‹ Voyage autour du monde par les mers de lI̓nde et de Chine exécuté sur la corvette de le̓́tat la Favorite pendant les années 1830, 1831 et 1832 sous le commandement de m. LaplaceChapitre 20 sur 53 · DÉPART DE FRANCE. -— ARRIVÉE ET SÉJOUR À GORÉE · texte numérisé non relu

DÉPART DE FRANCE. -— ARRIVÉE ET SÉJOUR À GORÉE

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Fa politiques qui s'étaient suecédé dans le Levant, et auxquels la marine militaire avait pris une part aussi active qu'honorable, avaient empèché pendant plusieurs années le gouvernement de faire paraître ses bâtiments dans les mers de l'Inde et de Chine : le repos momentané qui suivit l'occupation de la Morée par nos troupes permit d'y penser. La corvette de 2 4 canons la Favorite, d'une nouvelle construction, promettant les plus favorables résultats, fut désignée pour cette expédition lointaine, dont le commandement me fut confié.

2 : VOYAGE A Le bâtiment {1}, lancé à la mer le 16. 1: 1829, reçut ® la 56° compagnie des équipages de ligne, mit en rade le 1 5 août suivant, fit sur les côtes de Sardaigne et d'Italie une courte croisière d'épreuve qui justifia les espérances qu’il avait données. Une marche supérieure, des qualités excellentes dans lesmauvais temps, dues à une construction aussi gracieuse que solide, semblèrent réunies pour assurer à la Favorite une heureuse campagne. L'armement, que les diverses directions du port de Toulon s'é- taient plu à rendre aussi complet que je pouvais le désirer, ne laissa que bien peu de chose à faire au retour pour mettre la corvette en état d'entreprendre le long voyage qui me fut annoncé officiellement à la fin d'octobre. Après quelques mutations, l'état major se trouva parfaitement composé et entièrement de mon choix. Plusieurs hommes, que lâge ou leur santé rendait peu capables de supporter des fatigues prolongées, furent remplacés par des matelots choisis et de bonne volonté. Des cartes, des instruments astronomiques, quatre excellentes montres marines envoyées de Paris, du assurer l'exactitude de nos futurs travaux hyc ros phiques ; enfin le chirurgien major, chargé de suivre les différentes branches de Fhistoire naturelle, recut tout ce qui pouvait être nécessaire pour remplir avec avantage la tâche qui lui était confiée.

Je reçus les dernières instructions du ministre, et le 30 décembre 1829, à deux heures de d'après-midi, la Favorite, pourvue de tout ce qui pouvait assurer

le succès de la mission qu'elle allait remplir, mit à la voile avec une petite brise de N. O. et un temps

é DE LA FAVORITE. 5 douteux. Toutes les terres couvertes de neige, les nuages épais qui cachaient le soleil, donnaient à la nature une apparence de tristesse assez analogue au sentiment que nous éprouvions en faisant nos adieux à notre belle patrie. Aucun n'aurait voulu changer son sort, ni renoncer au bel avenir qui s'ouvrait devant lui; mais nous sons nos familles, des amis, et l'expérience avait appris à beaucoup d’entre nous que les séparations peuvent être éternelles : ce fut donc avec des cœurs serrés que nous vimes les terres de France s'éloigner d'abord lentement, puis bientôt s'abaisser rapidement à l'horizon et disparaître enfin pour longtemps à nos regards.

Un vent favorable de N. E., qui s’éleva dans la soirée et augmenta peu à peu avec la nuit poussa rapidement la corvette vers l'Espagne, que nous apercûmes le surlendemain, 1° de l'an 1830. Ce jour fut triste; il ré-

veïllait trop amèrement des regrets encore nouveaux:

Quels vœux aurions-nous pu faire les uns pour les autres ? Nos : destinées n'étaient-elles pas liées? N'allions:nous pas supporter les mêmes fatigues, courir les mêmes dangers? Chacun fit des vœux pour les siens, et confia à l'avenir le soin de le ramener auprès d'eux.

Les vents continuant à souffler avec force de la même partie, nous longeâmes rapidement les côtes d'Espagne. Le ciel était plus clair, la température plus douce; les hautes terrés de Valence et de Murcie, couvertes de neige, rappelaient seules la saison rigoureuse dans laquelle nous étions. Le 3 janvier, la Favorite doublait successivement tous les caps avancés qui forment sur

ñ VOYAGE

la côte d'Espagne autant de zones différentes pour les temps et pour les vents. Ceux-ci, en eflet, avaient varié vers le N. en diminuant de force, et la vue du détroit put seule ranimer mon espérance de sortir de la Méditerranée sans subir ces interminables retards que si souvent les vents contraires d'O. font éprouver aux navigateurs qui se rendent dans les colonies. Nous fûmes plus heureux : le quatrième jour au soir après le départ de Toulon nous dépassions Gibraltar, cette forteresse hérissée de canons, contre laquelle les eflorts de la France et de l'Espagne vinrent échouer à la fin du siècle dernier. Le pavillon anglais, qui flotte sur ses formidables batteries, semble vouloir défendre l'entrée de la Méditerranée. Sa rade, couverte il y a peu de mois d'une forêt de mâts, était veuve de son brillant commerce, attiré maintenant à Cadix par la franchise accordée à ce port. Sans doute qu'un excellent mouillage, le voisinage des belles plaines de l'Andalousie, l'auront fait préférer à un rocher aride; mais sur celui-ci règne l'ordre uni à la plus grande liberté, l'arbitraire y est inconnu : le gouvernement espagnol pourra-t-il soutenir une aussi difficile concurrence? Il est à craindre que non, et qu'avant peu de temps Gibraltar ne devienne, comme auparavant, l’'entrepôt du commerce de la Péninsule et de la partie occidentale de la Méditerranée.

La forte citadelle de Ceuta, fondée sur une presqu'ile étroite et élevée, paraît de l'autre côté du détroit. Elle est encore aux mains des Espagnols, qui, pendant leurs guerres avec la France, en refusèrent prudemment

DE LA FAVORITE. 5 l'entrée à un allié qui, sans nul doute, lui réservait le mème sort qu'à Gibraltar.

Il était nuit quand nous donnâmes dans le canal. Une faible brise de N. poussait la corvette et lui fit dépasser Fariffa, dont le phare sert de guide nécessaire pour éviter les rochers de la côte d'Europe et ne pas trop approcher des bords sombres et inhospitaliers de l'Afrique, sur lesquels la mort ou un sort mille fois plus affreux attend le malheureux naufragé.

‘île Tariffa vit fuir les derniers Maures quand Grenade succomba. Du sommet des hautes et blanches murailles de Tanger et des montagnes de sable qui l'entourent, les descendants des anciens conquérants de l'Espagne peuvent voir les belles et fertiles plaines que leurs ancêtres ont cultivées. Cette vue ranime sans cesse la haine qu'ils portent au nom chrétien et l'espérance de rentrer un jour en maîtres dans Grenade et . l'Andalousie.

Le lendemain au Jour les terres avaient disparu, les mers immenses que nous devions parcourir s’ouvraient devant nous : alors commenca réellement notre campagne ; aussi dès ce moment le service fut-il réglé de la manière la plus avantageuse au succès de l'expédition, et les divers détails distribués entre les officiers. Le lieutenant de vaisseau Verdier, mon second, conserva la surveillance du personnel et du matériel, fonctions importantes attachées à son rang à bord, et qu’il remplissait depuis plusieurs mois avec autant de zèle que de talent. Le lieutenant de frégate Serval continua d'être chargé des montres marines et des calculs qu’elles entraînent

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avec elles. L'oflicier du même grade Paris, qui, dans un voyage de découvertes sur la corvette l'Astrolabe, sous le commandement du capitaine Durville, avait acquis l'expérience des opérations hydrographiques, fut chargé de cette partie intéressante des travaux de la campagne ; il eut pour coopérateur le lieutenant de frégate de Boissieu, qui dut en outre surveiller les observations pour déterminer chaque jour la variation de l'aiguille aimantée. Le lieutenant de vaisseau de la marine danoise Sholten fut chargé des observations de latitude. Enfin tous les élèves de première classe, à l'exception de M. Fougeroux, qui a pendant toute la campagne suivi la marche des baromètres et thermomètres, passèrent successivement par tous les détails.

Tout le personnel de la corvette était de cent soixantecinq personnes, le nombre des matelots considérable et bien composé. Je le partageai en trois quarts pour la nuit, de manière que chaque homme eût huit heures de sommeil et püt être toute la journée dispos pour le service. Quelques précautions de prudence furent d’abord nécessaires ; mais après un mois de navigation, les jeunes matelots étant exercés, elles devinrent inutiles, même dans les mauvaises mers que dans la suite nous eùmes à parcourir.

Le vent de N. se soutint jusqu'au 5; alors il passa au N. O., faible brise. Nous avancions lentement vers l'O. : un courant assez violent à l'E. se faisait sentir; quoique nous fussions éloignés de plus de soixante lieues de la côte d'Afrique , il nous en rapprochait trop rapidement pour ne pas me causer de l'inquiétude. Enfin

DE LA FAVORITE. 7 le 7 les vents tournèrent au S. E. et permirent de faire roule directement pour les Canaries.

Mes craintes n'étaient pas sans fondement. Beaucoup de bâtiments marchands, mauvais voiliers, privés plusieurs jours de suite, pendant la mauvaise saison, de latitudes observées, et portés à l'E. par un courant que les capitaines ne peuvent estimer, tombent dans la bande

de calmes et de mer houleuse qui longe la côte d'Afrique dans cette partie, et viennent se briser sur les terres acores et sans abri, entre Mogador et le cap Jubi, dont alors même ils se croient à grande distance vers l'O. Quelquefois les équipages se sauvent dans les canots et abordent aux iles voisines ; mais combien de malheureux naufragés sont égorgés ou entraînés dans l'intérieur par les féroces habitants, auxquels une ancienne expérience, fatale pour les marins, apprit à venir dans la saison des naufrages planter leurs tentes sur ces rivages dangereux!

Les brises molles, variables et souvent contraires, ne nous permirent de voir l'ile Ténériffe que le 10 janvier. Pendant deux jours nous louvoyâmes péniblement avec une mer très-grosse, sans faire aucun progrès pour gagner la rade de Sainte-Croix. Enfin, rien ne me faisant espérer un changement favorable dans le temps, je fis route pour Gorée, établissement français sur la côte d’Afrique , où je savais que nous trouverions un mouillage sûr, des rafraichissements, de l'eau et du bois, sans presque aucuns frais, et l'avantage bien précieux de pouvoir laisser les hommes aller à terre sans craindre les maladies et la désertion, si à redouter aux Canaries.

Les différents mouillages de l'île Ténérifle (2), quoique les moins mauvais de l'Archipel, sont rendus très-dangereux, pendant une partie de l'année, par de fréquents coups de vent, et toujours désagréables par une grosse mer. Tout y est à un prix exorbitant, et je pense qu’un bâtiment français se rendant dans les mers du cap de

Bonne -Espérance devra toujours préférer la relâche

sûre et peu dispendieuse de Gorée à celle de Sainte- Croix, plus brillante sans doute, mais très-chère, dangereuse et peu favorable aux équipages.

Le lendemain, nous apercevions, quoiqu’à plus de trente lieues, le sommet du pic de Ténérifle. Son dôme immense était couvert de neige ; il dominait les nuages, et s'eflaçait si lentement à nos yeux, que, malgré notre course rapide, il semblait marcher avec nous.

Les vents favorables furent de peu de durée; les brises du S. revinrent encore faibles et variables vers l'O., et ne nous permirent d'avancer que lentement.

Le 15 janvier, peu d'heures après le lever du soleil, la vigie signala un bâtiment devant nous; bientôt il fut à peu de distance. C'était un petit brick de commerce français se rendant au Sénégal, dont nous n’étions éloignés que de quarante lieues. De cette colonie avec la France les relations sont beaucoup plus suivies que de Gorée, dont le commerce est presque nul : j'adressai donc mes paquets au gouverneur, j'offris au capitaine les services dont il pouvait avoir besoin, et lui laissai continuer sa route.

Je facilitai, dans cette occasion, aux hommes de mon équipage, comme je me suis attaché à le faire pendant

DE LA FAVORITE. 9 toute la campagne , les moyens d'écrire à leurs familles. En effet, de quel prix n’est pas la satisfaction de songer que bientôt une preuve de souvenir’arrivera au milieu des nôtres, les rassurera sur notre sort , leur prouvera que; quoique éloignés, ils sont toujours présents à notre pensée ? Précieuses illusions, vous adoucissez le caractère du marin; vous seules le soutenez contre le découragement , le dégoût, qui viendraient l'accabler au milieu de la solitude où il vit. Le présent, entièrement voué aux fatigues et aux privations, n’est rien pour lui; le travail et les souvenirs sont ses uniques distractions : mais c’est vers l'avenir que se tournent tous ses regards; il ose, comme s'il lui appartenait déjà, leur faire franchir l'espace immense qui le sépare du retour, et quoique à des milliers de lieues de tout ce qui lui est cher, le marin croit déjà toucher au repos.

Cependant les vents généraux de N. E. s'étaient enfin déclarés; le 1 9 au soir, n'ayant pu prendre connaissance du cap Vert avant la nuit, et à dix heures m'en supposant très-près, je fis courir au large et sous petites voiles pour attendre le jour. Au lever du soleil, les deux collines auxquelles leur forme et leur position ont fait donner le nom de Mamelles me firent reconnaître le cap, dont l'approche est rendue dangereuse par une longue chaîne de rochers qui s'étend au large. On éprouve dans ces parages, pendant une partie de l'année , de forts courants au S., et dans l’autre saison des brumes qui cachent souvent la vue de la terre. Une brise fraiche, qui s'éleva avec le soleil, nous fit doubler rapidement les différentes pointes , File Saint-Michel, le

cap Manuel, et enfin un dernier bord nous porta sur la rade de Gorée, où la Favorite mouïlla le 19 janvier, à une heure de l'après-midi.

Le seul but de la relâche étant de remplacer l'eau et le bois consommés depuis Toulon, de rafraîchir l'équipage, dont la santé était excellente, je fixai au 26 l'époque du départ.

Chaque jour, une partie des hommes fut envoyée pêcher ou se promener sur la côte de la grande terre, pendant que le reste mettait le bâtiment en état, pour la longue traversée qu’il avait à faire jusqu'à Bourbon.

Je revis avec plaisir un pays où j'avais passé plusieurs années de ma jeunesse, comme commandant une goëlette de la station (3) : quelques jours de repos me furent d'autant plus agréables que je trouvai dans M. Hesse, gouverneur particulier de la colonie, une obligeance sans bornes, et la réception toute cordiale qu'il me fit m'a laissé un fort doux souvenir.

L'ile de Gorée fut découverte dans le xv° siècle par les Portugais, qui, quelque temps après, y fondèrent un comptoir pour la traite des esclaves et de da k poudre d'or. En 1670 elle mprarteneit à la ” rance, déjà maîtresse du Sénégal. Tant quel m esclaves

fut en vigueur, cet blesser prospéra, le degré d'opulence dont il a joui le siècle passé serait même incroyable, si les belles maisons, le fort bâti sur le sommet du rocher, enfin une population de 5,000 âmes, ne témoignaient encore de ce qu'il a été. Le siége du gouvernement des deux colonies y fut fixé pendant longtemps; le célèbre Boufllers ne- dédaigna même pas de

DE LA FAVORITE. 11 l’occuper, et son souvenir est encore cher aux habitants, et surtout aux signarres (femmes de couleur) dont plusieurs se vantent d’avoir fixé son attention. Cet heureux passé rend leur position présente plus pénible et plus difficile à supporter. Depuis plusieurs années, la traite ayant tout à fait cessé, et une active station la rendant absolument impossible, ce petit pays est tombé dans la plus affreuse misère. D’autres branches de commerce moins lucratives, mais licites, pouvaient, dès le retour de la paix, en 1816, rappeler dans Gorée une partie de sa prospérité passée; mais soit indiflérence, soit impossibilité de s'y opposer, on les laissa tomber aux mains de nos rivaux.

De temps immémorial la Gambie avait été, pour les habitants de nos établissements sur la côte d'Afrique, une source de grands bénéfices; en échange des produits de nos manufactures, ils en retiraient des cuirs verts, de la cire en grsie quantité, de l'ivoire et de la poudre d'or.

Jaloux de ces avantages, et connaissant mieux ses intérêts, le gouvernement anglais fit mettre dans le traité de 1814 un article défendant aux bâtiments francais de remonter la Gambie plus haut qu'Albreda, village du royaume de Bar, situé sur la rive droite du fleuve, et presque à son embouchure. Et, comme pour faire exécuter cette clause avec plus de facilité, et en même temps s'emparer du commerce des pays riverains, les Anglais ont fondé, sur une pointe de la rive gauche qui commande les passes, le comptoir de Sainte - Marie ; telle est son heureuse position, que, malgré un hor-

rible climat auquel très-peu d'Européens peuvent ré sister, et des inondations fréquentes, la ville est considérable et l'entrepôt d'un grand commerce.

Les Français ont été également éloignés de presque tous les autres points de la côte, sous différents prétextes, qui n’ont trouvé de valeur que dans la faiblesse des personnes chargées d'en démontrer la fausseté. I est bien tard maintenant pour réprimer des usurpations que le temps a consacrées; aussi est-il à craindre que, le mal continuant à s'accroître chaque année, une grande partie des habitants de Gorée, séduits par les avantages qui leur sont offerts, ne finissent par émigrer tous à Sainte-Marie; ce qui, je pense, serait déjà arrivé, sans la répugnance qu'ils éprouvent à abandonner le climat sain de leur patrie pour l'air empesté et mortel de l'établissement anglais.

Gorée est un produit entièrement volcanique (PI. 1): plus longue que large, et très-étroite au milieu , elle peut avoir une demi-ieue de tour ; sur la partie nord, qui est assez unie, sont bâties beaucoup de maisons de belle apparence, mais dont l'intérieur ne répond pas à l'extérieur, Au sommet élevé de la pointe du sud, on voit un fort de construction ancienne dont les canons commandent une belle baie, du fond de laquelle l'île n'est séparée que par un canal très-profond et large d'un mille et demi; la rade est du côté opposé, assez abritée des vents de N. et N. E., mais ouverte À ceux du S. E., qui sont très-dangereux depuis le mois de juin jusqu'en septembre, saison des grains appelés tornados ou tourbillons.

. Toute cette partie de la côte d'Afrique est bordée de villages appartenant au souverain des pays voisins, dont la puissance et Ja mauvaise foi n'ont rien de redoutable pour l'établissement suffisamment défendu, contre de tels ennemis, par la mer et les batteries. Mais tous ces moyens ne purent Jamais arrêter les Européens : Gorée a bien des fois changé de maîtres; Francais, Anglais, qui l'ont possédée tour à tour, se sont laissé surprendre; la garnison était trop faible, le fort mal armé, il manquait d'eau douce comme le reste de l'île qui la tire du continent. Les Anglais avaient commencé, pendant la guerre, une citerne dans le fort , elle n'était pas achevée à la paix; à peine reste-t-il maintenant quelques vestiges de ce travail nécessaire ; cependant le fort, pourvu d'eau, ayant une garnison suflisante, et pour commandant un homme de tête et de cœur, pourrait. faire une longue résistance, et offrir une protection efficace à nos croiseurs poursuivis par l'ennemi; sa position est avantageuse, il est inaccessible du côté de la mer et lié au reste de l'ile par un chemin très-étroit; ses casemates sont en bon état, ainsi que la poudrière; sa caserne peut contenir facilement un bon nombre de soldats. La population de cette petite ville est presque entièrement composée de mulâtres et de nègres, dont une partie est dans l'esclavage; toute l'industrie, l'activité, se sont concentrées dans cette dernière classe, presque entièrement livrée à la navigation. Ces jolies petites goëlettes, qui font le cabotage le long de la côte, et vont aux îles du cap Vert sous la conduite de patrons noirs, sont construites par des charpentiers de la même cou-

leur; elles appartiennent aux familles de sang mêlé, qui font tout le commerce dont les opérations sont le plus ordinairement dirigées par des mulâtresses, douées en général d'une activité et d'une sagacité presque inconnues aux hommes de leur caste, abandonnés presque tous à la paresse et à l’oisiveté. Ces femmes, très-entendues en affaires, et dont deux seules passions partagent la vie, l'amour de l'argent et la jalousie, sont blanches, bien faites et à juste titre renommées sur toute la côte d'Afrique pour la beauté et le talent de la séduction : leurs yeux, leur tournure respirent une mollesse lascive qui enivre les Européens.

Aussi froide qu'adroite, et peu susceptible d'attachement, faisant servir l'ascendant qu'elle obtient au soin de ses seuls intérêts, la jeune fille vendue par sa mère au blanc qui en donne le plus grand prix, n'a, dès ce moment, qu'une seule occupation, un seul but, celui de s'assurer à ses dépens une fortune indépendante. Ces liaisons, reconnues dans le pays, et contre lesquelles les tribunaux ont souvent lutté en vain, ne peuvent être rompues que par la mort ou une longue absence, dont le terme n'est pas fixé. Alors la signarre devient libre de contracter de nouveaux engagements, auxquels rarement elle est infidèle; maïs aussi sa jalousie trop fortement excitée ou son orgueil blessé la rendent capable des plus atroces vengeances. L'Européen qui veut être le premier possesseur d'une jeune fille, doit faire de grands sacrifices pour l'obtenir de ses parents, surtout si elle est jolie : dans ces circonstances, toutes les matrones de la famille s'assemblent pour dis-

DE LA FAVORITE. 15 cuter la proposition; les liqueurs de Bordeaux, versées à grands verres, doivent aplanir les difficultés sans cesse renaissantes, jusqu'à ce que les juges, tout à fait ivres, ne puissent plus opiner que du bonnet : ces indispensables préliminaires achevés, le postulant remet à la mère le prix de sa future, qui dès lors devient sa propriété.

La possession d’une signarre veuve ou abandonnée n'est pas aussi dispendieuse; elle est généralement le partage des blancs sans fortune, qui se trouvent ainsi avoir à leur disposition des esclaves et une maison : ils sont le plus ordinairement marchands, et paient, pour de pareils avantages, comme on doit le penser, de trèsgros intérêts.

Cependant des coutumes si favorables à ces dames ont dû éprouver quelques changements par suite de l'état malheureux où est tombée la colonie : en effet, aux riches administrateurs anglais , AUX négociants opulents établis maintenant à Sainte-Marie, ont succédé des employés français aux modiques appoiñtements, des marchands bien économes, des officiers de terre et de mer, tous fort peu disposés à donner un grand nombre d'onces d'or pour obtenir les bonnes grâces des belles de Gorée; aussi, et au grand désespoir des vicilles si gnarres, les anciennes traditions se perdent-elles chaque Jour davantage, et si le mal continue à faire des progrès . aussi désolants , les jeunes filles se marieront pour rien.

La toilette d'une signarre, quoique simple ét 16gère, est très-dispendieuse : un bandeau brodé en or

couvre son front, sur lequel tombe parfois un mouchoir

de Madras; sa chemise blanche est serrée autour des reins par une pièce d’étofle de coton ou de laine, suivant la saison; elle est appelée pagne, descend jusqu'aux pieds, et n'est retenue que par une manière particulhière et usitée dans lés colonies, d'engager un dés coins entre la ceinture et le premier tour. Ce pagne, ainsi que celui qui flotte sur les épaules ou les couvre pour les garantir du froid, est ordinairement de prix, et souvent même ne le cède en rien aux cachemires. Ces étofles se fabriquent sur la côte, aux îles du cap Vert, ou en Perse, d’où elles viennent, dit-on, par les caravanes. De nombreux anneaux d’or massif, dont la ciselure parfaite et délicate frappe d'étonnement et donne une haute opinion de l'industrie des ouvriers africains, ornent le bas des jambes et l'extrémité des bras d'une élégante, que la coquetterie peut seule décider à en supporter tout le poids. Aux oreilles pendent des anneaux énormes et d'un travail aussi précieux; enfin plusieurs colliers, composés de pièces d'or enfilées par le milieu, entourent son cou ; leur nombre, souvent extravagant, dépose contre le plus ou moins s de folie du malheureux entreteneur.

Pour être riche, dans ce pays, il faut avoir fait, dit-on, trois fortunes. Les deux premières sont la proie de la signarre et de ses enfants. Heureux l'Européen qui peut se décider à aller jouir de la troisième dans sa patrie; bien rarement on en voit prendre ce sage parti, et combien même, après plusieurs voyages en France, reviennent chercher, sous ce climat brûlant, une mort prématurée !

DE LA FAVORITE. 17 Ainsi que dans tous les pays peuplés de nègres libres ou esclaves, la superstition est poussée, sur cette partie de la côte d'Afrique, à un point plus extravagant que partout ailleurs. Avec une teinte plus sombre, elle est encore plus dangereuse dans ses effets, et donne lieu où sert de prétexte à des crimes dont les blancs, souvent aussi avilis que les nègres qui les entourent, sont quelquelois eux-mêmes les victimes. Les marabouts, ou prêtres noirs mahométans, qui exploitent cette mine, en ont fait une source abondante de richesses : formant un corps puissant et entièrement séparé du reste de la population, ils exercent sur elle, comme sorciers et médecins, un empire sans bornes : leurs coups, frappés dans l'ombre, sont précédés et suivis du plus grand secret, et jusqu'ici la surveillance active des autorités de nos deux colonies d'Afrique n’a pu arrêter le cours ni découvrir les traces des empoisonnements et des meur-

tres commandés par cette espèce de tribunal secret. Le sanctuaire d'où partent ces terribles arrêts est dans une forêt à quelques lieues de la mer, au pied d’un baobab énorme, qui couvre d tiques branches

l'habitation du grand marabout; ce lieu redouté a pour nom le grand arbre. Malheur à celui qu'un ennemi caché avoué à sa vengeance, aux dépens de sa propre fortune! I doit, après avoir vu sa famille entière décimée lentement par le fer ou le poison, en tomber lui-même la victime, à moins qu'il ne s'empresse de déposer entre les mains des prêtres, au premier avis secret que ceux-ci lui font donner, la rançon à laquelle il fut condamné : à ce prix il connaît son ennemi, et peut à son

tour, en faisant de nouveaux sacrifices, le vouer aux mêmes malheurs. Ces transactions criminelles, ténébreuses, souvent sans fin, sujet éternel de vengeances entre les familles, enrichissent les marabouts et les font vivre dans l'oisiveté aux dépens de la population abrutie.

Pour soutenir leur puissance, aucun moyen ne les effraye. J'ai vu fréquemment, dans la colonie de Saint- Louis, sur le Sénégal, des incendies annoncés d'avance faire disparaître des individus désignés et dévorer des quartiers habités par les nègres, qui, victimes soumises, n’osaient même pas désirer d'être vengés.

On pensera avec raison que la religion catholique n’a dû faire que peu ou point de prosélytes au milieu d’une population que la crainte et la superstition tiennent attachée à la croyance de ses pères, mélange de mahométisme et d'idolâtrie. En effet, on ne compte de chrétiens que dans les familles de couleur; mais à la multitude d'amulettes achetées à prix d’or aux marabouts, et dont leurs cols sont garnis, à leur extrème vénération pour le grand arbre et les sorciers, on ne peut concevoir qu'une bien faible opinion de la solidité de leur foi, et F5 d'Européens leur donnent euxmêmes l'exemple du plus dégoütant abrutissement!

Parmi les nombreux usages que la superstition a établis depuis un temps immémorial sur cette partie de YAfrique, il en est plusieurs qui, pour présenter un côté plaisant, n’en ont pas moins celui de l'arbitraire exercé par un pouvoir mystérieux. Le moyen employé pour entretenir, sinon la concorde, du moins la paix,

DE LA FAVORITE. 19 parmi les femmes dans des contrées où la polygamie est permise, se fait remarquer par sa singularité.

Le Mama-Combo est la terreur des femmes ; elles n’osent regarder sans effroi ce mannequin de grandeur colossale, fait d'écorce d'arbre, peint de différentes couleurs, et ordinairement pendu à un arbre à petite distance du village : son chef est couvert d'un énorme bonnet pointu, orné de figures magiques ; une longue robe à vastes manches compose le reste de l'habillement. C'est au commencement de la nuit, sur la place où se rassemblent les habitants, que Mama-Combo fait son apparition; plusieurs marabouts l'accompagnent. Les chants et les danses cessent tout à coup, les jeunes gens se rangent respectueusement sur son passage, au-devant duquel les vieillards vont en souriant: les femmes et les filles, tremblantes, interrogent leur conscience et rappellent le passé. Malheur à celle qui, jalouse de ses compagnes ou voulant être maîtresse au logis, en a troublé la tranquillité plusieurs fois ; bientôt l'effrayante voix de Mama-Combo l'appelle devant son tribunal, l'exécution suit la sentence, et la baguette du Juge inconnu inflige à la coupable, en présence de ses compagnes, une punition cruelle et rendue encore plus honteuse par les huées et les sarcasmes, pires encore que la douleur. La cérémonie terminée, tout rentre dans l'état accoutumé : Mama-Combo disparaît, et le jour le retrouve pendu à la place qu'il occupait au précédent coucher du soleil. aps

Ge rôle, entouré d'un secret inviolable, sous peine de mort pour tous les autres hommes, est rempli suc-

er

cessivement par les membres d’une association cachée, dont les arrêts viennent effrayer la population. La baguette du juge redouté est parfois remplacée par le glaive, qui frappe de mort l'ambitieux trop faible pour résister au pouvoir qu’il a voulu attaquer, ou trop fort pour en être épargné. Accusé de sorcellerie au moment où il était sans défiance, il tombe, frappé par une main inconnue, sans que ses amis ire 5e osent même venir à son secours.

Sans doute que le glaive de Mama-Combo choisissait déjà ses victimés au milieu de la sauvage population de l'Afrique, alors même que les poignards des francs-juges répandaient la terreur sur les bords du Rhin. Combien de fois, en visitant les peuples sauvages, n’ai-jé pas été étonné des rapprochements qu’offraientleurs coutumes, leurs superstitions, avec celles de Re “prie dont les vieilles chroniques nous rappellent le souvenir; et ne retrouve-t-on pas encore maintenant, dans les classes inférieures de la société européenne, la même ignorance, la même férocité, les mêmes préjugés enfin, que chez les peuples incivilisés de os ou de la mer du Sud!

Le voisinage de Gorée a dû nécessairement exercer une grande influence sur les côtes de la baie, que par sa position elle commande entièrement; en effet, la population, attirée par le commerce et augmentée aux dépens des pays voisins, est plus belle et moins sauvage que celles qu'on trouve plus au nord où au sud; ses relations continuelles avec les Européens lui ont rendu familiers nos arts et notre industrie. Connaissant l'usage

DE LA FAVORITE. 21 de nos armes, elle est devenue plus courageuse, plus entreprenante, et bien supérieure en tout à ses voisins. Les habitants de la presqu'ile de Daccard, qui forme la partie nord de la baie, en donnèrent la preuve au commencement du siècle : alors ils étaient soumis au damel ou roi de Cayor, puissant souverain des pays environnants ; mais, rendus plus hardis par leurs relations avec les blancs, et peut-être encore davantage par l'appui qu'ils en attendaient , ils se révoltèrent, prirent les armes sous la conduite de leur chef, homme d'un grand caractère, élevèrent une muraille en pierre à l'endroit le plus étroit de la presqu'ile, et ce fut là qu'au nombre seulement de deux cents hommes, mais déterminés à mourir ou être libres, ils attendirent l'armée formidable de leur ancien maître, dont tous les efforts vinrent échouer contre un si faible obstacle. Il est vrai qu'ils appelèrent aussi à leur secours la superstition, si puissante sur l’esprit des nègres : les marabouts de Daccard, parmi lesquels le chef tenait un rang élevé, ont été de tout temps renommés pour leur sainteté dans le pays Yoloff; ils jetèrent un sort qui menaçait la vie du damel lui-même, s'il osait jamais approcher de la muraille : des présents ou la crainte en éloignèrent également les généraux.

La population devenue libre a considérablement augmenté; elle fait pour ainsi dire partie de celle de Gorée, par les relations continuelles entre les habitants.” Le chef actuel, Moctar, généreusement traité par le gouvernement français, passe dans l'ile la plus grande partie de son temps. C’est un homme assez avancé en âge, d'une taille élevée; sa figure est belle, et sa phy-

sionomie décèle des moyens et de l'énergie. Chaque bàtiment arrivant sur la rade reçoit sa visite. Autrefois, cet honneur était reconnu par plusieurs coups de canon ; mais maintenant Moctar se contente de la poudre, qu'il considère comme beaucoup plus profitable pour lui que le bruit. Les terres soumises à la juridiction de ce chef sont les plus productives de tous les environs, les habitants en ont su tirer un très-grand parti. Chaque année l'agriculture y fait des progrès; plusieurs espèces de fruits des tropiques, tout à fait inconnues dans le pays il ÿ a quelques années, paraissent maintenant en assez grande abondance au marché. Enfin, la presqu'ile de Daccard peut être regardée comme le jardin de Gorée. Elle est formée de terres hautes, noirâtres, coupées à pic sur le bord de la mer; beaucoup de rochers, sur lesquels la mer brise avec violence, en rendent l'approche difficile de presque tous les côtés; elle n'est liée au continent que par une étroite bande de sable, que le fond de la dangereuse baie d'Yoff serre vers le N., et qui, du côté du S., vient finir au cap Belair, servant de limites aux possessions du chef Moctar. À partir de ce point, la côte est basse, aride, blanchâtre, et la mer déroule sans cesse d’une manière uniforme ses longues lames sur des plages sablonneuses.

La petite baie de Ben, formée par le cap Belair, offre cependant un abri aux embarcations qui y abordent en foule. Les unes viennent prendre des chargements d’une eau très-bonne, à des puits qui fournissent abondamment aux besoins de l'ile et des bâtiments mouillés sur la rade; les autres transportent les familles de Gorée

DE LA FAVORITE. 25 qui viennent habiter de charmantes cases élevées sur le bord de la mer. (PL 2.) Non-seulement elles y trou- : vent un air excellent et la liberté, mais elles jouissent du voisinage d’une forêt de hauts palmiers qui fournissent en abondance une liqueur que les habitants aiment passionnément. Prise fraiche, elle est blanchâtre, sucrée, un peu onctueuse, très-agréable au goût, et tellement inoffensive que lon peut en boire sans crainte une très-grande quantité; mais après quelques heures, elle fermente, aigrit et enivre facilement. Ce vin de palme, c’est ainsi que le nomment les noirs, découle goutte à goutte dans des gourdes placées sous les incisions faites à la partie supérieure de l'arbre sur lequel, chaque matin, les gardiens, aidés d’un cerceau en écorce qui entoure le tronc et leur corps en même temps, montent facilement pour remplacer par des vases vides ceux qui ont été remplis pendant la nuit et le jour précédent. Quoique très-grands, les produits de la forêt peuvent à peine, malgré le prix assez élevé du vin de palme, suflire à ia consommation. Celle-ci cesse au commencement de la saison des pluies; car alors la petite quantité de liqueur que fournissent les palmiers est beaucoup moins agréable à boire et daugereuse pour la santé.

Ce revenu, assez considérable , appartient au damel. Toute cette côte est très-poissonneuse. À certaines époques de l'année, la mer prend par moments la couleur rouge ou noire des bandes i immenses de poissons qui la sillonnent dans tous les sens. La variété des espèces est infinie; on retrouve la plupart des poissons

24 VOYAGE voyageurs qui fréquentent les côtes O. de la France et de l'Espagne : les sardines et une espèce de thon remplissent les filets, et forment une branche lucrative de commerce pour les nègres des villages qui bordent les plages. Ces poissons, entiers ou coupés par morceaux, sont étendus sur un lit de branchages et recouverts d'herbes sèches, dont le feu vif et prompt, en les desséchant, leur assure sous ce climat brûlant une longue conservation : ainsi préparés et mis en ballots, ils sont transportés dans l'intérieur du continent. Tant d'avantages font regarder le petit village de Ham comme l'endroit le plus agréable de cette partie de la côte d'Afrique. Les Anglais des établissements voisins | viennent en grand nombre rétablir leurs santés délabrées et respirer un air pur; mais le mois de juin ramenant la mauvaise saison , qui dure jusqu’en novembre, rend ce lieu de plaisir mortel pour les Européens, et même pour les habitants de Gorée; tous abandonnent et se retirent dans l'île, sur laquelle ils sont à l'abri des fièvres affreuses qui, dans une seule nuit, les frapperaient de mort sur le continent. Tel fut le sort de ces malheureux qui, trompés par de fausses espérances, vinrent, sous le nom de philanthropes (4), s'établir en 1 81 6 sur le cap Belair : dans une seule mauvaise saison, presque tous y trouvèrent la mort. Peu échappèrent par une prompte fuite, et allèrent, dans les contrées voisines, succomber plus tard aux maladies dont ils avaient emporté le germe avec eux. On trouve encore quelques vestiges de leurs travaux; ils témoignent que parmi ces hommes, plusieurs ne manquaient ni de talents, ni d'énergie. Trompés en France

DE LA FAVORITE. 25 par des intrigants, par des relations mensongères ; abandonnés dès le commencement des pluies, sans aucun des secours promis, sur une terre étrangère, aux influences d'un climat qui devait les moissonner tous, ils luttèrent cependant contre tant d'obstacles avec un courage et une persévérance dignes d’un meilleur sort, et si une partie d'entre eux a laissé de fâcheux souvenirs, les autres ont gagné l'estime et l'affection des habitants de Saint-Louis et de Gorée.

Au mois de novembre, les grains de S.E.., si redoutés sur cette côte, les torrents de pluie, cessent et font place aux belles brises de N. E. Dès lors, les nuages et les brumes disparaissent pour toute la belle saison. Le jour, une brise forte dure jusqu'au soir, et tempère l’ardeur du soleil; les vapeurs condensées retombent la nuit en rosée abondante sur une terre couverte quelques mois auparavant de belles moissons de mil, de maïs et de riz, mais maintenant tout à fait desséchée par la chaleur. Cet air sec et brülant est sain pour les Européens, qui le bravent sans crainte et parcourent sans danger les campagnes où ils auraient trouvé une mort certaine pendant la saison des pluies. Profitant de cette heureuse époque de l'année, nous allions chaque jour dans la baie de Ben, pêcher à la seine une grande quantité de poissons, et jouir à terre de l'exercice et de la liberté. Nos médecins parcouraient les environs pour commencer la collection confiée à leurs soins; ils furent peu favorisés : les insectes, surtout dans la saison où nous étions, sont rares, les plantes de même peu variées. Les oiseaux sembleraient offrir, par leur nombre

étonnant, une riche mine à exploiter ; mais bientôt on s'aperçoit que le nombre des espèces est extrêmement borné. Les poissons, au contraire, présentent aux recherches des naturalistes un vaste champ qui n'a pas encore été bien exploré, Malheureusement, le temps que je pouvais passer là était trop court, et, dans cette partie comme dans les’autres, la récolte du chirurgien major ne put être, malgré ses soins, que très-Imcomplète.

Le dessinateur de l'expédition augmenta son recueil de quelques jolies vues, prises sur l'ile de Gorée et à la grande terre; plusieurs sont remarquables et donnent une juste idée du pays.

Fe.

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