SEPTEMBRE
Un jour nous sommes montés au mont Nelson , d'où la vue est superbe : à l'Ouest la succession des lacs formés par le Derwent, échelonnés entre des groupes de collines boisées et de grandes roches qui ont un aspect fort sauvage , — au fond de la baie la
ville d*Hobart avec ses fortifications, son palais da Gouvernement, véritable château gothique d'une décoration d'opéra, et le mont Wellington tout couvert de neige, haut de quatre mille cinq cents pieds, qui dqminé l'île entière. Victoria semble être un immense gazon anglais; la Tasmanie est une petite Suisse. — Au Sud enfin, une ceinture de presqu'îles nombreuses, escarpées, torturées, aux formes extraordinaires qui ferment la baie comme un grand lac, et contre lesquelles les longues lames de l'Océan Austral brisent avec fureur. Non loin du mont Nelson est un ravin, peut-être unique dans le monde, la a Fern Tree Valley » . Un torrent y coule sous des milliers de fougères-arbres qui s'élèvent au milieu des roches comme des colonnes , ou qui , inclinant leurs branches touffues sur l'eau, sont jetés comme des ponts sur des cascades. Ces fougères ont plus de trente pieds de hauteur, et de leur sommet s'étendent, pour former un vaste berceau, leurs longs panaches réguliers, si gracieux et si verdoyants.
Un autre jour encore , avec des amazones , nous avons visité à cinq lieues de la ville , dans un site charmant , un asile où six cents orphelins sont recueillis et élevés aux frais de l'Etat; cela lui coûte trois cent mille francs par an. Tout ce petit monde, aux faces rouges et fraîches, avait ses habits de fête en notre honneur, et six cents gâteaux furent avalés d'un seul coup et au commandemeiït. C'était
ville d'Hobart avec ses fortifications , son palais du Gouvernement, véritable château gothique d'une décoration d'opéra, et le mont Wellington tout couvert de neige, haut de quatre mille cinq cents pieds, qui dqminé l'île entière. Victoria semble être un immense gazon anglais; la Tasmanie est une petite Suisse. — Au Sud enfin, une ceinture de presqu'îles nombreuses, escarpées, torturées, aux formes extraordinaires qui ferment la baie comme un grand lac, et contre lesquelles les longues lames de l'Océan Austral brisent avec fureur. Non loin du mont Nelson est un ravin , peut-être unique dans le monde , la a Fern Tree Valley » . Un torrent y coule sous des milliers de fougères-arbres qui s'élèvent au milieu des roches comme des colonnes, ou qui , inclinant leurs branches toufi^ues sur l'eau, sont jetés comme des ponts sur des cascades. Ces fougères ont plus de trente pieds de hauteur, et de leur sommet s'étendent, pour former un vaste berceau, leurs longs panaches réguliers, si gracieux et si verdoyants.
Un autre jour encore , avec des amazones , nous avons visité à cinq lieues de la ville, dans un site charmant , un asile où six cents orphelins sont recueillis et élevés aux frais de l'Etat; cela lui coûte trois cent mille francs par an. Tout ce petit monde, aux faces rouges et fraîches, avait ses habits de fête en notre honneur, et six cents gâteaux furent avalés d'un seul coup et au commandcmeiït. C'était
plus gai qnc la viaile (]oi
: le garili
jîle B
ensuite icn nous tit passer
somijrcs forts Jcs prisons sur le falal ponl-Ievis, et, en nous nionlrant la noii trappe à bascule qui sert à envoyer les condanini^s dans un inonde Évidemment meilleur, il nous dit avec tout le flegme britannique : « Nous pourrions y pendre comforlablemenl sept personnes à la fois.n
Un bal superbe qui dura jusqu'à cinq beures du matin chez le cbaucelier del'L'niversJlé, où les jolies personnes et les jolies toiletles étaient fort nombreuses, nous remit en jjaieté. Jene fais point comme tExaminer et le Ulercury, journaux quotidiens d'Hobart-Town qui rendent compte cbaque matin, dans les moindres détails, de toutes nos visites orGcielles et de toutes les fiâtes que l'on a données au Prince la veille, et je vous fais grdce de notre vie mondaine.
Une chose m'a vivement frappé ici, et je crois qu'elle est d'un rare exemple : rien ne saurait vous donner une idée de la grande harmonie, de la fraternité véritable qui r^gne entre les fidèles et les prêtres des deux religions en Tasmanie. Catholiques et Protestants veulent oublier ce qui les divise, pour ne voir que les grands intérêts qui les unissent, sur une terre dont l'origine est souillée par les uconvictsn, mais oii une société nouvelle et pure a lutté, se forme et domine. En général , dans les pays où deux communions sont eu présence, chacune , — toujours
VAN DIÊMËN. 931
sur la brèche, — exagère pour ainsi dire les devoirs de ses pratiques et creuse davantage le fosse qui la sépare de l'autre ; ici , cette opposition , poussée à Textrême, et je Fen félicite, n'est plus religieuse, — elle est sociale : c'est la lutte entre les hommes libres et les déportés, et ceux-là se resserrent d'autant plus en un centre honorable et intact que ceuxci forment une caste plus tranchée et plus impure. Dans cette société saine d'Hobart-Town , si fière au dehors, si blessée qu'en Europe l'ignorance la puisse confondre avec ceux qui ont bâti ses ponts et creusé son port, tout le monde s'aime donc et ne s'en cache pas. Que de fois , dans les belles réceptions du Gouverneur, nous avons vu les deux évêques causer longuement ensemble, bras dessus, bfas dessous, comme de vieux amis, et les membres des deux clergés s'unir et se fondre avec tous dans une douce intimité.
Une fois même , il y eut une soirée musicale au palais : une messe de Mozart en je ne sais quel bémol, avec orgue et chœurs virginaux de plus de soixante voix, fut exécutée en grande pompe par toutes les beautés tasmaniennes I Je me suis réveillé au Credo pour, voir sur le même canapé les deux évêques plongés côte à côte dans un profond sommeil. Heureusement la musique sacrée fut, après Vite missa est, convertie en valses et quadrilles : tout le jeune monde des « pretty girls » se mit à
'ASM
linmv» «> - —
tourner et valser sans sermon, et si avant dans la nuit, que le jour nous surprit encore soupant fort gaiement.
Pour nous reposer, une grande galopade d'une journée à New-Norfolk , au milieu des roches les plus sauvages, nous fit voir en outre de la belle nature un établissement de pisciculture. Les Tasmaniens en sont très-fiers : il y a là tout un personnel sérieux d'administration , et les graves questions de la fécondation et de l'incubation rendaient encore tout palpitants les directeurs. Nous suivions une route qui n'était pas sans danger pour les amazones : elle côtoie Textrême bord de roches hautes de plus de trois cents pieds et coupées à pic ; au fond du précipice , un cours d'eau large , rapide , bouillonnant , se heurte en cascades et avec fracas. Enfin , nous voilà aux ruisseaux d'élevage et au laboratoire où, d'après les livres de MM. Coste et Milne Edwards , on fabrique les petites bêtes nageantes. Le Gouvernement y met tous ses soins : il a fait venir d'Angleterre, il y a un an, cent mille œufs de saumon. Il a fallu les maintenir dans des caisses entourées de glace pendant tout le temps de la traversée, ce qui a été une dépense énorme : le tout est revenu à près de cent cinquante mille francs. — Pour nous, après cette longue course et bien des recherches , nous parjiTÎnmes à voir deux petits poissons gros comme un carpillon , encore ne suis-je pas ceirtain
iSLSi
AlTnmn •« .-■.
que ce ne fut pas deux fois le même, car nous ne primes le second que cinq minutes après avoir relâché le premier. C'était fort intéressant, et <;e produit d*un œuf qui avait passé la Ligne et voyagé pendant six mille lieues pour venir sans doute se faire manger par une volée de cormorans qui faisaient le guet , me paraissait semblable à ces éphémères qui restent trois et quatre ans en larve, pour naître une fois au coucher du soleil et mourir avant son lever, sans avoir fait un seul repas. Mais on nous expliqua que sur les cent mille œufs, quatorze mille saumons étaient nés et six mille avaient heureusement terminé leur première éducation. On venait de les lâcher et de les lancer vers la grande mer, d'où Ton espère qu ils reviendront *.
Plaisanterie à part, cet essai peut faire la fortune de la Tasmanie : elle est la seule des colonies australiennes qui ait des rivières favorables aux saumons; une fois peuplées, elles donneront des pêches qui, avec des débouchés de villes riches de plus de cent mille âmes, comme Melbourne, Adélaïde et Sydney, feront rentrer des millions dans la modeste île de Van Diémcn.
17 septembre. — Le colonel Chesney et une
1 Un journal et une lettre d'Australie m'ont appris depuis mon retour qu'ils étaient tous rentrés au bercail : la colonie ne se possédait pas de joie.
vingtaine de jeunes gens de la ville ont frété un gentil vapeur pour nous faire voir toutes les anses pittoresques de la grande baie; le navire est pavoisé aux couleurs de France et nous porte vite au milieu d*un dédale d*iles, de canaux naturels formés entre des roches qui surplombent. Voici à droite le canal A' Entrecasteaux avec ses gorges profondes, à gauche le cap Raoul avec ses récifs écumants couverts d*une nuée d'oiseaux. Puis, bercés par une grande houle du Sud, nous arrivons au cap de V Aventure; on met les canots à la mer, on débarque : voilà un arbre centenaire dans Fécorce duquel des lettres
sont taillées au couteau 26 jan. ; telle est Tinscrip-
tion qu*y fit le célèbre capitaine, quand il découvrit ce promontoire et le baptisa du nom de son navire.
Bientôt, autour de File Franklin, nous nous met« tons tous à pêcher : trois requins, une cinquantaine de poissons bizarres dont plusieurs sont tout couverts de pointes absolument semblables à celles du hérisson , et des « trompettes » au long nez, furent notre proie, à la grande joie d*un brave archidiacre que la cravate blanche et le gilet en étofie de cilice n'empêchaient pas de faire les mots les plus facétieux.
19 septembre. — L'heure du départ a sonné :
malgré une tempête d*équinoxe épouvantable , dont' les rafales blanchissent d'une nappe d'écume foute la baie , a la Tasmania » , un petit sabot de deux cent cinquante tonneaux, allume ses feux : c'est elle qui doit nous mener à Sydney. Nous avions fait le matin tous nos adieux : une dernière heure toute triste, au palais du Gouvernement, nous avait permis encore de remercier tant d'hôtes aimables d'un séjour délicieux. En arrivant au quai, nous le trouvons couvert de monde : toute la ville est venue dire adieu au Prince. Une vraie, une grande foule est rassemblée pour nous donner le plus ^ hearty farewell » et nous demander souvenir et retour. Elles aussi, nos aimables danseuses, elles sont toutes là près dubateau, dans leurs plus jolies toilettes, comme pour nous donner encore plus de regrets. Ministres et a squatters )) , évêques et amazones d'hier, tous avaient eu cette attention charmante , qui nous toucha bien profondément. A peine sommes-nous à bord que tout le jeune monde escalade la passerelle , et voilà le pont si envahi qu'on n'y peut plus bouger. C'est ainsr chargée que la Tasmania aurait dû partir ! illais la troisième cloche vient nous arracher aux a shake hands » de tant de personnes si aimables qui, pendant quinze jours et jusqu'à la dernière seconde, avaient fait aux trois voyageurs un si cordial
iccueil.
L'hélice commence ses premiers tours, et la 7Vwmania, prenant son aire» longe le qnai que les lames furieuses balayent et que suit pourtant toute cette foule, dont chaque personne nous était connue. Et tandis que tout le groupe de jeunesse remplit en courant le bateau-ponton du bout de la jetée, trois tt cheers!)) , trois a vivat !» bruyants nous saluent et nous porteront sûrement bonheur. Enfin, les signaux des chapeaux et des mouchoirs s'agitent au vent : nous les distinguons jusqu'au dernier moment, aadessus d'une foule qui devient peu à peu confuse, et pensez si nous y répondons! Bien vite, ce rivage, si animé tout à l'heure, devient seulement un horizon pour nos regards. Une voiture légère, suivant un promontoire qui abrite le port, apparaît une dernière fois, et des signaux y sont encore faits pour nous! En arrivant un soir à l'improviste sur ce sol inconnu , pouvions-nous penser que nous devrions le quitter si émus et si reconnaissants? La Tasmanie nous a donné une hospitalité comme peut-être jamais voyageurs n'en trouvent : nous voudrions lui dire, non pas u adieu » , mais » au revoir » da fond du cœur, et, si elle a espéré n'être jamais oubliée, ses souhaits seront exaucés !
Cependant la tempête est plus forte que jamais : seuls sur ce pont désert, nous nous cramponnons à grand'peine contre les rafales : la baie, hier si calme et si riante , est obscurcie par de gros nuages noirs
que le vent emporte vers les cimes neigeuses, et les gorges profondes qui nous environnent ont pris un aspect fantastique sous ces sombres couleurs. Hobart-Town, Hobart-Town disparait I Nous aussi nous allons peut-être disparaître dans les vagues énormes que le Sud-Ouest nous amène : la Tasmania lutte et hésite; tout craque, tout se brise à bord : le choc des lames contre les roches, un ressac saccadé et affreux, nous font compter les minutes dans cotte passe , où toute la fureur de TOcéan Austral et des courants de foudre viennent se heurter contre une petite ile.
Le soir » le vent tourne au Sud, et apportant avec lui Tatmosphère glaciale du pôle , il chasse les nuages et laisse la pleine lune éclairer le spectacle de tout son éclat. Il vente « tempête! » les vagues qui déferlent balayent le pont d'un bout à Fautre, et le peu de toile que nous faisons pour a appuyer » le navire ne résiste pas. Cest en de telles conditions, avec un bâtiment qui donne une bande énorme et qui menace par moments de s' a engager » , que, serrant la côte malgré nous, nous arrivons à doubler le cap Pillar, qui est un des plus beaux sites de Van Diémen. C'est Fextrémité sud-est de File : une série de hautes aiguilles en roches basaltiques de trois cent soixante pieds de hauteur s'avancent, comme les piliers d'une jetée druidique, jusqu'à près d'une lieue en mer. Poussés par les lames qui viennent s'y
briser, noas n'en passons qu'à un quart de n l'efTet est saisissant et donne vraiment le frisson. Quand la vague se heurte contre ces groupes de colonnes qui diminuent graduellement jusque près de nous, l'écume jaillit à une hauteur immense; puis le flot se retire, et la lune, tour h tour cachée et brillante, apparaît entre les piliers élancés, dont les intervalles sont un instant remplis par l'écume, puis un instant à jouri Mais l'astre est encore très-bas sur l'horizon, et, se levant à l'Est, de l'autre cAté des pili<n's, il en projette l'ombre presque jusqu'à nous, tandis que leurs silhouettes, coupées si verticalement, se dessinent avec grandeur : le danger donne encore à cet ensemble quelque chose de plus étrange et de plus souverainement imposant. C'est sous l'impression de ces roches majestueuses et des efforfs de notre frële barque, que nous passons la nuit sur le pont. Mais, le cap une fois doublé, la Tasmania laissa a porter n et fila vent arrière : sur la dunette, on ne parla plus des lames immenses qui passaient par-dessus le couronnement, on parla des souvenirs d'Hobart-Town I
20 septembre. — Le calme est revenu , mais les grands coups de roulis ont tout cassé, et réuni dans le même massacre nos baromètres, nos thermomètres et nos cuvettes. C'est aussi un peu dans ce désordre que, au moment d'acalmie dont je voa-
drais tant profiter, se présentent à moi toutes les impressions que m*a inspirées Tensemble de la Tasmanie. Tout ce que nous avons vu dans cette ile , les personnes qui nous ont entourés, aussi bien que les campagnes riantes et les villes paisibles parcourues, nous auraient presque fait croire qu^un monde sépare ce pays du Melbourne plein d^usines, du Ballarat plein d'or, — un monde et un siècle, pourrait-on dire! En un jour, nous sommes passés de Teffervescence d*unecité avancée du progrès aune acountytown » d*il y a cent ans. Après six semaines du spectacle d'une vie chauffée à toute vapeur, un séjour à Van Diémen a quelque chose de rafraîchissant comme une idylle, et c'est un véritable repos. Mais on ne peut toujours dormir; on sort de Tile comme d'un rêve, et toutes les phases par lesquelles elle a passé se résument.
Avant toute chose, il est un sentiment qui nous peine : en suivant de près cette belle côte, nous venons de relever successivement les caps Raoul, Surville, Pérou, Maurouard, Bougainville , Taillefer, Tourville, Lodi et du Naturaliste; les baies de Dolomieu, de Fleurieu, de Monge et du Géographe.
Chaque point de ces terres, comme du grand continent australien, a été illustré par nos marins : pourquoi faut-il que le pavillon de la France , qui avait été a à la peine» , ne soit pas demeuré u à l'honneur n et n'y ait brillé, àl'heure périlleuse des découvertes,
SM AUSTBALIE.
que pour laisser ensuite le champ Jibre à d'autrei^
ne nous gagner aucune possession? De Mari
le Caslries, qui fut le premier après Tusman et
qui vit couler le sang français, ded'Enlrccasteauxsur
la Recherche et l'Espérance, de Baudin el d'IIame-
lin sur le Géographe et le Naturaliste , il ne reste
que de grands noms : l'Angleterre a une grande
Mais avant d'être la colonie de Tasmanie , elle a èiiil' établissement pénilencier de l'an Diémcn. C'est là une lugubre histoire I Jusqu'en 1803, on n'en connaissait que les rivages inhospitaliers que défendaient des tribus nombreuses et féroces. Le gouverneur de Sydney y envoya les plus turbulents de ses « convicts » : celle île devenait le Bolany-Bay de Botany-Bay pour ceux que la première ville fondée par les a convicts » rejetait de son sein. Puis la métropole elle-mâmc y lança directement des navires chargés de prisonniers : les premiers qui partirent sanglotaient, paraîl-il, comme si on les donnait, non h. la liberté, mais h la mort : ils pensaient ne jamais arriver si loin , et , en effet, il y eut plus d'un naufrage, lin membre du gouvernemeni , le docteur Offîcer, bomme intéressant au possible, me donnait des détails saisissants sur ces voyages. VAmphitrite coula dès le départ, et cnnt trois femmes avec leurs enfants furent noyées dans la cale, où le commandaul les avait enchaînées; le George III el la Neva
furent brisés presque au port ; le-Gouverneur-Pliilipp sombra lentement dans le canal de d'Entrecasteaux, où nous étions l'autre jour; mais il y eut là un beau trait : le commandant Griffith» pendant le sauvetage, donna sa parole d'honneur aux a convicts » , qui ne pouvaient prendre place dans les chaloupes, de ne pas quitter le bord jusqu'à ce qu'elles revinssent; mais avant leur retour il fut noyé avec eux. Puis, quand on apprit dans les cachots de Londres combien les terres australes étaient fertiles, ce fut à qui partirait pour ce faire une fameuse chasse aux kanguroos ! n La première période fut celle de la création et desxrimes. Quand les routes furent faites, les ponts construits, les troupeaux importés et les Aborigènes mis en fuite, la prospérité des établissements pénitenciers attira les immigrants libres en Tasmanie, et les hommes d'État de l'Angleterre , ayant envoyé les tt convicts » dans un pays sain et fertile , avaient pensé juste en espérant que leurs sueurs seraient plus profitables à une colonie naissante, que leurs vices invétérés ne pouvaient lui être nuisibles. Il semble qu'étonnés d'abord de n'avoir plus de riches à piller et de faibles à battre, surpris de se sentir tous égaux et responsables dans une société qu'ils étaient alors seuls à composer, ces criminels aient pourtant puisé une certaine énergie pour le bien dans ces terres éloignées du théâtre de leurs premiers méfaits, et qu'ils aient pris à cœur de faire pro-
!lg ADSTHALIK.
spérer un pays où ils avaient tout à créer, » leur vie à défendre, et où les sources de leur ricliesse ne dépendaient que de leur travail. Ils se sont sentis hommes, bientôt àla tète de nombreuses ramilles, cultivant un sol et Taisant paître des troupeaux qui les récompensaient largement de leurs peines.
Les immi<irant3 commencèrent à arriver vers 1815, et affluèrent dans une mesure bien proportionnée àla richesse des pàlurages comme à la petite dimension de l'île. Mais les difficultés n'ont pas manqué ! Les Naturels , qui avaient été dispersés par les "convicfso , reviennent à la charge au nombre de plus de sept mille, et les Blancs, pendant de longues années, lultent contre eux parles armes : c'est une guerre affreuse ! après bien du sang versé, elle se termine d'une manière étrange. — Un certain John Robinson, dont chacun à Hobart-Town nous a fait un sympathique portrait, s'était dans une vie nomade concilié l'affection des Noirs : toujours sans armes, passant au milieu des plus grands périls d'une li-ibu à l'autre, et se faisant l'ami de toutes, cet homme d'une forte trempe, philanthrope et à demi-sauvage, avait pris à cœur la tàcbe si lourde d'amener la race noire à une entente avec les envahisseurs. D'autres, avant lui , avec toutes les forces de la garnison et le concours de tous les u convictsn, avaient fait une grande, une immense battue, i
VAN DIÉMëN. 249 '
le Nord de Tîle, pour refouler les Aborigènes au Sud, dans le territoire assez vaste de la péninsule de Tasman , rattachée au corps de File par une langue de terre à peine large d'une lieue. La battue avait duré plusieurs mois : une ligne de feux pendant la nuit et de soldats pendant le jour, sur près de trois cenls kilomètres, avança graduellement jusqu'à l'extrémité sud : on n'avait pas vu un Noirl Ils avaient tous tt forcé les traqueurs )> , grâce à l'obscurité et aux ravins. Ils étaient sortis victorieux de la lutte, ils pillaient et tuaient de plus belle. — John Robinson alors obtint la victoire par la douceur : il était l'idole des sauvages; il les entraîna avec lui dans la péninsule. En regard de l'injustice qu'il y a à venir, avec une suprême jactance, conquérir les terres les plus fertiles sur une race qui les tient de ses ancétres , comme le noble caractère d'un homme qui sauve la vie à plus de six mille indigènes emporte l'admiration I
Mais, de même qu'il faut un Océan Austral aux albatros, de même il faut avant tout l'espace aux Aborigènes ! Ceux->ci n'ont pu supporter longtemps la mitoyenneté avec les nouveaux occupants : ils avaient échappé au massacre des aconvicts » , ils voulurent de même échapper aux bienfaits et à la commisération d'une race de colons libres qui cherchait à les évangéliser et aies vêtir; ils préférèrent Texil à une lutte impossible ou à une vie sans
espace. Une partie mourut de maladie en proportion, effrayante, comme des poissons d'eau vive resserrés dans une eau stagnante ; le reste, peu à peu, sans guerre, sans éclat, se dispersa dMIe en île dans les terres de Flinders, de Furneaux, et finit par gagner le grand continent australien, dans Fintérieur duquel il a cherché le désert.... et la lihertél Us étaient sept mille en 1816, il n'y en a plus que.... cinq dans toute Tile, trois hommes et deux femmes Ï! Nous les avons vus il y a quatre jours, on les gardait comme des reliques : on les photogra;)hiaik !
De trois sociétés en présence, une était donc anéantie. Restaient les immigrants et Icsttconvictsn . Je n'ai pas eu l'occasion d'entendre les plaintes de ceux-ci; mais les premiers, quoique libres et maîtres, n'ont cessé, depuis le principe, de maudire le Colonial Office, qui leur envoyait le rebut de ses prisons à employer et à surveiller. Chaque fois qu^un navire de prisonniers mouillait devant Hobart-Town, immédiatement une protestation était signée par toute la population saine de l'île, qui voulait, avec raison, éviter leur contact immoral, et garder pour elle les développements de ses pâturages et de ses cultures, au lieu d'en voir une partie fatalement aliénée au profit des criminels implantés sur le sol, et devant gagner, soit par le temps, soit par bonne conduite, leur libération.
Pour que le noyau d'hommes libres soit resté
pur, songez ce qu'il a fallu de luttes ! Le tableau de la population que j'ai vu au ministère de Tintérieur donne les chiffres qui déterminent chaque élément : 17, 500 hommes de naissance libre contre 7,000 «convicts» en 1825; 23,000 contre 18,000 en 1835; 43,000 contre 24.,000 en 1847, telle était la composition des habitants. Enfin, en 1857, les hommes libres étaient au nombre de 77,700 et les déportés au nombre de 3,000 seulement. C'était la seconde fois qu'une société nuisible s'effaçait. Ce brusque et, heureux changement dans l'équilibre est dû, d'abord à la cessation des « envois » de la métropole, qui date de 1850, mais surtout à la déportation au second degré que fit à son tour la colonie elle-même dans la péninsule de Tasman, où elle avait voulu jadis interner les sauvages, et qu'elle ne veut pas considérer comme son territoire. C'est une administration à part, sur un sol presque totalement séparé du sien, où un système de coercition adoucie, s'exerçant sur un milieu homogène, agit plus sur ses espérances que sur ses craintes. Cette mesure énergique, qui d'un trait dépeint le fond honnête de la Tasmanie, fut prise au moment où Victoria, inaugurant vaillamment son indépendance, portait un de ses premiers édits, en interdisant absolument son sol aux aconvictsn transfuges, que les établissements pénitenciers lui auraient vite et fatalement écoulés. Mais, grâce aux troubles des premières années dans
552 ADSTRflLIE.
la société libre, jaoïais castes, entre g fjouvernés, n'ont clé plus noitemeiil d fait, et c'est là le secret de toutes les différences frappantes entre la vie politique de la Tasmanie et celle de Victoria. Contraste si curieux, que, lorsqu'on compare ces deus populations, il seniMc inipos' sible de croire qu'elles appartiennent au même sang! Ce sont pourtant des hommes de la même race anglo-saxonne, émigrés <iela mémeilnglelerre, en rapports constants entre eux et la même molropole. Cette différence en deux points si rapprocliés n'est-elle pas la preuve concluante des influences radicales que peuvent avoir sur les idées et le caractère d'un peuple les institutions qui le régissent î
En Victoria, suffrage universel snr toute la ligne, démocratie avancée, esprit d'initiative et d'avcnlure, idée de progrès et d'égalité, animation
- De l'autre cûté du détroit, sufl
rage
restreint, à tel point que la plus grande moitié de la population libre est exclue de toute participation aux affaires publiques; la plus petite moitié élit la Chambre Basse, k peine un quart la Chambre Haute : idées étroites en général, esprit de caste poussé à l'extrême, affaires lentes et malheureuses, étal positivement arriéré.
Voilà les conséquences de l'élément u convict n trop longtemps ea vigueur. Les immigrants, qui n'ont
pas subi la grande crise de nivellement social que la découverte de Tor a occasionnée à Victoria , constituent une aristocratie de la terre et de la richesse qui refoule dans Findustrie les descendants des premiers tt convicts TD . Quand je dis a immigrants » , ce n*est pas Tacception très-misérable du mot que nous donnons en France qu'il faut entendre, mais c'est nommer bon nombre .de « gentlemen farmers » et de ce cadets )) de grandes familles anglaises. Presque tous les habitants que nous voyons sont nés ici; ils y ont reçu une solide éducation, et pris une bonne position depuis longtemps ; ils ne sont pas arrivés tout faits, tout poussés en un jour, tout égaux à Tinstar des Melbournois jetés en Victoria, comme un banc de champignons, et ayant tous le même jour de naissance civile, celui de la découverte de Tor en 1851 1 II ne faut donc pas s'étonner qu'il y ait ici une véritable société, avec ses degrés et ses in* stincts, qui tranche d'autant plus dit grand seigneur» que la classe inférieure est d'une origine plus infime* Aussi tout se tient ; la vie sociale n'est que l'image de la vie politique. Quand les colonies ont été invitées à tracer elles-mêmes les articles de leurs constitutions, Victoria, où le domestique avait quitté ses maîtres et le clergyman ses paroissiens, pour devenir leur égal dans la recherche de l'or, Victoria n'eut pas de peine à établir les 'droits de l'homme et la démocratie la plus pure et la plus raisonnable. —
ÎM SDSTRaLIB.
A Van Diémen, où Ig propriétaire de moutûos et le fermier méprisfiienl le pauvre immigranl irlandais et le tt convict» encore marqué au front des lettres ignominieuses des n Galëres de la Reine t>, la classe aisée voulut s'élever sur un piédestal inaccessible, afin d'y défendre par le suffrage censitaire le gouvernement du petit noLnbre.
L'exclusion de tous droits politiques était basée sur la pauvreté. Mais qu'est-il arrivé? Après avoir énergiquement obtenu l'abolillon de la transportation, la Tasmanie n'a pas abordé avec le même esprit les HacriSces que lui imposait son indépendance. Un beau jour, avec la suspension de l'envoi des K convicls n , s'est arrêtée la subvention de la métropole, qui tombait sur la colonie en pluie d'or, à raison de 170,000 fr. par semaine. Avec eux aussi a disparu la garnison nombreuse qui les gardait et qui dépensait sa solde dans le pays; mais on s'était si bien habitué à cette manne venant du debors, à la direction de Gouverneurs à pleins pouvoirs, responsables seulement vis-à-vis de la métropole, que ta Tasmanie a été longtemps sans connaître la liberté, el qu'elle est restée dans cet élat d'enfance des pays trop gouvernés, où le peuple regarde sans cesse du c6té du pouvoir, pour lui demander aide et protection. Cette habitude, qui datait de longtemps, n'a pas peu contribué à endormir la population, à la priver peu à peu de cette énergie virile
qui se trempe dans les difficultés , et qui est si né* cessairc au développement d'une colonie.
Entre des mains puissantes et dans un grand pays» le despotisme peut donner au dehors, pour un temps» de la gloire et de la prépondérance, mais toujours il tue, avec la liberté, Tesprit d'initiative et de spéculation entreprenante. C'est ce qu'a fait ici, dans la première période de la colonie, l'administration militaire et pénitentiaire; l'industrie n'est pas née, la somme des entrées dépasse de beaucoup celle des sorties ; la terre qui a donné les premiers bestiaux à Victoria , est obligée d'importer aujourd'hui de Melbourne, non-seulement troupeaux, mais viande abattue, pour plus de 2^360,000 fr. Le budget des dépenses de l'année a. dépassé, de près d'un million, celui des recettes; et pourtant, malgré ces faits, malgré le manque de subvention , on a continué la construction ruineuse d'édifices publics et d'un palais du Gouvernement qui coûte 2,500,000 francs; on paye les ministres 22,000 francs par an, et on entretient une nuée de fonctionnaires, qui absorbent près de trois millions — Le résultat est, pour un pays de 95,000 habitants, qui a cependant vendu plus de 1,476,000 hectares de terrain, une dette de 13 millions de francs, sans qu'il y ait chemin de fer ou usines, et sans autre espoir que la vente des terres à des immigrants futurs, qui semblent peu se préparer à venir, ou bien, nous disait-on
en souriant, a quelques merveilleuses années de pommes (1}, »
Mais la Tasmanie a commencé maîulenant son apprentissage de la liberté, me disait, au moment de mon départ, le colonel Gore Itrown, de qui jetiens beaucoup de ces détails, et qui , sous sud litre d'officier, est un Gouverneur civil, aidant de toutes ses forces le mouvement libéral. Une étincelle a provoqué l'incendie : les ministres, en voulant tirer le revenu non plus des douanes, mais d'un impAt sur la pro> priété, se sont heurtés contre l'opinion publique IrÈs-émue. Le pays tout entier, pendant notre séjour, était dans la plus grande agitation : la dissolution des Chambres, devenue nécessaire, fut prononcée par un message du Gouverneur, le maiio même de notre départ. Par ce réveil général, par les élections nouvelles, les esprits sages espèrent voir triompher l'idée des économies radicales dans les dépenses ; et ce parti , dont nous avons connu les champions les plus actifs, comptant sur le jeu facile des institutions politiques, veut foire sortir de l'oinière une contrée qui mérite assurément la prospérité.
Le fond est bon : avec des ressources précieuses en bois de lente nature, avec le développement des pâturages qui comptent, après tout, encore 1,752,000 ' L'kd dernier, la Tum&nie en i eiporld pour une valeur de
moutons et 110,000 têtes de gros bétail , avec des gisements de fer très-riches, encore inexploités, et la certitude de filons d*or, de cet or qui est la panacée universelle en Australie, puisqu'il attire toujours l'immigration et développe toutes les ressources ; avec un terrain à céréales bien autrement fertile que celui du continent voisin, et qui produit une moisson valant 32,700,000 fr.; en un mot, avec un ensemble de terrains occupés, de bétail, d'immeubles, de navires, de banques et de produits exportés d*une valeur totale de 475 millions de francs , ils veulent, délivrés des Aborigènes et des a convicts » , condamner le système de réglementation et d'entraves qui les a maintenus si bas, et qui, contraire au grand principe de liberté des colonies voisines merveilleusement prospères, a transformé,* d'une manière si opposée, des éléments de richesse presque semblables : l'un, en efiet, était force motrice ; l'autre, force d'inertie !
11 est encore un autre parti , celui des basses classes. Le mot annexion est arrivé jusqu'aux antipodes. : elles veulent^ l'annexion à Victoria. Ces excellents Tasmaniens ne demanderaient pas mieux, mais ce sont les Victoriens qui ne veulent pas; ils les ont trouvés jusqu'à présent un peu trop en arrière de tout le monde, et les traitent de Béotiens.
Béotiens si l'on veut, ces braves gens ont, il faut l'avouer, une qualité qui manque à leurs facétieux voisins, la modestie. Tandis qu'à Melbourne on nous
258 AtSTBALIB.
disait, avec raison il est vrai, mais peut-êh-e un peu souvent : u Coutemplez notre œuvre ; il y a quatorze ans, c'Élait le désert; n'en avons-nous pas Tait udb nouvelle Europe ?» ici , ces bons habilatits excusent toute la simplicité de leur oasis qu'ils montrent avec humilité ; ils sont tout flatlés que les étrangers viennent les voir de si loin; ils suivent paisiblement leur chemin, sans avoir encore fouillé une terre où il y a de l'or, sans chercher par de fiévreuï efforts d'autre bonheur que celui de vivre en Tamille, doucement et sans bruit, avec ce je ne sais quoi d'une ile patriarcale pour laquelle la nature s'est montrée si généreuse.
Il y aura pourtant de )a vie aventareuse à mener dans ces parages. Un esprit intrépide et ardent, une exception à la placidité de tous, le colonel Chesney, était arrivé facilement à me monter la léte pour une tentative de découvertes qu'il va faire dans la partie nord-ouest de l'ile. L'n seul homme, un berger, a pu y pénétrer l'an dernier, et il en a rapporté plusieurs sprcimens d'or estrémemenl riches. Il y a là une série de montagnes situées précisément sous le même méridien que Ballarat, et qui ne sont aufre chose que le prolongement des niâmes filons d'or.
Mais il reste une barrière de torrents, de roches escarpées, de ravins, qu'on n'a pu encore franchir et qui cnioure ce nouvel Eldorado. Le colonel m'a montré tous ses équipements, ses échelles de cordes
munies de crampons, ses canots portatifs en caoutchouc, tout frais arrivés de Londres. Il partira avec deux amis et un domestique : a Venez donc avec moi, me disait-il ; vous aimez Taventure. Cest charmant à vingt ans de découvrir des tefres! Et puis, si nous trouvons de For, nous reviendrons millionnaires, et alors les belles misses d*Europe...! i» Mais rexpédition ne se mettra en marche qu'au mois de janvier, époque où nous devons être déjà en Chine, et la question est tranchée à mon grand regret d'une façon catégorique.
21 septembre, — A l'abri du cap Oornoorochmoon.
Je commence par promettre ma défunte perruque au grand dignitaire de la Faculté de Paris qui dénichera ce joli nom dans ses connaissances géographiques I C'est une petite anse de la baie de Twofold, perdue entre les promontoires de la côte orientale de l'Australie, et encaissée entre des roches de granit rouge et des montagnes couvertes de grands bois dç sapins qui descendent jusqu'au rivage : site pittoresque et sauvage, mais à cette heure tout triste et tout obscurci par de gros nuages noirs, que les rafales amènent de la haute mer. C'est ici que nous a jetés un violent coup de vent d'équinoxe. La Tasmania ne tenait plus la mer : elle s'en allait à la dérive malgré les efforts saccadés d'une ma-
aCO AUSTHALIË.
cliine impiiîssanle; las vagues la poussaient à la terre el la roulaient sans merci, en menaçant de l'eiitr'ouvrir, sans qu'elle pût même essayer de lutter.
Quand un gros temps nous assaillait entre le cap de Donne-Espérance el l'Australie, nous contemplions avec sang-froid ces lames immenses dont nous étions le jouet; l'espace faisait noire salut. Mais cette fois nous sommes près de la côte; et la cAle c'est le naufrage , si l'on ne choisit sa retraite avant l'heure où aucun moyen humain ne peut résister à la fureur d'un ouragan! Dès midi nous avons donc fui devant le temps et cherché un ahri dans la crique la plus proche. A trois heures nous mouillons sous lèvent du cap, en même temps qu'un trois-màls dont les bastingages ont été emportés, et dont la mâture désemparée fait peine h voir : c'est un sauvequi-peut effrayant! Le ronflement de la lempêfe dans les bois de sapins est si rauque, la mor Inise si fort contre le cap Oomooroomoon , et le lonnfrre gronde avec un si épouvantable fracas, que la grosse face du capitaine de notre u barque » n'est pas encore revenue de sa pâleur subite. Ce bon type d'jiomme rond comme une bonle, dont le a surouest » ' ne parvient pas a cacher le quadruple menton, hier cramoisi , aujourd'hui blanc de neige,
* Sortede coiflare portée seolemeni dam les groitempi.
VAN DIÈMEN. 861
fait véritablement mon bonheur quand il gesticule sur la passerelle : il connaît du reste bien son affaire ; car il nous a dit que c'était son deux cent quarante-, huitième voyage entre Hobart-Town et Sydney, et tt un des plus dangereux » , ajoutait-il , sans que nous eussions besoin de cette dernière parole pour nous en apercevoir.
Maintenant que nous voilà en sâreté, et que la Tasmania est follement bercée en dormant sur ses trois ancres , nous demandons un canot et quatre hommes au capitaine, et nous débarquons tous deux, pour regarder une tribu de Naturels dont les feux s'élèvent au milieu des sapins : ils sont semblables à ceux du Murray, aussi inoffensifs, aussi noirs, et au premier moment ils me paraissent encore plus affreux, mais j'oubliais que cela n'est guère possible.
Cette baie est renommée pour la pèche de la baleine : les vertèbres colossales de leurs carcasses blanches sont jetées en grand nombre çà et là sur le sable du rivage, et à l'aspect lugubre d'une baie sauvage et sombre s'ajoute la vue du cimetière des cétacés océaniens. Ce qui est étrange, c'est qu'en ce coin si isolé du monde il y a pourtant sur une colline sept cabanes de bois, habitées par quelques Blancs! Ils ont, par une douce ironie, appelé du beau nom d'Éden la réunion de leurs huttes misérables. Au train dont vont les choses en Australie,
il y aura peut-être là dans quinze ans un Opéra et un Parlement I II me semble maintenant que j*ai vu Melbourne naissant. Une centaine de moutons presque perdus, quelques trous en terre où trois hommes cherchent de Tor, et la forêt de sapins toute vierge encore, voilà TEden que nous avons vu. Espérons que le beau temps va en chasser la Tasmania, avec sa cargaison de pommes, qui serait ici d'un placement douteux.
Baie féerique. — Les missionnaires françids. — Charme ot dis* tinction de la société. — Botany-Bay et souvenirs de La Pérouse.
— Gonvicts et immigrants, -r- Ecoles.— Les Montagnes Bleues.
— Les fils diB l'illustre Mac Arthur. — Rapports avec la Nouvelle-Calédonie. — Les institutions et les richesses de la Nouvelle-Galles du Sud.
Sydney, 23 septembre. — Nous avons pu nous arracher au paradis d*Oomooroomoon et reprendre la merl Nous avons passé entre Tile Montagu et la côte. Vers le soir, au coucher du soleil, le cap Perpendiculaire qui ferme la baie Jerwis se détachait sur le ciel. Cest une roche de deux cent quatrevingts pieds, coupée à pic sur la mer et s'avançant audacieusement entré celle-ci et la baie, comme une jetée majestueuse : l'effet en est superbe. Dans la nuit nous arrivons à Sydney, guidés de bien loin par la lueur du gaz et les feux de couleur de tous les navires de la rade.
24; septembre. — Dès le matin, lord John Taylour vient nous prendre et nous emmène à une grande partie de cheval, organisée pour le Prince par Son Excellence sir John Young, Gouverneur de
364 ADSTRALIB.
la Nouvelle-Galles du Sud. Le rendez-vous est au' palais : neuf amazones et quelques cavaliers y sont réunis, et les plus beaux chevaux de revue nous BOnl amenés. La promenade commence... par une navigation à vapeur; au bas du jardin un petit steamer nous attend ; cile on embarque les chevaux et nous traversons la baie. Cela devient alors une galopade charmante sur les créies des montagnes qui dominentcetle nappe d'eau, si pure et aux bords si riants. Ouvrant sur la grande mer par une passe de quinze cents mètres de large que dessinent, comme uneportedruidique, deux roches surplombant de plus de trois cent cinquante pieds, la baie s'enfonco profoudément dans les terres en suivant les Formes les plus capricieuses, en s'avançant aventureusement comme un grand fleuve incertain de sa roule, d'abord vers le Nord-Oucsl, puis vers le Sud-Ouest, enfin vers l'Ouest, si bien qu'à peine entré par cette porte qui parait gigantesque, on se trouve tout étonné d'être enfermé comme dans un lac de Suisse, et l'illusion serait complète si les longues vergues des ■ clippers « au mouillage ce rappelaient la haute mer, Port-Jackson compte trente-six baies s'ouvrant dans la baie générale, et plusieurs d'entre elles remontent à douze lieues dans les terres; les cAtes sont trcs-pittoresques : tantôt boisées, tantôt rocbeuses, elles nous montrent tour à tour la nature la plus sauvage, les bauls rocs à pic contre lesquels
les vagues se brisent, les beaux jardins avec une quantité d'élégantes villas , et cette exubérance de fleurs naturelles, dont la nappe aux mille couleurs s'étend jusqu'à l'écume des vagues; au fond de ce beau lac, sur la rive sud, est bâtie la ville de Sydney. C'est une sorte de presqu'île, que l'on pourrait comparer à une main droite s'avançant hardiment dans la baie; en effet, cinq grands promontoires ayant exactement la forme des doigts un peu écartés , constituent la partie principale de la ville; et c'est ce qui la rend si originale , car les rues qui ont la direction Est et Ouest aboutissent par chaque extrémité à un nouveau port; elles semblent être des ' canaux entre chaque bassin ; du point le plus élevé d'une rue, on voit un port à ses pieds avec tout le mouvement des vapeurs, puis bien vite des maisons de l'autre côté, et enfin des mâts se montrent encore derrière ces maisons; c'est la plus belle situation qu'on puisse voir. Près de nous, que de jolies villas entourées de jardins d'orangers et d'amandiers en fleurs! Nous suivons toujours la crête des montagnes; cela nous éloigne des routes, des a cottages» ; notre vue s'étend davantage, et nous jugeons à merveille de l'ensemble. Là-bas, au fond, quelle belle eau bleue! que de gorges sombres, que de promontoires couverts de verdure! Ici, en haut, sous un soleil de printemps, les fleurs sont toutes écloses; mêlées aux grandes herbes sur lesquelles courent
366 AliSTHAlli:.
les lézards, elles bnllenf partout avec une fraîcheur matinale et un» abciDdance étonnante ; elles montent toutes jusqu'à la poitrine des chevaui, et rien n'est plus charmant, dans ce l'ouillisdelleurssibaules.que de voir galoper nos petits groupes de cavaliers et d'amazones; celles-ci sont en gris-perle ou en bleu très-clair, avec (le longs voiles bleus et blancs. Après avoir traversé un bois louCTu d'arbres h camphre, de bambous et de palmiers, nous arrivons sur un mamelon au bas duquel s'étend un bras de mer; on le descend avec prudence au milieu des roches, et, en nous avançant sur re^trémité de la pointe, nous voyons à droite Port-Jackson, et à gauche l'entrée d'une autre baie ijui parait aussi bien grande, — c'est Hiddie-Harbour. Le Gouverneur a envoyé d'avance deux chaloupes et un ponton, et en trois voyages toute la cavalcade a passé l'eau ; deux heures après nous sommes sur la plage de la grande mer, àLong-Iteef, o^j une grande boule de Sud-Est jette les vagues qui se brisent en avant du rivage sur la ligne des écueils.
C'est fort avant dans la soirée que nous reprenons la direction de la ville; la nuit est si claire; un parfum si délicieux s'exhale de ces montagnes couvertes de fleurs ; à travers les grands arbres s'ouvrent de si poétiques échappées de vue sur les eaux de la baie, qui reflètent comme un miroir les brillantes constellations de l'hémisphère auslra
les péripéties de notre jeune a party » chevauchant lentement dans une véritable forêt de fleurs ont tant de charmes, que je crois encore rêver en descendant de cheval bien tard dans cette seconde nuit de notre séjour à Sydney.
13 octobre 1866. — Pendant trois semaines d'une activité dévorante sur un sol où tout nous était facile, où tout nous charmait , nous avons à chaque heure béni la fortune qui nous a amenés ici. Le lendemain de notre cavalcade , nous embarquons sur un petit vapeur pour remonter la rivière de Paramatta. Des plantations d'orangers, des cultures magnifiques entrecoupées de gorges escarpées , toutes verdoyantes et ombragées, égayent les bords pittoresques et les eaux limpides de son cours sinueux. Seul le soleil , qui est certainement très-bon pour les orangers, commence à nous paraître un peu trop chaud; mais il donne une telle vie au paysage!
Bientôt , quand la rivière se ressefre trop lentre les roches, une 'embarcation nous prend; elle est conduite par huit jeunes insulaires de a Samoa » , à la peau couleur jus de tabac; ils rament vigoureu* sèment et nous débarquent au fond d'une baio retirée où flotte le pavillon tricolore. C'est «c la Montagne des Chasseurs n , la demeure des missionnaires Maristes , un petit coin de la France, où quelques colons de nos compatriotes sont aussi
SCS AIISTRALIB.
ïcniis se grouper. L'animalion est grande et la^ ception toute cordiale. L'évé({ue des îles des Navigateurs, de passage à la Missiou , nous accueille â bras ouverts et nous donne même un spectacle étrange. C'est au moment du coucher du soleil : sur la liauie terrasse naturelle d'où la vue s'étcud au loin, d'un cûié sur la baie lointaine aux formes capricieuses, de l'autre sur les silhouettes de. pourpre des Montagnes Bleues, les jeunes Océaniens s'avancent dans le costume de leurs îles, avec la coiffure à plumes et la ceinture aux bandelettes de couleurs varices; ils exécutent une danse langoureuse sur une cadence bizarre , puis se groupent et s'accroupissent en cercle aulour d'un grand vase, supporté par un trépied à dessins fanlastiques, et se préparent à faire le a kaava n , leur liqueur nationale. Le « kaava n est une racine blanche, à gros nœuds, au goût vif et piquant; ils la coupent en petits morceaux , la mâchent et la remâchent en en bourrant leur -bouche jusqu'à ce qu'il devienne impossible d'y plus rien faire pénétrer. Semblables à des petits amours de pain d'épice, ils ont l'air d'avoir une orange sous chaque joue; toujours avec un sang-froid indien, ils mâchent leur amalgame salivaire jusqu'à ce qu'il forme une houle bien compacte qu'ils crachent alors élégamment dans leur main droite, puis qu'ils portent eu cérémonie dans le vase, où l'on a versé un peu d'eau à l'avance.
Ccst un moment de joie pour nos marmitons d*Oupolou et de Tongatabou; ils battent rapidement toutes les boulettes dans Teau, comme du blanc d'œuf dans une crème fouettée; en quelques minutes la liqueur mousse et devient d*un beau -jaune d*or; la jeune troupe nous apporte à chacun une coupe en noix de coco ciselée, toute pleine du
breuvage,, et nous en buvons! Je croyais
prendre une médecine, mais je fus tout étonné d*y trouver un goût piquant et plutôt agréable à la première gorgée; à la seconde, came donna une secousse à faire pousser des cheveux à un chauve, et heureusement j*en profite I On nous dit que le a kaava » grise et que ce ragoût maigre de carême fait tourner toutes les têtes àTongataboul Soit, mais pour ma part je conseillerais volontiers à rétablissement de faire apprendre la cuisine française aux jeunes catéchumènes, en les exhortant à faire jouer à la mastication préliminaire et aux assaisonnements salivaires un rôle moins prédominant. Je rapporte une racine de « kaava», bonne au moins pour une douzaine de grogs. Les missionnaires nous donnèrent les détails les plus étonnants sur leur vie dans ces îles sauvages, où une feuille est un vêtement et un poisson un calendrier. En effet. Tannée pour eux n'a que six mois, et le jour où elle commence leur est marqué par l'apparition d'un petit poisson, de forme extraordinaire, qu'ils appellent apallolo», et qui ne se
montre,
ir faite ment
un pliénomëne bizarre, qn'h inter- ■('■yuliera. Ce poisson-chrono-
niËlrc me trolte lien un ptu dans ta tête,
c'est monseigneur Elloy, de l'archipel de^la Société,
qui m'en a raconté l'histoire.
Vivre dans des huttes de feuilles, se nourrir de cocos, de mais et de pelilcs poules, évangéliser les natures les plus brutes de peuplades toutes nues, voilà la tâche des missionnaires dont le Père Saage nous dépeignait les saisissantes alertes: chaque jour, chéris par une tribu, ils risquent d'être massacrés par la tribu voisine. Mais quelles Âmes dclicieuse- Dient naïves que celles de ces insulaires! C'est là qu'estarrivéecelteTameusebistoire d'un missionnaire qui s'efforçait d'abolir la polygamie : au moment de quitter un chef, il lui fait promettre de renvoyer toutes SCS femmes et de n'en garder qu'une. Siimois après, il revient, trouve le chef seul atec sa femme légitime, et ne se possède pas de joie d'avoir remporté un si beau triomphe; puis, incidemment dans la conversation, il demande ce qu'étaient devenues les autres femmes... «Mais, je les ai mangées!» repartit ingénument le prosélyle. Triste Su de tendres épouses!
Mais la vie de Sydney nous rappela bien vile l'image de l'Eluropc, et, k tant de milliirs de lieues de Paris, un quatre à six aus&i élégant, aussi bri lanl que chez nous, me remplit d'abord d'étounemeitl.
Cest un beau jour chaque semaine que celui où se tient la cour à « Government House », et où les calèches nombreuses et d'un grand luxe, les équipages les plus riches, avec des valets poudrés, amènent dans les jardins du palais toute la société de Sydney. Ces jardins occupent un joli promontoire baijjnè par la mer et, tout resplendissants des tleurs des Tropiques, qui contrastent avec (quelques arbres d'Europe, ils font un magnifique effet. Le palais luimême, construit dans le style gothique, domino la baie comme une citadelle, et ses salons de réception sont dignes d'un roi. Nous avions, dés notre arrivée, été porter à lady Voung, qui avait aussi reçu royalement l'inrortuné Prince de Condé et qui l'avait, comme une mère, soigné jusqu'à sa mort, l'hommage de toute notre reconnaissance. Presque chaque jour, le malin ou le soir, nous avons été fêtés dans ce palais, où, si pleine de grâce et de cœur, elle réunissait tous ceux qui pouvaient intéresser les trois voyageurs français. Ce qui était ravissant, c'étaient les grandes réceptionsdejotir, que, malgrj
[ la fin de la » saison » , elle prolutigeu eu l'honn du Prince. La musique mUilatr«> '^îi-y||iit 1rs jariiiti où se trouvaient soovvnl f^uiH"*' ti- *lcox|
trois ceuts ivcjprw^" tJH îf et venaient tj^H ■ "f I»
[les mal'iaitj^^^g if #•
I taient dtM
mesiiamps Soînard et Barcnne de Paris (jo crois mCme avoir entendu prononcerle nom de M.Worth), et formaient la sociélé la plus uimable , la plus gaie, la plus gracieuse qu'on puisse rêver.
Melbourne était la ville de l'or, des clubs, de la démocratie et des grandes alTaires ; Hobart étati une hospitalière « county town n; Sydney, avec loul le cachet u genlleman n de l'Angleterre, avec l'aimable expansion créole, le pittoresque qu'enfantent un ciel presque tropical et des fleurs seules pour nature, Sydney est la cille du « high-life » pleine d'enjouement, de la société aristocratique jouissant de ses richesses et de tous les cbarmes du monde élégant. Aussi chaque jour c'étaient de nouvelles parties.
Quel contraste entre celle ville de plus de cent mille habitants, avec des théâtres, des bibliothèques, des rues animées, dont quelques-unes, Pitt street et George street, sont ojnées de boutiques d'un bout à l'autre et sillonnées sans cesse par des voilures de luxe el des omnibus, quel contraste entre tous les effets brillants d'une civilisation étonnante et l'aspect sauvage de Bolany-Bay, où débarquèrent les fondateurs de Sydney!
\'ous avons été voir cette baie célèbre. En deux heures à cheval nous y arrivons : des colliiu sahie la séparent du versant de l'orl-Jacksol croirait à une petite langue de désert i
iBsis de fleurs. Quand le capitaine Cook décoavrit, en 1770, les cAtesorienlalesJe la Nouvelle-Hollande, il avait martjuÉ son étonnement d'une flore si exubérante, en baptisant celte baie du nom de Bolany. Jamais vous ne pourriez tous imaginer, en effet, un parterre naturel plus émaillé des plus délicates el des plus vives couleurs, et cela pendant des lieues! Dos tiges aux panaches écarlate que nos clievanx brisent en galopant , un parfum si fort qu'il porte à la tète et serre les tempes, une forêt magnifique de fleurs, toute variée, toute luxuriante, voilà l'ensemble des bords de la baie. C'est sur un promontoire qu'est élevé le monument de La Pérouse. Une colonne de vingt pieds de haut environ porte sur son chapiteau une sphère de bronze, et sur son socle une inscription :
CE LIEU, VISITÉ PARU, DE LA PI{ROUSE EN 1788, ■ST LE DEBNIER d'OU U. Ali FAIT PAHVEMB DE SES liOUVËLLKS.
Et plus bas :
UONUUENT ËLEVâ AU SOU DE L.t FKA.VCE FAll UU. UE nOLGAIK' VILLE ET DU CAUFER, COUUANDANTS DE LA FRÉGATE LA THÉ- TI3 ET DE LA CORVETTE l'ESFÉBAKCE, UOUILLÉES A FURT- JACKSON EH 1825.
A deuK cents mètres environ, dans la direction de la plage, sous de beaux arbres, se trouve la
^tombe di] ' -"•- v ' '>'r-n de l'expédition
e La I' icndantlc séjour
des corvettes françaises. Sur la pierre tumulaire on a gravé l'inscription suivante :
BIC JACET LE RECEVEUR, EX FF. ÏIINOniBL'S, OALUS BACEHDOS,
FHïSCGUS IN CLHCUUNAVICilTIONE UUNDI ,
DUCE DE LA PÉHOl'SE, ODIIT DIE 17 FEB, 1788.
Il parait que le premier tombeau construit par l'équipage de l'Aslrolabe avait été détruit par Jes Naturels ; c'est le Gouverneur Phîlipp qui fit graver sur une feuille de cuivre l'inscription que je viens de reproduire, et qui la fit clouer au tronc d'un arbre du voisinage : elle a depuis servi à rétablir le monument.
l'ar une coïncidence curieuse, les deux navires de La Pérouse entraient dans la baie au moment même nii la division du Gouverneur Philipp en sortait pour aller s'établir à Port-Jackson. Nous voyons là la première page de l'bisloire des colonies australiennes. C'était en mai 1787 qu'était partie d'Angleterre l'escadre des onze navires portant sur un sol dont les contours seuls avaient été découverts par les navigateurs, sur un sol inconnu et habité par les Anthropophages, le premier noyau de populations devenues depuis si florissantes et destinées à former un jour un puissant empire. Sur onze cent dis-buit personnes qu'elle transportait sous le commandement du Gouverneur Philipp, il y avait sis cents » convicls n hommes et deux cent cinquante " con- TÎcls n femmes; le reste se composait des officiers et
soldats chargés de les garder. Le 18 janvier 1788, au bout de huit mois, Tescadre mouillait à Botany- Bay ; sept jours après, le Gouverneur, ayant découvert la baie magnifique de Port-Jackson, y transféra le siège de la colonie naissante.
En moinsde quatre-vingts ans, ces premières huttes ont été remplacées par une ville vraimentmagnifique, et ce coin d'exil transformé en une colonie de quatre cent onze mille habitants, qui a été le berceau des colonies voisines, longtemps ses satellites et ses dépendances; elles forment maintenant un ensemble de quinze cent mille Blancs dont le commerce s'élève à plus d*tin milliard cinq, cents millions de francs! La pauvreté et la condition impure des premiers pionniers ont été noyées et refoulées dans Tabime par le flot régulier et envahisseur d'une Immigration pure, laborieuse et honnête, comme Test une immigration anglaise, qui emporte avec elle ses institutions, sa religion, ses mœurs, sa patrie morale tout entière. Si le bonheur veut que je revienne en Europe, une chose avant tout me sera bien vivement à cœur : ce sera de contribuer à laver la Nouvelle-Galles du Sud de la tache que lui a infligée en Europe son origine impure, tache due à ce que Thistoire n*a enregistré que les années de la déportation. Mais Tignorance publique, abusée et entretenue par un tel souvenir, n*a pas soulevé le loiiitaiii du tt convictisme « i qui a caché désor*
AtlSTRALIB.
mais pour elle une société saine et vivant de notre vie, une société qui, dès qu'elle s'est sentie asses forle, a rejeté les navires de déportés hors des eaux de son port, et aconquisle terrain pour le triomphe do son commerce, pour la sûreté de sa vie privée, pour l'honnêteté qui fait son fond et qui la rend égale aune ville d'Angleterre; égale, oui, c'est vrai, mais aussi d'autant plus jalouse de son honneur, que l'opinion publique est plus portée à Je mettre en doute, et qu'elle a dû lutter pour l'affirmer.
Dans les réceptions si belles du palais et de tous ces châteaux élégants, où des familles de la plus grande honorabilité et souvent de la noblesse anglaise, nous donnaient des fêtes comme j'en ai vu dans la vie de château si renommée d'Angleterre, d'aimahics personnes nées et élevées ici , parlant comme nous le français, nous disaient quelquefois i Il Nos compatriotes d'Europe nous croicjit logés » dans des huiles et servis sans doule par des nègres H OU des u convicts n ; ils vous supposent armés de n revolvers, pleins de crainte pour votre argent, et » ils savent si peu même ce que sont nos villes n qu'ils écrivent à M. un tel: Tasmania in IVeie- ■ Zealand, ou Melbourne in New-South-Waîesl i Je comprends que cela les exaspère I
J'ai certes bien couru pendant ces trois semaines, cherchant à me rendre compte de tout, et, malgré tant de charmes, croyant toujours que quelque ré-
SYDNEY. â?7
miniscence des a convicts » surgirait pour moi dans la succession de spectacles qu'offrent une cité active et ses environs, dans la lecture des journaux nom* breux qui se publient chaque matin. Eh bien, ton* jours j*ai retrouvé les traits saillants d'une société qui a voulu à toute force rester pure de toute tache, et dont la marche énergique a rejeté les premiers tt convicts )} bien loin dans les îles voisines, dans les forêts de l'intérieur, où, isolés et s'enrichissant à l'écart, ils défrichent les terres et vivent cachés.
Un seul souvenir de l'origine est venu me frapper. Sur un des piliers obscurs des soubassements de la scène au grand théâtre de Victoria, dans Pitt strect, était gravé il y a peu de temps encore, m'a-t-on raconté, le prologue de la première pièce qui ait été jouée en Australie. C'était en 1796, huitans après le débarquement : il D*y avait alors que des a convicts » et la garnison. Le Gouverneur permit aux premiers d'ouvrir un théâtre qui leur rappelât la mère patrie; et le 16 janvier il y eut, c'est le cas ou jamais de le dire, nnepremière à Sydney. Le curieux de la chose, c'est que le prix d'entrée était d'un a shilling » payable au bureau en argent, en farine, en viande ou en vin. Ceci seul dépeindrait toute l'assistance, si le prologue, composé par un poète improvisé, ancien tt pick-pocket » de Londres , n'était en outre d'un caractère unique dans le monde : a Sans beaucoup « d'éclat ni battements de tambour, franchissant les
)} mers immenses, nous arrivons de climats loin- » tains. Vrais patriotes, bien entendu, c'est pour le » bien de notre patrie que nous avons quitté son » sol..., et personne ne doutera que notre émigi^a- )} tion n'ait été trouvée des plus profitables à la na-
» tion anglaise ' »
Ce mémento de Tan 1796, seule trace, trouvée dans une cave , d'un temps qui n'est plus , trace si opposée à tout cet ensemble aimable et pur du monde de Sydney d'aujourd'hui , m'a saisi comme un contraste qui élargit d'un coup la pensée : c'est une fidèle reproduction de la vérité. Ce qui reste du ttconvict » est dans la cave, dans l'obscurité, caché aux
^ From distant dîmes , o'er vo'ide spread seas we corne Though not with much éclat or beat of drum ; True patriots ail, for be it understood, We left our country for our country's good :
• No private views disgraced our generous zeal, What urged our travels, was our country's weal ; And none will doubt but our émigration Has proved most useful to tbe british nation. But , you inquire , what could our breasts inflame With this new passion for theatric famé ; What in the practice of our former days, Could shape our talents to exhibit plays?
Your patience, Sirs, some observations made , You'll grant us equal to the scenic trade.
He, who to midnight ladders is no stranger, You*ll own will make an admirable Ranger.
And sure in Fiich I shall be quite at home.
Some true bred FalstalT we may hope to start»
The scène to vary , we sliall Iry iu time
regards de tous, dans des endroits où personne ne val C'est en dessous de la &cène, et de plus la toile a été baissée. Mais elle se lève, et toutes les loges, toutes les stalles sont remplies, sous un lustre éblouissant, de cette société anglaise, élégante et riche, instruite et heureuse ! Des officiers , des cadets de grandes familles , des lords , des magistrats et des grands propriétaires qui ont aimé cette terre, qui y ont établi leur a home » et fait leur position politique, qui préfèrent leur vie de château et Tespace de leurs domaines à la vie plus étroite d'Angleterre, mais qui tous sont arrivés ici avec un nom aussi pur que le veut rhonneur britannique, et ce n'est pas peu dire :
To treat you with a little pantomime.
Hère light and easy Goiumbines are found ,
And well-tried Hariequins with us abound
From durance vile, our precious selves to keep,
We often had recourse to th' Qs'ing leap :
To a black face bave sometimes ou/ed escape ,
And Hounslow Heatb bas proved the worth of crape.
But bow y you ask , can wc e'er bope to soar Above tbese scènes, and rise to tragic lore?
Too o/t, alas! we 've forced tb'unwilling tear, And petrified tbe heart with real fear !
Macbetb , a harvest of applause will reap , Forsomeofus, I fear, bave murdered sleep.
His lady too , witb grâce will sleep and talk, Our females bave been used at nijbt to walk.
Grant us your favor, put us to the test To gain your emiles we'il do our very best ; And wilbout dread of future Turnkey Lockets, Tbus, in an bonest way, %{X\ipick ^ovx pockets!
voilà l'assistance, voilà le Sydney actuel! Eh bie pour beaucoup d'esprils en Europe, elpour r le premier avant mon départ, je liens à l'avouer, le Toile de l'ignorance m'avait borné l'horizon aux dates de la déportaliou : je n'avais entendu parler que de l'obscurité de la cave. Maintenant j'ai vu de mes propres yeux combien le petitnombre de colons de l'époque première s'est effacé presque sous terre, comme la lie sous une eau limpide , pour laisser la place à plus de quatre cent mille honnêtes gens qui ont apporté ici, avec leur honorabilité, leur fortune ou l'énergie qui la crée ; de là ce grand spectacle qui se déroule pour nous dans toute sa beauté, en pleine lumière et en pleine liberté ! Je ne serai heureux que si j'ai pu remplir mon devoir, et rendre hommage à la société de Sydney qu'on ne connaît pas, et pour laquelle on est, chez nous, injuste sans le vouloir.
Des bienfaits de cet ordre moral découle tout naturellement la prospérité matérielle de la colonie ; le mouvement y est immense. Chaque jour, huit et dix vapeurs entrent dans la grande baie ou en sortent; de demi-heureen demi-heure les "ferry-boalsn à vapeur sillonnent les petites baies qui séparent la capitale des faubourgs; les quais sont hordes d'une quadruple rangée de navires, souvent de quinze à dix-huit cents tonneaux; les banques, les hôpitaux, les écoles, les églises (dont une calbé-
drale vraiment superbe) sont multipliés avec cette prodigalité de la race anglaise qui ne recule devant aucun sacrifice. Quatre millions ont été donnés, moitié par les a voluntary contributions » de la munificence privée, moitié parTËtat, pour la construction du collège catholique de Saint-Jean, qui est grandiose, et celle de TUniversité anglicane, dont le a Hall » rappelle celui de Westminster. Plus de trentequatre mille enfants, dans les écoles primaires nationales et dans les établissements supérieurs, reçoivent dans la colonie une instruction qui coûte à rÉtat 1,600,000 francs par an. Ceci n*est qu'un exemple : les principaux personnages nous ont fait voir chaque jour plusieurs de ces beaux établisse ments; et quand nous sortions attristés de la vue de quelques amputations dans les hôpitaux, pour entrer dans quelque collège, dont les amphithéâtres et les bancs usés me rappelaient ma vie d'il y a deux ans , les a cheers v joyeux de sept cents élèves, pour lesquels le Prince obtenait du recteur un jour de congé, me donnaient envie de prendre aussi mes ébats I
Un moment nous avons voulu déballer nos fusils et faire de' nouveau une pointe dans Tintèrieur; mais comme on nous conseillait de parcourir précisément le Sud , vers le Hkirray où nous avions déjà été, en traversant la colonie de Victoria tout entière, et où nous n'aurions vu que mêmes mou-
ADSTRALIB.
tons , mêmes ^ slalions n et mêmes kanguroos , nous avons sans peine renoncé à cette id»;*!, et préféré prendre un bon à-comple de vie civilisée, avant !a jongle de Java et l'existence sârement aventureuse (le la Chine et du Japon.
Un jour, après un bal charmant en ville, dès quatre heures et demie du malin, M. Martin, le premier ministre, nous emmène dans le « State-wagon a d'un train spécial, sur la ligne qui monte jusqu'aux Montagnes Bleues. Pendant la première beure, les cultures seules d'un pays plat s'étendent à perle de vue sur notre passage, a H faudrait deux fois plus de bras pour l'agriculture, nous disait-on partout, car, tout compte fait, noua devons importer pour 7 millions àe francs de céréales; la colonie donne cent soixante-trois litres et demi de blé par habitant, et la consommation moyenne est de deux cent cinquante-quatre litres et demi. » Mais comme ce sol nourrit des troupeaux de moulons, dont la laine seule exportée rapporte plus de 28 millions de francs par an , ne doil-on pas s'estimer encore cent l'ois dans les heureux? On a à peine créé; cl produire pour cuusommer, c'est chose banale : produire pour exporter des milliards, tandis que nos colonies souhaitent seulement de se suffire à elles-mêmes, voilà le beau rêve de l'Auslralle, qui devient vite réalité! — Ce n'était pas assez de voir, dans toute cette longue plaine, les locomotives sur plusieurs voies
ferrées refouler au loin les tribus aborigènes; les Montagnes Bleues leur restaient comme refuge; nous voici à leur pied , on les franchira. Au bas de cette chaîne serpente le Warragamba ou Nepean, fleuve profond et large , coulant à pleins bords. M. Martin avait envoyé à Tavance un canot avec six hommes de la marine royale ; nous remontons rapidement le fleuve. D'abord nous pouvons nous croire sur TEscaut, tant les rives sont basses et le pays plat; une longue plantation d*orangers vient faire diversion et nous rappelle les rivières de Tltalie ; puis, presque sans transition y nous passons de la plaine à une gorge profonde qui s'enfonce sur une largeur de deux cent vingt mètres, que Feau remplit tout entière, dans les premières ramifications des Montagnes Bleues ; c'est une vallée du Rhin , c'est un site sombre et austère.
La montagne a été déchirée en deux parties par quelque révolution souterraine : la coupure a cinq cents pieds de hauteur et les inflexions de la crête ancienne se correspdndent sur les sommets qui nous dominent à droite et à gauche; il y a des roches qui ne semblent plus tenir qu'à un fil, et cela fait frémir. Des éboulements récents ont arraché des arbres en certains endroits, et leurs troncs enlacés de plantes grimpantes , suspendus par les racines, semblent pendre comme des grappes aux roches, dont les interstices sont de vrais paradis
d'orchidées. Jamais je n'en ai va tant de variétés bizarres, se mariant entre elles depuis la cime de la montagne jusqu'à la surface de cette eau l)leue, dont elles recouvrent les bords comme un berceau naturel de lianes.
C'est là un sile rare, mars d'autant plus frappant en cette Australie, dont le véritable caractère est une plaine de gazon sans limites. Vers midi , après quatre heures de cette navigation pittoresque, où d'autres troncs d'arbres, entraînés par le courant, nous venaient choquer quelquefois, ou fit cuire un déjeuner sur une rocbe, et il y asait beureusemout autre cbose que des orchidées; les matelots ne sont guère embarrassés pour devenir bûcherons et cuisiniers; ils auraient presque mis le feu à la forëtl Le courant nous ramena rapidement h notre point de départ, Penritb , qui était jusqu'aujourd'hui le u terminus n de la voie ferrée.
Là, un second train spécial amène le Gouverneur et lady Voung avec une quarantaine de dames et demoiselles de la société de Sydney; on vient inangurer le pont de fer (200 mètres et trois piles) jeté sur la rivière , et la ligne qui escalade les Alontagnes Bleues pour relier Bathurst â Sydney. Escalader est lemot'v carnous voyons une série de viaducs en zigzag, bâtis en solide maçonnerie, et de rampes taillées dans la corniche, s'élevant par degrés jusqu'au point culminant de la première montagne qui
nous fait faCiB, c'est dire à trois mille sept cent soixante-quinze pieds au-dessus de nous. La pente est de trois mètres sur cent ' ; et la moyenne de la dépense, de 187,500 francs par kilomètre. Rien de charmant comme de monter ainsi jusqu'au sommet, sur un trajet de cent douze kilomètres, en fort gaie et élégante compagnie d'abord, et ensuite d'une manière tout étrange. La ligne ferrée ne peut contourner les mamelons et profiter des inflexions des cols ; elle attaque le flanc de la montagne par des rampes et des lacets, en s'y appliquant comme à une échelle; nous montons a machine en avant » pendant un kilomètre , on s'arrête une seconde sur une corniche d'échappement ; grâce à un changement d'aiguilles , et faisant a machine en arrière » , nous montons en sens inverse pendant une distance égale; ainsi de suite, nous voyons bientôt, en nous penchant en avant, la série des corniches superposées par lesquelles nous avons passé et se coupant toutes obliquement à un angle de quatre degrés. Nous nous étions élevés par des viaducs^ de deux en deux parallèles à eux-mêmes., et dont le point extrême du troisième, par exemple, était à quatre-vingt-dix mètres plus haut que la naissance du premier. Nous étions au sommet, dominant à une distance immense toute une plaine de
^ Par moments même d^un trentième.
ÎB6 flrSTHALIE.
culture qui se perdait dans un loinlain horizon. Dans quelques mois, la Ii<}ne sera faite jusqu'à Bathurst; le travail sera plus fiicile.
Quel peuple pourtant que ce peuple anglais!
Malgré une chaîne de montagnes qui commence par un flanc abrupte de liois mille septcent soixantequinze pieds, ils ont une ville de quatre mille âmes qu'ils veulent relier à Sydney, et vite voilà un chemin de fer, des travaux d'art, de grandes dépenses, ils n'hésilent pasi C'est à ce prix que cette ville deviendra, ea dix ans, un centre de vingt mille habitants et que toute une contrée nouvelle, improductive jusqu'à présent, s'ouvrira pour plusieurs millions de moutons. El pourtant il faut qu'ils fassent venir leur fer d'Angleterre!
Nous revenons comme la nuit tombe à Sydney, tout joyeux d'avoir vu tant de choses en vingt-quatre heures, et ayant fait près de deux cents kilomètres, en outre des <' lunchs n et des danses inséparables âe toute inauguration anglaise.
Le samedi et le dimanche qui suivent, nous allons à Manley-Beach et à IVatson's-Bay : ici est le phare de l'entrée de Port-Jackson; la grande mer rugit au pied de la roche noire qui surplombe sur elle, et du sommet de laquelle la vue s'étend au loin : elle a trois cent cinquante pieds de haut, et forme une voûte qui nous empêche de voir sa naissance et donne le vertige. C'est là qu'a eu lieu récemmenl
un affreux naufrage, celui du Dunbar, qui manqua la passe et qui, en.se brisant, fut englouti dans rabîme : trois cent quarante personnes périrent; deux des officiers qui nous accompagnaient avaient été spectateurs, hélas! impuissants, du sinistre, et avaient vu tous ces malheureux , après trois mois de mer, se noyer en luttant contre des vagues qui les frappaient contre les roches à pic et ensevelissaient leurs cadavres dans le gouffre l
Manley-Beach , au contraire,' est une baie située sur la côte Nord de Feutrée et séparée de TOcéan par une étroite langue de terre. Rien de riant comme ses bois pittoresques et ses jardins naturels de fleurs. C'est là qu'une dizaine de vapeurs, chargés à couler bas , conduisent le dimanche tout le bon peuple de Sydney : les pique-nique, les fêtes sur rherbe, les danses, les jeux y abondent. Vous voyez qu'on secoue gaiement ici le rigide ennui qu'engendre d'ordonnance pareil jour en Angleterre; il faut une heure et demie pour ramener à la ville les joyeux promeneurs.
Un tt brick-fielder « , ouragan du Sud^Ouest, vient accidenter notre retour. D'épais nuages de sable jaune, tout opaques, obscurcissent le ciel et s'effondrent sur nous; avant de recevoir un seul grêlon, nous avons un pouce de poussière sur le pont et plus d'un grain dans les yeux. Puis, avec la grêle , la brise fouette si fort la surface de l'eau, qu'une
«tfST*tt«.
nappe d'écume blanche la couvre sans que les vagues aient le temps de se former. Si l'on ne carguail pas tesicmcnt partout, la mdture serait vite en basl
Une fois, quelques jeunes gens fràtËrent un steamer pour nous faire voir tous les coins ravissants de cette baie, qu'on sillonnerait un an sans en connaître les unsos les plus féeriques. Ou se jela à l'eau pardessus bord , et l'on lira la senne , qui contenait — rien du tout au premier coup, deux cents poissons au second ; — et tous les rires, toutes les forces de pareille baignade ne se fireut pas attendre avec de si « jolly fellows » .
Une autre fois, un joli yacht armé en cotre, où nous étions dix-sept, jeunes filles et jeunes gens, nous mena avec belle brise de la baie dcWooIIoomoolloo X jusqu'à l'un des méandres sauvages de la rivière de Paramalta, Le canot remonta un cours d'eau sous les lianes : une grotte sombre est là, fermée seulement par quelques planches. Sur le seuil de cette demeure primitive, deux vieux Irlandais, un octogénaire et sa femme, fument paisiblement leur pipe, entourés de leurs pourceaux. l'hîlémon et Baucis 1 II y a quarante ans qu'ils vivent là, cachés comme de vrais sauvages, loin de tout sentier, de toute habitation. Est-ce là le spectacle qu'on devrait attendre dans le pays des mines d'or?
Nous avions avec nous le brave Dalley, le conteur
par excellence, le dessinateur et le rieur du Punch and Charivari de Sydney. Car il y a aussi un Punch ici, tout spirituel comme celui de Londres. La verve ne put tarir, malgré une rafale qui inclina le cotre d'une manière effrayante, sans que cela effarouchât les Cl misses » > et qui le fit danser d'une belle manière au milieu des lames. Mais danser à terre les amusait plus; car tout cela, c'était notre vie du dehors, notre vie d'excursions, qui nous arrachait aux charmes de la vie mondaine de Sydney. On nous pressait toujours d'y revenir, et l'on ne se fatiguait pas de nous fêter. Chaque soir c'était un bal, où nous retrouvions avec joie la société la plus brillante : il durait bien avant dans la nuit, et l'honneur m'échut même d'y mener un cotillon. Un Parisien ne mène pas tous les jours un cotillon aux Antipodes !
Mais, dans le jour, tant dç personnes aimables nous réunissaient tous, aux jeux de la campagne, dans les beaux jardins qui dominent la baie et qui sont des merveilles! Chez ladyManning, des terrasses couvertes de fleurs , échelonnées par gradins comme le sont les maisons dans l'amphithéâtre que forme la ville de Gênes, donnaient vue de bien haut sur les baies riantes, de Sydney-Cove, Farm-Cove et Woolloomoolloo. Les vagues venaient mourir sur les parterres du Parc botanique, dont aucun de nos officier^ de marine n'a sûrement oublié les massifs et les délicieuses promenades.
Plus loin, «ne anse lout eolière, EItzabelh-Bay, forme presque un lac, el tous ses bords verdoyants font un seul jardin. C'est là qu'est, dans une situation unique comme beauté, le château de madame Susannali Macicay ■ des bambous, des palmiers majestueux s'y mëleul aux fougères-arbres et aux bois naturels de lis, hauts do quinze et vingt pieds, portant au sommet de leur tige élégante des bouquets panachés écarlate et bleu de ciel ; c'est le plus féerique jardin de la plus charmante et de la plus gracieuse des châtelaines]
Puis il y avait encore un cottage français o& les heures s'écoulaient pour nous bien douces, dans la causerie de ses habitants pleins de savoir et de cœur!
15 octobre. — Mais, avant de quitter la colonie, une course historique el curieuse nous prend la journée. Nous allons avec le Gouverneur à vingt lieues de Sydney, à Camden, la terre de MM. Mac Arthur. Leur père est celui qui, avant tous, a deviné que l'Australie, au lieu de rester le dernier des pénitenciers pour les échappés du gibet, devait devenir une terre anglaise et libre, appelée a Jouer un grand rAle dans l'équilibre du monde par ses richesses naturelles et par un commerce qu'il fut le premier à créer.
Les prairies de Camden sont remplies de liou-
peaux et les coteaux de vignobles » d*oii viennent, par parenthèse les meilleurs vins « de Bourgogne n de l'Australie. Par une échappée de, vue, les deux vieillards nous montrèrent la vallée où Ton retrouva, après cinq ans, les premiers bestiaux qui avaient été importés en Australie avec les « convicts » en 1788. Il parait qu'au moment du débarquement, on avait mangé presque toutes les bêtes vivantes de Texpédition. Une vingtaine s'étaient échappées, et, jusqu'en 1793, personne n'avait pu les revoir. C'est là même que Mac Arthur surprit le troupeau qui en était issu , et qui , devenu sauvage , courait les prés et défiait les (lèches des Aborigènes; ceux-ci, qui avaient goûté souvent de la chair humaine, voulaient leur comparer les côtelettes de mouton.
J'étais avide d'entendre les récits des fils de celui que les Australiens appellent à juste titre a le fondateur de leur prospérité » . A peine âgé de vingt ans , le capitaine Mac Arthur faisait partie du corps d'officiers chargés, en 1788, de commander les troupes du a Pénal Settlement » de Botany-Bay. Abordant avec les a convicts » , témoin de toutes les péripéties du premier établissement et des premiers iabeurs qui ont ouvert ces plages lointaines à la civilisation, il songea tout d'abord à l'élevage des troupeaux , à l'exportation des laines. C'était hardi pour un homme qui voyait les peupladeit « vivre autour de lui de meurtre et de
AUSTKALIE.
np pouvait encore s'appuyer que sur des criminels bannis el débarqnaut saas ressources. La dislance <|ui le séparait des pays oii il devait clicrclier les animaux reproducteurs, le manque presque abscin de communications pour leur renvoyer les produits annuels, semblaient à d'antres des obstacles insurmonlables, Mais, dès 1797, il put faire venir du Cap de Bonne-Espérance cinq brebis et trois béliers de la race mérinos; il les croisa avec une dizaine de brebis du Bengale, qu'il obtint en même temps : une race, dont la toison était rirbe el le tempérament fait au climat australien, en fut le fruit. Les progrès rapides, la réussite prodigieuse de ce modeste troupeau, encouragent Mac Arthur. En 1803 il vient en Angleterre : convertir « la terre du suicide n , comme on appelait alors l'Australie, en une colonie commerçante, — voilà son but.
« Vous parlez de nous donner de quoi sufSrc seulement à une misérable existence de prisonniers, disait-il aux lords du Conseil prisé; croyez-moi , je vous donnerai plus de laine sur le marché de Londres, qu'il n'en faudra pour la consommation de l'Angleterre tout entière. « Et comme les lords le
traitaient d'utopiste "■ Je dis plus, ajouta-t-il,
l'AusIralie, avec son océan de pâlurages, vous enverra plus de laine que tous les tron|)eaux de l'Europe et de l'Asie, i^ Et, pour assurer un si bel avenir, il demandait seulement au gouvernement quatre
OU cinq vaisseaux entièrement chargés de brebis. Mais, comme tous les grands innovateurs, il fut reçu par le comité avec un sourire de dédain. Seul lord Camden lui donna quelques bonnes paroles encourageantes, et obtint pour lui de Georges III, à titre d'obole de courtoisie, une brebis et w^w/* béliers de son troupeau modèle dé Kew. Il parait qu*à cette époque les souverains raffolaient des rustiques fermes-modèles, et que les Conseils privés n'étaient pas des plus prévoyants. Rebuté par TÉtat, incompris par tous, le jeune officier fréta à lui seul un navire, et emporta à Sydney, outre le cadeau de la munificence royale, quatre cents brebis saxonnes de la plus pure race, achetées à ses frais, a C'est dans ces prés qui vous entourent à perte de vue, nous disaient MM. Mac Arthur, que notre père vit
prospérer les troupeaux que lui seul avait importés, et sur lesquels il fondait un si grand espoir; s'il lui avait été donné d'atteindre quatre-vingt-dix-sept ans, il aurait vu le développement, unique dans le monde, d'une richesse dont il avait créé les modestes commencements; il aurait vu ce que vous voyez nonseulement dans notre colonie, mais dans toutes celles dont elle a été le berceau, qu'elle a nourries dans leur enfance, et qui lui ont successivement demandé, comme à une seconde mère patrie, leurs premiers troupeaux. »
Ce que nous voyons, en effet, ce sont huit millioiis
de moutons dans la Nouvelle-Galles du Sud, près de neuf millions en Victoria, un million et demi en Tasmanic, six millions dans TAustralic méridionale et autant dans la Terre de la Reine I C'est un total de trente millions et demi de moutons, représentant 457,500,000 francs, et donnant, par an, une exportation de 152,500,000 livres de laine, d'une valeur de 290,000,000 de francs 1
Quand, en regard de ces chiffres, on. songe que c'est seulement en 1823 que se vendirent, pour 2,200 francs, sur le marché de Londres, douze balles de laine qui étaient la première exportation de l'Australie, n'est-on pas saisi d'étonnement? Voilà une œuvre anglaise I voilà une œuvre de bien peu d'années : avant dix ans, elle sera doublée. Que sera-t-elle dans un siècle, puisque les a squatters n n'occupent encore que le littoral d'un continent presque aussi grand que l'Europe?
Le gouvernement de la colonie s'est montré reconnaissant envers l'homme énergique qui a tant fait pour elle. Un espace immense de prairies, dans lequel un département français danserait à l'aise , est devenu son bien. Le moins âgé de ses deux fils nous a fait faire une grande course dans ses domaines : des étalons et des poulinières pur-sang y folâtraient d'un côté; de l'autre, c'étaient des bœufs par milliers, et des moutons par dix mille!
Mais, au milieu de cette véritable exposition
et
d^animaux de race européenne» un seul échantillon indigène fait tout à coup son apparition dansTherbe. C'est un affreux serpent gris et marron, long d'entriron deux mètres : nous le tuons avec enthousiasme, et vite un Noir Ten^ioule sur une grosse branche, et le porte en triomphe. C'est, paraît-il, un des plus venimeux de ces parages. II y a un mois, un des bergers de la a station » est mort, en trois heures, de la morsure de pareille bête. Un autre berger vient d'être mordu aux reins . notre hôte, passant par là, n'a pas hésité; il lui a fait dans la chair, avec son couteau, un trou où Ton fourrait le poing, puis l'a bruIé avec un fer rouge , et l'a arrosé avec une liqueur faite d'herbes du pays. Je m'imagine que je pourrais bien faire dix fois le tour du monde avant de trouver quelqu'un qui n'ait pas l'horreur innée des serpents !
C'est comme l'horreur des aconvicts» , toutle monde l'a; on les déteste I « Et pourtant, nous disait l'un de nos hôtes, nous les avons vus à l'œuvre, quand il n'y avait pas encore dans la colonie d'autres hommes libres que les officiers et la garnison. Jamais nos portes n'étaient fermées, — il est vrai que les serrures étaient chose inconnue, — jamais ils ne nous ont volés. Défricher les bois, construire des quais et tracer des routes, tels étaient leurs travaux. Quand les immigrants libres arrivèrent en foule, on leK leur donna comme ouvriers et comme serviteurs.
lB6 aVSTRaLIE.
et beaucoup, pur leur bonne conduite, recouvrèrent pardon et liberté. Jamais la moyenne des crimes ici n'a égalé celle des crimes en Angleterre. " — Telle a été la grande et incontestable utilité des déportés : ils ont été les pionniers involontaires dont les premiers coups de pioche ont ouvert une carrière toute pleine de trésors. On n'aurait jamais trouvé un millier d'hommes libres pour aborder sur les écueils de Boiany-Bay; on en trouva trois cent mille pour débarquer sur les quais de Sydney.
L'élément u convict » a été une nécessité dans la fondation, à une époque oiil'hornur publique pour ces pays était égale h la publique ignorance; maïs ce temps une fois passe, son influence pernicieuse ne pouvait être combattue que par la transformation graduelle du mode de gouvernement, à mesure qu'une immigration libre transformait la condition morale des gouvernés. Ce qui a fait la fortune admirable de la Nouvelle-Galles du Sud , c'est la dose de liberté dans l'administration de ses affaires, qu'augmentait l'arrivée de chaque navire d'immigrants, c'est le Hself-governmenl» , l'élection libre, la participation de tous à la vie politique. Si on avait maintenu pour la u colonie n le système autoritaire du « pénitencier n , ce ne sont pas des villes de plus de cent mille âmes, des parlements issus du sulfrage populaire, une presse libre, des chemins de fer, un commerce de plus d'un milliard , en un mot uno
civilisation européenne et libérale, dont\ious aurions eu le multiple spectacle en Australie. Nous aurions trouvé sur le sol de la Nouvelle-Hollande des casernes et des prisons, les décrets indiscutables d*un Gouverneur omnipotent, le silence approbateur d'un conseil ce pour la forme » , des expéditions héroïques sans résultat, un monopole sur tout, des règlements sur tout, et un gendarme pour deux colons !
C'eût été, du reste, à peu près un exemple de notre système colonial, dans le genre de celui de la Nouvelle-Calédonie, qui semble prendre ce dernier chemin. J'aurais voulu la voir, mais aucun navire de commerce ne s'y rendit pendant mon séjour; il n'est donc qu'une seule chose que je sache de visu sur notre colonie : c'e^t le tableau de ses relations commerciales avec Sydney, publié ici dans les statistiques du ministère. Les exportations de Sydney pour Nouméa ont été, eu 1865, de 983,000 francs, tandis que Nouméa, en retour, n'a exporté que 4^,000 francs. La différence est donc de 934?,000 francs en faveur de la Nouvelle-Galles du Sud.
Pourtant, par ses immenses ressources naturelles, sa nature tropicale, sa position commerciale, comme cette belle île pourrait vite devenir une magnifique colonie! nous disent ceux qui l'ont visitée. Située sous la même latitude que Bourbon, ayant un sol
d'une éfonnanfe fertilité qui donne, comme h Bourbon, sucre, café, épîces, elle n'a pas besoin, ponr faireforlune, d'envoyer ses produits, par le cap Horn, à l'Europe dislanfe de six mille lieues; elle est à 'quatre jours de Sydney, à dis de Melbourne; elle a ce bonheur unique pour une colonie tropicale, d'avoir son Europe h sa porte, et elle pourrait y écouler sûrement tous ses produits 1 La nature trop sèche du sol australien se refuse à la culture du sucre et du café; cette population de plus d'un million et demi de Blancs, établie et opulente, au lieu de faire cliercher en Irots mois, à Maurice ou à Java, les produits Iropicaus qui lui sont nécessaires, n'aura qu'à étendre la main el nous laissera des millions chaque année, dans celte île admirablement choisie comme stratégie commerciale. — Je voudrais espérer pour elle celte prospérité.
Mats, pour le quart d'heure, il parait que c'est un vaisseau à trois ponts, commandé au sifflet du contre-malire : les colons y sont traités en passagers pékins qui gênent la manœuvre des ■ ouvriers drla transportation ». Au moment du fléau récent de Bourbon, douze colons sont venus en déput^tron chercher le moyen de s'y établir; la richesse du sol les tentait. Un despotisme militaire marié à une centralisation de bagne leur a fait voir qu'ils seraient de trop, et ils sont repartis pour leur .le natale.
Mais aussi, officiellement, n'est-ce pas avant tout
une délicieuse position que Ton a préférée pour un pénitencier? Les déportés tentent-ils de s'échapper par mer, leurs frêles embarcations sont brisées sur les récifs de coraux! Veulent-ils forcer par terre le cordon militaire qui les garde, ils tombent dans les montagnes entre les mains des Canaques, qui les rôtissent immédiatement et les croquent à belles dents I Et puis, c'était une si belle occasion de faire, à trois reprises, Tessai d'un phalanstèrej de surprendre tout d'un coup le monde parla mise en pratique de cette originale théorie! Le malheur est qu'après des scènes du plus haut comique, et quoique les cargaisons de vertueuses orphelines arrivassent plus nombreuses qu'elles n'étaient annoncées de France, le phalanstère rêvé a mal tourné I Le plus clair des importations françaises, c'est de l'absinthe; et le plus saillant des exportations, ce sont des papiers timbrés el des rapports militaires. Mais si nous n'avons qu'environ dix-sept cents hommes libres là où les Anglais en auraient déjà dix-sept mille, et si une subvention de 300,000 francs dépasse encore, de près des deux tiers, les ressources propres à la colonie, dont le fonds est pourtant si riche ; si nous savons occuper, fortifier, clôturer^ verbaliser et inspecter, plutôt que coloniser, nous avons toujours la gloire des armes. A Sydney, on comble de louanges les neuf cents hommes de notre garnis^
toO AUSTRALIE.
et cet bommage mérité fait toujours battre notra
cœur d'une grande joie.
Toutes deux nces à un grand intervalle de temps, non pas sous la même étoile, mais dans la même obscurité, la Nouvelle-Calédonie et la Nouvelle- Galles du Sud semblent placées face à face pour faire ressortir davantage, d'une part l'état d'enfance où est la première, de l'autre le magnillque développement de prospérité qu'a atteint la seconde, et que je souhaite de tout mon cœur â sa sœur puînée, dans un môme temps d'existence et dans les mémos proportions.
Le tableau est brillant pour la colonie anglaise en 1865 : 411,388 habitants possèdent 8,132,511 moutons, 1,961,905 bôtesàcorncs et 282, 587 chevaux; les dépenses de l'Étal a'élevent à 43,912,275 francs, et les receltes à 53,930,825 francs, dont l'excédant amortit rapidement la dette, qui est encore pourtant de 143,725,000 francs; 1,912 navires jaugeant 035,888 tonneaux entrent dans ses ports; son commerce sÉni-ral est de 304,980,600 francs ; la viande est à six sous la livre, et la moyenne des salaires des ouvriers de 12 fr. 50 c. par jour.
La constitution de la Nouvelle-Galles du Sud ne ressemble ni à celle de Vicloria, ni à celle de Tasmanie. L'uAssembly B, composée de soixanle-dix membres, est nommée périodiqnemcnt jiar le >< Itcsidential suffrage v , c'est-à-dire par tous les citoyens
inscrits comme résidents : c*est la Chambre des députés. La a Législative d est nommée à vie par le Gouverneur, en conseil des ministres responsables, c'est là Chambre des pairs. Dans ce gouvernement constitutionnel , la main habile et aimée par tous de sir John Young a su maintenir tendue, sans qu'elle se rompît, la corde entre l'élément conservateur et l'élément libéral , vaincus ou triomphants tour à tour dans le jeu des institutions parlementaires. Les affaires sont toujours entre les mains de gens supérieurs, et quand ce n'est pas M. Martin qui les dirige , c'est M. Cowper, suivant les courants de l'opinion publique qui juge, et de l'élection qui sanctionne.
Quoique la société de Sydhey, capitale d'une colonie surtout pastorale, où une aristocratie puissante se tient en dehors du commerce, soit une société ancienne , en comparaison de celle de Melbourne , que nivelèrent sa naissance dans la fièvre de l'or et le caractère éminemment commercial de tous ses habitants, la vie politique y est également animée et y passionne tout autant les esprits.
Pour tous ces hommes que nous avons vus, ici est leur patrie, dont ils sont amoureux, comme le sculpteur l'est de la statue qu'il exécute; ici est leur arène où les élections les élèvent, où ils luttent pour leurs principes et où ils augmentent de leurs propres mains leur prospérité. Plus assise que Vie*
toria, mais moins libérale, plus lente» mais moins fiévreuse, plus semblable à TAngleterre, tandis que sa voisine ^e rapproche plus de TAmérique, — la Nouvelle-Galles du Sud m*a paru le fleuron le mieux monté et le plus solide de la couronne brillante des colonies britanniques; en soixante-dix-sept ans, elle a montré ce que peuvent, malgré les plus grands obstacles, Tautonomie, Ténergie et le libéralisme.
CÔTE ORIENTALE d'aCSTRALIB.
Une occasion unique pour franchir le détfoit de Torrès : le Hero, — Newcastlc et ses charbons. — Brisbane et les renards volants. — La Terre de la Reine, colonie naissante. — Un récit des sacriGccs humains de Dahomey. — Une cité âgée de deux ans. — Les feux des Cannibales — Lei îles de corail. — Où le Hero faillit sombrer.
17 octobre. — Le moment du départ est arrivé! Nous comptions rester six semaines en Australie, nous en avons passé quatorze, retenus en tous points par un intérêt toujours croissant et une hospitalité de toutes les heures. Au lieu de suivre la route banale de la malle anglaise par Melbourne, le Port du Roi-George et Ceylan, une occasion s'est tout à coup offerte : le Gouvernement envoie un vapeur à Batavia, par le détroit de Torrès, afin de tenter d'établir des communications commerciales entre les colonies australiennes et les possessions hollandaises.
Le Hero a été choisi pour cette périlleuse mission. L'attrait de naviguer pendant douze cents milles entre les récifs de la mer de Corail, de franchir la passe réputée la plus dangereuse du monde, ne nous laisse pas hésiter un instant, malgré les craintes et les instances de tons ceux qui sMntéressent à nous.
904 AnSTBi1l,ie.
Au point dn jour, nous sonimea à borJ : je no connais rien de coniparalile au désordre, à l'anim.)lion cl au (apage qui précédent le départ d'un paquebot, pour une traversée qu'on présume lievoir (^trc d'un mois. Tous les matelots sont gris, c'est la règle;- les fournisseurs de vivres sont en retard, c'est commun à tous les climats. Les grues à vapeut nous font descendre sur la tête tonneaux de porc salé, moulons en vie, vaches qui beuglent. Ficelés cbacun dans une forte sangle, dix chevaux pur-sang gigotent en décrivant une parabole à la hauteur des hunes, et, à peine sur le pont, ils piaffent, glissent, roulent effrayés au milieu des matelots qui ont encore plus peur; des bandes de cochons affolés font des charges de la dunette au gaillard d'avant, en nous perçant les oreilles de leurs cris stridents. Charbon et légumes frais sur un naviie peint à neuf, tout est pêle-mêle, tout le monde s'égosille, et une ménagerie de cacatois vient donner la plus haute note! On ne les embarque heureusement qu'à la dernière minute. Puis nous larjuons les amarres, l'hélice nous pousse hardiment en avant, et nous nous élançons, comme une flèche rapide, à travers cette baie qui nous parait encore plus belle que jamais
Le bruit du bord n'arrivait plus jusqu'à moi , penché sur la dunette, j'étais en pensée sur la terre ferme, et je regrettais avec émotion celtevilleaimahir,
OÙ Ton notis avait dit si souvent : a Vous reviendrez un jour, n Tous ces lieux qui nous avaient tant charmés, se déroulaient de nouveau à nos yeux en un même spectacle : c'étaient et Macquarie's Chair, et WooUoomooIIoo, et Elizabeth-Bay; et je me disais que le véritable Éden de TAustralie n*est pas à Twofold, ni sous le cap Oomooroomoon, mais il est bien là I
.... Le bonheur reste au gîte, Le souvenir part avec moi.
Et peu à peu les dernières habitations, éclairées par le soleil levant, s*effacent sous les dômes de fleurs, et sont tout à coup masquées par les roches où le Dunbar s'est perdu.
Vers le soir, nous serrons la côte de près : elle est brûlée, sablonneuse et monotone ; nous entrons dans le pott de Ncwcastle. L'entrée est semée de bancs, agitée par des courants rapides, en un mot trèsdangereuse. Nous voyons au milieu des récifs les hauts mâts du steamer Cowarra, qui s'y est perdu depuis notre arrivée en Australie. C'est à cinq cents mètres de terre, et, chose afireuse! sur deux.cent soixante-quinze passagers, un seul, un jeune homme de vingt ans, est parvenu à se sauver, en se cramponnant à une bouée.
Nous sommes venus ici pour chercher les onze cents tonnes de charbon qae è uttr' ki»
fourneaux du Hero pendi
soe austbalib.
est le grand, mais le seul marché de charbon colonial en Australie : nous tenions beaucoup k en visiter les mines, qui, avec un si immense mouvement industriel, valent cent foia des mines d'or.
]8 octobre. — Les dircctenrs nous conduisent à cheval à la mine de Waralah : dens galeries, de huit cents mètres chacune, pénétrent horizontalement dans le liane de la montagne qui est tout onliëre un énorme bloc de charbon; là prend naissance une veine dont on ne peut préciser la fin, et qui, large de plusieurs kilomètres, épaisse de quatre mètres, s'enfonce dans la direction sud, avec une inclinaison de cinq mètres sur trois cents. La Waralah emploie deux cent cinquante ouvriers payés îi raison de A (t. 40 c. la tonne : ils extraient une moyenne de trois mille cinq cents tonnes par semaine, qui reviennent sur place à 10 fr. 35 c. Cette mine, qui n'a besoin ni de creuser des puits, ni d'employer des maciiincs, mais qui trouve la matière à la surface, est la plus privilégiée. Elle nuit fort à ses concurrentes, que grèvent les foncements profonds, et qui pourtant doivent vendre au même prix qu'elle. Plus loin, nous visitons te « Bore-Hole n , oii nous descendons à trois cents pieds sous terre : c'est une manière comme une autre de nous rapprocher de l'Europe, et de voir combien une mine de charbon est incomparablement plus propre qu'une mine d'or. Le Bore-
Hole appartient à une grande compagnie, a TAustralian agricultural » , qui fait de tout, du charbon, du cheval, des choux, des bœufs et des moutons. Le gouvernement lui a donné, en pur don, 2 millions d'hectares ; elle en a acheté 800,000 autres pour une somme de 20 millions de francs; elle a près de 200,000 moutons, 20,000 bœufs et 500 hommes à gages, bergers et mineurs qu'elle paye 1 ,750,000 fr. C'est là un exemple ^u « squattage » par association, qui est assez commun en Australie. Les actionnaires ne vendraient pas pour un empire ; ils espèrent chacun leur petit million avec impatience, et nous disent qu^ils n'ont plus longtemps à attendre : heureux financiers, dont le sort doit faire envie aux amateurs confiants de l'emprunt mexicain I
19 octobre. — Le gros ventre du Hero a absorbé ses onze cents tonnes de charbon : nous aurons été pour un vingt-cinquième dans l'exportation hebdomadaire de Newcastle, ville bien faite, du reste, par son aspect sombre, pour contraster avec Sydney : après les palais d'une fée, nous avons vu le ramoneur. Notre navire est un ancien a blockade-* runner » , construit à Glasgow pendant la dernière guerre d'Amérique, pour forcer le blocus des ports confédérés; c^est dire qu'il est très- bas sur l'eau, entièrement en fer, et effilé comme une pirogue. Il a 235 pieds de long, une machine de 250 chevaux,
908 ATSTRALIE.
42 hommes d'équipage, et jauge 1,200 tonneanx,) qui depuis aujourd'hui ne lui donne, comme voos" le voyez, yuère de place pour les marchandises. C'est un ballon d'essai que lance l'Australie aBn d'ou^ vrir la route : les navires marchands bien chargés le suivront g'iI réussit.
22 octobre. — Nous sommes sortis des «aux de la Nouvel le -Galle s du Sud, pour entrer dans celles delà "Terre de la Reine*. Quant aux eaux du ciel, je croirais qu'elles veulent no us noyer abord : un grain terrible, une vraie trombe a tout cassé dans notre barque. L'oraf|[e, chargé de nuages froids et venanlduSuil, esl remonté très-vite contre la brise basse et chaude du Nord ; il y a eu un instant équilibre et lutte audessus de nos tèles, puis les deux électricités se snni combinées, tout s'est rompu, les vapeurs condensées se sont précipitées sous forme de grêlons gros comme des œufs de pigeon , et le baromètre est monté d'un ■ quart de pouce en une minute et demie; la danse J générale de tous nos instruments, qui pirouettaient, était à l'avenant. Tout le monde s'est réfugié dans l'entre-pont ; plusieurs geais et perroquets de la ménagerie ont été tués roides, par les ricochets des grfilons dans leurs cages couvertes ; les chiens, coulusionnés à vif, hurlaient de douleur.
La panique a été courte mais inouïe. En outre du (unnerre, la mer s'en est mêlée : elle nous a si bien
secoués, que tout Féchafaudage qui protégeait les chevaux attachés sur le pont est démoli soudain : vergues et mâts de fortune qui le formaient s'écroulent ; les pauvres bêtes descendent la garde comme des capucins de carte; les uns sur le flanc, les autres les quatre fers en Tair, sont culbutés par les lames, et plus ils tentent de se .relever sur le pont glissant, plus ils retombent et se blessent. Il faut être de bonne trempe pour garder son sangfroid en pareille bousculade : d'un bras de fer et d'une voix tonnante, Logan, notre capitaine, était admirable. Ayant quelque habitude du danger, nous lui prêtions main-forte de notre mieux. Le pont ressemblait tout à fait à ces battues d'Afrique, où les gros animaux sauvages sont poussés au galop, entre deux haies, jusque dans une fosse, où ils s'empilent comme des alouettes dans un pâté. Un cheval est déjà mort et lancé à la mer, deux autres se préparent an même plongeon.
Hélas I rien de tout cela n'a pu laver le cloaque le plus épouvantable que j'aie jamais vu*, et qui n'est autre chose que notre cuisine : deux charcutiers mulâtres, crasseux et huileux, ne versent à poignées que le poivre rouge et les clous de girofle; et l'eau pour nous désaltérer est gluante et chaude I En voyage, c'est de tout cela qu'il faut rire, pour soutenir le moral , lorsque le physique est en souffrance.
10" aUSTRaLIE.
Mats nous voici sous îc vcDt de Vile. Jlforcton ; nous liions nos lourdes ancres dans ]a baie, et uu petitvapeur venanl de Urisbane nous accoste. L'aide de camp du Gouverneur, sir George Itoaen, apporte au Prince une aimable lettre qui i'cngage à loucher terre; pendant dcu]L heures, nous remontons les bords plais cl marécageux du Brisbane River; on s'arrête un moment pour prendre trois grosses tortues jaunes, longues d'environ un mttre et demi : une ibis à bord et sur le dos, les pauvres bâtes agitent convulsivement et en vain leurs pattes aplaties, et montrent en même temps leur crâne dénudé où roulent deiiï grands yeux avec une expression d'agacement évident. Quelle bonne soupe elles vont nous faire !
Nous passons toute la soirée â u Government House D : nous sommes prés du Tropique et la chaleur est grande ; les jardins sont étranges. L'apparition d'un animal nouveau vient interrompre un instant notre causerie ; c'est le a flying fox " , sorte d'écureuil marron dont les pattes, en s'étendant, déploient entre elles un tissu transparent et membraucus, qui fait parachute et qui lui sert d'ailes comme pour voler d'un arbre à l'autre, à des distances de cent cl cent cinquante mètres. Je ne sais pas quel noiu tatiu ou grec la science lui a donné, mais je l'appellerais volontiers l'écureuil chauve-souris. C'est cliarmau! de les voir s'élauctr
du faîte d*un haut sapin, et se soutenir en Tair avec la rapidité d*un dard, pour descendre diagonalement de l'autre côté de la prairie sur des arbres de vingt ou trente pieds : quand la brise les porte; ils vont très-loin, semblables à ces feuilles d'automne qui voltigent inanimées » à de grandes distances d*un arbre élevé.
Il y a là quelques a bounyas » ; c'est Tarbre sacré des Noirs de ces contrées. Pin rigoureux, à la construction bizarre, mais régulière comme l'araucaria, il atteint bien vite une imposante hauteur. Son fruit, du genre ananas, mûrit seulement tous les trois ans ; les Sauvages se réunissent par tribus pour l'aller cueillir dans certains bois qu'ils vénèrent. Chose curieuse, depuis l'établissement des Blancs, l'odeur des troupeaux, le voisinage des maisons font mourir rapidement ces arbres; et maintenant les Noirs, en allant récolter ses fruits, chantent, paraît-il, sur une triste cadence, que lorsque a la dernière bounyana mûrira sur le dernier survivant des forêts de bounyas et tombera à terre , le dernier Noir rendra son âme aux étoiles. »
C'est en effet un triste spectacle que de voir cette race s'éteindre si vite : une grande mélancolie s'est emparée de toutes les peuplades du Sud ; elles S6 voient mourir chaque jour. Pauvre race, naïve et sauvage, qui n'a pris de la civilisation que ce qui pouvait lui nuire : les excès de la boisson et les ma^
SIS AUSTBALIE.
ladies nouvelles, la tlÉlriiiiicnt comme la «geli-e tue ]ea mouches. Depuis quairc-vingts ans qu'elle est en contact avec l'industrie des Ulaucs , elle n'a pas eu une seule Cois l'énergie de se nieltrc â l'iEUvre, de travailler à l'exemple des envahisseurs, du tirer de la même terre les mêmes profits qu'eux ' Non, se vautrer sur le sable pendant des Jours et des nuits, chasser l'opossum avec des piques en arâles de poisson, en manger pour quatre jours et dormir après au soleil , dans la crasse putride et la paresse du boa qui digère, voilà la vie de cette race qui semble maudite ! On a eu beau élever des enfants noirs, leur apprendre des métiers, leur faire gagner des salaires élevés; à vingt ou vingt-cinq ans, ils se sont échappés des villes wers les bois, pour reprendre le cours d'une misérable existence. Bien mieux, il y en a un, d'une remarquable intelligence, qu'on a élevé il Melbourne, qui s'est pris de passion pour les machines et l'industrie : il avait presque des manières d'Européen; il savait un peu de mathématiques cl pouvait résoudre une équation du second degré ; on l'a envoyé passer deux ans en Angleterre, on l'a présenté à la Reine et comblé de gracieusetés. Eh bien , maintenant, courez les bords sauvages du Murrumbidgee ou de l'Ulla-DuIIa, et vous le trouverez tout nu, au milieu de tribus hideuses, vivant d'opossum, incapable de travail, aussi brute, aussi misérable que ses rrèrcs, On dirait vraiment qu'un
mauvais génie veut les laisser spectateurs impassibles et ignorants de toutes les merveilles que les Blancs accomplissent sur leur soi!
23 octobre. — Dès le matin , nous allions rejoindre en rade notre Hero; avant d^arriver au quai, j*ai regardé tout autour de moi : je sentais quelque chose d^étrange. Je ne connais rien de bizarre comme une ville naissante : il y a ici des édifices publics qui sont de vrais palais, et pourtant ceci n'est qu'un ^and village; les rues sont tracées, mais c'est presque au milieu d'une forêt de cèdres rouges, de tulipiers, de bois de fer ! Au bout d'une rue qui compte trois ou quatre coquettes boutiques de nouveautés, est un précipice ou un torrent; plus loin, j'ai vu écrit sur une bâtisse : « Trésor public» , et il n'y avait alentour que les tentes des immigrants arrivés depuis quelques jours.
C'est qu'en efiet Brisbane est une colonie qui sort de terre: son territoire, le» Queen's Land » , comprend toute la partie Nord-Est du continent austral, et son étendue est égale à trois fois celle de la France, il y a quarante-deux ans que le premier Européen entra dans Moreton-Bay ; ce devint vite un des districts pastoraux de la Nouvelle-Galles du Sud : en 1859, il y avait à peu près vingt mille habitants; ils souffraient de l'éloignement du siège du Gouvernement; le district devint à cette date colonie indépendante.
Siiiaulière chose que ce besoin inné d'indépendance, d'tnilintive et d'aventure, de ces rassemblements d'Iiummes, qui ne craignent pas de faire banqueroute en perdant la proleclioii d'un Etat anciennement établi, et qui veulent courir la chance de surpasser, grâce à leur autonomie, la prospérité de leurs voisins! C'est -qu'on ne mesure bien que sur place le remède au mal, l'encouragement véritable au travail, les sources naturelles de la prospérilé dont un sol est capable. Ils ont voulu avoir, et ils ont en eOel, une Cbatubre nommée par le suffrage de tous, des ministres responsables : tout un •(OU vern émeut à eux. Ils ont voulu marcher à pas de géant, et débuter par les bienfaits comme par les dépenses de l'immigration. Voilà déjà au nombre de quatre-vingt-dix mille les membres de cette colonie, née en 1859 : ils comptent dans leurs pâturages 6 millions de moulons, 900,000 bëtes à ■cornes, 50,000 chevaux; ils esporleul déjà pour 37,500,000 francs par an; ils ont des mines de cuivre; on vient de découvrir des mines d'or : les Darliug-Douus ont une terre végétale que l'on compare à celle d'An<jlelerre. Aussi un flot de capitalistes et de u squatters « des autres colonies a inondé ce pays presque sauvage. Ces messieurs à cent cinquante mille moutons se trouvaient à l'étroit dans les 11 runs » du Sud, et, poussés par l'esprit d'aventure, ils se sont hardiment répandus dani
l'intérieur, pour avoir encore les coudées plus franches.
Les immigrants reçoivent en débarquant un «non transférable land order » qui leur donne le droit de choisir un rectangle de terrain de soixante hectares. En outre, à raison de 12 fr. 50 c. Thectare, le gouvernement leur en loue tant qu'ils en veulent; et, pour des baux de quatorze ans , il donne au même prix un mille carré ! Les mines et les moutons, voilà décidément Talpha et Toméga de toute TAustralie.
Il est vrai que les coffres du Trésor brillent par leur légèreté! Ainsi Tout voulu des excès, des abus d'énergie, des transports gratuits d'immigrants et des créations de chemins de fer, de ports, de télégraphes. Mais dans un pays où en dix ans la dette ne portera plus sur quatre-vingt-dix mille habitants, mais sur cinq cent mille, où la valeur de milliers do kilomètres carrés passe en deux ans de zéro à 600 francs, on ne s'effraye pas d'une dette de 20,775,000 francs, née avec la colonie.
Ce premier embarras, dont souffre aujourd'hui la Terre de la Reine, des gens qui n'ont pas trente ans l'ont vu en Victoria, en Nouvelle-Zélande, et ce sont maintenant des colonies merveilleusement prospères. Comme Melbourne, Brisbane a eu ses émeutes; mais si le sang n'a pas coulé, ce n'est pas grâce au déploiement de la force armée : s'il n'y a que sept soldats en Tasmanie, il y en a seize
316 AKSTnALTIÎ,
seulement it Brîsbanc! lUainteiinnt , totit est dans l'ordre , e[ si celte terre sort de sa crise financière, si elle ne succombe pas la première dans la guerre de tarifs qui commence entre les colonies australiennes, ce sera un CKempIc des plus frappants des difficultés que rencontre une création lointaine, mais anssi de la rapidité cl de la confiance avec lesquelles elle peut les vaincre, et s'élever, du jour au lendemain, du néant à la prospérité.
Dans dix ans peut-être ce pays-ci sera-t-il déjà un grand ËtatI Je serai alors heureux de me rappeler d'avoir vu sacapilaleâl'état de grand village, ses habitants sous la tente, son enfance en danger. J'aurai vu le fondement d'un empire, et tout ce que, sous l'aile de la liberté, peut tenter et exécuter, sur une terre sauvage, la puissance humaine. Mais je n'ai vu qu'un ensemble d'une ville qui se forme : les détails n'ont pu m'apparaiire dans un temps si court. Seule, la conversation du Gouverneur et de quelques « squatters a m'a appris ce que je vous donne, et, pendant que j'écris, îe Hero déjà file ses dis nœuds vers le Nord, en serrant la côte que nous ne devons plus perdre de vue d'ici à longtemps.
25 octobre. — C'est un véritable bonbeur, un repos nécessaire , qu'une navigation après trois mois d'une vie surmenée I Rien alors ne nous paraît si boD que de reprendre nos paisibles promenades
sur la dunette, de respirer librement la fraîche brise, et de recueillir, comme dans un rêve, tous nos souvenirs. Je ris quelquefois de bon cœur en entendant les récits du docteur du bord, embarqué sur le Hero le lendemain du jour où il arrivait d'Irlande en Australie, sur un navire où il avait la haute et agréable surveillance de cinq cent cinquante jeunes vierges de la verte Erin, envoyées par une société d'encouragement pour l'amélioration des races dans la Terre de la Reine. Le voyage avait duré cent quatorze jours : je laisse à penser si les donzelles doivent danser sur la terre ferme pour le moment !
Nous avons un compagnon bien aimable dans M. Van Delden, président de la chambre de commerce de Batavia, qui est venu étudier les colonies australiennes, et chercher précisément à nouer ces^ relations commerciales dont le Hero est Tavantcoureur.
A la nuit, les cuisiniers prennent leurs harmonicas, et, au bruit d'une mélodie irlandaise qui agace même les mouettes, tout l'équipage danse gaiement la gigue à l'arrière du navire. Les heures d'une nuit étoilée, sur une mer d'azur, sont des heures de douce causerie, et je me promène longuement sur le pont en questionnant avidement un des hommes les plus intéressants que j'aie rencontrés, et qui ne sera malheureusement notre compagnon que
3IS AUBTHALIB.
pendant cinq jours encore. C'est M. Haran , chirurgien (le la marine royale, qui se rend au » posle de sauvetage a du détroil de Torrèa, oii il vit avec quelques soldais au milieu des Cannibales : sa femme y est devenue Folle, et ses deux Ëh y sou! morls d'insolation!
Ce bon docteur a été partout el a voyagé dans les pays les plus inconnus. Depuis vingt-huit ans qu'il court les mers, il a eu la chance de visiter toutes les cAtes orientales et occidentales de rAniériquc, de l'Afrique, et les deux tiers de l'Ocôanie. C'est lui qui accompagna, en 1862, le commodore anglais Eardley-Wilmot, sur le Ratllesnake, quand celui-ci fut chargé par la reine Victoria de porter des présents au roi do Dahomey (cûlc Ouest d'Afrique, 3° latitude Nord), et de le supplier de renoncer ases ,lrop fameux sacrifices humains el à la vente de ses nègres auxpirates.Ces trois hommes, le commodore, le docteur Haran el un autre officier de marine, débarquèrent seuls, sans armes, el s'avancèrent hardiment, aumiliende ces populations cannibales, vers les palais de Dahomey, si renommés pour leurs colonnes construites de crânes humains. La roi vint au-devani d'eux, suivi d'une armée de cinq mille amazones, gaillardement armées eu guerre. II les reçut avec pompe, lis présenta à tout son peuple assemblé, et les garda hospitalièremeut pendant »opt semaines. Mais il leur fallut s'eipnser aux spectacles les plii>
étranges : trois ou quatre fois pendant le premier mois , cinq têtes furent tranchées sur le passage du prince, pour appeler sur lui les bénédictions de la Divinité. Un jour, il y eut un sacrifice solennel : une longue procession s* engouffra dans une tour, et, sur le sommet, furent décapités d'abord cent poulets, puis des cochons, des dindons, des moutons, des bœufs, enfin soixante hommes et soixante femmes. C'était une grande réjouissance pour le peuple, qui célébrait sa victoire sur une tribu vaincue, toujours pour la plus grande gloire de la Divinité et la prospérité de la dynastie. Le roi voulait convaincre les envoyés britanniques de la légalité de ses sacrifices humains, en leur montrant les transports joyeux des spectateurs, a et un souverain, leur dit-il, qui ne ferait pas couper les têtes à une partie des ennemis qu'il a défaits, serait détrôné; car le peuple de Dahomey veut que son prince soit fidèle à la religion de ses ancêtres et sacrifie plusieurs fois par mois. >> Toutes les raisons d'humanité une fois épuisées, le commodore proposa une indemnité d'argent très-con«idérable. a Des dollars, jamais! répondit le roi : votre reine ne saurait m'en donner assez. Songez que je vends chaque Noir pri-* sonnier trois cents francs aux pirates portugais, qui sont les bienvenus chez moi. Restons amis, mais chacun selon sa religion et ses mœurs. » Et sur ce, il les mena' à un festin, où ses .chambellans à peau noire
flOSTBALIE.
ge passaient gaiement les vins épais de ces conlrées dans des coapes blanches et polies, qui n'étaienÉ
I litre cil ose
que
des c
s d'hoi
. Purs
vives s'arrachaient de jolies tranches de jambons humains, mêlés aux herbes aromatiques. « Je n'ai jamais eu si peur de ma vie, me disait le docteur, car nous avons Énc^'giqiiement refusé de tout et nous jouions là notre vie : heureusement nous avions réservé pour ce moment une distribution de chapeaux galonnés à hauts panaches, de fusils et de ' montres, qui nous fit pardonner de n'avoir pas mangé de l'homme. » On s'arracha les panaches, et les seigneurs noirs , tout nus , firent un effet admirablement comique sous leurs coiffures d'officiers d'étal-major, sous le chapeau à « plumes de poisson » , comme disent les marins. Les devins , jetant en l'air des petits cubes d'ébène, disent chaque malin au roi ce qu'il doit faire dans sa journée! Les Anglais durent rejoindre la frégate sans avoir rien obtenu de ce qu'ils demandaient : le roi les congédia trés-poliment en alléguant toujours des motifs d'un ordre sujjérieur, et crut les consoler en leur donnant à chacun de belles défenses d'éléphant, dc^ cornes de rhinocéros et deux femmes de son harem. J'admire le courage de ces hommes, etj'aurais donné tout au monde pour faire cette belle équipée.
Ce récit est de l'exactitude la plus scrupuleuse, ciir Pauvelava't rencontré à Rio, l'an dernier, l'illustre
Burton qui, chargé, deux ans plus tard, de la même mission, lui en avait fait mot pour mot le même récit.
26 octobre. — La brume est venue mettre obstacle à la rapidité de notre route ; nous avons passé toute une journée à nous écarquiller les yeux pour découvrir Lady-EUiot-Island, qui devait déterminer notre position ; car le point estimé était trop incertain avec des courants d'une impétuosité incroyable ; enfin nousFavons trouvée. Puis hier nous passions le Tropique du Capricorne au lever du soleil; la houle est tombée : les îles innombrables- de corail nous tiennent à Tabri ; des nuées d'oiseaux blancs les annoncent de loin. Nous passons Peak- Island , haute roche percée d'un trou ovale en son milieu, dans la direction N.-O.-S.-E. C'est une retraite des pélicans et des tortues, un point bizarre et invraisemblable. De là nous suivons un long chenal entre la côte du continent et les îles désertes K. Il, 12, 13 et M., aussi sauvages que leurs nom$ sont peu pittoresques, et nous voici dans la rade de Bowen. Le Hero a cela d'excellent qu'on l'arrête un peu où l'on veut : un temps superbe , une baie riante qui s'ouvre dans la déchirure de bois de pins» nous tentent, et sautant dans la baleinière, noua allons à terre voir le dernier village de l'Australie orientale. -
m AtJSTHJlLIB.
L'arrivée tie notre navire, que nous annonçons par le bvnil du canon, est un événement pour nne population qui araremçnt, dans une année, l'occasion devoir un vapeur. Nous sommes tout étonnés de lomber dans une république allemande : des Prussiens, moins brillants que ceux de Sadona, tout heureux (le la nouvelle des- victoires du fusil h aiguille que nous leur apprenons, des Badois que n'agitent plus les émotions de la roulette, construisent leurs butlea de bois dans cette cité tropicale âgée de deux ans, où les points de repère sont une église et sept cabarets; où mille habitants, à peine débarqués, luttent contre les serpents et les Naturels, contre un soleil de feu et des forêts vierges.
Voilà l'Australie comme on se la figure tout entière en Europe : voilà des colons à l'œuvre, des immigrants pauvres sous la tente! Voilà bien les malheureux de nos pays venus s'exiler sur ces terres lointaines , pour trouver leur pain ! C'est la misère et le désespoir qui les ont fait partir, et les voilfi dans leur premier étonnement de se trouver isolés sur un sol où tout est nouveau pour eux^ là, le colon n'a rien à espérer, sinon de son énergie, et il doit tout tenter, pour tout créer. Un brave paysan prussien, qui pleurait de joie en nous entendant parler sa langue, clôturait le champ voisin de sa cabane, et ne quittait pas de l'œil un maigre troupeau de quarante brebis; nous lui disions que nous
avions vu, dans le Sud, des soixante mille moutons errant sans barrières. Alors, donnant un plus violent coup de hache dans le bambou qu'il abattait : tt Avant de mourir, nous répondit-il, je puis donc espérer de contempler heureuse et prospère toute cette petite troupe d'enfants ! Les premiers sont nés en ma chère Allemagne ; celui-ci en mer, presque dans les glaces ; celui-là, sous le Tropique I Ils sont pâles et en guenilles ! Je gagnerai pour eux un a run » florissant, avec des milliers de bœufs ou de moutons ; ils deviendront riches et heureux : Oh ! Gott sei jank i>. Pour prendre courage, qu'ils imitent leurs prédécesseurs en Victoria et dans la Nouvelle-Galles du Sud, leurs contemporains dans la Nouvelle- Zélande I
Nous avons parcouru la campagne qui entoure le ttsettlement» : des serpents qui fuient dans les herbes, des groupes lointains de Naturels qui nous évitent toujours, mais qui ne manquent jamais de leurs dards les troupeaux du voisinage, voilà ce que nous avons vu ; il fait bon d'être armé. Tout Bowen est en émoi, parce que deux naufragés ont été pris sur une grève non éloignée, et, quand on est arrivé pour les se* courir, la tribu était déjà en train de les manger à belles dents.
Nous sommes sous les Tropiques, c'est dire que les moustiques les plus tenaces et les plus cuisants nous affolent, en même temps qu'une soif affreuse nous
iU ACSTRALIB
ferait donner une année d'eiistence poor 1 verre d'eau fraiche. Je comprends maintenant, aprâ notre excursion dans les lianes, que les excellents habitants de Bowen consomment pour 250,000 fr. de boisson par an!
Vous croirez que c'est une illusion, mais j'ai posilivement senti la choucroute, et entendu une délicieuse symphonie à fiowcn. Chaque peuple emporte toujours avec soi les traits distinclifs de sa vie matérielle et de sa vie morale. Les Allemands émigrent généralement mariés et sans esprit de retour, traînant avec eux roule nnc escouade d'enfants qu'ils arrachent à la mendicité et aux douleurs de la misère; la politique les occupe peu, et, dés que leur colonie prospère, ils fondent un orphéon à gros instruments de cuivre, et cette institution suffit à leur bonheur : les échos de la foret vierge répètent les accents de Beethoven et de Meyerbeer.
Le Français émigré plus souvent après un coup de tète; il fuit, avec une souplesse inouïe, un peu tous les métiers : nous l'avons vu maître de danse, acteur, confiseur, et surfout pâlissierï 11 n'a qu'une idée, faire bien vite fortune, trop vile quelquefois, et revenir sur le boulevard, pour la dépenser joyeusement. 11 est tellement attaché au sol, et surtout au pavé natal, il aime tellement sa patrie, qu'il est comme une abeille qui voltige de fleuren fleur, pour prendre àchacune un atome de suc nouveau, ei revenir à la
ruche ; il est si léger et si amateur du bourdonnement de Paris I .-
Mais, pour la race britannique, émigrer c'est créer ' un tt home » nouveau ; sa première fondation est un parlement ; les clochers de ses églises, signes d'une installation durable, s'élèvent rapidement sur le sol que foulaient, un instant auparavant, les races païennes : il y a dans les colons qui débarquent Fétofle d'un (c speaker» , de ministres, de publicistes. Vêtus selon la « fashion d de Londres, ils vivent daiis le (c comfort » du a club » et du a cottage » ; la colonie devient vite une prospère et libérale Angleterre...
Quand nous sautons du sable du rivage dans notre baleinière, le Hero n'est plus en vue; le jusant l'a fait déraper de la rade, et un promontoire nous cache ses feux : la nuit est belle ei fraîche ; la houle de l'Est nous balance au milieu des flots phosphorescents, agités par les avirons qui laissent retomber chaque fois des gouttelettes de lumière ; on respire avec bonheur. Nous ramons tous pour franchir les huit milles (quatorze kilomètres) qui nous séparent encore de notre navire. Pas un souffle, pas un bruit! Notre attention est captivée par les grands feux des Cannibales accourus sur la côte au bruit du canon : une longue lueur rougeàtre dessine la crête des falaises.
28 octobre, — Notre chenal se resserre de plus
en plus entre les récifs de coraux et le continent,
326 JIDSTRSLIE.
A gauche, la cftte esl brûlée et semble dcserle le jour; à droite, un élernel chapelet d'ilois piafs el verdoyants se déroule à nos yeux. Quelle formation curieuse et intéressanlc que celle de toutes ces îles de corail I Les branches de l'an i mal-arbre, prenant naissance au fond de la mer, s'enlacent et se tordent outre elles comme les lianes d'une forêt; d'un tronc unique s'échappent mille rameaux gonflés de molécules pierreuses et vivantes : celte forêt sous-marine s'élève, elle atteint bicntiH de ses branchages multiples la surface des lames ; le soleil cl l'air les tuent à leur extrémité ; les algues marines , qui flottent à fleur d'eau, s'enchevêtrent dans ce sommet mourant d'un arbre vivace, un tissu se Irauie : c'est un barrage sur lequel s'accumulent les herbes et les bois errants ; un sol moitié sable, moitié terreau, en est formé, et File couverte d'arbustes verts semble une large oasis flattante, tout épanouie et reposant sur le tronc d'un seul arbre de pierre, Nos heures s'écoulent sur la passerelle à suivre attentivement tous nos méandres dans ce dédale périlleux : tant que ces iles sont assez visibles pour que nous puissions les relever, la navigation n'est que palpitante el animée par d'habiles manœuvres; mais, avant d'atteindre la forme d'une île, ces massifs de coraux sont cachés ; souvent ils s'élèvent jusqu'à un niélre au-dessous de la surface dc3 eaux. Que de dangers I
Nous avons toujours deux hommes sur les barres
de cacatois pour avoir Tœil ouvert sur les récifs : beaucoup sont marqués sur la carte ; nous devinons les autres à la couleur de la mer qui les recouvre : ils la rendent d'un vert plus clair, mais il faut du (c look-out î) !
Depuis notre départ de Newcastle, Logan n'a pas un instant quitté la passerelle : il y prend ses repas, et ses yeux inquiets ont une animation fébrile. Vers six heures et demie du soir, nous filions nos onze nœuds, toutes voiles dessus, avec une fraîche brise de Sud-Est, dans le chenal qui borde la longue muraille de coraux entrecoupés ; nous devions passer à bâi)ord des îles Howick. Mais le soleil couchant sur Fhorizon d'une mer de marbre la rendait semblable à un miroir qui reflète une lumière éclatante ; il était impossible de fixer le regard à Tavant, et cela nous a donné une petite émotion : l'occasion la plus affreuse de tt faire le trou dans l'eau. » Le malheur a voulu que, dans cet éblôuissement général, le timonier gouvernât d'un quart trop au Nord. Tout d'un coup la vigie, perchée au haut du grand mât, pousse un cri d'efiroi : « Les écueils devant ! » Nous sommes déjà par le travers de l'île n** 1 , et nous apercevons alors, mais à grand'peine encore, deux bancs de corail à fleur d'eau, à quatre cents mètres devant nous; nous gouvernions droit dessus! Avec notre vitesse et notre élan, en trois minutes de plus le tour aurait été joué ; nous aurions frappé avec une
effroyaiile împùtuosité contre le roc, et notre coqne de fer se sérail ouverle en deus pour couler ù pic.^ Il est déjà trop tard pour prendre encore notre ■jauche par un violent coup de barre : nous virons à droite, rasons à quelques mètres le bord du récif, retournons en arrière le long des îles n" 2 et n" 3, et décrirons en un mot un cercle complet qui nous remet enfin dans la bonne voie, à la gauche du groupe Howick. Le moment d'angoisse avait duré deux minntes, et la manœuvre entière une demibcurc. Comme de juste, quelques capons ont pâli et perdu la tète, au moment oii il fallait de l'énergie. Dans ce virement subit, cap pour cap, qui nous a mis la brise sur le nez, le petit hunier s'est cassé comme une allumette, et le reste de la voilure a battu avec Tracas contre le gréenient; la secousse a etc afTieuse, mais nous sommes bors d'affaire. logue la galère, petit bonhomme vit encore!
Ici la navigation serait trop dangereuse de nuit; a la tombée du jour, nous mouillons abrités par un Cl oistantiegulier de récifs qui s'avancent en estacade, comme des aiguilles hantes d'un mètre i Nous nous mettons vite à pécher requin vient se prendre à nos lignes; pendant près d'une heure, il se démène sous les sabords de l'arrière, comme une chaloupe vivante â la remorque du navire. Long de seize pieds, rond et plein, vigoureux et féroce , ce diable des mers a l'aspect le plus ef-
frayant. C'est une chose fort curieuse que de voir nager autour de lui ces petits poissons rayés de blanc et de noir qu'on appelle « les pilotes » ; deux d'entre eux se tiennent contre son immense mâchoire à quatre rangées de dents, et les autres contre sa dorsale : il semble que, véritables « chiens d'aveugle » du monstre, ils ne le quittent jamais et le guident dans toutes ses manœuvres. Singulière association entre le très-grand et le très-petit habitant des mers ! Enfin, après une vigoureuse lutte, nous le hissons à bord par un et cartahu » ; il donne d'immenses coups de queue : on l'assomme, on l'ouvre : il a dans le corps trois petits requins. Ces monstrueuses bêtes avalent un poisson comme une pilule, car un des mangés est encore tout vivant, tout frétillant ; nous le mettons dans la grande poêle à frire , en le baptisant du nom de Jonas : c'est exécrable à manger.
LES C.îSAlBALES ET LE DÉTROIT DE TÛRKÈS.
Navigation dnngerciwe. — D^iarquemcnt dans une île déserle. — ■ li'oiseaa construcleur. — Le poste de siuvetage. — Eclmnijes curieui avec une Iriliu. — Les restes d'un rep.is de Cannibales. — Un tueur de Noirs, — Les uarires iiaufrflîjés sur le corail. — Un rocher-boîle aux lellres. — Adieu i rAuslralJB. — Le feu à bord. — Les chaleurs de la mer d'Arafoura et la nature luxuriante de l'archipel malui.
29 octobre. — Nous doublons le cap Melvîlle, et glissons, comme une salamandre, entre les coraux rouges et blancs. Souvent, à cinq mètres de profondeur, tout près de nous, nous apercevons la forêt aquatique ; nous jetons la sonde toules les trois minutes, un courant de douze milles à l'beure nous emporte. Le cap est curieux, c'est une pyramide de boulets de pierre ronds et brillants, que le jeu de la nature a entassés de la façon la plus extraordinaire ; des langues de corail blanc qui ne dépassent la nappe de l'eau que de quelques centimètres, sont couvertes de pélicans et de frégates. Un coup de vent violent s'élève, et nous entendons le roulement sourd cl périodique des vagues de l'Océa " "Gtiup se brisant sur I' itole f^
coraux, longue de quatre cents lieues, qui nous en sépare. Nous trouvons un bon mouillage vers le soir sous le vent d'une des îles Claremont, marquée n" 10 sur la carte ; la nuit est noire et orageuse.
Comme chaque soir, depuis notre départ de Bowen, toutes les crêtes des montagnes du continent sont éclairées par les feux des Cannibales; nous sommes assez près pour distinguer cinq feux sur chaque sommet : c'est un signal qui se propage de promontoire en promontoire vers le Nord. Les côtes que nous laissons derrière nous restent obscures; l'arrivée du Démon de feu et de la chair fraîche qu'il porte est ainsi annoncée à toutes les tribus de la côte, dans cette partie où elles ont victorieusement repoussé l'invasion des Blancs. C'est un spectacle qui a je ne sais quoi de farouche et d'imposant; le vent qui gronde attise fous les tourbillons de flammes, et projette dans l'obscurité les lueurs rougeàtres qui se dessinent sur les cimes rocheuses. Un moment, nous distinguons les silhouettes de groupes d'hommes qui apportent des amas d'herbes, dont la flamme, tout à coup plus haute, double et triple la lueur du brasier. Le docteur Haran me dit qu'en sa solitaire station du cap York , quand de loin en loin un voilier apparaît dans les parages de Bowen , les feux des Naturels le lui annoncent en moins de trois nuits, et il y a pourtant plus de trois cent cinquante ^'est leur télégraphe de nuit pour se com-
ATSTHALIE.
niuniquer l'espoir d'un bon déjeuner! Avec notre hélice, tant que nous ne nous briserons pas contre un roc et que notre machine ne se cassera pas (ce qui est moins facile à éviter), nous ne craignons guère les Anthropopliages : nous avons aujourd'hui , par un bon jet de vapeur lancé dans le sifflet, mis en fuite une Tinjjtaine de pirogues qui se dirigeaient sur nous. Mais, si notre machine s'avariait, et si, pris en calme, nous étions entraînés à la dérive par les courants, noire position serait peu enîiable. Tout est prévu : nos hommes ont fourbi les haches et les vieux sabres du bord; les canots de sauvetage sont parés et chacun est muni de huit fusils, d'un baril d'eau-dc-vie, de cartes, d'instruments, puis de viande salée, de biscuit et d'eau douce pour dix. jours. Logan a désigné ceux qui prendraient place dans sa chaloupe; un second capitaine, que le gouvernement a mis sur le Hero en cas de maladie ou de mort du premier dans une attaque, aurait le commandement de la seconde embarcation; les deux officiers subalternes du bord dirigeraient les autres.
30 octobre. — Passe des îles du Poivre. — Ici est le B canal providentiel " , passage tout étroit entre deux bancs et des roches, où Cook (1770) eut la chance d'entrer sans talonner, comme par miracle, en venant de la haute mer. Là, à droite et à
GANMBALES. 333
gauche, sont marquées sur la carte ces notes consolantes : récifs du naufrage du Sir Campbellj de l'Au-roraj en 1843, du Fergussorij de la Martha^-Ridgway; et à chaque instant « corail déposition incertaine, rocs à un mètre sous F eau, bancs de sable mouvant» . Nos relèvements, nouveaux à chaque instant, donnent pour nous à cette navigation un intérêt immense, et nos cartes vous montrent tous nos zigzags et toutes nos alertes.
Dès quatre heures nous jetons l'ancre , n'étant pas certains de trouver plus loin un ancrage sûr. Nous sommes sous le vent de Tile Cairncross. Quoique la mer soit fort agitée , nous prenons un canot pour aller explorer Tîle, qui semble déserte : munis de hautes bottes contre les serpents, de plomb pour les oiseaux, de balles pour les Cannibales, s'il y en a et s'ils nous attaquent, nous abordons en nous jetant au milieu des récifs, avec de l'eau jusqu'à la ceinture. Un vol -de peut-être deux milliers de pigeons s'éleva en un instant au-dessus de nos têtes, et ces pauvres bêtes, qui n'avaient jamais été tirées, tournaient en rond, commedans un manège, à vingt mètres de haut. Nous n'avions que le temps de faire feu et de recharger ; il en tombait des paquets, et, quand nous eûmes chacun vidé notre poire à poudre, quatre-vingts pigeons étaient déjà dans la chaloupe, ce qui fera , à la joie générale , de la viande fraîche pour tout le monde ; nous en avons perdu tout autant dans un fouillis de
broussailles impùiiétrabics. Puis ce fui un ^und |>laisir de parcourir les anses <Ig celle ile déserte, tie ramasser des tortues, des coquilles, des éponges, des brauclics coralînes tout entières. Mais la nuit malheureusement nous arrête trop t6t dans nos explorations, et nous regagnons le Hcro, non sans difficulté, ruisselants de sueur, chargés de choses curieuses, ravis de notie équipée. En (|uillaiil l'ile, . nous avions voulu mettre le feu aux fourrés obscurs qui la couvrent ; quelles belles tlammes auraient données tous ces arbres morts amoncelés, toutes ces lianes et ces herbes sèches ! Des serpents, des lézards sauvages qui nous avaient fuis , en seraient sortis et se seraient jetés à la mer; mais nous avons pensé à temps que la bourrasque aurait sûrement porté toutes les flammèches sur notre navire, et c'eût été vraiment faire la part trop belle aux Anthropophages qui nous surveillent sur la rive opposée, que de tomber entre leurs mains comme des alouettes toutes rôties.
11 est vnii aussi que le feu aurait détruit les plus minutieuses constructions qu'on puisse voir , le palais d'un oiseau. Les naturalistes de l'Australie nous avaient beaucoup parlé du u bower-bird n (oiseau constructeur) : aujourd'hui nous avons vu un village bilti par ce volatile étrange, Figurez-vons que chaque maison est un talus de trois à quatre pieds de haut : de la glaise piëlinée, unie et rebattue, forme le par-
quet ; des brins de branches de corail ou de pin sont les poutres qui soutiennent des voûtes régulières, de longues herbes sèches font le toit. C'est exactement, sur la surface du sol, ce que le castor construit sous terre ; on voit que Toiseau a apporté brin à brin avec son bec tous les matériaux de sa demeure. Elle est si solide qu'il nous fallut de vrais efforts pour la mettre à découvert : ces voûtes sont des corridors qui mènent à des chambres carrées : il y en a cinq ou six par nid avec de petits labyrinthes, un étage supérieur, et je dirai presque des boudoirs. La patte de Toiseau avait laissé son empreinte seulement en deux ou trois points d'un escalier en pente douce. Voilà ce que j'ai vu dans un ensemble de perfection et d'architecture qui a fait mon admiration. Je ne puis affirmer que ce qui a frappé mes yeux et ce que j'ai démoli de mes mains; voici maintenant ce que nous avaient raconté les savants : il parait que cet oiseau enfouit ses œufs dans un talus de sable de quatre à cinq pieds de haut, et c'est la chaleur du soleil qui se charge de les faire éclore. (Nous avons aussi trouvé un de ces nids avec des traces de pieds grands et petits: évidemment cette famille d'architectes avait déjà déménagé.) Mais le plus curieux, c'est qu'après avoir passé de longs mois à construire son palais , le u bower-bird )? invite , dit-on , tous ses semblables à Touverture de ses salons et donne un bal! Ce récit, je l'avoue,
sue AUSTIIALIE.
m'avait beaucoup amusé, comme un joli conte de fée; mainlenant que j'ai exploré les bâtisses charmantes lie l'oiseau australien, ce joujou d'enfant, ce travail élonnanl, il me semble que je vois un quadrille de, ■1 bower-birds " , el en tout cas des couples fort heu-ij reux dans de champêtres cabinets particuliers.
31 octobre. — A cinq heures du malin, nous levons l'ancre et nous continuons notre course rapide le long des cfttes. Nous doublons le cap Tètede-lorlue, et à neuf heures nous entrons, comme dans une rivière, dans le déiroit de moins d'un kilomètre de large, qui sépare l'île d'Aibany de la pointe septentrionale du continent australien : la côte de 8al)le est haute, sauvage et sombre, couverlo de bois de sapins; nous tirons le canon pour annoncer notre arrivée au poste naval du cap York. Après trois heures d'une véritable navigation d'eau douce dans celte gorge encaissée, nous jetons l'ancre; quatre baraques de planches se montrent sur la grève au milieu du bois; nous déi)arquons. Le a commander n Simpson et quelques soldais des Royal-Marines, amaigris et pilles, nous reçoivent avec un bonheur indicible. Pauvres gens et dignes esclaves du devoir! ils sont là, perdus au milieu des bois et des Cannibales, à trois cent cinquante lieues du premier village de Blancs. Le gouvernement les a envoyés, il y a deux ans seulement, pour planter le
pavillon britannique sur cette côte, pour prendre possession de ce poste très-important au point de vue militaire, puisqu'il commande le détroit de Torrès et ferme le long chenal des coraux jusqu'à Bowen, et enfin pour porter secours aux navires qui franchissent, en ce point, la passe entre TOcéan Indien et rOcéan Pacifique, et qui, cinq fois sur dix, nous dit le a commander » , y font naufrage.
Il y a là treize Royal-Marines : de vingt, voilà ce qui reste ! Sept ont été tués et mangés par les Noirs ; huit mois se sont passés depuis qu'ils ont reçu leurs derniers vivres, et les dernières nouvelles d'Australie et d'Europe : huit mois, sans voir un homme blanc î Le Hero leur apporte trois caisses de journaux et une soixantaine de tonneaux de vivres ; en voilà pour un an.
C'est là -que le docteur Haran descendit pour reprendre son poste d'exil, « plus eff*rayant, murmurait-il , que les colonnades de crânes humains des palais de Dahomey. » Nous montons à sa cabane, située au sommet d'un roc ferrugineux, une guérite de faction sur deux Océans, et il nous donne les photographies, faites par lui, de quelques prisonniers et prisonnières qu'ils ont gardés une fois d'une tribu d'Anthropophages, a II y a une tribu qui n'est pas loin dans les bois, nous disent quelques soldats; si vous y allez à cinq ou six, et bien armés, vous pourrez les voir; mais tenez-vous bien serrés et ne crai-
338 flrSTHSLIE.
ynez rien. Si vous vous isolez les uns des aulres, vous ôles perdus, n C'était mettre le feu aux poudres. Nous partons vite, les poches pleines de clous, de tabac, de verroterie, et nous nous enfonçons, le Prince et moi,avecHaranctle docteur Cannon, dans la forêt vierge. Nous suivons d'abord une sorte de sentier de bête fauve au milieu de lianes épaisses, dans un fourré de plantes entrelacées, et sous un ciel lie feu. Nos compagnons poussent h différents intervalles le cri de « Coo-hoo-hoo-e u , qui est le cri de rnlliement des Nègres dans toute l'Australie. Une jeune fille de quinze ans, noire comme de l'encre, sort du fourré : c'est une captive, la « jardinière n du poste. Elle montre ses grandes dents blanches et vocifère un charabia indescriptible, qu'elle accompagne du dandinement et du rire éternels de la race noire. Quant à son costume,
Ce qae c'était, je pourrais foua \e dire, Mais je me tais par respsct pour les mccim.
c'était, en tout et pour tout, un petit panier d'osier contenant des fruits et passé en sautoir, un petit bracelet d'herbes tressées au bras droit, et une petite plume de cacatois fichée dans les cheveux. Rien ne semble l'embarrasser, et, trottinant lestement, elle prend les devants, et se faufile avec une souplesse inouïe à travers les hautes herbes el les lianes. Apres une demi-heure de marche, nous apercevons sous
bois des brasiers fumants ; nous sommes au camp de la tribu. Quelle n'est pas notre surprise de n*y trouver personne! Quelques braises, des graines rouges et des haricots larges d*un pouce (les nardous), voilà les seules traces qui restent. La vérité est que la troupe, ayant entendu le canon ce matin, a cru que nous venions Tattaquer. L'ingénue qui nous sert de guide, nous montre du doigt un bras de mer au fond du ravin et un groupe de palétuviers, ces arbres touffus qui poussent au bord de la mer, et dont les innombrables racines rebondissantes forment comme une voûte, à une hauteur d'homme au-dessus de Feau d'un côté, et du sol de l'autre. C'est là qu'est cachée la tribu; nous envoyons la jeune fille vers les Noirs pour leur porter des paroles de conciliation, et nous arrivons à leur second campement oii ils nous attendent, groupés ensemble et immobiles. Les voilà, les voilà! complètement nus, tout noirs et fétides. Il y en a qui sont assez indécents pour n'avoir pas de bracelet au bras droit! J'ai compté environ soixante hommes, trente enfants et dix femmes : les premiers nous entourent dès qu'ils vcîient nos gestes d'amitié, et nos revolvers non plus à la main, mais dans nos ceintures. Ils nous serrent de près, latent nos étofies, nous tapent sur le ventre, nous débitent un flot de paroles avec une volubilité étonnante. Us avaient en partie déposé leurs armes et se montrèrent bons enfants , en
340 aDSTHALlE.
voyant les cadeaux {jiie nous leur préparions ; mais leur odeur était celle d'un abattoir en élé. Pendant ce temps, CCS dames également vétnes d'un rayon (ie soleil, portant leurs enfants sur le dos, se tiennent uu peu en arriére dans une pudiijue réserve. Nous nous empressons de leur présenter nos devoirs : c'est évidemment la femme du chef qui porte nouée aux reins une ceinture large d'un pouce , en herbes ronges; les autres n'ont que des bracelets et des colliers qu'elles nous montrent avec une grSce d'orang-outang. Mais en voici une vieille, â la peau sèche et pendante, une vieille noire à cheveux de neige : elle porte au cou un collier de cinq os humains qui semblent avoir passé au feu. Haran appela la jardinière, pour demander, en patois de mangeur d'hommes, ce que c'était que cette relique : <' La main de ma mère » , fut la réponse. — On la connaît, la croix de ma mère !... Mais la jeune fille dit à Haran que, selon elle, c'étaient des ossements d'homme blanc. J'avais aussi, dès le premier moment, pensé il ce reste d'une fricassée humaine, et j'avoue que, dévoré de curiosité, j'ai voulu obtenir à tout prix de la vieille ce collier fantastique : je lui ui offert trente, quarante, soixante clous, cinq verres de montre, ma veste et même un couteau anglais à dix-huit pièces, qui avait toujours été mon Gdâle compagnon et auquel je te' ii^ hi'nnt^nn- aimnnfl de mes bassesses n'a pu Ir
CASNIflJlLES.
tée. Je me rapproche alors de ses compagnes, et les échanges commencent : elles nous entourent, nous serrent, nous tapotent et nous infectent. Nous voulons avoir leurs piques, leurs lances empoisonnées, ornées d'arêtes de poisson, leurs colliers et leurs bracelets; mais les farceuses, qui ricanent à cœur joie, veulent quelque chose en échange, et ne lâchent d'une main que lorsque nous leur donnons dans l'autre.
C'est d'abord tout noire tabac que nous leur Shtribuons, et vite Ions le fument dans une pipe de bambou longue d'un mètre. Nous avons déjà un faisceau de plus de trente armes, plus baroques les unes que les autres; mais nos provisions d'échange sont épuisées, et les plus beaux casse-lètes en ébène ne sont pas encore en noire pouvoir. J'avais par bonheur mis le matin certaine cravate de soie voyante qui datait du dernier Derby anglais ; je l'ùte pour faire ma cour à ces dames qui semblent en raffoler : le casse-tète de la femme du chef et sa ceinture qu'elle me laisse dénouer, en sont le prix. Elle s'habille alors dans ma cravate et se promène toute tiére. Elle a quatre filles velues d'une plume dans les cheveux et armées du ■> boomerang « : mon faux-col, mon moncboir et les feuilles de mon carnet de poche me gagnent tout leur équipement. Nous nous tordions de rire en les voyant se pavaner, celle-ci avec un faux-col blanc sur sa peau noir
celle-là avec un morceau de papier en médaillon suspendu à une herbe tressée ! Bientôt je n'eus plus rien dans les mains, rien dans les poches; nne idée lumineuse me vint : en coupant tons les boutons de ma vesie, de mon gilet et de tous mes vëtemenls , je fis une rafle générale des costumes complets de vingt-deux demoiselles de la tribu, et le tout tenait dans ma poche ! Un bouton de chemise valait aillant qu'un louis, pour ces grands enfants des forfls vierges.
Mous les avons vus allumer leur feu avec des bâtonnets, je n'en reviens pas encore. Un vieux Noir prit deus bâtons de bois blanc à reflets verdàtrcs; il rabota la surface de l'un avec une pierre aiguisée, nouée solidement au bout d'un manche, ce qui faisait une hache; puis il tailla l'autre en pointe. Appuyant le premier contre un arhrc d'un côté et contre sa poitrine de l'autre, il fit pirouetter la pointe du second snrle bois poli, et pirouetter si vite, qu'elle y entra comme une vrille : dans le petit trou ainsi formé, la rapidité du frottement engendra une légère fumée; une teinte noire de combustion s'y dessina, comme lorsqu'on met un fer rouge sur une planche, et l'incandescence se propagea sous l'action de cette vrille grossière, ce briquet donné par la nature.
Puis un oiseau vint à passer et s'arrêta sur branche. Un des Noirs prit un des « boomerangs
quMl nous avait déjà donnés et le lança. C'est une arme incroyable : sorte de latte en bois de fer, épaisse au centre d'environ un centimètre, courbée naturellement en cintre comme un arc qui serait tendu , et effilée en lame de couteau sur son bord extérieur et convexe , le a boomerang » n'a guère plus de deux pieds de long. Notre homme le lança horizontalement, comme une pierre qu'on veut faire ricocher sur l'eau, dans la direction de la petite broussaille sur laquelle l'oiseau était perché. La bête s'envola trop tôt : quand l'arme, pivotant sur elle-même et volant comme un dard , arriva au point visé , l'oiseau n'y était plus ; mais ce qui est fort curieux, c'est que le a boomerang » ; ne dépassant ce point que de quelques mètres, continua son mouvement giratoire en décrivant une courbe fort haute en Tair, et revint, par une parabole, tomber presque à nos pieds. C'est le cerceau auquel on imprime un mouvement rétrograde et qui revient dès qu'il touche terre , pensai-je au premier moment. Mais non, il y a quelque secret qui tient à la fois du tour de force et du tour d'adresse, dans le mouvement de première impulsion; car le a boomerang » est revenu en l'air, et sans avoir rien touché. Quelques minutes après, un grand martin-pêcheur bleu vint à passer ; l'arme l'atteignit et tomba à terre en s'enguirlandant dans l'oiseau mourant, comme un épervier avec une perdrix qu'il a prise au vol .
344 atSTHALIE.
Mais nos premiers sourires au moment où le Nègre asait manqué l'oiseau, et l'accaparement que nous avions fait successivement d'une grande partie de leurs armes, avaient déjà fait froncer quelques sourcils de ces faces tout à l'heure si riantes. Plusieurs dards écarlatc avaient été repris au pied d'un arbre : l'œil du docteur Haran s'assombrissait; nous nous comprîmes. Nous fîmes Irès-bruyamment des oh ! oh ! ah ! ah! d'adieu à la tribu, en la laissant vétuc de nos eols, cravates et boutons, mais désirant n'y pas laisser noire peau. Nous nous quittâmes avec cette expansion de gestes amicaux et de sourires affables de gens qui sont exlrêuiemeut pressés ^t enchantés de se séparer! Et, en parlant d'un air crilne, noua avions soin de nous retourner, moins pour leur faire par signaux nos derniers adieux, que pour veiller à la sûreté de notre retraite.
Notre jardinière, évitant les épines, dandinant ses hanches, dessinant sur son corps d'ébène les moindres inflexions de ses mouvements , ouvre la marche en piqueur. Pendant une demi-lieue environ, nous cheminons sous bois, et nous arrivons enfin au bord de la mer. Une pirogue montée par six Noirs se prépare àaborder; mais dés que nous sommes en vue, elle repart à toute vitesse. C'est l'écorce d'un gros arbre àgomme dont on a retiré le tronc, et qu'on a nouée aux deux extrémités. Rien de léger comme ces embarcations 1 un coup de pagaye les fait filer
gracieusement : semblables à des canards qui étendraient les ailes pour se mieux soutenir sur Feau, elles ont, à deux mètres environ de chaque bord, des leviers en écorce qui les appuient et qui , nacelles conjuguées, les rendent stables sur la lame. Toute une flotille de Cannibales apparaît soudain et nous observe à distance respectueuse, mais en hostilité très-apparente. Ce sont de ces cas où il faut ouvrir Tœil et former un groupe compacte.
Nous voici bientôt de retour à la cabane du a commander yi Simpson; nos mains sont tout infectées du contact des Naturels et de leurs armes encrassées ; nos vêtements quelque peu en désordre, grâce à toutes les attaches dont nous les avons privés en faveur des Noirs, et aussi à cause d'une chaleur à mourir sur place, donnent à notre bande un'assez triste aspect. Les rafraîchissements de madame Simpson furent d'autant plus précieux et fêtés. Pensez-y, le a commander » a amené sa femme dans son exil militaire : c'est une blonde Anglaise, servie par une Écossaise; ce sont les seules blanches de la colonie. Cette dernière nous donna la comédie : quelques Noirs tout nus qui nous avaient suivis, l'ont aperçue cueillant des légumes à deux cents pas de la cabane, et lui ont couru sus avec un élan indescriptible; elle, de prendre la fuite, les jambes à son cou, sans avoir même le temps de s'écrier : a Shocking! »
La maîtresse du logis nous raconte sa vie tantôt
346 AUSTHALte.
paisible, taiili'it pleine trèmolions ; elle est encore tout impressionnée du sauvetage de trenle-sept naufrages de la Louisiana dans le détroit de Torrès. Nous lonibâmes unanimement d'accord pour déclarer que si tous ces Noirs étaient les descendants de Cliam, ce fils de Noé devait èlre épouvanlablement laid! Ce qui m'a frappé encore plus que la peau de crocodile, la face de singe et l'aspect repoussant de ces êtres humains qili sont nos frères, c'est qu'ils vii'cnl plus sauvages que les bâtss féroces. Le lion a sa lanière et le tigre son antre : ces Cannibales n'avaient niâme pas une hulte en feuilles d'arbre ; et pourtant il y a ici des arbres dont huit ou dix feuilles suffiraient pour faire un abri ! Non, sous un climat brûlant, ils dorment un jour au pied d'un arbre, à l'ombre d'une grande herbe un autre jour; ils reposent nus si;r la terre nue, n'ayant d'autre signe de domicile, que le feu qu'ils allument çà et là dans la forêt vierge pour rôtir le nardou, cette piaule dont vécut King, le compagnon de Burkc, le nnrdou destiné à assaisonner le fricot humain que leur donnera le premier naufrage, et où ils pourront lutter cinq cents contre un homme désarmé 1
Au moment où nous nous mettons dans l'eau jusqu'aux épaules pour rejoindre notre canot, qu'un récif de corail lient à vingt métrés du rivage, voilà
cbeval <
ui arrive au r
1 cavalier est u
aillard de vingt-quatre ans, une des figures les plus
énergiques que j'aie jamais aperçues, voire même une figure de beau brigand comme on en rêve. On nous avait beaucoup parlé de lui : il vient abord, où son costume, chemise de flanelle ouverte, grande cape de toile blanche, ceinturon avec cartouches et pistolets, fait, avec sa figure martiale, un véritable événement. — J...,un gaillard aventureux, une imagination vive, un cœur de fer : c'est le héros du cap York. Il y a quatre ans, il est parti de Rockampton (entre Brisbane et Bowen) avec trois serviteurs blancs, et, suivant sa boussole dans ces terres inconnues, il a mené devant lui trois cents vaches et cent chevaux, pour fonder un a run » dans le Nord et prendre *pour lui seid possession de la presqu'île tout entière du cap York. Pendant neuf mois cet homme énergique a marché, sans savoir s'il aurait de l'eau à boire le lendemain, au milieu de Cannibales qui l'attaquaient la nuit et qui lançaient leurs flèches sur ses troupeaux. Il a ainsi franchi quatre cent cinquante lieues : il est arrivé au cap York, après avoir le premier exploré toute cette partie de l'Australie • septentrionale : il a bâti sa hutte et ^ardé ses troupeaux. Deux cents vaches et trente chevaux seulement avaient pu parvenir jusque-là : il compte déjà sept cents têtes de bétail en tout, et il espère que son a run » prospérera; car désormais le poste militaire est là pour prêter main-forte à l'aventureux « squatter ». Il ne se passe pas de mois qu'il ne soit attaqué
et que les dards des sauvages ne vieiineiil percer ses bœufs; mais i] tient boa, il tue ces pauvres Noirs comme des chiens; et il nous montre sa carabine favorite sur laquelle il a Tait trente-huit entailles : «Les deux armes qne j'ai encore dans ma hutte ont, l'une douze, et l'autre quinze marques semblables » , nous dit-il, et chaque entaille veut dire mort d'homme : le jour comme la nuit il est au guet! Voilà l'homme d'une trempe de fer, l'explorateur hardi, le brigand impitoyable et le fou de vingt-quatre ans qui a dîné à midi à la lable du bord avant notre départ. Son regard fait frémir, ses actes font horreur, et pourtant il y a dans sa conversation quelque chose d'extraordinaire et de fascinant. Quand il nous a quittés pour retourner k terre, j'étais profondément impressionné. Le poste militaire sauve les naufragés et ne lue les Cannibales que lorsqu'ils l'attaquent ; mais évidemment cet homme veut balayer des peuplades noires la presqu'île qu'il a envahie : il les tue à petit feu : « Ça roule comme un lapin, c'est un delightful sport! -n nous disait-il. Il y a loin de la à la légitime défense , et quand on a tué soixante-cinq êtres humains à vingt-quatre ans, on est plus bas qu'un Cannibale. Quand on le veut fermement, nous nous en sommes convaincus par nous-mâmes, on réussit bien souvent à éviter le conflit : mais, pour moi, rien ne ressemble moins au courage que la cruauté. Cet homme , qui enlève
CANMlBALES. 349
non-seulement le sol , maïs la vie aux Nègres par passion de sport, fait tache en Australie. Toutefois, il est consolant de dire qu'il est seul de son espèce, et qu'il fait un singulier contraste avec les « Comités de secours pour les Aborigènes )) , qui donnent 300,000 francs à Melbourne, 500,000 à Sydney, avec les «squatters » paternels, évangélisant et voulant tirer de leur misère les Nègres qui les entourent. A une heure et demie de l'après-midi, après huit heures que je n'oublierai jamais de ma vie, nous levions l'ancre, et la fumée noire de notre tuyau, en s' étendant au loin sur ces baies inexplorées, mettait en fuite des centaines de pirogues qui, aussitôt que nous étions passés, revenaient à notre suite et faisaient le guet. Nous entrions dans la dernière, mais plus difficile partie de notre navigation entre les coraux : le détroit même de Torrès. Il a 30 milles de large , et plus de 900 écueils des plus traîtres y sont disséminés. Au-dessus du continent proprement dit, il y a un premier groupe d'une vingtaine de grandes iles entourées de ceintures cachées et d'estacades coralines qui briseraient net le navire , s'il les touchait. Plus haut est un groupe de six récifs longs d'une dizaine de milles et larges de deux ou trois, échelonnés comme par gradins les uns audessus des autres, séparés entre eux par deux cents mètres seulement en quelques points : ces récifs atteignent à peine la surface de l'eau à marée haute ;
■iM AUSTRALIE.
puis viciinont les barrirres impénélraliÎL's des bancs de Il[iilgrave, de Jfirvis, et trcnle-six milles de coraux jusqu'à la Kouvelle-Guinée. Voilà où il nous Faut trouver uu passage. Si le malheur avait coulu qu'il y eût aujourd'hui brume dans ces parages , nous aurions coulé en une heure ; car nous ne nous maintenons dans les canaux étroits, bordés de récifs tout proches, souvent invisibles, que par des relèvements continuels avec les petites roches hautes de deux mètres seulement; quoique éloignées, DOS yeux les découvrent. Notre plan est toujours de gouverner, d'après la carte, droit sur un écueil, jusqu'à ce que nous le voyions; alors, sûrs de notre position, nous mettons le cap sur un autre.
Au moment oii nous sommes par le travers des roches « Mardi » , nous voyons un trois-niâts échoué : d'après les récits du poste militaire, ce doit être la Louisiana. Plus loin, par le travers de l'île c Mercredi n , voilà deux mâtures qui s'élèvent au-dessus de l'eau, à partir des hunes : les navires ont coulé l'un dans les récifs « Torrés-Sud », l'autre dans le récif i( Nord-Ouesf h . Un de ces deux navires est le Sophyr, qui, en temps de calme, fut pris par un courant rapide i dix-huit hommes sur vingt-neuf ont été tués et mangés! C'est aussi dans ces parages, nie disait Fauvel, que l'Axlrolabe et la Zèlèe îurenl portés par un ras de marée sur des sables : pen-
dant huit jours, la mer, qui s'était soudainement retirée, les y laissa à sec; puis, un beau matin, les vagues revinrent les prendre. Pour nous, le jour qui va bientôt finir nous presse : nous prenons le chenal de moins d'un mille de large qui est entre Tîle Hammond et le récif Nord-Ouest; nous passons à cent mètres de la roche Hammond, une vraie borne de village; nous côtoyons les dentelures du corail à notre droite, où la lame brise un peu; nous pointons droit sur les « Ipili » , sept aiguilles de corail de Jia hauteur d'un homme, sur lesquelles porte un courant de foudre ; et nous gagnons la dernière île de ce dédale de dents, de pointes, de bancs et de récifs. Cl Booby-Island » I En cinq heures , durant lesquelles une seule minute d'hésitation nous eût perdus, le détroit est franchi, et Logan épuisé, fiévreux autant qu'il était calme à l'heure du danger, est tellement heureux de son passage, qu'il ne veut pas s'arrêter à Booby, sur laquelle le soleil couchant étend la teinte rosée de ses derniers rayons. Cette île est un roc de dix mètres de hauteur, sur lequel viennent nicher des milliers d'oiseaux de mer. A notre approche, leurs vols forment comme un nuage qui tourbillonne au-dessus d'elle : tout le plateau du sommet est de la blancheur du cygne d'Europe, tandis que des cavernes, aussi noires que le cygne d'Australie , se dessinent à sa base : de génération en génération, les oiseaux ont laissé là
une couche épaisse des traces séculaires de leur séjour.
Là, il y a une hoîle aux lettres, comme au détroit de Magellan : les navires qui passent y déposent leurs paquets, et prennent ceux qui sont adressés à l'hémisphère vers lequel ils naviguent. C'est le bureau de poste fondé sur la confiance publique entre le Phcifique et l'Océan Indien : nous voyons la caverne oïl la boite est creusée; elle contient aussi des vivres, des vêtements, des planches pour les naufragés.
Sur ce rocher, aucun être ne respire : bien des navires y ont laissé de leurs nouvelles avant de sombrer dans cette fourmilière d'écueiis.
Le globe de pourpre du soleil disparait, et les derniers feux des Cannibales éclairent pour nous les ■ dernières silhouettes du continent australien !
Nous avions aperçu pour la première fois, il y a trois mois et demi, les cales méridionales de cette terre sous la Inmière électrique d'un phare perfectionné et sous la lueur du gaz d'une ville européenne. Après avoir vu l'Australie dans ses villes et ses prairies, dans sa politique et dans son commerce, dans ses salons et dans ses Cannibales, nous la quittons en un point septentrional où la race des Anthropophages allume des feux sinistres avant de mourir I C'est un monde de contrastes qui bouleverse les idées des peuples anciens. Une seule chose
CANNIBALES. 35d
n'y change pas, — c'est le colosse anglais dans toute sa richesse et dans toute sa puissance !
L'Angleterre avait perdu TAmérique : elle est venue créer l'Australie. Ici j'ai retrouvé partout le nom de Collins : il avait pris part à la bataille de Bunkers'-Hill, qui avait été le signal de l'extinction de la puissance anglaise dans le nouveau monde ; il fut donné à ce même homme, quand le Gouverneur Philipp débarqua à Port-Jackson, de proclamer par les paroles sacramentelles la domination de la Grande-Bretagne sur cet immense continent. N'estce pas un grand exemple? — Là, les fondateurs furent des puritains, fuyant la métropole par honnêteté politique et religieuse, s'inspirant de la Bible pour former une société : — ici ce furent des et convicts » expulsés pour leurs vices et brûlant leur première église pour n'y pas être conduits de force. — Mais ici la tache du convictisme n'a duré qu'un moment et a été hors la loi : — là, la tache légale de l'esclavage, en proportions effrayantes, a été de plusieurs siècles. — Jadis, en Amérique, le fait d'une opposition politique dans l'administration de la colonie, étant puni, sous la domination anglaise, comme un crime de haute trahison par une vice-royauté despotique, a fait perdre ces belles possessions à l'Angleterre; — en Australie, au contraire, en les engageant à se former en fédération , en relâchant le lien qui les retient à elle, en leur donnant auto-
354 AUSTBaLlE.
nomie et liberté, la reine Vîcforia s'est attaché ces Il États coloniaux « d'autant plus fermement qu'elle a favorisé davantage leur essor.
En- Français toujours séduit par l'histoire de la guerre de l'Indépendance, j'avais pensé qu'en abordant à Melbourne, je trouverais bien vite des symptômes tendant à l' émancipa lion d',une nouvelle Amérique : au lieu de cela, je pars avec la conviction que l'Australie, à laquelle la métropole n'impose pas une seule charge, mais seulement des brenf^iits, et offre une source inépuisable et un débouché constant pour alimenter son commerce, restera anglaise avec rUniun-Jack pour pavillon , comme une fille majeure de la mère patrie, fière d'avoir sus mœurs, ses institutions, sa responsabilité. — La première tente y a été posée il y a aoixante-dis-sept ans : pour la vie d'une nation, ce sont les années de l'enfance. On vient à peine de tirer au cordeau les lignes droites d'une configuration de marqueterie gigantesque', qui déterminent les juridictions de «i'^r Parlements politiques, dont trois odI moins de quinze ans. Et pourtant, voici déjà que ces colonies nous donnent le spectacle de quinze cent mille flnglo-Sasons faisant un commerce annuel CCun tnilUard et demi, possédant trente-six millions de tîntes de bétail qui peuvent être centuplées dans les espaces de prairies encore libres, ayant déjà entrait environ cinq milliards d'or de ce sol dont les gise-
n'y change pas, — c'est le colosse anglais dans toute sa richesse et dans toute sa puissance !
L'Angleterre avait perdu TAmérique : elle est venue créer l'Australie. Ici j'ai retrouvé partout le nom de Collins : il avait pris part à la bataille de Bunkers'-Hill, qui avait été le signal de l'extinction de la puissance anglaise dans le nouveau monde ; il fut donné à ce même homme, quand le Gouverneur Philipp débarqua à Port-Jackson, de proclamer par les paroles sacramentelles la domination de la Grande-Bretagne sur cet immense continent. N'estce pas un grand exemple? — Là, les fondateurs furent des puritains, fuyant la métropole par honnêteté politique et religieuse, s'inspirant de la Bible pour former une société : — ici ce furent des « convicts » expulsés pour leurs vices et brûlant leur première église pour n'y pas être conduits de force. — Mais ici la tache du convictisme n'a duré qu'un moment et a été hors la loi : — là , la tache légale de l'esclavage, en proportions effrayantes, a été de plusieurs siècles. — Jadis, en Amérique, le fait d'une opposition politique dans l'administration de la colonie, étant puni, sous la domination anglaise, comme un crime de haute trahison par une vice-royauté despotique, a fait perdre ces belles possessions à l'Angleterre; — en Australie, au contraire, en les engageant à se former en fédération , en relâchant le lien qui les retient à elle, en leur donnant auto-
356 AUSTBflLIE.
enCrelienl leur esprit d'aventure, de hardiesse et d'cDergie, qui enfin, en formant un faisceau d'une ricliesse génératrice inouïe, destinée à faire équilibre aux produits slalionnaires de l'ancien monde, montre la prospérité immense d'une colonie libérale opposée à la stagnation pénible des gouvernements de dictateurs.
Je n'ai pu quitter ce grand pays sans vous faire part de cette impression générale que chaque point nouveau visité par nous arrêtait ou corroborait en moi; comme les crêtes des côtes australiennes tout il l'heure, tout s'efface vite sur l'horizon, et bien des pays doivent se confondre dans notre sillage autour du monde; mais oublier la prospérité et les charmes de l'Australie. . . .-jamais I
7 novetnbre 1866. — Depuis huit jours nous voguons sur les flots paisibles et étouffés de la mer d'Arafoura : plus de coraux ni de récifs, une grande houle du Sud nous berce laugaureusement sur une mer d'un beau bleu; nos petits amis les poissons volants viennent, par nuées, croiser leur vol elleurs chutes; des bandes d'oiseaux blancs ne s'effrayent pas de noire passage, et reslenl flottants sur la surface des eaux, paraissant et disparaissant tour à tour avec les vagues qui les portent, l'uîs nous fendons, par notre avant, de longs bancs de frai de pots-^ son, de plus d'un pied d'épaisseur, sorte de glu
huileuse et jaunâtre qui modère le mouvement de la houle sur toute l'étendue qu'elle couvre; plus loin, des courants opposés se choquent les uns contre les autres , et se révèlent en plein calme par une écume bouillonnante, au point de faire croire à des récifs. Voilà les mille incidents qui font diversion au repos que nous goûtons sur la dunette. Fauvel, qui a navigué vingt-cinq ans, porte en lui cette instruction pleine de charmes des officiers de marine ; il est si heureux à la mer que tout le monde devient heureux avec lui : aussi le temps passe-t-il vite.
Nous avons vu de près la nature montagneuse et verdoyante de Timor, où les Hollandais et les Portugais luttent encore contre les Sauvages; les îlots de Rotti, de Samba, célèbres par leurs aponies» grands comme des chiens de Terre-Neuve; les bois touffus de Sombawa, et enfin le beau pic de Bali, haut de plus de 12,000 pieds, plus escarpé que celui de Ténériffe, et commandant majestueusement par sa crête volcanique la passe étroite de Lombock. C'est par elle que nous entrons dans la mer de Java, en forçant la longue chaîne d'îles tourmentées qui relie à l'Asie le continent australien.
La chaleur s'est conjjentrée d'une façon déplorable dans notre étuve de fer : la température varie sur le pont, à l'ombre, de trente-huit à quarante degrés, sans abaissement bien sensible pendant la nuit, et dans les cabines la machine donne une dou-
zuinc (le degrés déplus! Aussi je n'y coiiclie jilus ; je ànvs sur le pont ii la belle étoile, quoiqu'on y soit bien exposé aux ophlhalmies. A quatre heures du matin, pendant que les matelots font la toilette du bord, nous nous laissons arroser de trente ou quarante seaus d'eau : c'est la seule heure où l'on jouisse de toutes ses facultés.
Pour mettre le comble aux charmes de cette rôtissoire, un nouvel incident s'est produit deux fois : à la première, je me réveille en sursaut; un matelot s'était pris en courant les pieds dans mes bras, et avait roulé sur moi avec deux seaux pleins d'eau ; il allait au feu qui s'était déclaré à l'arrière du navire. Ça flambait à faire peur, comme si on avait répandu un baril d'esprit de vin sur le pont, l'n peu de confusion d'ahord..., puis tout fut éteint en une demilieurc, mais c'a été une demi-heure désagréable, car la flamme courait sous le vent et gagnait vite.
10 novembre. — Depuis deux jours nous naviguons à toute vapeur le long des côtes de Java. M. Van Deldcn nous y promet des réceptions d'un luxe asiatique chez les princes indigènes, lu vue de leurs harems, des chasses aux crocodiles et aux rhinocéros. Au lever du soleil la brise de terre nous amène les légères flottilles de pirogues malaises, déployant leurs grandes voiles coloriées, faites de joncs tiessés, souples comme delà toile; des singes
noirs à la longue queue gambadent dans leurs haubans. — Le soir, c'est un plaisir de voir leurs courses rapides , quand elles reviennent de la pêche, chargées de poissons qu'elles nous offrent; les baies, couvertes de bananiers et de palmiers, sont domi> nées par de hautes montagnes volcaniques dont les cimeS;,àcette heure, se dessinent en noir sur un ciel embrasé.
Nous jetons Fancre; une centaine de pirogues et de (( sam-pangs » nous entourent de toutes parts, apportant des légumes , de la viande, des fruits de toute beauté et que je vois pour la première fois de ma vie : les singes, leurs gabiers de beaupré, nous en jettent en pirouettant ; nous sommes envahis par une foule de Malais criant, hurlant, et se disputant nos personnes comme nos bagages. Ils ont des chapeauxparasols dorés, ou bariolés de toutes les couleurs les plus criardes : Técarlate, le jaune, le vert, voilà la mode ; une ceinture bleue, nouée aux reins, serre une veste indienne rose et retient, même pour les hommes, un jupon collant, à dessins baroques; un turban à filets d'or entoure, comme une auréole, leur face couleur chocolat, au nez épaté, aux grosses lèvres, aux yeux fendus en amandes. Tout en nous bousculant, ils se prosternent devant nous, s'emportent, vocifèrent, puis s'humilient. Tous les costumes se confondent sur le quai encombré de monde, qu'ombragent les beaux arbres de la végétation tro-
picale» d'une verdure ravissante. Les grands cocotiers, surchargés de fruits, étendent leurs panaches dorés sur les bouquets touffus des manguiers, des bananiers, et les flamboyants s'élèvent tout écarlate de leurs fleurs de feu. C'est une vraie décoration d'Opéra! c'est la splendeur indienne, l'éclat oriental. — Nous sommes à Batavia.
VIS ou TOME PREMIKR.