A S. E. LE MINISTRE DE LA MARINE ET DES COLONIES
Ile-de-France, le a 6 •cptembre 1810.
«Monseigneur, « Après les événements que j'ai eu l'honneur d'annoncer à Votre
Excellence par ma dépêche du îS septembre, j'ai a toi» informer des suites de la victoire remportée par la division Duperré.
« Le a g août, le capitaine de vaisseau Hamelin, après avoir coopéré avec sa division à la reddition de la frégate Vlphigénie et de l'île de la Passe, ayant aperçu une frégate ennemie (c'était la Bodicea) , il lui appuya la chasse avec la Vénus et la Manche; mais malheureusement il ne fut pas possible de l'atteindre pour la combattre.
• La frégate VAstrée, qui avait été détachée le a 8 de la division Hamelin pour éclairer la partie du nord de l'île, assurer les communications entre le port Impérial et le port Napoléon , et rentrer incessamment dans ce dernier, reprit, le 3o août, la mouche n° 23, tombée précédemment au pouvoir de l'ennemi.
« Le même jour, la corvette l'Entreprenant s'empara de l'aviso la Loterie, ci-devant corsaire armé a l'île Bonaparte, et qui venait d'y introduire trois prises quand cette île tomba au pouvoir des Anglais. J'étais encore au port Impérial lorsque je fus informé de la rentrée de VAstrée et de V Entreprenant au port Napoléon. On s'occupait avec la plus grande activité de remettre en état d'appareiller les bâtiments de la division Duperré, avec ses prises. La frégate Vlphigéniê et la corvette le Victor étant déjà en état de pouvoir sortir, je me décidai à former une division de ces deux bâtiments avec VAstrée et Y Entreprenant Le capitaine Bouvet passa au commandement de Vlphigéniê, qui fut fournie d'un équipage et des approvisionnements dont elle avait besoin. Je donnai l'ordre de sortir au premier vent favorable ; en même temps je prévins le capitaine Lemarant, commandant VAstrée, ainsi que le capitaine de la corvette V Entreprenant, de se disposer pour mettre sous voiles au premier ordre.
«Je revins le i*r septembre au port Napoléon. Il m'est impossible, Monseigneur, de vous exprimer avec quelle allégresse je fus reçu à mon arrivée par les gardes nationales, les troupes, les fonctionnaires publics et les habitants de toutes les classes ; l'air retentissait des cris mille fois répétés de vive l'emperear ! vive Napoléon le Grand !
« Le 3 septembre, VAstrée et V Entreprenant sortirent pour aller opérer leur jonction avec les deux bâtiments qui devaient appareiller du port Impérial, et qui le firent effectivement le ier septembre. La contrariété des vents ne permit pas que ces deux expéditions, venant d'un point différent, se rencontrassent aussi tôt que je l'avais présumé. VAstrée captura , le 5 septembre , la goélette VAlexander, partie du cap de Bonne-Espérance le 6 août. Ce bâtiment était chargé de marchandises envoyées à l'île Bonaparte , qu'on supposait alors au Cap être au pouvoir des Anglais. Cette prise entra au port Napoléon le 6 septembre.
« Le 8, je retournai au port Impérial pour m' entretenir avec le capitaine Duperré, dont la santé se rétablissait. Je le trouvai déjà à son bord et ses bâtiments mis en état convenable pour appareiller aussitôt que les vents le permettraient. J'y lus informé que VAstrée et VIphigénie avaient fait leur jonction, le 9 septembre, devant le port, et que le capitaine Bouvet, commandant de cette division, en avait détaché le Victor pour venir chercher divers objets dont VIphigénie, disposée à la hâte, se trouvait avoir besoin.
« Le 10 septembre, une frégate anglaise vint reconnaître l'île de la Passe et le port Impérial. Le lendemain matin elle fut signalée donnant chasse à un brick sur la côte de la Poudre-d'Or. Quelque temps après, on- signala que cette frégate avait des avaries dans sa mâture ; enfin , que les péniches attaquaient ce brick : c'était l'aviso n° 2 3 , commandé par l'enseigne Massieur, et expédié du port Napoléon pour porter divers objets nécessaires à la division Duperré. Cet aviso ayant manœuvré habilement , était parvenu à se réfugier dans une crique sur la côte du nord; les habitants de cette partie de l'île s'étaient empressés de marcher pour aller donner secours au n° a 3. Le commandant de ce quartier; M. Hubert Martin, qui s'était de bonne heure aperçu de la poursuite que faisait l'ennemi , avait également dirigé des secours avec des pirogues conduites parle capitaine Dolvire, de la garde nationale. Tous ces braves gens se trouvèrent réunis si à propos au lieu de refuge où s'était jeté l'aviso , que les péniches qui avaient entrepris de l'enlever ou de le brûler furent vivement repoussées.
L'aviso Ait ensuite remis en état par l'activité des officiers et de l'équipage , et par les secours qui furent donnés par ceux qui l'avaient si bien défendu. Le lendemain ce bâtiment appareilla pour remplir sa mission. J'ai été informé depuis que cette attaque avait coûté à l'ennemi une vingtaine d'hommes tués ou blessés. «Après les succès obtenus au port Impérial, j'avais considéré qu'il fallait profiter de la victoire et qu'il importait d'établir une croisière sur l'île Bonaparte , soit pour intercepter les navires de l'ennemi qui pouvaient y arriver, soit pour détruire la Bodicea, si la division Hamelin n'avait pas eu ce bonheur. Le capitaine Bouvet, aussitôt sa jonction opérée, devait en outre détacher une de ses corvettes pour aller explorer les côtes de Madagascar, où je présumais qu'on pourrait rencontrer des bâtiments ennemis occupés à y prendre des approvisionnements.
• J'ai annexé à ma précédente lettre le rapport de M. Hamelin, dans lequel Votre Excellence verra que seulementqudques chances des venta, favorables à la Bodicea, l'avaient sauvée de tomber en notre pouvoir, ainsi que les motifs du retour de cette division à l'Ile-de-France.
« A mon retour au port Napoléon, le i4 septembre, je reçus l'agréable nouvelle qu'un transport ennemi avait été aperçu la veille au mouillage de l'Ile-Plate: le lieutenant Morice, commandant la corvette le Victor, s'en était emparé et l'avait amené dans le port. Il y avait à bord trois cent cinquante cipayes , des munitions de guerre, entre autres quarante milliers de poudre, et 3o,ooo piastres environ.
« L'enseigne Gauthier, pris avec la mouche n° a3, dans le mois de juin , se trouva sur ce transport. B apprit que ce navire venait de Rodrigue; que la frégate l Africaine , capitaine Corbet, partie de Londres à la fin de juin, y avait touché, et que de là cette frégate s'était dirigée pour venir à l'He-de-France, etc.
• Alors il n'y eut pas de doute que ce bâtiment qui avait paru devant le port Impérial le 10 septembre, et qui avait entrepris de s'emparer de nouveau de la mouche n° a 3, sur la côte du nord de l'De-de-France, était la frégate l'Africaine.
• Celait 110 surcroît de force pour l'ennemi, sur lequel je n'avais pas du compter; c'était le capitaine Corbet, l'âme de toutes les entreprises de destruction exercées contre ces deux îles.
» Sur ces entrefaites on signala, le 1 7, à huit heures du matin, une voile à trois mâts au vent. Ses manœuvres la faisant juger suspecte, je prévins le capitaine Hamelin de se tenir prêt à sortir au premier ordre. Une heure après, les vigies dirent que ce bâtiment se dirigeait pour venir devant le port Napoléon, et qu'il était vaisseau de guerre. Vers midi , quand il fut en vue du port, on le jugea vaisseau de la compagnie.
« La Venus et le Victor firent de suite leurs dispositions d'appareillage, sortirent du port et donnèrent chasse à l'ennemi, qui pouvait alors se trouver à environ douze milles sous le vent du port, dont il avait passé à peu près à la même distance au moment de l'appareillage. Un caboteur qui rentrait annonça à M. le capitaine Hamelin qu'ayant passé assez près de ce bâtiment, qui avait expédié après lui une embarcation, laquelle lui avait envoyé quelques coups de fusil, il lui avait paru être un vaisseau de compagnie. D'après ce récit, on supposait que c'était encore un bâtiment chargé de troupes, et on dut s'attendre à le voir revenir le lendemain avec la Vénus.
cLe 18, les vigies ne signalèrent qu'un brick sous le veut
« Le 19, à huit heures du matin, elles signalèrent un trois mâts arrivant du vent sur l'Ile-de-France ; il fut reconnu ennemi, faisant route pour passer devant le port Napoléon ; il s'y trouva entre onze heures et midi. Son éloignement ne permettait pas de bien juger ce qu'il était ; on le présuma cependant être un vaisseau de transport Gomme j'avais dans le port l'aviso le Lutin, petite goélette dune marche supérieure, que j'ai fait construire afin d'avoir un moyen d'aller aux nouvelles, j'expédiai cet aviso, commandé par le lieutenant de vaisseau provisoire Dutertre, et je loi donnai l'ordre d'aller à la reconnaissance de ce bâtiment et d'agir à cet égard selon qu'il le jugerait à propos.
• te même jour entra un parlementaire que j'avais expédié le 7 à l'île Bonaparte pour y porter des femmes et des enfants, et quel-
que* hommes du nombre de la grande quantité de prisonniers de la division Duperré, ainsi que pour pressentir M. le gouverneur sur un échange.
«Le capitaine de ce parlementaire Inapporta des dépêches de sir Farquhar, m* annonçant que son devoir ne lui permettait point de faire des échanges- On lui remit cependant les personnes que je lui avais envoyées.
« Il ne fut pas permis au capitaine du parlementaire de descendre à terre; on lui envoya, avec les paquets à me remettre, des Moniteurs jusqu'au a 5 mai» provenant de la goélette la Gara, sortie de Rayonne et arrivée en soixante-quinze jours. Le capitaine de ce bâtiment a laissé prendre les dépêches de Votre Excellence. Dans une gazette du i3 août, les Anglais ont fait imprimer une partie de votre lettre du 3i mars 1810. Votre Excellence verra dans cette gazette, ainsi que dans les exemplaires de deux proclamations qu'on avait aussi joints aux Monitemrt, tout ce qu'on a lait pour subjuguer l'esprit de la majorité des habitants de l'île Bonaparte, qui est loin d'éprouver de la satisfaction d'être sous le joug anglais.
« Dans l'après-midi du 30, on signala de nouveau des bâtiments louvoyant pour approcher de terre. On supposait toujours que c'était la Venus avec des prises. Enfin le lendemain a 1 1 deux de ces bâtiments furent reconnus être l'Iphigénie et VAstrée, avec une prise laite la veille : tous les trois prirent mouillage au port Napoléon, a quatre heures après midi. Le capitaine Bouvet descendit bientôt à terre. Je m'attendais qu'il allait m'annoncer que c'étaient les forces supérieures de l'ennemi qui l'avaient déterminé à rentrer, et qu'il n'avait eu d'autres succès que la prise qu'il avait faite à la vue des vigies (c'est une corvette de la compagnie, l'Aurore, armée de 16 bouches à feu, cent hommes d'équipage, et partie de Madras le 16 août) ; mais, Monseigneur, le capitaine Bouvet avait cueilli de nouveaux lauriers. Vous verrez dans son rapport ci-joint, comment les deux frégates sous son commandement ont combattu et réduit en une heure un quart la frégate anglaise de âo canons V Africaine.
• Malheureusement on n'a pu avoir de celte frégateque ce qui restait d'hommes qui n'avaient point été tués ou blessés, et quelques munitions.
« Le a a , dans le moment où les deux frégates de S. M. qui viennent de soutenir si glorieusement l'honneur du pavillon français arrivaient au mouillage, on signala le Victor. Je conjecturai que si la Vénus ne l'accompagnait pas, c'est qu'elle était plus en arrière : le Victor n'arriva au port que le lendemain a3.
• B est bien pénible, Monseigneur, de troubler à présent la satisfaction qu'excitent des actions aussi brillantes que celles dont j'ai l'honneur de présenter le tableau, par le récit d'une action encore plus éclatante, laquelle malheureusement n'a point été couronnée de tous les succès auxquels le capitaine Hamelin avait tant de droits de prétendre.
c Le bâtiment sur lequel il s'était dirigé le 1 7, était une frégate qui s'était masquée; entre autres déguisements, elle avait une fausse dunette. Le capitaine Hamelin l'atteignit pendant la nuit, quoiqu'elle eût près de quinze milles d'avance, lorsque la Vénus appareilla. Elle fut vivement attaquée, combattue sous tontes les voiles, ne voulant point s'arrêter, et forcée de se rendre après deux heures et demie de combat.
« Le Victor, qui n'eut pas ce jour-là une marche aussi avantageuse qu'à son ordinaire, ne put arriver que lorsque l'ennemi ne tirait plus; car autrement cette corvette aurait coopéré sans doute à une plus prompte reddition ; la Vénus n'aurait pas eu probablement autant d'avaries, et tous ensemble ils ne se seraient pas trouvés aussi rapprochés de la côte de l'île Bonaparte, où se termina le combat; voisinage qui donna l'éveil aux forces ennemies, qui sortirent de Saint-Paul pour venir attaquer la Vénus avec sa prise > ce qui malheureusement leur réussit. Après trois quarts d'heure de combat, le capitaine Hamelin se trouva dans la pénible obligation d'amener son pavillon, qu'il avait si vaillamment honoré. Avant de s'engager de nouveau avec l'ennemi, il avait donné ordre au Victor de faire route pour l'Ile-de-France, afin de m'informerde
ce fâcheux revers de fortune, dont les circonstances sont exposées dans le rapport de M. Morice, annexé 4 1* présente.
« La frégate ennemie réduite' à amener son pavillon par fa Vénus, est le Ceylan, de ko canons ; elle portait le général Abercrombie, destiné à prendre le commandement de l'île Bonaparte.
• Je suis heureux d'avoir à prier Votre Excellence de mettre tant
d'actions éclatantes sous les yeux de S. M. Les capitaines, les
officiers et équipages de ses forces navales dans ces mers ne
peuvent mieux se recommander que par le tableau de leurs bits
d armes.
t Signé Decabn. »