‹ Voyage aux Iles-MadeleineChapitre 1 sur 1 · Voyage aux Iles-Madeleine · texte numérisé non relu

Voyage aux Iles-Madeleine

Le Conseil de l'Assomption en était arrivé à Tondre du jour; ''Quand doit se tenir le prochain Congrès? Où se réunira-t-on?" Pour la date, tout le monde fut d'accord que ce ne pouvait être que la guerre terminée.

Il fut malaisé de s'entendre sur le lieu. Quelqu'un proposa les Iles-Madeleine. Plusieurs objections s'élevèrent, impossibles à résoudre. Comment s'y rendre? Le prix du passage? Et, d'abord, nous désire-t-on là-bas?

Examen fait, il se trouva qu'aucun membre du Comité n'était encore allé aux Iles-Madeleine, et que celui qui croyait en savoir le plus long sur l'état, les dispositions, le nombre de nos frères de là-bas, n'en savait, autant dire, rien du tout.

Pris d'un beau mouvement de générosité patriotique, le Secrétaire, ailors, proposa que j'y fusse envoyé officid^lement, en un voyage d'études.; et le Trésorier, fier de son exposé financier, où recettes et dépenses se balançaient en de longues colonnes serrées et se justifiaient jusqu'au dernier grous-jacques,* ajouta d'une voix pénétrée d'émotion:— Pourvu qu'il paie lui-même tous ses frais de voyage.

Note de l'Editrur : — Nous avons mis en caractères gras les mots particuliers au dialecte Acadien que l'auteur emploie au cours de son réçit.

On n'est jamais trahi que par ses amis.

Je pris la voie de l'Ile du Prince Edouard, et me rendis à Souris, où le Lad^r Sybil, qui fait deux fois la semaine le service entre Pictou et les Hes-Madeleine, touche à l'aller et au retour.

J'aime l'île Saint- Jean, à cause de son clergé, de ses maîtres et maîtresses d'écoles si patriotiques; à eause de sa population acadienne ; je l'aime à cause de son longmartyre, s 'étendant de 1755 à 1758, trois années de persécutions plus inhumaines encore que ne le fut le drame de Grand-Pré; je l'aime aussi, le dirai-je, à cause des deux Congrès que nous y avons tenus, et «qui compteront parmi les plus fructueux de toutes nos grandes assembl'ées nationales. C 'est au Congrès plénier de Miscouche, en 1884, que fut définitivement confirmé le choix très sérieusement discuté et menacé de l'Assomption pour notre fête nationale. C'est à Miscouche, Belle-Alliance, en premier, que fut résolu le problème id'e notre drapeau national, par l'adoption des trois couleurs de France, avec l'Etoile de Marie dans 'l'e bleu.

C'est là encore que, sans cabale, saos plan concerté, sans qu'on y eut songé d'avance, fut acclamé, dans un élan spontané d'enthousiasme indescriptible, l'Ave Maris Stella^ comme chant national des Acadiens. Les uns voulaient ''Un Acadien errant"; le plus grand nombre semblait pencher pour la ''Marseillaise". Tout à coup, Mgr Richard se lève, et, sans proférer un mot, pâle, inspiré, semblable aux prophètes antiques, il entonne de sa voix puissante T hymne d'e la Vierge. Toute la sal'e est debout, électrisée ; les poitrines sont oppressées ; les larmes coulent de tous les yeux, et le Secrétaire enregistre: Choisi et adopté: "l'Ave Maris Stella", pour hymne national.

Cher Monseigneur Richard! Vous chantez sans doute, aujourd'hui, dans l'allégresse, l'hymne qu'alors vous disiez dans les pleurs.

C'est encore à iVîle Saint- Jean, au Congrès de Tignish, en .19ÎÔ, que fut décrété rétablissement de notre Société de Colonisation, d'Agriculture et de Rapatriement, ainsi que celle des Ecoles Bilingues. Si - le but poursuivi par CCS deux sociétés est atteint, ou en partie atteint, M. Buote, président de ce Congrès, aura attaché son nom à tt'une des plus fructueuses de nos conventions nationales.

J'étais parti pour les Iles-Madeleine et ne suis encore rendu qu'à Tignish. De ce train-là je n'arriverai jamais.

Allons vite nous embarquer sur le Sybil, qui nous attend idans la rade de Souris.

Sept ou huit heures id;e navigation ^^dans la pâle clarté qui tombe des étoiles".

On parle anglais à bord. L'on parle aussi français, français surtout.

Un groupe s'est formé. Je m'en approche et m'y mêle, et bientôt, attentif, j'écoute avec les autres de toutes mes oreilles. Nonchalamment appuyé à quelque chose, un homme puissant, de plus de six pieds, figure carrée et énergique qui me rappelle celle de sir Louis-Hippplyte La Fontaine, tient tout le moniie en haleine.

C'est M. Marcellin Poirier, de Cheticamp, qui tout en fumant sa pipe, raconte à son ami, M. LeGrad, dans un 'langage clair, viril, ponctué, ce qu'il vient de voir en France, dans les Flandres, en Hollande, ses expériences en Europe, où il fut envoyé, muni d'une commission spéciale, avec le premier contingent canadien, et d'oii il est revenu l'homme le plus populaire, aujourd'hui, de tous nos Acadiens du Cap-Breton.

Deux, trois hurilements rauques du borgo; tout le monde sursaute dans son lit: nous arrivons à Hâvre-Aubert. pour les Anglais. Amherst. Il est six heures et la journée s'annonce tiède et magnifique.

Arrêtons-nous ici, et n'allons pas trop vite; nous risquerions de nous jeter sur quelque cap, ou de nous échouer sur quelques-uns des bancs de sable dont l'île est entourée. Examinons bien la topographie d'abord.

Sur la carte, en y mettant un peu d'imagination. Iles Iles-Madeleine, par leur configuration, prennent la forme d'un hameçon, avec la courbe au sud, le dard et la pointe tournées à l'est et la tige courant nord-nord-est.

Cet aim est comme noué à cinq ou six endroits différents. Ces noeuds, ce sont les îles Aubert et Amherst, rile-aux-Meules, du Hâvre-aux-Maisons, la Grcsse-Isle, et rile-Coffin.

La tige est faite de dunes de sable, couleur bleuâtre, basses, dures, sans végétation, et qui rattachent, comme avec ide longs bras allongés, les îles les unes aux autres. Deux de ces bras, la double chaîne qui relie l'Etang-du- Nord avec la Grosse-Isle, ont vingt-cinq milles de long.

L'île de l'Entrée est lia première que l'on rencontre en venant de Pictou et de Souris, et constitue ce que j'appellerai la pointe et le dard de l'hameçon; l'îile Aubert, ou Amherst, en est la courbe, au sud; l'autre extrémité, c'est la Pointe-de-l'Est, tout à fait au nord, avec le Grand- Etang, pour y passer et amarrer sa ligne.

De la Cormorandière, sur l'île de l'Entrée, à la Pointede-1 'Ouest, lia distance, en suivant la courbe, est d ''environ vingt milles, et de la Pointe-de-l'Ouest à la Pointe-defl/'Est, au nord, de cinquante milles à peu près, soit eh tout soixante et dix milles, la moitié de la longueur de l'î-e du Prince-Edouard.

Onze milles au nord des Iles-Madeleine proprement dites, se trouve l'île Brion, et, au nord-est de celle-ci, le Rocher-aux-Oiseaux.

L'île Brion est un plateau tnès élevé, de cinq milles de longueur sur un de largeur. Un certain nombre ide familles écossoises Thabitent, toutes à l'aise, la terre étant d'une merveilleuse fertilité. Cartier, dans le Discours de

son voyage, en parle comme id'un pays de cocagne. ''Ces îles, dit-il, sont de meilleure terre que nous eussions oncques vues, en sorte qu'un champ d'icelle vaut plus que toute la terre Neuve. Nous la trouvâmes pleine de grands arbres, de prairies, de campagnes, pleine de froment sauvage et de pois qui étaient fleuris aussi épaix et beaux comme l'on eût pu voir en Bretagne et qui semblaient avoir été semés par des Laboureurs".

Les ''grands arbres" ont disparu, mais la richesse du sol est resté.

Cartier ajoute qu'à "l'entour ide cette îlie, il y a plusieurs grandes bêtes, comme grands boeufs, qui ont des ieiats à ]a bouche comme d'un éléphant, et qui vivent mê- :i)e en la mer".

Ce sont les "vaches marines" des Acadiens, les morses des savants, si abondantes autrefois, sur nos côtes, et au- .i-urd'hui totaleri.cnt disparues. De mém''.«'e d'hom.ï;^,. ci; ( Il trouvait encor e à l'île Saint-Jean, où l1 «^s ont laissé -our deux localités: l'Etang-'de-la-vache-marine, Sea Cow Pond, près de Tignish et la "Pointe-à-la-vache-marine", Sea Cow Head, un peu à l'est de Summerside.

Le Rocher-aux-Oiseaux est un monolithe s 'élevant verticalement à plus de cent pieds au-dessus de la mer. C'est lie paradis, le panidemonium plutôt, des oiseaux aquatiques du golfe : margaux, pingouins, macareux, alques à bec en rasoir, gods, estorlets, et combien d'autres encore? On les voit par millions s'élever de la cime de leur inaccessible retraite et virouner tout à Ventour dans un concert de cris assourdissants. C'est un ouarouarri à déchirer les oreilles humaines. Cartier nous dit que ce rocher "était plus rempli d'oiseaux que ne serait un pré d'herbes'-', et Champlain, grand chasseur s'il en fut oncques, et qu'il faut croire sur parole, par conséquent, note ceci dans l'e rapport qu'il nous a laissé de son voyage; "Nous descendîmes au plus bas de la plus petite île, (il y en avait deux, de son temps et trois, ide celui de Jacques Cartier, des rochers

u ^ nom

à pic, que la mer ronge incessamment) et tuâmes plus de milles Godets et Apponats, et en mîmes tant que nous voulûmes dans nos barques, et en eussions pu, en moins d'une heure, remplir trente semblables barques".

Les touristes, ceux des Etats-Unis surtout, qui visitent le golfe, l'été, ne manquent jamais de s'arrêter au Rocher-aux-Oiseaux.

Le groupe des Iles-Madeleine (nous disons aussi les Iles à Madeleine, mais jamais les Iles de la Madeleine) est situé entre Terreneuve, l'ile d'Anticosti, la pointe de Gaspé et le Cap-Breton, Il coupe dangereusement la route des vaisseaux qui vont de Québec en Europe. Aussi Jacques Cartier les trouva-t-il sur son passage, à son premier voyage dans le Golfo Quadrato, en 1534. Il nomma IsiCS-aux-Margaux, le Rocher-aux-Oiseaux, la première île qu'il rencontra, et Brion, en l'honneur du premier ïamiraij de France, Philippe Chabot, Sieur de Brion, l'îlle qui porte encore aujourd'hui le même nom. Les longues dunes de sable sont pour lui les Araynes, de arena, sable, et Allezay est le Dead Man's Island, l'île du Corps-Mort, aujourd 'hui.

Champlain, le fondateur de Québec, donne à l'archipel miniscule des Iles-Madeleine, le joli nom caractéristique de Ramées, Ramées-Brion. C'est, parait-il', de Madeleine Doublet, veuve de François Doublet, quelles tirent leur

Je me figurais une succession de rochers, et pensais trouver des fragments erratiques du Labrador, échappés par le Créateur au milieu du Golfe Carré" des premières navigations. Ce n'est pas cela du tout.

•Par le sol, ''le grain de terre", comme nous disons, c'est l'île du Prince-Edouard. Mais l'île du Prince- Edouard est peu accidentée et devient monotone, à la longue.

Lés Iles-Madeleine sont faites pour la joie des yeux;

aussi le nom de femme qu'elles portent leur était de toute éternité destiné.

Imaginez une ronde fantastique; dansée par une théorie^ de jeunes filles tenant idans leurs mains de longs rubans qui se déroulent harmonieucemcnt à leurs pieds. Ces jeunes filles, ee sont les îles, grandes et petites — je n'ai nommé que les plus grandes— qui constituent groupe de la Madeleine, et les ru': ans capricieusement déployés, ce sont les dunes de sable fin qui bordent i.e bas de leurs rol)es de verdure, longues et flottantes, et qui les re' ient les unes aux autres.

L'un de ces rubans, celui qu'on aperçoit en arrivant, a neuf milles de longueur et s'étend de l'île Aubert jusqu'à tout près de l'Entrée, ne laissant qu'un étroit passage pour Iles vaisseaux.

Cette île de l'Entrée, la première que l'en rencontre ci venant de Pictou, est exclusivement peuplée d'Ecossois et d'Irlandais, le tout au nombre de trente familles environ. Les voyageurs anglais qui visitent l:s Iles-Madeleine ne Aboient et ne visitent à peu près que l'île de l'Entrée. Pour eux c'est une des îles de la mer ionienne; c'est l'Eden; un pan du paradis oublié sur terre. Ne troublons pas leur extase et passons outre. D 'aill eurs, le bateau non pi'us ne s'y arrête pas.

Hâvre-Aubert (je crois avoir vu quelque part AuBer) est, par ordre de date, le premier établissement acadien aux Iles-Madeleine. On n'en connaît pas très bien l'origine. Les premières familles venaient de Saint-Pierre et Miquel'on, du Cap-Breton, de l'île Saint- Jean, de Miramiclii, des recoins cachés de la terre acadienne, où leurs implacables persécuteurs n'avaient pu les découvrir et les saisir pour les interner dans les villes anglaises du Massachusetts, 'les disperser aux Antilles, les jeter dans les prisons d'Angleterre, les abandonner à mi-traversée entre l'Acadie et la France, dans des vaisseaux prêts à couler;

les laisser, partout où ils le pouvaient, périr de misère, de troid et de faim.

Le premier missionnaire résident fut M. Allain. La date, au régistre paroissial, du premier acte de baptême, m'a-t-on dit, est de 1793. Nul doute qu'il y eut l'à, longtemps avant 1793, des réfugiés acadiens.

Si l'on remonte plus haut, l'on trouve, comme nous venons de le voir, que Champlain et Cartier avaient, depuis plus d'un siècle, fait la connaissance de ces îles. 11 y a même de fortes raisons historiques de croire que les Ramées étaient connues des Basques et des Bretons avant la découverte officielle de l'Amérique par Christophe Colomb, en 1492.

Après être débarqué à Havre -Aubert, ou Amherst, et avoir parcouru l'unique rue, bordée de constructions assez chétives, qui traverse Ca bourgade, laquelle n'est, en somme, qu'une station pour les pêcheurs, vcus déhciicliez dans *a plaine et vous apercevez devant vous, à un demi-mille de distance, l'église, construction élégante, aux proportions rigoureusement ^-y métriques, le pjresbytère et plusieurs maisons particurières d'apiparence engageante.

A votre droite, dominant l'église et tout île village, deux Demoiselles, l'une de bd-le venue, aux formes abondantes, dans la maturité de l'âge; l'autre svelte, mais toute jeune, petite en tout cas, et s 'effaçant timidement dans les jupes ide son aînée.

On m'avait parlé, sur le bateau, durant la traversée, des DemoiseFes du Hâvre-Aubert, disant comme elles étaient gentilles, et j'en avais été intrigué. Je soupçonne le lecteur de l'être aussi. Allons vite aux explications; autrement, je ne tarderais pas à me compromettre.

Les Demoiselles des Iles-Madeleine sont des cônes volcaniques restés debout, quand, tout à l'entour, la surface du terrain, rongée par les eaux, labourée par les glaces, balayée par les vents, s'est creusée irrégulièrement.

Ca et 2, ilorsqiie la terre était à peine refroidie, et qu^une légère épaisseur de roches séparait l'air et les eaux de la masse intérieure en fusion, comme des piqûres d'épingle, à travers la croûte terrestre par où un peu de lave, poussée par les vapeurs intérieures s'échappait violement. Ces jets de matière fondue qui s'amoncelaient autour de 'ouverture volcanique, formaient, en se refroidissant, des pains de sucre pétrifiés, aux contours harmonieusement arronijis.

Les premiers cartograph es, peut-être sont-ce les premiers colons, — nos Acadieiis £o:.t ca,;:ial' es de te ut — zzt vu là, à travers leur imagination émousti l 'ée, des mamelcns terrestres, et ont appelé Demoiselles ces surrecîicns volcaniques.

Les îles en sont recouvertes, ce qui ferait dire à J Jeep h Prudhomme que les pêcheurs madeleinie::s navigue ^t sur un volcan !

Je trouvai, à la maison curiale, M. l'abté Thériault, i\r. le docteur Galland, de l'île Saint- Jean et ton ép:u:e, fi-lc de feu i;e sénateur Arsenault. C'est une aubaine pour un voyageur de tomber comme en u::e oasii cl ez un hcmme d'esprit, doublé d'un lettré, et chez de bons vieux amis. L'amitié, comme la valeur, n'attend pas nombre des années"; on peut être de vi.ux amis à quarante ans. d'un côté.

J'obtins de ]\L le curé de Havre-Aubert tous les renseignements susceptibles d'entrer dans un récit de vcyage. îpas trop fouili é. Il est lui-m'me natif de ù'Ue ; et ses aïeux, venus par la route de Saint-Pierie e': Miquelon, e i furent les premiers colons.

La ;paroisse se compose de deux missions: Havr3-*ubert, eciclésiastiquement Notre-Dame-ide-la-Visitation, cent vingt-neuf famines, et le Bassin, autrement Saint-Françoi - Xavier, deux cents et ure familles.

Il n'y a que ides Français, au Bass"n; ru Havre, en trouve quelques rares colons anglais.

Les noms, sauf ceux de quelques familles venues de la province de Québec et de France, rappellei^t, peur la plupart, tout ce qu'il y a de plus acadien, ce sont des:

Cormier, Bouireau, Lapierre, Vigceau, Devost, Landrjr,^ Gaudet, Carbonneau, Renaud, 'Chiasson, Cyr, Jojnphe, Pincliaud, Benoit, Chevrier, Reid, Bourgeois, Brassée, Lorade, Galland,, Thériault, Martin, Arsenault, LeBe'-, Borne. Hébert, Doticet, Bouchard, Gifford, Chapielaine. Il peut se faire que quelques-unes de ces familles appart-eaneiit à la paroisse de l'Etang-du-Nord,

La vue, de la falaise du Hâvre-Aubert, donne au nord et embrasse rile-ide-rEntrée, le Cap-aux-Meules, le Hâvreaux-Maisons, la Pointe-Basse, tout le contour de la baie de Plaisance, et plonge jusqu'à la Grant-Entrée, jusqu^â lîle Coffin,

C'est l'inverse de la haute coirine où est assise l'église idu Bassin. Ici l'horizon s'ouvre du côté du sud, et lâisse voir, à vos pieds, les modestes et proprettes maisons des habitants, mi^pêcheurs, mi-cultivateurs, au mi- Cieu de champs d'avoine, de patates et de fcin, bien cultivés. 'Plus bas, le rivage, où les eaux du golfe viennent se rouler et s'endormir dans la caresse des sables fins. A nn demi-mille du rivage, une flottille ::le légères embarcations, faisant la pêche, les unes au maquereau, 'les autres à la morue.

Il est malaisé de trouver un site plus gracieux. On voudrait, si l'on était six, y ériger trois tentes, s'y instaiJler, et y passer... trois mois de l'été.

Du Havre à l'extrémité sud-ouest de l'île Amherst,— donnons-lui pour une fois son nom anglais, — la distance, pour un corbeau, serait d'environ dix milles. Dans sa p'^us grande largeur, du sud au nord, l'île n'atteindrait pas cinq milles.

On trouve sur cette île de grandes étenldues de savannes, recouvertes de petits sapins rabougris et de pousses sauvages.

Drainés, asséchés, traités comme on sait en Europe traiter des terrains semblables, et fertilisés avec le goémon et d'autres déchets marins qu'on trouve en abondance le long des rivages, ces mamequais sont susceptibles d'être con- A^ertis en prairies fertiles.. On commence d'ailleurs à s'en occuper.

Hâvre-Aubert, avec son palais de justice, sa prison^ son greffe, que sais-je encore, est le chef-lieu, '^'la capitale'' de toutes les Iles-Madeleine. Un honorable juge, résidant quelque part dans le comté de Gaspé, ou ailleurs, vient tous les étés, au moins une fois, siéger, tel saint Louis sous son chêne de Vincennes, et rendre les arrêts de l'immuable- Justice. Il m'a été impossible id 'apprendre son nom.

Etrange pays, où les justicialbles ne connaissent pa^^ leurs juges, et où les Demoiselles ont des coeurs de pierre !

Deux chemins, deux longues dunes de sable blanc, courent presque parallèlement du sud au noiid, l'une, celle d'à main gauche, carossable, en y mettant de la bonne volonté, l'autre, coupée par tronçons, et consôquemment impraticable aux voitures, l'été.

Entre Iles deux, lïn immense barachois, le Havre-aux- Basques, Hong de huit milles et large de trois.

De l'ouest de Pile on aperçoit, au loîn, parmi les brumes, Un rocher solitaire, qui ressemble à un cercueil flottant sur la mer. C'est le Dead Man's Island, l'île au Corps-Mort, l'Alezay de Jacques Cartier. Ma' heur à qui s'en approche, la nuit, quand les vents soufflent en tempête !

Pour ailler du Hâvre-Aubert à l 'Ile-aux-Meul-es, dont l'Etang-du-Nord occupe toute la partie ouest, il existe une route, par eau, plus courte que eelle des dunes Prenons-là et renidons-nous en ligne droite au Capaux-Meules, où lie bateau atterrit.

Le Cap-aux-Meules est une antique Demoiselle, refroidie, dont les flancs se détachent par les petits, et tombent en amas de pierres grisâtres dans l'écume de la mer. Ses

amoureux d'empremier, ceux qui soupiraient volcaniquenient pour elle, il y a dix millions d'ans passés, ne la reconnaîtraient plus, débraillée, écalventrée qu'elle est, quoique gardant encore crânement sur sa tête émarmelée scn bonnet à la Mimi Pinson, bonnet vert, qui pourrait être aussi bien celui d'un docteur in utrcque jure.

Ici encore, la vue est merveilf^eusement bdlle, avec, au sud, le Havre-Aubert et à l'est, presque en face, l'île de l'Entrée.

Montez 'la côte, puis gravissez 'le haut d'un mamelon, que vous verrez à un quart de mille à votre droite, et vous aurez devant vous un panorama d'une beauté unique — toutes les Ramées dans le champ de votre lui:ette.

Au nord, tout près, l'église et le village du Hâvre-Aux- Maisons, et le havre lui-même, et les barachois, s 'allongeant, resserrés entre deux dunes parallelles, jusqu'à '-a Grosse-Ile, jusqu'à la Grande-Entrée, jusqu'à la pointe du Nord-Est, à une idistance de trente milles.

Plus '-oin encore, à perte de vue, l'île Brion, s 'estompant dans les brûmes.

Au sud, la baie de Plaisance, le Havre-aux-Basques, l'î'e Aubert; à vos pieds, toute la paroisse de l'Etang-du-Nord, disséminée par petits groupes ide maisons blanches et proprettes, les unes appuyées sur le versant des coteaux, d'autres, frileusement blotties dans des fonds di 'assiettes arrondies, à l'abri de tous les vents du ciel, et ique'jques-unes juchées sur le dos de quelque Demoiselle complaisante.

Ce n'est qu'aux Iles-Madedeine que l'on a de ces coupsd'oeil-là

L'île de l'Etang-du-Nord, presque ronde, peut avoir quatorze miï-ies de pourtour. Au milieu s'élève, élégante et majestueuse, l'égl'ise paroissiale, la plus grande et la plus riche de tout le groupe. Le nombre de fidèt'es qui s'y pressent, dimanches et fêtes d'obligation, est celui que donne, multipliées par sept, trois cent trente-cinq familles, toutes françaises.

Il y a, en plus, près du Cap-aux-Meules, où nous avons débarqué, une trentaine ide familles anglaises.

Le meilleur esprit de fraternité existe, par toute (l'île, entre Français et Anglais, comme, d'ailleurs, dans toutes les Provinces Maritimes, et continuera d'exister, si de trop zélées influences étrangères ne viennent y semer la discordre et La haine.

Les noms de f ami!' es accdiennes sont ceux de l'île Aubert, à peu de différence près. On trouve, en outre, ides LeBlanc, des Mius, des Aucoin, des Bouffard, des Solomon etc.. Plusieurs viennent de Cheticamp.

M. Solomon, natif de la '-localité, y excrsc la professio:i de médecin.

Le village de l'Etang-du-Nord est situé tout à fait à l'ouest, sur le bord de la mer. C'est le principal centre de pêche de toutes 'les îles. Toute une f'otti'j 3 de batcaii::, dont un grand nombre à la gazoline, vient s'y blottir, c. soir, dans un petit étang, l'Etang-du-Nord, qui les met à il 'abri des terribles coups de vents qui s'abattent du Labrador.

Comme partout ailleurs, il règne ici un air de saine prospérité; chacun de ces pêcheurs est propriétaire, et i-1e lui-même et de sa barge et de ce qu'il apporte de poissons, chez lui, le soir.

M. Blaquière, curé de la paroisse, l'un des ecclé- GÎastiques ''es plus distingués des cinq iiioeèses des Provinces Maritimes, se trouvait absent, lors de mon passage, et je regrettai vivement de ne pouvoir lui présenter mes hommages. Ce fut M. l'abbé Galland, son vicaire, qui, très aimablement, me reçut.

Un goulet, qu'il faut passer en bac, et piar lequel les ea!ux de la baie de Plaisance et toutes celles du Golfe entrent dans le ilong canal de trente milles, que nous avons vu des hauteurs du Cap-aux-Meu^es, sépare l'île de l'Etang-du-Nord de celle du Hâvre-aux-Maisons, appelée Alright sur les cartes.

Hâvre-aux-Maisons, c'est cent soixante et dix famir.es disséminées, <}omme à l'Etang-du-Nord, et peut-être plus pittoresquement encore, par grappes blanches et grises, aux pieds, aux flancs, sur 'es épaules id'une multitude ide Demoiseilles protectrices et sages.

Je ne conçois pas qu'on puisse être pJ.us catholique qu'on l'est au Hâvre-aux-Maisons. On l'est plus qu'à Rome, en tout cas, où hier encore, à côté du Quirinal excommunié, régnait municipalement ^^e Juif Nathan.

Ici, vous chercheriez en vain un protestant, un schisiiia:ique, un israëlite — tout le monie, y compris et principalement M. le curé, est catholique, apostolique et romain.

Rassurés au spirituel, examinons le temporel.

Tout le monde est français aussi. A preuve, c'est qu'il y a quarante familles portant le nom de Turbide, quarante-deux, celui d'Arsenault; les autres sont des Tliériault, des Richard, d-es Chiasson, des C/r, de:; Vijn^au, des Lafrance, des Jomphe, des Chevarie. Les Chevarie (Etchevarie) et les Turbide venaient originairement de la Gascogne, étaient des Basques.

Comme partout ailleurs, en Acadie aussi bien que dans la province de Québec, l'église paroissiale est incomparablement l'édifice le plus magnifique de toute la paroisse. Les Canadiens et les Acadiens aiment à bien loger le bon Dieu. En même temps qu'il en est la consolation, son temple fait l'orgueil de nos paroisses. En Acadie, le presbytère passe en second i'ieu, mais c'est tout de même la :plus jolie parmi fJes résidences particulières. Cet arrangement me semble logique et d'excellent entendement religieux.

J'assistai aux offices du dimanche, au Havre-aux-Maisons, messe et vêpres. y avait autant de monde à vêpres qu'à la messe: cela est la bonne vieille coutume acadienne, religieusement conservée aux Iles-Madeleine. Comme il se fit quelques discours, je pus à loisir voir de près et étudier lia fou'le.

Je ercis pouvoir affirmer que nuj.e part en Acadie, au Nouveau-Brunswick en tout cas, le type acadien, Tancien, celui qui faisait dire à an gouverneur britannique qu'un milicien d'Acadie valait deux soldats anglais, n'est mieux, ni peut-être aussi bien conservé qu'aux Iles-Madeleine.

La stature a (diminué chez nous, résuiltat d'un sièc'le de privations matérielles, d'assujettissement 'cruel, souvent barbare, de désespérance. Vous ne voyez plus guère, au Nouveau-Brunswick, comme autrefois, le dimanche, à l'église, des gaillards de six pieds, musclés en athlètes, aux épaules larges, le tronc solide et idroits comme un chêne. La force physique n'est plus glorifiée, comme autrefois, où le garçon ;'.e plus rapide à '^a course, le plus capable à la lutte, le plus puissant à lever un poids lourd, était le iccq du village, la coqueluche des belles jeunes fiP.es à marier.

Dans la foule qui écoutait, la moitié des hommes et plus, me paraissait mesurer cinq pieds dix pouces et davantage ; visages sérieux et intei.ligents, regards vor-és de mélancolie, fierté de race, pli moqueur des lèvres souriantes, larmes prêtes à couler au souvenir évoqué des tragiques journées de l'Acaidie et des gloires de la France immorte^de. J'avais devant moi des âmes viriles, dont je sentais le souffle.

Je demandai à M. le curé s'il y avait des écoles idttns sa paroisse et combien. Venez avec moi, me dit-il, et vous verrez pour vous-même.

Je fis avec 'lui, — les chevaux des îles sont petits, mais d'excellent arage, — le tour de sa paroisse, neuf milles environ, et je comptai, — une, deux, trois, quatre, cinq écoles, la plupart peintes en blanc, toutes élégantes, et assises, dans une tenue parfaite, sur le bas des robes frangées de verdure, et quelques-unes sur les genoux de cinq Demoiselles savantes.

Vous ne trouverez pas, me dit-il, depuis Pâge de dix

jusqn 'à c elui de quarante-cinq ans^ deux illettrés, homme eu femme, garçon ou fille, dans toute ma paroisse.

Moi qui étais parti sous l'impression qu'il n'existait que peu ou même pas d'écoles aux îles-Madeleine!

Mais c'est un record que l'on détient ici. Trouvez-moi mieux, trouvez aussi bien, depuis Hai'ifax jusqu'à Victoria!

Et ce n'est pas seulement au Hâvre-aux-Maisons que 1 on apprend à lire et à écrire; Havre- Aubert et le Bassin possèdent sept écoles, U'Etang-du-Nord, dix, avec une Académie en voie de construction; et il y a d'autres écoles françaises et anglaises à l'extrémité nord du groupe.

'Par illettrés il faut comprendre ici ceux qui, ayant appris, à l'école, à lire les prières de la messe et à écrire iicur nom, ne savent plus écrire, après cinq ans, ni lire après dix.

Voici icomment les autorités du Hâvre-aux-Maisons, sont arrivés à ce résultat. Afin que ceux qui ont suivi les classes primaires n'oublient pas, ensuite, ce qu'ils y ont appris, il existe, dans la paroisse, une maison d'éducation intermédiaire, où les aidultes de quinze ans et plus, qui sont obligés de fréquenter des bancs 'de pêche, l'été, viennent ici fréquenter les bancs de l'école, l'automne et l'hiver. Un Caijadien, M. Paquet, dirige cette école, où M. le curé vient souvent lui-même faire la cP.asse aux plus avancés et leur donner l'avantage de se perfectionner dans de -plus hautes études.

Soyons juste pour tout le monde. Le département de l'Instruction publique de Québec subventionne eette école; c'est lui également qui défraie la eonstruction de l'Académie de l'Etang^du-Nord.

En plus de ces écoles, il existe, depuis 1875, au Hâvreaux-Maisons, un couvent, dirigé par les Soeurs de la Congrégation de Notre-Dame. De toutes les îles, nos Acadiennes viennent recevoir ici une éducation dont les effets et les fruits se manifestent visiblement de toutes parts — correction idans le parler, manière exquise de tenir les maison-

nettes ; politesse q^u'on remarque chez les enfants, et cet esprit d'initiative que idonne à son mari, même lorsqu'il' n'est pas instruit, pourvu qu'il soit intelligent, la femminstruite, à la poursuite d'un idéal.

Grâce au couvent du Hâvre-aux-Maisons, les Ilês-Madeleine détiennent un autre record: toutes les maîtresses d'école ont un brevet d'enseignement, possèdent un iiiplom.e décerné par les autorités ide l'Ecole Normale de Québec.

La eongrégation de Notre-Dame a fait beaucoup pour améliorer la condition de la femme aeaclienne dans les Provinces Maritimes; elle eut fait davantage, si elle n'eût pas été tenue systématiquement en idehors de certains diocèses! ict contrecarrée, dans d'autres. Renions-lui de

dignes actions de grâces.

Si vous débarquez, comme je l'ai fait, à la Poiûte-Basâô, extrémité ouest du Hâvre-aux-Maisons, vous ne manquerez pas, avant d'aller plus loin, de fa^'re Pascension ide celui des monticules que surmonte une grande croix.

— Comment avez-vous pu transporter jusqu'ici cette lourde croix, demandais-je à M. Alexandre Arsenault, mon hôte et mon guide? Avec des câbles et des poulie^;, sans doute?

— Sur nos épaules, me fut-il répondu. Les hommes les plus vigoureux portaient en deux pièces séparées le bois ide ila croix, pendant que les femmes chantaie :t des cantique ^3 et que les enfants et les vieillards priaient. Nous étions plus de deux mille. Beaucoup pleuraient.

Et je songeai à Isaac portant sur ses épaules, jusqu'au haut ide f.a montagne assignée, le bois qui devait servir à Son propre holocauste. La Croix du Calvaire, seule, fut montée, en uïie pièce; mais c'e:t Un Dieu qui lâ portait.

Vous ne trouverez pas une seule buvette dans tous les Hamées, pas un seul -débit de boissons enivrantes: autre record pour une population maritime. La tempéranp«^ tempérée, si je puis dire, règne en maîtresse aux Iles-Ma-

deleiue, et c'est dû à Tinitiative du clergé, et plus particulièrement à celle du prêtre de Hâvre-aux-Maisons, à son travail d'apôtre, si eKe est aujourd'hui une habitude universelle parmi le peuple.

Ce prêtre que je n'ai pas encore nommé — ^prêtre, en Acadie, est le plus souvent synonime de curé, — c'est M. l'abbé Turbide, enfant de la paroisse. L'arbre est jugé par ses fruits, l'homme par ses oeuvres. M. l'abbé Turbide, apôtre de la tempérance, grand éducateur, orateur sacré dans la haute conception du mot, marche dans les premiers rangs de la phalange distinguée d'ecclésiastiques acadiens que comptent les Iles et les Provinces Maritimes.

Il n'y a pas un seul avocat, aux Iles-Madeleine et pas un seul juge, preuve qu'on ne s'y chicane guère; point de fonctionnaires publics, sauf quelques percepteurs de douane essentiels, comme M. Delaney, à Hâvre-aux-Maisons, et quelques maîtres de postes indispensables: preuve qu'oa .'l'y fait guère de politique. Mais il y a deux médecins, ce qui laisse soupçonner qu'on y passe de vie à trépas, comme ailleurs, avec ou sans l'aide de la Faculté, comme disait méchamment Molière.

Ai-je dit que la population entière des Iles-lNIadeleine est d'un peu moins de sept milles âmes? Ceux de langue anglaise et de religion protestante ne s'élèvent qu'au nombre d'environ cinq cents. Tout le monde au Hâvre-Aubert, au Bassin, à l'Etang-du-Nord, au Hâvre-aux-Maisons, à la Grande Entrée, parle français. Les plus riches, ceux qui donnent le ton, ne croient pas, comme il arrive ailleurs, en Acaidie, se distinguer intelligemment en affectant de ne par'cr à leurs employés, voire en famille^ qu'en anglais. Autre preuve qu'ils conservent mieux qu'ailleurs le caractère viril de la race.

La médaille des Iles-Madeleine a son revers. Le:; 100,000 arpents de terre dont elles se composent, y sont assujettis à 'la tenure seigneuriale.

La tenure seigneuriale est la vieille servitude en honneur et en vigueur sous le bon vieux régime des rois arbitraires et tout-puissants de Francej et un peu aussi, d'Angleterre. Elle a existé, en Acadie, jusqu'à b; conquête (1713), et, dans la province de Québec, jusqu'en ces derniers temps. On ' a retrouve, fl~rissa^.te, en Russie, : t, dit on, en Polynésie.

Elle consiste en ceci: un propriétaire d'un côté, ides censitaires ide l'autre; un maître de droit plus ou moins divin, des tenanciers soumis plus ou moins à la servitude; Sir Isaac Coffiu détenteur et possesseur de toutes les Iles- .Madeleine, les Acadiens, ses fermiers, lui payant rente à perpétuité.

Le gouvernement de Québec a récemment fait quelque chose pour alléger la charge qui pèse, depuis un sièdle et demi, sur les épaules de nos compatriotes. Il n'a pas fait assez, soit que la faute lui en soit imputable, soit que la responsabilité en retombe sur les épaules des ''membres" qu'ils ont pour les représenter à la Législature. Il se trouve aussi là des ''blessés" à secourir.

•Politiquement -'es Iles-Madeleine relèvent de la province de Quélbec, quoique ecclésiastiquement, du 'diocèse do Charlottetown. Elles appartiennent au comté de Gaspé, dont elfles sont la partie peut-être la p*liis intéressante. Eh bien! le croirait-on? Pour se renfdre de Gaspé aux l'es, distance d'environ 150 milles, il faut <piasser par Pictou, en lia Nouvelle-Ecosse, faire un détour de cinq cents milles. Un détour de cinq cents miKes également pour la farine venant de l'Ontario et du Manitoba !

Pas un steamer, pas un navire qui fasse le service entre la province-mère et la fille délaissé. Et cela en idépît d'un commerce considérable susceptible de se créer, de l'une à l'autre. Eien que pour la bouette, les Américains laissent, tous les printemps, ide $30,000 à $40,000 aux îles.

Une subvention de quelques milliers de dollars, moindre que celle dont bénéficie la Sybil et son propriétaire assurerait un service quelconque, ne fut-ee que mensuel. Rien. L'esprit d'entreprise ne dévore évidemment pas nos amis de la province-s'oeur.

Ottàwa n'est pas non plus à l'abri de tout reproche, quoiqu'il fournisse une subvention qui permet à la Compagnie maîtresse du Sybil ide maintenir un service bi-hebdomadaire entre Pictou et les îles, et qu'il maintienne aussi un système de téléphone et une station marconique, distribuant gratuitement les nouvelles du dehors, l'hiver.

Les quais publics laissent à désirer, et en plusieurs endroits où il faudrait des brises-lames et des abris pour les bateaux de pêche, on ne trouve rien, rien.

Au lieu ide ponts, faciles à construire, pour relier les îles entre elles, des bacs. Cet'tui qui fait le servi:e entre le Hâvre-aux-Maisons et l'Etang-du-Nord appartient â un particulier, et, comme tous Ces bacs et toutes les anciennes barrières, il est à péage, et ce péage est quasi prohibitif. Pour embarquer cheval et voiture et pour atterrir, il faut s'échouer sur le sable: pas la moindre approche.

Ces îles, jetées au travers de 'la navigation du golfe, se racontent entre elles, les soirs 'd'orage, de bien lugubres histoires de navires échoués et perdus sur leurs dunes irritées, de barges s'éventrant sur la pointe de leurs caps invisibf''es, de pêcheurs engloutis et disparaissant sous les flots, en invoquant le nom de Marie, patronne des mariniers.

Le récit de Tun de ces idrames .de la mer me fut fait, au Cap-aux-Meules, par M. i-ie Bordais, aujourd'hui chef du service téléphonique. Il fut M-même, jeune homme, jeté à la côte, un soir d'hiver, où tous les vents du Labrador s'étaient déchaînés sur iles îles. Cette histoire ne

serait pas croyable, si W témoin principal, mutilé, mais gardant au fond de sa prunelle l'énergie des anciens jours, n'était 'là lui-même pour vious la racconter.

Son vaisseau perdu, ses compagnons noyés ou ge'.'és, il resta sur une ilote, où une vague l'avait jeté.

Quand, par hasard- — le hasard n'existe pas, il y a f-a iProvidence — il fut trouvé par des pêdieurs, iTJ y avait cinq jours et cinq nuits qu'il était là, sans nourriture, et sans abri, embrevé d'eau de mer, et exposé à d'un des plus gros froids (de décembre. Ses pieds et ses jambes étaient gelés. Un pêcheur dut les lui couper en haut des genoux.

Je n'ai pas parcouru le ichapelet de dunes et d'ilotes qui séparent le Hàvre-aux-Maisons de la pointe du Noridest. Il s'y trouve deux établissements, l'un anglais, à la Grosse-île, et D'autre français, à l'île C^ffin. Celui-ci est line mission de M. Turbide, peu facile à derservir du Hâvre-aux-Maisons.

Les Iles-Madeleine sont peu connues, même au Canada, quoique deux écrivains de marque, Faucher de Saint-Haurice, dans ses Promenades dans le Golfe ide St-Laurent, (1879), et M. John Mason Clarke, The Heart of Gaspé (1913), en aient laissé une description fidèle.

Les voyageurs anglais, pour '?a plupart, sinon tous, n'ayant fréquenté que ^leurs congénères, ne parlent que d'eux, ....en bien, dans leurs récits. Cela, au fcrce aille, peut se comprendre.

Ils ont vu nos i êcheurs arrivant du large, mal débarbouillés, et ont fait, là-dessus, de nos gens et de leurs habitude d'existence, ides descriptions fantaisistes, et parfois malhonnêtes. Témoin, celle du Très Révérend Docteur en Divinité, Jehosaphat Mountain, troisième évêque anglican de Québec.

Ce bon apôtre, en quête d'âmes britanniques à sauver, et voulant imiter saint Paul dans ses périgrinations de la mer Egée, se fit, un soir d'été, d'un brick anglais, débarquer par des pêcheurs acadiens aux Iles-Madeleine.

Il s'attendait d'y trouver Athènes et son Aréopage, et avait préparé son petit effet oratoire sur le ''Dieu inconnu

Ce fut une hutte acadienne qu'il trouva, où il fut chari^ tablement et très poliment recueilli. C'était en 1850, et les réfugiés acadiens des Iles-Madd'eine, assez récemment Liépouillés par les Anglais de tout ice qu'ils ipiossédaient en Acadie, terres, bien et patrie, disputaient encore péniblement leur existence à la mer.

On prit soin de )'évêque et de son ''baggage", sauy quoi bagage et évêque eussent été perdus éternellement.

Voici en quels termes reconnaissants Mgr Jehosaphat, j'allais dire saint Paul, raconte son o-dyssée.

"Cette barge, dans laquelle il monta pour atterrir, était dit-il, une embarcation de trente tonneaux, sans peinture, (unpainted), grossièrement construite, sentant la morue à plein nez, et manoeuvrée par six pêcheurs acadiens, tas d'êtres aussi diébraillés et sales que l'imagination puisse se les représenter.... A la lumière d'une lampe graisseuse, je constatai qu'ils ne s'étaient pas fait la barbe depuis au moins huit jours!"

Voyons voir! Peut-on recevoir ainsi, arriva-t-on id'une croisière de pêche sur lies bancs, le très révérend ''Docteur en Divinité", Mgr Jehosaphat Mountain, venu de Québec exprès pour sauver les âmes?

Et ces barges chargées, qui sentent la morue, au lieu de fleurer le muscat et la cannelle, a-t-on jamais vu?

Il se pourrait trouver quelque excuse pour l'es barbes négligées, chez des pêcheurs venant du 'argc ; mais une lampe graisseuse, un quinquet, à bord, au Heu d'un candélabre à sept branches Shocking!

Ces ''salles" pêcheurs n'avaient pas même, à bord, un tub, une baille, où Jehosaphat pût rincer Sa Grandeur, avant de La mettre à terre.

Ce fut pis encore, à la Pointe-de-l'Ouest, où il toucha,

par une pluie abattante, à ''quatre heures et demie" du matin.

Ce qu'il vit d'a'bord ce fut, horresôo referons, un tet ^ à eoclions, à côté de deux huttes de pêcheurs.

Ces déguenillés d'Acadiens, cependant, s'empressent de lui trouver un abri; ils remisent son ''baggage" sous une embarcation renversée, et se mettent, dans la pluie, à la recherche d'un équipage piour conduire Sa Grandeur aux p' emières habitations anglLaises.

Quel équipage pensez-vous qu'ils lui amènent? Ecoutonsle iltui-même nous le dire: wretched Icoking little rat of a horse", une rosse, quoi, avec un harnois fait de lanières de peau de loup marin, le poil en dehors, et rembourré de guenilles, le tout attelé à une charrette grossière, sans ressorts, sans essieux, sans siège élastique, sans dossi;:; ouaté.

Le coeur vous fenid jusque dans l'échiné, rien qu'à voir ca d'ici.

Sa Grandeur empile pieusemeait Son précieux ''baggage" idans la voiture; mais Elle se garde d'y monter Ellemême, préférant marcher à côté, dans la boue, sous son p<arapluie ouvert et dégoûtant, jusqu'à l'Etang-du-Nord, où on lui sèche ses habits devant un grand feu de maçonne. T

Là, il fait à son hôtesse, une mière acadienrie, l'honneur de s'empiffrer d'un déjeuner qu'elle lui offre et dont il: la "a^^|^ 'in.v^^v*^ paie, en partant, avec de copieuses bénédictions épiscopales.

Cependant, en échange d'autres bénédictions qu'il répand parmi les siens, il prend tout ce qu'on lui apporte des produits des îles et s'en retourne les digérer dévotement à Québec, d'où il écrit, comme nous venons de Hie voir, ce qu'il trouve Ide plus méprisant à l'adresse des pêcheurs acadiens qui l'ont recueilli.

Le saint homme ! Le délicieux apôtre !

Le sol des Iles-Madeleine, couleur sang de boeuf, le lon^; des bordaires, et grisâtre au contact des Demoiselles volca-

niques, est d'une merveilleuse fertilité. Pour la culture des racines et du Wé, peut-être est-il supérieur, étant mieux ameubli, à celui de l'île Saint- Jean.

Cartier, en 1534, trouva sur l'île Brion, **une grande quantité de raisins ayant la fleur blanche dessus, des fraises, roses incarnates, persil et autres herbes de fort'î et bonne odeur".

Ces fruits naturellis n'existent guère aujourd'hui; mais en revanche les pommes-de-pré, qui poussent à l'état sauvage, au nord de l'île, feraient (la ^fortune de l'industriel qui voudrait leur donner une cuil<ture un peu scientifique.

Mais c'est la pêche surtout qui fait la richesse de ces "îles fortunées"; c'est et.le que préfèrent ces âpres travaiCleurs de la "mer océane"; elle est leur maîtresse tyrannique et bien-aimée, leur reine, leur souveraine. En vain la terre veut les retenir, leur offrant l'extraordinaire fertilité de son soll^, les beautés champêtres de ses dômes gracieux; les retraites de ses vallons, tour à tour pleins d'ombre et de lumière; ils Ilui préfèrent la pêche et ses troublantes émotions, idans le bercement des vagues qui les enivre; ils suivent de préférence la clameur idu vent qui les appelle au large, où leur coeur paMpite sur la cime des roulis; ils sont les fiancés de *la mer.

La mer leur offre en abondance, morue, hareng, maquereau, homard, loups marins; qu'ont-ils besoin de plus, lorsque, quittant les fonids, sur la brunante, ils trouvent à la maison, qui une épouse, qui une mère, qui une promise, qui les attend.

0 fortunatcs nimium, sua si bona norint!

Mais ils connaissent "Iles biens dont ils jouissent", et les apprécient. Je n'ai jamais, de toute ma vie, vu une popu'lation plus contente de son sort et plus attachée à sa glèbe, à son rocher, à son banc de pêche. Si des essaims sortent parfois de la ruche, et s'en détachent, c'est qu'il n'y a pas d-e place pour eux dans t''es îles, et que la idure nécessité les contraint d'émigrer. C'est ainsi que les

colonies acadiennes du Labrador doivent leur origine à des émigrés venus des Iles-Madeleine. Aujourd'hui l'excèdent ide la population se dirige, soit aux Etats-Unis, soit du côté de '-^a Oaspésie.

Comme chez tous les Acadiens des Provinces d'en bas, on trouve au tréfond du coeur ides Madeleiniens un foyer d'ardent patriotisme, que la plus légère attisée enflamme. Croyant que j 'était un officier de l'Assomption (Mutuelle), plusieurs me demandèrent d'organiser ides succursales, pour leur permettre de se fondre dans les autres groupes acadiens des Etats-Unis et du Canada et de bénéficier des avantages pécuniaires qu'offre à ses membres cette excellente institution nationale.

Pour bien exactement connaître les i!l'es et les conditions d'existence de ses habitants, et en rendre un compte fidèle au Conseil de l'Assomption, j'ai voulu, autant que possible, tout voir de mes yeux. C'est ainsi que je suis aL'é jeter une ligne au large de la Pointe-Basse.

Je ne rapporterai pas le résultat de cette expédition;, car, depuis que j'ai raconté à mes amis l'histoire absolument véridique d'une pêche merveilleuse que j'ai faite, il y a dix ans, aux îles ManitouOines, avec une fourche à quatre fourchons, on semble élever des doutes intérieurs sur ma véracité de pêcheur.

Oh! la joie de sentir son embarcation s'enfoncer par les petits sous le poids des maquereaux luisant au soleil, à mesure qu'on l'emplit, le poisson mordant à tout* lignes! Cette joie je l'ai ressentie.

Illi y a aussi la chasse aux phoques, aux canards, aux {-T-t^vvG crâ^ns, aux outardes, aux sarcelles, que sais- je encore, le G> long des dunes, surtout le long de ce^lles qui courent depuis le Hâvre-aux -Maisons jusqu'à la Grande-Entr^o J'y ai vu des échoueries de corbijeaux, pareilles à de>J ^^^^ic^ laizes d 'arbe-outarde, après un gros vent du nord-est. Mais, comme pour mes exploits de pêche, j'hésite à tout

dire, même après avoir invoqué saint Hubert, même après m 'être inspiré de Tartarin de Tarascon, son fidèle disciple.

Avez-vous jamais, revenant de la chasse, entendu gémir les ressorts de votre voiture sous le poids trop lourd du gibier, poil ou. plume, dont vous l'aviez chargée? Depuis mon voyage aux Iles-I\Iadeleine, j'ai ce son, ce plaint, ce gémissement idans les oreilles.

Mais il est temps de condlure, puisque c'est pour cela qu'on m'a délégué.

Est-il désirable qu'un Congrès plénier d'Acadiens se tienne aux Iles-Madeleine?

Sans hésitation aucune je réponds oui; oui, afin de nous mieux connaître; de renouer ensemble des liens fraternels que la fatalité des temps a rompus, et de nous 'venir en aide les uns aux autres.

La chose est-elle faisable, étant donnés notre éparpillement idans les Provinces Maritimes et la difficulté de l'entreprise ?

Je le crois. J'en suis convaincu même, si nous avons le concours de toutes les bonnes volontés.

C'est que cette navigation toute seule, en dehors de la pensée d'un pèlerinage national, serait une promenade telle qu'il n'est guère possible d'en faire de plus belle dans le golfe Saint-Laurent.

Figurez-vous un steamer, confortable et sûr, quittant le port de Halifax avec le contingent de touristes fourni par les Acadiens de Tja Nouvelle-Ecosse; prenant à Arichat ceux de l'Isle-Madame et, à Pointe-Tupper, ceux du reste au Cap-Breton; venant à Shediac rencontrer nos gens du Nouveau-Brunsv^ick, recueillant, en passant, à Summerside, l'essaim des insulaires pirinceédouartdiens, pour, de là, se rendre directement aux Iles- Madeleine : n'est-ce pias un voyage à faire rêver?

Mais le retour pourrait être plus beau encore, si l'on pr« j]«it par ile nord d\i Cap-Breton, pour s'arrêter à

'Sydney, débarquer à Louisbourg, Louisbourg cité désolée, dont les pierres ''pleurent" encore (la splenid'eur évanouie des rois de France et de leurs Interudiants, et revenir au point de départ Carnegie, avec tous ses millions, ne pourrait faire une croisière pareille. Il trouverait peutêtre l'argent nécessaire, mais il lui manquerait les aimables compagnons et la gaité, à bord.

Et tout cellia, si nous étions trois cents, à un prix tout à fait abordable pour l'élite financière de l'Acadie: le tiers tenvir-on du passage ordinaire.

LES ILES-MADELEIN"E

Page 1