PRÉFACE
de réunir en un seul corps d'ouvrage les éléments que j'avais rassemblés et de les développer aussi largement que je l'eusse désiré, on les trouvera disséminés dans les publications scientifiques de l'époque où, sous une forme plus modeste, ils ont pris rang parmi les faits.
Les pages qui suivent ont été écrites sur les lieux ; j'aurais pu les livrer depuis longtemps à la publicité, si je n'eusse été retenu par un sentiment de méfiance que j'ai fini par surmonter. En les relisant, j'ai beaucoup retranché, mais je n'ai rien ajouté ni rien changé, pas même la distribution que j'avais adoptée dès l'origine et qui concorde avec les phases de mon voyage.
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VOYAGE
L'OCBAS ATLANTIQUE
Par une matinée froide et brumeuse du mois de novembre ÏS10, la Sylphide, qui depuis plusieurs jours ai tendait un vent favorable, sortait enfin des bassins du Havre en déployant successivement ses voiles. Quoique la température fut loin d'être agréable, les quais et la jelée étaient garnis de spectateurs, attentifs à celte petite scène dont ils observaient les détails. Quand le navire, rasant
l'extrémité. du môle, tourna sa proue vers l'Océan, des mouchoirs et des chapeaux s'agitèrent parmi les groupes qui suivaient des yeux la manœuvre : c'était un dernier adieu et un dernier vœu ; c'était aussi un hommage que les populations maritimes rendent au bâtiment qui entreprend un voyage de long cours : la Sylphide était frétée pour la Havane.
Dans ce moment suprême où se rompent à la fois tous les liens qui forment ce que Ton appelle la patrie, le cœur le plus aguerri est saisi d'une invincible tristesse, et la sensibilité la moins expansive se trahit ; alors les rêves dorés qui avaient séduit l'imagination se dissipent et ne laissent après eux qu'un sentiment de vide et de regret , les souvenirs du passé se ravivent , ils se pressent en foule comme des ombres muettes ; toutes les facultés de l'âme se concentrent en eux : telle était du moins la situation de mon esprit, tandis qu'appuyé contre les bordages , j'attachais un regard mélancolique sur la terre dont nous nous éloignions rapidement ; absorbé dans la contemplation intime de tout ce j'aimais, de tout ce que j'avais abandonné , j'éprouvais cette émotion grave qui succède aux grandes résolutions et aux longs adieux.
Cependant l'agitation et le mouvement du départ avaient cessé; on n'entendait plus que le bruit sourd des eaux au milieu du silence universel; la ville, le port, le môle couvert de spectateurs, tout était loin , tout avait disparu ; néanmoins on distinguait encore les côtes de Normandie découpées comme une pâle silhouette sur la teinte grise de l'horizon. Le soir vint : des stries d'un rouge ardent déchirèrent les vapeurs dont nous étions environnés, et l'orbe du soleil entièrement dégagé descendit avec majesté dans l'Océan. Au moment où les derniers rayons du jour s'effaçaient, nous vîmes briller dans la direction opposée le fanal de Barfleur, dernier vestige de la terre natale que nous ne devions plus contempler.
Nous naviguâmes pendant toute une semaine sur une mer houleuse, entraînés vers le nord bien loin de notre route, souffrant du mal de mer et attristés par l'âpre té du climat. Les bâtiments qui sillonnaient la Manche et dont le fréquent passage nous avait
procuré quelques distractions, devenaient de plus en plus rares depuis que nous avions franchi le détroit; bientôt nous voguâmes dans la solitude, et nous éprouvâmes à la fois le sentiment de l'immensité et celui de notre isolement.
Le huitième jour, une forte brise souffla du sud et fraîchit à l'entrée de la nuit; le ciel et l'eau changèrent d'aspect; nous serrâmes toutes nos voiles en remettant à la Providence le soin de nous conduire. Rien n'est triste comme le spectacle d'un bâtiment qui renonce à marcher pour songer uniquement à sa conservation , et qui, roulant de vague en vague, devient littéralement le jouet des éléments. Au craquement des cloisons ébranlées par le roulis , au bruit affreux des lames qui s'abattent sur le pont, le passager novice se persuade que la frêle barrière qui le sépare de l'abîme va s'entr' ouvrir, et les fortes émotions qu'il éprouve font sourire le marin plus expérimenté.
Au matin le vent fléchit, mais la mer était bouleversée dans ses profondeurs; des montagnes liquides d'un gris métallique soulevaient alternativement le navire et le renversaient sur le flanc ; le ciel était plombé comme les eaux. Nous vîmes passer à quelques pieds du bord des débris entraînés par la houle ; ces signes irrécusables d'un naufrage éveillent toujours de mélancoliques pensées dans l'âme du navigateur, mais leur impression passagère s'évanouit au premier beau temps.
Après trois semaines de calmes , de bourrasques , de brises contraires ou favorables, incidents journaliers qui prêtent à la navigation à voile un certain air d'aventure et dont les vicissitudes ne sont pas sans quelque charme , nous franchîmes le parallèle des Açoreset nous entrâmes dans une région nouvelle. L'Océan, malgré son apparente uniformité , varie d'aspect avec la longitude et le climat; nous laissions derrière nous des solitudes brumeuses , où régnaient les vents froids du nord , pour nous rapprocher du tropique , et pénétrer, si je puis m'exprimer ainsi , dans l'empire même de la lumière. Déjà la douce influence de la chaleur commençait à se faire sentir; le ciel était radieux, la mer d'un bleu d'azur : rien
n'égalait la sérénité du matin, quand le soleil se dégageait des nuages roses et violets qui ceignaient l'horizon. La phosphorescence des eaux devenait aussi plus manifeste ; des poissons traversaient leurs couches diaphanes; des vélelles, des méduses et d'autres radiaires flottaient à leur surface; enfin le désert s'animait, l'étendue perdait sa monotonie , l'équipage avait retrouvé sa gaieté.
Un jour que, penché sur les lisses du gaillard d'arrière, je suivais machinalement des yeux le sillage du vaisseau, je remarquai, à plusieurs pieds de profondeur, des taches d'un bleu vif et lumineux dont la nature me parut d'abord indécise, mais dans lesquelles je ne tardai pas à reconnaître des poissons. Ils voyageaient en troupe nombreuse, et peut-être depuis longtemps, avec nous. La nouvelle de cette découverte s'étant propagée rapidement, produisit un grand mouvement dans le quartier des passagers ; on prépara des lignes , on garnit des hameçons , dix amorces effleurèrent en même temps la vague. Le succès ne semblait pas douteux; et comme l'heure du déjeuner était proche, chacun se félicitait d'un aussi heureux à-propos. Mais vain espoir et vaine émulation ! un poisson se détachait de la bande, venait reconnaître le piège, le flairait un instant et poursuivait sa route avec indifférence. Ce jeu dura longtemps; les spectateurs avaient perdu patience et les pêcheurs eux-mêmes étaient découragés, lorsque le capitaine, brandissant une fouine d'une main qui n'était pas novice, atteignit une dorade du poids de dix livres environ et la jeta sanglante sur le pont. Ce poisson, au sortir de l'eau , était argenté et moucheté d'azur ; on le vit , pendant sa courte agonie , revêtir successivement les nuances métalliques les plus riches , jusqu'au moment où elles se confondirent en une teinte d'or éblouissante.
Il nous est arrivé souvent de prendre des dorades à la ligne, surtout dans le voisinage du tropique; singulièrement voraces, ces poissons s'attachaient au bâtiment et le suivaient avec persévérance, pour profiter des débris qui tombaient à la mer. Quand l'appât était de leur goût, quand, par exemple, c'était un morceau de dorade, de la dorade toute palpitante qui venait d'être prise à
l'instant, ils happaient avidement l'hameçon aussitôt qu'il touchait la vague. Rien de plus amusant que cette pêche dont on suit les moindres incidents à travers la transparence de l'onde : le poisson se précipite, se débat, étincelle, résiste, cède enfin à la ligne qui l'entraîne, et bondit sur le pont qu'il frappe violemment de sa queue. On ne réussit pas toujours à le hisser à bord; soit qu'il rejette l'hameçon , comme l'affirment les matelots, par suite d'une contraction de l'estomac , soit que le poids et les mouvements du corps déterminent une rupture dans les muscles du pharynx. Lorsque les dimensions de la dorade font appréhender un pareil échec, on l'asphyxie en lui maintenant la tête pendant quelques minutes hors de l'eau. Remorquée ainsi à l'arrière du navire, elle change rapidement de couleur ; l'argent dont brillaient ses écailles prend la nuance éclatante de l'or, tandis que la nageoire çlorsale conserve sa belle teinte d'azur. C'est alors qu'elle justifie pleinement le nom que les Grecs lui ont donné et que nous avons emprunté des Latins 1. La chair de la dorade est ferme, blanche , un peu sèche , plus délicate cependant que celle du thon et de la bonite. C'est un poisson très-inférieur aux bonnes espèces qui hantent les côtes de l'Océan. L'apparition des dorades était d'un bon augure; elle annonçait la proximité de la zone des vents alises que nous nous efforcions depuis longtemps d'atteindre. Déjà flottaient par groupes solitaires ces plantes marines qui embarrassèrent les vaisseaux de Colomb et qui causèrent une telle consternation parmi ses équipages; les premières tiges que nous nous procurâmes piquèrent notre curiosité, comme les productions d'une contrée nouvelle ; quelquefois un crabe voyageur passait sur les fragments que le vent avait arrachés aux bancs épais qui croissent sous les latitudes tropicales 2. Une foule de