CHAPITRE XVllI
LA PARTIE DU TERRITOIRE DE GDRITIBA SITUEE ENTRE CETTE VILLE ET LES CAHPOS GERAES.
Le sitio â^ltaque. —• Son propriétaire, le capitaine Verissimo ; émigrants portugais. — Une Labiée appelée Puejo; noms des plantes du Portugal appliqués à des espèces brésiliennes. ^ Hameau de Piedade : manque d*hospitalité.— Sttio de Ferraria; le colonel In agio de Sa' b SoTOMAYOR, son propriétaire ; superstitions absurdes confondues avec les yérités du christianisme.
Le sitio d*Itaque (1), où je fis halte le jour de mon départ du registre , appartenait à un capitaine de milice appelé Verissimo , qui me reçut fort i)ien et chez lequel le mauvais temps me força de rester près de trois jours.
C'était un excellent homme qui , né en Portugal y avait passé au Brésil dès l'âge de quinze ans. Après avoir servi dans les grades inférieurs, il s'était retiré près de Curitiba, et avait épousé une femme aussi pauvre que lui. Il s'était
(1) On a TU, dans quelques-uns des chapitres précédents, que le nom d'itogtie se retrouve en d'autres parties de la province de S. Paul, qu'il est indien et signifie pierre à aiguiser. C'est dans le voisinage d'Itaque que prend sa source, m'a-t-on dit, le Rio Assunguy, commencement du Ribeira d'Iguépe. .
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mis à cultiver la terre de ses mains , et avait tâché de découvrir quelles productions pouvaient lui procurer le plus d'avantage. Comme il donnait à la culture et à la fabrication du tabac plus de soins que ses indolents voisins, les amateurs riches venaient se fournir chez lui ; peu à peu il était sorti de l'indigence, il avait acheté quelques esclaves, était devenu capitaine de milice, et, sans avoir une grande fortune, il pouvait, quand je l'ai connu, se reposer des travaux de sa jeunesse. La plupart des Portugais qui, à l'époque de mon voyage , se fixaient au Brésil étaient des hommes sans éducation ; cependant , quoique appartenant à un peuple moins laborieux que les Allemands et les Français, ils avaient infiniment plus d'activité que les Brésiliens, et, pour peu que leur conduite fût sage et régulière, ils ne tardaient pas à jouir d'une certaine aisance.
Le capitaine Yerissimo attribuait la perfection de son tabac à ce qu'il attendait, pour filer les feuilles, qu'elles eussent pris une couleur jaune, et au soin qu'il avait d'exposer à l'ardeur du soleil les bâtons sur lesquels était roulée la corde récemment filée (1).
Je vis, dans son jardin, beaucoup de poiriers et de pruniers qui, me dit-il , lui donnaient des fruits tous les ans; on mangeait alors les pommes (12 mars] ; mais partout on les cueillait avant la maturité, et elles n'appartenaient pas à de bonnes espèces.
Entre Itaque et Piedade , dans un espace de 2 legoas, le pays continue à être fort boisé ; cependant le chemin traverse toujours des campos, et tout le canton porte le nom
(1) Voyez le premier chapitre de ce volume.
de Campo Largo (le campo spacieux) (1). Une Labiée, fort commune dans les endroits bas et humides, répand au loin une odeur aromatique très-agréable qui rappelle celle de la Menthe-Pouliot [Mentha pulegium). Les Portugais qui, les premiers , s'établirent dans le pays , trom* pés par cette pdeur, prirent sans doute Tespèce dont il s'agit pour le Pouliot de leur patrie, car on donne ici le nom de Ptiejo à cette même espèce, et c'est celui que porte en Portugal le Pouliot véritable. Oo a ainsi appliqué à beaucoup de plantes brésiliennes les noms d'espèces portugaises avec lesquelles elles ont seulement quelque ressemblance, mais qui ont été considérées comme leur étant identiques par les Portugais, avides de retrouver, dans une contrée aussi éloignée, quelques souvenirs de leur patrie. Piedade, où j'allai faire halte après avoir quitté Itaque, était une espèce de petit hameau qui possédait une chapelle (2). Le principal propriétaire refusa l'hospitalité à José Marianne, que j'avais envoyé en avant, et, quand j'arrivai, il me la refusa à moi-même, disant qu'il allait partir pour la ville avec toute sa famille ; je parlai de ma portaria, et mon homme se décida à me faire ouvrir une
(1) Le territoire du canton de Campo Largo est devenu celui d'une paroisse de même nom créée par une loi provinciale du 12 mars 1841 (Milliet et Lopes de Moura, Diccionario geographico, l, 216).
(2) Ce hameau ne pouvait être que le noyau de la paroisse créée, comme je Fai dit plus haut, sous le nom de Campo Largo. A la vérité Piedade n'est indiqué ni dans Pedro Millier, ni dans Milliet, ni sur la carte de M. de Villiers; mais le président de la province pour 1844 fait deux fois mention de ce village dans son rapport, et, sur le tableau 2 qui suit ce même rapport, Campo Largo et Piedade sont expressément portés comme n'étant qu'une même paroisse {Discurso recUadô pelo Présidente Manuel FeUeardo de Souxa e MellOy 1844).
DE SÂlNT-PAUL ET DE SAINTE-CATHERINE. 111
maison inhabitée voisine de la sienne. Ce fut le seul propriétaire qui^ depuis Tltareré, me reçut aussi mal ; partout ailleurs j*ayais été parfaitement accueilli.
Au delà de Piedade , dans un espace de 2 legoas , on traverse presque toujours des bois dans lesquels domine V Araucaria, et où le chemin était affreux. Le pas égal des mulets y avait formé de petites éminences et 4es creux qui se succédaient aliernativement; ces animaux glissaient sur les premières, et ensuite ils enfonçaient jusqu'aux genoux dans la boue tenace qui remplissait les creux; en d'autres endroits étaient des fondrières profondes où , continuellement , j'avais à craindre qu'ils ne s'abattissent. A ma grande satisfaction, j'arrivai enfin au sitio de Ferraria (ferronnerie), et j'y fis halte.
Ce sitio appartenait à M. Inagio de Sa' e Sotomayor, colonel de la milice à cheval , pour lequel j'avais une lettre de recommandation, et qui me reçut à merveille.
Il était Européen ; c'est dire assez qu'il avait plus d'activité et un esprit plus entreprenant que ses voisins. Il avait planté autour de sa maison diverses sortes de vignes, et depuis plusieurs années il tâchait de faire du vin passable. On prétendait autrefois que cette liqueur ne pouvait fermenter dans les environs de Curitiba, et tous les habitants du pays se moquèrent des premiers essais que l'on fit. Le colonel Sa' et d'autres personnes ont prouvé que le vin fermente ici comme ailleurs; mais ils n'ont pu réussir à en faire de bon. Cela n'est pas, au reste, fort étonnant, puisqu'il pleut presque toujours depuis l'époque où le raisin se forme jusqu'à celle où il faut le cueillir, qu'il ne reçoit presque jamais les rayons du sdeil, et pourrit avant d'atteindre une maturité parfaite. Le colonel Sa' ne s'était pas
contenté de planter de la vigne ; il cultivait aussi, dans son jardin, un grand nombre d'arbres fruitiers, plusieurs espèces de pommiers, des pruniers, des pêchers, des noyers, des poiriers et même des abricotiers.
Plusieurs personnes de Curitiba vinrent le soir chez le ccdonel ; sa femme et sa fille se mêlèrent à la société , ce qu'elles n'auraient certainement pas fait à Minas, et Ton causa beaucoup. Je fus questionné sur une foule de sujets» particulièrement sur le mouvement des corps célestes et sur plusieurs points de physique ; tout ce que j'entendais trahissait l'absence totale de l'instruction même la plus vulgaire. On parla aussi de plusieurs pratiques superstitieuses qui étaient en usage dans ce pays, des revenants, des follets, des loups-garous , auxquels tout le monde croyait. On confondait les dogmes du christianisme avec les rêveries les plus absurdes ; on me demandait presque en même temps si j'ajoutais foi aux apparitions et au jugement dernier, à la fin du monde et aux loups-garous, et les personnes qui avaient quelque peine à se persuader qu'il existât des revenants se croyaient également en droit de douter des vérités de l'Evangile. Pour les hommes qui appartiennent aux classes élevées, une ignorance profonde a, dans tous les pays, autant de danger qu'une instruction superficielle ; ils prétendent se mettre au-dessus des préjugés du vulgaire , et, incapables de se livrer au plus léger examen, ils repoussent dédaigneusement des vérités devant lesquelles s'inclinaient avec respect Newton et Pascal, Fénélon et Bossuet.
Le pays que je traversai pour me rendre de Ferraria jusqu'à Curitiba est encore boisé ; mais, à peu de distance de cette ville, on entre dans une vaste plaine ondulée.
agréablement coupée de bouquets de bois et de pâturages ; des montagnes appelées Serra de Paranaguâ (1) qui font partie de la Serra do Mar bornent Thorizon et, formant un demi-cercle, se dirigent du nord-est vers le sud. L'étendue de la plaine, la nature de sa végétation, la hauteur des montagnes qu'on découvre dans le lointain rendent le paysage tout à la fois riant et majestueux.
(1) Je peDse, comme M. le prince de Neuwied, qae, dans une foule de cas, il faut conformer Torthographe des noms de lieui brésiliens à la manière dont on les prononce ; mais il s*en faut bien que ce principe doive être admis sans restriction (Voyage aua> sources du Rio de S. Francisco, Préface, XII). Quand un de ces noms, tel qu*on Farticale dans la conversation, n'est évidemment qu'une altération d'un autre nom consacré par la plupart des historiens, par les géographes et Padministration elle-même, il est clair que c'est ce dernier qu'il faut préférer. Par conséquent, quoique tout le monde au Brésil prononce Parnaguâ, nous ne devons point écrire ainsi, de même qu'en France nous n'écrivons pas Tar^ Béar, Momorillon ou Pivier, bien que , dans le pays même, les habitants prononcent de cette façon. Par une autre raison, je n'adopterai pas, pour l'un des afQnents du lac Feia, province de Rio de Janeiro, le nom de Barganza proposé par M. le prince de Neuwied, parce qu'il est bien évident que ceux qui ont donné à la rivière dont il s'agit le nom qu'elle porte l'ont fait en l'honneur de la maison de Bragance. Au reste, le cours d'eau dont il s'agit a si peu d'importance, qu'il n'est cité nulle part ; mais le nom de Bragança, et jamais Barganza, se retrouve en d'autres parties du Brésil, comme on peut le voir dans le Diccionario de ftUlliet et Moura.