‹ Voyage d'Italie, 1714-1715 par le comte de Caylus. 1. éd. du code autographe annotée et précédée d'un essai sur le comte de CaylusChapitre 74 sur 197 · Sforzino Sforza · texte numérisé non relu

Sforzino Sforza

2. Ce plan singulier et hardi est dû à Giov. Batt. Fornovo (1566).

3. Antoine Farnèse, frère et successeur de François, fils de Ranuce II.

qu'elle donne son nom à une ville et à un Estât. On la passe sur trois ponts dont un de bois et deux de pierre. Le premier de pierre s'appelle Guardasone. Le second et le plus beau, qui est au milieu de la ville, se nomme le Pont neuf, et l'autre qui est vis-à-vis le château et le Palais des Jardins et qui les communique (sic) se nomme de la Rocchetta. Les fortifications de la ville sont un revêtement de bastions qui ne sont pas trop entretenus. La citadelle est, à ce que l'on m'a dit, bâtie sur le modèle de celle d'Anvers ; elle a sept bastions, elle est très bien tenue, autant qu'il m'a paru, car on n'y laisse pas entrer les estrangers. Ce que j'en ai appris, c'est qu'elle n'est gardée que par cinquante hommes vêtus de blanc avec des paremens bleus. La ville n'a pas partout de chemin couvert et, en bien des endroits, le fossé [est] à peine marqué. Il y a cinq portes. Il y a un très beau régiment des gardes de France, vêtu de bleu, la veste de même, les paremens rouges. Les grenadiers sont superbes, et le reste très beau. On y reçoit [des hommes] de toutes nations. Le duc a un très beau et nombreux haras qui, l'hiver, est dans des prairies sur la place de Parme. L'on y élève de très bons chevaux. L'on m'a dit aussi que le duc de Parme pouvoit avoir sur pied quatre mille hommes d'infanterie et douze mille chevaux, en cas de besoin. Ce nombre me paroit un peu fort* (18).

J'ai oublié de dire que, en entrant à Plaisance, on nous prit nos pistolets ; on nous les rendit en sortant. On ne nous fit point cette cérémonie à Parme. Les grands chemins de cet estât sont tous beaux. La justice s'y observe à merveille ; on n'y entend point parler de voleurs. Il est défendu, sous peine de la galère et de la vie, d'y porter des stylets et des pistolets de poche. Outre cela, les gens du pays sont bonnes gens, serviables. Le Collège des Nobles fondé par Ranuce 1" est en vérité un bel establissement. Il y avoit cent cinquante

i. Le duc de Parme a 1900 hommes de troupes, cavalerie ou infanterie, tant pour ses gardes que pour ses garnisons de Parme et de Plaisance. Montesquieu, t. II, p. 109.

jeunes gens de condition quand je l'ai vu : de tous pays on y est reçu, pourvu que l'on paye et que l'on fasse les preuves. Il y a tous les maîtres que Ton peut désirer soit pour étudier les langues, la musique ou les exercices militaires'. Il y aussi un manège et des chevaux, deux théâtres, dont un grand, quand on y fait représenter des comédies, 3t une salle ornée de balcons pour leur (sic) voir faire le maniement des armes ou faire assaut. Des cinq portes de la ville, il y en a une auprès du château qui est toujours fermée, et non les autres.

On ne passe jamais sur le pont de la Rocchctta. 11 aboutit à un château où l'on enferme les prisonniers d'Estat. Tous ceux qui y entrent n'en sortent jamais. Le gouverneur et les gardes sont tous suisses. On porte ceux qui y meurent enfermés dans un sac aux armes du prince. Sous peine de la vie, c'est défendu de l'ouvrir. Les prisonniers ne voyent jamais le jour. Il y avoit un bâtard des Farnèse, oncle du duc d'aujourd'hui, qui y estoit depuis vingt-quatre ans et qui y mourra .

Un demi-mille au-dessus de la ville, en remontant la rivière de Parma, on trouve un pont nommé d'Attila^ parce que c'est celui de ce nom que l'on prétend qui l'a fait. L'on dit même dans le pays que son armée le fît en une nuit. Je n'en crois rien. Il est large et assez bien bâti; les pierres n'en sont pas grosses; il y a quatre arches.

L'on trouve quelques peintures à fresque belles et des tableaux. Le saint Antoine du Corrège, qui doit estre dans une église de ce nom que l'on bâtissoit, estoit pendant ce temps en dépôt chez un cavalier. Il y en a un autre de Raphaël au couvent de Saint-Paul ^.

1. Il y a un grand et beau collège qu'on appelle le collège des Nobles Les écoliers de toutes nations y peuvent estre admis, pourvu qu'ils soient capables de la Chevalerie de Malthe. L'on y peut aussi apprendre toutes «ortes d'exercices, comme on y fait toutes sortes d'études tellement que les pensions sont différentes, selon les diverses choses auxquelles on se veut appliquer. Les écoliers mangent ensemble dans un réfectoire; leur nombre est présentement de deux cent trente. Misson (t. III, p. 4).

2. Tous les voyageurs de l'époque qui visitèrent Parme, préconisent le

REGGIO. — Nous partîmes de Parme le 24 pour venir à Reggio. Nous prîmes des chevaux de cambiature; on ne relaye qu'une fois entre deux. A une portée de canon en sortant de la ville, Ton trouve un arc de triomphe moderne, assez mal bâti, sous lequel on passe, mais qui, joint à la largeur du chemin, aux arbres qui le bordent et à la longueur dont on le voit tiré au cordeau, fait un bel effet. L'on fait environ six milles pour arriver à la rivière de l'Enza que l'on passe sur un pont et une chaussée assez longue. C'est la séparation des terres de Parme et de Modène. Le chemin qui conduit à Reggio n'est point mauvais et ne peut Testre, même par les grandes pluyes. Je crois la ville de Reggio plus grande, ou environ, que Parme. Les fortifications sont composées de bastions et de courtines, sans chemin couvert et très peu de fossés. J'ai vu une idée de demi-lune. Il y a un château fort, fait à la moderne, qui ne ma pas paru fort considérable. Cette ville est irrégulière dans toutes ses rues; elle n'a que celle où se tient la foire qui est fort large et qui peut avoir sept ou huit cents pas de long. Les marchands y établissent des boutiques apparemment comme à Beaucaire. Voilà, je crois, la seule chose qui la rende recommandable. Le Dôme est bâti assez à la moderne en dedans; sans portail. Les chapelles sont si obscures que Ton ne peut distinguer si les tableaux qui y sont méritent d'être regardés. Cependant je crois en avoir vu de beaux. Il y a un grand nombre de tombeaux dont plusieurs de forme extraordinaire, beaucoup du temps de Charles V. Le plus beau, ou du moinsle plus grand, est celui d'un Rangoni' qui, dans le temps de cet empereur, avoit esté Légat du Pape à Palerme et à Plaisance.

De là on nous mena à Sainl-Jérôme où, dans un bâtiment

talent des Carrache qu'ils placent au premier rang; ils considèrent le Corrèg-e légal de Raphaël : Caylus, seul, garde le silence,

1. Ugo Rangoni, nonce du pape Paul III. Les deux principales familles^ de Modène et Reggio, sont les Rangoni et les Montecuccoli, Montesq.» t. II, p. i03.

de brique de forme assez extraordinaire, l'on a ménagé trois oratoires assez grands, dontTun à saint Simon n'est que de plâtre mais m'a donné une idée fort juste d'un petit temple romain ; un autre à saint Jérôme, et un autre où il y a une représentation du tombeau de Notre-Seigneur, bâti à peu près comme celui de Milan, où l'on voit N. S. couché entre deux draps. Il y a aussi un degré bâti sur le modèle de la Sainte Echelle de Rorne. J'y voulus monter; on ne le voulut pas à moins que je ne disse des gloria et des ave à chaque marche; à quoi je ne voulus pas consentir. Tous les oratoires sont disposés dans le même corps de bâtiment et sont grands. Il y a un grand nombre de passages et de doubles degrés. Tout cela m'a donné de la curiosité pour le plan que je ne compris pas et que je n'ai pu voir.

L'église des Jésuites, à l'ordinaire comme presque toutes, colifichet.

Saint-Prosper grand, vanté dans la ville, mais peu de chose ; point de portail. Je dis grand par rapport aux autres.

Saint-Pierre, pas de portail, mais église moderne, assez jolie et claire. Elle est servie par les Bénédictins qui ont un beau cloître pour le goût et l'architecture dont [sic) il est bâti.

Saint-Augustin, sans portail, est une église chargée de trop de colonnes de brique blanchie pour imiter le marbre (19).

Au bout de la rue où se tient la foire, l'on trouve une église bâtie à l'honneur d'une Madone \ qui auparavant estoit à l'air comme il y en a des milliers. Elle y a fait tant de miracles qu'elle a mérité une plus belle demeure. On a élevé une espèce de colonne ou obélisque à son ancien gîte, avec une inscription. Gela se voit tout contre cette même église qui nest point trop laide. Vis-à-vis la porte est le maîtreautel, consacré à Notre-Seigneur, mais il est abandonné et a l'air misérable. A droite est l'autel de la Vierge, superbe, magnifique et bien orné ; toutes les avenues qui y conduisent [sont] pavées de marbre. Je crois dans ce pays-ci tout le

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