‹ Voyage Autour de Ma Chambre (volume 4)Chapitre 7 sur 80 · ALBERT £T CHARLOTTE · texte numérisé non relu

ALBERT £T CHARLOTTE

Les murs de ma chambre sont garnis d'estampes et de tableaux qui l'embellissent singulièrement. 25 Je voudrais de tout mon cœur les faire examiner

au lectenr, les uns après les autres, paur l'amuser et le distraire le long du chemin que nous devons encore parcourir pour arriver à mon bureau; mais il est aussi impossible d'expliquer clairement un

5 tableau que de faire un portrait ressemblant d'après une description.

Quelle émotion n'éprouverait-il pas, par exemple, en contemplant la première estampe qui se présente aux regards ! — Il y verrait la malheureuse Charlotte^

fo essuyant lentement, et d'une main tremblante, les pistolets d'Albert. — De noirs pressentiments et toutes les angoisses de l'amour, sans espoir et sans consolation, sont empreints sur sa physionomie, tandis que le froid Albert, entouré de sacs de procès et de vieux

15 papiers de toute espèce, se retourne froidement pour souhaiter un bon voyage à son ami. Combien de fois n'ai-je pas été tenté de briser la glace qui couvre cette estampe pour arracher cet Albert de sa table, pour le mettre en pièces, le fouler aux pieds ! Mais

30 il restera toujours trop d'Alberts en ce monde. Quel est l'homme sensible qui n'a pas le sien avec lequel il est obligé de vivre, et contre lequel les épanchements de l'âme, les douces émotions du cœur et les élans de l'imagination vont se briser comme les flots sur les

as roches ? — Heureux celui qui trouve un ami dont le cœur et l'esprit lui conviennent ; un ami qui s'unisse

* Ce passage et quelques autres font allusion au roman de Werther, par Goethe. Albert était l'ami de Werther et le mari de Charlotte.

à loi par une conformité de goûts, de sentiments et de connaissances ; un ami qui ne soit pas tourmenté par l'ambition ou l'intérêt ;— qui préfère l'ombre d'un arbre à la pompe d'une cour ! — Heureux celui qui possède un ami I ^

Un Ami.

J'en avais un ; la mort me l'a ôté, elle l'a saisi au commencement de sa carrière, au moment où son amitié était devenue un besoin pressant pour mon ic cœur. — Nous nous soutenions mutellement dans les travaux pénibles de la guerre ; nous n'avions qu'une pipe à nous deux; nous buvions dans la même coupe j nous couchions sous la même toile, et dans les circonstances malheureuses o\x nous sommes, 15 l'endroit oii nous vivions ensemble était pour nous une nouvelle patrie. Je l'ai vu en butte à tous les périls de la guerre, et d*une guerre désastreuse. La mort semblait nous épargner l'un pour l'autre ; elle épuisa mille fois ses traits autour de lui sans 20 l'atteindre, mais c'était pour me rendre sa perte plus sensible. Le tumulte des armes, l'enthousiasme qui s'empare de l'âme à l'aspect du danger, auraient peut-être empêché ses cris d'aller jusqu'à mon cœur. — Sa mort eût été utile à son pays et funeste aux 25 ennemis. — ^Je l'aurais moins regretté : — mais le

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perdre an milieu des délkea d'un quartâeE dfhiver ! le voir expirer dans mes bias au moment oh il paraissait regorger de santé ; au moment oii notce liaison se resserrait encore dans le repos et la tranquillité !— 5 Ah 1 je ne m'en consolerai jamais.

Cependant sa mémoire ne vit plus que dans mon cœur; elle n'existe plus parmi ceux qui l'environnaienty et qui Tout remplacé; cette idée me rend plus pénible le sentiment de sa perte.

10 La nature, indifférente de même au sort des individusy remet sa robe brillante du piinteœpsy et se pare de toute sa beauté autour du cimetière oii il repose. Les arbres se couvrent de feuilles et entrelacent leurs branches ; les oiseaux chantent sous

15 le feuillage ; les mouches bourdonnent parmi les fleurs ; tout respire la joie et la. vie dans le s^our de la mort ; — et le soir, tandis que la lune brille dans le ciel et que je médite près de ce triste lieu, j'entends le grillon poursuivre gaiement son chant infatigable,

20 caché dans l'herbe qui couvre la tombe silencieuse de mon ami. La destruction insenâble des êtres et tous les malheurs de l'humanité sont comptés pour rien dans le grand tout — ^La mort d'un homme sensible qui expire au milieu de ses amis désolés, et

25 celle d'un papâlon que l'air froid du matin fait périr dans le calice d'une fleur, sont deux époques semblables dans le cours de la nature. L'homme n'est rien qu'un fantôme, une ombre, une vapeur qui se dissipe dans les airs.

VOYAGE AUTOtm ms. SCA CHAWBSLE. $$

Mais Taube matinale commence à bla&chir le cîd ; les noires idées qui m'agitaient s'évanouissent avec la nuit, et Fespérance renaît dans mon cœur.'^^Non^ celui qui inonde ainsi l'Oient de lumière ne l'a point fait briller à mes regards pour me plonger lûentôt 5 dans la nuit du néant. Celui qui étendit cet horizon incommensurable, celui qui âeva ces masses énormes dont le soleil dore les sommets glacés, est aussi celui qui a ordonné à mon* cœur de battre* et à mon espidt de penser. lo

Non, mon ami n'est point entré dans le néant; quelle que soit la barrière qui nous sépare, je le re verrai. — Ce n'est point sur un syllogisme que je fonde mon espérance. — Le vol d'un insecte qui traverse les airs suffit pour me persuader ; et souvent 15 l'aspect de la campagne, le parfum des airs, et je ne sais quel charme répandu autour de moi, élèvent tellement mes pensées, qu'une preuve invincible de l'immortalité entre avec violence dans mon âme et l'occupe tout entière. 20

Jenny.

Depuis longtemps le chapitre que je viens d'écrire se présentait à ma plume, et je l'avais toujours rejeté. Je m'étais promis de ne laisser voir dans ce livre que 25 la face riante de mon âme ; mais ce projet m'a

échappé comme tant d'autres ; j'espère que le lecteur sensible me pardonnera de lui avoir demandé quelques larmes; et si quelqu'un trouve qu'à la vérité j'aurais pu retrancher ce triste chapitre, il peut 5 le déchirer dans son exemplaire, ou même jeter le livre au feu.

Il me suffit que tu le trouves selon ton cœur, ma chère Jenny, toi, la meilleure et la plus aimée des femmes;-— toi, la meilleure et la plus aimée des xo sœurs; c*est à toi que je dédie mon ouvrage : s'il a ton approbation, il aura celle de tous les cœurs sensibles et délicats ; et si tu pardonnes aux folies qui m'échappent quelquefois malgré moi, je brave tous les censeurs de l'univers.

iS XXIII.

Le Musée.

Je ne dirai qu*un mot de l'estampe suivante.

C'est la famille du malheuceux Ugolin, expirant de

faim autour de lui : un de ses fils est étendu sans

20 mouvement à ses pieds ; les autres lui tendent leurs

bras affaiblis et lui demandent du pain, tandis que le

malheureux père, appuyé contre une colonne de la

prison, Tœil fixe et hagard, le visage immobile— dans

rhorrible tranquillité que donne le dernier période

2$ du désespoir, meurt à la fois de sa propre mort et de

celle de tous ses enfants, et souffre tout ce que la nature humaine peut souffrir.

Brave chevalier d'Assas, te voilà expirant sous cent baïonnettes, par un effort de courage, par un héroïsme qu'on ne connaît plus de nos jours. 5

Arrêtons-nous un instant devant cet autre tableau : c'est une jeune bergère qui garde toute seule son troupeau sur le sommet des Alpes : elle est assise sur un vieux tronc de sapin renversé et blanchi par les hivers ; ses pieds sont recouverts par les larges 10 feuilles d'une touffe de cacalia,* dont la fleur lilas s'élève au-dessus de sa tête. La lavande, le thym, l'anémone, la centaurée, des fleurs de toute espèce qu'on cultive avec peine dans nos serres et nos jardins, et qui naissent sur les Alpes dans toute leur 15 beauté primitive, forment le tapis brillant sur lequel errent ses brebis.

Aimable bergère, dis-moi où se trouve l'heureux coin de terre que tu habites! De quelle bergerie éloignée es-tu partie ce matin au lever de l'aurore ! — 20 Ne pourrais-je y aller vivre avec toi?

Mais, hélas! la douce tranquillité dont tu jouis ne tardera pas à s'évanouir : le démon de la guerre, non content de désoler les cités, va bientôt porter le trouble et l'épouvante jusque dans ta retraite solitaire. 25 Déjà les soldats s'avancent ; je les vois gravir de montagnes en montagnes et s*approcher des nues. —

* Ou Émilia, plante originaire des Moluques, remarquable par sa jolie fleur.

Le bruit du canon se fait entendre daos le séjour élevé du tonnerre.

Fuis, bergère, presse ton troupeau ; cache-toi dans les antres les plus reculés et les plus sauvages j il 5 n'est plus de repos sur cette triste terre !

De la Peinture et de la Musique,

Je ne sais comment cela m'arrîve, depuis quelque temps mes chapitres finissent toujours sur un ton

10 sinistre; en vain je fixe, en les commençant, mes regards sur quelque objet agréable; — en vain je m'embarque par le calme, j'essuie bientôt une bourrasque qui me fait dériver.— Pour mettre fin à cette agitation, qui ne me laisse pas le maître de mes

15 idées, et pour apaiser les battements de mon cœur

que tant d'images attendrissantes ont trop agité, je

ne vois d'autre remède qu'une dissertation. — ^Oui, je

veux mettre ce morceau de glace sur mon cœur.

£t cette dissertation sera sur la peinture ; car de

20 disserter sur tout autre objet il n'y a point moyen. Je ne puis descendre tout à fait du point oh j'étais monté tout à l'heure: d'ailleurs, c'est le Dada de mon oncle Tobie*.

* Allusion à un personnage d'un roman anglais intitulé : Tristam Shandy^ par Sterne.

VOYAGE AUTOUR ©fc 1*A C^AMBRÏ!.

Je voudrais aire, en passant, qiiel<|iies snots snr la question de la prééminence «entre Fart charmant de la peinture et celui de la mu'siqae : t)tii, je veux, mettre quelque chose dans la balance, ae fût«ce qu'an grain de sable, un atome. 5

On dit en faveur du peintre qu^il laisse quelque chose après lui ; ses tableaux lui survivent et éternisent sa mémoire.

On répond que les compositeurs en musique laissent aussi des opéras et des concerts t^^^nais la lo musique est sujette à la mode, et la peintinre ne Fest pas. — Les morceaux de musique qui attendrissaient nos aïeux sont ridicules pour les amateurs de nos jours, et on les place dans les opéras bou&ns pour faire rire les neveux de ceux qu'ils faisaient pleurer 15 autrefois.

Les tableaux de Raphaël enchajiteront notre postérité comme ils ont ravi nos ancêtres.

Tôilà mon grain de sable.

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