XXIX. S
Le Malheur.
Avant d'aller plus loin, je veux détruire un doute qui pourrait s'être introduit dans l'esprit de mes lecteurs.
Je ne voudrais pas, pour tout au monde, qu'on me lo soupçonnât d'avoir entrepris ce voyage uniquement pour ne savoir que faiie, et forcé, en quelque sorte, par les circonstances ; j'assure ici, et je jure par tout ce qui m'est cher, que j'avais le dessein de l'entreprendre longtemps avant Tévénement qui m'a fait 15 perdre ma liberté pendant quarante-deux jours. Cette retraite forcée ne fut qu'une occasion de me mettre en route plus tôt.
Je sais que la protestation gratuite que je fais ici paraîtra suspecte à certaines personnes: — mais je 20 sais aussi que les gens soupçonneux ne liront pas ce livre;— -ils ont assez d'occupations chez eux et chez leurs amis ; ils ont bien d'autres affaires,— et les bonnes gens me croiront.
Je conviens cependant ' que j'aurais préféré m'oc-25
diS VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE.
cuper de ce voyage dans un autre temps, et que j'aurais choisi, pour Texécuter, le carême plutôt que le carnaval; toutefois, des réflexions philosophiques, qui me sont venues du ciel, m'ont beaucoup aidé à
S supporter la privation des plaisirs que Turin présente en foule dans ces moments de bruit et d*agitation.— Il est très-sûr, me disais-je, que les murs de ma chambre ne sont pas aussi magnifiquement décorés que ceux d'une salle de bal j le silence de ma cabine
/«o ne vaut pas l'agréable bruit de la musique et de la danse. Mais parmi les brillants personnages qu'on rencontre dans ces fêtes, il en est certainement de plus ennuyés que moi.
Et pourquoi m'attacherais- je à considérer ceux
15 qui sont dans une situation plus agréable, tandis que le monde fourmille de gens plus malheureux que je «e le suis dans la mienne ?-^Au lieu de me transporter par l'imagination dans ce superbe casin,* oïl tant de beautés sont éclipsées par la jeune Eugénie,
20 pour me trouver heureux je n'ai qu'à m'arrêter un instant le long des rues qui m'y conduisent. — Un tas d'infortunés, couchés à demi nus sous les portiques àe ces appartements somptueux, sembleat près d'expirer de froid et de misère. — Quel spectacle ! Je
'25 voudrais que cette page de mon livre fût connue de tout l'univers; je voudrais qu'on sût que dans cette ville, où tout respire l'opulence, pendant les nuits les
• Lieu de réunion de la haute société de Turin, à Tépoque jûii cet opuscule a ^lé écrit.
plus -froides de l'hiver, une foule de malheureux dorment à découvert, la tête appuyée contre une borne ou sur le seuil d'un palais.
Ici, c'est un groupe d'enfants, serrés les uns contre les autres pour ne pas mourir de froid. Là, c'est une 5 femme tremblante et sans voix pour se plaindre. — Les passants vont et viennent sans être émus d'un spectacle auquel ils sont accoutumés. — Le bruit des carrosses, la voix de l'intempérance, les sons ravissants de la musique, se mêlent quelquefois aux 10 cris de ces malheureux et forment une horrible dissonance.
La Charité.
Celui qui se presserait de juger une ville d'après le 15 chapitre précédent se tromperait fort. J'ai parlé des pauvres qu'on y trouve, de leurs cris pitoyables, et de l'indifférence de certaines personnes à leur égard; mais je n'ai rien dit de la foule d'hommes charitables qui dorment pendant que les autres s'amusent, qui se 20 lèvent à la pointe du jour et vont secourir l'infortune sans témoins et sans ostentation. — Non, je ne passerai point cela sous silence : — je veux l'écrire sur le revers de la page que tout l'univers doit lire.
Après avoir partagé ainsi leur fortune avec leurs 25
frères ; après avoir vérsë le baume dans ces coeurs froissés par la douleur, ils vont dans les églises, tandis que le vice fatigué dort sur Fédredon, offrir à Dieu leurs prières et le remercier de ses bienfaits : la 5 lumière de la lampe solitaire combat encore dans le temple celle du jour naissant, et déjà ils sont prosternés au pied des autels ; — et FÊternel, irrité de la dureté et de l'avarice des hommes, retient sa foudre prête à frapper.
Inventaire.
lo J'ai voulu dire quelque chose de ces malheureux dans mon voyage, parce que l'idée de leur misère est souvent venue me distraire en chemin. Quelquefois,
15 frappé de la différence de leur situation et de la mienne, j'arrêtais tout à coup ma berline, et ma chambre me paraissait prodigieusement embellie. Quel luxe inutile 1 Six chaises ! deux tables 1 un bureau 1 un miroir 1 Quelle ostentation ! Mon lit
20 surtout, mon lit couleur de rose et blanc, et mes deux matelas, me semblaient défier la magnificence et la mollesse des monarques de l'Asie. — Ces réflexions me rendaient indifférents les plaisirs qu'on m'avait défendus. Et de réflexions en réflexions,
25 mon accès de philosophie devenait tel que j'aurais
VU un bal lians la chambre voisine, que j'aurais entendu le son des violons et des clarinettes sans remuer de ma place ; — ^j'aurais entendu de mes deux oreilles la voix mélodieuse de Marchesinî, cette voix qui m'a si souvent mis hors de moi-même,— oui, je 5 l'aurais entendue sans mé'branler ; — bien plus, j'aurais regardé sans la moindre émotion la plus belle femme de Turin, Eugénie elle-même, parée de la tête aux pieds par les mains de Mlle. Eapoux.^— Cela n'est cependant pas bien sûr. 10
Misanthropie,
Maïs, permettez-moi de vous le demander. Messieurs, vous amusez-vous autant qu'autrefois au bal et à la comédie ? — Pour moi, je vous l'avoue, depuis 15 quelque temps toutes les assemblées nombreuses m'inspirent une certaine terreur. — jy suis assailli par un songe sinistre. — En vain je fais mes efforts pour le chasser, il revient toujours comme celui d'Athalie. — C'est peut-être parce que l'âme, inondée aujourd'hui 20 d'idées noires et de tableaux déchirants, trouve partout des sujets de tristesse, — comme un estomac vicié convertit en poison les*aliments les plus sains. — Quoi qu'il en soit, voici mon songe : — Lorsque je suis
dans une de ces fêtes, au milieu de cette foule d'hommes aimables et caressants, qui dansent, qui chantent, — qui pleurent aux tragédies, qui n'expriment que la joie, la franchise et la cordialité, je me 5 dis : — Si dans cette assemblée polie il entrait tout à coup un ours blanc, un philosophe, un tigre oïl quelque autre animal de cette espèce, et que, montant à Torchestre, il s'écriât d'une voix forcenée : — " Malheureux humains ! écoutez la vérité qui vous
10 parle par ma bouche : vous êtes opprimés, tyrannisés ; vous êtes malheureux; vous êtes ennuyés. — Sortez de cette léthargie.
"Vous, musiciens, commencez par briser vos instruments sur vos têtes ; que chacun s'arme d'un
15 poignard ; ne pensez plus désormais aux délassements ni aux fêtes ; montez aux loges, égorgez tout le monde ; que les femmes trempent aussi leurs mains timides dans le sang.
" Sortez, vous êtes libres, arrachez votre roi de son
20 trône et votre Dieu de son sanctuaire."
— Eh bien ! ce que le tigre a dit, combien de ces homnàes charmants l'exécuteront 1 — Combien peutêtre y pensaient avant qu'il entrât I Qui le sait ?— Est-ce qu'on ne dansait pas à Paris il y a cinq ans*?
25 " Joannetti ! fermez les portes et les fenêtres. — Je ne veux plus voir la lumière ; qu'aucun homme n'entre dans ma chambre ; — mettez mon sabre à la
* Nous rappelons la date dé la première édition : Chambéry,
portée de ma main ; — sortez vous-même, et no reparaissez plus devant moi»
Consolation,
" Non, non, reste, Joannetti, reste, pauvre garçon 5 — et toi aussi, ma Rosine, toi qui devines mes peines et qui les adoucis par tes caresses, viens, ma Rosine, vien&"— V consonne et séjour.
Correspondance. ,q
La chute de ma chaise de poste a rendu le service au lecteur de raccourcir mon voyage d'une bonne douzaine de chapitres, parce qu'en me relevant je me trouvai vis-à-vis et tout près de mon bureau, et que je ne fus plus à temps de faire des réflexions sur le 15 nombre d'estampes et de tableaux que j'avais encore à parcourir, et qui auraient pu allonger mes excursions sur la peinture.
En laissant donc sur la droite le portrait de Raphaël, du chevalier d'Assas et de la bergère des 20 Alpes, en longeant sur la gauche du côté de la
fenêtre, on découvre mon bureau ; c'est le premier objet et le plus apparent qui se présente aux regards du voyageur, en suivant la route que je viens d'indiquer.
5 II est surmonté de quelques tablettes servant de bibliothèque, — ^le tout est couronné par un buste qui termine la pyramide, et c'est l'objet qui contribue le plus à l'embellissement du pays.
En tirant le premier tiroir à droite, on trouye une loécritoire, du papier de toute espèce, des plumes toutes taillées, de' la cire à cacheter. — ^Tout cela donnerait à Fêtre le plus indolent Tenvie d'écrire.
Je suis sûr, ma chère Jenny, que si tu venais à ouvrir ce tiroir par hasard, tu répondrais à la lettre 15 que je t'écrivis l'an passé.
Dans le tiroir correspondant gisent confusément entassés les matériaux de l'histoire attendrissante de la prisonnière de Pignerol •, que vous lirez bientôt, mes chers amis.
20 Entre ces deux tiroirs est un enfoncement où je jette les lettres à mesure que je les reçois ; on trouve là toutes celles que j'ai reçues depuis dix ans ; les plus anciennes sont rangées selon leurs dates en plusieurs paquets; les nouvelles sont pêle-mêle: il 25 m'en reste plusieurs qui datent de ma première jeunesse.
Quel plaisir de revoir dans ces lettres les situations
» ■ 1 1 1 1. Il ■ III ■ ■ ■ 1 ■ Il ■ I ■
* Xavier de Maistre avait entrepris un ouvrage sous ce titre t il y a renoncé.
intéressantes de nos jeunes années ! d'être transportés de nouveau dans ces temps heureux que nou^ ne reverrons plus I
Ah 1 comme mon cœur est plein, comme il jouit tristement lorsque mes yeux parcourent les lignes 5 tracées par un être qui n'existe plus I Voilà ses caractères, c'est son cœur qui conduisait sa main; c'est à moi qu'il écrivait cette lettre, et cette lettre est tout ce qui me reste de lui !
Lorsque je porte la main dans ce réduit, il est rare 10 que je m'en tire de toute la journée. C'est ainsi que le voyageur traverse rapidement quelques provinces d'Italie, en faisant à la hâte quelques observations superficielles, pour se fixer à Rome pendant des mois entiers. 15
C'est la veine la plus riche de la mine que j'exploite ; quel changement dans mes idées et dans mes sentiments ! quelle différence dans mes amis, lorsque je les examine alors et aujourd'hui! Je les vois mortellement agités pour des projets qui ne les 20 touchent plus maintenant I
Nous regardions comme un grand malheur un événement; — mais la fin de la lettre manque, et l'événement est complètement oublié ! je ne puis savoir de quoi il était question.— -Mille préjugés nous 25 assiégeaient ; le monde et les hommes nous étaient totalement inconnus : mais aussi, quelle chaleur dans notre commerce ! quel liaison intime ! quelle confiance sans bornes I
56 VOYAGE AUlt)UR DE MA CHAMBRE.
Nous étions heureux par nos erreurs. — Et maintenant : — ^ah ! ce n'est plus cela ; il nous a fallu lire, comme les autres, dans le cœur humain; — et la vérité, tombant au milieu de nous comme une bombe, 5 a détruit pour toujours le palais enchanté de l'illusion.
La Rose Sèche.
Il ne tiendrait qu'à moi de faire un chapitre sur
10 cette rose sèche que voilà, si le sujet en valait la peine; c'est une fleur du carnaval de Tannée dernière; j'allai moi-même la cueillir dans une serre; et le soir, une heure avant le bal, plein d'espérance et dans une agréable émotion, j'allai la présenter à
15 Mme. de Hautcastel. Elle la prit, — la posa sur sa toilette, sans la regarder, et sans me regarder moimême. — Mais comment aurait-elle fait attention à moi ? elle était occupée à se regarder elle-même. Debout devant un grand miroir, toute coiffée, elle
20 mettait la dernière main à sa parure : elle était si fort préoccupée, son attention était si totalement absorbée par des rubans, des gazes et des pompons de toute espèce amoncelés devant elle, que je n'obtins pas même un regard, un signe. — ^Je me résignai: je tenais
25 humblement des épingles toutes prêtes arrangées
dans ma main ; mais, son carreau se trouvant plus à sa portée, elle les prenait à son carreau, et, si j'avançais la main, elle les prenait de ma main, — indifféremment ;— et pour les prendre, elle tâtonnait, sans ôter les yeux de son miroir, de crainte de se 5 perdre de vue.
Je tins quelque temps un second miroir derrière elle, pour lui faire mieux juger de sa parure ; et sa physionomie se répétant d'un miroir à l'autre, je vis alors une perspective de coquettes, dont aucune ne ic faisait attention à moi. Enfin, l'avoueraige ? nojs faisions, ma rose et moi, une fort triste figure.
Je finis par perdre patience, et, ne pouvant plus résister au dépit qui me dévorait, je posai le miroir que je tenais à la main, et je sortis d'un air colère iS sans prendre congé.
— Vous en allez-vous ? me dit-elle en se tournant de côté pour voir sa taille de profil. — Je ne répondis rien ; mais j'écoutai quelque temps à la porte pour savoir l'effet qu'allait produire ma brusque sortie. — 20 Ne voyez- vous pas, disait-elle à sa femme de chambre après un instant de silence» ne voyez-vous pas que ce caraco est beaucoup trop large pour ma taille, surtout en bas, et qu'il faut y faire une basque avec des épingles? 25
Comment et pourquoi cette rose sèche se trouve là sur une tablette de mon bureau, c'est ce que je ne dirai certainement pas, parce que j'ai déclaré qu'une rose sèche ne méritait pas un chapitre. 5
Remarquez bien, mesdames, que je ne fais aucune réflexion sur l'aventure de la rose sèche. Je ne dis point que Mme. de Hautcastql ait bien ou mal fait de me préférer sa parure, ni que j'eusse le droit d*êtse
5 reçu autrement
Je me garde encore avec plus de soin d'en tirer des conséquences générales sur la réalité^ la force et la durée de Taffection des dames pour leurs amis. — ^Je me contente de jeter ce chapitre (puisque c'en est
10 un), de le jeter, dis-je, dans le monde avec le reste du voyage, sans l'adresser à personne, et sans le recommander à p^sonne.
La Bibliothèque.
15 J'ai promis -un dialogue entre mon âme et Vautre: mais il est certains chapiUres qui m'échappent, ou plutôt il en est d'autres qui coulent de ma plume, comme malgré moi, et qui déroutent mes projets: de ce nombre est celui de ma bibliothèque, que je
20 ferai le plus court possible. — Les quarante-deux jours
vont unir, et un espace de temps égal ne suffirait pas
pour achever la description du j'iche pays oh je
voyage si agréablement
Ma bibliothèque donc est composée de romans,
VOYAGE AUTOUR DE HHA CH^iM^tE. 59
puisqu'il faut vous le dire ;<«-^my de lomans, «t ide quelques poëtes choisis.
Comme si je n'avais pas assez de mes n8|iK|:^e partage encore volontairement ceux de mifie personnages imaginaires, et je les sens auâsi vivement 5 que les miens ; que de larmes n'ai-'je pas versées pour cette malheureuse Clarisse* et pour l'amant de Charlotte +!
Mais, si je cherche ainsi de feintes afffictîons, je trouve en revanche dans ce monde imaginaire la 10 vertu, la bonté, le désintéressement, que je n'ai pas encore trouvés réunis dans le monde réel où j'existe. — J'y trouve une femme comme je la désire, sans humeur, sans légèreté, sans détours ; — je ne «dis rîcn de la beauté, on peut s'en fier à mon imagination ; 15 je la fais si belle qu'il n'y ait rien à redire ; ensuite, fermant le livre, qui ne répond plus à mes idées, je la prends par la main, et nous parcourons ensemble un pays mille fois plus délicieux que celui d'Éden. Quel peintre pourrait représenter le paysage enchanté 20 oîi j'ai placé la divinité de mon cœur ! et quel poëte pourra jamais décrire les sensations vives et variées que j'éprouve dans ces régions enchantées.
Combien de fois n'ai-je pas maudit ce CléveIand,J qui s'embarque à tout instant dans de nouveaux 25 malheurs qu'il pourrait éviter! — ^Je ne puis souffrir
♦ Clarisse Harîowe, cëlèbre roman anglais par Richardson. t Werther, dans le roman de Goethe qui porte ce titre. \ Cléveiand, roman de l'abbé Prévost, atijourd*hai oublié.
«<6o VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE.
ce livre et cet enchaînement de calamités ; mais, si je l'ouvre par distraction, il faut que je le dévore '. jusqu'à la fin.
Comment laisser ce pauvre homme chez les Aba-
requis? que deviendrait-il avec ces sauvages? J'ose encore moins l'abandonner dans l'excursion qu'il /ait pour sortir de sa captivité.
Enfin, j'entre tellement dans ses peines, je m'intéresse si fort à lui et à sa famille infortunée, que
wio l'apparition inattendue des féroces Ruintons me fait
dresser les cheveux: une sueur froide me couvre
lorsque je lis ce passage, et ma frayeur est aussi vive,
aussi réelle, que si je devais être rôti moi-même et
. mangé par cette canaille.
JS Lorsque j'ai assez pleuré, je cherche quelque poëtei et je pars de nouveau pour un autre monde.
Une RÉHABILITATION.
Depuis l'expédition des Argonautes jusqu'à l'as- 4EO semblée des notables ; depuis le fin fond des enfers jusqu'à la dernière étoile fixe au delà de la voie lactée, jusqu'aux confins de l'universi jusqu'aux portes du chaos, voilà le vaste champ oh je me promène en long et en large, et tout à loisir; car le ^j temps ne me manque pas plus que l'espace. C'est
là que je transporte mon existence à la suite d'Homère, de Milton, de Virgile, d'Ossian, etc.
Tous les événements qui ont ei\ lieu entre ces^ deux époques ; tous les pays, tous les mondes et tous les êtres qui ont existé entre ces deux termes, tout 5: cela est à moi, tout cela m'appartient aussi bien> aussi légitimement que les vaisseaux qui entraient dans le Pirée appartenaient à un certain Athénien.
J'aime surtout les poètes qui me transportent dans la plus haute antiquité : la mort de l'ambitieux lo- Agamemnon, les fureurs d'Oreste, et toute l'histoire tragique de la famille des Atrées persécutée par le ciel, m'inspirent une terreur que les événements modernes ne sauraient faire naître en moi.
Voilà l'urne fatale qui contient les cendres d'O- 15, reste. Qui ne frémirait à cet aspect? Electre! malheureuse sœur, apaise-toi, c'est Oreste lui-même qui apporte l'urne, et ces cendres sont celles de ses ennemis.
On ne retrouve plus maintenant de rivages sembla- je>. blés à ceux du Xante ou du Scamandre ; — on ne voit plus de plaines comme celles de THespérie ou de TArcadie. OU sont aujourd'hui les îles de Lemnos et de Crète ? Oîi est le fameux labyrinthe ? Où est le rocher qu'Ariane délaissée arrosait de ses larmes ? 2^^- On ne voit plus de Thésée, encore moins d'Hercule : les hommes et même les héros d'aujourd'hui sont des pygmées.
Lorsque je veux ensuite me donner une scèner
d^eathmisiasme et jouir de toutes les forces de mou imagination^ je m'attache hardiment aux plis de la robe flottante du sublime aveugle d'Albion» au moment oh il s'élance dans le ciel et oh il ose
5 approcher du trône de l'Éternel. — Quelle muse a pu le soutenir à cette hauteur oh nul homme, avant lui, n'$vait osé porter ses regards? — De l'éblouissant parvis câeste que l'avare Mammon regardait avec des yeux d'envie, je passe avec horreur dans les vastes
10 cavernes du séjour de Satan ; — j'assiste au conseil infernal ; je me mêle à la foule des esprits rebelles, et jf écoute leurs> discours.
Mais il faut que j'avoue id une faiblesse que je me suis souvent reprochée.
151 Je ne puis m'empêcher de. prendre un certain intérêt à ce pauvre Satan depuis qu'il est ainsi précipité du ciel (je parle du Satan de Milton). En blftmant l'opiniâtreté de l'esprit rebelle, la fermeté qu'il montre dans l'excès du malheur et la grandeur
20 de son m^dheur me forcent à l'admiration, malgré moL — ^Je suis tous ses mouvements, et je trouve autant de plaisir à voyager avec lui que si j*étais en bonne compagnie. J'ai beau réfléchir qu'après tout c'est un diable, qu'il est en chemin pour perdre le
a^genre humain ; que c'est un vrai démocrate, non de ceux d'Athènes, mais de ceux de Paris, tout cela ne peut me guérir de ma prévention.
Quel vaste projet 1 et quelle hardiesse dans l'exécution 1
VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMïTRE. 63
Lorsque les spacieuses et triples portes des enfers s'ouvrirent tout à coup devant lui à deux battants, et que la profonde fosse du néant et de la nuit parut à ses pieds dans toute son horreur^— il parcourut d'un œil intrépide le sombre empire du chaos, et, sans 5 hésiter, ouvrant ses vastes ailes, qui auraient pu couvrir une armée entière, il se précipita dans l'abîme.
Je le donne en quatre au plus hardi. — Et c'est, selon moi, un des plus beaux efforts de l'imagination, zo comme un des plus beaux voyages qui aient jamais été faits, — ^après le voyage autour de ma chambre.
Le Buste.
Je ne finirais pas, si je voulais décrire la railliëme 15 partie des événements singuliers qui m'arrivent lorsque je voyage près de ma bibliothèque. Les voyages de Cook et les observations de ses compagnons de voyage, les docteurs Banks et Solander, ne sont rien en comparaison de mes aventures dans 20 ce seul district ; aussi je crois que j'y passerais ma vie dans une espèce de ravissement, sans le buste dont j'ai parlé, sur lequel mes yeux et mes pensées finissent toujours par se fixer, quelle que soit la situation de mon âme; et lorsqu'elle est trop 25
I ti rV^
violemment agitée, ou qu'elle s'abandonne au découragement, je n'ai qu'à regarder ce buste pour la remettre dans son assiette naturelle; c'est le diapasoa avec lequel j'accorde l'assemblage véritable et discord 5 des sensations et des perceptions qui forment mon existence.
Comme il est ressemblant! Voilà bien les traits que la nature avait donnés au plus vertueux des hommes. Ah ! si le sculpteur avait pu rendre visi-
10 blés son âme excellente, son génie et son caractère I
— Mais qu'ai-je entrepris ! Est-ce donc ici le lieu de
faire son éloge? est-ce aux hommes qui m'entourent
que je l'adresse ? £h ! que leur importe ?
Je me contente de me prosterner devant ton image
15 chérie, ô le meilleur des pères ! Hélas ! cette image est tout ce qui me reste de toi et de ma patrie ! tu as quitté la terre au moment où le crime allait l'envahir ; et tels sont les maux dont il nous accable que ta famille elle-même est contrainte de regarder au-
20 jourd'hui ta perte comme un bienfait. Que de maux t'eût fait éprouver une plus longue vie! O mon père ! le sort de ta nombreuse famille est-il connu de toi dans le séjour du bonheur? Sais-tu que tes enfants sont exilés de cette patrie que tu as servie
25 pendant soixante ans avec tant de zèle et d'intégrité ? Sais-tu qu'il leur est défendu de visiter ta tombe ? — Mais la tyrannie n'a pu leur enlever la partie la plus précieuse de ton héritage, le souvenir de tes vertus et la force de tes exemples: au milieu du torrent
criminel qui entraînait leur patrie et leur fortune dans le gouffre, ils sont demeurés inaltérablement unis sur la ligne que tu leur avais tracée ; et lorsqu'ils pourront encore se prosterner sur ta cendre vénérée» elle les reconnaîtra toujours. 5
XXXIX, Reproche.
C'était le matin à l'aube du jour, les rayons du soleil doraient à la fois lé sommet du mont Viso et celui des montagnes les plus élevées de l'île qui est à nos 10 antipodes; et déjà elle était éveillée, soit que son réveil prématuré fût Teffet des visions nocturnes qui la mettent souvent dans une agitation aussi fatigante qu'inutile, soit que le carnaval, qui tirait alors vers sa fin, fût la cause occulte de son réveil, ce temps de 15 plaisirs et de folie ayant une influence sur la machine humaine, comme les phases de la lune et la conjonction de certaines planètes. — Enfin, elle était éveillée, très-éveillée, lorsque mon âme se débarrassa ellemême des liens du sommeil. ao
IJ autre s'avisa alors de s'insurger contre elle.
"Le séjour forcé, dit-elle, que nous faisons ensemble dans cettie chambre oh nous voyageons ; la blessure que j'ai reçue, qui a failli me détruire, et
66 VOVACE AUTOUR DE MX CHAlIBRB.
quî saigne encore, — ^tout cela n'est-il pis le fruit dfe votre orgaeil extravagant et de vos préjugés barbares? Mon bien-être, et mon existence même, sont compta pour rien lorsque vos passions vous entraînent,—^ 5 vous prétendez vous intéresser à moi !*'
Mon âme vit bien qu'elle ne jouait pas le meilleur rôle dans cette occasion ; profitant de la circonstance poïu" faire une diversion : " Faites du café," dit-elle à Joannetti, qui entrait dans la chambre. — Le bruit des
'° tasses attirant toute l'attention de l'insurgente, dans
rinstant elle oublia tout le reste. C'est ainsi qu'en
montrant un hochet aux enfants, on leur fait oublier
les fruits malsains qu'ils demandent en trépignant
Je m'assoupis insensiblement pendant que^ l'eau
1$ chauffait. — Je jouissais de ce plaisir charmant dont j'ai entretenu mes lecteurs, et qu'on éprouve lorsqu'on se sent dormir. Le bruit agréable que faisait Joannetti, en frappant de la cafetière sur le chenet^ retentissait sur mon cerveau, et faisait vibrer toutes
20 mes fibres sensitives, comme l'ébranlement d'une corde de harpe fait résonner les octaves. — Enfin je
. vis comme une ombre devant moi ; j'ouvris les yeux, — c'était Joannetti. — Ah ! quel parfum ! quelle agréable surprise ! du café ! de la crème ! une
2$ pyramide de pain grillé ! — Bon lecteur, déjeune avec moL
L'Imagination.
Quel riche trésor de jouissances la bonne nature a livré aux hommes dont le cœur sait jouir 1 et quelle vanété dans ces jouissances ! Qui pourra compter S leurs nuances innombrables dans les divers individus et dans les différents âges de la vie !-— Le souvenir confus de celles de mon enfance me £ût encore tressaillir. £ssayerai-je de peindre celles^ qu'éprouve le jeune homme dans cet âge heureux oh l'on ignore 10 encore jusqu'au nom de l'intérêt^ dé l'ambition, de la haine, et de toutes les passions honteuses qui dégradent et tourmentent l'humanité ? Durant cet âge, hélas ! trop court, le soleil brille d'un éclat qu'on ne lui retrouve plus dans le reste de la vie. L'air 15 est plus pur, — les fontaines sont plus limpides et plus fraîches, — ^la nature a des aspects, les bocages ont des sentiers qu'on ne retrouve plus dans Tâge mûr. Dieux ! quels parfums envoient ces fleurs ! que ces fruits sont délicieux I de quelles couleurs se pare 20 l'aurore ! — Toutes les femmes sont aimables et fidèles : tous les hommes sont bons, généreux et sensibles ; partout on rencontre la cordialité, la franchise et le désintéressement ; il n'existe dans la nature que des fleurs, des vertus et des plaisirs. 25
Le spectacle de la nature et sa contemplation dans Tensemble et les détails ouvrent devant la raison une immense carrière de jouissances. Bientôt Timagination, planant sur cet océan de plaisirs, en augmente
5 le nombre et Tintensité ; les sensations diverses s'unissent et se combinent pour en former de nouvelles : les rêves de la gloire se mêlent aux palpitations de l'amour ; la bienfaisance marche à côté de Tamour-propre qui lui tend la main ; la mélancolie
lo vient de temps en temps jeter sur nous son crêpe solennely et changer nos larmes en plaisirs. — Enfin, les perceptions de Tesprit, les sensations du cœur, les souvenirs même des sens, sont pour l'homme des sources inépuisables de plaisir et de bonheur.-—
15 Qu'on ne s*étonne donc point que le bruit que faisait Joannetti, en frappant de la cafetière sur le chenet, et Taspect imprévu d*une tasse de crème, aient fait sur moi une impression si vive et si agréable.
ao UHabit de Voyage.
Je mis alors mon habit de voyage, apiès Favoir examiné avec un œil de complaisance, et ce fut alors que je résolus de faire un chapitre ad hoc^ pour le faire connaître au lecteur. La forme et rutili(é de
ces habits étant assez généralement connues, je traiterai plus particulièrement de leur influence sur l'esprit des voyageurs. — Mon habit de voyage pour rhiver est fait de l'étofife la plus chaude et la plus moelleuse qui m'ait été possible de rencontrer ; il S m'enveloppe entièrement de la tête aux pieds; et lorsque je suis dans mon fauteuil, les mains dans mes poches, et la tête enfoncée dans le collet de mon habit, je ressemble à la statue de Wishnou, sans pieds et sans mains, qu'on voit dans les pagodes des Indes. lo
On taxera, si l'on veut, de préjugé l'influence que j'attribue aux habits de voyage sur les voyageurs ; ce que je puis dire de certain à cet égard, c'est qu'il me paraîtrait aussi ridicule d'avancer d'un seul pas mon voyage autour de ma chambre, revêtu de mon iS uniforme, et l'épée au côté, que de sortir et d*aller dans le monde en robe de chambre. — Lorsque je me vois ainsi habillé, suivant toutes les rigueurs de la pragmatique, non-seulement je ne serais pas à même de continuer mon voyage, mais je crois que je ne 20 serais pas même en état de lire ce que j'en ai écrit jusqu'à présent, moins encore de le comprendre.
Mais cela vous étonne-t-il? ne voit-on pas tous les jours des personnes qui se croient malades parce qu'elles ont la barbe longue, ou parce que quelqu'un 2$ s'avise de leur trouver l'air malade et de le dire? Les vêtements ont tant d'influence sur l'esprit des hommes, qu'il est des Valétudinaires qui se trouvent beaucoup mieux lorsqu'ils se voient en habit neuf et
fO VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE.
en perruque bien poudrée : on en voit qui trompent ainsi le public et eux-mêmes par une parure soutenue; — ils meurent un beau matin tout coiffés, et leur mort frappe tout le monde.
5 Enfin, dans les classes d'hommes p^rmi lesquels je vis,: combien n*en est^l pas qui, se voyant parés d'un uniforme, se croient fermement des officiers, jusqu'au moment oli l'apparition inattendue de l'ennemi les détrompe !— Il y a plus : s'il plaît au roi de permettre
lo à l'un d'eux d'ajouter à son habit certaine broderie,
voilà qu'il se croit un général, et toute l'armée lui
.donne ce titre sans rire, — tant l'influence d'un habit
est forte sur l'imagination humaine !
L'exemple suivant prouvera mieux encore ce que
15 j'avance.
On oubliait quelquefois de faire avertir plusieurs jours d'avance le comte de . . . qu'il devait monter la garde ;~-un caporal allait l'éveiller de grand matin le jour même oU il devait la monter et lui annoncer
«o cette triste nouvelle ; mais l'idée de se lever tout de suite, de mettre ses guêtres, et de sortir ainsi sans y avoir pensé la veille, le troublait tellement, qu'il aimait mieux faire dire qu'il était malade, et ne pas sortir de chez lui. Il mettait donc sa robe de
2S chambre et renvoyait le perruquier ; cela lui donnait
un air pâle, malade, qui alarmait sa femme et toute
sa famille.— -Il se trouvait réellement lui-même un peu
dé&it ce jour-là.
Il le disait à tout le monde, un peu pour soutenir
gageure^.uu peu aussi parce qu'il croyait Têtie tout de bon. — Insensiblement Tinfluence de la robe de chambre opérait; les bouillons qu'il avait plis, bcm gré mal gré, lui causaient des nausées: bi^îtôt les parents et les amis envoyaient demander des nou-5 velles : il n'en fallait pas tant pour le mettre décidément au Ut
Le soir, le docteur Ranson lui trouvait le pouls concentré, et ordonnait la saignée pour le lendemain. Si le service avait duré un mois de plus^ c'était fait du la malade.
Qui pourra douter de Tinfluence des, habits sur les voyageurs, lorsqu'on réfléchira que le pauvre comte de . • • pensa plusieurs fois faire le voyage de l'autre monde pour avoir mis mal à propos sa xobe de I5 chambre dans celui-ci?
De la Liberté.
Charmant pays de l'imagination! toi que l'être bienfaisant par excellence a livré aux hommes pour^ les consoler de la réalité, il faut que je te quitte. — C'est aujourd'hui que certaines personnes, dont je dépends, prétendent me rendre ma liberté ;--f€omnie s'ils me l'avàieot enlevée I comme s'il était dans
leur pouvoir de me la ravir un seul instant, et de m'empécher de parcourir, à mon gré, le vaste espace toujours ouvert devant moi ! — Ils m'ont défendu de parcourir une ville, un point, mais ils m*ont laissé S l'univers entier ; Timmensité et Tétemité sont à mes ordres.
C'est aujourd'hui donc que je suis libre, ou plutôt
que je vais rentrer dans les fers. Le joug des affaires
va de nouveau peser sur moi; je ne ferai plus un
lo pas qui ne soit mesuré par la bienséance et le devoir.
Hé! que ne me laissait-on achever mon voyage!
Était-ce donc pour me punir qu'on m'avait relégué
dans ma chambre ?— dans cette contrée délicieuse
qui renferme tous les biens et toutes les richesses du
15 monde ? Autant vaudrait exiler une souris dans un
grenier.
Cependant, jamais je ne me suis aperçu plus clairement que je suis double. — Pendant que je regrette mes jouissances imaginaires, je me sens 90 consolé par force : une puissance secrète m'entraîne ; — elle me dit que j'ai besoin de l'air et du ciel, et que la solitude ressemble à la mort — Me voilà paré; — ^ma porte s'ouvre, — j'erre sous les spacieux portiques de la rue de Pô ; — mille fantômes agréables voltigent ss devant mes yeux. — Oui, voilà bien cet hôtel, — cette porte, — cet escalier: — ^je tressaille d'avance.
C'est ainsi qu'on éprouve un avant-goût acide lorsqu'on coupe un citron pour le manger.
O ma bête ! ma pauvre bête 1 prends garde à toi 1
Tn^ Line
1, 2. Qu'il est çlorieux..,, what a glory it is for a man. N. çu^
is hère an adverb of quantity, whîch could not be Tised with an ad j active preceded by bien^ très, fort, extrêmement. How very pleasant it is to, ** qu'il eafcagréable de...." not ** qu'il est très agréable de..." 6. In petto, to myself, secret. FromltaL in, ajià petto, chest (Lat. pectus, Fr. poitrine), Properly said of th& Fope, when he nomioates a cardinal, without pro* claiming or appointing him.
10. Le long du chemin, along the way, while going along. N. "tout le long du jour," during the whole day ;. *' la longueur du chemin," the length of the way^