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PAR M. DE MIRBEL

L'Académie n'avait pas trop présumé de la capacité et du zèle de M. Gaudichaud, lorsqu'à la fin de 1835, elle pria M. l'amiral Duperré, alors ministre de la marine, de vouloir bien permettre que ce savant s’embarquât sur /a Bonite en qualité de naturaliste. Les résultats prouvent suffisamment qu'on ne pouvait faire un meilleur choix.

C'était le troisième voyage que M. Gaudichaud entreprenait dans des vues toutes scientifiques. Plusieurs des contrées qu'il allait visiter avaient déjà été explorées par lui; il ne se proposait pas seulement de compléter d’anciennes collections et d’en former de nouvelles, pour enrichir la science d’espèces inconnues ; il voulait encore poursuivre, dans les lieux mêmes où il les avait commencés, ses importants travaux sur l'organographie et la physiologie végétales; sous ce double point de vue, il a dignement rempli la tâche qu'il s'était imposée. Il rapporte d'immenses collec-

(1) Voy. Comptes rendus de l’Académie des sciences, seance du 16 avril 4838, pag. 483.

BoxiTE. — Botanique. 12

178 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE BOTANIQUE tions de plantes, de bois, de fruits, de graines, etc., et de nombreux dessins où sont consignés les principaux résultats de ses observations et de ses expériences.

Aux herbiers qu’il a composés lui-même et qu'il connaît à fond, il a joint des échantillons que lui ont livrés à Bourbon M. Richard, directeur du jardin botanique de la colonie; à Lima, M. Adolphe Barrot: à Macao, les Pères des Missions étrangères ; à Calcutta, le savant docteur Wallich, à qui notre Muséum national d'histoire naturelle est déjà redevable d’une multitude de plantes précieuses. Son dernier don, rapporté par la Bonite, ne s'élève pas à moins de six cents espèces très-rares, dont les descriptions et les figures se trouvent dans le magnifique ouvrage que la Compagnie des Indes publie à ses frais.

En somme, la collection de plantes desséchées se compose de trois mille cinq cents espèces environ, et, Si nous y joignons les six à sept mille espèces, fruits des deux précédents voyages de M. Gaudichaud, il s'ensuit que ce naturaliste a déposé dans les galeries de botanique du Muséum plus de dix mille espèces sur lesquelles on n’en compte guère moins de douze à quatorze cents nouvelles ou si incomplétement étudiées qu'ilest besoin de les décrire de nouveau.

M. Gaudichaud a particulièrement fixé son attention sur les faits qui, de l'avis de quelques phytologistes, semblaient en contradiction avec les théories qu'il a soumises à l'examen de l'Académie en 1835, et il lui a paru que presque tous ces faits venaient à l'appui de

DE LA BONITE. 179 sa maniere de voir. Il persiste donc à croire (nous copions textuellement un passage de ses notes), que chaque feuille a son système ascendant, ligneux et cortical, et son système descendant diversement modifié selon les groupes.

La mission que nous remplissons ici n’est point et ne saurait être de porter un jugement sur les doctrines physiologiques de notre savant et ingénieux confrère ; aussi, ne nous permettrons-nous qu’une simple observation qui ne touche pas au fond des choses. La proposition très-générale au moyen de laquelle M. Gaudichaud se flatte d’expliquer la majeure partie des phénomènes de l’organographie et de la physiologie des végétaux, pourrait être universellement admise sans qu’il y eût motif suffisant pour conclure que tous les phytologistes sont d'accord avec lui; car rien n’est plus probable que des dissentiments se manifesteraient dès qu'il s'agirait de l'interprétation et de l'application du principe. Entre des théories rivales, ce sont les faits dûment constatés qui décident, et souvent il arrive qu'ils survivent seuls. Peu de phytologistes en ont observé autant et si bien que M. Gaudichaud.

Nous avons examiné, avec une vive curiosité, les nombreux troncons de tiges ligneuses appartenant à des espèces monocotylées ou dicotylées. Dans le nombre figurent des Dracæna, des Pandanus, des Freycinetia, des Urania, des Cocos, des Areca, des Caryota et autres Palmiers de Manille , de la Chine, de la Cochinchine, de l'Inde et de Bourbon; des Cycas ainsi que des Fougères en arbre, telles que Cyathea,

480 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE BOTANIQUE Pinonia, Blechnum , Asplenium, Angiopteris des îles Sandwich, de Manille, de Bourbon, de Rio de Janeiro. Notre surprise a été grande quand parmi tous ces morceaux de bois exotiques,nous avons vu six énormes tronçons d’une tige de l'espèce de Fougère appelée Cyathea arborea, lesquels, ajoutés bout à bout, donnent

environ quarante pieds de hauteur. Il est à remarquer que cet individu colossal n’était pas le plus élevé de ceux que M. Gaudichaud a observés à Bourbon.

Mais ce qui appelle surtout l'attention des phytologistes, c’est la magnifique collection de formations ligneuses anomales. On avait cru jusqu'à ces derniers temps que les végétaux à tige vivace n’affectaient pas d’autres formes que celles que présentent, dans les Monocotylés, les Palmiers, les Pandanus, les Dracæna, les Ruscus, etc. ; et dans les Dicotylés, les Chènes, les Ormes, les Platanes, etc. De là était née la célèbre distinction des bois à filets et des bois à couches concentriques. Sans doute ces deux formes caractéristiques sont et demeureront les plus générales dans les végétaux ligneux; mais, depuis les découvertes de M. Gaudichaud, il n’est plus permis d'affirmer que la loi est si impérieuse que la nature ne puisse jamais v déroger. Quand, dans les sciences d'observation , la tendance à généraliser s’élance au delà du but, l'esprit de recherche, plus positif, s'applique à trouver des exceptions qui la font rentrer dans de justes limites. C’est ainsi que les théories scientifiques deviennent la fidèle expression de la nature.

Personne n’a signalé un aussi grand nombre d’ano-

bus DE LA BONITE. 181 malies que M. Gaudichaud. Toutefois, il se pourrait que vers l’époque où il fit ses premières observations, d’autres eussent pris une connaissance plus ou moins superficielle de faits analogues. Mais le mérite de la découverte lui appartient parce qu’il l’a fait connaître avant tout autre, et l'a illustrée par ses trois voyages autour du monde, dont le second et le troisième furent entrepris principalement en vue de poursuivre le travail qu’il avait commencé dans le premier.

Dans son dernier voyage, qui livre tant de richesses à l’avide curiosité des naturalistes, il à constaté de nouveau l'exactitude d’un fait général dans les lianes brésiliennes de la famille des Bignoniacées, savoir : que le corps ligneux de leur tige est composé de quatre lames rayonnant à angle droit du centre à la circonférence et se dessinant par conséquent sur la coupe transversale en croix grecque. Il a trouvé que les espèces de ce même groupe qui croissent sur les bords du Guayaquil, portent régulièrement le nombre de leurs lames ligneuses de quatre à huit, de huit à seize, et peut-être encore à un chiffre plus élevé.

Ce type anomal n'appartient pas uniquement à l'Amérique du Sud : le célèbre historien de la Flore des Moluques, Rumph, qui florissait au xvii siècle, l’a observé dans une Bignoniacée dont il donne la figure. M. Gaudichaud incline à croire que tous les Spathodea qui, dans cet archipel, forment des lianes d’une longueur démesurée, portent ce même caractére.

Des espèces américaines des genres Paullinia, Ser-

182 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE BOTANIQUE Jania, Cardiospermum, toutes plantes de la famille des Sapindacées, ont encore offert à notre voyageur de nombreux exemples de ces tiges, qui semblent être un composé de plusieurs tiges greffées ensemble. Dans toutes les contrées asiatiques qu'il a explorées, les Cardiospermum seuls lui ont représenté ce type. La rapidité du voyage, les rares et courtes relâches, les fatigues inséparables d’une telle expédition, la difficulté de disséquer et d’observer sur le plancher mobile du bord, n’ont pas empêché M. Gaudichaud de se livrer aux recherches les plus pénibles, et qui semblaient, par leur nature, ne pouvoir étre poursuivies que dans le silence et le repos du cabinet. Partout où il a trouvé place pour asseoir tant bien que mal son microscope, il a fait, selon l'occurrence, de l'anatomie, soit animale, soit végétale. Il nous rapporte un travail microscopique sur l’organisation de plusieurs tiges anormales, et notamment sur celles des Nepenthes, dont il a recueilli cinq espèces très-remarquables. IH a découvert, dans certaines Orchidées, un tissu composé d’utricules allongées, roides, sinueuses, non déroulables, renfermant dans leur cavité un liquideonctueux de couleur d’ambre. Il a reconnu dans l4dansonia peltata V'existence d’une sorte de vaisseaux rampant entre les couches ligneuses, et dont il ne pense pas qu'aucun phytologiste ait encore fait mention. Ces vaisseaux lui ont paru si extraordinaires, que de prime abord, il les à pris pour les filets radiculaires de quelque plante parasite. L’énorme tronc de Baobab, que S. A. R, M. le duc de Joinville fait transporter en ce

DE LA BONITE. 185 moment du Sénégal en France, nous mettra peutêtre à même de vérifier ce fait curieux.

La plupart des graines qui nous viennent d’outremer ne germent point. Nous avons donc rarement

l'occasion d'observer certaines g exotiques

qui, bien connues, éclaireraient à la fois la physiologie végétale et la botanique. Pour obtenir cet avantage dans un voyage de circumnavigation, le seul moyen est de semer des graines à bord; c’est ce qu'a fait M. Gaudichaud. Durant la traversée il a épié toutes les phases de la germination dans une multitude d'espèces; nous n’indiquerons que les exemples les plus remarquables : le Dracæna draco : ses graines avaient été recueillies à Cadix; trois jeunes pieds ont fait le tour du monde. Le palmier du Chili, Cocos modinii (Jubæa) : trois pies viyaniss sont également arrivés

en bon état à Paris; c'est une p le Jardin du roi. Le Cocos ste Le FE brasiliensis et chilensis. De nombreux Palmiers et Pandanus des jardins de Calcutta, de Pondichéry, de Bourbon. Le Santalum album , le Cycas circinalis, le Gyrocarpus, le Tacca pinnatifida, et une Lecythidée de Pulo-Pinang, dont la germination est plus extraordinaire encore que celle du Zecythis ollaria, dont nous devons la connaissance à M. Aubert Dupetit- Thouars.

Les fleurs, les fruits et autres parties des végétaux conservés dans l’alcool forment une collection de trente-six à quarante bocaux.

Les fruits secs et les graines enveloppés dans des

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