‹ Voyage autour de la Mer morte (volume 2)Chapitre 211 sur 211 · PER · texte numérisé non relu

PER

ANTONINIANVM SVAM.

Sauf le mot PER de la septième ligne, toute celle-ci a été martelée postérieurement, sans doute pour que le nom de la légion qui avait fait le travail, et qui se sera rendue coupable de quelque rébellion, fût voué à l'oubli. La huitième ligne porte Antoninianum suam, au lieu d'Antoninianam suam. Je crois fermement que la faute existe en réalité dans l'inscription, puisque ma copie prise sur place offre cette faute. Cependant, je n'oserais pas l'affirmer. Au-dessous du cartouche est ciselé une espèce de petit cippe en forme d'autel, surmonté d'un disque.

En deçà, à quelques mètres, c'est-à-dire plus près de l'embouchure de la rivière, est une inscription turke illisible, grâce au peu de saillie des lettres qui sont en relief, et à la masse des lichens qui se sont logés dans tous les creux.

650 VOYAGE KN SYRIE

J'arrive enfui aux monuments les plus importants. Au-dessus du khan, et à quelques mètres à droite, c'est-à-dire en remontant vers le sommet du Ras, se trouve un grand cadre rectangulaire ciselé dans le roc, et orné d'une corniche et de moulures latérales. La corniche se compose d'un cavet placé au-dessus d'un tore, qui surmonte un listel et une plate-bande qui a, à elle seule, la largeur du tore et du listel réunis. Aux deux angles supérieurs de la surface renfermée dans le cadre, sont percés deux trous qui ont indubitablement servi à recevoir des gonds ou des crampons, destinés à fixer une plaque métallique, ou peut-être même de marbre, dans le cadre pour lequel elle avait été préparée. Cette plaque contenait quelque texte assyrien, cela me paraît indubitable.

A cinq mètres à droite de cet encadrement, se trouve, sur une surface taillée en forme de stèle dans le roc, haute d'un peu plus de deux mètres, et large d'un mètre cinquante centimètres, une figure de roi assyrien coiffée du bonnet persan, et la main droite élevée. Cette figure est complètement fruste, et on n'en peut plus reconnaître que la masse. A deux mètres plus loin est une autre stèle qui contenait aussi une figure assyrienne, dont la tète seule est encore reconnaissable; cette stèle a environ quatre mètres quatre-vingts centimètres de hauteur, et un mètre soixante centimètres de largeur.

A vingt mètres plus loin, et à dix mètres environ au-dessus du chemin, se trouve une stèle assyrienne en meilleur état que les précédentes. Elle est encadrée dans une plate-bande assez large, et qui forme archivolte au-dessus de la stèle.

A trente mètres plus loin et à dix mètres plus haut encore que la précédente, est une nouvelle stèle assyrienne, de plus de deux mètres de hauteur et d'un mètre dix centimètres de largeur, entourée aussi d'une plate-bande. Adroite, et à vingtcinq centimètres seulement de la stèle qui vient d'être desi-

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 661 gnée, se trouve un encadrement plus haut que la stèle, et qui a été accolé à celle-ci à dessein et pour recevoir un texte assyrien; ce cadre, formé d'une simple plate-bande, est surmonté d'une corniche, composéede la plate-bande supérieure du cadre, surmontée d'un tore, au-dessus duquel s'élève un cavet assez haut, que couronne une plate-bande en saillie sur le roc. Cette corniche est identique avec celle du monument monolithe de Siloam, et avec celle de l'un des édifices de Ninive découvert par M. Botta à Rhorsabad. La surface encadrée a précisément la même hauteur que la stèle, et aux quatre angles se montrent des encastrements, dans lesquels ont été scellés des crampons ou gonds de fer. La nature du métal est indiquée clairement par la couleur que la roche a contractée dans ces encastrements. Quant à la surface elle-même, elle est parfaitement nue, et n'a jamais re ;u le moindre ornement, ni le plus léger trait de bas-relief.

A quinze mètres à droite des deux sculptures que je viens de décrire, et à un mètre plus haut, se voit une nouvelle stèle assyrienne, encadrée dans une plate-bande de dix centimètres de largeur, et entourée d'une autre plate-bande extérieure, irrégulière, et de vingt-cinq centimètres de largeur. Le cadre de la stèle est creusé de dix centimètres, et sur le fond est tracée une grande figure de roi assyrien ; la stèle a deux mètres trente centimètres de hauteur, et un mètre vingt-cinq centimètres de largeur à la base; elle se rétrécit un peu au sommet.

Enfin, à trente mètres plus loin, et à quinze mètres environ au-dessus, se voit un très-beau cadre d'un mètre quatre-vingtdix centimètres de hauteur, sur un mètre vingt-cinq centimètres de largeur. Il est comme les autres, entouré d'une platebande surmontée d'une corniche plus compliquée. Le cadre supporte un élroit listel surmonté d'un plan incliné de petite

dimension, sur lequel s'appuie la corniche ordinaire formée d'un tore, d'un cavet et d'une plate-bande. Cette fois encore le cadre montre des traces non équivoques de la présence des crampons de fer qui furent jadis encastrés aux quatre angles, pour fixer une plaque quelconque. Immédiatement à droite du cadre est une stèle de plus petite dimension que le cadre, et placée un peu au-dessus de lui. Celle-ci contient une figure assyrienne royale, mieux conservée que toutes les autres, bien qu'elle soit déjà très-fortement détériorée. Le monarque tient une masse d'armes de la main gauche, et a la inain droite élevée, en signe de commandement. Au-dessus de la main droite se voient encore distinctement deux rangs de symboles. Ce sont, dans la rangée supérieure, une étoile, un disque rond, et le mihir ou disque ailé. Dans la rangée inférieure est un sceptre, puis deux baguettes parallèles, puis un globe, duquel partent, en s'écartant vers le bas, trois rayons ou cordons de trois globules; ce dernier signe est identique avec l'hiéroglyphe déterminatif de la lumière.

La téte est assez bien conservée encore, et la chevelure ainsi que la barbe sont tressées avec soin, comme dans tous les basreliefs assyriens que nous possédons. Cette belle stèle, dont on possède en Europe des moulages exécutés par les soins de M. Bonomi , était couverte de caractères cunéiformes aujourd'hui méconnaissables, à l'exception de quelques signes isolés, en très-petit nombre, et qui n'en sont pas moins suffisants pour caractériser immédiatement un texte ninivite.

Après avoir bien étudié, et fort longuement, ces débris vénérables, je me demandai où étaient les bas-reliefs égyptiens, gravés par l'ordre de Sésostris, et dont on a quelquefois fait grand bruit , en poussant la plaisanterie jusqu'au point d'en donner des figures. Je déclare très-nettement et très-hautement que ces bas-reliefs égyptiens, ainsi que les textes hiéro-

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 653 glyphiques que l'on y a accolés, sont de pure invention , et d'invention d'autant plus maladroite, que ceux-là même qui les ont publiés , ont eu la malencontreuse idée de les placer dans les encadrements qui accompagnent les stèles assyriennes, en oubliant de faire disparaître les traces de crampons, traces que l'on a religieusement dessinées, sans se douter qu'en le faisant on tuait net les bas-reliefs qui eussent été destinés à rester perpétuellement cachés derrière une plaque de métal , ou tout au moins de marbre , fixée sur eux avec quatre bons et solides crampons. Au reste , la surface de ces encadrements est très-nette et n'a jamais rien porté , non plus que les corniches sur lesquelles on a imaginé de placer des disques ailés, suivant la mode égyptienne. La présence de ces sculptures égyptiennes, au Nahr-el-Kelb, doit donc être mise au rang des faits controuvés sur lesquels malheureusement des savants de très-bonne foi ont exercé leur sagacité , sans se douter qu'ils s'occupaient de la dent d'or.

J'ai du reste la satisfaction de n'être pas seul de mon avis. Tous les Français instruits qui résident à Beyrout, savent parfaitement qu'il n'y a pas de bas-reliefs égyptiens au Nahr-el- Kelb, et mon jeune et savant ami M. J. Oppert, à son passage à Beyrout, lorsqu'il se rendait en Mésopotamie avec M. Fresnel, m'a écrit, après avoir visité le Nahr-el-Kelb, une lettre dans laquelle il relève sévèrement la petite imposture archéologique dont il avait été, sur mon invitation, constater la réalité.

Après une journée délicieuse passée au bord du Lycus, journée dont la botanique, l'entomologie et la conchyliologie, ont largement fait leur profit, nous sommes rentrés à la nuit à Beyrout, et en rentrant nous avons encore une fois joui de l'un de ces magnifiques couchers du soleil, qui n'ont pas leur pareil dans le monde entier, grâce à la splendeur des lignes du paysage.

6Ri VOYAGE EN SYRIE

Le temps se passait rapidement et les jours s'écoulaient, au milieu de la délicieuse nonchalance de la vie d'Orient, et des prévenances dont nous étions l'objet de la part de toute la colonie française. Le 5 avril arriva bientôt, et au réveil nous sûmes que le bateau à vapeur le Caire était en rade, depuis le point du jour, et qu'il repartirait le soir même, aussitôt qu'il aurait pris ses dépêches. Depuis longtemps déjà tous nos préparatifs étaient faits. Toutes nos caisses furent transportées à bord, et après avoir pris congé de nos amis, nous quittâmes, vers quatre heures, cette douce terre de Syrie sur laquelle nous avions passé tant d'heureux jours.

\ bord du Caire , nous fûmes accueillis comme des amis par tout l'état-major, et entre autres par le commandant du bâtiment, M. de Grollier, qui fit si bien que notre traversée ne nous parut qu'un jour de fête de plus à ajouter à tous ceux que nous venions de passer à Beyrout. Le surlendemain , au point du jour, nous étions mouillés dans le port d'Alexandrie, d'où nous repartions le soir même avant le coucher du soleil; puis nous allAmes toucher à Malte, où nous restâmes aussi une journée entière. Nous longeâmes la côte de l'île de Maritimo, puis la pointe de la Sicile; nous franchîmes le pittoresque canal de Bonifaccio, longeant à la fois la Sardaigne et la Corse, et le 10 avril au matin, nous jetions l'ancre devant Marseille, dans le port de Frioul, où nous dûmes rester en quarantaine, pendant deux jours. Moins de onze jours nous avaient suffi pour arriver de Beyrout à Marseille. La Providence avait décidé qu'elle nous favoriserait jusqu'au bout de notre voyage.

Maintenant que deux années se sont écoulées depuis mon retour en France, je songe sans cesse avec délices au beau voyage qu'il m'a été donné d'accomplir en Terre Sainte; souvent je regrette les douces émotions que j'y ai ressenties et

ET AUTOUR DE LA MER [MORTE. 655 qui sont gravées dans mon cœur, en traits qui ne s'effaceront jamais. Plus souvent encore, je me prends à espérer que je n'ai pas dit un éternel adieu à Jérusalem la sainte et à la terre chérie des patriarches.

46 avril 1853.

paris. — mprmhii df. j. cure et c«. kur saiot-besoIt. 7.

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