REGGIO ET ROUTE JUSQU’A MODEM E
n’en cache qu’un tiers environ , et que, faute de fonds, il fallut s’arrêter ; néanmoins ces socles, ces colonnes sans chapiteaux, ce style archifeclonique si différent, produisent un étrange effet et attestent la barbarie de ceux qui conçurent la pensée d’une si malencontreuse opération.
A Sanlo-Prospero, on voit le Jugement dernier, belle fresque de l’habile Procaccini ; mais soit que l’enduit de mortier fut mal préparé, soit que l’humidité l’ait pénétrée, elle a beaucoup souffert et menace ruine.
Deux postes seulement séparent lleggio de Modène, et l’espace que l’on parcourt pour arriver à la capitale est pareil, jusqu’au rein i d’Ubiera, à celui traversé depuis qu’on a quitté les murs de Parme ; ce sont toujours la même plaine sans ondulations et des prairies que les travaux de la charrue interrompent à peine.
A Rubiera, on voit un énorme château en briques, à vieux bastions carrés et surmontés de pittoresques constructions. Le bourg est aussi entouré de fortifications tombant en ruines, et témoins encore debout des temps où des troubles continuels agitaient l’Italie. Alors chaque petite ville avait son seigneur tranchant du souverain hostile à tous ses voisins, ou un gouvernement municipal
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indépendant, et l'on se fortifiait ou par ambition ou pour mettre à l’abri ses libertés.
De Rubiera à Modène, on traverse sur un vieux pont le Serchio, torrent, comme tous les affluents du Pô, descendant de l’Apennin, immense par la largeur de son lit, mais non par l’abondance de ses eaux, réduites, en été et à l'automne, aux proportions d’un ruisseau, et serpentant çà et là au milieu des galets descendus de la montagne. Les prés n’envahissent plus le sol, et la petite culture et le labourage, opérés par quatre ou six boeufs, dominent. On s’aperçoit à ce changement qu’on approchje d’une ville importante; mais quels que soient les produits, l’orme, couronné par les festons de la vigne, couvre les champs, et des chênes magnifiques bordent la route. Le nombre des habitations de plaisance, des constructions rurales augmente encore et révèle toujours la nombreuse population de cette riche contrée.
Située par 44 degrés 38 minutes de latitude,- Modène jouit de la douceur de température que
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lui accorde sa position; cependant elle ne suffit pas à la culture de l’olivier et de l’oranger, qui prospèrent à 20 milles de distance, sur le versant méridional de l’Apennin appartenant au duché. Placée dans une immense plaine s’étendant jusqu’aux pieds des Alpes, cette capitale ressent encore, quoique bien atténuée, l’influence des vents qui ont passé sur les glaciers des Alpes et que rieq n’arrête.
La ville contenait, à la fin de 1840, 26,4o5 habitants, y compris 1,26g israéliles logés dans un quartier à part, dans le glieto, comme à Home et en d’autres localités italiennes où les vieilles habitudes d’intolérance subsistent encore. Cette population se divisait ainsi, savoir 13,017 hommes et 1 3,388 femmes; mais elle doit être plus considérable actuellement, attendu sa constante progression depuis le commencement de ce siècle. D’ailleurs, tout le monde sait que les recensements sont fort difficiles à faire dans les villes, ordinairement inexacts et en dessous plutôt qu’en dessus de la vérité, à cause des préjugés des basses classes et de la fausse idée qu’on y procède pour accroître les impôts ou le contingent de la conscription. Nous croyons donc pouvoir lui assigner maintenant un chiffre de 28,000 âmes. Telle est aussi . ' l’opinion de plusieurs notables personnes de la
cité. Le sol que Modène occupe est si profond, que
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lorsqu’on veut y ériger un monument d’une hauteur considérable, il faut l’établir sur pilotis, du moins en de certains quartiers; c’est ce que nous avons vu pratiquer dans une des cours du palais ducal pour la construction d’un théâtre. Par la même raison, presque tous les bâtiments publics ou particuliers sont édifiés en briques, car la pierre manque dans ce terrain composé du dépôt des eaux et de l’humus descendu des montagnes.
Cette première ville de l'Etat, où le souverain réside, est de forme irrégulière et représente, à l’extérieur, un heptagone, dont la plus grande longueur est, du levant au couchant, de i,4oo mètres, et la plus considérable largeur de 960, du nord au midi. Une enceinte à six bastions, dont aucun ne se ressemble, et placés trop loin les uns des autres, la défendraient fort mal contre une véritable attaque, et d’autant plus qu’elle est dépourvue d’ouvrages avancés. Elle ne peut servir qu’à mettre obstacle à la contrebande ; mais il n'en est pas de même de la citadelle, qu’un vaste préau ou place d'armes sépare du corps de la place, et qui pourtant s’y rattache par un simple mur, que toutefois ses feux peuvent protéger. Fondée en 4 635 et fortifiée selon d’anciennes méthodes, elle avait fini par ne servir que de parc d’artillerie et même de bagne pour les forçats. On y attachait si peu d’importance, que successivement on délrui-
sil les demi-lunes et on combla ses fossés; mais en i832, l’archiduc François IV la fit réédifier presque entièrement. C’est aujourd’hui un pentagone régulier, à quatre bastions seulement, car le côté qui regarde Modène et donne sur la place d’armes n’a que deux courtines faisant un angle saillant; à leur point de jonction se trouve l’entrée de la forteresse, ouverte dans une tour carrée, casematée et à l’abri de la bombe.
Comme Reggio, Modène doit son bel aspect à la largeur de plusieurs de ses voies publiques et à la grandeur de ses places, au nombre de treize. Dans la vieille ville, il est cependant des rues si étroites que, entre les rangs de leurs sombres arceaux, un char peut à peine y passer. Il fallait pourtant qu’elles fussent des plus spacieuses et des mieux habitées au moyen-âge, car uned’entre elles est encore appelée rue des Trois-Rois, et l’on prétend que trois souverains de cette époque y furent, à leur passage, successivement logés. Nous ne donnons, au reste, la tradition que pour ce qu’elle vaut, et il serait bien possible que cette dénomination provint tout simplement de l’enseigne d’une auberge, ce qui jadis était assez, fréquent. Modène est la cité aux portiques à arcades; la moitié des rues en est ornée, et surtout la principale, traversant la ville dans son petit diamètre, et suivant encore, ainsi qu’à Parme, le tracé de l'antique route Etnilienne.
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A ces voies publiques on doit ajouter le canal de navigation, Naviglio Grande, commençant au nord-est de la ville et qui va s’unir au Pô, mettant ainsi une partie du duché en communication avec les anciens Etats vénitiens et le Ferrarais. Alimenté par les eaux du Panaro, il pénètre sous toutes les constructions urbaines, au moyen d’un aqueduc souterrain, reçoit, dans son cours, le tribut de canaux secondaires circulant également sous la cité, et en débouchant par une large arcade, forme d’abord une darse et devient ensuite immédiatement navigable. Les principaux de ses aflluents occultes, et qui se subdivisent en plusieurs branches, sont il canale dell' Abisso, délia Cerca, del Sorra, Chiaro et Modonella. La darse où aboutissent tous ces courants fut établie en *633, et revêtue de marbre, en 1639 et 1680, aux frais de la commune.
Lu plus belle entrée de la ville est du côté de Reggio ; c’est là qu’apparaît, aussitôt qu’on a passé la porte, la vaste place de Santo-Agostino, entièrement entourée de monuments publics; à gauche, s’étendent les hôpitaux civil et militaire occupant toute sa longueur, et contenant aussi l’école de médecine, la clinique et le cabinet d’anatomie ; à droite, l’église et le cloître de Santo-Agostino et le bâtiment delle opéré pie (des œuvres pies); à la naissance de la place se développe un grand et noble monument demi-circulaire, construit aux
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frais de la commune, et dans lequel sont logés, à bon marché, des artistes et d’habiles ouvriers. Peu de cités peuvent se vanter de s’annoncer aussi magnifiquement.
A gauche de cet édifice, on est frappé de la grandeur d’urf portique de simple et sévère architecture, élevé entre un boulevard et le préau de la citadelle, long de 240 mètres, large de 24, à trois rangs parallèles de trente-quatre arcades, contenues, à leurs extrémités, par deux pavillons, et que sépare, dans leur milieu, une espèce d’arc de triomphe; il sert de marché aux bœufs en temps de pluie, et en tout temps d’abri aux chevaux lors des passages de cavalerie. C’est un ouvrage entrepris et achevé en i833 par le dernier duc, mort en 1846, et dont s’honorerait une puissante nation. Nous n’avons rien de pareil en France.
Arrivons maintenant au centre de la ville, et commençons la description de ses principaux monuments par le Palazzo communale (hôtel-deville), situé sur la place du même nom. Fondé en Jig4, il fut restauré en 1629, et une partie de sa façade, excepté le portique à colonnes qui la soutient, date de 1826. Son extérieur est donc de plusieurs styles, et archilectoniquement ne présente rien qu’on puisse remarquer. La statue en marbre de la Vierge, ouvrage moderne du commencement de ce siècle, est placée sur l’arc de la tribune; une
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autre, érigée en 1178, et que l’on voit à l’angle méridional du palais, rappelle doublement un acte de vertu et la reconnaissance qu’il fit naître; c’est celle d’une femme de Modène, nommée Buona, qui employa dtf grandes richesses à sauver des horreurs de la famine ses pauvres concitoyens; aussi la surnommèrent-ils Buonissima, épithète glorieuse et touchante dont son effigie hérita, et qu’elle conserve depuis cinq siècles et demi. Sous le portique est établie la gabella, où un préposé, a la solde de la commune, surveille le commerce des grains et tient registre de leur prix à chaque marché. Les archives publiques et les actes des notaires défunts ou ayant cessé leurs fonctions, ainsi que le local où s’assemble la société philharmonique, dépendent aussi de cet édifice.
Si son extérieur éprouva de notables changements, l’intérieur fut heureusement respecté et conserve encore les stalles où s’assemblait la commune, où se débattirent si souvent les conditions de paix ou les causes de guerre avec les républiques voisines; et sans doute celle de la Secclita Rapita, si ridiculement immortalisée par le charment poème du Tassoni (1), fournit aux ora-
(I) Alessandro Tassoni, né en 1563, mort en 1635, est trop peu connu en France et ne l’est que par son poème agréable, mélange de comique, d'héroïque, de satire, et dont la poésie est pure, élégante et correcte, il en prit le sujet dans la guerre émue eutre
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teurs plus d’un trait d’éloquence. Trois salles renferment des peintures que les amateurs doivent s’empresser de visiter ; dans la première sont les moins remarquables, exécutées à la détrempe, sur toile, par Vancelli, artiste dont la réputation n’est pas sortie de l’enceinte de Modène, que Lanzi a même oublié de mentionner dans son Histoire des peintres italiens, et qui pourtant peut marcher de pair avec un grand nombre de ceux qu’il a cités honorablement; mais la salle du milieu, celle du conseil, contient à son plafond, divisé en sept compartiments peints .à l’huile, des chefs-d’œuvre d’Ercole dell’Abale, peintre d’une puissance, d’une beauté de coloris admirables, et joignant à ces précieuses qualités un noble caractère; les panneaux des frises, en camaïeu et séparés par des figures colorées d’un prodigieux relief, proviennent du même pinceau. En face des fenêtres, au-dessus des stalles où siègent les conseillers municipaux, est suspendu un tableau, aussi à la détrempe et
Modène et Bologne pour l'enlèvement d’un seau de bois, que les Modénais vainqueurs rapportèrent en triomphe chez eux. Mais aux mérites du poète, Tassoni joignait ceux de savaut et d’historien ; on lui doit des Observations sur Pétrarque et une Histoire ecclésiastique dans laquelle il combat souveul le célèbre cardinal Barunius, auteur des Annales ecclésiastiques jusqu'à la fin du douzième siècle, et y relève plusieurs erreurs. Muratori fit sa biographie et montra, eu lui décernant cet honneur, l'estime qu’il accordait à l’écrivain.
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sur tafï'elas noir servant de fond, par Lodovico Lana Modenese, bizarrerie qui cependant ne produit pas un mauvais effet : Sanlo Geminiano, protecteur de la ville, est à genoux sur un nuage, devant la Vierge et son fils qui présente au saint des chapelets; peinture singulière, mais dont les figures de Marie et de l’Enfant-Jésus sont pleines de grâce et de mouvement. La troisième salle, servant jadis aux réunions des notables de la commune, et où l’on voit leurs bancs placés encore en hémicycle, était aussi ornée des fresques de l’Abate, représentant les combats de la Secchia ; mais le temps ou le défaut de soins les ont presque détruites. Toutefois, ce qu’il en reste fait juger de leur mérite. Outre ces trois peintres, Fontana, Branchini, Vanulli , Vaccari et Camille Gavassetti contribuèrent à la décoration du palais; ce dernier serait arrivé à une haute réputation, si la mort ne l’eût frappé à la fleur de sa jeunesse; mais parmi ces rivaux d’un ordre secondaire brille Schedone, dont le lieau Coriolan, et les Sept Femmes figurant l’harmonie, suffiraient pour lui faire assigner le premier rang, s’il ne l’eût déjà conquis par tant d’ouvrages connus de toute l’Europe.