L 76 VOYAGE DANS LES PRAIRIES
valiers, sur la colline, dans lesquels nous distinguions seulement ces mots : « Les chevaux! les chevaux! faites rentrer les chevaux ! »
Soudain une clameur de.voix s'élève : les exclamations, les demandes, les répliques, se croisent, se mélent; il est impossible de rien com-
prendre à ce qu’on dit; chacun expose à la hâte
ses propres conjectures.
L'un dit : « Le capitaine a fait lever des buffles et a besoin de chevaux pour les chasser. » Aussitôt un grand nombre de cavaliers s’élancent vers le sommet de la colline. « La prairie est en feu au-delà de la colline! criait un autre, je vois la fumée. Le capitaine pense qu'il faut chasser les chevaux de l’autre côté du ruisseau. »
Cependant un cavalier descendait du sommet de l’éminence , et atteignit bientôt les limites du camp. Il était hors d’haleine, et put seulement articuler avec difficulté que le capitaine avait vu des Indiens à quelque distance.
Pawnies! Pawnies ! fut le cri en un moment répété par tous nos jeunes étourdis.
« Faites rentrer les chevaux !» disait l’un; « Sellez les chevaux : » s’écriait un autre; « En lign®!» criait un troisième. Le bruit, la confusion, étaient au-delà de toute description. Les cavalier: cou-
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raient , à travers les champs voisins, à la poursuite de leurs chevaux. Celui-ci traînait le sien par un licou; celui-là , tête nue, montait le sien à poil; un autre poussait devant lui un cheval attaché, quiallait en faisant des sauts maladroits, comme un kangurou.
L’alarme croissait. On vint dire qu'on avait vu, de l'extrémité inférieure du camp, une bande de Pawnies dans une vallée voisine. « Ils avaient atteint le vieux Ryan à la tête, et poursuivaient ses compagnons. — Non, ce n’était pas le vieux Ryan qu'ils avaient tué, c'était un des chasseurs qui avaient poursuivi les deux buffles. — Il y à trois cents Pawnies derrière la colline ! cria une voix. — Beaucoup plus, beaucoup plus, s’écriait une autre. »
Notre position entre ces collines nous empéchait de voir à une certaine distance, et nous laissait en proie à toutes ces rumeurs. On se croyait sur le point d’être attaqué par des ennemis nombreux et redoutables. En ce moment les chevaux , rassemblés dans l’intérieur du camp, erraient parmi les feux, et marchaient sur le bagage. Chacun se préparait à l’action; mais on se trouvait dans un grand embarras. Pendant la dernière alarme de feu, les harnais, les armes et
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autres objets d'équipement avaient été déplacés ct jetés pêle-mêle sous les arbres.
« Où est ma selle? disait l’un. — Quelqu'un n’a-t-il vu mon fusil? criait l’autre. — Qui veut me prêter une balle? j'ai perdu mon sac, disait un troisième. — Pour l'amour du ciel, aidezmoi à sangler ce cheval, il est si rétif que je ne puis en venir à bout. » Dans son trouble, celuici avait posé la selle le devant derrière.
Quelques uns affectaient de plaisanter et de parler hardiment ; d’autres ne disaient rien , mais se hâtaient de préparer leurs chevaux et leurs armes; et je comptais beaucoup plus sur le courage de ceux-ci. Plusieurs semblaient réellement exaltés à l’idée d’une rencontre avec les Indiens; mais pas un ne l'était au degré de mou compagnon de voyage , Suisse qui avait une passion décidée pour les aventures sauvages. Notre métis Beatte conduisit ses chevaux sur les derrières du camp, posa son fusil contre un arbre, puis s'assit près du feu, dans un sileuce complet. D'autre part, le petit Tony, qui s’occupait du souper avec une grande activité, suspendait à chaque instant ses travaux pour fanfaronner, chanter, jurer, déployer une gaité extraordinaire , qui me fit soupçonner qu'un peu
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de frayeur s'était glissée au fond de son cœur, et causait toute cette effervescence.
Une douzaine de cavaliers, aussitôt qu'ils eurent sellé leurs chevaux, partirent dans la direction où l’on avait dit que les Pawnies avaient attaqué nos chasseurs. Il fut décidé que , dans le cas où le camp serait assailli , les chevaux seraient mis dans le ravin derrière le campement, à l’abri des balles et des flèches, tandis que nous prendrions position le long des bords de ce même ravin , les arbres et les buissons qui l’entouraient étant propres à détourner les flèches de l'ennemi et à nous servir de retranchemens. On savait d’ailleurs que les Pawnies évitent en général d'attaquer en des lieux couverts , leur manière de combattre étant avantageuse seulement sur les plaines découvertes , où la vitesse de leurs che-
vaux leur permet de fondre comme des vautours
sur leur ennemi, de tourner autour de lui et de décocher leurs flèches avec certitude. Toutefois je ne pouvais me dissimuler que si nous étions attaqués par ces sauvages belliqueux et bien montés, en nombre aussi considérable qu’on nous l’avait fait craindre, nous serions exposés à de grands dangers par l'inexpérience , le défaut de discipline des nouvelles recrues , et même par
le courage de la plupart de ces jeunes soldats qui brülaient de se signaler.
En ce moment le capitaine rentra, et chacun l'entoura pour apprendre des nouvelles. Il nous dit qu'après avoir poussé à quelque distance sa reconnaissance, il revenait lentement au camp, le long de la crète d’une colline découverte; lorsqu'il avait vu, sur le bord d’une colline parallèle, un objet qui ressemblait à un homme. Il s'arrêta et observa cet objet, mais il resta parfaitement immobile , et il supposa que c'était un buisson ou la cime d’un arbre au-delà du coteau. Il se remit en marche, et l’objet commença à se mouvoir dans la même direction. Une autre forme se leva près de la première, comme quelqu'un qui aurait été précédemment couché à terre , ou qui arriverait de l’autre côté de la colline. Le capitaine s'arrêta, et les regarda ; ils s'arrétèrent aussi. Alors il s’assit à terre , et ils recommencèrent à marcher. Il se releva , et ils s'arrétèrent comme pour observer ses mouvemens. Il savait que les Indiens étaient dans l'usage de placer des sentinelles ou espions sur les hauteurs, et la conduite de ces deux hommes accroissait ses soupçons à leur égard. Il mit son bonnet au bout de son fusil, et l’agita en l'air ;
ils ne répondirent point à ce signal. Alors il continua de marcher vers la lisière d’un bois , sous lequel ilse mit hors de leur vue pendant quelques momens. Il en sortit ensuite, et regarda ce qu'ils devenaient ; ils couraient très vite en avant, et la colline sur laquelle ils étaient décrivant une courbe vers celle qu'il descendait lui-même, ils avaient sans doute l'intention de lui couper le chemin du camp. Il pensa que ces gens pouvaient appartenir à un parti nombreux d’Indiens se tenant en embuscade ou marchant dans la vallée au-delà de la colline; il se hâta donc de gagner le campement, et , découvrant sur une éminence intermédiaire quelques uus de ses hommes, il leur cria de passer l’ordre de mettre les chevaux eu sûreté, parce qu'ils sont en général le premier objet des déprédations indiennes.
Telle fut l’origine de l'alarme qui avait ému tout le camp. Plusieurs de ceux qui entendirent la narration du capitaine ne doutèrent point que les hommes de la colline ne fussent des espions des Pawmies, appartenant à un parti dans les mains duquel nos chasseurs étaient probablement tombés. Des coups de feu éloignés se faisaient entendre par intervalles , et l'on supposait qu'ils
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étaient tirés par ceux qui avaient été au secours de leurs camarades. Quelques cavaliers, ayant complété leur équipement, galopèrent dans la direction du feu; d’autres restaient, visiblement agités et inquiets.
« S’ils sont aussi nombreux qu'on le dit, et aussi bien montés qu'ils ont coutume de l'être, nous sommes mal en point pour les recevoir, avec nos chevaux épuisés , dit un de nos hommes.
— Eh bien, répondit le capitaine , nous avons un fort campement ; nous pouvons soutenir un siége.
— Oui; mais s’ils mettent le feu à la prairie, la nuit, nous serons grillés dans nos retrah-
chemens.
— Nous ferons un contre-feu. »
On vint annoncer alors qu’un homme à cheval s’approchait du camp. « C’est un de nos chasseurs ! — C’est Cléments! — Il porte de la chair de bufñfle ! » s’écrièrent plusieurs voix à mesure que le cavalier avançait. |
C'était en effet un des cavaliers qui avaient été le matin à la poursuite des deux buffles. Il entra au camp, chargé des dépouilles de sa chasse , et suivi de ses compagnons, tous également sains, et leurs montures également entourées de san-
glans trophées. Ils racontèrent quelle course furieuse ils avaient faite en suivant les bufles, et combien de coups ils avaient tirés avant d’abattre un de ces animaux.
« Bon, bon; mais les Pawnies!.... les Pawnies ! Où sont les Pawnies ?
— Quels Pawnies ?
— Les Pawnies qui vous ont attaqués !
— Personne ne nous à attaqués.
— Mais n'avez-vous pas vu des Indiens sur votre chemin ?
— Ah, oui! Deux de nous étant montés sur le sommet d’une colline pour reconnaître le chemin du camp, ils virent sur une éminence opposée une singulière figure d'homme qui à ses gestes bidons : leur sembla un Indien.
— Bah! c'était moi » , s’écria le capitaine. Ici toutes les langues s’exercèrent à la fois. L’alarme était venue de la méprise mutuelle du capitaine et des deux chasseurs. A l'égard de l’histoire des trois cents Pawnies et de leur attaque, il se trouva que c'était une mauvaise plaisanterie , de laquelle on cessa de s'occuper, bien qu'a mon avis son auteur eût mérité d’être cherché et sévérement puni.
Les probabilités de combat étant éloignées,
chacun songeait maintenant à manger, et sur ce point tous les estomacs étaient à l'unisson dans le camp. Tony nous servit le régal promis, de soupe et de rôti de bufile. La soupe était horriblement poivrée, et le rôti avait sans doute fait partie d’un taureau patriarche des prairies. Jamais je ne broyai sous mes denis une viande plus coriace; mais c'était la première fois que nous tâtions de cette chair renommée ; la foi suppléait au goût, et notre petit çuisinier ne nous laissa point de repos qu'il ne nous eût fait avouer l’excellence de son apprêt, en dépit du démenti que le poivre donnait dans notre gorge à cet aveu complaisant.
La nuit était close, et le vieux Ryan et ses compagnons n'étaient pas encore revenus; mais on était accoutumé aux aberrations de ce coq des bois, et l’on ne montra aucune inquiétude sur son compte. Après les fatigues et les agitations de la journée, le camp fut bientôt plongé dans un profond sommeil, excepté les sentinelles, qui se tinrent sur leurs gardes avec plus de vigilance que de coutume, en raison des traces de Pawnies récemment vues, et de la certitude que nous étions au milieu de leur territoire de chasse. Vers dix heures et demie , une nouvelle alarme
nous réveilla tous. Une sentinelle fit feu, et accourut dans le camp en criant que les Indiens étaient proches.
Chacun fut sur pied en un moment. L'un prenait son fusil, l’autre sellait son cheval ; plusieurs eoururent à la loge du capitaine; mais il leur commanda de retourner à leurs feux respectifs. La sentinelle fut interrogée, ct déclara qu'elle avait vu approcher un Indien qui rampait contre terre; qu'elle avait tiré sur lui, puis était rentrée au camp. Le capitaine fut d'avis que l’Indien prétendu était un loup ; il réprimanda la sentinelle pour avoir quitté son poste , et l’obligea d'y retourner. Plusieurs inclinaient à croire le rapport de la sentinelle ; car les événemens du jour avaient disposé les esprits à craindre des embûches, des surprises , pendant l'obscurité de la nuit. Long-temps on se tint éveillé autour des foyers, le fusil sur l'épaule, causant à voix basse, et prétant l'oreille au moindre bruit. Cependant il n'arriva aucun autre événement; les jaseurs s’assoupirent l’un après l’autre, et le silence régua encore dans le camp.
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