‹ Voyage autour de ma chambre (volume 3)Chapitre 1 sur 68 · Voyage autour de ma chambre · texte numérisé non relu

Voyage autour de ma chambre

avait vingt - six ou vingt - sept ans, et était officier an régiment de marine en garnison à Alexandrie, lors«ju il it le Voyage autour de ma Chambre; quelques allusions j>ourtant se rapportent à une date postérieure; il le garda quelques années dans son tiroir et y ajoutait un chapitre de temps en temps. Dans une visite qu'il fit à son frère Joseph, à Lausanne, vers 93 ou 94, il lui porta le manuscrit : *Mon frère, dit -il, était mon parrain et mon protecteur; il me loua de la nouvelle occupation que je m'étais donnée et garda le brouillon, qu'il mit en ordre après mon départ. J'en reçus bientôt un exemplaire imprimé, et j'eus la surprise qu'éprouverait un père en revoyant adulte un enfant laissé en nourrice. J'en fus très satisfait, et je commençai aussitôt ion nocturne; mais mon frère, à qui je fis part de mon dessein, m'en détourna : il m'écrivit que je détruirais tout le prix que pouvait avoir cette bluette, en la continuant ; il me parla d'un proverbe espagnol, qui dit que toutes les secondes parties sont mauvaises, et me conseilla de chercher quelque autre sujet; je n'y j)ensai plus.' En relisant cet agréable Voyage, on apprend à en connaître l'auteur mieux que s'il se confessait à nous directement : c'est une manière de confession d'ailleurs, sous air de demi -raillerie. Une douce humeur y domine, moins marquée que dans Sterne, que plusieurs chapitres rapellcnt toutefois ; mais j'y verrais plutôt en général la grâce souriante et sensible de Charles Lamb.

" La douce malice du Voyage se répand et se suit dans toutes les distractions de Vautre, comme il appelle la bête par opposition à Vdme ; l'observation du moraliste, sous air d'étonnement et de découverte, s'y produit en une foule de traits que la naïveté du tour ne fait qu'aiguiser.

viii VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE

"Dans ce charmant chapitre (xxxv) je relèverai une 'les s si rares du gracieux opuscule: redoublaut sa dernière pensée, l'auteur ajoute que, si Ton vous voit au bal ce soir - là avec plaisir, c'est parce que vous faites partie du bal m et que vous êtes par conséquent une fraction de la non conquête : vous êtes une décimale d'amant. Cette décimale, on en conviendra, est maniérée ; il y a très peu de ces fautes de goût chez M. Xavier de Maistre." 1 — Sainte-Beuve.

1 " Les légères fautes d'incorrection sont presque aussi rares chez M Maistre que celles du goût. J'en note, pour acquit de conscience, quelques petites, sans être très sûr moi-même de ne pas me tromper, par exemple, quand il nettoie machinalement le portrait, et que son durant ce temps, s'envole au soleil, tout d'un coup elle en est rappelée par la vue de ces cheveux blonds : ' Mon âme, depuis le soleil où elle s'était transportée, sentit un léger frémissement de plaisir ' ; . . en imposer pour imposer ; sortir de sa poche un paquet de papier. . . Mais c'est

L— Fx Livre de Découvertes

Qu'il est glorieux d'ouvrir une nouvelle carrière et de paraître tout à coup dans le monde savant, un livre de découvertes à la main, comme une comète inattendue étincelle dans l'espace ! — Non je ne tiendrai plus mon livre in petto : le voilà, messieurs, lisez. J'ai entrepris 5 et exécuté un voyage de quarante-deux jours autour de ma chambre. Les observations intéressantes que j'ai faites, et le plaisir continuel que j'ai éprouvé le long du chemin, me faisaient désirer de le rendre public ; la certitude d'être utile m'y a décidé. Mon cœur éprouve 10 une satisfaction inexprimable lorsque je pense au nombre infini de malheureux auxquels j'offre une ressource assurée contre l'ennui et un adoucissement aux maux qu'ils endurent. Le plaisir qu'on trouve à voyager dans sa chambre est à l'abri de la jalousie inquiète des 15 hommes ; il est indépendant de la fortune.

Est-il, en effet, d'être assez malheureux, assez abandonné pour n'avoir pas un réduit où il puisse se retirer et se cacher à tout le monde ? voilà tous les apprêts du voyage. *>

Je suis sûr que tout homme sensé adoptera mon système : de quelque caractère qu'il puisse être, et quel que soit son tempérament, qu'il soit avare ou prodigue, riche ou pauvre, jeune ou vieux, né sous la

s zone torride ou près du pôle, il peut voyager comme moi ; enfin, dans l'immense famille des hommes qui fourmillent sur la surface de la terre, il n'en est pas un seul, non, pas un seul (j'entends de ceux qui habitent des chambres) qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser

10 son approbation à la nouvelle manière de voyager que j'introduis dans la monde.

IL — Éloge du Voyage

Je pourrais commencer l'éloge de mon voyage par dire qu'il ne m'a rien coûté ; cet article mérite attention. Le voilà d'abord prôné, fêté par les gens d'une fortune

15 médiocre ; il est une autre classe d'hommes auprès de laquelle il est encore plus sûr d'un heureux succès, par cette même raison qu'il ne coûte rien. — Auprès de qui donc ? Eh quoi ! vous le demandez ? C'est auprès des gens riches. D'ailleurs, de quelle ressource cette

ao nouvelle manière de voyager n'est-elle pas pour les malades ! Ils n'auront point à craindre l'intempérie de l'air et des saisons; — pour les poltrons, ils seront à l'abri des voleurs, ils ne rencontreront ni précipices ni fondrières. Des milliers de personnes qui, avant moi,

aS n'avaient point osé, d'autres qui n'avaient pu, d'autres enfin qui n'avaient pas songé à voyager, vont s'y résoudre à mon exemple. L'être le plus indolent hésiterait-il de

VOYAGE AUTOUR DE MA I II Wll.RE I

se mettre en route avec moi pour se procurer un p] qui ne lui coûtera ni peine ni argent? — Courage donc, partons; — suivez- moi, vous tous qu'une mortification de l'amour, une négligence de l'amitié, retiennent dans votre appartement, loin de la petitesse et de la perfidie 3 des hommes. — Que tous les malheureux, les malades et les ennuyés de l'univers, me suivent; — que tous les paresseux se lèvent en masse : et vous qui roulez dans votre esprit des projets sinistres de réforme ou de retraite pour quelque infidélité : vous qui, dans un ÏO boudoir, renoncez au monde pour la vie; aimables anachorètes d'une soirée, venez aussi, quittez, croyezmoi, ces noires idées ; vous perdez un instant pour le plaisir, sans en gagner un pour la sagesse; daignez m'accompagner dans mon voyage ; nous marcherons à 15 petites journées, en riant le long du chemin des voyageurs qui ont vu Rome et Paris ; — aucun obstacle ne pourra nous arrêter, et, nous livrant gaiement à notre imagination, nous la suivrons partout où il lui plaira de nous conduire. *>

ITT. — Les Lois et l'Usage

Il y a tant de personnes curieuses dans le monde ! — Je suis persuadé qu'on voudrait savoir pourquoi mon voyage autour de ma chambre a duré quarante -deux jours, au lieu de quarante-trois, ou de tout autre espace de temps : mais comment l'apprendrais-je au lecteur, as puisque je l'ignore moi-même? Tout ce que je puis assurer, c'est que, si l'ouvrage est trop long à son gré, il n'a pas dépendu de moi de le rendre plus court;

toute vanité Se voyageur à part, je me serais contenté d'un chapitre. J'étais, il est vrai, dans ma chambre avec tout le plaisir et l'agrément possible ; mais, hélas ! je n'étais pas le maître d'en sortir à ma volonté: je

s crois même que, sans l'entremise de certaines personnes puissantes qui s'intéressaient à moi, et pour lesquelles ma reconnaissance n'est pas éteinte, j'aurais eu tout le temps de mettre un in-folio au jour, tant les protecteurs qui me faisaient voyager dans ma chambre étaient

10 disposés en ma faveur.

Et cependant, lecteur raisonnable, voyez combien ces hommes avaient tort ; et saisissez bien, si vous le pouvez, la logique que je vais vous exposer. Est-il rien de plus naturel et de plus juste que de se couper

15 la gorge avec quelqu'un qui vous marche sur le pied par inadvertance, ou bien qui laisse échapper quelque terme piquant dans un moment de dépit, dont votre imprudence est la cause ?

On va dans un pré, et là, comme Nicole faisait avec

20 le Bourgeois gentilhomme, on essaye de tirer quarte,

lorsqu'il pare tierce ; et, pour que la vengeance soit

sûre et complète, on lui présente la poitrine découverte,

et on court risque de se faire tuer pour se venger de lui

On voit que rien n'est plus conséquent, et toutefois

a5 on trouve des gens qui désapprouvent cette louable coutume ! Mais ce qui est aussi conséquent que tout le reste, c'est que ces mêmes personnes qui la désapprouvent, et qui veulent qu'on la regarde comme une faute grave, traiteraient encore plus mal ceux qui

30 refuseraient de la commettre. Plus d'un malheureux,

01 Dl ma QfTAMyl

pour se conformer à leur avis, i perdu sa réfutation et inploi; en sorte que lorsqu'on I le malheur d'avoir oe qu'on appelle une affaire, on ne ferait pas mal de au sort pour savoir si on doit la finir suivant les lois ou suivant l'usage ; et comme les lois et l'usage 5 sont contradictoires, les juges pourraient aussi jouer leur sentence aux dés; — et probablement aussi c'est à une décision de ce genre qu'il faut recourir pour quer pourquoi et comment mon voyage a dur» deux jours juste. ic

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