VO.TACK DANS LES PRAIRIES
mot le factotum et je puis ajouter la commère de notre compagnie. C'était un petit Créole français, maigre, jaune, tanné, aux mem)3res souples et grêles, nommé Antoine, et familièrement Tony; une sorte de Gil-Blas de la frontière, qui avait passé sa vie errante tour à tour parmi les Blancs et parmi les Indiens; tantôt employé par les marchands , les missionnaires ou les agens , tantôt se mêlant avec les chasseurs Osages. Nous le primes à Saint-Louis , près duquel il a une petite ferme , une femme indienne et une couvée d'enfans métis; cependant il a , de son aveu, une femme dans chaque tribu, et si l'on croyait tout ce que ce petit vagabond dit de lui-même , il serait sans moralité , sans foi , sans loi , sans culte, sans patrie, et on peut ajouter sans langage, car il parle un jargon babylonique ^ mêlé de français , d'anglais et d'osage : avec tout cela c'était un rodomont achevé et un menteur du premier ordre. Il était "fort drôle de l'entendre gasconner sur ses formidables .exploits et sur les périls atroces auxquels il avait miraculeusement échappé. .Au milieu de sa volubilité, il éprouvait parfois un spasme des mâchoires très singulier : on eût dit qu'elles se démantibulaient, qu'elles se décrochaient de leurs gonds. Quanta
A LOUKST DKS ÉTATS-UNIS. 9
moi , je suis porté à croire que cet accident était causé par quelque gros mensouge qui avait peine à passer par .son gosier , car je remarquai généralement qu'immédiatement après ce m.ouvement convulsif il nous lâchait une exorbitante hâblerie.
Notre voyage avait été extrêmement agréable ; nous avions pris occasionellement nos quartiers dans les établissemens des missionnaires, placés à de grandes distances les uns des autres; mais en général nous passions la nuit sous des tentes, dans les bosquet» qui bordent les ruisseaux. A la fin de notre tournée nous pressâmes le pas , dans l'espoir d'arriver au fort Gibson à temps pour nous joindre aux chasseurs Osages, dans leur visite d'automne aux prairies des Buffles. Déjà l'imagination du jeune comte s'était enflammée à ce sujet. Les vastes paysages , les habitudes sauvages des prairies, lui tournaient la tête ; et les histoires que le petit Tony lui contait des braves Indiens et des beautés indiennes, de la chasse au buffle, de la manière de se saisir des chevaux sauvages, l'avaient rendu avide de devenir lui-même sauvage. Il était bon et hardi cavalier, et mourait d'envie d'explorer les territoires de chasse. Rien n'était plus amusant que
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VOYAGK DANS M:S PUAIRIKS , CtC.
ses espérances juvënîles sur tout ce qu'il devait voir et faire , sur tous les plaisirs qu'il goûterait en se mêlant parmi les Indiens et en partageant leurs rudes et dangereux exercices ; mais il n'était pas moins curieux d'entendi^e les gasconnades de Tony , qui s'engageait à lui servir d'écuyer dans toutes se^ entreprises , qui devait lui enseigner à jeter le lacet au cheval sauvage , à abattre le buffle , à gagner les doux sourires des princesses indiennes.
w Et si nous pouvions seulement voir une prairie en feu ! s'écriait le jeune comte. — Par cette âme, j'en incendierai une moi-même ! » répondit le petit Français.