lui, et les harponnant dès qu'ils reviennent près de lui, pour y puiser une nouvelle provision.

Cette première opération finie, il allume un cigare, s'en va au comptoir des spiritueux qu'on appelle le bar-room, boit d'un trait un verre de wiskey ou devin de Madère, puis se met à ruminer en attendant midi. Midi est bien loin, et il en est beaucoup qui ne peuvent passer ce mortel intervalle de quatre heures sans faire une seconde et une troisième descente au cher bar-room, après quoi ils ruminent de nouveau. La cloche annonce le luncheon, qui se compose d'une soupe, d'une boite de sardines, de viandes froides, de beurre et d'une boule de fromage de Chester. A trois heures, autre coup de tam-tam, le meilleur, le plus désiré; il proclame le diner, dont les deux repas précédents n'étaient que la modeste préface. Cette fois, la table est d'un bout à l'autre couverte de vastes plats où figurent à la fois les rôtis les plus larges, les sauces les plus épicées et les puddings les plus prodigieux. Même appétit qu'au déjeuner, même silence sur chaque chaise. Vous n'entendez que le cliquetis des couteaux et des fourchettes, et le broiement des os qui irritent ces mâchoires avides. L'empressement avec lequel on met fin à ce troisième

repas est tel qu'on ne se donne pas la peine d'essuyer son couteau pour le porter à la salière ou à l'assiette de beurre, et que la serviette est habituellement mise de côté, par l'évidente raison que la serviette exige un mouvement qui entraîne une perte de temps.

Le diner fini, le reste de la journée est long. Aussi, vers les sept heures, vous entendez sonner pour la quatrième fois la bienheureuse cloche qui invite les habitants du logis à vouloir bien venir boire une tasse de thé ou de café, escortée de quelques tranches de gibier ou de salaison, après quoi on peut encore recommencer à volonté ses visites au bar-room.

« A voir ces hommes d'affaires courir ainsi à table et engloutir une cargaison de denrées culinaires, en moins de temps qu'il n'en faut à un Espagnol pour prendre une légère tasse de chocolat, on pourrait croire que les minutes qu'ils passent dans la salle à manger leur semblent autant de minutes perdues, et qu'ils ont hâte de reprendre leurs préoccupations des combinaisons commerciales ou des affaires politiques. Par malheur, comme, au sortir de là, je les ai constamment presque tous trouvés, le corps penché sur une chaise, les pieds posés au niveau de leur tête sur le dossier d'une autre chaise, humant nonchalamment la fumée d'un cigare, ou mâchant une once de tabac, j'ai dû en conclure que ce n'était point le souci du négoce, mais une voracité sans pareille qui les portait à faire de chaque repas une sorte de steeple-chase au canard rôti et au pudding fumant. »

Je remarquais, à bord du Basilic, la vérité de ce tableau de mœurs, et j'en étais d'autant plus frappé que cette prodigalité de nourriture, offerte aux passagers de l'arrière du navire, se changeait en une économie prodigieuse, en une parcimonie extrême, à l'égard des pauvres diables parqués à l'avant. Certes, nous ne

mourions pas de faim ; mais évidemment le capitaine avait calculé dans ses bénéfices que le mal de mer, le chagrin de l'expatriation, le changement total de nourriture devait léduire presque à zéro les dépenses à faire pour cet objet; et ce que nous mangions lui semblait un dérangement dans ses calculs, une sorte de filouterie, légale peut-être, mais évidemment trèsblâmable.

Pour moi, je n'en souffrais point. Très-sobre de ma nature, j'avais de plus une répulsion naturelle et invincible pour les liqueurs fortes, répulsion résultant de ma constitution extraordinairement nerveuse. Il m'était arrivé deux ou trois fois dans ma vie, dans des circonstances exceptionnelles, de boire un tantinet plus que d'habitude, et l'indisposition qui avait suivi chaque fois ces très-légers excès, avait été si grave que je devais forcément veiller scrupuleusement à ne pas me laisser entraîner.

Je me rappelle que le jour de ma sortie de l'École polytechnique, tous ceux de la promotion nous nous réunîmes dans un banquet au Palais-Royal, afin de nous faire réciproquement nos adieux, et fêter notre entrée définitive dans nos carrières respectives. J'avais eu un des premiers numéros de classement, et, mes camarades portant un toast à ma fortune, j'avais dû avaler une coupe entière de vin de Champagne. L'ivresse effroyable qui me saisit alors faillit me tuer. Je devins absolument fou, et d'épouvantables cauchemars peu^ plèrent mon cerveau. Transporté chez moi, je ne dus la vie qu'au hasard qui fit appeler auprès de mon chevet un médecin dont les études s'étaient spécialement dirigées vers les maladies nerveuses.

C'est pourquoi le bar-room, destiné aux prolétaires^ ne reçut pas ma visite, et que je regardais sans envie et la salle à manger somptueuse où mangeaient les

privilégiés, et les mets nombreux qu'on leur servait, et l'endroit réservé où ils ingurgitaient tout le long du jour une quantité innombrable de verres de boissons diverses.

Le monsieur à cravate blanche et son élève, quoique habitant le quartier aristocratique du navire, ne partageaient pas, ainsi que moi, les appétits gloutons et les goûts bachiques de leurs compagnons du gaillard d'arrière. Ils étaient même plus souvent sur l'avant, au milieu des émigrants, qu'étendus sur les bancs de bambou placés sous la tente dressée au-dessus du pont, pour garantir les voyageurs des premières des ardeurs du soleil. C'étaient véritablement des gens voyageant pour s'instruire, et en quête d'impressions de voyages fécondes, à la recherche d'émotions saines capables de leur inspirer plus tard de nobles sentiments, susceptibles de leur donner une expérience d'honnêtes gens.

Le vieux monsieur n'était point le précepteur d'un gentilhomme, c'était le père de son jeune compagnon de voyage. Veuf de bonne heure, jouissant d'une petite fortune, ce monsieur, ancien professeur, avait dit adieu à tous les rêves d'ambition qui avaient pu enthousiasmer sa jeunesse ; il avait voué sa vie à l'éducation de son fils, et c'est pour employer ses vacances utilement que le père et l'enfant allaient faire un petit tour en Amérique.

J'appris ces détails d'eux-mêmes, car, malgré la différence de prix de nos places à bord du steamer, — ligne de démarcation que certes n'aurait pas franchie le plus démocrate citoyen de la démocratique Amérique, — des relations, assea légères cependant, s'étaient établie! entre em et moi pendant les longues stations qu'ils faisaient parmi nies pauvres compagnons.

Ils ne s'étaient point Informés des raisons qui m'avaient forcé à quitter la France, ni des circonstances

par suite desquelles je me trouvais assez dénué de ressources pour être obligé de voyager si misérablement, mais leurs manières me témoignaient la sympathie que je leur inspirais et me prouvaient que je devais attribuer leur silence à une respectueuse discrétion.

Nous nous rencontrions le plus souvent auprès d'une pauvre jeune femme fort malade, une enfant de l'Alsace, allant en Amérique rejoindre ses vieux parents, émigrés depuis 1871. Ils avaient préféré franchir les mers que de rester avec les Prussiens ; trop pauvres pour rester en Europe, aimant trop la France pour ne pas vouloir conserver leur nationalité.

La pauvre jeune femme, mariée déjà à cette époque, n'avait pu partir avec eux. Devenue veuve, sans enfants, elle se hâtait de rejoindre sa famille... Elle se hâtait... vainement, hélas! car dès le lendemain du départ, son aspect donnait à penser qu'elle ne ferait pas la traversée de l'Océan. Un capitaine américain seul avait pu l'accepter à son bord, — le passage étant payé d'avance, bien entendu.

En effet, nous n'avions point encore atteint le banc de Terre-Neuve qu'elle mourut.

Cent fois j'avais lu le récit d'une mort à bord d'un vaisseau, cent fois je m'étais représenté ce cadavre attaché sur une planche alourdie par un boulet, et que soudain la mer engloutit. Cependant la réalité surpassa en navrante tristesse tout ce que j'avais pu imaginer.

La jeune femme avait conservé ses pauvres vêtements souillés par la poussière du voyage ; ses longs cheveux blonds dénoués voilaient à demi son visage et retombaient sur ses épaules amaigries et sur sa poitrine creusée par les souffrances. Ses grands yeux bleus, agrandis encore par la mort, semblaient, de leur regard atone, dire un dernier adieu à son Alsace abandonnée,

exprimer un cruel regret de ne pas avoir vu, dans la nouvelle patrie quelle avait choisie, les êtres qui lui étaient chers... On eût dit que ce cadavre de hellejeune femme pleurait de mourir ainsi isolée, regrettant cruellement les prières sur la tombe fleurie où elle avait espéré reposer auprès de son mari, regrettant même la tombe auprès des siens sur une terre d'exil...

Le capitaine du navire remplit les fonctions de chapelain... La morte était d'ailleurs protestante comme lui.

Tout était préparé : la cloche, qui, une heure auparavant avait appelé les passagers au repas du matin, vibra lugubrement, sonnant le glas funèbre. L'équipage se rassembla tête nue auprès du cadavre; les Américains quittèrent le bar-room et vinrent se placer au milieu des émigrants qui, le sanglot sur les lèvres, le front plissé par les pensées qu'évoquait pour euxmêmes ce spectacle poignant, se tenaient là, disant adieu à leur compagne d'exil. Le vieux professeur et son fils étaient à genoux et priaient.

Le capitaine était un véritable Yankee : le Yankee laid, maigre, sans moustaches, mais portant une épaisse et Large barbiche; sale, mal peigné, mais ayant des gants; doué d'un estomac, gouffre insondable, et membre d'une société de tempérance; véritable gentleman, mais chiquant sans trêve; ne pouvant donner un ordre, échanger un propos, sans jurer, sacrer et blasphémer, mais ardent protestant, et, malgré son déjeuner trèscopieux, exécutant avec un imperturbable sérieux les cérémonies funèbres, nasillant consciencieusement, et sans en sauter une seule, les paroles de la Bible qui s'appliquaienl à la triste circonstance présente.

— Ainsi soit-il! répondirent tous les assistants au dernier mot de la lecture...

— Lâchez tout! cria une voix.

Et glissant le long du pont, le cadavre étendu sur la planche, s'enfonça dans l'eau, sans autre bruit qu'un léger clapotement des vagues...

Le navire poursuivit sa course rapide. L'équipage reprit ses occupations ordinaires; les Américain!, altérés par l'émotion, gagnèrent leur cher bar-room ; les compagnons de la pauvre perdue se réunirent, tristes, par groupes, causant de la défunte.

— Ah ! monsieur, Dieu fait bien ce qu'il fait ! dit une voix s'adressa nt à moi.

Je me retournai... Mon interlocuteur était l'Américain de l'autre nuit, l'adepte du spiritisme, l'antipathique personnage qui m'avait si fort impressionné dès les premières heures que j'avais passées à bord.

Il me souriait en prononçant ces paroles, du ton onctueux d'un saint des derniers jours. Je ne pouvais guère m'enfuir sans impolitesse grossière; et puis... il faut l'avouer, — cet homme m'en imposait positivement.

Il dardait sur moi le regard de ses yeux d'un vertbleuàtre, et ce regard me produisait un singulier eflét ; je le sentais peser sur mon cœur, comme, dans un cauchemar, on sent le poids d'une patte de monstre. Je haletais, pour ainsi dire, sous cette obsession véritablement douloureuse, et cependant, comme retenu par une force irrésistible, j'étais forcé de demeurer là, et mes yeux restaient fixés sur les siens.

Il répéta :

— Ah ! Monsieur, Dieu fait bien ce qu'il fait ! . . .

— Cela est vrai, répondis-je machinalement...

— Oui, certes, cela est vrai!... Malheureux sont ceux qui refusent de se courber avec résignation sous les marques de sa volonté!... Tenez! cette femme dont nous venons de jeter le cadavre à la mer,... les fous seuls, les insensés, les impies plaindront son sort; les

chrétiens, au contraire, béniront Dieu, glorifieront sa bonté, lui rendront grâce d'avoir épargné à cette pauvre créature les douleurs, les angoisses, les misères, les hontes peut-être, la damnation éternelle, qui l'attendaient sur cette terre d'Amérique vers laquelle elle voguait...

— Que voulez-vous dire?...

— Vous n êtes pas un émigrant, je pense?. .. Je puis donc, sans crainte de détruire douloureusement vos illusions, dire la vérité... Cette femme, n'est-ce pas? de même que tous ces misérables, grouillant là autour de nous, avait quitté son pays pour trouver chez nous, sinon la fortune et le bonheur, au moins la possibilité de vivre...

— Eh bien?

— Eh bien, tous ces gens-là, monsieur, ne trouveront que la misère et le désespoir!... Nous autres, Américains, nous formons, n'en doutez pas, la première Dation du globe. Je ne dis pas cela par vanité, quoiqu'on accuse mes compatriotes d'être généralement a <in tards. Je suis, moi, l'homme le plus modeste qui e&iste; mai» je suis juste, et de mes nombreux voyages l'ai rapporté cette indiscutable vérité : L'Américain est le premier peuple du monde!... En effet, le dix-neuvième siècle est bien le siècle de la science et de l'industrie, le siècle des machines, le siècle du bien-être matériel, des applications de la physique, de la chimie, de la mécanique etc., aux usages de la vie. Or, quelle nation, quel peuple a plus que l'Américain su utiliser lé» forces de la nature, employer les machines, inveiiler des instruments, perfectionner des appareils, se

ir des procédés scientifiques pour remplacer l'intelligence, le goût, l'initiative, la force musculaire de l'homme? Voulons-nous écrire à quelqu'un? le télégraphe! lui parler? le téléphone! Je combattre? la tor-

pille! le charmer par de doux accords? le piano-automatique! l'éclairer? la lumière électrique!... Nous voulons du boudin? nos cochons sont. saignés, grattés, coupés, hachés, salés, poivrés, à la mécanique, cuits à la vapeur, servis sur nos tables par des appareils spéciaux. Nous faut-il du pain? le pétrin-mécanique, le four à gaz, le moulin à vapeur, métamorphosent pour nous en un instant le froment en petits pains au beurre... Voulons-nous aimer?... Je m'arrête, je n'en finirais pas, et d'ailleurs vous n'ignorez rien de tout cela. L'Amérique est donc la nation dans laquelle s'incarne, si je puis me servir de cette expression, notre siècle de lumières et de progrès... Ceci établi, que vont faire en Amérique tous ces gens-là ? Ont-ils inventé quelque nouvelle machine? Non ! n'est-ce pas? Ils vont nous porter leur intelligence. Eh! qu'avons-nous besoin de leur intelligence, nous qui en regorgeons et qui ne craignons rien tant que cela... Un exemple: Chez vous, quiètes encore bien en arrière de nous, en France, entrez dans un atelier de modistes... Elles sont là dix, douze, quinze, vingt jeunes femmes quelquefois, chiffonnant des rubans, tripotant des fleurs, confectionnant, en un mot, ces chapeaux de femmes pour lesquels, soit dit en passant, vous avez une réputation usurpée, car à New- York... Mais passons!... Que fait chacune de ces femmes?.,. Un chapeau, n'est-ce pas? Chacune réfléchit sur la forme à donner, sur le point précis où il faut poser une fleur, puis chacune coud une dentelle, fronce un bout de velours... Chacune déploie son intelligence et son goût, allez-vous me dire? Oui! mais que de temps perdu ! Nous autres, Américains, nous avons supprimé intelligence, goût, etc. Il y a vingt femmes dans un atelier; l'une enfile les aiguilles, l'autre fait les queues des fleurs, l'autre coud les feuilles, l'autre met les brides, l'autre plisse la soie, l'autre..., etc', etc., toujours la

même chose; chacune acquiert ainsi une incroyable habileté, elle devient presque une machine! N'est-ce pas admirable ! Aussi nous pouvons confectionner, emballer à la mécanique, expédier à la vapeur, deux mille chapeaux, tandis que vous en jetez à peine une centaine sur le marché dans le même laps de temps...

Nous n'avons pas besoin de leur intelligence ; avonsnous besoin de leurs bras?

Nous avons, par an, plus de cent mille Chinois qui viennent parmi nous, et qui, eux, sont propres à tout, c'est-à-dire peuvent être utilisés comme moteurs, là où une locomobile coûterait trop cher. Ils ne raisonnent pas, ils n'inventent pas, ils obéissent. Vous connaissez probablement l'histoire du tailleur chinois et du pantalon taché... Non?... Un de vos journaux l'a récemment racontée :

Un jeune officier de marine avait un pantalon qui lui allait à merveille. Ce vêtement sortait de chez un des plus grands tailleurs de Paris, et, au goût de son propriétaire, sa coupe était irréprochable et d'une élégance inouïe. Aussi le portait-il dans les grandes cérémonies et toutes les fois qu'il avait le désir d'être bien habillé. Ce pantalon, cependant, commençait à s'user, quoiqu'il fût encore assez présentable pour que notre jeune officier, arrivant à Saigon, fût heureux de s'en revêtir, afin d'aller faire ses visites d'arrivée chez les principaux personnages de la colonie. La veille de son débarquement, il tira de sa malle son précieux vêlement, <'t quel est sou dépit en remarquant une énorme tache d'huile, qui. s'étendant sur toute une jambe, rendait impossible la pensée de le mettre pour descendre à terre.

Un de ses amis, qui résidait à Saigon* étanl venu le Yoir à bord en apprenant l'arrivée du navire, le surprend au milieu de sa mauvaise humeur. — Eh! il y a

3i VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE.

un remède au mal, lui dit l'ami, faites-vous faire un autre pantalon. — Par le tailleur du bord? un maladroit! — Non, par un tailleur chinois, par un tailleur de Saigon. — Saura-t-il? — Parfaitement. — Pourrat-il attraper cette coupe inimitable? — A merveille, si vous lui donnez un modèle parfait. — Et je l'aurai dans les vingt-quatre heures? — Vous l'aurez!

Le pantalon merveilleux est donc confié au tailleur chinois, avec l'ordre d'en faire un exactement pareil. Et le lendemain précisément à l'heure dite, le tailleur apportait un pantalon identiquement pareil au modèle. Rien n'y manquait, pas même la tache d'huile, de même dimension, à la même place que sur l'autre, pas même l'usure que l'ouvrier avouait triomphalement n'avoir obtenue qu'à grand'peine, en frottant doucement et longtemps le drap neuf avec une pierre polie.

Eh bien, avec des émigrants pareils, qui nous arrivent par centaines de mille, quel besoin avons-nous d'émigrants européens? Ceux-ci seront-ils aussi patients, aussi dociles, aussi robustes, aussi machines que les Chinois? Non!... Alors ne mourront-ils pas de faim parmi nous?...

— C'est donc le sort qui m'attend, interrompis-je ; car je suis, moi aussi, un émigrant.

— Vous!...

— Oui, monsieur. A la suite de certains malheurs de famille, j'ai dû quitter la France et j'allais demander à l'Amérique une patrie qui me donnât du pain en échange de mon travail.

— Et que savez-vous faire?

En prononçant ces mots, sa voix changeant brusquement de ton, avait pris l'accent dur et sec du négociant américain traitant une affaire.

Je le regardai avec cette expression triste et soumise que, malgré lui, prend toujours un solliciteur. C'était

VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE. 3o

In première fois que je me trouvais dans la situation de l'homme qui réclame à un autre le moyen de gagner sa vie. Mon cœur battait très-fort à cette première expérience; mais il fallait bien que je commençasse ce rude apprentissage.

J'épiais sur son visage les moindres signes qui pussent m'apprendre l'effet que produisaient mes paroles. Son impassibilité, son silence, son aspect, m'effrayaient.'

C'était un véritable type de ces aventuriers Yankees qui, par le fait, représentent parfaitement, au physique et au moral, leur jeune nation. Ce sont ces gens-là qui, colons révoltés, l'ont fondée ; ce sont eux qui depuis, corsaires, négriers, agents d'émigration, acheteurs de Chinois, soldats quelquefois et même héros, spéculateurs enragés, inventeurs ou plutôt exploiteurs hardis de toute invention nouvelle, citoyens surtout, en développent la prospérité matérielle toujours croissante; ce sont eux qui en constituent l'essence.

Il était laid.., très-laid... d'une laideur repoussante pour toute femme, pour tout artiste, pour tout individu qui pense en ce monde à autre chose qu'à gagner de L'argent D'tine maigreur excessive, ses traits exprimaient une énergie indomptable, un courageet une audace extraordinaires, une absence complète de toute libre qui résonnât sous le choc d'une émotion sentimentale, et surtout une persévérance inouïe dans desseins, fermeté, entêtement, présomption ridicule peut-être, qualité ou défaut; mais certainement sentiment capable de produire* de grandes choses, quand existait le seul mobile qui éveillât en lui quelque «lésir: la conquête des dollars. Ses yeux, d'une puissance de fixité incroyable, Lisaient littéralement au fond de L'espril de son Interlocuteur; mais ils n'y voyaient évidemment que ce qui a du rapport à des

i ni ('rets mercantiles, que des pensées à exploiter commercialement.

— Que savez-vous faire? m'avait-il dit.

Je m'étais mis en devoir de lui énumérer mes titres : j'étais ancien élève de l'École polytechnique et de l'École des mines; mais, possesseur d'une petite fortune, j'avais, au bout de quelques années, abandonné la carrière d'ingénieur des mines, pour me marier et pour me livrer à des études littéraires. J'avais publié un énorme ouvrage relatif aux langues sémitiques ; j'avais traduit les Pères de l'Église en les commentant ; je m'étais aussi sérieusement adonné aux études philosophiques; je connaissais à fond les œuvres- métaphysiques de M. Cousin, de Hegel, de Schopenhaiïer, de Hartmann et de M. Caro, de l'Institut de France; je...

— Vous ne faites pas du tout mon affaire, interrompit-il brusquement, vous n'êtes bon à rien ! . . .

Et comme en ce moment, la cloche annonçait le second repas, il me tourna le dos, et s'en alla sans même me saluer.

Le bon sens me disait bien qu'un accueil semblable à celui-là m'attendait cent fois, tandis que je chercherais une position sociale ; que je me heurterais à des indifférences, à des mépris, à des spéculations indignes ; que j'aurais à subir des insolences, des affronts, des refus humiliants ; néanmoins ce premier échec me fut prodigieusement douloureux. Ce premier contact que, solliciteur, j'avais avec un Américain sollicité, jetait comme un présage sinistre sur mes espérances ; la dureté avec laquelle il m'avait repoussé me donna à penser que, comme chez cet homme, je ne trouverais en Amérique aucune pitié pour ma situation ; le dédain non équivoque qu'il avait manifesté pour les talents sur lesquels je comptais pour vivre, me sembla devoir être partagé par tous ses compatriotes sans exception, et le

tableau qu'il m'avait fait d'abord de la situation de l'émigrant, arrivant pour trouver une place là où, comme dans notre Europe1, toutes les places sont déjà prises, me plongea dans une tristesse voisine du découragement et du désespoir.

J'errais sur le pont, en proie aux plus sombres pensées, quand mes yeux se portèrent sur le vieux monsieur et son fils, qui, assis au milieu des émigrants, causaient avec eux. Ils avaient rencontré un de • leurs compatriotes, un paysan des environs de leur pays natal, un jeune homme que l'ambition avait piqué et qui avait voulu tenter la fortune en Amérique. Il se rendait au Canada, où un de ses parents avait émigré quelques années auparavant, et qui, ayant déjà acquis une petite position, l'avait appelé auprès de lui.

Le vieux monsieur racontait l'histoire de ces terribles guerres qui firent perdre à la France ces admirables pays: l'histoire de nos dernières batailles dans le Canada, pages les plus glorieuses peut-être de nos annales militaires. Tous prêtaient une oreille attentive à ces récits, et moi-même je m'accoudai auprès d'eux sur le bastingage, et, en écoutant, j'oubliai mon prosaïque e1 commerçant américain.

« La guerre de 17U, connue dans l'histoire sous le nom de Guerre de la succession (V Autriche, avait fait éclater la passion séculaire des Colonies anglaises de l'Amérique contre les Canadiens, passion assez ardente pour exalter le calme Franklin lui-même, qui s'écriait : ' l'oint de repos à espérer pour nos treize colonies, tant que les Français seront maîtres du Canada ! » Le traité d'Aix-la-Chapelle que l'ignoble roi de France signait, en prétendant « qu'il ne faisait pas la guerre en marchand mais en roi », n'interrompit point les hostilités en Amérique. Elles se ravivèrent avec une nou-

velle fureur en 17ô7. Tout Français a le cœur groa efl

pensant à tout ce que nos concitoyens ont soufferl dans reMe longue lutte qui devait ïinir par K§ perle du Canada» en se rappelant l'héroïque constance qu'ils ont déployée, en voyant une si faible population se défendre avec tant d'opiniâtreté contre des armées considérables et remporter tant de succès.

Pour apprécier la valeur des Canadiens dans les campagnes de 1757 et 175*8, il faut dire quelles étaient leurs ressources et quelle était Ja force de leurs adversaires. Tandis que, pour écraser la domination delà France en Amérique, lord Châtain armait ses plus grands vaisseaux et rassemblait sur les frontières du Canada une armée de soixante mille hommes, le ministre français n'accueillait qu'avec impatience les dépèches des généraux de Vaudreuil et de Montcalm, qui lui demandaient les secours les plus indispensables, et il ne répondait quelquefois à leurs cris d'alarme que par de froides observations. Souvent il se plaignait du chiffre trop élevé des traites qu'il était sommé d'acquitter.

« Dans les temps ordinaires, disait-il, le Canada ne coûtait à la France que dix à douze cent mille livres par an. Depuis le commencement des hostilités, les frais qu'il nécessite ont monté graduellement à six. sept, huit millions. »

Là-dessus le sage ministère se mettait à contrôler, à discuter chaque article de dépense; et un jour enfin, dans un de nos derniers moments de crise, il adressait au gouverneur de Québec cette lettre incroyable:

« Je suis bien fâché d'avoir à vous mander que vous ne devez poi nt espérer de recevoir de troupes de renfort ; outre qu'elles augmenteraient la disette des vivres, que vous n'avez que trop éprouvée jusqu'à présent, il serait fort à craindre qu'elles ne lussent interceptées par les Anglais dans le passage; et comme le roi ne pourrait

A(.E Al PAYS DL PÉTROLE. 30

jamais vous envoyer de secours proportionnés aux forcesque les Anglais sonl en état de vous opposer, les efforts que l'on ferail ici pour en procurer n'auraient d'autres résultats que d'exciter le ministère de Londres à en faire

de plus considérables, pour conserver la supériorité qu'il l'est acquise dans cette partie du continent. »

Le roi iue ne vous monte-t-il pas au front en lisant cette lettre, e1 croyez-vous qu'il ait pu se trouver, dans notre fier pays de France, un conseil de ministres pour la rédiger, un secrétaire d'État pour la signer?

En vain le maréchal de Belle-Isle insistait pour qu'on fit passer au Canada un corps de troupes composé en partie des gentilshommes qui aspiraient à défendre nos possessions contre les Américains; on réponda il à ses instances qtie les moyens de transport étaient trop chers et le trésor épuisé.

Dans cet indigne abandon, l'armée, qui devait défendre nos frontières et plusieurs centaines de lieues de pays contre les forces réunies de l'Angleterre et de ses colonies américaines, se composait de trois mille hommes de troupes régulières, de trois mille Canadiens et de seize à dix-huit cents sauvages, appartenant à trente-deux tribus différentes, ennemis de la discipline et difficiles à gouverner.

Pour former un tel corps de bataille, il avait fallu enlever L'artisan à son atelier, le laboureur à ses sillons. La culture de la terre, qui était déjà si restreinte. \\\\, sur plusieurs points, complètement abandonnée, e1 comme il n'arrivait de France que de trop minimes provisions, la disette si' joignit à la guerre pour désoler le pays et abattre le courage de nos soldats.

Quand le gouvernement appela les Canadiens à prendre Les armes, ils se levèrent avec une noble audace, abandonnèrent leurs familles, la meilleure part

40 VOYAGE AL PATS DL' l'ÉTROLE.

de leur récolte e1 se résignèrent à vivre de maïs et de légumes.

En 17o7, on se trouvait dans une telle pénurie, que les habitants des villes furent misa la ration de quatre onces de pain par jour. L'année suivante, la récolte ayant manqué, on vit des paroisses qui n'avaient pas même assez de blé pour faire leurs semailles. La ration des maisons religieuses et des hôpitaux fut diminuée ; les soldats furent dispersés dans les campagnes avec l'espoir qu'ils y trouveraient plus aisément à se nourrir que dans les villes, et Tin tendant fit acheter des tonnes de morue et douze cents chevaux pour suppléer à la disette de la farine. Au mois d'avril de cette même année, la ration des habitants de Québec était de deux onces de pain par jour et de huit onces de lard ou de morue.

Pour complément . de misère, le gouverneur et le général vivaient l'un à l'égard de l'autre dans un état de défiance et de sourde inimitié, et l'intendant Bigot, chargé du maniement des recettes et des dépenses, employait à satisfaire ses caprices l'argent dont chaque parcelle devait être religieusement consacrée à soulager tant de souffrances.

Rien ne manquait donc à nos soldats canadiens pour énerver leurs bras, pour démoraliser leurs cœurs, pour leur rendre odieuse une lutte dans laquelle ils étaient livrés sans secours à un ennemi formidable. Mais ils étaient soutenus par une invincible pensée de patriolisme, et ils marchaient avec ardeur au-devant des légions américaines, et ils se couvraient de gloire.

A la bataille de la Monongahela, deux cent trentecinq Canadiens, sous les ordres de M. de Beaujeu, mettent en déroute un corps de troupe six fois plus nombreux, commandé par le général Braddock. Huit cents Anglais restèrent là sur le champ de bataille. Le général y périt avec soixante-trois ofiieiers.

VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE. 4i

Washington, qui recueillit les débris de cette colonne, s'écriait :

« Nous avons été honteusement battus par une poignée de Français qui ne songeaient qu'à inquiéter notre marche. Quelques instants avant l'action, nous croyions nos forces presque égales à toutes celles du Canada, et cependant, contre toute probabilité, nous avons été complètement défaits, et nous avons tout perdu. »

Au mois de mars 1756, M. de Lévy s'emparait, avec quelques centaines d'hommes, d'un magasin considérable désigné sous le nom de fort Bull, palissade et garni de meurtrières.

Au mois d'août de la même année, M. de Montcalm faisait capituler le fort Oswega, défendu par dix-huit pièces de canon, quinze mortiers et dix-huit cents soldats.

L'année suivante, Montcalm forçait encore à capituler la citadelle de W. Henry avec ses deux mille quatre cents hommes de garnison, et il rasait les murs du camp retranché de cette forteresse.

Le 8 juillet 1758, le général Abercromby attaquait, avec une année de seize mille hommes, le fort de ( arillon, où Montcalm s'était retranché avec une troupe qui ne s'élevait pas à plus de trois mille six cents combattants. Toutes les forces, tout l'orgueil d'Abercromby échouèrent devant quelques faibles remparts, qui, dans le cours de L'action, furent plusieurs fois enflammés par Bon artillerie. Après une bataille de six heures, il se retira, laissant sur le terrain cent vingt-six officiers tués eu blessés et deux mille soldats.

Ces combats étonnants, ces succès incroyables ne faisaient cependant qu'affermir la résolution que le gouvernement anglais a vail prisde nous enlever le Canada. TÔ1 ou tard nous devions succomber dans une lutte dort nous accroissions encore l'inégalité par nos vie-

toires. La moindre perte que nous faisions laissaii dans nos rangs un vide déplorable, tandis que Les pertes les pins nombreuses des Anglais étaient promptement réparées par de nouvelles recrues,

Sur la fin de 1758, le gouverneur écrivit au ministère que le projet des ennemis était d'assiéger Québec L'année suivante. En lui annonçant cette nouvelle, qui

malheureusement n'était que trop vraie, il lui traçait un triste tableau de notre situation.

« Nous n'avons, disait-il, que dix mille hommes à opposer aux armées de nos ennemis, et nous ne pouvons compter sur les habitants. Ils sont exténués par les marches continuelles. Leurs terres ne sont pas cultivées à moitié; leurs maisons tombent en ruine. Ils sont toujours en campagne, abandonnant femmes et enfants, qui, pour l'ordinaire, sont sans pain. Il n'y aura point de culture cette année faute de cultivateurs. »

A la suite de ce douloureux exposé, le gouvernement demandait des soldats et des provisions. Le commissaire des guerres disait dans une dépêche au ministre :

« L'Angleterre a actuellement plus de troupes en mouvement dans ce continent que le Canada ne contient d'habitants, en y comprenant les vieillards, les femmes et les enfants. Quel moyen de résister ! »

M. le marquis de Montcalm écrivait de son côté qu'à moins d'un bonheur inattendu, les Anglais s'empareraient du Canada dans la campagne de 1759. M. deBougainville partit pour la France, afin de représenter de vive voix au ministère les dangers qui menaçaient le Canada, et la nécessité de lui donner un prompt secours. Toutes ces démarches furent inutiles. La France n'envoya rien, et l'année suivante, ainsi que M. Vaudreuil l'avait dit, les Anglais assiégèrent Québec.

Une escadre de vingt vaisseaux de ligne et de vingt frégates, remonta le fleuve, atteignit l'île d'Orléans, et

une armée de trente mille hommes s'établit en face de la ville.

Le jeune et vaillant général AVolfe, auquel avait été spécialement confiée l'attaque de Québec, disait en partant pour son expédition :

« si Montcalm trompe encore cette fois nos efforts, il pourra passer pour un officier habile ; ou nos généraux sont plus mauvais que de coutume, ou la colonie a des ressources que Ton ne connaît pas. »

Ces ressources n'étaient malheureusement pas considérables. En réunissant les habitants des campagnes à ceux de la ville, on parvint à composer un corps de 13,000 hommes. C'était encore plus que Montcalm n'avait espéré.

« On ne comptait pas, dit un témoin oculaire des événements, sur une armée aussi forte, parce qu'on ne s'était pas attendu à avoir un si grand nombre de Canadiens. On n'avait eu intention d'assembler que les hommes en état de soutenir les fatigues de la guerre; niais il régnait une telle émulation dans le peuple, que l'on vit arriver an camp des vieillards de quatre-vingts ans e1 des enfants de douze à treize ans, qui ne voulurent jamais profiter de l'exemption accordée à leur âge. Jamais sujets ne furent plus dignes des bontés de leur souverain, soit par leur constance dans le travail, soil par leur patience dans les peines et les misères, qui dans ce pays sont extrêmes; ils étaient dans 1 armée exposés à toutes les corvées. »

tte lois, la fortune servit encore ces braves gens. Wnlie bombarda, Incen lia. avec une cruauté Indigne de -•i Qoble nature, les maisons de Québec, ravagea les campagnes. Mais il échoua dans son entreprise; il échoua avec tous ses vaisseaux, toute son artillerie, contre quelques milliers d'hommes armés à la hâte. Comme il avait L'âme haute <■( flère, il éprouva une

telle douleur de sa défaite à Montmorency, qu'il en tomba dangereusement malade.

Ses lieutenants parvinrent cependant à relever son courage, et, en lui démontrant l'impossibilité de continuer le plan de campagne qu'il avait adopté, l'engagèrent à remonter la rive droite du Saint-Laurenl el à se rejeter de nouveau vers la rive gauche, pour parvenir aux plaines d'Abraham.

Il se rendit à cet avis, et le 7 septembre ses bâtiments, chargés de troupes, allaient jeter l'ancre au cap Rouge. Le 13, dans l'obscurité de la nuit, ces mêmes troupes descendaient avec le reflux de la marée le long du rivage. Quelques heures après, elles gravissaient la falaise, et se rangeaient en bataille dans les plaines d'Abraham. Par une déplorable fatalité, Montcalm, qui avait placé là un bataillon qui eût pu s'opposer au débarquement, venait de l'en retirer. Il se trouvait au village de Beauport avec 6,000 hommes, lorsqu'il reçut un billet de M. de Vaudreuil qui lui annonçait la nouvelle manœuvre des Anglais. Il pensa qu'il ne s'agissait que d'un détachement isolé, prit avec lui un petit nombre d'hommes, partit précipitamment, et à huit heures, se trouva en face de l'armée ennemie. Ses ofliciers lui conseillaient de ne pas engager immédiatement le combat. Le gouverneur le priait aussi d'attendre qu'il eût réuni toutes ses forces; mais, emporté par son caractère impétueux, sans donner le temps à ses troupes de reprendre haleine, il se mit en marche. A quarante pas de distance, ses bataillons furent reçus par une telle décharge, que le désordre se mit dans les rangs. Wolfe, qui les avait laissés s'approcher, prit aussitôt l'offensive, et déjà blessé au poignet, fut frappé d'une balle qui lui traversa la poitrine. On le porta à quelque distance du champ de bataille, tandis que ses soldats exécutaient l'ordre qu'il leur ava.it donné de

charger à la baïonnette. Un des officiers qui se trouvaient près de lui s'étaul écrié: t Ils fuient! — Qui? demanda le général mourant. — Les Français. — Quoi ! déjà ? alors je meurs content. »

Et il expira.

Montcalm, en essayant de rallier son régiment, avait déjà reçu deux blessures; nue troisième le jeta à bas de son cheval. Il fut emporté dans la ville et vécut encore assez d'heures pour apprendre la défaite de notre armée.

Il fut enseveli dans le couvent des Ursulines. Sa tête est conservée dans une châsse. Sur la promenade de Québec s'élève un obélisque sur lequel est gravé son nom avec celui de ^rolfe. C'est le gouverneur Dalhousie qui a eu la généreuse pensée de consacrer un monument au souvenir de ces deux vaillants soldats, qui avaient vécu de la même vie, et qui avaient été, l'un en lace de l'autre, frappés par la même mort.

Après la perte de Montcalm, Québec capitula. Le Canada n'était cependant pas encore conquis. M. de Vaudreuil s'était joint, à Montréal, aux troupes commandées par M. de Lévy. Si le ministère eût voulu appuyer cet officier qui,| par son intrépide courage, mérite une belle place dans nos annales, les Anglais pouvaient être chassés du poste dont ils venaient de s'emparer. Mais tandis que l'Angleterre accueillait, avec des acclamations enthousiastes, la nouvelle de la prise de Québec, et faisait avec ardeur de nouveaux préparatifs pour achever son œuvre, la France envoyait 400 hommes au Canada.

M. de Lévy, ayant passé l'hiver à Montréal, partit au

commencement du printemps pour attaquer Québec

avec 7,000 hommes, et s'empara du Cap Rouge. Le

28 avril, il battait l'armée du général Murray, et com-

içail lesiégede la ville, où Murray s'était retranché

après sa défaite et d'où il expédiait de c<>ii> et d'autre drs dépêches pour demander du secours. Ces secours arrivèrent en assez grande quantité pour obliger M. de Lévy, dont les munitions d'ailleurs étaient épuisées, à abandonner son audacieuse entreprise. Il se relira sur le lac Champlain, où nous avions encore quelques centaines d'hommes, et, parcourant le pays, H put ranimer par ses exhortations le dévouement des habitants.

Cependant trois armées anglaises marchaient sur Montréal, trois armées auxquelles celle ville n'avait à opposer qu'un mur d'enceinte de d.-ux à trois pieds

d'épaisseur, et environ 3,000 combattants qui n'avaient

plus de vivres que pour quinze jours.

Il fallut se rendre, malgré les remontrances de l'inflexible Lévy, qui voulait se retirer dans l'ile Sainte-Hélène, dans le fleuve Saint-Laurent, en lace de Montréal, pour s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité. Le 8 septembre, Montréal capitula, et le même jour les Anglais y plantèrent leur drapeau.

Le ministère français ne trouva, après la perte du Canada, qu'une satisfaction à donner à l'opinion publique. Il intenta sans raison un procès criminel à M. de Vaudreuil, et condamna l'indigne intendant Bigot à l'exil à perpétuité. M. de Lévy devint gouverneur de la province d'Artois, puis maréchal de France (1).

Ce récit de nos exploits au Canada faisait éprouver à mon cœur une profonde émotion patriotique. A propos de ces héroïques Canadiens, abandonnés par l'amant de la Duharry, sous prétexta qu'on ne trouvait pas d'argent pour aider leur dévouement et pour con-

(1) X. M.Mi.Micn, Le Canal".

VnY.VGE AU PAYS DU PÉTROLE. 47

server es terres françaises, je songeais avec un battement de cœur indigné que, sons nos rois, La gloire se payait cher, et que les pins admirables faits d'armes, Jes plus sublimes sacrifices de ce noble peuple français, étaient presque toujours rendus inutiles par la lâcheté, l'égoïsme, la corruption des princes. Et ma pensée évoquait les noms resplendissants de tous les héros de L'Inde et d'Amérique, qui versèrent inutilement in ut de lang pour la France, et qu'abandonnèrent ou trahirent ceux pour lesquels ils combattaient, ceux-là qui. parce que, tel était leur bon plaisir ou le bon plaisir de leurs courtisans et de leurs courtisanes, jetaient au vent l'honneur, la prospérité du royaume dont follement on laissait l'administration entre leurs mains incapables ou souillées. Et comme, le vieux monsieur et moi, nous prononcions ces noms avec orgueil :

« Singulière chose! dit tout à coup mon Américain, qui était venu, sans que je m'en aperçusse, se mêler à l'auditoire, singulière chose !... En France, vous avez un besoin inexplicable de meubler votre mémoire de noms, de dates, d'événements que vous appelez glorieux souvenirs ! A quoi diable cela peut-il vous servir ?...

— Comment, m'écriai-jo, vous vous étonnez que nous nous souvenions avec reconnaissance et respect de ceux qui ont porté haut le drapeau de la patrie, qui ont...

— Tes gens-là faisaient leur métier, remplissaient Leur devoir, voilà tout! Ils ont été payés durant leur vie, suit eu uloire et en honneur, soit en reconnaissance, soit enfin, si les circonstances leur ont été peu favorables, par la conscience de leur devoir accompli...

— Mais c'est de l'ingratitude la plus noire...

— Non! c'esl simplement républicain... Ah! Français Français!... Vous avez, chez vous, fondé la République! Tout porte à croire que ce gouvernement durera

éternellement; mais que vous avezà apprendre encore, que vous avez besoin de vous former pour devenir vraiment républicains, comme nous!... L'ingratitude, comme vousdites, ou mieux le sentiment démocratique,

qui nous anime et qui fait quenousconsidérons tous les citoyens comme égaux, quelle que soit la position qu'il occupe, la fonction qu'il exerce, nous préserve de cette idolâtrie ridicule du souvenir. Tel président de la République a, chez nous, accompli une grande action, il a bien fait; c'était pour cela que nous l'avions élu président. S'il ne l'avait pas accomplie, il eût été un malhonnête homme, un mauvais citoyen. Nous le félicitons, sur le moment, du bonheur qu'il a eu; mais pourquoi conserver son nom précieusement? Pourquoi, parce qu'il a été un jour soldat heureux, administrateur habile, le nommerdue, marquis, et l'entretenir tout le reste de sa vie dans une oisiveté dorée? Je me rappelle quelques nomsde présidents de la République ou de généraux qui nous ont rendu de grands services. Leur tâche terminée, ils sont rentrés dans les rangs. Le général Harrison, sénateur, ministre, président, est devenu greffier d'une justice de paix à Cincinatti pour élever sa nombreuse famille; Gallatin, ambassadeuren France, secrétaire d'État, a été directeur d'une des banques de New- York; Jefferson, Monroë, sont morts très-pauvres; le général Gaines a réclamé du Congrès une petite pension qui lui a été justement refusée; et Washington, l'illustre Washington lui-même, après avoir fondé la République américaine, est allé reprendre la charrue dans sa ferme de Vermont. Et cela est très-simple, trèsjuste, très-démocratique. Nous sommes trop virils, nous autres Américains, pour nous créer des idoles, des fétiches absurdes. Voulez-vous des preuves de cette qualité sérieuse que nous possédons? On a eu la plus grande difficulté à réunir les fonds nécessaires pour

racheter le Mont-Vernon afin de le convertir en pro-. priété nationale. Souscriptions publiques, souscriptions à domicile, bals, concerts, représentations théâtrales, tout a été mis en œuvre pour obtenir un résultat relativement médiocre. De même c'est à grand'peine que L'on a pu recueillir la somme destinée à élever un monument à Henry Clay et pour acheter celui destiné à Calhoum, une autre grande illustration des États-Unis; et ce n'est qu'après vingt-sept ans que les Virginiens ont songé à réclamer les restes d'un de leurs plus célèbres concitoyens, l'ancien président James Mourave, qui reposait dans un des cimetières de New-York.

Certes, l'ingratitude est de tous les temps et de tous les pays; mais l'implacabilite de cette ingratitude, et même l'éloge qu'en faisait un Américain m'indignait. Cependant, en réfléchissant, et tout en laissant une grande part à cet orgueil de l'égalité, caractéristique (Ifs Américains, je m'expliquai l'oubli où ils laissent leurs grands hommes. La population s'accroit, chaque année, par l'agglomération d'individus parfaitement étrangers au passé du pays, à qui les services rendus les hommes de la génération précédente, si glorieux q< ils soient, sont tout à fait indifférents. De plus, cette population d'émigrants amène avec elle trop de souvenirs glorieux de la mère-patrie, pour s'enthousiasmer pour des gloires qui ne les touchent guère. »

Comme nous restions sans répondre à la tirade • 1.' l'Américain, celui-ci reprit, en nous montrant à l'horizon quelques iles perdues dans la brume de l'Océan:

« Et le plus grand tort que vous fasse cette habitude de meubler votre cervelle de soi-disant souvenirs glorieux, est surtout de vous faire négliger l'étude de choses plu- -'rieuses. Ainsi, connaissez-vous seulement ces iles que nous apercevons là-bas, et qui sont, pour

votre pays, et plus encore pour le reste du monde, and source inépuisable de richesse et de bien-être?

— L'île de Terre-Neuve, le banc, les lies de Saint* Pierre et Miquelon?...

— Oui !... ces parages où l'on pèche toutes les morues que Ton mange dans l'univers...

— Certes, ropris-je, tout ce qui a rapport à ces iles nous est parfaitement connu. Nous nous rappelons sans

3e que ces iles et les côtes voisines nous ont appartenu en totalité ; que, découvertes en 1497 pal Sébastien Cabot, navigateur au service de l'Angleterre, elles furent reconnues de nouveau en 1523 par Verrazani, vénitien au service de François Ier qui en prit possession au nom de la France, et que nous nous y établîmes en 1604. Nous nous rappelons aussi que le traité d'Utrech nous les enleva en 1713; qu'avec le Canada, le traité de Paris de 1703 nous en dépouilla définitivement; qu'en 1783, au traité de Versailles, nous aurions pu les recouvrer, si cet acte n'avait pas été fait avec une précipitation coupable, et que nous n'y avons conservé que le droit de pèche, les iles de Miquelon et de Saint-Pierre, cette dernière comprenant les six ilôts du Grand-Colomhicr .du Pet if -Colombier, (VA 'île a ux Citions de Vile aux Vainqueurs, de Vile aux Pigeonsvi de Vile au Massacre, et nous nous rappelons même qu'un dl ces îlots a inspiré à Chateaubriand une de ses plu| belles pages. »

Comme s'il avait deviné ma pensée, le vieux proies seur me tendait un petit volume tout ouvert du Génii du christianisme. Je le pris et je lus :

« Les oiseaux de mer ont des lieux de rendez-voui où ils semblent délibérer en commun des affaires dcleu république: c'est ordinairement un écueil au miliei des flots. Nous allions souvent nous asseoir, dans l'île Saint-Pierre, sur la côte opposée à une petite île qu<

les habitants on! appelée le Colombier, parce qu'elle en I la forme et qu'on y vient chercher des œufs au printemps.

« La multitude des oiseaux rassemblés sur ce rocher était si grande, que souvent nous distinguions leurs cris pendant le mugissement des tempêtes. Ces oiseaux avaient des voix extraordinaires, commeoelles qui sortaient des mers; si l'Océan a sa Flore, il a aussi sa Philomèle : lorsqu'au coucher du soleil le courlis siffle sur la pointe d'un rocher, et que le bruit sourd des vagues l'accompagne, c'est une des harmonies les plus plaintives qu'on puisse entendre; jamais l'époux de Ceix n'a rempli de tant de douleurs les rivages témoins de ^i< infortunes.

« Tous les accidents des mers, le flux et le reflux, le

calme et l'orage sont prédits par ces oiseaux. Lamauve

end sur une grève, retire son cou dans sa plume,

cache une patte dans son duvet, et, se tenant immobile

l'autre, avertit le pêcheur de l'instant où les vagues

lèvent; V alouette marine, qui court le long du Ilot « ii poussant un cri doux et triste, annonce au contraire 1 • moment du reflux : enfin les procellaria s'établissent au milieu de l'Océan. Compagnes des mariniers, elles suivent la course des navires et prophétisent la tempête. Le matelot leur attribue quelque chose de sacré, et leur donne religieusement l'hospitalité quand le vent* les jett • à bord; c'est de même que le laboureur respecte le rouge-gorge, qui lui prédit les beaux jours, ainsi qu'il le reçoit, suiis son toit de cliaunie

pendant les rigueurs de l'hiver. Ces hommes malheureux, placés dans les deui conditions les plus dures de la vie, ont des amis que leur a préparés la Providencej ils trouvent dans un être faible le conseil ou l'espérance qu'ils chercheraient souvent en \ain chez leurs semblables. Ce commerce de bienfidts entre de petits

oiseaux et des hommes infortunés est un de ces traits touchants qui abondent dans les œuvres de Dieu. Entre le rouge-gorge et le laboureur, entre le procellaria et

le matelot, il y a une ressemblance de mœurs et de destinées tout à lait attendrissante !... » Je regardais l' Américain d'un air triomphant : « Vous voyez que nous connaissons très-bien ces îles, non-seulement parce qu'elles fournissent de la morue fraîche ou salée au monde entier, mais encore parce qu'elles présentent, malgré leur nudité, des spectacles à admirer...

— Niaiseries !.. futilités ! auxquelles un poëte, mais non un homme sérieux, peut faire attention. Ces oiseaux ne rapportent rien, tandis que la morue...

— Oh ! monsieur, repris-je, nous avons aussi des renseignements très-précis sur la morue. L'imagination, la sensibilité, le culte pour ceux qui ont illustré notre patrie ne sont pas incompatibles, chez nous autres Français, avec l'intelligence des affaires. Écoutez :

Les morues, qui se rencontrent à la limite des eaux froides et des courants chauds venant des Antilles, au banc de Terre-Neuve principalement, y arrivent au moment du froid en troupes innombrables. Chaque année voit se renouveler leurs invasions, chaque année elles sont arrêtées par le Gulf-Stream ; chemin faisant, elles sont taillées en pièces par des flottilles de pêcheurs, par une armée de poissons voraces, et les débris de la bande se retirent dans les mers polaires pour s'y refaire dans une nouvelle existence. Mais la fécondité de la morue est fabuleuse : le célèbre micrographe hollandais Couwenhoek acompte dans un seul individu jusqu'à neuf millions d'œufs. Avec une multiplication pareille, il est facile de réparer en une seule ponte les pertes de l'année. Le requin et d'autres monstres marins les détruisent pourtant par milliers; l'homme en

fait de folios boucheries que les gouvernements ont dû défendre les pèches trop destructives. Néanmoins, on Franco seulement, dans los ports de Dunkerque, de Grandville et de Saint-Malo, la pêche de la morue donne lieu à dos armements considérables, et, quoique les Anglais et los Américains emploient un bien plus grand nombre de bateaux que nous, la valeur des produits annuels de cette pèche est estimée à plus de sept millions de francs, et ce travail occupe de 12 à 15,000 marins. C'est de plus, pour nous, une précieuse école de matelots!

Voulez-vous maintenant des détails sur cette pèche j&lle-même?

C'est à la ligne, avec l'appât le plus grossier que l'on prend la morue. Telle qu'elle sort de l'eau, on la nomme morue fraîche ou cabillaud. Salée sans être séchée, on l'appelle morue verte ; séchée, fumée, sans être salée, c'est du stock/îsh; salée et séchée, c'est la morue sèche. Outre sa chair, la morue fournit plusieurs produits accessoires. La langue salée est estimée des gourmets: la tèle et les entrailles donnent un excellent i mgrais; la vessie natatoire sert à fabriquer de la colle; œufs, salés, pressés, et conservés dans des tonneaux, sont vendus comme appât pour la pèche des sardines ; enfin, du foie on extrait une huile blanche, blonde ou brune, suivant la qualité, que la médecine prescrit dans les maladies de poitrine, la scrofule ouïes rhumatismes, et dont font usage également la chamoiserie et la corroierie.

Voulez-vous d'autres renseignements encore? voulezvous que je vous dise comment se fait cette pèche, îr<'<-pénible toujours, quelquefois dangereuse?

— Tiens, tiens, fit l'Américain, en manifestant un étonnemenl peu flatteur, tiens, vous savez quelque chose... Je vous aurais cru plus ignorant.., comme

-*)i VOYAGE AT PAYS DU PKTROLE.

d'ailleurs vos compatriotes... Ce que vous m'avez dit de vos connaissances m'avait trompé sur votre compte... Vous avez été ingénieur, je crois?... A propos de ça, en qualité d'ingénieur, ne vous êtes-vous pas quelquefois occupé de cette science spéciale qui traite des objets que la terre renferme dans son sein?...

— La géologie, voulez-vous dire?... Pardonnez-moi je m'y suis particulièrement adonné... Des dispositions spéciales, une prédilection marquée pour ce genre d'études. . .

Et, poussé par un sentiment de puérile vanité, et aussi parce que l'ennui de la vie de bord force à saisir volontiers toute occasion de causer un peu, je me misa faire un petit étalage de mes talents.

— Chargé, il y a quelques années, de levés géologiques exécutés en vue d'une traversée des Pyrénées centrales par un chemin de fer, j'ai constaté que jusqu'à Luchon le chemin de fer circulerait sur des terrains de transport ; le sous-sol renferme un grand dépôt de molasse de la plaine de Toulouse encore horizontal, puis des couches de mimmulitique déjà redressées par le soulèvement des Pyrénées. Les étages métamorphiques du crétacé s'accusent alors; vient ensuite un pointemeyit d'ophite et de jurassique à l'état de marbre noir: puis, après quelques failles, arrivent les schistes siluriens et le granit. Des filons à'ojrfiite succèdent enfin à «les marbres griottes de Cierp... Vous voyez comme j'ai bonne mémoire!... Alors on attaque une immense formation de schistes et calcaires avec othocêdres; enfin...

— C'est fort bien, interrompit mon interlocuteur... Nous pourrions peut-être nous entendre,... si vous agissez aussi bien que vous parlez!... Et, puisque vous êtes à la recherche d'une position sociale, je pourrais

peut-être vous en offrir une agréable et fructueuse... Buvez-vous?

— Jamais!... l'odeur seule d'une liqueur quelconque me donne dos nausées...

— Tant pis!... il faudrait vous y habituer... Tenez, nous sommes mal ici pour causer... D'ailleurs, j'ai trèssoif... Venez avec moi jusqu'au bar-room, vous me raconterez les motifs qui vous forcent à quitter la France, et — vous savez qu'un Américain n'a que sa parole ! — je m'engage à vous donner un emploi magnifique, si vous acceptez les conditions que je vous poserai.

Malgré ma répugnance pour les débits de boissons, je suivis l'Américain au bar-room, alléché par l'espérance qu'il faisait miroiter devant mes yeux.

Il fit servir deux verres d'absinthe, « afin, dit-il, de m'offrir ma boisson nationale », et, tout en versant avec une attention profonde, — une attention d'artiste ou desavant en travail, — l'eau de la carafe dans la liqueur verdàtre de nos verres, il riait, poursuivant une conversation à bâtons rompus, et mirant son verre à la lumière d'un rayon de soleil qui, à travers un sabord, glissait dans le bar-room somptueux.

Et comme, perdu dans de navrantes réflexions, anxieux de connaitre^ses propositions, je ne répondais point, il continua :

— Il faut, mon cher monsieur, de longues études sérieuses pour obtenir un mélange aussi bien combiné, Burtoul dans notre libre Amérique où le puritanisme

mœurs ne permet de se griser qu'avec du wiskey, du porter, de Taie oudu gin... que <lN-je?.., se griser?... se saouler! Car avec des lH>is«>ns pareilles on ne peut pas se griser. C'est tout au plus si nonsy parvenons, nous autres, Américains... Mais... vous ne buvez

— Pardon, je...

— Oui !... vous êtes un sybarite!... Vous épuisez les jouissances de l'odorat avant de vous livrer à celles du goût... Buvez donc!...

En parlant ainsi, ses yeux restaient fixés sur les miens. J'avais beau baisser la paupière, je sentais son regard plonger en moi, et ce regard me produisait cet effet que, dans mes observations de naturaliste amateur dans les Pyrénées, j'avais remarqué être produit par les serpents sur les oiseaux, les perdrix rouges, les cailles, les alouettes... Effet inexplicable; inexpliqué au moins...

Et cette singulière domination, par une conséquence directe de mon éducation trop artistique, au lieu d'essayer de la combattre, je cherchais à l'analyser. Je tâchais de me rendre compte de l'impression reçue, et j'en cherchais la cause. Mon esprit pataugeait dans des considérations métaphysiques, psychologiques, et physiologiques, si chères aux romanciers contemporains. Je cherchais à me rappeler les passages de Claude Bernard aj'ant rapport à cet objet.

— Buvez donc, reprit-il encore, sans me quitter du regard.

Je pris le verre d'absinthe et je le vidai d'un coup.

Quelque chose comme le passage d'un trait de feu traversa tout mon corps. Mon être fut envahi par des souffles chauds, des buées de sang, des appétits de bête fauve en face d'une chair palpitante. Cette liqueur pénétrait, comme un liquide corrosif, dans mon cerveau déjà tenaillé par de bien cruelles angoisses, et produisait en moi un état singulier, douloureux, mais néanmoins rempli d'un charme affreux, une sorte de délire tranquille, une folie calme. Mes nerfs, violemment excités par la pernicieuse boisson, vibraient, pour ainsi dire, et communiquaient à tous mes organes une incroyable activité qui se manifestait par un. déver-

gondage insensé d'imagination. Mes pensées tenaient du rêve, et cependant la plus cruelle vérité marquait Les événements de ma vie qui défilaient devant moi.

Je parlais, comme dans un cauchemar ; je racontais mes visions, — l'histoire réellede ma vie! — et l'Américain, dont la ligure m'apparaissait comme à travers un brouillard, m écoutait froidement, tout en s occupant à tailler des bouts de bois, avec son couteau, à mâcher un cure-dents, et à fumer d'infects cigares anglais.

Et les pins petits détails de mon passé me revenaient: des sourires gros de larmes, des baisers d'amour et des rongeurs de honte, du bonheur à pleines mains, des frissonnements d'épouvante, des taches ineffaçables d'infamie... Des tas d'horribles choses!

C'était d'abord le jour de mon mariage... Je venais de traverser l'église au milieu des murmures d'admiration, au milieu des souhaits de tous... La cérémonie était terminée... J'emportais ma femme!... Elle était à moi, bien à moi, tout à moi! Puis dans ma joie, tout à coup, j'avais regardé son père, et j'avais frissonné... Il suivait sa fille d'un long regard, et dans ses yeux j'a- Tais vu pins que le regret banal d'une séparation, depuis longtemps prévue sans doute, j'avais vu une expression de désespoir.

.1*' n'ignorais pas qu'il existait quelques nuages dans le in-' nage de mon beau-père, qu'il vivait presque absolument séparé de son épouse, et que, sa fille unique partie, il allait rester bien seul, bien désolé, dans son intérieur troublé; mais, égoïste comme tout amoureux véritable, je n'avais point voulu arrêter là mon attention, et, avec un sourire, j'avais accueilli ses adieux, cl ceux de ma belle-mère.

Il idolâtrait sa Ûlleel elle-même adorait son père!... Lui avait-il quelquefois fait confidence de ses craintes.

lui avait-il montré L'étendue «lests douleurs?... Oh! certainement non!... Elle ne l'eût point quitté, quelque violent que fût son amour pour moi !

Car elle m'aimait!... Oh! les douces joies de cet amour!... Comme elle m'aimait!... Et maintenant m'aime-t-elle encore?. . .

D'épouvantables fantômes se dressaient alors devant moi; une indicible terreur serrait mon cœur,... je n'avais la force ni de crier, ni de repousser le meurtre, ni de fuir l'empoisonnement... Je rêvais qu'elle me présentait le breuvage mortel...

Comme sa mère, elle se débarrassait d'un époux devenu odieux!

Puis il y avait eu la cour d'assises, les débats auxquels j'assistais, les témoins que j'entendais, le juge en robe rouge qui réclamait vengeance, les jurés pâles qui déclaraient l'accusée coupable, le président qui prononçait la peine, qui indiquait le châtiment... et au fond le spectre de la victime...

Alors je fuyais en Amérique, je me sauvais, un soir, sans rien dire, pour échapper à la mort, pour ne pas être empoisonné par elle, comme son père avait été empoisonné par sa femme ! . . .

— « Et voilà mon histoire, » conclus-je...

Le garçon du bar-room avait de nouveau rempli nos verres. L'Américain but lentement ; et il continuait à me fixer de ses yeux bleu-vert, dont le regard semblait renfermer une puissance formidable, annihilant en moi toute tentation de résistance contre cette incroyable domination.

Machinalement, je vidai de nouveau mon verre.

— Résumons les faits, dit-il enfin très-froidement.

Les paroles de cet homme, cruellement calmes, pénétraient en moi et produisaient sur mon cœur l'effet de coups de lancette. J'éprouvais une sensation de froid,

— l'introduction de l'acier dans les chairs, — et un frissonnemenl de peur. Ça n'était pas positivement une douleur, c'était bien pis : une appréhension horrible m'étreignait, nus nerfs se tendaient: je ne pouvais respirer, L'angoisse serrait nia gorge... Je haletais. — Résumons les faits, dit-il. Votre belle-mère aem- )ii mari. Il y avait sans doute des circonstances atténuantes, puisque le jury ne l'a condamnée ([H 'à une prison perpétuelle. Conséquence européenne de son crimel vous, son gendre, innocent, vous ave/ puni. Toutes les portes se sont fermées devant vous. Homme taré par le fait de la mère de votre femme, vous aviez résolu de fuir, de chercher une patrie,

un endroit écarté Où cVètre homme cVhonncur on ait la liberté.

Mais alors, vous vient une horrible crainte, une terreur insensée niais continuelle. Vous n'êtes point riche! Si votre femme avait la nature, le tempérament de s,i mère? si la pauvreté tuait en elle un jour l'amour qu'elle a pour vous? si elle avait les appétits brutaux la misérable des entrailles de laquelle elle est sortie; S elle a aussi un besoin impérieux, un besoin ne reçulanl devant rien, de luxe, de bien-être, de rassasiements, t si, pour briser le lien, qui aujourd'hui l'empêche de s'assouvir, elle descendait, elle aussi, jusqu'à l'assassi* nat, jusqu'à l'empoisonnement?... Cette horrible soupçon hante votre cerveau, s'y fixe, vous ne pouvez le chasser, el pour échapper à un destin que vous jugea fatal, vous abandonnez votre femme, votre patrie* votre position Bociale, vous allez chercher en Amérique le calme, la tranquillité, la vie.

Voila Les faits!...

Eh bien, mon cher monsieur, d'abord en Amérique, vous ne trouverez ni le calme, ni la tranquillité, ni la

vie, car la plus horrible misère, la misère féconde en sinistres pensées, vous attend. Vous mourrez de faim, parce que vous n'apportez point de capitaux, et que, jamais vous ne trouverez de travail... Nous n'avons nullement besoin d'artistes, ni de savants théoriciens: les nôtres nous suffisent. Tout au plus accepterionsnous des défricheurs de bois, des travailleurs de terre; vous êtes incapable de cela. Quant aux travaux manuels des villes, vous devez renoncer également à l'espoir d'en trouver. Les émigrants chinois, je vous l'ai dit, et les émigrants allemands, aussi chinois que les enfants du Céleste Empire, se sont emparés de toutes les places: il est impossible de vous caser entre leurs rangs pressés. . . Ceci établi, voici la proposition que je veux vous foire. Je vous donnerai deux mille dollars pour une année, à partir du jour où nous débarquerons à New-York ; dans quelque temps, le jour où je le jugerai bon, vous m'accompagnerez dans un voyage que je veux faire, et pendant ce voyage, tous les jours, à l'heure qu'il me plaira, vous ingurgiterez devant moi un certain nombre de verres d'absinthe.

En écoutant ces paroles, le calme m'était revenu, et la honte rougissait mon front. Cet homme se moquait donc de moi. C'était sans doute pour occuper joyeusement ses loisirs, pour lui servir de risée, qu'il m'avait fait venir là! Ah ! certes, il allait payer cher le plaisir qu'il s'était donné de jouir de mes larmes, de compter mes sanglots, de contempler les grimaces de mes douleurs!

Mais non!... Il restait sérieux... Sa proposition n'était point une plaisanterie, son offre était réelle...

Je crus deviner!... Cet homme était un de ces malheureux, si nombreux en Amérique, chez lesquels l'abus des boissons alcooliques a développé quelque maladie noire ; il est riche, et il veut acheter un com-

VOYAGE Al PAYS DU PÉTROLE. 01

pagnon pour égayer ses mornes ivresses, un partner dans ses solitaires débauches, un rival pour provoquer Les excès de son ignoble passion.

Alors il y eut en moi un soulèvement d'indignation, de colère et de dégoût. Une injure jaillit de mes lèvres; je Ja lui crachai au visage :

— Misérable ivrogne ! lui criai-je...

Et je me levai, titubant.

Sa ligure, à lui, conservait le même calme, ses lèvres, un sourire...

Je traversai, presque en courant, la salle du barroom, je remontai sur le pont... Évidemment j'étais ivre!... Cette absinthe m'avait effroyablement grisé... L'air vif me surprit; je tombai sans connaissance dans un coin, et je m'endormis d'un sommeil de brute.

New- York.

Premières impressions. — La poésie de l'Amérique. — Un hôtel garni. — Les pauvres à New-York. — L'ivrognerie; le laudanum et le haschich. — Les annonces américaines. — Les moyens de transport. — Les femmes. — La fusion des races. — Pourquoi le Français n'est pas colonisateur. — Un juif américo-prussien. — Rencontres imprévues. — Catastrophe terrible. — La justice et les voleurs en Amérique. — J'accepte une position sociale.

Tout voyageur, quelque peu lettre, croit de son devoir, en débarquant pour la première fois aux États- Unis d'Amérique, d'exprimer l'impression qu'il ressent en foulant le sol de cette nation extraordinaire.

Cette première impression est souvent bien singulière, et influe étonnamment sur la manière de voir du voyageur, pendant toute la durée de son séjour.

Chateaubriand, posant comme sur un piédestal, s'écrie :

« Je restai quelque temps les bras croisés, promenant mes regards autour de moi, dans un mélange de sentiments et d'idées que je ne pouvais débrouiller alors, et que je ne pourrais peindre aujourd'hui. Ce continent, ignoré du reste du monde pendant toute la durée des temps anciens, et pendant un grand nombre de siècles modernes ; les premières destinées sauv;i de ce continent et ses secondes destinées depuis l'arrivée de Christophe Colomb ; la vieille société finissant dans la jeune Amérique; une république d'un genre inconnu jusqu'alors, annonçant un changement dans

l'espril humain et dans l'ordre politique; la part que ma patrie avait eue à ces événement»; ces mers et ces rivages devant en partie leur indépendance au pavillon et au sang français ; nn grand homme sortant à la fois du milieu des discordes et des déserts, Washington, habitant une ville florissante dans le même lieu, où, un siècle auparavant, Guillaume Penn avait acheté un morceau de terre de quelques Indiens; les États-Unis renvoya ni à la France, à travers l'Océan, la révolution et la liberté que la France avait soutenues de ses armes; enfin, mes propres desseins; les découvertes que je voulais tenter dans ces solitudes natives, qui étendaient encore leur vaste royaume derrière l'étroit empire d'une civilisation étrangère : voilà les choses qui occupaïen! confusément mon esprit

« L'aspect des villes est froid et monotone. En général, ce qui manque aux cités des États-Unis, ce sont les monuments, surtout lis vieux monuments. Le protestantisme, qui ne sacrilie point à l'imagination, et qui est lui-même nouveau, n'a point élevé ces tours et ces dômes dont l'antique religion catholique a couronné l'Europe. Presque rien ne s'élève au-dessus de la masse des murs et des toits. L'œil est attristé de ce niveau. Les États-Unis donnent plutôt l'idée d'une colonie que d'un»' nal ion mère; on y trouve des usages plutôt que mœurs. On voil que les habitants ne sont point nés du soi : cette société, si belle dans le présent, n'a point de passé; Les villes sont neuves, les tombeaux sont d'hier. Il n'y a de vieux en Amérique que les bois, enfants de la terre, e1 la liberté, mère de toute société humai in--, cela vaut bien des monuments ei des aïeux] »

M. Xavier Marmier, un <\(^ plus spirituels ei des plus humoristiques écrivains voyageurs, B'écrie avec nn désespoir quelque peu comique, en débarquant à

i ork ■

« Je suis dans la cité des Intérêts pécuniaires, <l<s

idées positives, dans la cité qui rejette loin d'elle, comme de vaines frivolités, toute chronique chevaleresque, toute rêverie idéale, qui n'admet que le labeur positif et le rigoureux exercice (\c<- idées pratiques.

« Certes, pour un grandnombre d'hommes dis! Lngués, il n'y a peut-être pas un sujet d'étude plus intéressant que celui des incroj-ables progrès de cette métropole américaine. La nature lui a donné une situation merveilleuse, une île qui s'élève comme un vaisseau à l'ancre entre les îlots de l'Atlantique et la magnifique rivière de l'Hudson. Cette île, de quatorze milles de longueur, est maintenant, sur presque toute son étendue, couverte d'édifices, d'ateliers, de magasins, entourée d'un cercle de quais où l'on négocie avec le monde entier. La grande rue de Broadway va de l'une de ses extrémités à l'autre, et, par les rues transversales qui la coupent de distance en distance, vous voyez d'un coté les navires qui se dirigent vers l'Océan Pacifique, de l'autre ceux qui pénètrent jusque dans les plus lointains parages du Nord. Par la mer, par son fleuve, le plateau de terre de Mahattan touche aux quatre points du globe, et des quatre points du globe, le commerce, l'industrie viennent peupler sa rade, allumer ses fournaises, agiter ses comptoirs. D'année en année, cette ville s'accroît dans des proportions extraordinaires. Naguère encore, elle avait à lutter contre la puissance de la Nouvelle-Orléans, de Boston, de Philadelphie; à présent, elle ne reconnaît plus d'autre rivale que Liverpool. Elle s'appelle la cité de l'Empire [Empire City). Elle mérite ce nom. C'est vraiment la cité capitale d'un nouvel empire dont il est impossible de calculer le développement.

« Oui, c'est un beau et noble spectacle que celui

d'une telle prospérité, pour l'homme qui est particulièrement porté à L'observer, et qui, par ses études, est en état d'en examiner Us causes, d'en comprendre l'avenir. Pour moi, pauvre touriste, qui ignore jusqu'aux premiers principes des sciences mécaniques, qui préfère encore, faut-il l'avouer, le simple air frais du matin au ràlement d'une locomotive, et un rustique sentier bordé d'aubépines à un chemin de fer paré de • In ix voies, il est clair que je ne puis apprécier le mouvement industriel des États-Unis, les grands travaux qu'ils ont déjà accomplis et ceux qu'ils projettent. Puisque j'ai commencé ma confession, autant vaut la linir tout d'une fois, dussé-je au lieu de l'absolution à Laquelle mon humilité me donne peut-être quelque droit, entendre prononcer sur ma tête une sentence, qui me bannisse de cet élysée des amants de la tort une, comme un profane. Eh bien ! je vous le dirai, je m'étais fait une autre image de l'Amérique... En pensant de loin à New- York, je voyais cette ville s'élever comme une île enchantée entre les vagues de l'Océan et les flots azurés de l'Hudson, dans le prestige poétique d'un monde paré des charmes de la jeunesse. Et Le prestige a disparu, et ma folle pensée s'est noyée dans des tourbillons de vapeur.

« Je ne vois plus à présent ici qu'une vaste métropole, qui, par toutes ses portes, par toutes ses fenêtres, annonce une nouvelle ère et proclame un nouveau dogme.

« Pendant que la vieille Europe cherchait dans les orages des révolutions les nouvelles lois qui, il est vrai, n'étaient pas toujours celles de Dieu, en dépit de l axiome: Vox populi, vox Dei, la République des Etats-Unis a l'ait connue les Israélites, elle s'est passionnée pour le veau d'or, elle s'est agenouillée devant lui. Bien plus, elle prétend nous démontrer qu'elle

« si seule dans le droii chemin, et que nous n'avons feit jusqu'à ce jour que marcher dans L'erreur. Bile nous crie : « Adorez ce que vous «i\ cz brûlé, H brûlez ce que vous avez adoré. Il n'y a qu'une religion vraie, la religion du bien-être matériel. Labanqueesl son temple, le registre en partie double sa loi, et l'or son soleil. Ceux qui pratiqueront dignement cette religion auront la joie infinie de contempler face à face la splendeur d'une caisse de dollars, et ceux qui la renieront languiront dans les tortures de la pauvreté!... »

« Tout ici doit être chiffré ou pesé au trébuche! de l'orfèvre. Tel capitaine de bâtiment s'est illustré par un voyage de découvertes; vous Vous plaisez à citer les lieux intéressants qu'il a vus, les observai ions qu'il a faites; on vous interrompt pour vous demander quels éi aient ses appointements. Tel peintre s'est distingué à l'exposition et a reçu, avec les éloges les plus encourageants une médaille d'or; on ne s'arrête pas aux éloges, on veut savoir le poids de la médaille. Quand on raconte à un Américain que Murray donnait à lord Byron mille six cents guinées pour un chant de Childc- Ilarold, il ouvre de grands yeux, et s'écrie avec un poétique enthousiasme qu'il voudrait bien avoir composé Childe-IIarold. Mais si l'on ajoute qu'un illustre poète occupe une modeste maison, et qu'il n'a pour tout bien qu'une rente modique, l'Américain se moque de la gloire du poète, et pense qu'il eût mieux fait d'entrer dans le commerce. »

Pour moi, trisïe émigrant, je n'eus guère le temps, au moment de mon arrivée, de me livrer à des appréciations poétiques ou littéraires. Cependant lorsque le navire entra dans la magnifique baie de New- York, si vaste que les flottes du monde entier y tiendraient à l'aise, lorsque, après avoir remonté Hudson, se déroula sous mes yeux le grand et merveilleux panorama de la

ville: la ligne azurée do Long'Island, ie§ vertes collines, les forêts de New-Jersey; à droite et à gauche

d'élégantes maisons de campagne, kiosques et châteaux à tourelles, pavillons aériens et habitations rustiques; sur la rivière une quantité de chaloupes, de goélettes, de bateaux à vapeur, voguant vers l'Europe, vers les Indes, vers les Antilles; et en face de moi, Les clochers, les toits, les docks immenses, les légions de navires de la reine des États-Unis, je sentis vaguement que la poésie ne pouvait être bannie de cette terre, et qu'il y avait place au soleil de ce pays pour un artiste, pour an érudit, ou pour un ingénieur instruit. Dans ce pandémoniumde tant de richesses et de tant de misères, dans cet immense réservoir où le torrent de l'émigration européenne jette à la fois ses ondes vivaces, son écume et son limon, pourquoi mes ambitions modestes

■ raient-elles pas réalisées?

D'abord quoi de plus poétique que l'histoire de l'Amérique? Cette histoire, lesoriginesde cette nation, ne sont-elles pas dignes d'un Dante ou d'un Milton? Qu'y a-t-il de plus poétique que les aventures de Christophe Colomb? La défaite des Indiens, lescombats et la violence de Pizarre et de Cortès ne formeraient-ils pas lesujei d'une magnifique épopée? Les colons français l'établissant aux bouches du Mississipi, les Puritains abordanl en Ktét) au rocher de Plymouth. et y fondant une patrie nouvelle; et cet immense soulèvement au nom de la liberté, qui fait bondir le cœur de tons les hommes el entraîne au-delà <\r* mers la jeunesse française, et ces annales où déjà resplendissent les noms de Franklin, de Washington, de Lincoln, n'est-ce donc

digne d'inspirer un poëte! Enfin ce peuple n'a-t-il "il. n'a-t-il pas Irving, Bdgard Poe, Mme Becker Btoove, n'a-t-il pas Longfellow? Pourquoi donc laisserait-il mourir un malheureux, qui, un

liS VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE.

]> mi à son exemple, s'est adonné aux sciences exactes ei a beaucoup aimé la poésie?

Parisien, je fus peu étonné des longues perspectives des magasins de Broadway, de l'incessante activité de la ville, du bruit, des voitures, du mouvement incessant des tramways, ainsi que des milliers de bateaux à vapeur qui couvrent la rivière du Nord, séparant New-York-City du faubourg de Brooklyn. Je jetai un regard dédaigneux et quelque peu moqueur sur les monuments : V Hôtel de ville, en partie bâti en marbre, mais dont le couronnement est en bois peint; la prison d'État, la Maison de charité, le New-York Exchange, où sont établis les bureaux de la poste et le cercle des commerçants, les temples de la Trinité et de Saint- Paul; le Federal-hall, où le 30 avril 1789 Washington et le congrès jurèrent de maintenir la constitution; et je souriai, malgré moi, devant les immenses immeubles des millionnaires américains, véritables modèles de luxe inintelligent et monstrueux.

D'ailleurs, j'étais peu disposé à admirer, mon esprit était préoccupé, torturé, par la recherche d'un hôtel à bon marché où je pusse giter, avant de me lancer dans la carrière de solliciteur d'un travail quelconque.

Je traversai donc rapidement les quartiers somptueux pour gagner les rues populaires, qui s'étendent à l'orient de la ville, et bientôt le hasard me fit découvrir, dans une rue étrangement silencieuse et sale, un hôtel garni dont l'apparence plus que modeste me séduisit.

Il vous est peut-être arrivé, quand vous étiez jeune et que vous vouliez « faire des études de mœurs », selon l'expression dont on se sert ordinairement, il vous est peut-être arrivé, dis-je, d'aller quelquefois rouler les quartiers excentriques, d'entrer dans des bals ignobles, de boire des verres de bière chaude sur des

comptoirs sales de marchand de vin, et enfin, — tonjours pour fahv des études, — de finir parvous laisser entraîner à coucher dans un bouge du quartier de la Butte aux Cailles ou des Carrières d'Amérique.

C'est là une des marottes des jeunes gens de Paris : foire des études de mœurs! On ôte sa chaîne de montre, on enfouit sonargent dans quelque pli caché de ses vêtements, ne gardant dans le porte-monnaie que le strict nécessaire: on met dans sa poche deux ou trois cartes de visite et quelques lettres pour constater son identité, si, par malheur, la série d'études aboutissait à une comparution, en qualité de témoin, devant le commissaire de police, et bravement l'on part pour avoir plus tard le droit de dire sottement :

— Oh ! les habitants de ce quartier-là ! Quels êtres abominables ! j'en parle de visu!

Or, rappelez-vous le garni où « l'on couche à lanuit », dit l'enseigne peinte sur la lanterne accrochée au-dessus do la porte, et dans lequel vous avez été conduit; rappelez-vous l'escalier boueux que vous avez grimpé, à la li h 'in* de la lampe fumeuse de pétrole portée par l'hôtelière, une gaillarde à mine patibulaire ; rappelezvous 1rs quelques pieds carrés où vous fûtes enfermé. après avoir versé le prix de votre coucher entre les ses mains sales de la patronne, le papier à fond blanc, jauni par l'humidité, qui garnissait les murs, la commode de noyer sur laquelle reposait, dans une cuvette crasseuse, un pot plein d'une eau saupoudrée de noire poussière; rappelez-vous le lit aux draps puant le blanchissage parisien, sentant la lessive du lavoir voisin, lit dans lequel, malgré votre courage, fous refusâtes d'entrer, et auquel vous préférâtes la chaise rembourrée de la chambre, devant la table bancil'-, pour vous endormir, éreinté, en attendant l'aube, el le moment de vous enfuir, Rappelez-vous

cela, et aussi l'écœurement que vous avez ('prouva, le dégoût, le besoin de vous purifier tout de suite par un bain, avant de rentrer chez vous, après votre nuit dVtudcs.

Eli bien, toutes ces puanteurs que vous avez senties, toutes ces ordures que vous avez frôlées, fouies ces ignominies au milieu desquelles vous avez erré pendant quelques heures, tout cela était l'atmosphère de cet Jiôtelnewyorkien, de ce lodging-house, atmosphère semblable à cette humidité fétide qui, comme un manteau jeté sur les épaules, couvre entièrement l'individu gui pénètre dans une cave abandonnée ou dans quelque souterrain perdu.

Que dis-je? cela était bien pire encore que ce dont vous avez idée, bien pire que ce que vous pouvez supposer; c'était la pauvreté à New- York.

L1 s Empire-City est en effet, en même temps que l'empire du commerce et de l'industrie, la cité où la misère, la misère hideuse, vicieuse, impardonnable, indécrottable, s'étale avec le plus de cynisme, incurable, inconsolée, permanente, en face du luxe le plus insolent, de l'égoïsme le plus abject, de l'indifférence la plus ignoble.

Il faut aller dans les whitechapel de Londres, entrer dans Saint-Gilles, cette épouvantable paroisse limitrophe du noble Oxford-street, pour voir quelque chose d'approchant. L'Angleterre seule dispute à l'Amérique la possibilitéde produire industriellement de telles misères.

A Londres, comme à New-York, il n'y a point de vices, il n'y a point de crimes qui soient punis aussi sévèrement que la pauvreté. Le mot pauvre appliqué à un homme, est non-seulement une injure, mais un impitoyable anathème. Dans cette société fondée sur le trafic, et constituée dans un seul but, l'accroissement indéfini des richesses, la pauvreté est naturellement la der-

oière des Infamies. C'est une plaie qu'il faut cacher, sinon guérir, c'est une maladie honteuse.

En beaucoup de pays autrefois on traitait la rage de oette façon expéditiveet radicale : le patient était placé entre deux matelas et très-bien étouffé pour cause de philanthropie.

L'Angleterre, dans sa charité redoutable, applique an traitement analogue à ses pauvres. Elle a des orateurs qui parlent, des publicistes qui écrivent, des philosophes qui méditent après boire. Sur l'avis collectif de ces trois classes d'hommes bienfaisants, l'Angleterre bâtit dans chacune de ses villes un ou deux hangars i n bonnes pierres ou en bonnes briques : ce sont .•/i-houses (maisons de force). Dans les work* '•selle parque ses mendiants et les fait travailler de telle sorte, que ceux-ci s'échappent dès qu'ils le peinent, pour aller mourir de faim sur les grandes rou i

En Amérique, animé de la même philanthrophie, on a bâti sur le même modèle, les prisons d'État et les maison- de charité; mais, en plus, on a remplacé la mort par la faim sur les grandes routes, qui encombrait

chemins, par la transportât ion dans les territoires du Grand-Ouest» On a trouvé, de plus, à la place de la suppression du pauvre parles icork-hou.ses, sa suppression par l'abus des boissons alcooliques, par l'usage du laudanum, el du haschich, toléré et encouragé, depuis son introduction par les Chinois.

D'ailleurs, personne ne se plaint : les pauvres en Amérique, étanl très-raremenl de véritables Américains, neméritenl guère d'intérêt.

New-York est, m effet, le refuged'une immense quanti'aventuriers que la police de l'ancien monde trouble dans l'exercice >1<' leur droit de gagner leur vie comme il> le veulent ; c'est le Botany-Bay, le Câyenne volon-

72 VOYAGE AU PAYfi I»! PÉTROLE.

taire du crime et du vagabondage de L'Europe. Comme on entre Là sans passe-port, comme on peut, en posant le pied sur cette4 terre de liberté, échanger sans la moindre difficulté un nom taré contre un nom encore vierge, comme il est très-aisé d'obtenir le titre de citoyen américain et de jouir de tous les privilèges qui y sont attachés, il résulte qu'il y afflue une quantité d'individus pour lesquels l'Europe serait inhabitable. Ces gens-là restent-ils misérables, qu'importe?

S'il y a, parmi eux des honnêtes gens?... qu'allaientils faire dans cette galère? N'est-il pas bon qu'ils meurent?

C'était sans doute l'avis des pauvres diables euxmêmes que je rencontrai dans le salon de l'hôtel borgne, où la faiblesse de mes ressources pécuniaires me forçait à demander un domicile.

Ce salon auquel on eût pu, sans crainte d'erreur, donner le nom de bouge, était orné d'une grande table ronde, placée au milieu, graisseuse, poisseuse, bancale, et dont les bords, largement entaillés, les planches profondément creusées, témoignaient de la singulière manie des Américains de se servir continuellement de leurs couteaux de poche pour graver leurs noms sur n'importe quel meuble, débiter en copeaux n'importe quel bois qui se trouve à leur portée, sculpter et enjoliver d'arabesques n'importe quel objet que peut attaquer un instrument tranchant et pointu. Sur cette table, des verres microscopiques contenant une liqueur noirâtre, que très-lentement, goutte à goutte, dégustaient les habitués du lieu. Au milieu du brouillard épais, formé par la fumée des cigares, apparaissaient ces individus, dans les poses les plus fantastisques, les plus singulières qu'il fût possible de voir. Sur le marbre e.'issé de la cheminée, en gnise de garniture, se dressaient des pieds nus ou chaussés des plus étranges

VOYAGE AU PAYS DU PETROLE. l'.\

et des plus boueuses chaussures, dont les propriétaires allongés au fond de sièges placés bien plus bas, semblaient perdus dans de silencieuses et profondes méditations. Dans un coin, un crayon à la main, les yeux ïixés sur un carnet couvert de chiffres, deux autres hommes, la physionomie hébétée, causaient ensemble sans s'écouter l'un l'autre. Près d'eux, une femme en haillons, coiffée, à la mode anglaise, d'un chapeau jadis élégant, était accroupie, et chantonnait une mélodie plaintive : elle semblait entièrement absorbée dans ses pensées, et complètement indifférente à ce qui se passait autour d'elle.

Nul ne bougea à mon entrée, pas même une grosse dame, pleine de respectabilité, majestueusement assise sur un grand fauteuil, devant un petit bureau, et qui était évidemment la maitresse du logis ; pas même le garçon qui, de l'air digne et grave d'un pharmacien dosant quelque drogue, versait dans les verres microscopiques la liqueur noirâtre.

Selon les habitudes américaines, un silence relatif régnait parmi ces buveurs.

Je me dirigeai vers la dame assise au petit bureau, et je lui demandai si elle avait une chambre à me louer.

Klle me toisa d'un indéfinissable regard, et, prenant une clef suspendue à un petit râtelier auprès d'elle, elle me la donna en disant :

— Quatre dollars par semaine...

En même temps elle tendait la main.

Le prix des hôtels, des appartements meublés ou non meublés, est effrayant à New-York. Je pensais aux plaintes qu'avaient souvent provoquées de ma part, les prétentions des propriétaires parisiens. Le fameux énoncé de Proudhon; « La propriété, c'est le vol! » m'était souvent venu sur les lèvres en payant mon terme :

7i VOYAGE M' PAYS I>(; PÉTBOLE.

mais à peine débarqué dans la ville, reine de la république américaine, j'avais constaté que les possesseurs parisiens dJ 'immeubles étaient des modèles de désintéressement auprès de leurs confrères Yankees.

Marchander était absolument inutile; [et comme je tenais à entrer dans les bonnes grâces de celle qui probablement allait être mon hôtesse pour un laps de temps plus ou moins .long, je payai sans rien dire, et en souriant.

Il me tardait d'avoir installé dans ma chambre mes bagages, c'est-à-dire l'unique petite malle de cuir qui renfermait tout ce que je possédais, afin d'aller prendre un bain, puis me reposer des fatigues de la traversée. Néanmoins ma curiosité, vivement excitée, ne me permit pas d'attendre plus longtemps avant d'interroger le garçon, au sujet de la liqueur brune contenue dans les verres des buveurs du salon.

— Du laudanum, me répondit-il.

L'alcoolisme est une des plaies de la société moderne ; mais en Amérique cette plaie a atteint des proportions épouvantables. Quoi que l'on puisse dire, il faut évident ment en attribuer en grande partie la cause à la misère, ou du moins à l'excès de travail, que suit forcément le besoin de violents excitants,, soit pour le poursuivre, soit pour en oublier les douleurs. Mais bientôt l'insuffisance des alcools arrive, le prix élevé des boissons permet tant à l'ivrogne d'atteindre seulement l'ivresse méchante, l'ivresse où l'on souffre et non l'ivresse où l'on oublie, l'ivresse où. l'on rêve. Il remplace alors l'alcool par des narcotiques, le laudanum, l'opium, le haschisch. La preuve de cela, c'est que ces effroyables passions exercent leurs ravages précisément dans les districts manufacturiers d'Angleterre ou dans les grandes villes industrielles d'Amérique.

Le laudanum de Sydeuham, le plus usité est com-

posé de vin de Malaga ou d'Alicante, dans lequel on a mis à macérer pendant une quinzaine de jours de l'opium brut, du safran qui colore en jaune le mélange, de lïroive de cannelle et des girofles. Dès qu'on a pris goût à cette boisson, l'habitude devient bientôt si forte, qu'il devient presque impossible au maladede sepasserde la potion opiacée. L'économie se modifie si bien sous l'influence persistante du narcotique, que, si l'on vient à en supprimer brusquement l'ingestion quotidienne, un malaise général survient et quelquefois même des accidents plus ou moins graves. Si l'on tente de sauver un buveur de laudanum et de l'arracher à sa détestable passion, il ne manque pas de dire : « J'ai essayé, à quoi bon? je deviens malade, je ne puis plus vivre sans laudanum, » et il retombe plus que jamais dans ses excès. En effet, quand on retire à un buveur invétéré sa dose journalière, on voit survenir chez lui immédiatement la céphalalgie, l'insomnie , la dépravation des sens , des spasmes, des lassitudes, des inquiétudes dans les membres, des mouvements involontaires dans les bras, doigts, les orteils, et même des crampes, des nau- . des douleurs dans la poitrine, de la toux et parfois des troubles dans l'intelligence, des hallucinations 4e la vue, qui font apparaître des animaux et des spectres divers.

Ti Isjêtaient bien les malheureux du salon de l'hôtel. Leurs corps amaigris, leurs visages jaunes et desséchés, leur démarche chancelante, l'apathie de leurs mouvements, Leur épine dorsale pliée, leurs yeux caves et vitreux Les trahissaient au premier regard*

Quelques new-yorkais mêmes se Livrent à l'absorption du haschish, introduite dans ce capharnaum des nations par des marins hindous et chinois. Cette préparation, composée de graines de chanvre écrasées ei bouilli*- avec du beurre, puis mêlées avec du sucré et

présentées généralement sous forme de pastilles, ou d'opiat, conduit généralement ceux qui en font usage à l'hébétement, à l'idiotisme et à la mort; mais, comme le laudanum, elle fait oublier le présent, si triste pour le pauvre, dans la société américaine.

Un jeune médecin de New- York, dont je fis pins tard la connaissance, me racontait ainsi une expérience qu'il avait exécutée sur lui-même, étant interne dans un hôpital. Il avait goûté à cette préparation, si largement exploitée par les rêveurs, les poètes et les romanciers du commencement de ce siècle, qui en ont tant exagéré et embelli les effets.

— « Malgré le peu de confiance, me disait-il, que « j'avais touchant les récits plus ou moins fantastiques « qu'on a faits du haschisch, je pris un jour quinze « grammes de cette substance. J'avais l'esprit calme, « ce qui convient toujours dans les expériences de cette « nature. Un fourmillement se fit sentir au bout d'une « demi-heure à l'extrémité de mes orteils; et j'éprouvai « cette sensation particulière (aura epileptica) qui, dans « les accès d'épilepsie, part d'un point quelconque du « corps et gagne rapidement le cerveau. Décrire tout « ce que mon être éprouva alors est impossible; je ne « trouve pas de mots assez puissants pour en faire le « tableau. Des déesses me regardaient avec bonheur ; « des anges volaient autour de moi, je croyais être (( dans le paradis... Étrange illusion! lorsque je fus de « sang-froid, on m'apprit que ma déesse aux formes « gracieuses était une infirmière de l'hôpital, femme « déjà courbée et ridée par l'âge. Vous allez rire quand « je vous aurai dit que ces jolis petits anges étaient « MM. les internes de l'hôpital qui se trouvaient là.

« Cette ivresse du haschisch eut pour seule consé- « quence de développer chez moi un appétit déréglé qui « me fit dévorer trois dîners successifs, et auquel suc-

« céda une soif inextinguible de trois jours »

J'étais évidemment descendu dans un hôtel dangereux: mais les préoccupations qui m'assiégeaient, la nécessité où je me trouvais de chercher immédiatement une position sociale pour vivre, et surtout l'aversion instinctive de mon tempérament pour tout excitant, devaient, me préserver à jamais de tomber dans ces abîmes de désolante dégradation, auprès desquels j'étais appelé à habiter.

D'ailleurs, dès que j'aurais trouvé un emploi quelconque, je procéderais à une installation moins provisoire et plus convenable.

Le lendemain, dès le matin, je me lançai dans le tourbillon de New-York, au milieu de l'épouvantable mêlée, décidé à tout braver pour y conquérir ma place, résolu à devenir membre de cette société dans laquelle, malgré sa démocratique étiquette, la concurrence a remplacé la fraternité, dans laquelle il faut tuer pour ne pas être tué, dans laquelle il faut, pour ne pas être étouffé par la cohue, être assez fort et assez adroit pour grimper sur les épaules des autres.

Mais je voulais faire ainsi, non-seulement en me servant uniquement des moyens autorisés par les lois américaines, si élastiques; mais encore en exigeant, pour chacun de mes actes, l'approbation de ma conscience.

A peine était-il huit heures du matin que déjà je galopais à travers les rues de New-York, républicaiaemenl envahies par les échoppes de toutes sortes des petits naturels, vendeurs de journaux, décrotteurs, joueurs de billes ou de tip-cat, jeu de balle national, ramasseurs de bouts de bois dans les démolitions, cribleurs des cendres de houille, vendeurs de bouquets, de cahiers de chansons, de pastèques, de châtaignes grillées ou de quelque pâte plus ou moins appétissante;

ipécul atours en cigarei à bon marché, on porte-monnaies; mercier» en plein vent; population nomade dont

lo chiffre est énorme, et qui, après une nuit passée dans L'allée de quelque hôtel, sur la terre nue de quelque jardin public, au milieu des décombres d'une maison en démolition, ou dans une de ces grande» chaudières à vapeur restées dehors devant les ateliers de machines, accaparent la voie publique, ne laissant passer, comme le brigand à la corne d'un bois, aucun voyageur, sans lui arracher plume ou poil, ou sans se venger de son dédain, par les importunités criardes d'offres sans cesse renouvelées.

Je regardais les vitrines des magasins, véritable chaos, assemblage des marchandises les plus hétéroclites; je plongeais mes regards dans les débits de liqueurs aussi nombreux pour les hommes que les magasins de confiserie pour les dames ; librairies tellement multipliées, que l'on pourrait croire l'Américain le peuple le plus liseur du monde; je m'extasiais positivement devant les enseignes démesurées flottant au vent, et j'admirais le génie véritablement surhumain du Newyorkien pour la réclame. Combien peu inventifs sont, auprès d'eux, nos faiseurs d'annonces français !

Je veux donner un exemple.

Tandis que j'étais à New- York, un jeune homme d'une excellente famille, mais pauvre, assassina sa fiancée dans des circonstances excessivement dramatiques. Il avait été poussé à ce crime par la jalousie, par la rage que lui causa une certaine préférence accordée en apparence à un rival, par la folie de désespoir que lui donna la rupture possible d'une union depuis longtemps rêvée et près de s'accomplir, et aussi par les inextricables embarras où le plongeait le caprice de sa maîtresse. Elle était riche; ce mariage permettait au jeune homme de remplir certains enga-

m. -nts. Dans un momenl d'égarement, il préféra se venger, puis mourir, que de vivre déshonoré ei misérable; il tua L'infidèle. Tout New-York s'était intéressé au procès, ei le verdict du jury, prononçant la peine de morl contre le meurtrier, avait été vivement discuté dans toutes les familles. Un grand nombre do personnes eussent voulu un acquittement, surtout parce que ce garçon, excellent sujet d'ailleurs, était le leul soutien de sa vieille mère infirme, et que le jugement frappait ainsi deux victimes.

C'était là — on le savait dans New-York, — le plus cruel tourment de l'assassin, son seul et dévorant remords : en mourant, il laissait sa mère sans ressources, il la condamnait à mourir de misère et de faim.

Or, la veille du jour fixé pour le supplice, un homme, porteur d'une permission, avait pénétré dans la cellule du condamné, qu'il avait trouvé le front entre ses mains et sanglotant en pensant à sa vieille mère. Cet homme était resté longtemps enfermé avec lui, et, quand il sortit, le geôlier avait remarqué que celui qui allait mourir semblait plein de courage et de calme. Peut-être était-ce un pasteur protestant quelconque qui lui avait persuadé que Dieu n'abandonne jamais ses créatures et qu'il aurait soin delà vieille mère?... Non!... On comprit le lendemain ce qui s'était passé entre les deux hommes.

Lorsque, mont»'' sur la plate-forme sinistre, la corde au cou. le condamné fut sur le point d'être lancé dans l'éternité, il demanda à parler. Les innombrables re» porten envoyés là par tous les journaux des deux Amériques, tressaillirent de joie à la pensée d'un article ;'i sensation; ils préparent leurs crayons. Les sté- DOgraphea sont prêts. Les innombrables spectateurs écoutent, anxieux. Les 'magistrats se disposent à con-

signer au procès-verbal les dernières paroles du condamné.

— Citoyens, s ecria-t-il d'une voix forte, au moment de paraître devant le Souverain Juge, à cette heure solennelle où le mensonge est impossible, je dois, je veux dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité! (Attention jorofonde dans l'auditoire ; on entendrait voler une mouche.) Je le déclare donc hautement : le meilleur chocolat est le chocolat de la maison David andC0, Broadway, 28 !

Cette mirobolante réclame, répétée par les innombrables journaux des deux mondes, n'avait pas été payée trop cher au prix d'une rente viagère à la mère du supplicié. Elle mourut deux mois après son fils, et la maison David and C° décupla le chiffre de ses affaires.

Que l'on ne sourie pas et que l'on ne médise pas de la puissance de l'annonce. Les plus sceptiques s'y laissent prendre, et moi-même, après de longues et vaines recherches, ce fut alléché par une magnifique annonce que je fis une démarche sérieuse :

A l'angle de la cinquième avenue...

Les Américains ont un tel amour pour les chiffres, que, de peur de n'en pas faire un suffisant usage, ils les appliquent à tout ce qui peut leur en rappeler l'agréable image. Les rues ne portent pas de nom; elles sont décorées d'un chiffre. Quelquefois, pour surcroit d'agrément, on y ajoute un détail qui exige l'emploi d'une boussole. On vous dit avec le plus grand sang-froid : « La rue que vous désirez est à l'ouest de Broadway et au sud-sud-est de Delaware ; » ou bien : « Cette adresse est très-facile à trouver: c'est la cinquième ou sixième maison entre la vingt et unième et la vingt-deuxième rue. » Avec un tel renseignement, mettez-vous en route, et allez chercher dans l'espace la vingtième rue, au milieu des complaisants citoyens des États-Unis, qui,

lorsque vous les abordez, le chapeau à la main, en leur disant de la voix la plus onctueuse : Sir, ifyouplease, n'Itère is the ticenlieth street? (Monsieur, s'il vous plait, me direz- vous où est la vingt et unième rue?) vous regardent comme un animal bizarre, et s'éloignent, en vous disant brusquement : 1 don't knoio (Je ne sais pas.) Ceux qui ont quelques prétentions à se montrer polis et civilisés condamnent une pareille réponse et vous disent :Farther( plus loin!) et puis continuent leur chemin, très-fiers sans doute de s'être si bien comportés.

Ces appréciations ne sont pas seulement miennes, elles sont d'un vieux voyageur bien indulgent cependant.

Donc, à l'angle de la cinquième avenue, une affiche gigantesque avait frappé mes yeux ; elle était conçue en termes tels, que seul un paresseux aurait pu refuser d'aller à l'adresse indiquée, etde se présenter chez le gentleman auteur des annonces, qui promettait un travail immédiat, certain, très-lucratif, aux hommes de bonne volonté.

Je volai à cette adresse, chez l'honorable M. Smitt, Esq., le placeur par excellence, le roi des placeurs de New-York.

il demeurait à l'extrémité de la ville opposée à celle où je logeais ; mais, dans la grande cité américaine, la dernière chose dont on doive se mettre en peine, c'est d'un moyen de locomotion, à quelque heure que ce soit, et de quelque côté qu'on désire aller. Le quai de la rivière «lu Nord est toujours inondé de tourbillons de fumée. Les Israélites n'avaient qu'une colonne de fumée pour les guider pas à pas dans le désert; mais ici il y en a des centaines qui mènent par eau dans toutes les directions. Sur la terre ferme, les tramways et les omnibus sillonnent la ville dans tous les sens. Le conducteur — chose remarquable dans cette ville à la population quelque peu sujette à caution — est remplacé dans ces

véhicules par une sorte de tire-lire dans laquelle chaque voyageur dépose le prix de sa course. Cette simplification ne laisserait pas que de présenter en France quelques chances de perte remarque plaisamment

un de nos plus spirituels écrivains, et il nous est difficile de comprendre comment les Compagnies n'ont pas eu à souffrir de ce mode de versement. On ne nous ôtera pas de l'idée qu'en faisant sa caisse, le soir, le receveur général doive avoir à constater, comme dans la Cagnotte, la présence d'un grand nombre de boutons de culotte parmi les penny.

Je ne parle pas des fiacres, qui sont rares et fort chers à New-York, et qui servent ordinairement et presque exclusivement au transport des bagages, les "personnes assez riches pour se faire voiturer en fiacre ayant généralement une voiture à elles.

Je sautai dans un tramway bondé de voyageurs, les uns assis, les autres se tenant, faute de place, après des cordons qui pendent du plafond de la voiture. J'étais debout, ayant â coté de moi une jeune Américaine d'une beauté vraiment remarquable, et que ses compatriotes laissaient parfaitement debout, dans une position réellement fatigante, sans que le moindre sentiment de galanterie poussât l'un d'eux à lui offrir sa place.

Je n'ai pont eu encore à parler des femmes américaines : abord du paquebot, hormis quelques émigrantes, il n'y avait point de femmes, et, la gravité de ma situation me disposant fort peu aux douces flâneries et à la recherche du plaisir, je n'avais adressé la parole, el seulement pour affaires, qu'à ma très-respectable hôtesse; je n'avais, pour ainsi dire, vu aucune femme de New- York. Le hasard qui me plaçait â côté d'une adorable jeune fille, porta mes pensées sur le beau sexe américain.

« D'abord, avouons-le avec tous les voyageurs, les femmes sonl Le sujet des études les plus curieuses que l'on puisse faire en Amérique, et ce n'est pas peut-être, pemarque M. X. Byma, à leur avantage ; non pas que la vertu, les sentiments d'honneur et de délicatesse, les dévouements, soient positivement proscrits de ce pays, mais les femmes y ont une existence tellement en dehors, tellement libre; elles sont tellement maîtresses absolues de leur destinée, au risque et péril de leur vertu, que c'est là, pour les étrangers, le spectacle le plus étonnant que l'on puisse imaginer. C'est pourquoi, à bord des steamboats comme dans les villes, on rencontre de la part dos femmes les mêmes excentricités de manières qui vous font douter, par moments, si vous êtes dans un cercle de femmes honnêtes ou de femmes suspectes. L'empressement mêlé de réserveque les hommes leur témoignent surprend même parfois. respect est une loi générale; cette réserve est un acte de prudence que les étrangers négligent parfois, co qui leur coûte souvent fort cher... La grande préoccupation des femmes américaines étant de trouver des maris, elles se sont fait un art tout spécial des pièges où elles eut rainent les inexpérimentés. D'une simple galanterie à un engagement solennel, il n'y a que l'épaisseur d'un sourire adroit, d'un mot habilement arraché, et d'une pression de main opportune. Et sans vous en douter, vous êtes pris dans des chaînes dont il vous es1 fort difficile, quand cela vous est possible même, de vous délier. »

En second Lieu, l'éducation très-masculine q*ue Ton donne aux femmes américaines change en quelque sorte leur situation vis-à-vis «les hommes, auxquels elles sont souvent égales, quelquefois supérieures, en instruction, en science, en valeur et en acquis intellectuels.'Au moven âge, on discuta sérieusement en Eu-

rope la question de savoir si la femme avait une âme ; un grand nombre d'hommes, en France, en sonl encore à la Bélise de Molière et trouvent suffisant que leur ménagère sache distinguer un pour-point d'avec un haut de chausses. L'éducation un peu exclusivement charmeuse qui leur est encore donnée en Europe, et particulièrement en France, place les femmes dans un degré évidemment inférieur à l'homme : nous les considérons malgré tout comme des êtres destinés à nous donner du bonheur, du dévouement, des consolations, mais créées pour nous, pour notre usage et notre utilité. Vis-à-vis d'elles, comme vis-à-vis d'un vieillard ou d'un enfant, il nous appartient déjouer le rôle de protecteurs, de soutiens, conséquemment de maîtres. Nous devons éclairer leur ignorance, guider leurs pas, soutenir leur faiblesse ; elles nous jurent hautement, selon les termes de la loi, respect et obéissance.

Dans la femme américaine, au contraire, vous rencontrez une gaillarde qui, malgré la délicatesse de ses formes, a fait assidûment de la gymnastique, sait la boxe, l'escrime, la savate et le bâton, tire des armes, joue du revolver, et serait très-capable, grâce à l'adresse et à la vigueur développées en elle par de fréquents exercices, de vous administrer une raclée ou de se défendre contre un malfaiteur ou un animal furieux. Elle est peut-être docteur en médecine et a pratiqué des amputations ou des opérations devant lesquelles vous vous seriez pâmé; ou bien elle a présidé quelque meeting électoral, et, à la tète d'autres dames, elle a chargé, le revolver au poing ou la canne plombée à la main, les tenantes du candidat rival ; ou bien encore elle a été conférencière, journaliste, divorcée, colonel, défricheur de bois, entrepreneur de transports à travers les déserts, voyageur intrépide, etc. etc. Invinciblement vous baissez pavillon devant cette femme forte , peu semblable à

celle dont parle l'Écriture, ou du moins vous la considérez comme une sorte de mâle; et vous ne pouvez avoir pour elle d'autres égards que ceux que vous auriez pour un monsieur très-barbu ayant exercé les professions ci-dessus.

Est-il bien, est-il mal qu'il en soit ainsi?

Je ne pourrais être impartial : je laisse chacun juger selon ses idées. Je me contente de raconter ce qui m'est personnellement arrivé.

Tandis qu'à côté de la belle jeune fille je roulais à travers les rues de New- York, une pluie torrentielle vint à tomber. Incident ridicule, je n'avais point de parapluie, et, d'après les indications que j'avais prises, je ne devais pas être éloigné de l'endroit où je me rendais. Sans y faire attention, je murmurai à demivoix quelques paroles de mauvaise humeur relatives à mon embarras.

— Vous descendez à la rue vingt-neuvième?... me dit la jeune fille.

— Oui, mademoiselle... répondis-je étonné.

— Je descends là aussi, reprit-elle. Très-volontiers je vous prêterai l'abri de mon parapluie pour gagner la maison où vous allez...

J'acceptai avec gratitude, mais non sans un profond étonnement, cette offre singulière faite par une jeune femme à un et ranger: je la remerciai en termes fort vifs: elle me répondit en français avec un accent que je trouvai plein de charmes, et notre conversation se trouvait très-engagée, quoique portant sur des sujets futiles, lorsqu'elle me dit :

— Nous sommes arrivés...

.if sautai à terre après elle: les voitures publiques ne s'arrêtant, ni pour prendre, ni pour descendre les voyageurs. Une certaine habitude de la gymnastique esl indispensable pour se servir de ces véhicules. A

l'abri de son parapluie, je remontai la rue, et elle eut l'obligeance de me quitter seulement à la porte de la maison du placeur, maison que je reconnus aux immenses enseignes qui l'ornaient, et qui indiquaient aux passants la demeure de Smitt, Esq. and C ".

Avant de franchir le seuil, je suivis des yeux la jeune fille qui s'éloignait, et, malgré moi, j'admirai sa tournure élégante. Elle se retourna, et comme si elle eût été satisfaite d'avoir deviné que je la regardais, elle sourit, continua son chemin en pressant le pas, et je la vis bientôt entrer dans une grande maison, un peu plus loin, dans la même rue.

Je ne pus réprimer un inexplicable soupir : une rêverie bizarre s'emparait de mon esprit... Quelqu'un passa, et le bruit de sa marche me rappela à moimême, à ce que je venais faire chez M. Smitt and C°. Je gravis l'escalier, guidé par des doigts indicateurs peints sur la muraille ; je montai un étage. Un domestique en livrée m'ouvrit la porte et m'introduisit dans une antichambre déjà encombrée de clients.

Une antichambre splendide, tendue de papier aristocratiquement sombre, meublée en vieux chêne, garnie de banquettes en cuir, aux clous argentés. Au centre de la pièce une énorme table massive, couverte de journaux, au milieu desquels une Bible colossale offrait les consolations de ses pieux feuillets aux clients impatients d'attendre.

Cependant M. Smitt, Esq., était — je le sus plus tard — un juif prussien.

Il nous faut, à ce propos, dire quelques mots, des races diverses qui s'accumulent sur ce vaste territoire d'Amérique, et de la fusion de ces races en un seul peuple.

M. X. Marmier, écho de l'opinion la plus commune, écrit :

(( Entre toutes les choses qui étonnent l'étranger aux États-Unis, la plus étonnante peut-être est la puissance d'absorption du génie américain. Supposez un habile chimiste jetant dans un de ses creusets cinq ou six ingrédients de différentes espèces, les mêlant, les broyant à la fois pour en extraire un seul et même suc, vous aurez une image de la chimie morale et intellectuelle qui sans cesse agit sur ce pays. Ce que nous appelons le peuple américain n'est qu'une agglomération d'émigrants de diverses régions et de diverses races. Les premiers sont venus de l'Angleterre; les autres, de l'Allemagne, de l'Irlande, de la France, des montagnes de la Suisse, des rives de la Baltique, en un mot de toutes les contrées de l'Europe. D'abord cette agglomération s'est faite lentement, par petits essaims. Maintenant ce sont des armées entières d'artisans, de cultivateurs, des milliers et des milliers de familles qui chaque année viennent s'y joindre. En posant le pied sur le sol des États-Unis, les étrangers y apportent naturellement leurs prédilections particulières, leurs habitudes nationales, sans doute aussi leurs préjugés. Au premier abord, le caractère de l'Américain leur déplaît, ses habitudes les surprennent désagréablement. Ils veulent se séparer de lui, vivre avec leurs compatriotes, conserver sur cette terre lointaine les mœurs de la terre natale, et dans leur langue maternelle, ils déclarent énergiquement'qu'ils ne seront jamais Américains. Vain projet! inutile protestation! l'atmosphère américaine les enveloppe, et par son action continue attiédit leurs souvenirs, dissout leurs préventions, décompose leur élément primitif. Peu à peu, sans se rendre compte des modifications qui s'opèrent entre eux, ils changent de point de vue et de façon d'être, adoptent les usages et l'idiome des Américains, et finissent par s'absorber dans la nation

américaine comme les ruisseaux des vallées dans les grands fleuves qui les portent à l'Océan. 1

D'un a h Ire côté, un voyageur très-américain, M. X. Eyma dit :

« C'est chose incroyable que le peuplement simultané des déserts et des villes, par couches et par groupes de nations, jalouses les unes des autres, chacune transportant au-delà de l'Atlantique et sur les bords du Pacifique son patriotisme européen, qui ses grandes passions, qui ses petites rancunes; celle-ci ses rivalités commerciales, celle-là ses antipathies sociales; l'une son audace, sa légèreté et son esprit; l'autre son sang-froid calculateur, sa patiente lourdeur et son infatigable ardeur au travail... Le premier sentiment qui se manifeste chez l'émigrant, quel qu'il soit, est l'égoïsme et la défiance contre ses co-arrivants. En même temps, il éprouve un besoin de protection pour lui-même, et une terreur de l'isolement, qui le poussent à se diriger vers le point où le plus grand nombre de ses compatriotes s'abritent déjà sous le drapeau national, si j'osais dire... Delà ces agglomérations d'individus, ces groupes distincts, formant cinq ou six peuples au milieu du peuple américain proprement dit, dont ils tiennent à faire partie, auquel ils s'efforcent en même temps d'échapper. Cette contradiction est flagrante et frappe singulièrement d'un bout à l'autre de l'Union ; c'est par ces tendances de rapprochements que s'expliquent tout naturellement les diverses chances de prospérité et de fortune qui se remarquent aux États- Unis entre les diverses branches de la grande famille européenne. Tel groupe d'émigrants primitifs se sont établis dans certaines latitudes, au milieu des déserts ou dans des villes, ont accaparé telle branche de commerce ou d'industrie, telle profession, tel métier. Ces villes ou ces déserts sont le rendez- vous des nouveaux

arrivants; ces métiers, ces professions, ces branches (l'industrie ou de commerce, semblent être spécialement réservés, comme par droit de conquête ou de priorité, à certaines races. Des traditions particulières se perpétuent dans chaque groupe de races, chacune y [paraissant tenir essentiellement, écartant toute fusion, [répugnant aux alliances par le mariage. Malgré ces entêtements d'autonomie, le grand esprit américain plane au-dessus de ces diverses agglomérations partielles, et crée entre elles des liens qui, socialement et politiquement parlant, font d'elles des masses compactes, unies en un seul sentiment, en un seul dévouement, ayant en vue un seul et même but à atteindre. »

Ces observations parfaitement justes étant faites, ajoutons que ce sont surtout les vices, les défauts des Américains proprement dits que les nouveaux arrivés s'empressent de prendre et d'ajouter aux vices et aux défauts qui leur étaient propres. Les défauts et les vices des Américains n'étant incompatibles qu'avec ceux des Fiançais, cela explique le peu d'extension de notre émigration en Amérique, où sur 34 millions d'habitants on compte) à peine 282,800 Français, encore entre-t-il dans ce chiffre 146,000 en Louisiane, territoire que nous avons possédé jusqu'en 1808, et qui, pendantdes siècles, s'appela la Nouvelle-France.

Ainsi, nous ne savons pas dîner en silence, pour le seul plaisir de nous gorger de viandes et de boissons ; le Prussien e( l'Anglais, comme le Yankee pur sang, sVinpi firent de nourriture et tombent sous la table à la lin du repas, sans avoir échangé une parole. Nous ne Bavons pas méditer pendant tout un dimanche sur une page de la Bible, ni chanter en faux ni en vrai bourdon des hymnes ineptes, ni, d'un air hypocrite, bâiller en écoutanl un monsieur vêtu de noir qui dit des choses honnêtes : l'Anglais, l'Allemand ou le Suisse, digèrent

ci l'iiiniiicii! très-bien sur le banc d'un temple, sans s'impatienter, ni désirerfaire un mouvement. Nous .'timons les femmes, mais nous aurions honte d'aller demander de l'amour aux filles flétries de certains quai-tiers de New-York ou de toute autre grande ville. Nous sommes quelque peu sceptiques en politique, il nous faut <lc grandes idées, des sentiments élevés, une cause noble et désintéressée pour nous enthousiasmer el nous mettre les armes à la main; les Anglais, Les Allemands, les Suisses, avant même de débarquer dans les républiques du Nouveau-Monde, se sont intéressés à la nomination d'un juge de paix, d'un garde-champêtre ou d'un agent-voYcr, et, jusqu'aux coups de bâton, jusqu'aux pochons sur l'œil, jusqu'aux dents cassées, volontiers ils s'emportent. En affaires même, nous sommes seuls à peu près qui les faisons d'une certaine sorte. Un Américain — (et ce pourrait être aussi bien un Anglais, un Suisse, un Allemand, un Portugais) — disait à son fils, en le lançant dans le monde : « Mon enfant, gagne do l'argent!... Honnêtement, situ peux... mais gagne de i'argentl » En France, on pousse jusqu'à l'exagération le culte de L'honnêteté, et le Français le plus dégradé, le plus taré même, n'oserait pas se vanter d'une filouterie légale. Une atteinte à l'honneur cherche toujours' à être palliée, excusée ; en Amérique on s'en vante, si on a réussi. Ensuite, comme conséquence de ce goût artistique qui nous caractérise et qui fait notre gloire, nous établissons, malgré nous, des lignes de démarcation entre les diverses professions. Nous ne considérons pas du même œil un éditeur, un fabricant de bronzes, comme Barbedienne, un négociant, ou bien un charcutier, un marchand d'eaux grasses ou une revendeuse à la toilette, quelle que soit la fortune de ces différents industriels. En Amérique, le résultat, l'argent gagné, est la seule chose dont on se préoccupe.

Ainsi s'explique celte phrase toute répétée : « Le Français n'esl pas colonisateur, » cela veut dire que le Français ne sail pas ajouter à ses vices les vices dés autres peuples, et quant à des qualités, il n'a pas à en aller chercher dans des pays neufs où se réfugient aujourd'hui tous ceux que des causes, sinon peu honora I>1 es, sans contredit au moins des causes dont il n'y a vanter, forcent à quitter leur patrie.

Le Juif prussien chez lequel j'étais entré avait donc uni. suivant la loi commune, aux vices fondamentaux qu'onl ses par» ils de Prusse, cupidité insatiable, saleté incurable, lâcheté insolente, platitude écœurante, malhonnêteté foncière, ivrognerie de brute, vices dont nous avons pu constater les ignominies tandis qu'ils suivaient les armées allemandes pendant la guerre de 1870-1871, les vices inhérents à la grande République américaine, les vices nés du sol, pour ainsi dire. A l'abus delà bière et duschnickil avait joint celui du porter, de l'aie ci du wiskey; à la fanfaronnade prussienne la vantardise américaine, à son indélicatesse native l'élasticité de conscience du marchand du Nouveau-Monde, à poltronne brutalité l'habitude de prévenir par un p de revolver le coup de pied au derrière ou la volée de coups de canne qu'il méritait; enfin de Juif allemand il était devenu protestant méthodiste. Résultat définitif: il était riche. Le luxe de son antichambre, pleine de monde, indiquait la réputation dont il jouisde placer, promptement et bien, les gens à la recherche d'une posil ion sociale.

I peine étais-je entré qu'un domestique vêtu de noir, s'appn cha \ ivemenl de moi, ei me dit :

— M. Smitt vousattend avec impatience, venez vite.

Évidemment ce domestique me prenait pour un autre; mais la perspective peu agréable de perdre un certain nombre d'heures dans la compagnie des nombreux gent-

9ï VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE.

lemen en habits noirs pins on moins dépenaillés qui attendaient leur tour, m'ôta le courage de dissuader mon introducteur; je le suivis, sans mot dire, à travers quelques pièces somptueusement meublées et j'arrivai dans un cabinet, où, assis devant un bureau, se tenait l'honorable M. Smitt, esq., lui-même. Le domestique annonça : — Voici M. Dalbrawick...

J'allais protester. M. Smitt; ne me laissa pas le temps d'ouvrir la bouche :

— Mon cher monsieur, dit-il, l'affaire est entendue ! vous me verserez cent dollars et l'entrevue que vous désirez avec cette petite modiste française vous sera facilitée...

— Monsieur, interrompis-je vivement, et tout honteux de surprendre le secret du joli métier que faisait cet homme, monsieur...

— Vous trouvez le prix exagéré?... Remarquez que, comme je l'ai prouvé à la personne que vous m'avez envoyée, moi seul je puis...

— Je ne suis pas, monsieur, celui que vous croyez...

— Vous n'êtes pas M. Dalbrawick?...

— Non, monsieur...

— Que m'a donc dit cet imbécile de John?... Enfin, n'importe?... Faisons vite, puisque vous êtes là!... Que désirez-vous?...

— Monsieur, je suis Français, venu à New-York à la suite de certaines affaires de famille; ayant vu par des affiches que vous procuriez des emplois, je suis venu vous demander de me placer.

La figure de l'honorable M. Smitt s'était transformée tout à coup. Une couche de sainte hypocrisie avait recouvert les traits de son visage ; tout doucement il avait ouvert une grosse Bible posée sur son bureau, et son doigt s'était posé sur le livre :

— Vous êtes Français, fit-il de la voix nasale d'un

prédicateur méthodiste... Ah! un Français! un aveugle de ce malheureux pays qui se vautre dans un honteux athéisme ou dans la fange impure du catholicisme...

— Monsieur!...

— Ne vous emportez point, mon fils, reprit-il avec onction; je vous plains, mais je ne suis moi-même qu'un misérable pécheur, et je n'ai pas le droit de condamner... D'ailleurs vous êtes maintenant en Amérique, et il y a lieu d'espérer que vous entendrez la parole et que vous vous convertirez,..

L'impudence de ce drôle m'indignait; heureusement Le rire me gagna, tandis qu'il murmurait :

— Oh! leLéviathan qui s'assied sur sept collines!... l'enchanteresse impie qu'on appelle Rome!... Mais après tout, ajouta-t-il en changeant de ton, il y a des gens honnêtes parmi les catholiques... et même parmi les libres-penseurs!...

Et. quittant sa Bible, il feuilleta un registre avec rapidité :

— Ce ne sont pas les places qui manquent, reprit-il ; voulez-vous être forgeron? voulez-vous entrer dans une brasserie? voulez-vous être imprimeur, fondeur, calfat, 1> kier, tisserand, mouleur, maçon, charpentier, tanin ir, corroyeur, blanchisseur de coton, dégraisseur de laines, encaqueteur de poissons salés... J'ai cinquante autres emplois à vous offrir. Il n'y a chez moi que l'embarras du choix!...

— Toutes ces professions, repris-je avec une grimace, exigent un apprentissage ou du moins des habi-

, tude< de vie...

— Je comprends... Vous désirez un emploi plus relevé... Une posilion d'instituteur ferait-elle votre affaire? on de secrétaire? Aimez-vous mieux entrer dans nii* ! librairie? ou donner des leçons d'histoire dans une pension déjeunes misses...

'.Il \<YAGE AU PAYS DU PÉTROLE.

— Monsieur, je suis ingénieur, je...

— Oh! c'est tout différent!... Pouvez-vous disposer

de quelques capitaux? je suis en mesure de vous procurer une affaire qui vaut de l'or en barre...

— Non, monsieur, je n'ai pas d'argent à placer dans une affaire... Toutefois je... pour la rétribution de vos peines...

— Fi donc! interrompit-il... N'avez-vouspas lu mon annonce? Je travaille pour le saint amour de Notre» Seigneur... Néanmoins ceux qui sont reconnaissants donnent ce qu'ils veulent... Le Livre n'a-t-il pas dit : « Aidez- vous les uns les autres! »... Cependant les affaires sont les affaires, après tout, et l'homme qui se respecte doit parler avec franchise... J'ai ce qu'il vous faut!... Un négociant a besoin d'un ingénieur. . . étranger... pour un travail tout spécial et que j'ignore... Les appointements sont très-beaux... Avez-vous quarante dollars à me donner?... La place est à vous...

— Mais si je ne conviens pas à ce négociant?...

— Vous aurez ma garantie... Une fois ma garantie donnée, je suis lié, mon cher monsieur... Si la première place que. je donne se trouve ne point convenir, je m'oblige à en fournir une seconde; si la seconde est mauvaise, une troisième, et ainsi de suite pendant deux grands mois... Et pendant ce temps vous serez logé dans ma propre maison, hébergé, etc..

Cet arrangement me semblait assez convenable. Malgré la répulsion que m'inspirait l'individu, la diminution rapide de mes faibles ressources dans une ville où la vie est aussi chère qu'à New-York, et l'espoir qu'il faisait luire à mes yeux de me trouver bientôt du travail pour se débarrasser de la charge de m'avoir (liez lui, me poussa à accepter. Il me signa un engagé-] ment, <•( .'!<• lui versai l^s quarante dollars.

Aussiinf il prit une adresse sur son gros registre,

écrivit quelques mots sur ttne feuille de papier, et rue donnant une lettre :

— Portez ceci chez M. Crooksmann, négociant, au Quméro 318 de cette4 même rue. Si M. Crooksmann est chez lui, l'affaire sera probablement terminée tout de suite: s'il est absent, ce ne sera qu'un petit retard, car je sais qu'il es1 présentement à New- York.

Je saluai, réellement pénétre de gratitude pour ce personnage peu sympathique, et, bénissant mon heureuse étoile, ne doutant pas du succès, — car j'étais décidé à ne pas reculer devant la difficulté d'un travail, — je m'acheminai à la hâte vers la demeure indiquée.

Un gai soleil avait succédé à la pluie qui tombait quand j'étais entré chez le placeur, et — ô bizarrerie uV la nature humaine! — moi, le pauvre exilé, le proscrit, non par des ennemis politiques, ce qui m'eût donné la consolation de ne pas être seul et d'avoir des ennemis à maudire, mais par une honteuse fatalité, moi le maudit, l'épouvanté, le fuyard, je me pris à rêver chastes bonheurs, douces joies, tranquilles délices, je me pris à rêver amour !...

El comme si la mer immense qui me séparait de m m pays, avait élevé, comme la mort, une barrière infranchissable entre ce qui avail été là-bas et ce qui •'•lait à présent, entre mon passé et mon avenir, j'oubliais absolument que j'avais aimé une jeune (ille, qu'elle était ma femme devant les hommes, devant Dieu, devant mon propre cœur même ; j'oubliais qu'elle m'avait aimé, que son amour peut-être étail plus vivace encore que jamais; j'oubliais quel drame horrible avait brisé ma rie heureuse de jadis, quelles sinistres p< osées m'avait poussé à traverser l'Océan, et vais ..

Je rêvais de la jolie miss, au* yeux Meus" et au\ cheveux n >irs rencontra le tramway

% VOYAGE AU PAYS DU PliTROLE.

Et la rêverie s'était emparée de mon âme d'une façon si complète que j'étais parvenu à la porte de M. Crooksmann, que j'en avais franchi Le seuil, que j'avais traversé les magasins, pénétré jusqu'à son logement particulier, sans que l'émotion eût l'ait battre mon cœur, sans m'inquiéter de la réception qui m'attendait, sans songer à la gravité et aux sérieuses conséquences de ma démarche.

— M. Crooksmann est absent pour le moment, m'avait répondu le domestique; mais miss Éva est au salon. Si monsieur désire que je l'annonce...

J'avais fait passer mon nom; j'entrai dans le salon... Interdit, je m'arrêtai... La mémoire de ma situation me revenait tout à coup, et mon humiliation effrayée était extrême : je me trouvais en face de la jeune fille dont je rêvais, et, qui, me regardait, souriante et légèrement étonnée...

— Mademoiselle, balbutiai-je, je suis adressé à M. Crooskmann...

— Me voilà précisément, fit une voix derrière moi... On m'a annoncé une visite, juste au moment où je rentrais.

Je me retournai, et aussitôt je poussai un cri.

M. Crooksmann était précisément mon Américain du Basilic, le misérable qui avait osé me faire une dégradante et insultante proposition, offrir de me louer pour boire avec lui, quand il lui plairait de se livrer à la débauche.

Il me reconnut aussitôt, et très-amicalement :

— Ah! c'est vous, me dit-il, cher monsieur... Eh bien, depuis les quelques mois que vous êtes débarqué à New- York, vous avez reconnu, n'est-ce pas, la vérité de mes assertions?... Pas de travail, pas de ressources, pas un moyen de gagner votre vie, n'est-il pas vrai?... Vous me revenez!... Ce que je vous ai dit

tient toujours... Nous en causerons... Permettez-moi de vous présenter miss Crooksmann, ma fille... je suis veuf!... Chère enfant, je vous présente un de mes compagnons de route, un jeune Français, destinée vivre avec nous pendant quelque temps, un charmant garçon,., un savant ingénieur...

Il parlait, tout en posant sa canne dans un coin du salon, son chapeau el ses gants sur un meuble, et m'avançant un fauteuil...

— Vous vous trompez, monsieur, dis-je, secouant enfin l'espèce d'ahurissement qui m'engourdissait, je n'accepte pas votre proposition... On m'avait adressé à vous, dont le nom m'était inconnu; je ne pensais pas qu'il s'agit du travail... je veux dire de la situation pour laquelle vous cherchez un malheureux... je... j'ai l'honneur de vous saluer...

El je me sauvai, à travers l'antichambre et l'escalier, sans attendre de réponse, sans remarquer le haussement d'épaules de M. Crooksmann. l'air stupéfait de miss Éva.

Je me pris à courir à travers les rues de New-York, bêtement, follement, connue sj j'étais poursuivi par q lelque malheur. Je regagnai mon hôtel, je m'enfermai dans ma chambre, et là, les coudes sur ma table, le Iront dans les mains, je nie pris à pleurer...

rtainement, ces larmes, ces rêveries, ces espérances folles, suivies d'un désespoir sans raison, tout cela était insensé : peu à peu je repris mon calme, j'essuyai mes yeux, et je réfléchis sérieusement à masituation.

Je ne pensai pas un instant à la France : L'idée fixe qui m'en avait chassé n'avait jamais cessé de marteler mon cerveau : je calculai comment je pourrais vivre en Amérique, le travail sur lequel j'avais compté, l'occupai ion «pie j'a\ais espéré trouver des mon arrivée me manquant.

Il me restait environ mille dollars : avec ce ca pi la 1, quelque minime qu'il fut, ne m'était-il donc pas possible de tenter quelque ailaire industrielle?

Machinalement, en pensanl à ma petite fortune, d yeux se portèrent sur la petite malle, dans un repli secret de laquelle j'avais caché mon trésor.

Je palis affreusement : ma malle fermée soigneusement par moi avant que je ne sortisse, était ouverte, et je voyais son léger entrebâillement avec un indicible effroi. Je bondis enfin vers elle, je soulevai le couvercle... Elle était pleine: les vêtements n'étaient point, semblait-il, dérangés le moins du monde. Je me moquai de ma terreur, J'avais été tout bonnement négligent on maladroit. J'avais cru bien la fermer, le pêne de la serrure n'avait point saisi le piton et je ne m'en étais point aperçu. Cependant je glissai la main sous les effets, dans la petite cachette qui contenait ma fortune. Le portefeuille y était encore. Je le pris, je voulais revoir ces billets de banque.

Le portefeuille était vide ! . . .

J'étais volé!...

« Nulle part, a dit un écrivain qui connaît bien l'Amérique, il n'existe, dans la proportion de la population, autant de fripons patentés et de filous de grandes rues qu'à New-York. L'étranger y est, atout instant, exposé à se voir très-doucement dupé ou audacieusement volé. En pareil cas, ce qu'il y a de 'mieux à faire est de se résigner en silence à son accident, et de s'en souvenir comme d'une bonne leçon. S'il essaie de réclamer, il peut fort bien arriver qu'il ne soit pas entendu. S'il persiste, s'il a le courage de s'aventurer dans la filière judiciaire, on appliquera peut-être à sa blessure un remède qui la lui rendra plus cuisante. Juges et commissaires sont ici élus par le peuple, et ils ont de touchants égards pour ce bon peuple qui leur donne un

titre, des appointements. Quanta l'étranger, ces honnêtes gens ne lui doivent rien. Il n'a point voté pour eux aux dernières élections, et il ne votera point aux prochaines. L'étranger volé, est, à leurs yeux, une espèce de naufragé sur lequel un citoyen américain prend un droit d'épave. En conscience, est-ce là un si grand mal? Ce que je dis ici, je pourrais l'appuyer d'une quantité de faits authentiques. »

Tout le monde sait encore que, dans ce pays, l'industrie du vol est regardée comme une profession, que le succès justifie très-bien. Réussir et faire fortune est un but qui excuse, légitime, ennoblit tous les métiers, même celui de voleur. On n'ignore pas qu'en Amérique, nulle garantie n'entoure la propriété, ni même la vie de l'individu, excepté sa force personnelle, et que la police, dénaturant le sens du mot liberté individuelle, affranchit les brigands de toute surveillance de l'autorité, quand elle ne s'accorde pas avec eux. On rencontre dans les rues des roiodies (voleurs de grand chemin), àesbullies (bretteurs), des roughs (assommeurs), des chevaliers du botoie-knife (du couteau à éventrer), des thugs (étraniirs), — ce sont les noms sous lesquels se désignent des associations connues de malfaiteurs, — on les coudoie sans y prendre garde. Chacun est tellement affairé, tellement préoccupé du soin d'arriver au but avoué de l'existence ici-bas, que l'on s'inquiète peu de la façon dont tel ou tel individu cherche à atteindre ce but : faire fortune. On ne cherche pas à les éviter, à les faire arrêter; an besoin même on rend leur salut à ces bandits. On ne s'émeul guère à moins de quelqu'un de ces drames épouvantables qui, en Amérique comme en Europe, ébranlent La société de haut en bas. Et alors, ce a'esl pas encore la police, ni \a justice qui intervient efficacement : le public se l'orme en comités de vigilance, ç\ les châtiments de eestx-cJ arbitraires, terri-

BIBLIOTHEO

aviensi*

bles, impitoyables, substituenl l'application de la loi de Lynch, la chasse aux bandits, à L'impuissance, à la faiblesse ou à la complicité «les juges ordinaires. Les malfaiteurs d'ailleurs acceptent eux-mêmes cette juridiction exceptionnelle et provisoire, et plus volontiers ils subissent de la part de ces juges et bourreaux improvisés la peine de leurs forfaits. Un jour, j'assistai à une de ces exécutions sommaires dans une petite ville des environs d'Albany, et je fus frappé du sang-froid du condamné, autant que de l'amicale familiarité des juges et des bourreaux avec celui-ci.

Un nommé Nat — par abréviation de Nathaniel — avait été reconnu coupable du vol de deux chevaux par un comité: c'était au shérif à faire exécuter La peine de mort prononcée. Le shérif avait fait dresser la potence à peu de distance de l'endroit qui avait servi de cour d'assises; mais lorsqu'on voulut y attacher Nat, — c'était une espèce de géant, — il se trouva qu'il était presque aussi haut que le gibet. Il fallut recourir à un autre moyen d'exécution.

Toute la population du bourg, le shérif et le condamné en tète, suivit les bords ombrageux de l'Ohio jusqu'à ce qu'on eût trouvé un arbre qui pût remplacer la potence. Après une promenade qui se prolongea assez longtemps, parce que tantôt le shérif, tantôt le condamné avait quelque chose à objecter aux divers arbres qu'on rencontrait, on arriva enfin devant un chêne magnifique, dont une grosse branche s'avançait à angle droit, à une hauteur plus que suffisante pour 1(3 succès de l 'opération.

— Voilà notre affaire ! s'écria le shérif.

— On ne saurait trouver mieux! fit le condamné

La chose ainsi arrangée4, Nat manifesta le désir de haraguer ses compatriotes. Sa demande lui fut accordée sans lu' si 1er. Il montra alors, dans un petit sermon, les

dangers de l'inconduite, et sut trouver des accents si pathétiques, si émouvants, des effets d'éloquence si. neufs, que le public poussa des hurrahs en sa laveur.

Le discours achevé, le shérif dit au condamné de grimper sur L'arbre; il y grimpa comme un écureuil; puis le fonctionnaire et ses aides le suivirent avec la corde fatale. Nal s'arrêta sur la branche qui formait comme le bras d'une potence; mais le shérif l'engagea a essayer d'approcher le plus possible de l'extrémité de la branche, ce qu'il lit avec beaucoup d'agilité. Après quoi, le shérif ajusta le nœud coulant au cou du patient et îixa à la branche l'autre extrémité de la corde.

Pour si étrange que cela puisse sembler, tous ces lugubres préparatifs se firent de part et d'autre avec le plus beau sang-froid du monde; on aurait dit d'une expérience scientifique.

Enfin, quand tout fut arrangé à la satisfaction de Nal et du shérif, celui-ci dit qu'il allait descendre de l'arbre, et que. une ibis à terre, il lui crierait de sauter.

— C'est convenu, répliqua le condamné.

Au bout d'une couple de minutes, en effet, le shérif cria :

— Saute, Nat!

Kî Nal sauta.

Comme il sautai! de très-haut, sa mort fut presque instantanée.

Uors, j'avais, sans réfléchir aux conséquences générales du fait, souri de ce bon accord entre le juge improvisé el le condamné; mais, eu ce moment, en face du vol dont j'étais \ Ictime, de ce vol qui, dans les circonstances où je me trouvais, devenait un véritable assassinai . cette connivence <l<i la police cl des voleurs, cet échange permanenl de bons procédés entre eux, me sembla monstrueux : je ne pouvais y croire

Et cependant de nombreux exemples me revenaient à la mémoire.

A mes eris, aux accents de ma fureur, le garçon de l'hôtel, l'hôtesse elle-même étaient accourus. Ils ('coûtèrent mes plaintes avec ce superbe sang-froid caractéristique de la race anglo-saxonne mâtinée de Yankee; ils poussèrent des exclamations de compassion au récit des circonstances de mon malheur; et, comme s'il se fût agi d'un événement qui dût leur être absolument étranger, comme si, ni matériellement, ni moralement, ils n'eussent rien eu à démêler avec le vol commis chez eux... par eux peut-être, ils m'adressèrent de banales consolations.

Tout le monde est dévot en Amérique : mon hôtesse et le garçon me prêchèrent la résignation à la volonté de Celui qui est. Je ne leur obéis pas : pris d'une colère folle, je les accusai directement du vol dont j'étais victime, et je les menaçai du juge...

Ils sourirent, et ma respectable hôtesse pria doucement son garçon d'aller lui chercher une personne pour être témoin des paroles que je proférais contre elle.

Une lueur de bon sens m'empêcha de continuer mes plaintes... L'hôtesse, fort calme, poursuivit :

— Il ne vous reste plus un dollar?

— Plus un dollar...

— Vous me devez cependant une semaine déjà de logement et de nourriture... Je ne suis pas dupe du prétendu vol dont vous vous plaignez... Tous les Français sont ainsi capables d'abuser de la confiance et de labonne foi des Américains... Si je ne suis pas payée ce soir, si vous ne me soldez pas aussi une semaine d'avance, suivant nos conventions, vous ne coucherez pas ici... Allez... méchant menteur de Français!...

Elle se retira vivement, ainsi que le domestique, fuyant l'accès terrible de colère qui me reprenait...

Que vous dirai-je? Jo me livrai à de nouvelles recherches, dans l'idée absurde que j'avais placé mes bi:1 de banque dans quelque autre endroit de ma malle; je sortis eije couruschez des procureurs, che2 des avocats,

pour me plaindre... Je fus accueilli par les propositions les plus saugrenues... Au consulat français, on me dit de faire mon deuil de cet argent, à moins que je n'en eusse beaucoup à perdre encore pour me venger, mais sans espoir possible de recouvrer ce qui était perdu ; on m'offrit de me rapatrier...

Alors j'errai dans les rues de New- York, enfoui dans le plus morne désespoir...

Il pleuvait encore: une pluie fine, incessante, glaciale, qui perçait mes vêtements, traversait ma chemise et mouillait ma chair, en provoquant dans tout mon être frissonnements douloureux...

En même temps, j'éprouvais de cruelles souffrances à l'estomac: j'avais faim!...

Je fouillai dans ma poche, il ne me restait pas un coïts!

J'avais extrêmement faim!... Depuis la veille je n'avais point mangé, et déjà des hallucinations effrayantes niaient mon cerveau... Je m'intéressais à des faciès insignifiants qui passaient devant mes yeux. .!•■ remarquais que les magasins de confiserie pour les dames sont aussi nombreux que les débits de Liqueurs pour hommes, ce qui uVst pas peudire; et que les Américaines ne quittent le comptoir d'un marchand do bonbons que pour aller s'attablera un autre. Je constatai que le gamin de New- York est le plus misérable qu'il soil an monde, malgré les nombreuses industries auxquelles il se livre. Je suivis, courant avec une bandits déguenillés, une compagnie de pompiers on chemises rouges et ou pantalons noirs, traînant une pompe à vapeur; jo me mêlai au cortège

(l'un gigantesque boxeur, conduit on prison; je m'arrêtai devant une de ces imprimeries immenses, celle du journal laineux Le New-York-Hérald, colossale administration, véritable monde de travailleurs, palais de La publicité américaine; je vaguais à travers des rues silencieuses, tristes, solitaires, comme des rues de Versailles, qui débouchaient tout à coup sur quelque avenue où la foule s'écrasait, et où les coudes se heurtaient avec force dans les courses précipitées de leurs propriétaires. . .

La pluie ne cessait pas, et semblait au contraire redoubler, me causant une véritable souffrance: elle produisait sur mes nerfs une sensation effroyable, elle m'exaspérait... Et en même temps que le froid me torturait, je sentais ma tête brûlante. Le sang refluait vers mon cerveau ; et, songeant soudain à mon horrible position, je me laissais aller à de sinistres projets... La folie de la faim, le délire nerveux produit par la succession ininterrompue d'émotions, qui m'avaient assailli depuis quelques heures, me conseillaient d'échapper par le suicide à un épouvantable présent, à un avenir sans issue... Il me passait devant les yeux des nuages rouges... Les maisons tourbillonnaient autour,' de moi, comme emportées dans une ronde vertigineuse...

Tout à coup, je me trouvai devant la maison de M. Crooksmann...

En dépit de ma volonté, pour ainsi dire, poussé par une force irrésistible, l'instinct de la conservation, sans doute, je m'élançai dans la maison. Je traversai l'antichambre, déserte par hasard, et, sans être annoncé, l'air égaré, les traits altérés, je pénétrai dans le salon.

M. Crooksmann, étendu sur un sopha, bâillait silencieusement en lisant un journal. Sa fille, assise auprès du piano (le meuble indispensable de tout salon newyorkais), feuilletait des morceaux de musique.

En me voyant, un éclair passa dans les yeux bleu-

VOYAGE Al' PAYS DU PÉTROLE. iO<i

vert de l'Américain; il se lova et m'accueillit avec un sourire.

Je oe pus que murmurer:

— Monsieur, j'accepte la proposition que vous m'avez faite!... J'accepte!... Je me vends à vous!... C'est fini!...

Et je tombai sur un siège, fondant en larmes ; tandis que miss Éva sortait du salon, par discrétion probablement, après avoir jeté sur moi un long regard plein d'affecl ueuse commisération.

De New- York à Salamanca.

Digression historique. — Les premières colonies américaines. — Les sectes religieuses. — L'esprit de prosélytisme. — Pourquoi M. Crooksmann m'a attaché à lui. — Hévcrics enthousiastes dos Américains. — Les wagons aux Etats-Unis. — (JoûL de ces malheureux Yankees pour la musique. — Sympathie de miss Eva pour moi. — Rencontre d'un teatolallnr qui me raconte son histoire. — Les hôpitaux d'ivrognes. — Expérience de M. Crooksmann. — 11 n'y a pas de sot métier. — Les gamblers, — Un duel à l'américaine. — Arrivée à Salamanca.

« Un homme vient à naître; ses premières années passent obscurément parmi les plaisirs ou les travaux de l'enfance. Il grandit, la virilité commence, les portes du monde s'ouvrent enfin pour le recevoir : il entre en contact avec ses semblables. On l'étudié alors pour la première fois, et l'on croit voir se former en lui le germe des vices et des vertus de son âge mûr.

(( C'est là, si je ne me trompe, une grande erreur.

« Remontez en arrière; examinez l'enfant jusque dans les bras de sa mère; voyez le monde extérieur se refléter pour la première fois sur le miroir obscur de son intelligence ; contemplez les prem iers exemples qui frappent ses regards ; écoutez les premières paroles qui éveillent chez lui les puissances endormies de la pensée; assistez enfin aux premières luttes qu'il a à soutenir, et alors seulement vous comprendrez d'où viennent les pr j : i les habitudes et les passions qui vont dominer sa vie. L'homme est, pour ainsi dire, tout entier dans les langes de son berceau.

(( Use passe quelque chose d'analogue chez les nations. Les peuples se ressentent toujours de leur origine. Les circonstances, qui ont accompagné leur naissance et s< leur développement, influent sur tout le reste de leur carrière. »

dons de M. de Tocqueville, — un de ceux qui ont le mieux et le plus profondément étudié l'Amérique, — me revenaienl à la mémoire, tandis qu'emporté avec la rapidité vertigineuse d'un chemin de fer américain, j'allais, ignorant du but, inconscient, pour ainsi dire, de la situation dans laquelle je me trouvais, dans une sorte d'atonie physique, et l'esprit surexcité par la fièvre d'une perpétuelle ivresse.

A côté de moi était miss Éva; et quelquefois, plongé dans la lecture de papiers surchargés de chiffres, M. Crooksmann.

Lui ne m'adressait guère la parole. Miss Éva faisait tous ses efforts pour me faire comprendre et aimer son Amérique : et c'est elle qui avait provoqué en mon esprit •e de regarder les origines de sa jeune nation pour juger êquitablement, pour comprendre son état actuel.

va il mis quelques livres entre mes mains; elle Les avait ouverts à la bonne page. Je lisais:

Presque toutes Ks colonies ont eu pour premiers habitants des hommes sans éducation etsans ressources, (pie la misère et L'inconduite poussaient hors du pays qui lesavaii vus naître, ou des spéculateurs avides et entrepreneurs d'industrie. Il y a des colonies qui ne peuvent pas même mer une pareille origine;

Saint-Domingue a été fondé par les pirates, et, de nos jours, les cours de justice d'Angleterre m chargées

peupler L'Australi

1. - émigrants, au contraire, qui vinreni s'établir sur de la Nouvelle-Angleterre,appartenaien1 tous

aux classes aisées de la mère-patrie. Leur réunion sur le sol américain présent;), d(>* L'origine, le singulier phénomène d'une société où il ne se trouvait ni grands seigneurs, ni peuple, et, pour ainsi dire, ni pauvres, ni riches. 11 y avait, proportion gardée, une plus grande masse de lumières répandue parmi ces hommesque dans le sein d'aucune nation européenne de nos jours. Tous, sans en excepter peut-être un seul, avaient reçu une éducation assez avancée, et plusieurs d'entre eux s'étaient l'ail connaître en Europe par leurs talents et leur science. Les autres colonies avaient été fondées par d(^ aventuriers sans famille; les émigrants de la Nouvelle-Angleterre apportaient avec eux d'admirables éléments d'ordre et de moralité; ils se rendaient au désert accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants. Mais ce qui les distinguait surtout de tous les autres, était le but même de leur entreprise. Ce n'était point la nécessité qui les forçait d'abandonner leur pays; ils y laissaient une position sociale regrettable et des moyens de vivre assurés; ils ne passaient point non plus dans le Nouveau- Monde afin d'y améliorer leur situation et d'y accroitre leurs richesses ; ils s'arrachaient aux douceurs de la patrie pour obéir à un besoin purement intellectuel : en s'exposant aux misères inévitables de l'exil, ils voulaient faire triompher une idée.

Les émigrants, ou, comme ils s'appelaient si bien euxmêmes (pilgrims, les pèlerins), appartenaient à cette secte d'Angleterre à laquelle l'austérité de ses principes avait fait donner le nom de puritaine. Le puritanisme n'était pas seulement une doctrine religieuse; il se confondait encore en plusieurs points avec les théories démocratiques et républicaines les plus absolues. De là lui étaient venus ses plus dangereux adversaires. Persécutés par le gouvernement de la mère-patrie, !»!• ssés dans la rigueur de leurs principes par la

marche journalière de la société au sein de laquelle ils vivaient, les puritains cherchèrent une terre si barbareel si abandonnée du monde, qu'il lut encorepermis d'v vivre à sa manière e1 <i'\ prier Dieu en liberté.

Aussi, NathanieJ Morton, l'historien des premières années de la Nouvelle-Angleterre, commence-t-il en ces termes son ouvrage :

« J'ai toujours cru que c'était un devoir sacré pour nous, dont les pères ont reçu des gages si nombreux et si mémorables de la bonté divine dans l'établissement do cette colonie, d'vn perpétuer par écrit le souvenir. Ce que nous avons vu et ce qui nous a été raconté par nos pères, nous devons le l'aire connaître à nos enfants, aiin que les générations à venir apprennent à louer le Seigneur, afin que la lignée d'Abraham, son serviteur, et les fils de Jacob, son élu, gardent toujours la mémoire des miraculeux ouvrages de Dieu (Psaume CV, r. 56). 11 faut qu'ils sachent comment le Seigneur a apporté sa vigne dans le désert; comment il Ta plantée et en a écarté les païens; comment il lui a préparé une place, eu a enfoncé profondément les racines et l'a laissée ensuite s'étendre et couvrir au 1 )iu la terre (Psaume LXXX, v. 13,15); et nonseulemenl cela, mais encore comment il a guidé son peuple vers son saint tabernacle, et l'a établi sur la montagne de son héritage [Exode XY , v. 13). Ces faits doivent être connus, afin (pie Dieu en retire l'honneur qui lui est dû, et que quelques rayons de sa gloire puissent tomber sur les noms vénérables des saints qui

lui ont ser\ i d'instruments

«c'est ainsi qu'ils quittèrent leur ville (Delffc-Haleft), qui avait été pour eux un lieu de repos ; cependant ils étaient calmes: ils savaient qu'ils étaient pèlerins et étrangers ici-bas. Ils ne s'attachaient pas aux choses de la terre, mais ils levaient les yeux vers le ciel, leur

chère patrie, où Dieu avait préparé pour eux sa ci lé sainte. . .

« Ils avaient passé maintenant le vaste Océan ; ils arrivaient au but de leur voyage, mais ils ue voyaient point d'amis pour les recevoir, point d'habitation pour leur offrir un abri; en était au milieu de l'hiver, et ceux qui connaissent notre climat savent combien les hivers sont rudes, et quels furieux ouragans désolent alors nos côtes. Dans cette saison, il est difficile de traverser des lieux connus, à plus forte raison de s'établir sur des rivages nouveaux. Autour d'eux n'apparaissait qu'un désert hideux et désolé, plein d'animaux et d'hommes sauvages, dont ils ignoraienl le degré de férocité et le nombre. La terre était glacée; le sol était couvert de forêts et de buissons. Le tout avait un aspect barbare. Derrière eux, ils n'apercevaienl que l'immense Océan qui les séparait du monde civilisé. Pour trouver un peu de paix et d'espoir, ils ne pouvaient tourner leurs regards qu'en haut. »

Certes, il est impossible de lire ces lignes sans être pénétré, malgré soi, d'une impression religieuse solennelle; il semble qu'on y respire un air d'antiquité et une sorte de parfum biblique. Mais, en quittant le livre, et en retombant dans la vie présente, combien on est désolé que ce sentiment religieux ait si profondément imprégné les origines de la nation de sorte qu'il ait persisté jusqu'à nos jours.

En France, en Espagne ou en Italie, dans les pays les plus catholiques, aussi bien qu'en Allemagne ou en Angleterre, certes la religion est chose quelque peu encombrante. Mais, en Amérique, rien ne peut donner une idée de la place qu'elle occupe; elle pénètre partout, envahit tout, règle tout, parfume ou emp tout, poursuit le malheureux voyageur dans le imboat, dans les chemins de fer, l'attend au coin de

VOYAGE AU PAYS DU PETROLE. ili

chaque bois, en face de chaque point de vue, au détour de toutes les rues, à l'angle de tous les chemins. Au bar-room, dans la chambre de l'hôtel, au théâtre, au concert, chez le banquier où vous allez toucher un chèque, auprès du décrotteur qui s'agenouille pour cirer vos bottes, chez le marchand où vous achetez un are, à la poste où vous demandez une lettre impatiemment attendue, la Religion surgit brusquement et vous saisit au collet.

Si elle n'apparaissait que silencieuse et grave, cherchant à toucher votre àme par quelque spectacle grandiose, à appeler votre attention sur les choses éternelles seulement par quelque signe puissant, à vous forcer d'élever votre esprit et votre cœur vers l'Être suprême par un muet et éloquent avertissement; si, comme dans nos cités catholiques d'Europe, la croix d'or surmontant les maisons et le tapage de la rue, attirait votre regard et vous obligeait de donner une pensée au Dieu qu'elle symbolise; si seulement le bruit d'une cloche, ou la vue d'un monument, chef-d'œuvre de foi chrétienne, vous parlait des choses fTnuÉifîr tombe, sans contredit, bien souvent, quelques réflexions sérieuses viendraient à votre esprit, et vous pénétreriez peut-être dans le temple, ému et rêvant à de tristes choses passées, à des morts chéris, à des absents que peut-être, voyageur, vous ne retrouverez pas au retour.

Mais, aux États-Unis, la Religion ne. se présente

re que sous les traits d'un monsieur plus ou moins

sale buvant et chiquant sanscesse. comme le moins pieux

de ses compatriotes, vêtu de l'habit noir, que dansce pays démocratique, portenl invariablement par tousles temps, à toute heure, le cabaretier, le décrotteur, le sénateur, le président de la République ou le marchand de pommes de tern frites du coin de la rue. Ce monsieur

aux Longs cheveux gras, aux mains noires, aux ongles en deuil, au menton glabre, appartient à une des innombrables sectes qui divisent les catégories principales des épiscopaux, <\r* catholiques, des presbytériens, des calvinistes, des baptistes, des quakers, des swedenborgieiis, des universalistes, des dunkeristes, des trembleurs, <U^ mormons, <\<'* etc., etc., et il a bien moins de souci de montrer la supériorité de sa secte que de démolir la secte de ses concurrents.

Pour vous allécher, il commence par vous glisser dans la main une petite brochure, dont le titre est vraiment fait pour vous inspirer le désir de la lire. C'est « Songez -vous que vous pouvez mourir dans une heure? », ou bien: « Hâtez-vous de faire pénitence ! » ou quelque chose d'aussi folâtre. N'essayez pas de refuser la brochure, ni celle-là, ni celle que tout à l'heure va vous porter son concurrent, ni la troisième que vous offrira un autre monsieur qui vous surveille de loin; vous lâcheriez ces gens-là, et ils vous la fourreraient dans votre poche, dans votre sac de nuit, dans votre chapeau, dans vos bottes. Au nom de la liberté de conscience et de prédication, ils vous battraient plutôt que de remporter les quelques feuilles qui peuvent vous procurer le salut. Vous la prenez alors machinalement, comme on s'habitue à Paris à prendre les prospectus que vous distribuent sur les boulevards des gentlemen qui ressemblent assez, sauf l'habit noir, aux prédicateurs américains.

Ce n'est là que le premier pas. Le premier pas se fait sans qu'on y pense; mais aussi, il n'y a que le premier pas qui coûte. Vous avez la brochure ; si vous ne pouvez pas fuir, si vous êtes en chemin de fer, en bateau ou en voiture, vous aurez encore le sermon à subir, à moins que vous ne vous déclariez hautement athée, ce qui a pour résultat de vous faire bombarder

de regards furibonds par tous les honorables gentlemen ou ladies qui sont autour de vous.

Vainement j'avais essayé de repousser les offres que déjà m'avaient faites de petites brochures deux ou trois de ces industriels en choses sacrées; vainement j'aurais voulu me plonger dans la lecture du livre que m'avait prête miss Éva; j'avais été oblige d'en accepter quelques-unes, que je n'ouvrais même pas, bien entendu, mais que le donateur venait me recommander de temps en temps. Cette insistance m'impatientait; cette importunité dévote m'agaçait souverainement. Miss Éva souriait de mon impatience; M. Crooksmann fixait alors sur moi le regard de ses yeux bleu-verdàtre qui me causait une si pénible impression, et il me disait :

— Mon cher monsieur Henri, venez donc vous rafraîchir avec moi.

Et je le suivais docilement au bar-room, remarquant toutefois le soupir de la jeune tille, et le regard triste dont elle accompagnait ma sortie.

J'exécutais scrupuleusement lesconditions du marché que j'avais passé avec cet homme. J'étais devenu sa chose, son être: je buvais. Il m'avait loué pour cinq mille dollars, afin que je l'accompagnasse dans le voyage qu'en ce moment nous faisions, et pour que, pendant tout ce voyage, tous les jours, à l'heure à laquelle il m'en donnerait l'ordre, je busse quatre ou cinq verres • l'absinthe. Dans le moment d'épouvantable détresse où m'avait réduit le vol de mes dernières ressources, je m'étais livré à lui. En buvant, au risque de me tuer, j'obéissais.

Le jour où pour la première fois j'avais ainsi bu, une

ivantable ivresse s'étail emparée de moi, une crise

de nerfs terrible avait failli [n'emporter.. . M. Crooks-

mann avait semblé désespéré: miss Éva m'avait soigné

ili VOYAGE AU PAYS DU PETROLE.

avec un zèle, un dévouement, une adresse et un courage admirables. Mais, quoiqu'il fût un peu pâle en me donnantcet ordre, dès le lendemain, l'Américain avait impitoyablemenl exijié que je recommençasse à boiiv.

— Que voulez-vous donc faire de moi? m'étais-je écrié. Où voulez-vous me conduire?... A quel jeu cruel vous livrez-vous? Quelle horrible expérience poursuivez-vous? Pourquoi désirez-vous noyer dans une ivresse de fou, dans un abrutissement exécrable, l'intelligence d'un homme?

— Je ne désire point du tout, cher monsieur, tuer votre intelligence; je ne désire point vous saturer d'absinthe pendant six mois, courir la chance de vous tuer ou de vous rendre idiot pour le seul plaisir d'éteindre l'étincelle sacrée que Dieu a mise en vous. Il s'a.irit tout simplement d'une spéculation, d'une affaire industrielle. Je risque pas mal d'argent dans l'affaire; vous, vous risquez la seule chose que vous possédez... la raison ! Si l'affaire réussit, si tout va bien... dans six mois, avant peut-être, vous serez riche; car, je vous le jure, je ne serai point ingrat, et je vous ferai une large part dans mon succès. Alors vous renoncerez absolument à l'absinthe; votre raison reviendrait, si par hasard, chose encore très-problémat ique, elle recevait quelque atteinte. Vous aurez oublié les horribles cauchemars qui vous torturent aujourd'hui ; vous deviendrez citoyen de Newyork ou de Boston; vous ne songerez plus au passé...

— Expliquez-moi au moins...

— Très-volontiers: l'affaire n'est faisable qu'avec moi... Connaissez-vous Oil-City?

— La ville de l'huile, en Pensylvanie, auprès de laquelle sont les fameuses sources de pétrole qui attirent tant d'Américains avides d'une fortune promptement acquise...

— précisément, à 960 kilomètres de New- York, dans artie occidentale de la Pensylvanie, presque'au bord

du lac Krié. Oil-City est devenue la capitale de ce district nouveau appelé la Pétrolie, situé dans cette vallée pittoresque au fond de laquelle serpente French-Creek, la rivière des Français, affluentde Oil-Creek, larivièrede l'huile.

— .le sais cela.

— Vous savez aussi...

— Que de ce pays se tirent les immenses quantités de pétrole dont le monde moderne a besoin; qu'il y a vingl ansà peine, cette région sauvage, désolée, ostdevenue tout à coup un Eldorado; que des villes sont sorties de terre à la manière américaine, en quclqucsjours;que des fortunes immenses se sont faites là en vingt-quatre heures: (pie des rivières à peine visitées, quelques mois auparavant, sonl maintenant sillonnées par d'innombrables bateaux à vapeur; que des terrains valant à peine un franc se vendent aujourd'hui plus cher que dans les quartiers aristocratiques de Paris ou de Londres, si l'acheteur a quelque raison d'espérer que sur ce terrain il pourra, en perçant un puits, rencontrer une source de pétrole, source qui peut rapporter cent mille francs par jour... Mais nombreuses sont les déceptions, et...

— El si j'avais trouvé un moyen de ne point avoir de déceptions?...

— si...

— Si j'étais certain (pie le terrain acquis par moi renferme ces sources précieuses? si je pouvais acquérir ce terrain à coup sur?... L< s merveilleux butins des premiers conquérants i âpagnols au Pérou,... qu'est-ce que

I auprès de ce que nous aurions? qu'est-ce que cela? •le puis... nous[ ouvons]gagm run mil lion par jour, vous et moi...

Quelque folles queme s »mblassen1 les paroles de l'Américain, néanmoins L'aplomb avec Lequel il les pnmonçait,

la certitude, en quelque sorte, qu'il manisfestait, ébranlaient mes doutes, et devant mes yeux passa unéblouissemenf. Quelque peu ambitieux d'argeni que j'eusse été jusqu'alors, les premières atteintes de la misère m'avaient griffé, et je comprenais davantage Le bonheur d'être riche. Puis l'immensité du gain possible m'exaltait. Le souvenir de fortunes gigantesques bâties en quelques jours, dans cette Amérique encore inconnue, par des aventuriers heureux, jaillit dans ma mémoire, et cette pensée surgit dans mon cerveau:

— Pourquoi n'aurais-je pas, moi aussi, une de ces chances miraculeuses?

Ma voix tremblait, mon cœur bondissait dans ma poitrine, lorsque je repris:

— Et ce moyen infaillible que je puis vous donner, dites-vous, et qui vous permettra de reconnaître que le terrain à acquérir renferme certainement une source de pétrole?...

— Ce moyen, monsieur, c'est lemagnétisme!

Mon rêve d'or s'écroulait. Cet homme était un insensé. J'eus un sourire navré:

— Vous souriez!... Vous ne croyez pas au magnétisme!... D'abord que vous importe la vérité ou la fausseté de mes idées? Moi, j'ai la foi ! J'ai rencontré en vous un excellent instrument, d'autant plus parlait que votre science d'ingénieur viendra en aide aux moyens surnaturels : cet instrument je l'ai acheté...

— Mais pourquoi cette absinthe?

— Afin de vous maintenir dans un état d'exaltation nerveuse nécessaire! Le magnétisme n'est plus aujourd'hui une des formes du charlatanisme; la science s'en est emparée et en étudie les phénomènes... Vous autres, Français, gens légers, vous laissez passer auprès de

vous, sans les voir, les admirables conquêtes de la science... Nous, nous les appliquons. lien sera pour le magnétisme ce qu'il en a été, —je cite entre mille faits, — <!<> la vapeur appliquée à la navigation. C'est un de vos compatriotes, le marquis de Joufîroy, qui en 1770 et en 178:3. invente les bateaux à vapeur. Un Américain, Fulton,perfectionnequelquepeurinventiondeJounToy; honnête comme tout Américain, il la présente en France, vous vous moquez de lui ! Nous autres, nous l'accueilions : la gloire et la fortune récompensent Fulton, et la niasse des populations l'appellent l'inventeur de la navigation à vapeur!... De même, avez-vous sérieusement réfléchi aux admirables expériences exécutées tout récemment par un de vos savants, le docteur Charcot, médecin àla Salpêtrière, à Paris? Non! Nous, nous suivons avec intérêt ces études, qui démontrent d'une façon concluante que le somnambulisme est un phénomène nti" veux, évidemment gros de conséquences prodigieuses. A tort, à mon avis, votre savant renferme ce phénomène dans les limites de la pathologie; à tort, il doute qu'il puisse produire ces manifestations spirituelles révélées cependant par des milliers de faits avérés. Et je veux tenter de donner une nouvelle preuve de la réalité de ces manifestations spirituelles, une preuve irrécusable. Les résultats merveilleux que j'obtiendrai, cette fortune que j'étalerai devant tous les yeux, fortune obtenue grâce au secours de la double vue magnétique, ne laisseront plus de place au doute.

Cet homme, d'une froideur américaine, c'est-à-dire une froideur anglo-saxonne élevée à la dixième puissance, s exaltai! en parlant. C'était bien l'enthousiaste Yankee.

Chose curieuse : c'est dans ce pays essentiellement prosaïque, atf milieu de ce peuple calculateur et commerçant, que naissent surtout ces gens à l'imagination

dévergondée, aux idées les plus fantastiques, prêts à supporter les plus cruelles souffrances, â risquer les choses qui leur sont ie plus à cœur, les dollars, dans les entreprises les plus extravagantes et les plus immatérielles, dont ils poursuivent d'ailleurs le triomphe par les moyens les plus pratiques, en réunissant, dans une bizarre association, le commerce et les doctrines, la spéculation, l'industrie et les données d'un problème de science pure, le magnétisme et le pétrole, la prédication d'une nouvelle religion et la fabrication du cochon salé. Je songeai à Joe Smyth, fermier de l'État de Vermont, prophète mystique, fondateur du mormonisme, de la religion des saints des derniers jours, qui voit les messagers du ciel et les huissiers de la ville, devient un audacieux banquier et un apôtre exalté, fait banqueroute et bâtit une ville, et, par son éloquence, conquiert dix mille disciples, et trois cent soixante-sept clients à sa maison de commerce : Bois et charbons.

M. Crooksmann avait tiré une carte de sa poche, et il m'indiquait du doigt les endroits dont il citait les noms :

— Voyez!... avait-il dit. Tous les spéculateurs se sont portés le long de cette rivière Oil-Creek, et, regardez-le, toutes les villes autour d'Oil-City sont bâties sur les bords d'Oil-Creek : Corry, Rooseville, Plummer, Titusville, Francklin, Pithsle-City, Pilhole, la capitale officielle de laPétrolie, Cherry-Run, etc. L'on a déclaré que toutes les terres qui bordent immédiatement French-Creek sont « territoire sec d, c'est-à-dire dépourvues d'huile, et la foule stupide des chercheurs de sources a cru cela et a abandonné cette région. Or, monsieur, pourquoi?... Dites-moi un peu pourquoi?... J'ai été moi-même sur les bords du French- Creek, et l'air qu'on y respire est fortement imprégné

de L'odeur acre et désagréable, pour certaines gens, du pétrole. La rivière est toute couverte de larges taches irisées d'huile flottante; les marécages et les fossés qui la bordent sont pleins de cette belle vase verdâtre et brillant" particulière au pétrole. La boue elle-même, monsieur, est grasse, nauséabonde, gluante, ruisselante d'huile, marque évidente que le pétrole en forme la base précieuse. Et les terrains coûtent là une misère, si l'on considère ce qu'ils valent le long d'Oil-Creek... Or, vous le pensez bien, nous ne nous donnerons pas la peine d'exploiter les puits que nous allons trouver. Nous n'entreprendrons pas de faire concurrence aux quinze cent neuf compagnies qui existent pour l'exploitation du pétrole. Disposant d'un capital de quatre milliards septcenl trente et un millions neuf cent quatre-vingt-trois mille francs, comme vous l'indique cette note, ces compagnies ont des moyens d'exploitation supérieurs à ce que nous pourrions avoir nous-mêmes. Nous nous contenterons du forage de quelques puits : chaque puits, au bas mot, sera vendu six millions. Il nous suffira d'une dizaine de mille dollars pour le forage du premier puits. En quelques semaines, nous pouvons

»ir atteint notre but. En effet

Il poursuivait: je ne l'entendais plus. La pensée de

monceaux d'or qu'il dressait devant mes yeux; ces richesses qu'il énumérait comme déjànous appartenant;

colonnesdechiffresqu'il alignait surun bout de papier — le dos d'une lettre de faire part d'un décès —

théories scient laques de physiologie magnétique, ces incroyables prophéties qu'il [formulait commedes axiomes; ces proj< antesques qu'il développait comme

des certitudes, bâtis sur des phénomènes merveilleux et Incompréhensibles qu'il présentait commedes faits alpables, admis : les détails dans lesquels il entrait ; les arrangements matériels qu'il prévoyait;

tout cela transportait mon intelligence dans ces régions étranges et délicieuses où vivent tes fous. Je ne l'écoutaispas; le murmure de ses paroles entrail inconsciemment dans mon cerveau ; ce qu'il disaîl se gravail en

nionàmo, dans un désordre inouï; il me semblait lire une page raturée, corrigée, du manuscrit d'un grand écrivain : mille pensées sont tracées sur le papier; pensées

reprises, retournées, modifiées, amplifiées; pensées st lipides, rayées d'un léger trait de plume et remplacées par quelque observation sublime; pensées touchantes; propos émus, tournés au feu de l'inspiration; idées grotesques ; coups de fouet satiriques; un mêli-mêlo incompréhensible et cependant produisant, en définitive, une impression profonde.

Et, en même temps, les horribles hallucinations de mon esprit étaient revenues, et aussi le souvenir de ma cruelle situation, et alors j'avais signé mon engagement définitif, je m'étais laissé emporter à jeter mon intelligence sur le coup de dé qu'il voulait jouer.

— Le pis qu'il puisse nous arriver, en cas d'échec, avait-il dit, est de faire perdre à ceux qui ont confiance en moi les vingt-cinq ou trente mille dollars qu'ils m'avancent. Vous n'en aurez pas moins touché l'argent que voici.

Il m'avait compté une forte avance sur la somme promise...

J'obéissais donc, j'allais avec lui au bar-room. Depuis notre départ de New- York, j'étais plongé dans une surexcitation alcoolique horriblement douloureuse.

Nous étions partis de New-York par le train express du matin du chemin de fer Neic-York and Erie, que nous devions quitter à Salamanca le jour suivant. Le wagon, comme tous ceux d'Amérique, ressemblait moins à un wagon qu'à un hôtel meublé. C'était un long et très-haut omnibus, reposant sur deux trains

formés de quatre roues chacun, dont la mobilité permet d'attaquer des courbes de petit rayon. A l'intérieur, point de compartiments; des sièges moelleux, disposés de chaque côté perpendiculairement à Taxe, et entre lesquels était réservé un passage conduisant aux cabinetsde toiletteet autres, dont chaque wagon est pourvu. Sur toute la longueur du train, les voitures communiquaient entre elles par des passerelles, et les voyageurs pouvaient circuler d'une extrémité à l'autre du convoi pour aller dans les wagons-salons, sur les wagons-terrasses, dans les wagons-restaurants ou dans ies wagons-cafés. Sur les passerelles circulaient sans c ss ■ des marchands de livres et de journaux, débitant leurs marchandises, des marchands de liqueurs, de comestibles et de cigares. Des cloisons s'abaissent ou s'élèvent le soir, présentant aux voyageurs des lits suffisamment confortables, superposés comme dans les cabines des paquebots. La pruderie américaine aurait peut-être lieu de s'offusquer des exercices acrobatiques, qu'exige, de la part des hommes et des dames, l'ascension de ces lits; il y a même bien d'hypocrites grimaces pour dévêtir ou revêtir le caraco ou le jupon, dernier voile de la pudeur ; mais l'habitude a peu à peu rendu inutile te besoin de grimacer, et tout se passe généralement sans incident.

Malheureusement, les wagons américains présentent, à côté de mille avantages, entre autres celui de pouvoir se débarbouiller et se laver les mains de temps en temps, un horrible inconvénient. Ils renferment toujours un, quelquefois plusieurs pianos 1

La musique est une des plaies les plus grandes que l'on puisse rencontrer dans l'Amérique du Nord, s'écrie un voyageur convaincu. Je ne connais pas de gens plus incomplètement organisés pour la musique que les Américains, et il n'est pas de pays où il s'en fasse une

plus grande consommation que chez eux. Aussi un piano est-il partout considéré comme un meuble indispensable, même en chemin de fer. Que si on le laissait fermé et tranquille, il n'y aurait rien à dire: mais c'est qu'il faut voir avec quel inflexible acharnement on torture ce malheureux instrument! Et, une fois la première fusée lancée, il n'est plus de doigts et plus de voix qui se reposent du matin au soir!

Or, ces mélodies éternelles sur le piano pleurant du wagon, se mêlant au bruit de la trépidation du train, aux sifflements du vent, au murmure des conversations, arrivaient à mon oreille comme des plaintes étouffées, et produisaient sur mes nerfs, violemment surexcités déjà par l'absinthe, le plus douloureux effet. Je n'avais même point la force de surmonter cet état douloureux; je restais dans mon fauteuil, abruti, presque idiot... Peu à peu le livr3 de miss Éva glissait fermé sur mes genoux ; je regardais, sans les distinguer, les caractères des pages des brochures pieuses ; j'écoutais, sans en comprendre le sens, les paroles de la jeune fille qui me parlait... Puis, sur une invitation de mon maître, j'allais au bar-room, j'en revenais, appuyé sur son bras, avec des plaques de sang sur la ligure et de fauves étincelles dans le regard... Alors, je retombais sur mon fauteuil, je perdais pour ainsi dire connaissance, et les yeux fixés sur le doux visage de miss Éva, je rêvais

Quelquefois on eût dit qu'elle essayait de lutter contre ce démon de l'abrutissement qui prenait possession de moi... Elle appelait mon attention sur les campagnes pittoresques que nous traversions... je regardais à travers les fenêtres du car; je restais muet, bébé t et je rêvais encore.

C'était un bouquet d'arbres que nous apercsvions sur les bords d'un cours d'eau, un cottage enfoui sous les feuillages déjà jaunis par l'automne, un petit sentier

s'.-i liant perdre derrière une colline verte, et cette a ne évoquait, au milieu des brouillards de mon esprit, quelque souvenir de ma vie passée. Cela ressemblait aux fouillis parfumés de L'île de Croissy, dans les hantes herbes de laquelle, pendant tont un jour, avec ma femme, nous avions caché nos causeries et étouffé les gazouillements de nos baisers. On eût dit la petite maison de Colombes que nous nous étions promis de louer pour tout un été et pour la location de laquelle nous avions fait tant de projets pendant l'hiver. Tout cela me criait: « Te souviens-tu? » Et je me souvenais, et des Larmes de désespoir montaient de mon cœur à mes yeux... Mais tout à coup 1rs yeux bleus de miss Éva, le sourire de ses lèvres roses Réapparaissaient comme un furî if rayon de soleil entre des nuages; il me semblait que je sentais une rosée bienfaisante éteindre le feu qui brûlait sous mon crâne, je souriais, et je recommençais d'autres rêves, plus insensés, plus doux, jusqu'à que l'hallucination redevint cruelle, appelée peutêtre par les sous d'harmonica du piano fêlé, tourmenté par quelque voyageuse sentimentale.

Tout à coup, un monsieur, dont j'avais surpris plusieurs fois les regards fixés sur moi depuis son entrée dans le wagon, s'approcha, et, se découvrant poliment, — (chose â remarquer chez ^^ Américain), — il me dit en s'inclinant, et (l'une voix insinuante:

— Monsieur, quoique je n'aie point eu l'honneur de vous être présenté, voulez-vous m'accorder quelques minutes d'entretien?

Détail vraiment extraordinaire, ce monsieur ne mâchait pas de tabac.

— Je suis, ajouta-t-il, 1»* docteur Pateaburn...

En Amérique, t < >u i homme uni Bail Lire et écrire, porte, si cela lui plaît, le titre de docteur en quelque chose. Par respect pour la liberté individuelle, nul

magistrat n'oserait se permettre de demander à nn gentleman en vertu de quel droit ii s'arroge ce titre.

Ce docteur avait de grands cheveux blancs tombant en boucles sur ses épaules, l'air respectable, la ligure grave. En le regardant, je m'imaginais voir Franklin. L'auteur de la Science du bonhomme Richard avait cette physionomie paterne, essentiellement américaine, vertueuse et sermonneuse. Je devinais, à travers l'ivresse qui m'étreignait, que ce monsieur à face glabre allait, à mon intention, prononcer un long sermon, tout en me faisant V article pour un produit quelconque de son industrie.

Je ne me trompais point.

Il parla: cela me procura un grand plaisir de l'entendre. Vaguement attentif à son discours, j'oubliais ma propre situation; je me raccrochais à quelque chose d'humain en écoutant le murmure mélodieux et honnête de cet honnête homme exprimant d'honnêtes choses.

— Vous avez certainement, monsieur, m'avait-il dit, entendu parler du docteur Albert Day...

— Albert Day?... Je ne connais pas du tout ce nom.. .

— Le directeur du Washingtonian Home de Boston, pendant neuf années, de 1857 à 1867...

— Le nom du directeur m'est aussi étranger que celui de l'établissement qu'il dirige...

— Qui, en 1867, prit enfin la direction du New York Inebriate Asylum de Binghamton, fondé dix ans auparavant par un prétendu médecin anglais. Ce médecin anglais, monsieur, après avoir recueilli de riches souscriptions, songeant plutôt à faire une bonne affaire pour lui qu'à créer une institution véritablement philanthropique, se signala par une incapacité notoire, et gaspilla plus d'un million de dollars, soutirés aux caisses de l'État et à la bourse des particuliers.

— J'ignore absolument cette histoire...

— Hélas! je le crains, monsieur, je le crains fort, et ; précisément pour vous rapprendre que j'ai eu

l'honneur de solliciter un entretien devons... Je veux, monsieur, vous parler, dans votre intérêt, dans l'intérêt de votre corps que vous détruisez, dans l'intérêt surtout de votre âme..., de votre âme, mon frère, que vous perdez...

J'avais affaire, je le sentis, à un apôtre fervent du teatotalism, c'est-à-dire à un partisan de la doctrine des sociétés de tempérance, qui repousse toute boisson alcoolique, et permet seulement le thé en fait de breuvages stimulants.

Je fis un signe pour lui indiquer que je lui prêtais nue grande attention. Il eut un sourire satisfait, qu'il réprima aussitôt pour prendre une physionomie en l'apport avec la tache sérieuse qu'il entreprenait.

— L'ivrognerie, commença-t-il, est un vice si commun en Amérique, elle y produit de tels ravages, que nous la considérons comme une maladie particulière au pays, telle que la fièvre jaune à la Nouvelle-Orléans, que la peste en Arabie, mais une maladie physique autant que morale. L'ivrogne est à nos yeux un frère tombé, qui, matériellement et moralement, ne peut, sans aide, se remettre sur ses jambes, mais qu'une main, tendue à propos, finit généralement par relever. Il faut seulement, pensons-nous, au malheureux atteint de la dégradante passion de l'alcool, un traitement propre à le ramener à des habitudes de sobriété. C'est sur cette vérité pratique (pie nous avons fondé des maisons de refuge, des asiles, des hôpitaux spécialement e1 uniquement consacrés aux ivrognes... Et nous avons bien agi, car nos hôpitaux regorgent de malades.

C'est à l'initiative du docteur Albert Day, monsieur, qu'esl due, sinon la fondation de ces hôpitaux, du moins la meilleure méthode pour le traitement de la

maladie alcoolique. Il n'existe pas dans la naturedesubstance qui détruiseou affaiblisse La passion d'un Lvrogne pour Les Liqueurs fortes; il n'y a rien qui le dégoûte de l'eau-de-vie; il n'y a point do médicaments secrets qui aient le pouvoir de le guérir. N'écoutez pas ces charlatans qui prétendent avoir inventé une potion qui aurait cette propriété. Ne croyezpasà L'efficacité de la mesure rapportée par lecapitaine Marryat, et qui consiste à enfermer L'ivrogne, en le soumettant, plusieurs jours durant, à un régime forcé de bœuf et d'eau-de-vie; ni à ce système de saturer d'eau-de-vie tous les aliments que prend Le malheureux... Non! il n'y a qu'un moyen de guérisôn: l'instinct et la sympathie, plutôt que l'étude et la science, l'ont appris au docteur Day.

Cet homme illustre, monsieur, n'appartenait point primitivement à la Faculté; c'était tout simplement un homme d'affaires de la Nouvelle-Orléans, ayant reçu une éducation sortable, et qui possédait deux qualités le rendant spécialement propre à sa nouvelle position : premièrement une singulière pitié pour les ivrognes ; deuxièmement la croyance arrêtée qu'avec une assistance opportune et bien comprise, on pourrait en ramener le plus grand nombre à la raison.

Cette pitié et cette croyance, il les avait depuis bien longtemps. Encore enfant et habitant la ferme que son père possédait dans le Maine, il avait été témoin des maux qui résultent de l'abus des liqueurs fortes. 'Aussi, quand il eut occasion d'entendre les apôtres du teatotalism, se sentit-il tout disposé à adopter leurs règles de tempérance. Il est un des rares, un des trop rares Américains qui n'aient jamais approché de leurs lèvres une boisson fermentée. Oui! monsieur, jamais, jamais le docteur Day n'a bu une goutte d'une boisson quelconque fermentée !

A Vàge de treize ans, ayant perdu son père, il se lança dans la vie, â Ja vraie manière américaine. Il fit nn paquet de ses hardes et alla chercher du travail chez un fermier. Du binage du maïs et de l'équarrissage du bois, l'enfant passa à d'autres travaux, se maria de bonne heure, gagna 11113 honnête aisance, et obtint un siège à la législature du Massachussets.

En 1857, il habitait Boston. Depuis L'âge de seize ans, partout où il avait vécu, il s'était fait connaître comme un déterminé tecitotaler, en même temps qu'on le savait toujours disposé à traiter avec bonté l'ivrogne, que tous les passants avaient abandonné à son sort. aussi, quand il se mit à organiser, parmi ses concitoyens, ce mouvement philanthropique qui devait aboutir à la création du premier hôpital américain pour les ivrognes, le Washingtonian Home, ce fut à lui que l'on confia le poste de directeur, parce que personne autre ne semblait en état de mener l'expérience à bonne fin.

Ayant désormais à s'occuper d'individus malades, non-seulement d'esprit, mais de corps, il suivit des cours, s'appliquant particulièrement à l'étude de la maladie qu'il étail appelé à essayer de guérir.

Après un service de neuf années, il fut nommé à l'asile de Binghamton, où il poursuit l'application du tème qu'il avait pratiqué à Boston...

Ah ! monsieur, quel séjour enchanteur, quelle admirable demeure que cet hôpital d'ivrognes, le Neic-York Inebriate Asylum !

C'est là que j'ai passé six mois de ma vie !

Je suis clergyman, monsieur, et j'habite ordinairement Nashville, capitale de L'Étal de Tennessee. Je possède une femme e1 deux enfants. Je m'étais adonné à boire; à l'occasion d'une violente polémique avec quelques pasteurs de sectes différentes de la mienne.

Nous nous réunissions pour discuter, et l'éloquence de chacun de nous était si persuasive, nous étions tous armés de si puissants arguments, que nous ne parvenions pas à nous convaincre d'erreur réciproquement, et que nos disputes finissaient généralement sous la table dans un embrasscment fraternel. Les discussions théologiques terminées, j'avais conservé une irrésistible passion pour le gin, et bientôt cette passion me fit perdre ma considération, ma position, ma fortune et jusqu'à ma maison. Ma femme avait dû. m'abandonner à mon sort pour se retirer chez son père.

Un jour, un de mes confrères, qui, par hasard, avait entendu parler de l'hôpital de Binghamton, me ramassa au coin d'une borne où je gisais ivre-mort. Enflammé de la sainte charité dont parle l'Écriture, il m'embarqua pour l'Est. Je ne sais comment j'arrivai à Binghamton ; mais, en sortant de la gare, je goûtai le gin de la ville, et je me couchai ivre-mort.

Cependant, au milieu de l'ivresse qui m'étreignait sans relâche depuis huit jours, le remords déchirait mon cœur, et j'avais résolu de me guérir. Avec un entêtement d'ivrogne dans la cervelle duquel s'est implantée une idée, je m'obstinai à entrer à l'hôpital. Il me restait quelques dollars, débris de mon patrimoine, et je savais que la famille de ma femme m'avancerait volontiers la somme nécessaire pour mon séjour dans une maison d'où je sortirais guéri. Aussi, à peine éveillé , le lendemain de mon arrivée à Binghamton, je fortifiai mes nerfs et ma résolution avec une douzaine de verres de wiskey et de gin, et j'allai trouver le docteur Day.

Je comptais faire les arrangements préliminaires pour mon admission, payer les six dollars par semaine que l'on doit verser d'avance, puis rentrer à mon hôtel, et, pour ma dernière journée d'ivrogne, me

gorger de boissons diverses. Mais précisément à ce moment le docteur avait décidé de me sauver : il s'opposa tranquillement à mon retour en ville, et supprima immédiatement tout spiritueux.

Durant quarante-huit heures j'avais euune envie folle de boire mon stimulant ordinaire: j'avais prié, supplié, pleur/' même pour en obtenir; mais vainement. Je n'avais même pu trouver le sommeil qu'à l'aide d'une dose de bromure de potassium.

Mais cette suppression subite de toute liqueur, qui n'offre aucun danger, quoi qu'on dise, fut le premier pas fait dans ma guérison. Le troisième jour, l'envie folle était passée, et depuis, monsieur, elle n'est jamais revenue. Jamais depuis, une boisson fermentée n'a touché mes lèvres ; je n'ai plus le désir de boire, j'ai en horreur, au contraire, toute liqueur forte; j'ai repris ma femme, ma situation, je suis redevenu capable d'une grande activité physique.

Or, monsieur, vous-même n'ètes-vous pas en proie à l'épouvantable maladie dont je suis guéri?... Vous voudriez guérir, n'est-ce pas ? mais vous ne le pouvez pas; vous ne vous sentez pas assez fort... Vous ne pouvez vaincre le démon wiskey, le diable gin, le monstre eau-de-vie!... Je vous offre, monsieur, le remède qui m'a sauvé...

Pendant que cet homme me racontait son histoire lamentable, prélude» certain du sermon, dans le cours duquel j'étais sur de voirsortirdes poches de l'habit une pet iteBi bl ein-32, arsenal bien fourni de pieuses citations, pendant qu'ii parlait, j'étais sous L'empire d'une effroyable préoccupation. Je pensais aux drames navrants qui avaient dû se dérouler dans le ménage de cet homme, clergyman, chargé de prêcher la parole de Dieu, père de famille, aimé probablement par son épouse, et dont l'intelligence, le cœur, L'âme, le talent, la religion

même s'étaient perdus au fond de l'abîme, et dont il n'avait été tiré que par les efforts d'amitiés vigilantes. Et je me demandais si moi-même, seul en ce monde, je pourrais sortir sain et sauf de la terrible épreuve que je traversais, et si, pour quelques dollars, je n'avais pas vendu mon avenir tout entier, ma vie tout entière.

Je regardais miss Éva. Peut-être les pensées qui roulaient dans mon esprit lui étaient-elles venues, et songeait-elle à ma destinée, car son regard doux se fixait sur moi, empreint d'une triste et sympathique compassion.

En ce moment, M. Crooksmann, qui avait jusque-là silencieusement écouté mon interlocuteur, se mit à rire d'un gros rire moqueur.

Le clergyman teatotaller se tourna vers lui, et d'un ton courroucé :

— Vous riez, monsieur, pourquoi donc riez- vous ?

— De votre outrecuidance, répondit froidement M. Crooksmann... Comment, monsieur, vous osez nous dire, à nous, citoyens américains, que ce que vous appelez votre guérison est parfaite, que vous n'avez jamais bu une goutte de gin, que...

— Jamais une seule fois, monsieur, je vous l'affirme, je n'ai plus pensé à boire. Bien plus, j'ai vu mes compagnons, mes amis attablés, et je n'ai pas éprouvé le moindre désir de goûter au plus petit verre de genièvre...

— Parce que vous en auriez pris certainement un second.

— Non, monsieur, non !... Je ne doute pas un seul instant que je puisse boire cet unique verre, dont parlait toujours le docteur Day, sans en désirer un autre...

— Vous n'en avez point fait l'épreuve ?

— Il est vrai...

VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE. £3j

- Et personne ne peut se dire radicalement guéri

tant qui! ,,a ]K)ill( lait cette épreuve...

— Je vous demande pardon...

--Je parie dix dollars que vous n'oseriez tenter 1 expérience. *ww»

La rage de parier est aussi forte chez l'Américain lue chez 'Anglais. M. Crooksmann avait à Se faonoe cette proposition, que, de tous les coins du ttman Ving 1,ai'iS S'0UVrirent P°ur ou filtre le cler-

+ "7 ',a; bieD (,lvi^ monsieur, avait dit celui-ci de lemr votre pari, non certes pour un gain dont je suis

CètemaiS P°Ur V0US C0I1VahlCre àe ma ^K

- L'occasion de vous éprouver vous-même me «mble créée aujourd'hui tout exprès.

- Eh bien, <illous!... prenons le dernier verre de gnqueje boirai de ma vie... C'est une simple ™jï «nce scientifique que je lais... Je tiens VosTx aoiiars, monsieur...

Tous deux s'éloignèrent, se dirigeant vers la partie

« «in ou se tenait le bar-room, accompagnés » ■

ïuelques-uns des parieurs. ^

•''■;";'- suivis pas... Un singulier s tacIe

an toute mon aib'iition

";-x messieurs fort bien mis, l'air trè^distingué,

'" """llrs * '""' des dernières stations. \,„vs

™r parcouru le train dans toute sa longueur te

™ent collé sur les vitres des voitures, m~ de

l»f Pains à cacheter, de* feuilles de paSer sur celles quelques lignes étalent écrites. TKs

t/;;m'^nué fe Pet« *ft; aussi fus-jetreX,n

"^ ^1S .^elques-uns .yageurs de mon ■ se

: ',' , ;,,7" !"""■".• ' dans d'antres compar-

ants, tandis qn un certain nombre se plaçaient

commodément, tournés vers une des parois de la voiture, contre laquelle les deux gentlemen en question disposaient des bancs et des tables, comme pour bâtir une estrade.

Miss Éva me désigna du doigt le papier collé sur la vitre, près de moi; je lus alors avec une profonde stupéfaction ces mots :

« MM. Blokisfleld frères, de la maison James « Sutton, Blokisfleld and C°, banquiers à Philadelphie, (( ont Flionneur d'informer les honorables gentlemen « et ladiesqui sont dans ce train, qu'ayant perdu au jeu « jusqu'à leur dernier dollar, et ayant besoin d'argent « immédiatement pour continuer leur voyage, ils or- « ganisent à leur bénéfice un concert dans le car « n° 68. Ils invitent, en conséquence, les voyageurs « désireux d'entendre les chants nationaux améri- « cains, admirablement chantés, avec accompagnement « de violon et de piano, et curieux d'assister à la re- (( présentation de quelques scènes comiques, tout récem- « ment envoyées de France, de se trouver dans le car « n° 68, de onze heures à midi. »

Je ne pus m'empècher de manifester à miss Éva mon étonnement de voir des jeunes gens occupant une belle position sociale, descendre jusqu'à ce métier d'artiste ambulant :

— Mais, me répondit-elle naïvement, ces gentlemen ont besoin d'argent : ils vont en gagner tout de suite. En Amérique, il n'y a pas de sot métier... N'importe lequel des spectateurs, dans une situation semblable, en ferait autant...

Personne en effet ne songeait à s'étonner... Le public, avide de distractions, était nombreux et sympathique. Un de ces messieurs tint le piano, l'autre joua du violon ; ils chantèrent le Yankee Doodle, le Hail Columbia, et la Marche de Shermann, ces chants que

nul américain ne peut entendre sans joindre sa voix à celledes chanteurs, et l'enthousiasme fut indescriptible. Puis l'un entonna une de ces inepties des cafés-concerts de Paris, encore plus bête dans la traduction que dans l'original, en l'accompagnant de grimaces, de dan- - - burlesques, de sauts, de dislocations ridicules; son frère tapait sur le piano, les Américains se pâmaient de rire et criaient : Hurrah !.. Cela dura deux heures, et se termina par une reprise en chœur du Yankee Doodle, du liait Columbia et de la marche de Shermann, suivies comme tous les morceaux précédemment joués, d'une quête parmi le public. Le produit dut en être élevé, car les artistes improvisés remercièrent les assistants d'un air satisfait... Puis ils quittèrent le piano, rapportèrent le violon quelque part, à un employé du train sans doute, qui le leur avait prêté, et ils redevinrent aussitôt MM. Blokisfield frères and C°, banquiers.

Je n'étais point encore revenu de la surprise que m'avait causée cette manière d'agir vraiment américain*', quand l'entrée d'un nouveau personnage dans le car où j'étais iixa de nouveau mon attention.

Ce personnage n'eût trompé personne en Europe: boutons de diamants in vraisemblables à sa chemise et à l'épingle de sa cravate, chaîne d'or énorme cascadant sur son gilet, bagues nombreuses scintillant à tous les doigts, l'air digne, grave et canaille d'un marchand d'eau pour faire pousser les cheveux ou d'un habitué favori des tables (le pension bourgeoise. En Amérique, il ressemblait à tout personnage riche, à tout houoraileiuan ayant réussi.

— C'est un gamblert me dit miss Éva...

— Un gambler ?

L'individu m'expliqua aussitôt sa profession en criant à travers les wagons :

— Allons, mesdames et messieurs, la rouge ou la noire !

En même temps, il ouvrait une table de jeu, tirait de sa poche un jeu de cartes, et avec une rapidité qui témoignait d'une longue habitude, il mêlait et battait les cartes, tout en appelant le public à prendre part à son jeu. Le public accourait, sans s'informer le moins du monde de la moralité de ce gambler. En peu d'instants sa table fut couverte d or et de billets de banque. Les chances devaient être égales, d'après son dire, entre le public et lui ; mais certainement, soit qu'il fût un maladroit, ou qu'il eût une maie chance incroyable, ou que ses partners fussent, pour la plupart, des chevaliers d'industrie, le gambler perdait beaucoup plus souvent que je ne l'aurais cru.

— Peu lui importe, me dit miss Éva, de perdre de nombreuses parties ; il lui suffit d'en gagner quelquesunes pour attraper un joli bénéfice. L'or et les billets qui servent d'enjeu sont presque en totalité de l'or et des billets faux ; c'est une sorte de monnaie courante dont se munissent toujours ceux qui ont l'habitude de voyager, pour donner aux gambler. Ceux-ci volent comme en plein bois, leurs cartes sont biseautées, leurs jeux de cartes sont préparés, mais on les paye avec de la fausse monnaie. Il faut qu'il y ait seulement dans le train deux ou trois joueurs naïfs et honnêtes pour que l'industriel, et les malins du public, qui auront su deviner ceux-ci, empochent des sommes assez rondes.

— En Amérique, appelez-vous donc encore cela un joli métier?

— Oh ! non; nous blâmons fort ce monsieur, quand l'on est certain qu'il triche, quand l'on a une preuve de sa mauvaise foi...

— Et les joueurs qui, comme enjeu, donnent de la fausse monnaie...

— Ils prennent leurs précautions contre la mauvais»» loi probable du gambler. N'est-ce pas juste? L'amour du jeu, sous quelque forme qu'il se présoute, esl puissant dans le cœur de l'Américain ; mais il aime

agner e1 ne veut pas perdre sottement.

Tel était probablement l'avis d'un des partners du gambler, un gaillard taillé en hercule, un fermier de l'Ouest, à en juger par son costume, et qui, sans doute, ne faisait point partie des malins du public. Depuis que Les parties étaient engagées,il avait eu une veine vraimenl malheureuse : qu'il jouât directement avec le gambler ou qu'il pariât avec un de ses voisins, bien rares étaienl les coups qu'il gagnait. De rouge qu'elle était d'à bord, sa figure était devenue successivement pourpi- ■. puis violette et enfin pâle. Un soupçon était entré dans son esprit : il le manifesta tout bas à son voisin. Le gambler l'avait entendu : il voulut aussitôt se lever et fermer son établissement.

— Non pas, non pas, cria le fermier ; pas avant que tu ne m'aies rendu l'argent que tu m'as volé !

Et le saisissant à la gorge, il força le gambler à se rasseoir.

Celui-ci tira un revolver de sa poche; le fermier d'un - ste rapide et irrésistible repoussa la foule et brandit un énorme gourdin qui lui servait de canne... Le con- • liKt.Mir du train se jeta aussitôt entre eux...

— Ne tirez pas. ne tirez pas, cria-t-il au gambler ;\\ y a des dames...

EH 9e tournant du côté du fermier :

— Attendez un instant, monsieur, avant de commencer votre explication... Vous pourriez blesser des personnes étrangères à votre querelle... Si vous voulez vous expli [uer avec ce monsieur, je vais prier les personnes présentes de passer dans le car voisin et vous resterez ici libres de vos mouvements...

Les deux adversaires étaient tout disposés à accepter cette proposition : la colère du fermier, surexcitée par la vue du revolver, était à son paroxysme, le gambler avait compris qu'il lui était impossible de reculer.

— Les personnes présentes sont invitées à se retirer, cria le conducteur, afin de permettre à deux honorables gentlemen de vider leur querelle.

Tout le monde sembla trouver cela tout simple; chacun se retira. Il se trouva immédiatement des gentlemen qui s'offrirent en qualité de témoins pour ce duel improvisé... Comme, retenu immobile par une curiosité voisine de la stupéfaction, je n'avais point quitté mon siège :

— Ce monsieur, dit le fermier en me désignant, voudra bien me servir de témoin... Je suis, monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à moi, M. Jonathan Adam's, fermier de Springfield, État de l'Illinois... Voulez-vous me servir de témoin dans mon combat avec ce drôle?..

Je fis un signe d'acquiescement.

On ne se donna pas la peine d'égaliser les chances, de mesurer les armes, de discuter les conditions du combat, etc. Cela eût été bon pour des Européens : le fermier avait un gourdin, le gambler un revolver; c'eût été porter atteinte à la liberté individuelle de ces Américains que de leur imposer d'autres armes.

Le combat avait aussitôt commencé, tandis que les témoins s'abritaient, comme ils le pouvaient, derrière les dossiers des fauteuils, ou de l'autre côté de la porte entrebâillée du wagon.

Le gambler avait à peine eu le temps de tirer deux coups inutiles de revolver, que le bâton du fermier avait fait voler en l'air son arme ; mais, comme il avait prévu sans doute cet accident, sa main tenait fortement un de ces longs et larges couteaux-poignards, nommés par les Américains boioie-hnife, et il avait saisi un des

coussins du car dont il se servait comme d'un bouclier, ainsi que font les Mexicains avec leur manteau enroulé autour du bras gauche.

La lutte fut alors sublime d'horreur, ignoble de sauvagerie, épouvantable; et personne, ni des témoins, ni des nombreux individus qui se pressaient sur la galerie extérieure du wagon, maintenant que l'on se battait à l'arme blanche, ni des femmes qui se hissaient sur les banquettes pour apercevoir le sanglant spectacle, personne ne s'avisa de s'interposer pour y mettre fin.

Le gourdin du fermier, tournoyant avec une rapidité vertigineuse, fermait toute issue à la lame meurtrière de son adversaire ; celui-ci, petit, maigre et agile, bondissait comme un chat-tigre autour du colosse appuyé contre la paroi du car. Déjà dix fois, il avait esquivé par des sauts extraordinaires le bâton qui s'abattait comme une massue sur lui; déjà dix fois son couteau s'.' tait heurté contre le gourdin... La fureur de l'un et de L'antre était à son comble; l'un et l'autre peu à peu oubliaient de se défendre pour attaquer, et cherchaient plutôt à frapper qu'à se garantir eux-mêmes. Tout à coup le gambler, fou de rage, se précipite sur le fermier et lui enfonce son poignard dans la gorge... Celui-ci ne tombe pas; il saute au contraire en avant, semblable à un taureau à qui le picador a décoché une flèche dont la blessure peu profonde lui a causé plus de douleur que de mal réel ; il se jette, tète baissée, contre son ennemi, le poursuil entre les banquettes du car à travers Lesquelles celui-ci cherche à fuir, il l'accole dans un coin. Le gambler se l'amasse sur lui-même, d'un nouveau bond effroyable il s'élance; mais avantqu'il ne fui retombé, le gourdin terrible s'était abattu sur son crâne, e1 — chose horrible — l'avait broyé comme une pomme cuite qui s'écarbouille, si on la jette avec force contre on mur.

Un jet do sang s'échappe aussitôt do la gorge du

vainqueur : il tomba mort sur le cadavre de sa victime.

Le train arrivait précisément à une station.

Tandis que je me retournais pâle d'émotion, le public se précipitait dans le car pour contempler les victimes de ce duel : on discutait leurs mérites, comme s'il se fût agi de deux coqs de combat, emportés morts hors de i'arène. Les employés de la station vinrent enlever les cadavres...

M. Crooksmann était derrière moi, il souriait :

— Nous descendons ici, me dit-il; cette ville est Salamanca. Nous changeons de train ; nous allons prendre le chemin de fer Atlantic and Great Western, qui va passer dans quelques heures...

Comme je ne répondais pas, tout tremblant encore du drame sauvage auquel j'avais assisté, M, Crooksmann ajouta :

— Qn'avez-vous donc? vous êtes tout pâle... Ah! ce duel?... Nous ne connaissions ni l'un ni l'autre des combattants, que nous importe?... Venez donc

Il prit mon bras, et, tandis qu'il nous entraînait, miss Éva et moi, hors du débarcadère, il sourit de nouveau en me montrant du doigt, étendu sur le sol, auprès du buffet de la station, le clergyman-teatotaller, dormant ivre-mort.

Meadville.

Une vieille ville pensylvanienne réveillée par l'industrie moderne.

— Los buffets américains. — Arrivée à Oil-City. — Aspect de la ville. — Réflexions sur les mœurs .'électorales des Américains. — La décentralisation municipale. — Opinion de mistress Trollope sur le gouvernement. — Election d'un maître d'école à Oil-City.

— Histoire du pétrole . — Les jeux innocents en Pétrolie. — Les femmes-médecins. — L'instruction aux Etats-Unis. — La religion ; un revival. — Digression sentimentale. — Epouvantable sinistre.

— Je perds ma position sociale. — Les procès aux Etats-Unis : le jury en matière civile. — Les journaux. — Un reporter. — Un quaker bienfaisant me pousse dans une autre route. — Entrevue avec miss Eva.

Quelques heures après nous débarquions à Meadville, ville située au bord de cet océan de huileuses spéculations sur les flots duquel nous allions lancer notre barque ; nous entendions déjà souffler le vent de fièvre d'or qui est l'atmosphère du pays ; nous entendions le fracas des vagues; nous sentions les parfums écœurants du pétrole.

Je jetai un coup d'œil sur la ville, où nous restâmes quelques heures ; et, en comparant son état actuel à ce qu'elle était il y a une vingtaine d'années, en songeant à son histoire, je trouvai en quelque sorte une certaine analogie entre le sort de cette ville et le mien. La paix d'abord, une paix profonde, une existence douce, un avenir paisible; puis tout à coup un accident imprévu survient, un hasard surgit, et toul esl changé, ouest emporté â travers les plus fantastiques aventures.

Chacun connaît cette anecdote que rapporte Chateaubriand. Au moment de pénétrer dans les déserts qui,

liO VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE.

lors de son voyage, s'étendaient entre le territoire d'Albany et celui de Niagara, il est reçu sur la frontière de la solitude par un Français, un certain M. Violet, ancien marmiton du général Rochambeau, devenu maître de danse chez les sauvages. On lui payait ses leçons en peaux de castors et enjambons d'ours. « An milieu d'une forêt, dit le narrateur, on voyait une espèce de grange; je trouvai dans cette grange une vingtaine de sauvages, hommes et femmes, barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tète, et des anneaux passés dans les narines. Un petit Français, poudré et frisé comme autrefois, habit vert pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, raclait un violon de poche, et faisait danser Madelon Friquet à ces Iroquois. M. Violet, en me parlant des Indiens, me disait toujours : Ces messieurs sauvages et ces dames sauvagesses! Il se louait beaucoup de la légèreté de ses écoliers : en effet, je n'ai jamais vu faire de telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon entre son menton et sa poitrine, accordait l'instrument fatal ; il criait en iroquois : A vos places ! et toute la troupe sautait comme une bande de démons. »

Or, les traces de l'éducation de M. Violet se sentent encore dans les villes qui ont remplacé les solitudes au milieu desquelles s'égarait Chateaubriand, ne serait-ce que cet amour du pianotage dont j'ai parlé.

De même Meadville était restée, depuis sa fondation jusqu'à la découverte des gisements de pétrole, sous l'influence de ses premiers habitants et de ses fondateurs, les Hollandais. Entre ses murs, on se serait cru dans quelque petite ville des Pays-Bas, une de ces villes tranquilles, où des commerçants honnêtes et placides mettent trente ans à bâtir une fortune médiocre, suffisante pour couler doucement leurs vieux jours. A

la nuit tombante, chacun fermait sa boutique, basse et obscure, se renfermait chez lui avec sa femme et ses nombreux enfants, faisait nne partie d'échecs on de cartes. e1 allait se coucher, la conscience en repos et l'esprit calme, pour recommencer le lendemain sa vie flamande. Quelquefois il allait fumer sa pipe et boire de la bière avec quelques amis, comme sur les bords du Zuyderzée ; alors il prenait sa lanterne pour se diriger à travers les rues boueuses et pour ne pas trébucher le long des trottoirs interrompus de distance en distance. Car la ville avait bi vn une usine à gaz, mais jamais l'idée n'était venue aux habitants de l'utiliser pour éclairer les rues.

Mais quand la fièvre du pétrole s'empara des États- Unis, et que de toutes parts affluèrent dans ce comté vraiment pensylvanien les possédés de cette fièvre ardente, il y eut à Meadville comme un réveil, une sorte de galvanisation de toute cette population flegmatique. Et, de même que nul n'est aussi brave, dit-on, qu'un poltron qui se décide à devenir courageux, nul, plus qu'un de ces mous et froids indigènes de Meadville, ne l'ut enragé dans la recherche des puits de pétrole, ne fut hardi dans la poursuite des précieux gisements.

D'abord, la Compagnie du chemin de 1er Atlantic andGreat Western, compagnie dont presque toutes les actions sont en Angleterre, y bâtit une gare admirable et, — chose d'un prix inouï pour les voyageurs, et incroyablemenl rare en Amérique, — établit à cette gare un buffel sérieux.

Les arrêts des trains sont généralement très-courts. quoique toujours un arrêt de vingt minutes soit annoncé, <'t nul avertissemenl n'a lieu pour annoncer le départ. On \»>ii alors tout le monde remonter vivement en wagon, et femmes et .jeunes lilles s'élancent adroitemenl et sans manières sur les marchepieds pour

regagner leurs places. De même, à l'arrivée, chacun court rapidement au restaurant, dont le propriétaire appelle les voyageurs au moyen d'un kong chinois sur lequel les nègres de l'établissement tapent à tour de bras. En Amérique, comme dans toute l'Europe, la table du buffet présente aux voj^ageurs affamés les plats les plus appétissants, mais qui exigent le plus de temps à être mangés : le potage est brûlant, le rôti difficile à découper, le poisson plein d'arêtes, le plum-pudding enflammé. Le train part, vous avez à peine le temps de payer le prix du repas que vous avez re pire, et vous vous sauvez, emportant à la hâte quelqu s gâteaux du dessert, gâteaux dont la sécheresse et la dureté vous font longuement regretter vos dents de vingt ans...

Or, à Meadville, la Compagnie de Y Atlantic and Great Western, réglant elle-même ses trains de rencontre, accorde le temps plus que nécessaire pour un long et substantiel repas, et la salle à manger du buffet est une des plus belles et une des plus vastes de toutes les stations de chemin de fer américain.

Cette salle à manger est comme le cratère du volcan d'activité qui brûle aujourd'hui les habitants de Meadville. Tandis que M. Crooksmann, miss Eva et moi nous dînions à une table solitaire, autour de nous la foule des voyageurs se pressait ardente, enthousiaste, criant, discutant, tout en dévorant les plats. Tous les yeux brillaient d'un feu singulier, tous les visages respiraient une indicible émotion, (toutes les bouches s'ouvraient pour laisser passer des flots de paroles, au milieu desquelles incessamment revenait le mot : huile ! Le train venant de Franklin arriva, et ce fut alors entre les arrivants du milieu de l'océan du pétrole et ceux qui, à Meadville, se disposaient à y aller, un échange de conversations, de cris, de discussions interminables sur l'huile. Les langues du monde

entier s'y faisaient entendre : on vociférait en anglais, unéricain, en allemand, en hollandais, en français,

en chinois, en espagnol, en russe, en italien; mais un mot étail compris de tous dans cette tour de Babel, en quelque dialecte qu'il fût prononce, le mot : huile!

M. Crooksmann et nous restions à peu près seuls silencieux. La conviction de mon patron était sans doute faite sur les chances diverses d'achats de terrains; ilne s'intéressait pas aux renseignements que, sur une carte graisseuse, un gentleman donnait à un autre ; il n'écoutait pas celui-ci expliquant les raisons qui lui avaient l'ait manquer sa fortune et perdre ce qu'il possédait dans une spéculation malheureuse; il nejet ait pas même an regard jaloux sur celui-là qui, propriétaire d'un immense territoire à Oil-Creek, avait déjà tiré un demimillion de dollars de sa propriété et traitait avec un autre pour la cession de sa part d'intérêt dans un puits, moyennant deux millions de dollars (dix millions de ira ncs) Lui était certain d'être i égal de cet heureux enrichi, avant peu de temps!

Dans l'a près-dî ner, nous remontâmes en wagon, poux prendre L'embranchement du chemin de fer qui pari de Meadvilleel conduit directement à Oil-City, le cœur même de la Pétrolie. Cet embranchement, YOil- Creek-Railway , s'arrête à huit ou neuf cents mètres «le la \ ille proprement dite. Cette distance a pour butd'empêcher que les étincelles des locomotives n'embrasent toul à coup le gaz du pétrole qui sature L'atmosphère. .Non- franchîmes à pied ces huit ou neuf cents mètres, M. Crooksmann ayanl décidé que Là d'abord nous nous arrêterions, pour repartir plus tard. — selon les idées que nous aurions, ou plutôt s.don les renseignements certains que mon guide prétendait obtenir de moi. — V( rs Pithole-City, la capitale officielle du comté, ou ï Titusville, Francklin, Pithole-Creek, ( herry-Run,

Tarn-farm, Egbert-farm, Blood-farm ou quelque autre centre de l'industrie du pétrole

L'embarcadère d'Oil-City est une simple barra que en planches, perdue (Luis un océan de boue. La boue, en Pétrolde, est assez liquide pour prendre d'elle-même son niveau comme l'eau, et à Oil-City, la boue et l'huile, séparées ou combinées, régnent en souveraines sur les choses, les bêtes et les gens.

En approchant de la ville, la vallée va s élargissant vers le delta que forme Oil-Creek, charmante petite rivière de la largeur de la Seine; nous apercevions tout le long de ses bords, à plusieurs yards sur les falaises escarpées qui projettent leur ombre d'une rive à l'autre, de grands mâts indiquant la présence de puits à huile, et des pompes retirant, sous l'influence d'une petite machine à vapeur, le liquide des entrailles de la terre. Des camps étaient disposés sur les bords de l'Oil-Creek, et le long de la rivière et delà crique. De loin en loin, se montraient les cheminées de fer d'une raffinerie d'huile, avec un track sur lequel se tenaient des wagons chargés de pétrole brut ou travaillé.

Les collines escarpées, qui bordaient la route, s'élevaient à cinq ou six cents pieds au-dessus de nos tètes, avec leurs flancs couverts de chênes rabougris et de noire ciguë; de temps en temps, apparaissaient des bouquets de laurier nain. Les tranchées taillées dans le roc révèlent les restes pétrifiés de ce qui fut autrefois d'épaisses forêts. Ces arbres d'une époque oubliée sont là accumulés, comme ils sont tombés sans doute au jour du grand cataclysme. On suit parfaitement les couches annulaires de leurs troncs, et l'on peut étudier leurs écorces rugueuses. Ces forêts ensevelies ne sont pas à plus de 12 ou 15 mètres au-dessous de la surface du sol.

Mes instincts de géologue se réveillèrent à cette vue,

ri M. Crooksmann sourit quandjo manifestai mon intention <lr faire là, — si je le pouvais, — de sérieuses étndes, dans lesquelles je n'aurais point de rivaux, carpersonne ne songe à s'inquiéter des faits géologiques et minéralogiques que les sondages des puits mettent tous les jours en Lumière. Ici on ne pense qu'au pétrole.

l'ouï était saturé d'huile autour de nous : la boue dans laquelle nous enfoncions, chaque fil de nos vêtements, chaque parcelle de notre individu. L'huile avait envahi tout notre être, nos yeux, nos oreilles, les pores de notre peau ; nous en avions le goût danslabouche. La brise nous apportait l'odeur de l'huile, mêlée aux parfums des fleurs sauvages; l'huile couvrait la surface des lacs de taches irisées aux reflets métalliques. Les maisons, les meubles, les chemins de 1er. les bateaux, les chevaux, les hommes, tout est couvert d'huile.

Aussi les -eus les plus délicats, les plus dédaigneux. finissent-ils par s'abandonner à la graisse, à la malpropreté, aux haillons. Quand leurs vêtements deviennent trop tachés ou trop pesamment chargés d'huile pour pouvoir être portés plus longtemps, ils vont s'habiller de pied en cap à un magasin de confections, et jettent leurs vieux habits à la rue. Ils se gardent bien de les brûler; ils risqueraienl d'incendier la ville et de l'aire de la Pétrolie un désert ou un volcan. Ils les laissent là. n'importeoù. La civilisation est retombée dans sa grossièreté primitive.

Nous et ions descendus dans une complète merde boue, une boue d'une profondeurei d'une ténacité sans pareilles. 11 \ en a toujours de cinquante centimètres à un mètre -m- les routes. De temps en temps, la saillie d'une -«.'•ne de h«>rne< grossières, destinées à aider le passant ;i traverser, vient trancher sur la monotonie de%e mare e. Alors, a côté de ces obstacles s'amoncellent <{<•>

débris de vaisselle, des tessons de bouteilles, de vieilles caisses de conserves, des boites de sardines vides, des os, des fragments de barriques ou des chariots brisés, etc. Ces indices de civilisation sont aussi variés qu'intermittents, car la ville proprement dite n'es! qu'une longue rue tortueuse, bâtie à plat entre la rivière et la haute colline escarpée qui la borde.

Cette grande rue d'Oil-City, c'est la plus passante de celles que vous voudrez des rues passantes de Paris ou de Londres, encombrée de voitures de trait, ruisselante d'huile, et assaillie par une population dégoûtante venue de tous les coins de l'Amérique, de la Californie à la Nouvelle-Ecosse, du Canada au Texas, et aussi de tous les pays d'Europe et même d'Asie. Le sol est tellement détrempé qu'elle ressemble plutôt à un ancien canal qu'à une rue, et, n'étaient les énormes fragments de roc qui arrêtent de temps en temps ses flots de boue, les radeaux y circuleraient plus aisément que les voitures.

Des baraques seules pouvaient convenir à une rue pareille, et on n'y a bâti en effet que des baraques. Les unes sont adossées au rocher, les autres, élevées sur pilotis ou sur des monticules de terre, sans la plus mince préoccupation du confort des habitants ou des voisins, comme aussi sans la plus légère apparence de méthode ou de régularité. Qu'il y ait un espace libre sur un point quelconque du roc, entre deux exploitations de sources ou entre deux réservoirs d'huile, c'est tout ce qu'il faut. On assemble en quelques jours les charpentes de l'édifice, et, une quinzaine plus tard, la maison est faite !

La ville de l'huile consiste donc en une ligne d'habitations de cette nature, entassées pêle-mêle de chaque côté du canal boueux qui est censé la rue : des banques, des hôtels, des cuves à pétrole, des épurations, des bureaux de vente et d'achat de terrains, des montagnes

VOYAGE M; PàVS DU PÉTROLE. 1 i 7

de barils vidés, des montagnes de barils pleins, des débits de spiritueux, des magasins d'habillements, des monceaux de machines de rebut, des fragments de voitures, des bateaux amarrés le long des maisons et faisant l'office d'hôtels garnis, tout cela est accumulé au hasard, dans La confusion la plus étrange et le désarroi le plus repoussant. On n'y saurait trouver deux endroits se ressemblant, si ce n'est par la boue, par la graisseet par la puanteur du pétrole. Sous ces trois rapports, désagréables pour certains, il n'est pas une maison qui vaille mieux que le reste, et il est difficile d'imaginer comni« ut chaque maison pourrait être pire qu'elle ne l'esl effectivement.

Quant aux hôtels, ils iront d'hôtel que le nom. S'il esi vrai qu'avant de mourir, chacun de nous doive absorber, dans le cours de son existence, un certain nombre de litres de poussière et de malpropreté, il n'est pas d'endroit où cette tâche puisse être accomplie plus rapidement et d'une manière plus continue que dans les hôtels d'Oil-City.

Tout y est horriblement primitif et grossier, et le plus grossier encore, c'est la compagnie qui s'y trouve. Les principaux vices du lieu sont le jeu et un Langage presque toujours émaillé de jurons. Le premier es1 La conséquence presque naturelle du genre de spéculations auquel on se livre; l'autre est une simple façon de parler, une sorte de dialecte local. donï toui le monde se sert, même dans la plus simple conversation.

D'ailleurs, on ne vient eu Pétrolie, on ne loge dans bétels, que pour gagner de l'argent ei s'en aller Le plus t<>i possible. On y est très-mal, on en convient ; mais on n'esl pas là pour j vivre; on ne voit pas pourquoi on ferait en sorte que les choses fussenl mieux pour ceux qui viendront plus tard. Hôteliers

boutiquiers, tout le monde, en un mot, tient le même raisonnement. Tous ces gens-là savent parfaitement que leurs clients ne deviendront jamais des habitués; ils savent aussi qu'eux-mêmes n'auront rien de plus pressé, dès qu'ils auront amassé suffisamment; que de vendre, à bénéfice, leur fonds de commerce, et c'est ainsi que depuis des années tout reste dans un état transitoire...

Et quel transitoire !... (1)

Cependant il paraît que l'organisation définitive d'Oil-City, comme ville, était décidée ; il parait que les habitants avaient résolu de mettre fin au provisoire, et de se constituer en cité pourvue de toutes les institutions municipales; car, au moment même où nous arrivions, on procédait à l'élection du maître d'école de la ville.

On a tant plaisanté en France sur les élections perpétuelles des Américains, on les a représentées si souvent comme une occasion d'échange de coups de revolver ou au moins de coups de poing, comme des scènes ignobles de brutalité, comme des scandales permanents, que nous voulons en dire quelques mots, afin de montrer l'absurdité des récits fantaisistes de ces écrivains, trop amoureux d'un maître pour ne pas rire de l'admirable décentralisation américaine , trop partisans de l'obéissance passive, de la platitude qui engraisse, de la tranquillité de l'eunuque, pour ne pas avoir abusé de leur verve malheureuse afin de dégoûter les Français du désir de faire eux-mêmes leurs affaires.

Un écrivain de talent, qui, dans une comparaison entre les finances des États-Unis et celles de la France, a prouvé que l'esprit ne pouvait pas toujours suppléer à la connaissance des faits, reproche, avec raison, aux

(I) 0. Sachot : Les Cités du Grand-Ouest.

Américains l'< is pèce de confusion qui règne dans leurs budgets communaux, et, après avoir donné le modèle d'un budget départemental de France, il ajoute: « Grâce à la centralisation, création admirable d'un

grand homme, les budgets municipaux, d'un bout du a royaume à L'autre, ceux des grandes villes, comme ■u\ «les plus humbles communes, ne présentent pas * moins d'ordre et de méthode. »

A cela M. de Tocqueville répond :

Voilà certes un résultat que j'admire ; mais je vois la plupart de ces communes françaises, dont la comptabilité est si parfaite, plongées dans une profonde ignorance de leurs vrais intérêts, et livrées à une apathie si invincible que la société semble plutôt y végéter qu'y vivre; d'un autre côté j'aperçois dans ces mêmes communes américaines, dont les budgets ne sont pas dressés sur des plans méthodiques, ni surtout uniformes, une population éclairée, active, entreprenante; j'y contemple la société toujours en travail. Ce spectacle m'étonne; car, à mes yeux, le but principal d'un bon gouvernement est de produire le bien-être des peuples et non d'établir un certain ordre au sein de leur misère. Je me demande donc s'il ne serait pas possible d'attribuer à la même cause la prospérité de la commune américaine et le désordre apparent de ses finances, la détresse de la commune de France et le perfectionnement de son budget. En tout cas, je me défle d'un bien que je trouve mêlé à tant de maux, et je me console aisément d'un mal qui est compensé par tanl de bien.

I »r. ce que nous venons de dire du budget, s'applique

ilèmenl à tons les services d'une commune.

Là, comme partoul ailleurs, le peuple est la source des pouvoirs sociaux; mais, nulle part, il n'exerce sa puissance plus immédiatement. Le peuple, en Amé-

rique, est un maître auquel il a fallu complaire jusqu'aux dernières limites du possible.

Lorsqu'il faut traiter les affaires générales de L'État, la majorité agit par représentants. Il était nécessaire qu'il en fût ainsi; mais, dans la commune, où l'action législative et gouvernementale est plus rapprochée des gouvernés, la loi de la représentation n'est point admise. Il n'y a point de conseil municipal ; le corps des électeurs, après avoir nommé ses magistrats, les dirige lui-même dans tout ce qui n'est pas l'exécution pure et simple des lois de l'État.

Cet ordre de choses est si contraire à nos idées et tellement opposé à nos habitudes, qu'il est nécessaire de fournir quelques exemples pour qu'il soit possible de bien le comprendre.

Les fonctions publiques sont extrêmement nombreuses et fort divisées dans la commune ; cependant la plus grande partie des pouvoirs administratifs est concentrée dans les mains d'un petit nombre d'individus élus chaque année, et qu'on nomme les seleci-men (hommes choisis), supervisors, dans l'État de New- York, trustée dans l'Ohio, shérifs dans la Louisiane, etc.

Les lois générales de l'État ont imposé aux select-men un certain nombre d'obligations. Ils n'ont pas besoin de i 'autorisation de leurs administrés pour les remplir, et ils ne peuvent s'y soustraire sans engager leur responsabilité personnelle. La loi de l'État les charge, par exemple, de former, dans leur commune, les listes électorales ; s'ils omettent de le faire, ils se rendent coupables d'un délit. Mais, dans toutes les choses qui sont abandonnées à la direction du pouvoir communal, les select-men sont les exécuteurs des volontés populaires, comme, parmi nous, le maire est l'exécuteur des délibérations du conseil municipal. Le plus souvent ils agissent sous leur responsabilité privée et ne font que sui-

\ re, dans la pratique, la conséquence des principes que fa majorité a précédemment posés. Mais veulent-ils introduire un changement quelconque dans l'ordre établi : désirent-ils se livrer à une entreprise nouvelle, il leur faut remonter à la source de leur pouvoir. Je suppose qu'il s'agit d'établir une école : les select-men convoquent à certain jour, dans un lieu indiqué d'avance, la totalité des électeurs ; là, ils exposent le besoin qui se fait sentir; ils font connaître les 11103'ens d'y satisfaire, l'argent qu'il faut dépenser, le lieu qu'il convienl de choisir. L'assemblée, consultée sur tous ces point-, adopte le principe, fixe le lieu, vote l'impôt, igné l'instituteur, et remet l'exécution de ses volontés dans les mains des select-men.

Les select-men sont élus tous les ans, au mois d'avril ou de mai. L'assemblée communale (town-meeting) choisit en même temps une foule d'autres magistrats municipaux, préposés à certains détails administratifs importants. Les uns, sous le nom d'assesseurs, doivent établir l'impôt ; \e^ autres, sous celui de collecteurs, doivent le lever. Un officier, appelé constable, est chargé de faire la police, de veiller sur les lieux publics, et de tenir la main à l'exécution matérielle des lois. Un autre, nommé le greffier de la commune, enregistre toutes les délibérations ; il tient note des actes de l'état civil. Un caissier garde les fonds communaux. Ajoutez «fonctionnaires nu surveillant des pauvres, dont le devoir, fort difficile à remplir, est de faire exécuter la Législation relative aux indigents ; des commissaires des écoles, qui dirigent l'instructioD publique; des inspecteurs des routes, qui se chargent de tous Les détai Is de la grande el de La petite voirie, el vous aurez la des principaux agents de L'administration com- Biunale.

Mais la division des fonctions ne s'arrête point là:

on trouve encore, parmi les officiers municipaux, des commissaires de paroisse, qui) doivent régler les dépenses du culte ; des inspecteurs de plusieurs genres,

chargés, les uns du diriger les efforts des citoyens en cas d'incendie ; les autres, de veiller aux récoltes ; ceuxci, de lever provisoirement les difficultés qui peuvent naître relativement aux clôtures ; ceux-là, de surveiller le mesurage du bois ou d'inspecter les poids et mesures, etc.

On compte en tout dix-neuf fonctions principales dans la commune. Chaque habitant est contraint, sous peine d'amende, d'accepter ces différentes fonctions; mais aussi la plupart d'entre elles sont rétribuées, afin que les citoyens pauvres puissent y consacrer leur temps sans en souffrir de préjudice. Du reste, le système américain n'est point de donner un traitement fixe aux fonctionnaires. En général, chaque acte de leur ministère a un prix, et ils ne sont rémunérés qu'en proportion de ce qu'ils font.

Ceci établi, on voit que les élections doivent plutôt être un sujet de préoccupation que de trouble. La longue pratique que les Américains ont de ce droit qu'ils tiennent d'héritage, les continuelles occasions qu'ils ont de l'exercer, les admirables résultats qu'ils en ont retirés et qu'ils en retirent chaque jour, font qu'ils évitent les écueils et les dangers, réels il y a cent ans peut-être, mais aujourd'hui absolument disparus. Le mouvement politique existe toujours en Amérique; car il n'est pas un coin de ville qui ne soit chaque jour en haleine, et où le peuple ne soit appelé à exprimer sa volonté, ses besoins, en les traduisant sous toutes les formes que revêtent, pour se manifester, la liberté et le droit souverain.

L'homme du peuple, aux États-Unis, a compris, en effet, l'influence qu'exerce la prospérité générale sur son

bonheur, idée si simple, et cependant si peu connue du peuple «'ii Europe. De plus, il s'est accoutumé à trder cette prospérité comme son ouvrage. Il voit donc, dans la fortune publique, la sienne propre, et il travaille au bien de l'État, non-seulement par devoir ou par orgueil, mais j'oserais presque dire par cupidité.

On n'a pas besoin d'étudier les institutions et l'histoire des Américains pour connaître la vérité de ce qui précède, les mœurs vous en avertissent assez. L'Américain.prenant part à tout ce qui se fait dans son pays, se croit intéressé à défendre tout ce qu'on y critique; car ce n'est pas seulement son pays qu'on attaque alors. c'est lui-même : aussi voit-on son orgueil national recourir à tous les artifices et descendre à toutes les puérilités de la vanité individuelle.

Mistress Trollope, qui n'est pas une amie des États- Unis, — il s'en faut, — :se plaint amèrement de cet amour des Américains pour leur pays et pour leur gouvernement :

* Que ce gouvernement plaise aux Américains, ditelle, c'est ce dont il est impossible de douter. Je suis arrivée en Amérique par la Nouvelle-Orléans; j'ai passé j'iu^ «le deux ans à l'ouest des Alleghanys, et j'ai passé une autre année dans les villes atlantiques et leurs environs. Pendant tout ce temps j'ai conversé avec des citoyens de toutes les classes et de tous les rangs, et je n'en ai .jamais entendu un seul prononcer un mot contre le gouvernement. Il n'est donc pas étonnant que, lorsque Le peuple de ce pays entend des étrangers révoquer en doute la sagess ■ de ses institutions, il l'attribue soit «à une incapacité de jugement, soit à un sentiment pervers d'envie e1 de malveillance.

— Comment une personne de bon sens peut-elle douter de l'excellence d'un gouvernement que nous avons essayé depuis un siècle, et que nous aimons da*

i:.'i VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE.

van tage à mesure que nous le connaissons mieux?...

« Telle est la question que fait naturellement tout

Américain, lorsqu'on exprime un doute sur l'excellence

du gouvernement de ce pays. Je suis tentée (Jerépondre

que si toute personne de bon sens qui a visité ce pays, et qui en a connu les habitants, doit admettre que ce gouvernement leur convient, à eux, il n'est pas moins certain qu'il ne peut convenir sous aucun rapport à aucun autre peuple.

« Quand ils eurent conquis leur indépendance, ajoute cette chère et aristocratique mistress Trollope, que lirent-ils? Les anciens du peuple s'assemblèrent et se dirent: Faisons un gouvernement qui nous convienne à tous ; qu'il soit rude, grossier, bruyant ; qu'il n'affecte ni dignité, ni gloire, ni splendeur ; qu'il n'intervienne avec la volonté de personne; n'ayons ni dimes, ni taxes, ni lois sur les chasses et sur les pauvres ; que chacun contribue à faire les lois, et que personne ne soit inquiété relativement à leur observation ; que nos magistrats ne portent point la pourpre, ni nos juges l'hermine ; si quelqu'un devient riche, ayons soin que son petit-fils devienne pauvre, et par ce moyen nous resterons tous égaux ; que chacun songe à soi ; et si l'Angleterre s'avise encore de vouloir nous attaquer, eh bien ! nous combattrons tous ensemble.

« Pourrait-on rien imaginer de mieux qu'un tel gouvernement, pour un peuple qui se trouvait dans les circonstances du peuple américain? Est-il étrange qu'il soit content? Mais il est encore moins étrange que ceux qui ont vécu dans le repos du bon ordre, et qui se sentenl assurés que les affaires de leur pays peuvent aller parfaitement sans qu'ils soient obligés de crier, de brailler, de se gratter la tète et de s'agiter en tous sens, pour les faire marcher, remercient le ciel de n'être pas nés républicains, »

\< i: AU PAYS DU PÉTROLE. 155

Combien la délicatesse de mistress Trollopo eut été blessée de cette scène qui se passait sous mes yeux à Oil-City, pour la nomination d'un simple maître d'école! El pourtant, malgré mes préoccupations personnelles, je m'y intéressai, et je ressentis une certaine estime pour la façon de penser de ce peuple, qui comprend assez 1 importance du choix d'un instituteur dans une ville, pour se livrer à de semblables manifestations afin de faire élire celui qui leur semblait leplusdigne; qui s'intéresse assez à ses affaires pour ne pas vouloir recevoir de la main d'un inconnu, d'un bureaucrate quelconque de ministère, d'un indifférent ou quelquefois d'un corrompu, l'individu à qui sera confiée l'éducation de leurs enfants; qui, enfin, ne trouve rien de mieux pour consacrer les hautes et difficiles fonctions • le cet homme que le suffrage de ses concitoyens.

Néanmoins c'était un curieux spectacle.

Au milieu de l'océan de boue huileuse et fétide qui constitue le sol d'Oil-City, pataugeaient une procession d'hommes, chaussés de ces hautes bottes qui montent jusqu'aux hanches, comme en France en portent les itiers. Deux par deux, bannière flottant au vent, musique en tète, c'est-à-dire un tambour, deux cornets à piston, une corne suisse, un bignou auvergnat, une cornemuse écossaise, et une clarinette, cherchant, soûs prétexte déjouer la marche de Schermann.àfaireplusde bruit l'un que l'antre, une longue file d'hommes sales et déguenillés se promenaient solennellement en criant de toutes Leurs forces :

— Hurrah pour Leoskiboyl...

Tandis que, des épouvantables bar-rooms qui bordaienl le fleuve de ange, des parques échouées (Jans la vase ei qui servent de restaurants, sous le nom pompeux de Eating Saloons, à raison «le 20 francs par jour, de* boutiques suintanl l'huile, des baraques ser-

iTiO VOYAGE AU PAYS DU PÉTROLE.

vaut d'hôtels meublés, des bouges servant d'habitations particulières, sortaient d'autres individus hurlant :

— Hurrah pour Solbiskokik !

Les Leoskiboy et les Solbiskokik se rencontrèrent à un carrefour, espèce de marécage immense, du milieu duquel émergeaient de grosses pierres, destinées au passage des piétons, et sur lequel surnageaient, grâce à la dureté de la boue liquide, des tonnes de pétrole vides, des caisses brisées, des débris de charrettes cassées, et tous les détritus, toutes les immondices produits depuis des mois par une cité de dix à douze mille âmes.

Alors il y eut une discussion : chaque parti essaya de convaincre l'autre de la supériorité de son candidat ; et nous, à l'abri entre le warfà'xm marchand de charbon et la boutique d'un libraire, sur les degrés d'une chapelle méthodiste, nous voyions des mains fermées se lever et s'abaisser avec rapidité, des chapeaux de soie devenir de simples toques, des bannières disparaître un instant, puis, réduites à leur hampe seule reparaître métamorphosées en fléaux battant du grain sur l'aire, puis de temps en temps des feux d'artifice de boue, des éclaboussements de fange, des bouquets de vase noire jaillir en l'air : quelques exaltés s'étaient sans doute laissé emporter; une rixe amicale avait suivi et s'était terminée par un bain général et complet dans la matière visqueuse qui, à Oil-City, remplace le macadam ou le pavé des chaussées.

Cela n'était peut-être pas parfaitement convenable : certes il eût été désirable que l'intérêt porté à l'élection du candidat ne poussât pas les électeurs jusqu'à des voies de fait aussi déplorables. Mais M. Crooksmann me fit remarquer qu'en France, il avait vu les représentants les plus autorisés de l'aristocratie, se battre comme des crocheteurs au sortir du bal masqué,

quelquefois même risquer leur vie dans des duels sans merci pourdes ûlles ou des chevaux; qu'il valait mieux, tout bien examiné, que des désordres fussent motivés par des raisons sérieuses que par des causes honteuses, el je ne sus que lui répliquer.

Le soir on connut le résultat du scrutin. M. Leoskyboy était élu instituteur d'Oil-City.

Nous venions de souper très-modestement dans un des Eating saloons dont j'ai parlé, puis nous étions rentrés dans l'épouvantable masure, qu'après de longues investigations, nous avions reconnu être la plus confortable du pays. Réunis dans le petit salon qui faisait partie de notre appartement, nous regardions par les fenêtres le paysage, vraiment digne d'être regardéà cette heure où le crépuscule noyait, dans une pénombre heureuse, les détails ignobles. Nous voyions Cottage- Hill, charmant coteau sur lequel s'élève un petit village propre et coquet, aux maisons construites dans le genre des chalet s suisses, et où demeurent les principaux millionnaires d'Oil-City, ne descendant dans « la région », c'est-à-dire aux lieux d'extraction, que de temps en temps, pour surveiller les travaux. Ce site se compose d'une très-pittoresque série de collines mamelonnées, au pied desquelles coule l'Oil-Creek, et que la prodigalité de ces millionnaires a couvertes de fleurs et de gazons, de forêts en miniature, dépares, de fermes liliputiennes : un petit Trianon embaumé par l'huile de pétrole]

Moi je songeais tout ému...

Mais M. Crooksmann était trop Américain pour rester là à rêver devant un coucher de soleil. Il désirait savoir les péripéties de l'élection du jour et m'invita «à l'accompagner. Miss Éva était trop Américaine pour craindre de rester seule. Rêvait-elle oucalculaitelle? Je ne pus alors le savoir, et je n'osai insister

158 VOYAGE Ai l'AYS DU PÉTROLE.

pour lui tenir compagnie. Je descendis avec sod père.

Le nouveau maître d'école du pays. L'honorable M. Leoskiboy, était un pédagogue... — Dieu vous garde des pédagogues! — un pédagogue américain ! Il avait exposé des travaux (V élèves à la dernière exposition de Philadelphie, et il avait obtenu une médaille d'or. Il espérait, comme son prédécesseur, arriveràêtre plus tard député à la législation de son État, puis député au Congrès. Ambition légitime : en Amérique, pour faire les lois, on choisit, à l'opposé de la France, les gens qui connaissent parfaitement un sujet pour Le discuter; ainsi on choisit de? maîtres d'école pour proposer des améliorations à renseignement primaire, au lieu de choisir, comme en France, des fermiers, des fainéants nobles, des avocats, ou des soldats qui ne sont jamais entrés dans une école primaire. Le président actuel des Etats-Unis a été maître d'école.

Dans un groupe, assis au milieu d'un îlot de boue un peu plus solide que celle de la rue, devant la porte d'une maison, comme un bourgeois de province devisant sur le seuil de son logis, le nouveau maître d'école faisait étalage de sa science, et à la population qui l'entourait, fumant et chiquant, il racontait l'histoire de ce pétrole si précieux. Le travail du jour étant fini, les Américains volontiers l'écoutaient .

Il disait :

— Dès le xvir siècle, les missionnaires français qui envahirent ce pays, des Jésuites, avaient remarqué cette huile qui surnageait sur toutes les eaux, qui sortait de toutes les terres, qui suintait de toutes les pierres. Il y en avait partout ; en flaques stagnantes en quelques endroits, entre deux eaux, dans le courant des fleuves, en boue gluante dans l'intérieur des terres. Malins commerçants, les Jésuites virent que ces sources d'huile pouvaient être — pour la plus grande gloire de

Dieu — une source de richesses pour la Compagnie. Ils s'inquiétèrent dos propriétés de ce liquide inconnu. Les indigènes, Les [ndiens Senecas, la prisaient 1res fort comme remède contre les rhumatismes en frictionnant la partie malade, et aussi comme purgatif très doux et très efficace. Les Jésuites bénirent cette huile et la vendirent fort cher en Europe sous le nom d'huile sacrée de S ca.

Quand les Français, puis les Anglais, occupèrent le pays, ils se familiarisèrent avec l'usage du pétrole: plus tard, pendant la guerre de l'Indépendance, tous les soldats campés le long de l'Alléguant frictionnèrent leurs rhumatismes ou se purgèrent avec du pétrole. Mais quelque grande que fut leur consommation, elle était loin d'épuiser les sources, et même ils n'arrivaient point à retirer du pays le produit qu'en retiraient auparavant les Révérends Pères Jésuites. Vainement les Indiens Senecas, chassés de ce territoire, venaient tous les ans visiter l'Oil-Creek et faire provision du liquide, au milieu d'une grande fête établie pour cet objet; vainement les médecins quakers se rendaient chaque année dans le pays et remplissaient de pétrole de nombreuses fioles, qui. bénies cette fois par d'autres mains que celles des Jésuites, devaient néanmoinsprocurer et procuraient d'aussi nombreuses guérisons, l'huile de Seneca ou pétrole ne semblait point devoir être jamais appelée à une haute destinée commerciale.

En 1854, — date fameuse, — tout changea délace. Deux négociants de New-York achetèrent une source dans la partie supérieure de la crique et organisèrent une compagnie d'exportation. Ils avaient deviné la néi ssité d<' l'introduction du pétrole dans le monde.

La pèche de la baleine et du phoque languit ; les suifs russes sont «mi baisse Les colonies d'Angleterre etaussi

les populations de l'Amérique du Sud ont le tort grave — au point de vue européen — de manger leurs moutons au lieu de retirer de l'animal toute la graisse qu'il peut donner. L'huile de palme, en Afrique, est encore à l'état rudimentaire. Tout ce qui est huileux manque donc à la consommation et cette consommation s'accroit dans des proportions effrayantes. L'huile est indispensable pour les machines à vapeur, l'éclairage, le combustible même. Les vastes houillères de l'Angleterre s'épuisent ; les forêts disparaissent ; il faudra de l'huile pour remplacer le charbon de terre, ou du moins l'huile employée au lieu du gaz retiré de la houille retarde le moment terrible de l'épuisement.

Les deux négociants de New-York, et les actionnaires de la Compagnie qu'ils avaient fondée, dotaient le monde d'un nouveau produit huileux, sauvaient l'avenir, étaient, par le fait, des bienfaiteurs de l'humanité.

L'Américain ingrat ne leur a pas élevé de statues.

Mais ces gens-là sont devenus quarante ou cinquante fois millionnaires...

En 1857, un citoyen Drake, associé et gérant d'une compagnie du Connecticut, creusa le premier puits, à quelque distance au-dessus de Titusville, à dix-huit milles environ au-dessus de l'embouchure de la crique, et, au mois d'avril 1858, il rencontrait l'huile à soixante et onze pieds ; bientôt on pompait le précieux liquide, à raison d'un rendement de vingt à vingt-cinq barils par jour.

Peu après, un second puits, puis un troisième, un quatrième, un dixième, un centièmes un millième!

— Et c'est nous autres Américains, concluait l'honorable M. Leoskiboy, qui avons donné au monde ce merveilleux produit , nous , le premier , le plus grand, le plus intelligent, le plus sublime peuple du monde ! . . .

VOYAGE Al PAYS DU PÉTROLE. KM

— Hurrah pour Leoskiboyl hurlait le public. Obéissanl au maître que j'avais accepté . J'écoutai

trop peu (!•' temps les discours instructifs du maître d'école; M. Crooksmann avait applaudi, crié hurrah! comme un franc Yankee, mais son émotion l'ayant altéré, il m'entraîna dans un bar-room voisin, où d'ailleurs nous accompagnèrent un grand nombre des enthousiastes auditeurs de l'honorable M. Leoskiboy.

Il me semble inutile de dire que ce bar-room était un bouge; cependant c'était leTortonid'Oil-City, l'endroit où les aivhi-millionnaires déjeunaient souvent, lunchaient quotidiennement et passaient de nombreuses soir

.M. Crooksmann, dès notre entrée, avait eu ce frissonnemenl qu'éprouve le jeune soldat en face d'un guerrier glorieux, du jeune écrivain qui se rencontre avec un Hugo, du rapin d'avenir vis-à-vis d'un Delacroix. Je l'avais remarqué.

Il me dit :

— Regardez ces deux hommes là-bas... à la table du fond... (pii mangent du bœuf grillé en buvant du rhum,.. regardez-les.

.!•■ les regardai.

L'un était un robuste gaillard, haut de près de six pieds et taillé en hercule. Une brute en apparence : cheveux coupés pas sur une tête eu pain de sucre, angle facial obtus, grosses lèvres, yeux sanguinolents, lèvres lippues. Des mains énormes et poilues, des épaules solides et carrées. Une tète de portefaix sur un corps de lutteur (le foire.

L'autre, un petit maigre, pâle, yeux clignotants,

cheveux roux, bouche mince, yeux blancs, face criblée do taches de rousseur, une mine de voyou parisien, un t \ pe de faubourien vicieux...

Lestypesde Tristan l'Ermite e1 d'Olivier le Daim.

dans le roman de Walter Scott, Yvanhoê, me revinrent à la mémoire.

J'ai dit qu'ils avaient l'air de brutes... Combien je me trompais, paraît-il !

— Cher monsieur Henri, me disait M. Crooksmann, ces deux hommes que vous voyez là-bas, au milieu d'une nombreuse compagnie, sont arrivés à Oil-City il y a deux mois à peine, m'a affirmé l'hôtelier. Ils son 1 Prussiens: ils vont quitter le pays, ayant gagné chacun un million de dollars! Ils ont, des leur début, trouvé une mine précieuse, et ils ont vendu, ce soir même, leur puits, cinq cent mille dollars... Pas ambitieux, — dans leur pays on crève de faim! — ils se contentent de cela... Ils font bien, car ils pourraient perdre ce qu'ils ont gagné!... Hein, Français, vous ne nierez plus maintenant que quelquefois les Prussiens ne sont pas des imbéciles !...

M. Crooksmann n'attendit pas ma réponse. Une occasion s'étant offerte, il alla se faire présenter aux nouveaux millionnaires. Je ne l'imitai point : une scène de mœurs pétroliennes attirait toute mon attention.

En Pétrolie — je l'ai dit déjà — affluent les aventuriers de toutes les parties du monde. Or, debout, à côté de la porte d'entrée, deux Apaches jouaient à un jeu singulier.

Les Apaches — on le sait — sont les desceixbnts de la nation indigène du Mexique qui habitait entre le Rio Colorado de la Californie et le Rio Colorado du Texas.

D'une beauté vraiment sculpturale, la tête et le cœur pleins de rêveries d'art et de poésie, l'Apache es1 naturellement grave, mélancolique, taciturne, aussi longtemps que les liqueurs enivrantes ou la passion du jeu n'ont pas agi sur lui. Cette gravité est surtout

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remarquable chez les enfants, qui, à L'âge <!<■ quatre ou cinq ans, montrent, au dire de tous les voyageurs, beaucoup plus d'intelligence et de développement que les enfants des blancs, el aussi chez les jeunes gens que l'on voit presque toujours sombres, ce qui présente quelque chose d'effrayanl lorsqu'ils passent tout à coup du repos absolu à une agitation violente et effrénée. L'énergie de leur caractère, qui ne connaît aucune douceur, dégénère alors en dureté cruelle.

Cependant il est difficile de les juger avec justesse, car ces peuples mexicains, malgré leur semblant d'indépendance, sont en réalité plongés encore actuellement dans un profond avilissement, suite nécessaire d'une longue oppression politique et religieuse, et ils tendent à disparaître tout à fait.

Au commencement de la conquête, les Indiens Apach.es les plus aisés, el ceux, chez lesquels on pouvait suppos ■!• une certaine culture intellectuelle, périssaient en grande partie, victimes de la férocité des Européens.

Le fanatisme espagnol sévit surtout contre les monuments et les statues; les premiers moines espagnols firent brûler les peintures hiéroglyphiques par lesquelles «les connaissances de tout genre se transmetut de général ion en génération. Privé de ses moyens d'instruction, le peuple retomba dans une ignorance d'autant plus profonde que (es missionnaires, peu versés d'abord dans les langues mexicaines, puis peut-être de parti pris, ne substituèrent guère d'idées nouvelles aux idées anciennes.

Les femmes indiennes qui avaienl conservé quelque fortune aimèrent mieux s'allier aux conquérants que de partager le mépris qu'on avait pour leur uni ion : et la plèbe devenue chrétienne, la première ai. la les missionnaires à la destruction «les monuments el de la noblesse féodale, qui, en perdant ses biens el ses

immunités, tomba, par imbécillité, comme la noblesse de tous les pays, dans une obscurité profonde.

Il ne resta donc plus des naturels que la classe la plus commune, les pauvres cultivateurs, les artisans, parmi lesquels on comptait un grand nombre de tisserands, les portefaix dont, à défaut de grands quadrupèdes, on se servait comme de bêtes de somme, ou bien ceux qui, habitant les États septentrionaux du Mexique, n'ont pas voulu embrasser tout à fait la vie civilisée.

On aurait de la peine à retrouver les classifications formées par les anciens auteurs ; aujourd'hui ces indigènes se partagent généralement en deux classes principales : les sédentaires ou mansos, qui sont agriculteurs, et les nomades libres ou bravos, qui ont acquis une certaine célébrité sous le nom d'Apaches ou Comanches.

Longtemps terribles, ils ont ravagé les campagnes et même les villes des États de Durango, Chihuahuaet Nuevo-Léon, et y ont porté l'incendie, le meurtre et le pillage ; mais aujourd'hui, sans se civiliser davantage, ils entrent dans la vie civilisée, et sont les plus terribles de ces aventuriers que l'on voit se jeter partout où il y a des gains rapides à faire: en Californie, à la recherche de l'or dans les placers, en Pétrolie à la recherche des puits de pétrole.

Je dis à la recherche des puits de pétrole ; l'expression n'est pas juste, il faudrait dire à la recherche de spéculations à tenter à propos des puits abandonnés ou à creuser.

Les deux Apaches de notre bar-room d'Oil-City jouaient, ai-je dit, et leur jeu était véritablement singulier.

Armés tous deux d'un long et lourd couteau à lame très-effilée, ils étaient penchés l'un sur l'autre, leurs

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têtes se touchant presque, et chacun présentant en avanl un de ses pieds nus; puis, balançant lentement leurs couteaux entre le pouce et l'index, ils les laissaient tomber à un signal donné, de manière à transpercer le pied qui n'était pas retiré assez vivement. Le joueur à qui appartenait le pied piqué, payait deux dollars à son adroit partner.

Cet agréable passe-temps, qui laissait des traces sanglantes sur le parquet de la salle, intéressait vivement les spectateurs cosmopolites qui, en buvant des grogs très-fortement épicés, jugeaient des coups. Les paris engagés pour l'un ou pour l'autre étaient nombreux, et beaucoup d'honorables gentlemen avaient abandon m'' les cartes ou les dés pour assister, comme public, comme parieurs, ou comme apprentis, à ce jeu charmant.

De] mis le commencement de la partie, les deux jeunes gens s'étaient montrés beaux joueurs ; c'està-dire que l'un et l'autre avaient payé, sans récrimination ni essai de tricherie, à chaque partie perdue, et, sans sourciller, sans broncher, sans se plaindre, s'étaient loyalement déclarés touchés, quand la pointe du couteau de l'adversaire avait peu ou prou pénétré leur chair.

Mais on se lasse de tout, même de jouer à un jeu aussi amusant. Puis l'un des deux Apaches avait la main heureuse, un bonheur insolent. Il gagnait un nombre extravagant de dollars à son camarade.

( >r. nul et iv — c'est un fait ! — n'est d'aussi mauvaise humeur qu'un joueur après lequel s'acharne le guignon. Plus il perd, plus il rage; plus son sanu;-froid l'abandonne, h, conséquemment, plus il devient maladroit et incapable «le se rattraper. Dans ces conjonctures, il est rare que, même un sauvage, ne devienne pas chicaneur.

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Ainsi fut-il de l'Apache perdant. Ils jouaient leur dernière partie : quitte ou double. L'enjeu était considérable. Les deux couteaux tombent en même temps, mais instantanément les deux pieds s'étaient aussi retirés et les deux lames s'étaient fichées en terre, tremblant encore, comme la flèche lancée par Laocoon sur le cheval de bois de Troie, stetit illa tremens, dit Virgile.

< spendant, le sang avait coulé, un filet fumant serpentait à terre; donc il y avait eu blessure... En effet, le perdant avait eu le côté du pied entièrement traversé; mais, par un effort surhumain, il avait arraché sa chair de l'arme qui la clouait au sol, et cela si vivement, si silencieusement, que nul ne s'en était aperçu, hormis son adversaire qui réclamait le gain de la partie, malgré les protestations, les serments mensongers, les dénégations furieuses de Son partner.

La discussion de ces deux jeunes gens avait bientôt dégénéré en dispute, à laquelle s'étaient mêlés les honnêtes et débonnaires pétroleurs qui formaient la galerie. La dispute, au bout de quelques minutes, avait dégénéré en combat, en combat yankee. Les revolvers avaient claqué, les couteaux avaient été tirés, les brocs d'étain pleins de bière, les bouteilles de rhum étaient devenues des armes dangereuses, répondant vigoureusement aux coups de tabouret, de banc ou de bâton. Les bras s'élevaient et s'abaissaient avec une vigueur et une rapidité incroyables. La salle du bar-room était semblable à une grange où de rudes et laborieux campagnards battent le blé sur l'aire.

Les lampes s'étaient éteintes... Le champ de bataille changea et se transporta au milieu de ce canal de boue qui constitue la grande rue d'Oil-City.

Il y eut des blessés, des morts, des noyés.

Le hasard m'avait protégé. Placé près de la porte,

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j'avais pu, dès Les premiers instants de la bataille, m'échapper et, à travers la nuit noire, regagner notre hôtel où j'espérais trouver M. Crooksmaim que je n'avais point aperçu dans la bagarre...

Il n'y était point; miss Eva, malgré la fatigue qui devait L'accabler, n'était point couchée; elle était restée au salon, dous attendant.

Quand j'entrai dans La pièce, je remarquai la rougeur qui couvrit son front, et l'émotion qu'elle éprouva. Sa voix trembla en me souhaitant la bienvenue.... Kilo lisait : je jetai un coup d'œil sur son livre; c'était une Bible. Le piano était ouvert, cl. sur te pupitre, la partition de lues/, précisément à ia page de la célèbre Valse, dont, dans la journée, nous avions parlé, et que j'avais déclaré être mon morceau favori.

Malgré moi, cette rougeur, cette émotion, cette musique sur le piano, cette lecture pieuse, provoquaient en mon esprit de si n; gulièr es et nombreuses réflexions, el je m e tenais au milieu du salon, très-embarrassé, irdanl La jeune fille silencieuse, quand tout à coup un tumulte, qui se produisit au rez-de-chaussée de L'hôtel, me retint sur la pente dangereuse et sentimentale sur Laquelle je glissais...

J'entendis prononcer Le nom de M. Crooksmaim... Miss Eva et moi, nous nous précipitâmes dans L'escalier.

Dans le vestibule, un brancard sur Lequel on avait report ' M. Crooksmann, étendu sans \

Une jeune dame, docteur de la Faculté de médecine de Philadelphie, donnait ses soins au blessé.

Un coup de bouteille, assené par une main vigoureuse, avait ouvert Lecrânede L'Américain; et, jusqu'à présent, l'avait repris connaissance que pour se trouver Immédiatement mal de nouveau, au boni de quelques minutes. On le transporta dans sa chambre; la dame docteur lit Les premiers pansements et déclara que la

blessure, quoique très-profonde, ne présentai aucune probabilité de funeste issue.

Miss Eva et moi, nous nous établîmes comme gardesmalades de M. Crooksmann ; tous deux nous le veillâmes, nous relevant l'un l'autre de nos heures de surveillance ; très-souvent restant ensemble auprès du lit du malade, en proie à une fièvre ardente, conséquence de sa dangereuse blessure.

Ce fut pour moi un moment de halte dans la vie pénible que je commençais à embrasser: je reconnus avec bonheur que je n'avais point à craindre de tomber peu à peu. par l'usage, dans l'habitude des liqueurs fortes. TantqueM. Crooksmann fut alité, j'étais devenu un véritable teatotaller.

D'ailleurs, outre les soins à donner au blessé, j'avais de nombreuses préoccupations, sans parler des objets étranges qui chaque jour frappaient ma vue et m'initiaient aux mœurs intimes des Américains.

En premier lieu, cette jeune doctoress, unissant la gravité, la physionomie pensive, le regard investigateur du médecin, au charme de la femme, à une beauté vraiment remarquable, et aussi à la pruderie protestante et à lacrànerie américaine, piquait extraordinairement ma curiosité. Invinciblement je la mettais sur la même ligne que nos sages-femmes françaises, que nos herboristes ou les bonnes femmes qui, dans les campagnes, ont des secrets pour guérir tous les maux. Je pensais aussi que son titre de docteur et sa profession n'étaient qu'une, excentricité par laquelle elle espérait tourner la tête à quelque Américain, amateur de singularité, et trouver un bon mari.

Je me trompais. Cette jeune dame appartenait à une très-bonne famille de Philadelphie, était mariée déjà depuis un an ou deux avec un jeune négociant, et elle continuait à exercer sa profession avec un zèle et un dé-

vouement, que pouvait expliquer seulement le profond amour qu'elle portait à sou étal et à la science.

Au reste, le nombre des femmes-médecins est déjà assez élevé en Amérique pour que l'on ne trouve plus extraordinaire d'en rencontrer au chevet des malades, surtoul des malades de leur sexe. Et cela est très-explicable, si l'on considère l'éducation donnée en Amérique aux filles et aux garçons.

Sans contredit, l'instruction primaireest, aux États- Unis, plus universellement répandue qu'en tout autre pays du monde: mais il est loin d'en être de même pour L'instruction supérieure. L'éducation, dans les prospectus des boarding-school, embrasse beaucoup de choses ; mais, en réalité, les élèves n'y apprennent guère qu'à lire, à écrire, à tenir les livres, et tout au plus une langue étrangère. Les Américains n'ont pas le temps de laisser étudier leurs enfants jusqu'à un âge suffisant, et ils affirment à tout venant que cela n'est pas nécessaire. A seize ans, quelquefois beaucoup plus tôt, l'éducation finit, et l'occupation de gagner de l'argent commence. L'idée qu'ils ont besoin de plus de science qu'on ne peut en avoir acquis à cet âge est généralement tournée en ridicule comme un préjugé européen et suranné. Ajoulex-y que si les vieillards voulaient que les ('tudes se prolongeassent plus longtemps, les jeunes Rens s'y refuseraient. Quand la grande affaire degagner de l'a ruent commence, tout loisir cesse, et tout»' L'érudition qu'on peut acquérir ensuite se glane au hasard dans les romans, dans les revues et dans les journaux.

Pour les jeunes tilles, le moment de se w^i-v une carrière, de gagner de l'a ruent ne vient pas interrompre des études commencées : elles n'ont qu'à attendre un mari, el celles qu'une vocation pousse \ ers des I ra vaux Intellectuels peuvenl attendre le mariage, en se livrant à leurs goûts. D'un autre coté, les Américains, avec

lu

leurs habitudes de vie voyageuse et les soucis de leurs spéculations commerciales, laissent volontiers plus longtemps en pension leurs filles, incapables de partager leurs travaux, que leurs (ils, dont immédiatement ils peuvent faire des employés dévoués.

La docloress m'avait montré le prospectus de la pension de demoiselles de New- York où elle avait fait ses classes. Le vaste plan d'éducation proposé pour les jeunes personnes, et que poursuivaient un grand nombre d'élèves, devait certainement produire des femmes bien supérieures à leurs futurs époux. J'en fais un extrait :

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