LE SONGE
(Voyage autour de ma chambre; Ch, XLII )
Mais, si je cherche ainsi de feintes afflictions, je trouve, en revanche, dans ce monde imaginaire, la vertu, la bonté, le désintéressement, que je n'ai pas encore trouvés réunis dans le monde réel où j'existe. — J'y trouve une femme comme je la désire, sans humeur, sans légèreté, sans détour; je ne dis rien de la beauté, on peut s'en fier à mon imagination : je la fais si belle qu'il n'y a rien à redire. Ensuite, fermant le livre, qui ne répond plus à mes idées, je la prends par la main, et nous parcourons ensemble un pays mille fois plus délicieux que celui d'Éden. Quel peintre pourrait représenter le paysage enchanté où j'ai placé la divinité de mon cœur? et quel poète pourra jamais décrire les sensations vives et variées que j'éprouve dans ces régions enchantées ?
Combien de fois n'ai-je pas maudit ce Cleveland, qui s'embarque à tout instant dans de nouveaux malheurs qu'il pourrait éviter ! Je ne puis souffrir ce livre et cet enchaînement de calamités ; mais, si je l'ouvre par distraction, il faut que je le dévore jusqu'à la fin.
Comment laisser ce pauvre homme chez les Abaquis ? que deviendrait-il avec ces sauvages? J'ose encore moins Pabandonner dans l'excursion qu'il fait pour sortir de sa captivité.
Enfin, j'entre tellement dans ses peines, je
m'intéresse si fort à lui et à sa famille infortunée, que l'apparition inattendue des féroces Ruinions me fait dresser les cheveux; une sueur froide me couvre lorsque je lis ce passage, et ma frayeur est aussi vive, aussi réelle, que si je devais être rôti moi-même et mangé par cette canaille.
Lorsque j'ai assez pleuré et fait l'amour, je cherche quelque poëte, et je pars de nouveau pour un autre monde.