‹ Voyage dans les royaumes de Siam, de CambodgeChapitre 4 sur 6 · VIII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VIII AVANT-PROPOS

patriote, tombé dans l'extrême Orient en précurseur de notre civilisation, en éclaireur de notre drapeau, — nous avons songé avant tout à coordonner ses récits.

Sans omettre rien d'essentiel, mais évitant toute redite, tout double emploi, nous nous soirimes astreint à resserrer le texte de l'auteur, à fondre l'un dans l'autre son journal et sa correspondance, de manière à toujours rapprocher et grouper ensemble les observations identiques et les appréciations de même nature ; c'était le seul moyen de renfermer dans un cadre un peu restreint autant de faits et de choses que peuvent en contenir les deux volumes de la version anglaise. Nous avons fait enfin , pour la relation de Henri Mouhot, ce que, du fond du cœur, nous voudrions qu'une main émue et sympathique fît pour les manuscrits non encore terminés ou polis, sur lesquels, d'un moment à l'autre, la mort peut nous surprendre à notre tour.

Fd DE Lanoye.

Paris, le 30 septembre 1868.

VOYAGE

IT AUTRES PARTII0 CKMTRALKB DK l'IMOO'CHINK

La traversée. — Premier coup d'œil sur le royaume de Siom

et sur Bangkok, la capitale.

Le 27 avril 1858, je m'embarquai à Londres sur un navire du commerce, à voiles, et de très-modeste apparence, pour mettre à exécution un projet que je mûrissais depuis quelque temps, celui d'explorer le royaume de Siam, le Cambodge, le Laos et les tribus qui occupent le bassin du grand fleuve Mékong. J'épargne au lecteur les détails du voyage et de la vie à bord ; je me borne à dire que l'encombrement du bâtiment et la conduite du capitaine, dont la sobriété laissait beaucoup à désirer, me firent traverser une série de jours assez difQcilôs. Enfin , j'arrivai à Singapour le 3 septembre. Je n'y fis qu'une courte halte pour m'orienter sur les pays que j'allais visi-

MOUHOT. VOY. DE SlAll. 1

' s ' * 'vdYAÔE DANS LES ROYAUMES

ter et trouver un navire en partance pour- la capitale de Siam. Le 42 du même mois, après une traversée assez monotone dans le large golfe qui sépare l'Indo- Chine en deux péninsules, nous arrivâmes à la barre du Ménam, fleuve qui traverse la vMle de Bangkok; A est obsthié ^ son embotlchiire ^f un vaste banc de sable qui barre le passage aux navires d'un fort tonnage, et c^êst à huit ou ileUf milles dans le golfe, et avec des frais assez considérables, qu'ils doivent opérer une partie de leur déchargement, s'ils veulent remonter jusqu'à la capitale. Le Kuérovie^ notre bâtiment, ne tirant que douze pieds d'eau, passa sans grandes difficultés et vint jeter l'ancre à Paknam, en face de la demeure du gouverneur, chez lequel le capitaine et moi nous nous rendîmes aussitôt, afin d'obtenir la permission de poursuivre notre route.

Cette fotttoalité i^empKe, je m'ôttipressai de visiter les forts, le marché et quelques rues de la ville. Les premiers sont construits en briques et crénelés. PàkÀfifflà est le Sébastôpold ou le Crotistadt du roi de Sî^An ; ôej^endant je ctoîà qû'Utie escadre européenne s*en ï^n*àit facilement tnaîtfésse et que swn ehef> aptes y avoir déjeuné, pôttrratt le même jour aller dHner à Bangkok^

&» un pem îlot, au ttiilièu âé la rivière, ^é^ve txié pagode fameuàe et A^un tiraivàîl fiemanïtebte; ^le (ïfôttti^t, m'a-t*^ôh dit, leè ï-èéteS dèà dèrniel^ roa «imois. L'effet que produit cette ï)yramMè, en *e rèflétatit dâto les èdxit profonde et Hmtwde* et en profilafit ses gf attdes lignes suf uû foiid de vet- 4ure tropicale, est Vf aimenl saîfeiiSsant.

Quant à la vtile, ce q^ j*to âî vu était d'une saleté

DE SÏAM, DE CAMÔÔD6Ë Et Dïî LAOS â

repoussante. A htdt ou dix îdlomètres plus haut, nous passâmes devant une autre ville fortifiée nommée Paklat, et peuplée d'en^riron sept mille habitants, presque tous originaires du Pégou. Deux citadelles resserrent ici le fleuve, et de Tune à l'autre on peut tendre ime sorte de chaîne formée de câbles en fil de fer et dô poutres armées d'éperons. Cet obstacle, formidable peut-être pour une jonque chinoise ou annamite, ne soutiendrait pas un seul instant le choc d'une de nos chaloupes canonnières cuirassées; et la vue de cet impuissant engin de guerre m'intéressa bien moins que celle d'un haîneau voisin, où l'industrie locale a établi tme raffinerie de sucre.

On ne peut refuser au fleuve le beau nom qu'il porte — Ménam — Mère des eaux, car sa largeur, aussi bien que sa profondeur, permettent aux navires du plus fort tonnage d'effleurer ses rives sans danger* les vergues s'accrochent aux branches; les oiseaux folâtrent en chantàiit au-dessus des agrès, et les insectes, en quantité prodigieuse, bourdonnent nuit et jour èur le pont; le paysage est, ôû outre, des plus pittoresques et des plus beaux. De distance en distance, des maisons s'élèvent sur lés deut rives, et dans le lointain on àperçdt dé nombreux vfllages.Kous rencontrons un gi'ànd nombre de canots, et c'est avec une dextérité incroyable qu'hommes , femmes ou enfants dirigent cés légères embarcations.

Déjà lors de ma visite au gouverneur de Paknam, j'avais pu remarquer ^étroite familiarité qui existe en ce pays entre l'enfance et ITiumide élément. Pai vu les enfants de ce fonctionnaire, devrais marmots,

se jeter dans la rivière, nager et plonger comme des poissons. C*était un spectable curieux et ravissant, surtout par le contraste qu'offrent les enfants avec les adultes. Ici comme dans toute la plaine de Siam que j'ai parcourue depuis, j'ai rencontré des enfants charmants que je me sentais porté à aimer et à caresser, tandds qu'arrivés à un certain âge, ils s'enlaidissent par l'usage du bétel qui noircit leurs dents et grossit leurs lèvres.

La situation même du pays tend un peu à rendre amphibies ses habitants. Toute la partie centrale du bassin de Ménam n'est qu'une plaine alluviale, coupée de canaux, et noyée annuellement pendant plusieurs mois; nou^ étions déjà arrivés au centre de la cité populeuse que je me croyais encore à la campagne ; il me fallut la vue de plusieurs constructions européennes et celle des bateaux à vapeur qui sillonnent cette majestueuse rivière, dont les bords sont garnis de maisons et de boutiques flottantes, pour me rappeler à la réalité locale.

Nous jetâmes l'ancre en face de la cathédrale de la Mission française et du modeste palais de Mff^ Pallegoix, ce digne archevêque qui, pendant près de trente ans, sans autre assistance que celle de quelques missionnaires dévoués comme lui, a su faire respecter dans ces régions lointaines le signe révéré du chrétien et le nom de la France.

La vue de la croix surtout, dans ces pays éloigtiés, fait le même bien au cœur que la rencontre d'un ami de vieille date. A sa vue, on se sent soulagé, on sait qu'on n'est plus seul. Le dévouement, Tabtiôgation de ces pauvres et bous mis$ionnaires, pro-

vidence des voyageurs, modestes pionniers de la science et de la foi, sont dignes d'admiration, et ce serait ds l'ingratitude que de ne pas leur rendre l'hommage qui leur est dû.

Depuis quelque temps, surtout depuis les guerres de Chine et de Gochinchine, on a fait grand bruit de Siam en Europe, et sur la foi des traités de commerce et de paix, et d'ampouleuses descriptions, plu'sieurs représentants de la France et de l'Angleterre y ont fondé des maisons de commerce. Malheureusement il y a eu beaucoup de déceptions et, à cette heure, c'est une plainte générale. Le fait est que les négociants ont des concurrents dangereux dans les mandarins, et même dans les princes qui accaparent la plus grande partie du riz et du sucre, branches principales du commerce, et l'expédient sur leurs jonques et leurs nombreux navires; de plus, le pays n'était pas préparé au changement qui s'eat opéré tout à coup dans ses lois, et n'a encore guère cultivé que pour sa propre consommation; en outre, la population ^st peu nombreuse, et le Siamois est paresseux. La culture est en grande partie entre les mains des Chinois, gens plus laborieux , mais dont l'immigration s'est détournée depuis quelques années pour se porter en Australie, en Californie, à Singapour et dans quelques autres contrées florissantes.

Le royaume de Siam mérite certainement toute la réputation de beauté dont il jouit; cependant c'est particulièrement dans les montagnes que la nature porte un véritable cachet de grandeur.

Les environs de Bangkok sont, à perte de vue.

d VOYAGE DANS tKS KOyAUMîlS

avissi plate que les polden de la Hollande* La viUe eUe^môme rqpose »ur ua archipel d'Uots vasew que le ht^ principal, ou thalweg du Méuam, découpe en deux sections. Celle de droite n'a guère droit qu'au titre de foMbourg, car lea huttes du peuple, le^ jaxdins et les» marais y dominât Les pagodes et les demeure» des grands y sont rares. Sur la rive gauQhe du fleuve» au contraire, la ville proprement dite» entourée de murailles er^elées et flanquées de loin en loin de tours et de bastions, couvre un espace de deux lieues de circuit. Sntreles deux sections, de$ milliers de boutiquee, flottant sur des radeaux, s'al*t longent sur deux rangs en suivant les sinuosités du fleuve que sillonnent en tous sens d'innombrables embarcations. L'animation qui régne sur les eaux est la première chose qui frappe le voyageur péné^ trant au sein de cette capitale par la voie du Ménam« Bientôt, son attention est attirée par la vue des pa^^ lais royaux et des pagodes, projetant dans les airs, au^-dessus de l'étemelle verdure de la végétation trppicale, leurs fl^hes dprées, leura dômes vemisi>» ses, leurs hautes pyramides, sculptées âi jour, découpées en guipures et reflétant tous lea rayons du soleil, toutes les couleurs du prisme sur leur revêtement de cristaux et de porcelaines. Cette architecture des MiU^ et une ffuit»^ la variété infinie des édifices et des costumes, indiquant la diversité des nationalités groupées sur ce point du globe, le son incessant 4^ instruments de mu« sique et le bruit des représentations scéniques, tout cet ensemble est, pour l'étrwger, un spectacle aussi nouveau qu'agréable au premier abord.

DE SIAM, DE CA»ipODGE ET DE LAOS 7

En outre, ici, — autre impression étrange, — pas de bruits de voitures ni de chevaux ; pour vos affaires ou vos plaisirs, vous êtes obligé de descendre ou remonter la rivière en bateau. Bangkok est la Venise de rOrient; on n'y entend que le bruit des rames, celui des ancres, le chari^ des matelots ou les cris

des rameurs qu'on nomm» cipayes. La rivière tient lieu de cours et de boulevards, et les canaux remplacent les rues. Un observateur n'a de choix dans ce pays qu'entre deux positions : s'accouder sur son balcon, ou glisser mollement sur l'eau oouché au fond de son canot.

lî

Population de Bangkok. — Les Siamois. — Hommes, femmes, enfants. -<> Esprit de famille. — Étranges contrastes. — Su* perstitions.

Bangkok, ville toute moderne , a succédé comme capitale du royaume de Siam à deux autres cités qui, elles-mêmes, ne remontent pas à une haute antiquité : Âjuthia et Nophabury. En héritant de leurs prérogatives, elle a aussi hérité de leurs titres officiels, et tout bon Siamois voit en elle Rrung-théphamah^-nakkmn'8ÙAyuthaja-maha'dilok''raxathani, c'est-à-dire < la grande ville royale des anges, la belle et inexpugnable cité, etc., etc. » Ces qualifications sont brillantes; mais sont -elles méritées? Inexpugnable I hélas l Bangkok ne l'est pas plus qu'Âjuthia, qui a été, à plusieurs reprises, prise et pillée par les Pégouans et les Birmans. — Belle 1 elle a certainement droit à cette épithète quand, vue du milieu du fleuve, elle étale au regard ses palais et ses temples; mais elle la perd rapidement dès qu'on pénètre dans les ruelles fangeuses, dais les mille canaux secondaires, étroits et nauséabonds qui dé-

coupent ses îlots chargés de huttes sales et misérables, blessant Tœil autant que l'odorat. Quant à la population de cette royale cité, — population dont il est presque impossible de savoir le chiffre exact, vu l'imperfection des recensements orientaux, mais qui grouille certainement, au nombre de trois ou quatre cents milliers de créatures, dans un espace où cinquante mille Français auraient peine à se mouvoir et à respirer, — bien loin de rappeler en quoi que ce soit le type angélique, tel du moins que nous nous le représentons d'après les traditions artistiques et religieuses, elle forme certainement un des -groupes sociaux les plus énervés au physique et au moral qui existent sur ce globe sublunaire.

Pendant dix longues années, j'ai séjourné en Rus-\ Uie; j'y ai été témoin des effets affreux du despotisme et de l'esclavage. Eh bienl ici j'en vois d'autres résultats non moins tristes et déplorables. A Siam, tout inférieur rampe en tremblant devant son supérieur; ce n'est qu'à genoux ou prosterné et avec tous les signes de la soumission et du respect qu'il reçoit ses ordres. La société tout entière est dans un état de prosternation permanente sur tous les degrés de l'échelle sociale : l'esclave devant son maître, petit ou grand, celui-ci devant ses chefs civils, militaires ou religieux, et tous ensemble devant le roi. Le Siamois, si haut placé qu'il soit, dès qu'il se trouve en présence du monarque, doit demeurer sur ses genoux et sur ses coudes aussi longtemps que son divin maître sera visible. Le respect au souverain ne se borne pas à sa personne, mais le palais qu'il habite en réclame une part; toutes les fois

iO VOYAGB DANS LES ROYAUMES

qu'on passe en vue de ses portiques, il faut se dé^ couyrir; les premiers fonçtioniiaires de TÉtat sont alors tenus de fermer leurs parasols, ou tout au moins de les incliner respectueusement du côté op^ posé à la demeure sacrée ; les innombr^es rameurs des milliers de barques qui montent ou descendent le fleuve doivent s'agenouiller, tête nue, jusqu'à ce qu'ils aient dépassé le pavillon royal, le long duquel des archers, armés d'une sorte d'arc qui décoche fort loin des balles de terre fort dure, se tiennent en sentinelles, pour faire observer la consigne eit chalutier les dôlinqu^ts, Ajoutons, comme d^rniçr trait, que ce peuple, toujours à. plat ventre, — dont un grand tiers au moins, la moitié peut-être ^ si l'on en excepte la colonie chinoise, est esclave de corps et 'de biens, ^ se donne à lui-même le nom de Thaie^ qui signifie homrms Ubreslll

La population du royaume dç Siam s'élève» suivant Uv^ Pallegoix, à six miUions, h quatre ot demi seule-ment, suivant l'Anglais Sowring; mais, quel que soit son chiffres elle n'est pas, h beaucoup près, homogène, Une colonie chinoise, très-respectable 4ws ce pays, en forme au moins un cinquième; deux autres cin* quièmes sont composés de Malais, da Cambodgiens, de Laotiens, de Pégou9i^, otc« Les Siamois propre^r ment dits comptent donc k p^e deux millions, Cha^ que population ft ses usages, ses lufiours à elle; et, bien que toutes appartiennent k c^tta brwche du tronc humain que les classificatQurs 24[)pellent la race mongole, toutes ont un typ0 propre. Les Siamois se reconnaissent sans peinQ h leurs allures molles et paresseuses, à leur physionomie s^rvile. Ils ont près-

DE SUMi PS QAMBOpaS ET PH l^iOS li

qu9 tou» le ne? im peu camarâ, \m pommettes des joues s^aate^ XçbH torm et @a»s iuteUigence, les n{g4ue8 élan^ l^ bouohe trop fepdue, le$ làvres ensanglantées par Vvme^ du bételt et les d^nta npires comme de }'él)^. l\s^ ont too» aufi^ U tôte complé* tenant r^e> 1^ l'exo^tîpn du si^nmet^ où Us laissent croître une eiH^èoe de toupet, h^xm cbeveux sont noirs eftrudee ; ils figurent assez e^aot^n^tlabrosse; les femmes portent le mtoite toupet» mais leurs cbe** veux sont fins et tenus soipbsusement. On regrette, k les vrâ*9 qu'elles les rasent impitoyablement dès leur naissance. Le costume des bommes et des femmes est peu compliqué ; une piéœ d'étofle qu'ils relèvent par derri^e et dont ils i4;tacbent les deux bouts h lew oeinture, est leur unique vêtement On lui donne indifféremment le nom de p«^e ou de langouti. Les femmes portent, en outre, une écbarpe d'une épaule k l'autre. If ous reconnaissons, du reste, volontiers, qu'ici, le type féminin, tant qu'il peut s'é^ tayer de la jeunesse, est de beau6Pup mpérieur au type de l'bomme et que, la finess§ des traits ^ part,

la Siamoise de douze à vingt ans a peu h envier aui

modèles convenus de nptr§ Statuaire.^ ,

D^uis ie pnnee jusqu'au mcpdianÇ tout le monde m4cbe le bétel k Siam ; c'est un des besoins de la yie, Aus», les Gbinmsétai^lis dans Qe royaume oulti^ yen^ils avec soin cette denrée, qu'ils vendent avantageusement. Ges Chinois émigrés sont d'habiles cul^ tivateurs, des commerçants intelligents; ils partent le siamois comme a'ibi étaiwt nés k Siam, mâchent le bétel comme les indigènes; comme eux, ils rampent devant les mandarins et le roi; mais, en revanche, ils

font fortune, et avec l'argent viennent les honneurs.

Une des grandes qualités du peuple siamois est l'esprit de famille. Chez l'esclave, comme chez le seigneur, vous verrez donner les mêmes soins et les mêmes caresses aux enfants. Qu'il arrive un malheur à un membre de la famille, firère, cousin, etc., tous les parents à l'envi viendront s'unir, se Qgtiser, pour prévenir l'accident, s'il en est temps encore, ou pour l'alléger, dans le cas contraire, n m'est arrivé vingt fois d'entrer dans une case d'esclaves, ou dans le palais du premier ministre, de prendre un enfant sur mes genoux et de le caresser; aussitôt je voyais la joie se peindre sur le visage du père et de la mère; tous deux me remerciaient avec effusion; kopliai, kapliai, merci, merci, me répétaient^ils, et, une autre fois, si je passais devant leur demeure, m Viens donc chez nous, étranger, :» me criait la mère. Ces petits détails indiquent clairement, il me semble, que ce peuple a du cœur; et si, un jour, il s'éclaire et se civilise à notre contact, il retrouvera, j'en ai la conviction, ses autres facultés intellectuelles, qui ne sont qu'endormies.

Enfants du berceau jusqu'à la tombe, les Siamois adorent les bijoux, n'importent lesquels, vrais ou faux, pourvu qu'ils brillent ; ils couvrent leurs femmes et leui^ enfants d'anneaux, de bracelets, d'amulettes et de plaques d'or ou d'argent; aux bras, aux jambes, au cou, aux oreilles, sur le torse, sur les épaules, partout où il peut en tenir, on est sûr d'en trouver. J'ai vu un charmant enfant de six à huit ans , fils du roi, si chargé de ces objets, de clinquant et de broderies en pierres fines, qu'il ne pouvait bouger;

le poids de ses vêtements et de ses bijoux l'emportant de beaucoup sur celui de son pauvre petit corps.

Ne devant cacher ni le bien ni le mal là où nous les trouvons existants, séparément ou réunis, nous répéterons qu'un tiers au moins de cette population vit dans l'esclavage. C'est donc un total de quinze à dix-huit cent mille créatures humaines passées à l'état de marchandises. Elles forment trois cat^ories : 1® les prisonniers de guerre, captife distribués aux nobles selon le caprice 'du roi, et dont la rançon peut aller en moyenne à quarante-huit ticaux (à peu près cent cinquante francs); 2<> les esclaves rachetables, ou individus privés de leur liberté pour cause de dettes, et dont les services acquis à leurs créanciers sont supposés payer les intérêts de la somme due; 3<> enfin les esclaves non susceptibles de rachat. Cette dernière classe, le caput mortuum de la misère, est entièrement recrutée d'enfants vendus par leurs parents à la suite de procès, de gêne ou de famine, et qu'un contrat écrit met corps et âme à la disposition de l'acquéreur.

Nous trouvons dans Pallegoix (t. I, p. 234) un spécimen d'un contrat de ce genre ; le voici : « Le mercredi, sixième du mois, vingt-cinquième jour de la lune de l'ère 1211, moi, le mari, accompagné de M"o Kol, l'épouse, nous amenons notre fille Ma pour la vendre à M. Luang-si, moyennant quatre-vingts ticaux (deux cent quarante francs), pour qu'il la prenne à son service en place des intérêts dus. Si notre fille Ma vient à s'enfuir, que son maître me prenne et exige que je lui trouve et ramène la jeune Ma. Moi,

rieur Mi, j*d âppôsè ma signature comme marque. >

Qui donc a prétendu que la lectufê d'un acte de vente était monotone et sans intérêt?

Après le droit pour les parents de disposer commercialement de leurs enfants, vient pour le chef de famille celui de disposer pareillement de sa moitié. SHl Pa achetée, ce qui est le cas général dans les basses classes, la chose ne souffre pas la plus petite difficulté^ îl peut la revendre quand il lui plaît. Mais 11 ne peut agir si lestement à l'égard de celle qui lui a apporté une dot; îl ne lui est loisible de vendre celle-ci qu'autant qu^ayant lui-même contracté des dettes du consentement de sa compagne, elle a répondu de rengagement sur sa liberté.

A. part ces transactions plus ou moins dramatiques et fréquentes, la plus grande union semble régner sous le toit conjugal siamois. La femme, presque toujours bien traitée par son époux , conserve un ascendant non contesté autour du foyer domestique; elle y est honorée et jouit d'une grande liberté; loin d'être reléguée dans l'intérieur, comme en C!hine, elle se montre en public, va au marché, rend et reçoit des visites, étale à la promenade, en ville, à la campagne, dans les pagodes, les toilettes de luxe, les bijoux dont la surchargent la vanité et l'affection de son mari, et fait bien rarement repentir celui-ci de r aveugle confiance qtfil lui accorde.

Ainsi voilà de pauvres créatures qui possèdent à un hant degré Pesprit de famille; voilà des parents qui aiment tendrement leurs petits, qui tremblent et gémissent en les voyant souffrir et pleurer, et qui s'en défont, comme d'une denrée vulgaire, avec un

DE âlAM, DE CAMBODGE ET DE LAOS 45

îïïervôilletC£ saïig-froîd, à la première incitation du besoin 1 Voilà des époul modèleâ, vivant dans le calme de Tunlôtt la plus exemplaire, et sur lesquels Surtout plané incessamment la pensée qu'à im moment donné le ïnari pourra liquider quelque compte usuraire avec la liberté, la personne môme de sa compagne!... Ahl la philosophie a beau étudier le cteur humain et fouiller ses replis, elle ne saura jamais combien de contrastes il recèle et quelle pâte malléable il oflfirè aux institutions sociales, surtout aux mauvaises.

Nés de la rencontre de deux courants de populations venus de TOccident et du Nord, les Siamois ont conserve intactes toutes les superstitions des Indous et des Chinois, en dépit des prescriptions du boudhisme, qui a cherché en vain à les en délivrer. Us croient à tous les démons crochus, cornus, chevelus de la mythologie |du Céleste Empire ; ils ont la foi la plus complète dans ^existence des sirènes, des ogres, des géants, des nymphes des bois et des montagnes, des génies du feu, de feau et de Pair, et enfin de tous les monstres fabuleux de l'antique panthéon, ou plutôt paftdémonium brahmanique, depuis les naghas ou serpents divins qid remissent des flammes, jusqu'à l'aigle garo'ada qui enlèVè les hommes. Ds croient égal^fnent aux amulettes, qui rendent invulnérables, qui donnent la santé, la fécondité, ou écartent le ïnauvjsdè sort et le mauvais œil; aux philtres qui inspirent l'amour ou la haine, etc., etc., et enfin, petits et grands, peuple et roi font vivi^ à leurs d^ens une foule d'astrologues et de devins qui prédisent la pluie ou la sécheresse, la paix ou la guerre, les bonnes ou

les mauvaises chances du jeu et des transactions commerciales, et qui indiquent les jours et les heures favorables pour la naissance, le mariage, le départ et le retour d'un voyage, la construction d'une maison, en un mot pour tous les événements, pour toutes les opérations de quelque importance de la vie domestique ou sociale.

Une superstition moins innocente, s'il faut en croire l'évêque missionnaire Bruguierie *, serait celle qui exige du sang humain pour arroser les fondations de toute nouvelle porte construite dans l'enceinte d'une cité. Des voyageurs modernes ont constaté l'existence de cette horrible coutume dans le centre de l'Afrique 2; à Siam, elle ne peut être considérée que comme une effluve tout à la fois morbide et vivace, une irradiation délétère venant, jusqu'aux jours actuels, des profondeurs des siècles, et dont il faut chercher l'origine dans cette époque de barbarie primitive, où la race couchite dominait dans l'orient et le midi de l'Asie. L'évêque Pallegoix, qui avoue pourtant avoir lu quelqice chose de semblable dans les Annales de Siam, n'ose affirmer le fait tel que le raconte son collègue, dont voici le récit textuel :

« Lorsque l'on construit une nouvelle porte aux remparts de la ville, ou lorsqu'on en répare une qui existait déjà, il est fixé, je ne sais par quel article superstitieux, qu'il faut immoler trois hommes innocents. Voici comment on procède à cette exécution

* Annales des la Propagation de la foi, 1832.

* Voir entre autres dans Raffenel, Voyage dans le pays des nègres, la terrible légende que ce voyageur a empruntée à l'histoire moderne de Ségo.

barbare. Le roi, après avoir tenu secrètement son conseil, envoie un de ses officiers près de la porte qu'il veut construire. Cet officier a l'air, de temps en temps, de vouloir appeler quelqu'un; il répète plusieurs fois le nom que l'on veut donner à cette porte, n arrive plus d'une fois que les passants, entendant crier après eux, tournent la tête; à l'instant l'officier, aidé d'autres hommes apostés tout auprès, arrêtent trois de ceux qui ont regardé. Leur mort est dès lors irrévocablement résolue; aucun service , aucune promesse, aucun sacrifice ne peut les délivrer. On pratique dans l'intérieur de la porte une fosse ; on place par -dessus, à une certaine hauteur, une énorme poutre; cette pojjtre est soutenue par deux cordes et suspendue horizontalement, à peu près comme celle dont on se sert dans les pressoii^. Au jour marqué pour ce fatal et horrible sacrifice, on donne un repas splendide aux trois infortunés. On les conduit ensuite en cérémonie à la fatale fosse. Le roi et toute la cour viennent les saluer. Le roi les charge, en son particulier, de bien garder la porte qui va leur être confiée, et de ne pas manquer d'avertir si les ennemis ou les rebelles se présentaient pour prendre la ville. A l'instant on coupe les cordes, et les malheureuses victimes de la superstition sont écrasées sous la lourde masse qui tombe sur leur tête. Les Siamois croient que ces infortunés sont métamorphosés en ces génies qu'ils appellent phi. De simples particuUers commettent quelquefois cet horrible homicide sur la personne de leurs esclaves, pour les établir gardiens, comme ils disent, du trésor qu'ils ont enfoui. »

HOUHOT. VOT. DE SlAM. %

Le roitle Siain. » Son érudition. -* Son palais.

Je faisais mes préparatifs de départ le 16 octobre pour pénétrer dans le nord du pays et visiter le Cambodge ^ et les tribus sauvages qui en dépendent, quand je reçus une invitation du roi de Siam, pour assister au grand dtner que ce monarque donne chaque année aux Européens habitant Bangkok, le jour de sa fête. Je lui fus présenté par M«t Pallegoix, et l'accueil de Sa Majesté fut plein de douceur et d'affabilité.

Prenons à la hâte quelques notes sur son cos^ tume : large pantalon et courte jaquette brunâtre d'une étoffe légère, pantoufles pour chaussure, et pour coiffure une petite casquette de cuir comme celles que portent les officiers de marine. Le roi avait aussi un riche sabre au côté. La plupart des Européens présents h Bangkok assistaient à ce dtner, où des toasts chaleureux furent portés à la santé de Sa Majesté, qui assistait au repas, debout et circulant autour des tables, tout en chiquant le bétel et

adressant un mot agréable à chacun. Le repas était servi dans une vaste salle ou plutôt un péristyle â*oti Ton pouvait voir un peloton de la garde royale avec drapeau et tambour en tête, rangé en ligne dans la cour.

Lorsque j'allai prendre congé de Sa Majesté» elle daiigna m'offirir un petit sa(diet de soie verte conte*nant les pièces de monnaie d'oret d'argent en usage dans le pays, courtoisie k laquelld j'étais loin de m'attendre et dont je lui témoignai toute ma gratitude.

8aldajestéPhra-Bard-Somdetch*PhrarPharamendiv Maha-Monkut, aujourd'hui régnante à Siam, est, de fait, maîtresse absolue des êtres et des choses de son royaume. Le sol môme, fo^^ ci tréfonds^ comme diraitun notaire, est sa propriété; nul nepeuty pos*jséder, y vivre môme sans sa permission. Chef iniail* lible de l'armée, de la loi et du culte, il nomme à tous les emplois civils, militaires et religieux, n peut, à son gré, créer des princes de talapoins et des ch^ de pagodes; il peut aussi les révoquer. 8'iluse peu de ce dernier droit, c'est moins par respect pour son clergé que pour ses propres sou*- Tienirs. Q a longtemps reçu de la vie des talapdns avant d'être roi. Passer par la filière monacale est une condition, la seule peut-^tre que l'usage exige h Siam de la royauté.

Quel que soit son passé, le roi de Siam affiche des prétentions à l'administration et à la politique; il donne, dans ce but, deux audiences par jour à ses mandarins et à ses ministres. La première commilice à dix heures du matin et finit à deux ou troia heures de l'après-midi; la seconde se tient entre

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onze heures du soir et se termine à deux heures après minuit.

En quatre heures bien employées, on peut faire bien des choses utiles; mais celles-ci se passent presque toujours en conversations étrangères aux motifs qui ont provoqué le conseil. Phra-Bard-Somdetch-Mongkut rappelle, par plus d'un point, Jacques I«f d'Angleterre. Sexagénaire, il a plus d'éru* dition que de sérieux dans l'esprit, plus de faconde que de logique dans le raisonnement; sans aucune idée arrêtée sur quoi que ce soit, il a le jugement d'un enfant dans le corps d'un vieillard. Persuadé que son règne fera époque, il veut tout organiser, tout régénérer dans son royaume, et ne trouve ni en lui ni autour de lui un point d'appui pour ses desseins mal digérés. En tout pays, ce serait un savant véritable, nulle part un véritable roi.

Il a fait dresser ses soldats à l'européenne; il a fait creuser des canaux, bâtir des forteresses, ouvrir des routes, construire des navires, commander des bateaux à vapeur; bien plus, il a fondé à Bangkok une imprimerie royale et a accordé la liberté de l'enseignement religieux aux diverses nations qui vivent sous sa domination. Tout cela, c'est beaucoup pour un roi d'Orient. Ses intentions sont évidemment bonnes et lui font honneur ; mais le champ qu'il veut féconder est resté tant de siècles en jachère que sa culture fatiguerait un plus rude laboureur que Phra-Somdetch-Mongkut : aussi se contente- t-il d'ordonner et passe son temps à étudier le paU et les vieux livres canoniques, et laisse assez généralement les rênes de l'État et l'exécution de

ses ordres à des mains plus habiles, plus fortes que les siennes, mais aussi souvent moins honnêtes.

Le pâli , le sanscrit même, n'ont rien de caché pour lui; il en a résolu toutes les difficultés, en a sondé toutes les profondeurs, et, dans son innocente vanité d'érudit, il aime à faire parade de son savoir philologi(|ue. Nos savants pourraient recourir avec avantage à sa bibliothèque et à ses connaissances. Il a appris seul et presque sans livres la langue anglaise, qu'il parle et écrit couramment. Comme un véritable orientaliste, il ne se résigne que difficilement à s'écarter des usages traditionnels du pays. Les coutumes siamoises ne permettent, en aucune circonstance, à un étranger de paraître en armes devant le roi de Siam, et on raconte encore, parmi les résidents européens de Siam , avec quelles difficulés sir John Bowring, et après lui, M. de Montigny, ministre de France, parvinrent à conserver leurs épées devant Sa Majesté siamoise, en dépit de l'étiquette de sa cour.

J'emprunte à l'évêque Pallegoix, qui a passé de longues années dans l'intimité, pour ainsi dire, de ce monarque, la description de sa demeure royale :

ce Le palais est une enceinte de hautes murailles, qui a plusieurs kilomètres de tour. Tout l'intérieur de cette enceinte est pavée de belles dalles de marbre ou de granit; il y a des poste3 militaires et des canons braqués de distance en distance; on voit de tous côtés une multitude de petits édifices élégants, ornés de peintures et de dorures. Au milieu de la grande cour s'élève majestueusement le Mahaprasat à quatre façades, couvert en tuiles vernissées, décoré de sculptures magnifiques et surmonté d'une haute

floche dorée. C'est là que le roi reçoit lés ambassa^ deurs; c'est là qu'on place le roi défunt dans une urne d'or, pendant près d'un an, avant qu'il soit brûlé; là aussi viennent prêcher les talapoins; là reine et 1^ concubines entendent la prédication, car chées derrière les rideaux. Â quelque distance de ce lieu consacré s'élève la grande salle où le roi donne ses audiences Journalières, en présence de plus de cent mandarins prosternés la face contre terre; aux portes sont des statues gigantesques de granit apportées de Chine; les murailles et les colonnes de la salle sont ornées de peintures et de dorures magnifiques; le trône, qui a la forme d'un autel, est sur^ monté d'un dais à sept étages. Les appartements du roi sont attenants à la salle d'audience; puis viennent le palais de la reine, les maisons des concubines et des dames d'hoimeur, avec un grand jardin qu'on dit magnifique. D y a, en outre, de vastes bâtiments qui renferment les trésors du roi, à savoir : l'or, l'argent, les pierreries, les meubles et les étoffes précieuses.

€ Dans cette vaste enceinte du palais, il y a un tribunal, un théâtre pour les comédies, la bibliothèque royale, d'immenses arsenaux, des écuries pour les chevaux de prix et des magasins de toute sorte de choses; on y voit aussi une superbe pagode dont le pavé est recouvert de nattes d'argent, et dans laquellesont deuxidoles ou statues de Bouddha, l'une, en or massif, de quatre pieds de haut, l'autre, faite d'une seule émeraude, d'une coudée de hauteur, évaluée par les Anglais deux cent mille piastres (plus d'un million).

€ Les pagodes royales sont d'une magnificence dont on ne se fait pas une idée en Europe ; il y en a qui ont coûté jusqu'à deux cents quintaux d'argent (plus de quatre millions de francs). On en compte onze dans l'enceinte des murs de la ville, et ime vingtaine en dehors des murs. La pagode Xetuphon renferme une statue de Bouddha, dormant, longue de cinquante mètres, et parfaitement dorée; dans celle de Borovor nivet, on a employé en feuilles d'or (pour les dorures seulement) plus de quatre cent cinquante onces d'or. Une pagode royale est un grand monastère où logent quatre ou cinq cents talapoins avec un millier d'enfants pour les servir. Cest im vaste terrain, ou plutôt un grand jardin, au milieu duquel s'élèvent quantité de beaux édifices, à savoir : une vingtaine de belvédères à la chinoise, plusieurs grandes salles rangées sur les bords du fleuve, une grande salle de prédication, deux temples magnifiques, dont l'un pour l'idole de Bouddha, l'autre pour les prières des bonzes; deux ou trois cents jolies petites maisons, partie en briques, partie en planches, qui sont la demeure des talapoins; des étangs, des jardins; une douzaine de pyramides dorées et revêtues de porcelaine, dont quelques-unes ont de deux à trois cents pieds de haut; un clocher, des mâts de pavillon, surmontés de cygnes dorés, avec un étendard découpé en forme de crocodile; des lions ou des statues de granit et de marbre apportées de Chine, et, aux deux extrémités du terrain, des canaux revêtus de maçonnerie, des hangars pour les barques, un bûcher pour brûler les morts, des ponts, des murs d'enceinte, etc. Ajoutez à cela que dans les temples tout estresplen*

dissant de peintures et de dorures; Tidole colossale Y apparaît comme une masse d'or ornée de mille pierreries. Ce peu de lignés suffira peut-être pour faire concevoir que ce sont à Siam un palais et une pagode royale ^ »

Nous devons ajouter que la plus belle pagode de Bangkok, celle de Wat-Changj n'est cependant pas renfermée dans l'enceinte du palais, mais s'élève visà-vis, sur la rive droite du Ménam. Sa flèche, haute de deux cents pieds, est le premier indice de la capi- ' taie qu'aperçoit le voyageur qui remonte le fleuve en venant de la mer.

Depuis la publication du livre de l'évéque Pallegoix, un nouveau pavillon entièrement dans le style italien, avec colonnade et pérystyle, a été élevé à proximité du Mahaprasat. Le roi, qui nous en fit luimême les honneurs après le dîner dont j'ai parlé, nous fit remarquer l'inscription bilingue (anglaise et sanscrite) qu'il a fait graver sur le frontispice du portique et que l'on peut traduire par ces mots : Jîécréations royales. La distribution intérieure de ce pavillon offre un appartement complet, distribué et meublé dans le goût européen, avec glaces, pendules, tentures élégantes de haut prix. Seulement l'aménagement de ce riche mobilier laisse à désirer, et l'on est assez surpris d'y voir figurer pêle-mêle des statuettes et des portraits des souverains et personnages célèbres de notre Europe, des porcelaines de toutes les fabriques de l'Orient et de l'Occident, des rayons chargés de livres et de manuscrits en toutes les lan-

1 Mf T Pallegoix, Description du royaume Thaï ou Siam, 1. 1, p. 62-66.

gues, des cartes de géographie, des globes et des sphères, des instruments de précision et de physique, des télescopes, des bocaux remplis d'échantillons d'histoire naturelle, des keepsakes anglais, des bronzes de Barbedienne, des milliers de ces colifichets luxueux avec lesquels la fabrique de Paris fait concurrence aux chinoiseries de Canton, des laques du Japon, des miniatures indiennes, des cristaux de Baccarat et des cornues de laboratoire, des appareils de photographie et des lanternes magiques. Le tohubohu de ce mobili^ refoule, quoi qu'on en ait, la pensée sur la tète encyclopédique, mais un peu. cxinfuse, de son royal propriétaire.

Le second roi. — fiiéiarchie et corraption des grands.

Femmes et amazones du roi*

Comme si ce n'était pas assez pour leur malheu* reux pays d'avoir à entretenir et à supporter un roi, xme cour et un sérail royal aux innombrables rejetons, les Siamois possèdent la doublure de toutes ces institutions. Derrière le premier roi, il y en a un second, qui, lui aussi, a son palais, ses mandarins, son armée. On lui rend les honneurs souverains, et cependant il ne remplit qu'une charge purement honorifique, n n'est que le premier sujet du véritable roi de Siam. La seule prérogative réelle à laquelle sa haute position lui donne droit est de s'asseoir dans un fauteuil au lieu de s'accroupir devant son collègue, dont il est comme l'ombre. Il a bien le droit de puiser dans le trésor royal chaque fois qu'il en a besoin; mais sa demande doit cependant être préalablement revêtue du visa du premier roi, qui se garde bien de le refuser jamais. On a prétendu que cet aUer ego du monarque commandait ordinairement les armées siamoises, mais c'est une allégation erronée.

car dans les derniôres guerres contre les Laotiens et les Annamites, les guerriers de Siam eurent d*abord pour chef un frère cadet du roi, rerôtu des fonctions de hrornlU'ang, et, après lui, ungénéral indigène dont le nom m'est inconnu. Cest cette même erreur qui a donné naissance au bruit généralement répandu en France qu'il j a deux rois à Siam, celui de la paix et celui de la guerre. Le droit de faire la guerre ou de conclure la paix appartient au premier roi seulement. Les deux collègues couronnés sont en ce moment frères consanguins ; mais la médisance prétend que leur position ditAcile a considérablement refroidi entre eux Tafiection fraternelle» En effet, le Second roi ne se rend chess le premier que dans les occasions où il lui est impossible de faire autrement. Et comme il estrhéritier désigné du trône, il ne prend peut-être pas aussi grand intérêt à la santé de son frère que l'exigeraient les liens du sang. Tout ce que je sais du second roi, c'est que, non moins instruit que son frère, parlant admirablement l'anglais et le français, mmant l'Europe et sa civilisation, il possède à un bien plus haut degré que son atné le sens pratique des choses, l'esprit d'organisation et les facultés administratives, et que, sentant fort bien sa supériorité sur ce point, plus que personne il gémit de la mau* vaise direction des affaires. En définitive, cultivant les arts, les lettres, aimant les chevaux, et en élevant de fort beaux, il a les goûts et l'existence d'un grand et riche seigneur européen i.

i Ge prinoe est mort depuis la premiôre publioation de ce récit. Nous ignorons s'il & été remplacé dans ses fonctions honorifiques.

Entre les deux rois et le peuple, s'étagent douze ordres différents de princes, ni plus ni moins, plusieurs classes de ministres, cinq ou six de mandarins, puis, pour les quarante et une provinces du royaume, ime série sans fin de gouverneurs et sous-gouverneurs, dont l'incapacité et les rapines dépassent tout ce qu'on peut imaginer en ce genre et semblent vouloir justifier le missionnaire Bruguierie, qui prétend que le mot siamois sarenival, que nous traduisons par celui de gouverner, signifie littéralement dévorer le peuple. Les fonctionnaires sont payés d'une manière insuffisante, mal contrôlés et jamais surveillés; la conséquence est facile à saisir, ils sont tous concussionnaires ; le roi le sait et ferme les yeux, soit à cause du trop grand nombre de coupables qu'il faudrait punir, ou bien parce que de telles affaires ne valent pas la peine d'absorber un seul de ses instants. Les provinces sont des vaches à lait pour les gouverneurs, qui leur font rendre tout ce qu'elles peuvent donner. Le menu peuple est divisé à Siam en esclaves, gens corvéables et gens payant le tribut. Que le tribut entre dans les coffres du roi, le reste lui importe peu. Les mandarins peuvent le prélever et le prélèvent plutôt trois fois qu'une. Les mandarins ont-ils besoin de faire bâtir une maison, la maind'œuvre ne leur coûte rien : ils requièrent le peuple de la construire; le rotin est là pour assurer l'activité du travail. Les provinces et la capitale fourniront les matériaux; la maison du voisin même y pourvoira; au besoin, on la démolira; rien n'est plus facile. Un mandarin désire-t-il votre fille pour en faire l'ornement de son harem, ou votre fils pour en re-

cruter la troupe de ses comédiens, il vous le faitsavqjr, et tout bon Siamois sait qu'entendre c'est obéir.

Au sujet des caprices qui naissent comme des miasmes des profondeurs insondables où croupissent, côte à côte, l'esclavage et l'arbitraire absolu, on m'a conté que Phra-Somdetch lui-même, ce roi si débonnaire, ayant appris, il y a quelques années, que le roi de Cambodge, son vassal, avait une ÛUq d'une grande beauté, la lui fit demander, et sur le refus de ce dernier, il garda en otage les fils de son voisin, venus par hasard à Bangkok. Or, le roi de Siam n'a pas moins de six cents femmes; qu'avait-il besoin d'une six cent unième? H est vrai que, daçs le nombre, une seule a droit au titre de reine. Pour ce sujet encore, nous ne pouvons mieux faire que de recourir à Wrf PaUegoix : il n'est pas de meilleure autorité.

ce.... Ce n'est pas la coutume que le rpi demande pour reine une princesse d'une nation étrangère; mais il choisit une princesse du royaume qui, le plus souvent, est sa proche parente, ou bien une princesse des États qui lui sont tributaires. Le palais de la reine est attenant à celui du roi; il consiste en plusieurs grands bâtiments élégants et bien ornés. Ce palais a une gouvernante, dame âgée et qui a la confiance du roi. C'est elle qui est chargée de tout ce qui concerne la maison de la reine; au moyen d'une centame de dames qui sont sous ses ordres, elle exerce une surveillance exacte sur la reine ellemême et siir les concubines du roi, qui sont des princesses de diverses nations ou des filles de grands mandarins que leurs pères ont offertes au prince; elle commande en outre environ deux mille femmes

OU jeunes filles employées du service du palais. La gouvernante de la maison de la reine est enQore chargée de veiller sur les ûUes du roi et sur toutes las princesses, qui sont comme cloîtrées et ne peuvent jamais se marier. Toute cette troupe de femmes passent leur vie dans la triple enceinte de murs où elles sont enfermées, et ne peuvent sortir que rare*ment pour aller faire quelques achats ou pour aller porter des offrandes aux pagodes. Toutes, depuis la reine jusqu'aux portières, reçoivent leur solde du roi, qui les entretient, du reste, avec beaucoup de luxe et de gâiârosité. On dit que, dans la troisième enceinte, se trouve un jardin délicieux et fort curieux; c'est un vaste enclos qui contient en miniature tout ce que Ton trouve en grand dans le monde. Là, il y a des montagnes factices, des bois, des rivières, un lac avec des Ilots et des rochers, des petits vaisseaux, des barques, un bazar ou marché tenu par les femmes du palais, des pagodes, des pavillons, des belvédères, des statues, et surtout des arbres h fleurs et à fruits apportés des pays étrangers, Pen*' dant la nuit, ce jardin est illuminé par des lanternes et des lustres; c'est là que les dames du sérail prennent leur bain et se livrent h toutes sortes de divertissements pour se consoler d'être séquestrées du monde. »

Des portraits photographiés de quelques baintantes de ce gynécée étant aujourd'hui parvenus en Europe, nous devons nous empresser de déclarer qu'ils ont été exécutés sOus les yeux du roi, quand ils ne l'ont pas été de sa propre main; car Sa Majesté, qui ne doit rien ignorer, prétend que l'art des

Niepce et des Daguerre n'a point de secrets pour elle. Qitant aux sentinelles qui veillent le plus fré* quemment autour du palais, elles appartiennent au bataillon des amazones, qu'à l'exemple de ses collègues le nizam d'Hyderabad et le roi de Dahomey, Phra-Somdetch-Mongkut a recruté parmi les plus belles filles de son peuple. Les femmes-hommes, comme on les appelle ici, forment incontestablement le corps militaire le mieux tenu de l'armée siamoise; mais à les voir évoluer fièrement, avec leur béret écossais, leur jupe de tartan, le sabre au côté, le pistolet à la ceinture, arc et carquois sur l'épaule, on les prendrait volontiers pour de^ échappées du corps de ballet de Y Académie. impériale de musique.

Jeux et spectacles.

C!omme toutes les populations servilQs, celle de Siam donne une bonne part de son existence, la meilleure devrais-je dire, aux jeux et aux divertissements. Le jeu sous toutes ses formes est, immédiatement après le pain quotidien, dont, au reste, elle n'a souci que quand elle a faim, sa préoccupation dominante. II lui faut des amusements, des hochets, pour toutes les heures et pour tous les âges. Aux enfants, du matin au soir, le palet, la cligne-musette, le sautemouton, les barres, le colin-maillard, la toupie et bien d'autres inventions que nos marmots croient marquées du cachet européen. Aux hommes faits, le tric-trac, les échecs, les dés, les cartes chinoises, et même le cerf-volant, réservé chez nous àrenfance. Le joueur apportera à ces combinaisons de l'adresse ou du hasard un entrain si passionné qu'il exposera en enjeu ou en pari tout son avoir, et qu'ayant tout perdu il jouera jusqu'à son langouti, ce pauvre caleçon, seiû voile de sa nudité I

La passion des Siamois pour les combats de coqs est encore plus forte ; aussi, malgré les défenses du roi et l'amende décrétée contre les délinquants, ces combats se renouvellent journellement. Dès qu'un spectacle de ce genre est annoncé, la foule y court et prend part aux paris avec tant d'empressement qu'il en résulte toujours des disputes et des rixes entre les spectateurs ; de sorte que la lutte qui a commencé par des coups de bec et des plumes arrachées, finit par des coups de poing et des yeux pochés.

Le gouvernement, qui cherche à interdire les combats de coqs aux parents, permet aux enfants les combats de fourmis-lions, de grillons, de sauterelles, et même de deux espèces de petits poissons querelleurs et rageurs, qui se livrent des assauts, acharnés au grand plaisir de la marmaille; en ceci, comme en beaucoup d'autres choses, le gouvernement semble peu logique; mais que voulez-vous? il cède, à cette considération suprême des gouvernements despotiques : il faut que le peuple s'amuçe! Les combats de bufOes et d'éléphants sont très-goûtés de ce bon peuple, mais coûtent beaucoup ; on ne peut lesluioiTrir que rarement, de même que les grandes régates et les joutes sur l'eau. Heureusement, pour remplir les entr'actes de ces représentations extraordinaires, on peut compter sur les grandes funérailles, qui ont toujours pour intermèdes obligés la lutte, Je pugilat, les danses sur la corde, les feux d'artifice, les marionnettes, les ombres chinoises et la comédie en plein vent.

De tous les amusement^ que l'on jette en pâture au peuple siamois, celui-ci est le plus de son

MOUHOT. VOT. DE SlAM. 8

3é VOYÂétâ DÂKd LM kOYAUMËd

goût; le théfttM cependant ne oonBiste guère qu'en une salle ouverte de tous côtés, sorte de tréteau sur lequel des acteurs et des actrices au corps firotté de poudre blanche, aux longs bonnets pointus, aux lon^ gués oreilles postiches, aux vêtements de polichinelles et aux bijoux de clinquant, chantent et crient, à tour de rôle ou en chœur, des histoires fiabuleuses et des scénarios fisdntaiitiques, en s'aeeompagnant d'une pantomime Uzarre. Eh bien I td est l'attrait irrésistible de ce spectacle sur la foule qtd le contemple et l'entend, qu'elle ne le quitte pas un instant du regard et de l'ouïe pendant les vingt^^atre heures qui forment la durée moyenne d'une représentation de ce genre.

A Siam, chaque grand personnage possède un théâtre et entretient une troupe d'acteurs. Sa Majesté naturellement a les siens, dont je puis parler, ayant eu l'honneur d'être convié à un êpeetaole à ta cour. Le théâtre s^élève dans une cour attenante à la salle d'audi^ce» Des draperies de soie rouge et blanche, des boisées sculptées et un nombre infini de ces immenses découpures en carton dans lesquelles exc^ent les Siamois, en forment les décore. Une vaste tribune, située à drirfte de la scène, que de riches tentures désignaient à nos regards^ était des-' tmée à Sa Majesté elle-même» Tous les ^^aadB mandarins étaient prosternés au bas des degrés qui y conduisaient. Une grande estrade, située en avant de la scène et de plain-pied avec elle, était garnie de chaises et de fauteuils à l'intention des Europé^is • Le roi nous ayant précédés de quelques mbiutes, BOUS dûmes aller le saluer et lui présenta nos res«

DE SIÂM, DB CAMBODalS ET DB LAOS 85

pects avant de goAtev les charmes de la représentation si pompeusement annoncée. Une musique étourdis^ santé servit d'ouverture à la pièce. L'orchestre se dis* tingua par un bruit épouvantable et par une absence complèted'harmonie, plutôt que par la variété de son répertoire. La même phrase musicale nous fiit jouée pendant cinqheuresd'horloge, augrand contentement du roi et de ses courtisans. Je croirais volontiers que toute laseience musicale de Siam se borne àce terrible air; car les autres représentations auxquelles j'ai été condamné d'assister ailleurs m'ont toujours fait entendre cesnotesuniques et discordantes. Enflnlapièce commença; une foule d'acteurs et d'actrices s'élancè- Fent sur la scène vêtus des costumes les plus bizarres qu'on puisse imaginer. Les soieries brodées d'or dans lesquelles ils se drapaient, les bonnets coniques ornés de pierres fausses et de verroteries qu'ils portaient fièrement sur leur tête, offraient un coup d'œil saisissant et curieux. Quant à leur jeu, on ne peut rien imaginer de plus simple; il consiste presque uniquement en une pantomime originale sans doute, mais assez disgracieuse, que relève un chœur criard, placé à peu de distance des acteurs. Ce que l'on joua, je ne puis le dire ; tout ce que je compris fut une chasse au cerf des plus puériles. Un acteur coiffé d'une tète de cerf s'élance sur la scène ; on le poursuit pendant quelques secondes, on l'atteint, on le tue, on l'emr porte, on le fait cuire et on le mange sur la scène; tout cela en moins de temps que je n'en mets à l'écrire. La mésaventure de cet Actéon siamois n'était cependant pas la catastrophe dernière du drame; sa représentation durait depuis six heures, lorsque,

profitant du départ de Sa Majesté, qui nous avait faussé compagnie sans mot dire, je me retirai non moins discrètement, et parfaitement édifié sur l'art dramatique parmi les Siamois.

Il faut l'avouer, ils ne déploient un art véritable que dans la mise en scène de l'acte qui clôt le passage de l'homme sur la terre, dans la mise en scène des funérailles. C'est un cérémonial qui dure au moins trois jours pour le mandarin ou bourgeois un peu riche, trois jours remplis de feux d'artifice, de sermons de talapoins, de comédies nocturnes, de jeux variés, et surtout de festins. Quand il s'agit d'un cadavre ayant porté couronne, c'est bien autre chose!... les infimes, les esclaves, les vils cheveux, les animaux de Sa Majesté (traductions siamoises de fidèles sujets) peuvent compter alors sur six mois de spectacles et sept grands jours de liesse et bombance.

Remonte du Ménam. — Rives» riverains et embarcations. — Ajuthia ancienne et moderne. — Un fragment d'histoire par une plume royale.

Ayant terminé, ou à peu près, mes observations et mes visites à Bangkock, je m'empressai d'arrêter •mes dispositions de voyage. Je fis l'achat d'une légère petite barque qui pût contenir toutes mes caisses, un étroit espace couvert pour ma personne et un autre pour les bipèdes ou quadrupèdes composant toute ma famille d'adoption : deux rameurs, un singe, un perroquet et un chien. L'un de mes domestiques était Cambodgien, l'autre Annamite, chrétiens tous deux et connaissant quelques mots de latin et d'anglais, qui, joints au peu de siamois que j'avais déjà pu apprendre, devaient me suffire pour me faire généralement comprendre.

Le 19 octobre, je quittai Bangkok et remontai le Ménam dans ma barque avec mes deux rameurs, dont l'un était en même temps mon cook o^ cuisinier. Le courant est toujours très-fort en cette saison, et

nous mimes cinq jours pour faire soixante-dix milles à peu près. La nuit, nous avions terriblement à souf- Mr des moustiques, et même pendant le jour je faisais une chasse incessante à coups d'éventail à ces terribles petits vampires. Comme la campagne était entièrement inondée, nous ne pouvions mettre pied à terre nulle part; et quand près des habitations même je tuais un oiseau, il était très-souvent perdu pour moi. C'était là un vrai supplice de Tantale, car les bords du fleuve sont si riants et si gaisl la nature si belle et si riche I

Dans cette saison de l'année, lés pluies cessent entièrement et pour plusieurs mois; depuis quelques jours la mousson du nord-est commençait à souffler ; le temps était oonstamment beau et la chaleur tempérée par la brise* Les eaux allaient également se retirant. C'était l'époque des fêtes religieuses des Siamois, et la rivière était presque sans cesse sillonnée par une foule de longues et b^es barques, chargées de banderoles» et conduisant en pèlerinage des dévots des deux sœes dans leurs costumes d'apparat. Beaucoup de ees barques, années de plus de cinquante rameurs couverts de vêtements neu& et éclatants, luttant de vitesse et s'excitant par de longues clameurs et des cris perçants, voguaient au son d'instruments dont l'harmonie, amortie par celle de l'onde, ne manquait point de charme. Des lignes interminables d'embarcations escortaimt un mandarin dont la barque, ou, suivant l'appellation locale, le bciUon, éclatant de donnre et couvert de sculptures» briUait dans la flottille comme un cygne au nuUett d'une troupô de canards» Ge magistrat allait

DE SIAM, DB CillilBODaS W DS LAOS 80

o£fnr des préaœtSB aui pagodes des environs et dés étoffes jaunes aux talupains.

Le roi se montra r^urement en pûbMo : deux ou trois fois par an seulement, une fois esa bateau et une fois sur la terre ferme, dansl^ oourant du moisd'octobre. Sur le fleuve^ il esttoujours accomps^é par trois ou quatre cents barques, contenant souvent plus de douze tmtBi persônnèsi, et l'aspect de cette procès* sion nautique, dont les rameurs sont couverts d'ha^ billements aux couleurs éclatantes^ et lesbarques de banderoles» est réellement àhxae spl^deur indescriptible et telle que l'Orient seul sait enr déployer en* core.

Chemin faisant, je ne cessais de m'étoimer de la gaieté et de l'insouoianoe que déploie le peuple eiamcns^ efa dépit du joug qui pèse sur lui et des impôts exorl»tants dont il est surchargé ; mais la morbid^Nse du climat, la douceur native des indigènes et le pli de la servitude, creusé de génération en génération, font oublia à ceuxHi les soucis privés «t lés amertumes iraéparables du régime oppresseur.

Partout mv mon passage on faisait dès pr&parat^ pour la péi^e^ car lu moment où les eaux se retirent des champs est aussi celui où l'on prend le pdsson, * qaU séché au soleil^ fournit à la coUsonuUation de toute remuée, cyt s'exporte même m assez grande quantité* Ma barque était teUem^it encombrée de caisses, de boites et d'instrumaits que l'espace qui me restait était très^restreint; j'y soiiiBfirais delà char leur et du manque d'air, mais sinrtout des moustiques, si noQibreux, qu'on pouvait les prendre à la poignée et que leur bourdonnement était comparable

à celui d'une ruche. C'est la plaie des pays tropicaux; mais c'est ici particulièrement qu'ils pullulent d'une manière effrayante, à cause des marécages immenses, de la vase et du limon que les eaux, en se retirant, laissent à découvert et où la chaleur du soleil enfait éclore en peu de temps des nuées. Mes jambes surtout étaient une chair vive.

Le 23 octobre, j'arrivai à Ajuthia, et mes deux rameurs me conduisirent directement chez l'excellent P. Lamaudy, missionnaire français, qui m'attendait. Je fus parfaitement bien reçu par ce bon prêtre, qui mit à ma disposition, pour le temps que je désirais, ce qu'il avait de mieux à offrir, c'est-à-dire sa petite maison de bambou.

Le bon père est aussi naturaliste et chasseur dans ses moments de loisir; il voulut bien de temps en temps m'accompagner, et, tout en courant les bois, nous parlions du charmant paya de France, Après une longue chasse ou une promenade en bateau, nous rentrions à la case, où nous trouvions notre repas préparé par les soins d'un artiste qui excelle dans la cuisine siamoise, que la fatigue nous faisait apprécier peut-être plus que de droit. Du riz avec une omelette ou du poisson cuit au « carry, » des tiges de bambous, des haricots crépus et autres légumes sauvages entraient dans la composition de nos menus avec des poulets pour rôti ou du gibier quand la chasse avait été fructueuse. Trois poulets se vendaient un « fuand » (trente-sept centimes).

Ajuthia est aujourd'hui la seconde ville du royaume. Comme elle est presque entièrement ^tuée sur les bords d'un canal qui relie le principal fleuve à un

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autre cours d'eau qui remonte vers Pakpriau et Korat, sur la route du Laos, les voyageurs qui se dirigent vers ces lieux s'arrêtent d'ordinaire à Ajuthia pour visiter les différents temples de l'ile où était l'ancienne cité.

Le nombre actuel des habitants est de vingt à trente mille, parmi lesquels se trouvent beaucoup de Chinois, quelques Birmans et des naturels de Laos. Ils s'occupent généralement de commerce, d'agriculture et de pêche, car ils ne possèdent pas de manufactures importantes. Les maisons flottantes forment la plupart des habitations, parce que les Siamois les regardent comme plus saines que les maisons construites sur la terre ferme. Le sol est admirablement fertile. Le principal produit est le riz, qui, bien que d'une excellente quahté, ne se vend pas aussi bien au marché que celui qui croit plus près de la mer, parce qu'il est moins dru et que ses grains sont plus petits. On fabrique aussi beaucoup d'huile et de toddi, sorte de boisson enivrante et sucrée.

On tire ces deux produits d'une variété de palmier, qui croît en abondance dans ces parages. J'ai vu dans les jardins des légumes européens qui avaient atteint d'assez belles dimensions. Les fruits du pays sont aussi beaux que bons ; cependant la végétation n'est pas tout à fait la même que celle des environs de Bangkok. Le cocotier et le palmier-arec deviennent de plus en plus rares en montant vers le nord et font place au bambou.

Ajuthia est naturellement considérée comme une des cités les plus importantes de la contrée ; mais elle n'est défendue par aucune fortification. Elle a un

Il VOTAGS DANS I.B(I ROYAUMES

gouvemeuTi sorte de orauniseaire royid, et quelques officiers ea sous^ordre^

Le roi vient généralasient passer huit ou quinze jours ôhaque année dans la oapitale de ses ancôti*es, n y possède un palais construit sur une des rives du fleuve, sur l'emplac^iiMt de Tancienne habitation de ses pères; mais cet édUlee, oonstnût en bambou et en bois de teck« a peu l'aspect d'une résidence royale- La plupart des principaux marchands de Bangkok ont à Ajuthia des maisons qui leur servent k la fois de magasin et de pied^à^teire; ils viennent s'y repenser une semaine ou deux pendant les chaleurs*

Les seuls restes visibles de l'antique oité sont un grand nombre de w^ts ou temples plus ou moins ruinés. Ds occupent une surface de plusieurs milles d'étendue et sont cachés par les arbres qui ont poussé tout alentour. Gomme la beauté d'un temple siamois ne consiste pas dans son architecture, mais bien dans la quantité d'arabesques qiû recouvrent ses murs de brique et de st^c, il cède bientôt à l'action du temps et devient, s'tt est négligé^ un amas informe de bois et de briques recouvert de toutes sortes de plantes parantes, n en est ainsi des monum^ts d' Ajuthia. Un monceau de briques et de terre, que surmontent encore quelques sommets, marque la place o&, jadis, de» milliers de croyants sont venus se prosterner devant l'autel de Bouddha» Les angles de cet immense quadrilatère de déqombresi dont j'ai suivi en tous èens» mais non sanspeine^ les murailles bouleversées et frangées de broussailles, sont encore indiqués par des dtoies ébréchés et des pyramides

DE BIAMrDB GÂMBODaS ET DE LAOS 48

éoroulédB. Au tenité d'une niche antique, démantelée , dont la base seule résiste ^oore aux ou* trages du temps et de l'atmosphère , J'ai mesuré une statue de Bouddha (ou de Gautama, comme on l'appelle id). Elle a dix-huit ibètres de hauteur, et parait de Immze au premier coup d'teil; mais j'ai constaté <iuë, tout entière maçoiinée en brique à l'intérieur , eUe était simplemtat revêtue de plaques d'airain de trois centimètres d'épaisseur. Uvt Palle^ goix prétend que les rukies d'Ajuttûa récèlent d'iné*pmsal)les trésors et qu'on y ftnûlle toujours arec succès. Selon lui, une seule des statues qui dorment aujourd'hui sous les éboulis dés t^nples antiques arait eligé, pour sa confection, 25,000 livres de cuivre, 3,000 livres d'argent et 400 livres d'or! Aujomv d'hui, le vautour et l'orfraie nichât dans la couche de décombres qui les a ensevelis.

Au centre d'une plaine, à quatre milles environ de la irille^ il y a une pyramide sacrée d'une hauteur et d^une largeur immenses ; elle sert en quelque sorte d*asile, et le Iroi vient encore parfois la visiter. On n'y arrive qu'^ bateau ou à dos d'éléphant; car il n'y a m fait de route, pour allei' jusque-là, qu'un canal ou des terrains marécageux. Oet édifice est très-célèbre chez les Siamois à cause de sa hauteur; mais le seul attrait qu'ilpuisse avoir pour un étranger^ c'est la vue magnifique dont on jouit dé son sommet. Ainsi que tous les autres monuments du même genre, celui-ci est composé d'une succession de degrés partant de la base pour arriver au faite; quelques images mal faites viennent distraire la monotonie de cet édifice de brique. Il n'a aucun de ces ornements de faïence

dont les temples et les pyramides de Bangkok sont si abondamment recouverts.

Au troisième étage de ce monument, quatre corridors, formant la croix, aboutissent dans l'intérieur du dôme, aux pieds d'une colossale statue dorée dç Bouddha, qu'entourent, assiègent et souillent incesr samment des tourbillons de chauves-souris et de chats-huants. 1j&& fétides excréments des, oiseaux nocturnes sont désormais le seul encens du dieu abandonné, leurs cris aigus et sinistres son seul cantique! Sic transit gloria mundi.

L'histoire d'Ajuthia se liant à celle du développement et de la décadence du royaume de Siam, nous ne pouvons mieux faire que de l'emprunter à un récit succinct des destinées de la monarchie siamoise, récit qui n'est pas sorti d'une plume moins érudite que celle de Phra-Somdetch lui-même i.

« Ajuthia est située à 15" 19' de latitude nord, et 90* 13' de longitude est de Paris; elle couvre l'emplacement de plusieurs autres villes qui reconnaissaient l'autorité cambodgienne. Vers l'an 1300, les habitants qui occupaient toutes ces localités étaient sans cesse décimés par des guerres fréquentes avec les Siamois du nord et les Pégouans ou Moa$, de sorte que ces cités furent évacuées ou délaissées en décombres : il n'en est resté que les noms. Au mois d'avril 1350, le roi U-Tong, prince plus puissant qu'aucun de ses prédécesseurs, cherchant une

^ Cet opuscule, publié d'abord par M. Dean dans le Chinese repository, a été reproduit in extenso par sir John Bowring dans sa belle compilation sur le Royaume et le peuple de Siam (the Kingdom and people of Siam« London, J. W. Parker and Son, 4857).

localité salubre pour sa résidence, arrêta son choix sur le district d'Ajuthia, et fonda la ville de ce nom, qui dès lors s'étendit et s'embellit graduellement; sa population s'accrut non-seulement par l'augmentation naturelle, mais par l'affluence de familles du Laos, du Cambodge, du Pégou, d'habitants de la province chinoise d'Yunnam, qui y étaient amenés captifs, puis de Chinois et de musulmans de l'Inde qui y venaient trafiquer. Quinze rois de la dynastie d'U-Tong régnèrent à Ajuthia; après quoi, le puissant souverain du Pégou, Chamnadischop , rassembla une armée nombreuse où l'on comptait des Pégouans, des tribus de Birmans et du nord de Siam, et il vint attaquer Ajuthia. Les ennemis, après un siège de trois mois, prirent cette capitale, mais ne détruisirent ni ne massacrèrent ses habitants; le monarque pégouan se contenta de faire prisonniers le roi et la famille royale pour les emmener à la suite de son char de triomphé au Pégou; et il laissa comme gouverneur desa nouvelledépendance Mathamma-rajah, dont il emmena le fils aîné comme otage au Pégou : ce fils s'appelait Phra-Naret. Ceci se passait en

« Cet état de dépendance et de soumission ne dura toutefois que peu d'années. A^ milieu de la confusion que l'on vit naître à la cour du Pégou, au sujet de l'avènement d'un nouveau roi, le prince Naret s'échappa avec sa famille, et, avec l'aide de plusieurs Pégouans influents, il s'aventura à reprendre le chemin de son pays. Le nouveau roi du Pégou envoya des troupes à sa poursuite ; mais le prince Naret s'attaquant à leur chef, lui langa un de ses traits,

qui le fit tomber mort de son éléphant. Le prince arriva ensuite sain et sauf à Ajuthia.

« Une guerre s'alluma avec le Pégou, et le $iam redevint État indépendant. Six générations après, sous le roi Naraï, plusieurs marchands européens s'établirent dans le pays, et parïnî eux se trouvait Constance Phaulcon, à qui sçs service valurent le gouvernement de toutes les provinces du nord du Siam. Il conçut le projet d'établir un fort d'après le système européen pour, la défense de la capitale; le roi ayant accueilli très-favorablement ce plan, Constance fit choix d'un terrain sur un canal prèa de Bangkok, ville qui tire son origine de cette construction.

« Le même célèbre Européen amena le roi Napgï à restaurer l'ancienne ville de Nophaburi (Louvo), et y construisit un palais royal magnifique d'après le§^ principes de l'architecture européenne; il y établit ensuite une demeure spacieuse pour lui-même, puis une église catholique dont les inscriptions se reconnaissent même de nos jours. Ces bâtiments, tombés en désuétude, offrent encore le spectacle de ruines imposantes. Constance avait conynencé pu projeté bien d'autres travaux, des aqueducs, des exploitations de mines, etc., lorsque la jalousie des nobles siamois vint l'arrêter dans sa carrière, et causer s^ perte. Accusé d'avoir trempé dans un complot, il fut assassiné sur un ordre du roi. (C'est du moins l^ tradition reçue; les annales écrites de Siam cependant prétendent qu'il a été tué par un prince rebelle, qui comprenait bien que du vivant de Constance, il ne pouvait rien contre l'autorité du roi.) On montre

bË SIAM, DÉ CAMBODGE Et DE LAOS il

encore quelques vestiges des travaux utiles du malheureux favori, tels qu*un canal, qui devait aller de Nophaburi au lieu sacré dit Phrâbat, et un aqueduc dans les montagnes. •

« La mort de Naraï fût le signal de nouvelles révolutions de sérail; un fils illégitime^tua son successeur, donna d'abord la couronne à son tuteur, se réservant pendant quinze ans les fonctions du premier ministre, jusqu'à ce qu'ejifin, à la mort dç son tuteur, il prit lui-môme le sceptre. Il s'appelait Nai- Dua. Doux de ses fils et deux de ses petits-fils réfèrent succes3iveiï]ient à Ajuthia; un de ces derniers ne régna (jue peu de temps et entra dans les ordres religieux après avoir cédé la courojme à soix frère. Pendant ce règne, en 1759, une invasion for-? midable eut lieu; le roi des Birmans, à la tête de trois corps de troupes nombreuses, péiiétrçi dans le pays et concentra ses forces devant la capitale Ajuthia qu'il cerna. Le roi siamois (Ghaufa-Ekadwat- Aurak-Moutri) n'opposa point uno résistance réfléchie, et ses gr^ds dignitaire? ne lui prêtèrent nulle assistance. Il appela bien tous les habitants d^s petites villes voteines au sein de s^ capitale et concerta des plans pour sa défense; mais la division et la jalousie rendirent tous les effprts infructueux. Le siège se prolongea deux ans; les assiégés éparpillèrent leurs forces, dans de petits combats et des sorties où, pour la plupart, les Birmans étaient victorieux. Leur général Maha-Noratha mourut en vain; ses principaux officiers cjioisirent un autre chef, qui, profitant de la saison de sécheresse^ franchit les fossés, ouvrit des brèches, enfonça les portes et se

rendit maître de la ville. Les provisions des Siamois étaient épuisées ; la confusion était à son comble, et l'ennemi victorieux mit le feu à la ville. A peine le roi, grièvement blessé, put-il s'échapper avec les flots de fuyards; il mourut bientôt des suites de ses blessures et de ses fatigues, complètement délaissé; ce n'est que plus tard qu'on a trouvé et enterré son corps. Son frère, le grand talapoin, et alors le personnage le plus considérable de son pays, fut emmené prisonnier par les Birmans. Ceux-ci s'apercevant que le Siam était trop vaste et trop éloigné pour y établir leur gouvernement, se résolurent à y porter partout le pillage et l'incendie ; ils massacrèrent impitoyablement les habitants pour leur extorquer le secret de leurs trésors supposés. Cette œuvre de destruction et de carnage dura deux mois; les officiers birmans s'enrichirent des dépouilles des malheureux habitants, dont ils emmenèrent un grand nombre captifs; non satisfaits encore de ces actes de cruauté et de brigandage, ils laissèrent un chef pégouan, nommé Phaya-Nackong, pour administrer le pays selon son bon plaisir, et avec la charge spéciale de réunir encore des esclaves et du butin, pour transporter le tout en temps opportun dans le pays des Birmans.

« Ainsi périt Ajuthia, en mars 1767,'après quatre cent dix-sept ans d'existence, sous trente-trois rois et trois dynasties.

(( Et tout le pays des Thai tomba dans l'anarchie, parcouru en tous sens par des bandes armées et déchiré par ses propres enfants autant que par ses ennemis. Les forêts, les déserts même les plus inac-

cessibles cessèrent d'être un asile pour les opprimés, et se changèrent en repaires de bandits qui s'égorgeaient les uns les autres pour s'arracher leur butin.

« Un homme aussi Jiabile que brave entreprit de mettre un terme à ce triste état de choses. Pin-Tak, Chinois d'origine, né en 1734 dans le nord du Siam, avait su obtenir, sous le dernier roi, d'abord un poste secondaire, puis celui de gouverneur de Tak, sa ville natale; il y prit, de son chef, le titre magnifique de Phaya : de là vient le nom qu'il a gardé dans l'histoire. Il avait été appelé à une espèce de vice-royauté des provinces occidentales peu de temps avant l'invasion des Birmans; ayant dû céder devant le nombre, il se retira sur Ajuthia; mais s'apercevant que le gouvernement n'était pas capable de résister à l'ennemi, il se réfugia avec sa troupe à Chantaburi (Chantaboun), ville située sur le bord oriental du golfe de Siam. Il en fit le centre de la résistance à l'étranger et l'asile de braves compagnons qui désertaient les drapeaux des bandes de brigands pour les siens. Phaya-Tak se trouva bientôt à la tête de dix mille hommes, et fit des traités avec lê& chefe du nord et du sud-est du Cambodge et de l'Annam ou Cochinchine. Usant tantôt de ruse, tantôt de force, il s'empara des districts du nord et surprit Phaya-Nackong, le gouverneur birman, le tua et s'empara de tout le butin de l'ennemi : argent, provisions et munitions de guerre.

Toutefois, ne jugeant pas ses forces capables de résister à une nouvelle invasion qui était probable, il se décida à se retirer plus au midi et à établir le centre de son pouvoir à Bangkok : cet endroit, plus

MOUHOT. VOY. DE SlAM. 4

B0 VOYAOB DANS LEP ROTAUlfBS

rapproebé de 1» mer» éU^% mm plus foyprftbl^ )^ ima retraite m la fortune lui dwenait contraire, H y ar« riva à la tête de ses troupes, y établit sa capitale, et bâtit son palais sur le bord pcf idental du fleuve, près du fort qui est resté debout jusqu'à présent,

c Poursuivant son oeuvre avec une rare per»s^ tance, il eut encore plusieurs rencontres avec les Birmans , et les vainquit surtout au mey^^ d'uno flûttillo qui multipliait ses forces. Une fois, il e'em> para de tout leur eamp et d'une partie du butin qu'ils avaient ramassé; mflo il délivra complètement le pays de ces ennemis, qui y avaient porté la désola» tien et la terreur. Lepeupto, le reconnaissant comme son sauveur, ne s'opposa nullement & son désir de ceindre la couronne; il envoya de Bangkok des ordres, des gouverneurs et des colonies même pour repeupler le pays dans diverses directions. Ainsi, h la fin de 17^ il se voyait le souverain absolu de toute la partie méridionale de Siam et de la province orientale baignée par le golfe, Profitant d'une guerre acharnée de la Chine avec les Birmans, il reconquit la profince du nord ou de Korat. Deu^s: autres pro'^ vinces qui, pendant l'invasion étrangère, s'étaient affranchies complètement, furent recouvrées encore par Phaya«Tak; au bout de trois ans, il était le maître incontesté du Siam, et il consolida de plus en plus son autorité, rétablissant partout l'ordre et la paix. Ayant réorganisé complètement le royaume, il lui fut &cile de résister Jl une nouvelle attaque des Birmans en 1771; l'année suivante, il dirigea une expédition contre la péninsule malaise, dans l'intention de prendre possession de ligor, la capitale, dont

DE SUM, PB OAMBODaa ET PB LAOS 5*

le gouvenoeur» raoimfpjet de» roit 4'4iuttiyif ^^^\^% revêtu luiTmême de la royauté ^ avait montra des disipomtioiia biastUa» omtra le nouveau roi do Slam» qu'il traitait d'usurpateuï». Aprta cpiolqy^a reur oontpaa assea vives, le gouvomour do J4gor se réfur gia chea la ehef de Patawi, autre viUe da la pvasqu'Uo mabûse; eepandaut il fot Uvré aux affîdéft do Pbaya-? Tak, qui, dana riatarvaUe, 61^t outré h l4gor ot Y avait saisi toute la toûlle du gouverneur ot tous 800 trésors* Panni les membres de œtto fomille qus^T royale se trouvait la fille du gouvomeur rebdlo» personne d^one grande beautéi à laquelle lo r<4 do Siam daigna doimer une plaoe dans son harem; gr4oe à son intervention, son p^e et tous les mem* bres de sa &mille eurent la vie sauve, et ipâme plua tard (en 1773) le gouverneur de Ligor fut réintégra dans la vice-royauté de cotte contrée gouvernée jusit qu'aujourd'hui par ses desc^idants. »

Tels sont les traits rapides du travail historique écrit, il y a peu d'années, par le premier roi de^ Siam. Complétons ce récit d'après d'autres doives* Le terme du règne de Phaya-Tak ne fiit nullement heureux. Toscd^é, dans les dernières années dosa vie, dans une noire mélanooliOi il devint oruel et per^ dit sa popularité. Un de ses généraux, 0»akri, qui commandait dans le Cambodge, se prévalut de œs circonstances pour ourdir conto'e lui un eomplot; il surprit le roi h Bangkok, le mit aux lers et peu aprèç à mort {ilWC). Alors Ghakrilui-^mème prit le sceptre; toutefois il mourut peu de temps après et eut pour successeur son fils, sous lequel les anciennes que«i relies avec les Birmans se ravivèrent, surtout h pro»

pos de quelques. districts du nord, aux frontières indécises. Deux fois le roi de Siam sortit vainqueur de ces luttes; lorsque les Birmans revinrent à la charge pour la troisième fois, le roi perdit la partie occidentale du pays, qui depuis relève de la Birmanie. Le roi mourut en 18H; son fils, et successeur, craignant ou feignant de craindre de nouveaux complots, fit décapiter cent di^-sept nobles siamois, parmi lesquels il y avait plusieurs généraux qui avaient vaillamment combattu à côté de son père contre les Birmans; un de ses cousins, très-aimé du peuple, tomba également victime de ces supplices multiples qui aliénèrent au prince Taffection de ses sujets. Sous d'autres rapports, son règne portait cependant le cachet d'une certaine habileté. n avait repoussé avec succès les attaques incessantes des Birmans et réprimé plusieurs révoltes. Il emmena tous les prisonniers de guerre captif à Bangkok, leur donna des terres à cultiver, et contribua ainsi d'une manière efficace à la prospérité de sa résidence. Il sut maîtriser aussi l'humeur inquiète des Malais.

C*est sdus son règne que parut à Bangkok la mission anglaise dirigée par sir John Crawfurd, diplomate aussi estimable que savant distingué.

^uahd ce-âouverain mourut, en 1824, son fils Chàjo^Fa^MoE^kut n'avait guère que vingt ans; en sa qualité de fils aine de la reine, le trône lui appartenait; mais un de ses frères, fils d'une concubine et plus âgé que lui, s'empara du pouvoir en disant au prince: «Tu es encore trop jeune, laisse-moi régner? quelques aimées, et, plus tard, je te remettrai

la couronne. » Il se fit donc proclamer roi, sous le nom de Phra-Chào-Prasat-Thong. Une fois assis sur le trône, il paraît que l'usurpateur, s'y trouvant bien, ne songea plus à remplir sa promesse. Cependant le prince Chào-Fa, craignant que, s'il acceptait quelque charge dans le gouvernement, tôt ou tard, et sous quelque spécieux prétexte, son jfrère ne vînt attenter à sa vie, se réfugia prudemment dans une pa* gode, et se fit talapoin. Il se passa deux événements mémorables sous le règne de Phra-Chào-Prasat- Thong : le premier fut la guerre qu'il soutint en 1829 contre le roi laotien de Vieng-Chang; ce monarque, fait prisonnier, fut amené à Bangkok, mis dans une cage de fer, exposé aux insultes de la populace, et ne tarda pas à succomber aux mauvais traitements qu'il endurait. Le second fut une expédition dirigée contre les Cochinchinois, par terre et par mer, et qui n'eut d'autre résultat que de procurer à Siam des milliers de captifs.

Au commencement de 1851, le roi, étant tombé très-malade, rassembla son conseil, et proposa un de ses fils pour successeur. On lui répondit : « Sire, le royaume a déjà son maître. « Atterré par cette réponse, le monarque rentra dans son palais et ne voulut point reparaître en public; le chagrin et la maladie le minèrent bien vite, et il expira le 3 avril 1851. Ce jour-là même, malgré les complots des fils du roi défunt, que le premier ministre sut habiletnent comprimer, le prince Chào-Fa quitta son monastère et ses habits jaunes, et fut intronisé sous le nom déjà connu de nos lecteurs de Somdetch-- Phra - Paramander - Mahà-Mongkut, etc. J'abrège :

(M VbTÂGB DiifS LâB ttOtÂUMËd

reiHilûêràtioii dé tous leâ titrés de Ba Majesté eiaàioisé tietlârait ^IvA d'iiné p&gë. VinglHdï atmëes d'études ÉOUtàiteS ô'ftVftiêUI f as été Kafis fitiits pôUi^

Pftmé hônhéte dé éë môha^tué. n atait VU) pendit

ëë ^ën dé Slèeie^ gMiOif U^t«^tiblëméflt là puis^ Sèfiee des Aïigitis §ur ééllé tom de l'tndé^ berceau dés plus àniiquêâ traditiô&s éi daa dieuiL dé son péûplÔ5 et la domisaMcHi nê^iandaise sur le grand ti^hipèl malite^ auquel leë intéréis tvDmm«>ciaux d'iUië gr^^e partie de ses États sènVé&tièrëUient Ué84 6aM le mâDâélempail avait été tômpin de la chuteéf dudépéêi^éntdu rdyaumé birinaoT) ri longtemps le rital et la tireur du Meh^ enM dès signes niaUi^ iêsVèê de la décadent du déleste Empire^ modèle et réguiaiéur sêéukdrê de tous les Étaté de r^tréme orient^ n'aVài^t pu lui éfehapp^i Salutaireà speëta» clespëUi" desyéUi inteUigeUtsLii Phat^a-Semdetch y puisa; siUëâ uae cëuvietlën bien attdtée^ du moins une tendance à se tourner ve# l'Occident pttuT f chhlèclàët des dônSeils et dés appuis^ puisque c'est dé là (piê râyëtlne aujourd'hui k luntière: Utortit de sa retraite ëlaustrale àVeé un grand fonds de tolé^ rance. Une de ses preUiièi^ mesures fat la réroca* tion d'un arrêt d'ëiil tj[ui frappait plusieurs imii^onû Uàii'ës; bans l'atidiéiieë {pi'ilâeôérda à l'évéquë Pai^ légois^ partant pÔûT rEuropë eU 1858^ il lui retnit

pdùr le pape une lettré autographe éeritô en langue anglaise, et dàhâ lô^ôUë il i^pi^ait sa haute eon^ sidêratk^n pôUT le éh^ du eultë catholique^ et M e6ttimUili^éit dà xâêmê fëffl|)â éà résolution d'ae^ cëi-dei" à betle féli^ôh^ dans ses Ëtaté^ toutes 1^ libertés dont elle peUri^ait avoir bëseks. H ajoutait

qu'il agissait en harmonie avec l'esprit de ses ancêtres en assurant à ses sujets une liberté de religion complète. Dans ce but, il fit recueillir des renseignements sur les travaux des missionnaires catholiques, afin de protéger les indigènes convertis au christianisme contre les ei^actions des fonctionnaires païens. A dater de cette époque, leâ relations d'ainitié avec la France et l'Europe n'ont pas discontinué et sont devenues de plus en plus intimes. Ces résultats déjà acquis et ces bonnes intentions devront rendre rhi&k toitb itidulgëilte pdUi'ied fâibKîdâëâ du g»^e!èrè de Phra-Somdetch, et pour son impuissance à catitériser les plaies séculaires de son pays.

Les limites du Siam ont beaucoup varié à diverses épdqués de son hiâtoirë; et àUjëuMPtita ijléinë, à l'exëeptioii de là frontière bëWaentalê ; les àtitt^és lignes dé démâréâtlbil lié ëàttMéht èifêméèésémé nlàilièré biëli éiàcte, là pIupàH dèà fra^tiËféd êtalâ dccupêés t)âr deé HihixÉ filtig dti ttibifl» ttdèpëii^ dâritëS. TdtitéfbiS, ëës lifîUte^, en y fifâàiit ènim IS péninsule iiiallaiôe , ô'étëtident âtîJ8tiitfhttl dtî (j[tiétriêrilë âu Vifagtiémë degré de latitude hôW, ë! du quatrë-vingt-dôùilêmè au ëôntiferiiè inéfldièii. D*a^ pi*ès ëette évàluàtiôii, là lôngueuf dè^ Étâtà sièliiiofe atteindrait 1 peu près quatre cëtit ëilitttiàtité liàîës j sa largeur vâriétâit deptii^ qtlëlq[ùeë Idlàrclêtf éâ juS^ qu'à ëéht soitaiite-dik Uëuëâ.

vu

FBkpriau. — Le mont Phrftbat. — Le prince^abb^. — Temple et monastère. ^ Le pied de Bouddha. — Empreintes géologiques.

La chaleur est quelquefois accablante à Ajuthia; pendant huit jours, nous avons éprouvé trente-deux degrés centigrades à l'ombre nuit et jour, mais peu de moustiques, ce qui était un grand soulagement. Mes courses m'ont ramené plus d'une fois vers les grandes ruines qui se trouvent au milieu des bois, et j'y ai Cait une collection de beaux papillons et de plusieurs insectes nouveaux. En quittant Ajuthia, je me dirigeai vers Pakpriau, qui est à quelques jours de marche, au nord, sur la frontière du Laos; c'est un pays de montagnes qui me promettait une ample récolte d'insectes et de coquilles terrestres.

La grande comète (4858) que j'avais déjà observée pendant mon voyage sur mer brillait maintenant sur le fleuve de tout son éclat; sa queue était vraiment splendide. Il est difficile de ne pas croire que c'est à cet astre que nous devons les fortes chaleurs qui ont marqué l'été et l'automne de cette année.

Jusqu'à présent, ma santé est restée excellente; je ne me suis jamais mieux porté, même dans le nord de la Russie. Depuis l'arrivée des vaisseaux anglais et d'autres navires européens à Bangkok, tout y a doublé de prix; néanmoins, tout est encore ici à trèsbon marché relativement aux prix d'Europe. Je ne dépense pas plus d'un franc par jour pour mon entretien et celui de mes hommes. Le peuple vient en masse pour voir mes collections, et il ne peut s'imaginer ce que je puis faire de tant d'animaux et d'insectes.

Quel contraste entre cette nature-ci et celle de notre Europe 1 Comparé à ce globe enflammé, à ce ciel étincelant, que notre soleil est pâle, que notre ciel est froid et sombre 1 Ou'il est doux, le matin, de se lever avant ce soleil éclatant! Et qu'il est plus doux encore, le soir, de prêter l'oreille à ces mille sons, ces cris stridents et métalliques, qui s'élèvent de tous les points du sol, comme si une armée d'orfèvres et de batteurs d'or étaient à l'ouvrage 1 De silence, de repos, nulle part; partout et toujours on ne voit, on n'entend que le bouillonnement de la vie dans cette nature exubérante.

Je reste étonné chaque fois que je vois de petits bambins de deux à trois ans dirigeant des barques de toute dimension et nageant et plongeant sans cesse au milieu de ce fleuve rapide et profond comme une mer. Répétons-le, ils vivent en amphibies. Je m'amuse souvent à voir ces petits êtres fumer mes bouts de cigares, pour lesquels ils courent après les papillons qu'ils m'apportent sans, les endommager.

J'ai découvert, chemin faisant, cette espèce d'à-

58 tOYÂKÏâ DÀMS LES ttOYAtiMfiS

raigtiée que Pcfil trouve aussi, Je orois^ au Gap, et (}tie l'on pourrait eievôf pouf &A tlréf la tuA&i en saisissàtlt le bdtit âe eelldPd <{tti lui 0on du eorps^ où n'a qu'à dévider^ dérider toujûiirs; Id fil est très-fort^ élastique, et tië se rompt junald pendant l'operalkm;

Oûe le peuplé, dans éë pAfA^ sendt het^mui s'il ne Croupissait paë àaiisFéselavâgelé plus abjeeti Là nature féconde, ôettê excellente mèré^ lé mm m enfaut gâté : elle fait tOtit poUr lui. iM Aibim dee forêts sont chargés de légtUneS et dé fruits eiq[Uiâ; les rivières, les lacs et les étangs abondent en poié^ sons; quelques baiUbduâ suffisent poUr là ednstilietioti d'Utié maison. Le débordement périodictue Séë eaUi ^e ôhàrgé dans la tîlâiné de rendre la tettë d*uilë fertilité etti^àoMUiiaîre. îci, l^hottimë il'à qu'à sêniei* et pîailter; il àbandonilë lé solti du reste aU sôlefl, et il ne bdmiait iii Ue Sent lé besdiii dé touS eeé bbjët^ de luxé (iul fbnt partie dé la Vie de l*Eui*opée6.

Le 13 iibvembrë iious arriVâmeé à Uti irillage ndiUiilS Arajiek; le terrain y Ôtàlt déjà plus élevé, et, pouVâht enfin mettre le ^iëâ sur la terjt*e fermé et battre là campagne, je tuai plusiéUi^ éëti^Uils blancs que Je n'avais pas rencontrés daUsléS ëtivirt)ns de Bàtlgkok; Plusieurs semaines de courses et de Voyages lie m'otit pas ëticdi^ habitué à ce fcri petHJaiit (|uè fotlt eiitendre pendant tdutë là nuit dés miUiëfs de cigales et tfàUti'ès insëfcteë qui sembleûi hé ddrmh* jamais. Gééi sUr lés deux Mves Un mouvenieUt et Ufl brtilt contlhueis.

 pefaié iê èoleil ëômmêhéë-t-îl â dttf éi^ là 6imë dêi arbres que les oiseaux, toujours alertés et gais, entonnent chacun leur hymne du matm; c^ést Ufa coh-

ÛË âtAM» DÉ CAMBODGE £t ÉÉ LAOS S9

oert etiôhantëuif^ mè Vatiété de ëôilS inââis. Ce n'est (}ue âÀâd k lâolitâde el aafis là i^tidfônâeur dôs teiâ qâ'^ pôttt réellôMènt Èidmirér «t ôbdetnrèf res^pèee d'àôdoMotl d'i^semble du ëhânt dëd hëiUbi^ux eiseaux ii^ relsntil de !ûâM6i*ë ft Mimt cëttimé Qn «hcBUl" symphoâiqâdl Ailldi ta véiÈ de l^Uti est t^rë'lùent éfotiffôe par cette de VmUtBl m jcmil ëâ îïiêmé tomps'^l'^et que produit l^eûdi^tti^e et du ëkàilûë du mm^deii ailé que reu piltfêrët LëS UiaMÈis^ léd fouvëttéB, les droiH^y les doiUiuiesdus^ rÔpeudaiëHt aux tounerellëd roueoulànt au doimuët des pluâ hâutà arbres^ tmdis que des grues^ des hôroud, dee maiHliôE^ liéehéurB et Une quantité d'autreë ëôpdèëë d'oiseaux Aquatiqueë eu de prbie j^dUâdeut de temps eu tëmpé quelque ert rauquè e^ per^aiit}

lé me Ids ti^ndtdt^e bheâ le knâhdarih du Tiliàge^ ^ m'aeeu^Ue ^ê& asysiUté et tH'uâi*é^ eu retotir de quelques pëtitd prêig^ts, uu déjëuue!^ èompôsé dé

fSfi; de péM(M frai» et dé bàUaUôè: Je lui demande

de ûkë faeiUtei'lés moyeue devu^téi" le mëUtPhrftbàt^ pèleriuage faînes ok m Siamois ront ëU grand membre adorer tëus les uûé le reetigë du pied dé c Bouddha; ï U m'offre de m'aéeompàguéil^ propodi^ tien que je rendis avec i^eëuhuaiâsanee. Le leMëttiâiii; à eept heureê du matiu^ mon note m'àttëudait à la pbrfô àvéë des élëphahtà mdntéd par lèurë bomâë§ et lès iiommëâ iiéeëâsali^é & iiotrë ëlcut^lbli: Le même sdir, ft liëpt lieUres^ ^ds êtidUs rëndUs à notre destlnàâôUi

PèU dinet^te àprëë iiëti^é Mtiréë^ tdtls lëë hàbl^ tàiitë du moni ^ êtaiéht iii^l^fâ^ et tàlàpoins et montagnaràs Uë purent t^ister au désii' de voir € r é«

trânger. "» Je distribuai aux principaux d'entre eux quelques petits présents qui les enchantèrent; mais mes armes étaient surtout l'objet de leur admiration.

Je me rendis à la demeure du prince de la montagne, qu'une maladie retenait dans sa maison; il me fit servir à déjeuner, me témoignant le regret de ne pouvoir m'accompagner en personne ; mais il eut la gracieuse prévenance de m'envoyer quatre hommes pour me servir de guides et d'aides. En retour de son amabilité et de l'empressement qu'il mit à me rendre service, je lui présentai un petit pistolet, qu'il accepta avec les marques de la plus grande joie.

Le mont Phrâbat et la plaine qu'il domine à huit lieues à la ronde forment le fief de ce dignitaire, dont l'existence est tout à fait celle des princes-abbés de l'Europe féodale. D a des milliers de vassauxjtaillaÊles et corvéables à sa merci, et en emploie autant qu'il veut au service de son monastère, où rien ne rappelle le vœu de pauvreté de son ordre; il ne sort jamais qu'en magnifique palanquin, tel qu'en ont les plus grands princes, et la suite de pages qui l'entoure, ainsi que la troupe de jouvencelles alertes qui sont chargées du soin de son réfectoire, ne m'ont pas paru affectés de la plus légère teinte d'ascétisme.

Je me rendis, de sa demeure, sur le versant occidental de la montagne où se trouve le fameux temple qui renferme l'empreinte du pied de Samonakodomy le Bouddha de l'Indo-Chine. Je fus saisi d'étonnement et d'admiration en arrivant à cette partie de la montagne, et je me sens incapable d'exprimer convenablement la grandeur du spectacle qui s'offrit à ma vue. Quel bouleversement de la nature I Quelle

force a soulevé ces roches immenses, transporté et entassé les uns sur les autres tout ces blocs erratiques? A la vue de ce pêle-mêle, de ce chaos, j'ai compris comment l'imagination de ce pauvre peuple, resté enfant en dépit des siècles qui ont passé sur lui, a cru retrouver là des traces du passage de ses fausses divinités. On dirait qu'un récent déluge vient de se retirer. La vue seule de ce tableau me récompensa de mes fatigues. Jusqu'au sommet de la montagne, dans les vallées, dans les crevasses des rochers, dans les grottes, partout, je rencontrai des empreintes d'animaux, parmi lesquelles celles d'élé-» phant et de tigre sont les mieux marquées et les plus communes; mais j'ai pu me convaincre que plusieurs de ces empreintes provenaient d'animaux antédiluviens et inconnus. Tous ces êtres, selon les Siamois, formaient le cortège de Bouddha, lors de son passage sur la montagne. Quant au temple lui-même, il n'a rien d'admirable, car il est comme presque toutes les pagodes du Siam : inachevé d'un côté,.et dégradé de l'autre. Il est construit en briques, quoique les pierres et le marbre abondent à Phrâbat, et l'on y arrive par une suite de larges degrés. Des murs, couverts de petits morceaux de verre de couleur, forment des arabesques d'une grande variété, et resplendissent au soleil avec des reflets chatoyants, qui ne sont pas sans charme. Les panneaux et les corniches sont dorés; mais ce qui surtout attire l'attention par la finesse et la beauté du travail, ce sont les portes massives en boisd'ébène, incrustées de nacre de diverses couleurs qui forment des dessins d'un fini admirable. L'intérieur du temple ne répond

^ VOYAG» DAHP lia» ftOYilUIIBfl

pua ^ l'extérieur i toutefois, }e ^ est reoQuvert da mttes cl'4ig^; 1^9 imi« portant Wdore des trace» (îe dorure, mate noircies p^r le temps et la fumée; un oatafalquQ ost élevé au milieu de la salle, entouré de lambea\»; de perge dorée; o'est 14 que l'on con« serve la fameuse empr^te du pied de Bouddha. La plupart des pèlerins la oeuvrent de leurs oflrandes s de poupées, de grossières déooupures en papier, de tasses et d'une quantité immense de bimbdoterie] plusieurs de oes objets sont en c^ et en argcmt,

Après un séjour d'une semaine sur ce mont, d'où je rapporiiai, aveo d'intéressantes oolleotions, des reliques pétries avec les eendrea d'anciens rois, je fus reconduit par les éléphants de mon hôte d' Ara^ jiek, qui ne m'avait pas quitté, et par un guide que le prince de Pbr&bat m'obligea d*accepter. Nous re^ eûmes encore l'hospitalité dans la maison de ce di-* gnitaire, et le lendmain la rivière nous ramenait à Saraburi^ cb^-Ueu de la province de Pakpriau et résidence d'un gouvemaur.

Sarab&rif ville d'une assez grande étendue et peu.* plée de cultivateurs siamois, chinois et laotiens, est composée, comme toutes les villes et villages de Siam, de maisons faites en bambous et à demi cadiées sous le feuillage le long de la rivière* Au delà , sont les champs de riz ; puis plus loin sont d'immenses forêts où habitent seuls les animaux sauvages.

Le 36 au matin, nous passâmes devant Pakpriau, village près duquel commencent les cataractes; les eaux étant encore hautes, nous eûmes beaucoup de peine à lutter contre le courant. A peu de distance au nord de ce bourg, je trouvai ime pauvre famille

P^ 3IAVf PS CAMBODGE BT DB LAOS 68

v^t p?trlô *f î^ous wwrtme» potre b«pgue auprès 4ç leur bâbitetiou, ^ppérwt qu'elle y mv9i% plu» §ïi gûreté qu'ailleurs peudant 1q t§mp8 que j'emploier rais h VQuplQT^on des wontegn^s de» envirpw et i visiter Potçim^ qui e^t le pèlertuege àm Laotien», ççmm^ Phrft^t e^t celui ôeji Siw»w.

J)au8 tout le district de Pakpmu, depui» lea rives du lieuvei à l'est i?owme à l'oueet, tout le terrain, ju^qu'^u;;( mo^tag&e9 qui eonupenoeut & une dish* t^ce de buit ou di^ imUe»» mm que eur toute cette çbabieiy du sommet k, Id base» e9t couvert de fer hydro:)^ydé et de firagmentft d'aérolithee} ausd la végétatiou y est^elle obétive, et les bamboi» en for« lueut la plus graude parUe; mais partout où les dé^ tritu§ ont formé une oouobe d'bumus un peu ôpaiaae, elle est au contraire d'une grande richesse et d'une grande variété. Im arbreis») hautes et innombrables futaies, Iburuisseut de§ gommes et des huiles qui seraient précieuses pour le commerce et l'industrie, si Ton pouvait engager les habitants paresseux et insouciants à les recueillir. Les forêts sont infestées de tigres, de léopards et de chats-tigres. Deux chiens et un porc furent enlevés près de la chaumière des chrétiens, gardiens de notre barque, pendant notre séjour à Pakpriau. Le lendemain, j'eus le plaisir de faire payer au léopard le vol commis à ces pauvres gens, et sa peau me sert de natte. Où le sol est humide et sablonneux, je trouvai en grand nombre des traces de ces animaux; mais celles du tigre royal

1 Le P. Larnaudy était l'interprète de Tambassade siamoise qui a visité la France en 1860-1861.

sont beaucoup plus rares. Pendant la nuit, les habitants n'osent pas s'aventurer hors de leurs habitations; mais dans la journée ils savent que ces animaux, repus du produit de leurs chasses, se retirent dans leurs antres au fond des bois. Étant allé explorer la partie orientale de la chaîne de Pakpriau, il m'arriva de m'égarer en pleine forêt à la poursuite d'un sanglier qui se frayait un passage dans le fourré avec beaucoup plus de facilité que mes gens et moi» chargés que nous étions de fusils, de haches, de boîtes, etc.; nous manquâmes sa piste; cependant, par les cris d'effroi des singes et autres animaux, nous savions ne pas être éloignés de quelque tigre ou léopard, digérant sans doute sa proie du matin. La nuit arrivait; il fallait songer à regagner le logis, sous peine de quelque rencontre désagréable; mais, en dépit de nos recherches, nous ne pûmes trouver de sentier, et nous dûmes, très-éloignés du bord de la forêt, passer en conséquence la nuit sur un arbre, où, avec des branches et des feuilles, nous nous fîmes des espèces de hamacs; le lendemain seulement, au grand jour, nous pûmes reconnaître notre chemin.

Patawi. - Vue magnifique. — Betour à Bangkok.

Ayant fait inutilement chercher des bœufs ou des éléphants pour porter nos bagages afin d'explorer cette partie du pays, dont tous les cultivateurs sont occupés à la récolte du riz, je laisse ma barque et son contenu à la garde de mes hôtes laotiens, et nous partons à pied, comme des pèlerins, pour Patawi par une belle matinée et un temps légèrement couvert, « le temps des chasseui*s, » et qui me rappelle les agréables journées <}' automne de mon pays; je suis accompagné seulement de Kûe et de mon jeune guide laotien. Nous suivons pendant trois iieures un sentier au milieu de forêts infestées de bétes sauvages, et croisons ensuite la route de Kôrat; enfin nous arrivons à Patawi. Comme à Phrâbat, au pied deja montagne et à l'entrée d'une longue et large avenue qui conduit à la pagode, se trouve une cloche que frappent les pèlerins à leur arrivée, afei d'informer les bons génies de leur présence et les disposer à écouter leurs prières. Le mont, isolé, de cent cin-

MOUIIOT. VOY. DE SlAJl. 5

quante mètres de hauteur, est de même formation que celui de Phrâbat, mais d*un aspect différent, quoique aussi grandiose. Ici, ce n'est plus cet amas de blocs rompus, superposés, comme si des géants les avaient bouleversés en se livrant im combat pareil à ceux dont parle la Fable ; Patawi semble composé d'un seul bloc, d'une immense roche, qui s'élève presque perpendiculairement comme une muraille, à l'exception de la portion du milieu, qui, du côté sud, surplombe et s'avance de six à sept mètres sur la vallée, qu'oh domine comme du haut d'un balcon. Au premier coup d'œil, on reconnaît l'action de l'eau sur un sol qui n'était primitivement que de l'alt^e.

n y a beaucoup d'èmpreînteè semblables 4i èélles fle Phrâbat, et eh pluèièùi^ fehdt-oite AéÉ ti'ôhôs entiers d'àrbires couchée sui^ le sol et jpiétrifiéô It côté tfMi)i*es eiiëtants et ïràireils; oh diMt (^ùè la hkche x^ent seulôttftettt «è !fes abatte, et de É'est qu'en essayant leur dui^ ^véc \é hiartéàû que l'on peut fc'àssurer de lév» état actuel. A.ptës avôik* frahchi plusieuttj h«^geà dé^éS feh piert*e, je to^vài k îhaM gauche la pagode et à drbite rhabitàtioh déà tâlapoitts, q«4, au hbiMH» «è ttbis, un supérieur et cte«c ftfèîfnmes pb» lé èërvîl^, garilèïit et hoftôî^érit le* ^pi^MëiA UràHà Bé 'Sôiïiàhakoàôm. Les atitêut^ §ùi oSat febrtt ^i* te bbùdàtasttiè îgftWëht-îls ta êîgi^èfàtîoti m îftèft « ïàyôils » employé Ipaf lès â6fe^èut»s «è Bbùddhàl 6t, feft siamois, ie même mot qhi àgmfié k Và^ôh, » veut dire éfealémeirt k ottifore; * Bl; fc'é^ "péx respect pouï" ïèùr dîvmilé que la pi:*emière acception est généralement reçue*

DE fctAM, DE t5AIÉri0b&fe Et CE LAOS é^

Le Mâpôfâ éll^eé âëùx feoihttiëg fiffèiit tf ès-sufpris de ttJîr ilTiVè!^ \ift * feiralïé * ôû ètl^angèr dàfis la pagode. QH^qiSéë petits jàMsetits ne tàfdêi-ëtil pas à me mettre âa!i§ teiit^ bôMeë ^cés. të sdpéneUr surtout fut ^cMntê â'UA tnbfteau de M àîmâhté que je m ûmM\ il â'àthùsà îôngtélïips àVèc ce jôuét et jpoufâ&à d^ iSr» ffàdfniratibtl ôhaqUë fois qU^il le Toyfeiit ^tel-e? ^ fedtdëVèr tôuà léà petits objets àë âié^i quni ^éOàtt à sa pdi^.

le ate féôdis à l'ë±ti*êïùitê fiofd dé la montagne, ôù (fliéiqué êti^ feêïièi^èKx, pôùi* feiîj^ë îitiè œuvre méritelï% a èd M Bôilflè idée flë ëottsttuiî^ë une salle pém&É à c^€^ qdé i'ôîi ttôuvé ^uf beaucoup de tghrffiiti» il atipïk dèé ïràgddëâ pôû? abriter iefe tt)yap«fi§i

Là Vtië dôïit bii jôtift de Ôét ëîidi-oit est d'iine spleôdètlf iiidësCrtptlble, flàùs tôutë la valeur significa«Vë dô té ffibt. te tf ai pàè la pï^ètéôtion, on a pu te ft)if dtt résrtê, de dépétndfë âf ec toutes leuifs m\ûmï% beè èpëCiàcleè fl^âAdioéës qui voût désormais se multiplieif ÈbiXè ttiëà ^ëiî*; ^ peine ma plu&è et tttofe èi^yôû oftt-iïë pu en saisir les conti^ïs^ <pël(îùë* dêiàftè; tûldS fee dont on peut être sûr, ë'ë^ ^ îSieé ë&itli^ôëè n^admettent que ce ttttè j'M ^ et !*èh tte plus. Je î^â^àis rencontré jûsqu'àlôife m feiàifi tiué dëë ht)rizÔfls peu développes; to«(î§ ta la hémiè dû payé ^e lîibhtf é dâhs toute sa fepleildëtir. Je Vôyâîé Sëdessitiër à ities pieds, cbmme Uîi «chë et lûdellëtîi tàpié Vèlôtrté, âiii nuances èdatantes, téttééS et fonduëè, uhe îftnhehse ligne de forêts, au thilièiï dëêqiïélles îëë cïiaiîipâ de riz et les ^uti^es Meut tioil boisés paràiséëiit comme de petits

68 VOTAGB DANS LBS ROYAUMES

filets d'un vert clair; au delà s'élèvent comme en gradins des monticules, des monts, et enfin à Test, au nord et à l'ouest, sous la forme d'un demicercle, la chaîne de montagnes de Phrâbat, puis celle du royaume de Muang-Lôm, et enfin celles de Kôrat jusqu'à plus de soixante milles de distance. Toutes se relient les unes aux autres et ne forment pour ainsi dire qu'un seul massif dû au mènie bouleversement. Mais comment décrire la variété de formes de toutes ces sommités? Ici, ce sont des pics qui se confondent avec les teintes vaporeuses et rosâtres de l'horizon; là, des aiguilles où la couleur des roches fait ressortir l'épaisseur de la végétation; puis des mamelons aux fortes ombres, tranchant sur l'azur du ciel; plus loin, des crêtes majestueuses; enfin, ce sont surtout les effets de lumière brillante, les teintes délicates, les tons chauds qui font de ce spectacle quelque chose d'enchanteur, de magique, que l'œil d'un peintre pourrait saisir, mais que son pinceau, si riche et si puissant qu'il fût, ne saurait • Jamais rendre qu'imparfaitement.

A la vue de ce panorama inattendu, un cri d'admiration sortit en même temps de toutes les bouches. Mes pauvres compagnons, généralement insensibles aux beautés de la nature, éprouvaient cependant un moment d'extase devant ce tableau sublime et grandiose. « Ohl di! di (beau)! » s'écriait mon jeune guide laotien; et demandant à Kûe, qui restait silencieux , ce qu'il pensait de cette vue : « Oh! masterj me répondit -il dans son jargon mêlé de latin, d'anglais et de siamois, les Siamois voir Bouddha sur une pierre et ne pas voir Dieu

dans ces grandes choses ; moi content d'être venu à Patawi. »

Du côté opposé, c'est-à-dire au sud, le tableau est différent ; c'est une plaine immense qui s'étend de la base de Patawi et des monts voisins jusqu'au-delà d'Ajuthia, dont on aperçoit même les hautes tours qui se confondent avec l'horizon à plus décent vingt milles de distance. Du premier coup d'œil on voit que cette plaine était recouverte par la mer à une époque peu reculée, où toute la partie méridionale du Siam formait un golfe : de nombreux coquillages marins que je trouvai sur le sol et dans la terre , et parfaitement conservés, en sont une autre preuve, tandis que les empreintes, les roches, les coquilles fossiles prouvent également un boulevers^nent de beaucoup antérieur à cette époque.

J'eus à Patawi, avec les bons montagnai*ds laotiens, une répétition des veillées que j'avais eues à Phrâbat; tous les soirs, après le travail des champs, plusieurs venaient pour voirie farang. Ces Laotiens diffèrent un peu des Siamois ; ils sont plus grêles et ont les pommettes un peu plus saillantes ; ils sont généralement aussi plus bruns et portent les cheveux longs ; tandis que les autres se rasent la moitié de la tête, ne laissant croître de cheveux que sur le sommet. On ne peut refuser aux Laotiens le courage du chasseur, s'Us n'ont pas celui du guerrier. Armés d'un coutelas ou d'un arc avec lequel ils lancent adroitement à plus de cent pas des balles d'une argile durcie au soleil, ils parcourent leurs vastes forêts, malgré les léopards et les tigres dont elles sont infestées. La chasse est leur principal

50 VOYAGE PMîp fcfis jiQYAyjiEa

fusil et un peu de poudre chinoise, ils vont tP^gu^r le saiig}i§?, Qu Mt^4P0. ie tigf^ §t te d^fïi & Vftffût,

pPF^ïié» giir w arfef§ eu d^Rfi uri§ petite b^tte qu'ils

^Ji^vent ^u? âes pleu^E 4^ bfMPai>QU. teu» pwvFeté apr PfQçjiQ âô te mpfèfii tpijBtiai, ^qnjmei pi»e«quetovû0prs, §}te BIW@ôt ift leup a^deaeive pareaflê, eap ils bb f^ultiv^t gttp te fîz néoâS^iTft à Ibuf entretiôn. Otta féisplte «iKluréô, ils passeat le i^^te de leur tempi dt ddn^, ^ flâiiap dans les boas, à faim 4ô tengue^ PQUIIS0S auiL villes ât vUlages voisina, et à sa yisjt^p ^hôroin fawnt,

A Pftiawi, j'entendis Jieaueeup parier de Kôrat, qui ^^t la capitale d'une province du mév^e nom située ^u nordr^st de Pakpriau, à cinq journées de marche de cet endri^it (oent ou cent vingt pilles) et que y m l'intention de visiter plus t^ard. Il parait que Q'e^t un pays ndj^e et qui produit miptput beai^eoup 4e m\& fl'une bonne quaUt^; il s'y trouve également et en gritnde quantité un arbre |i eaoutehouo; mai^ les babilftnts négligent cette gomme, ignorant sans doute sa valeur. J'en jsii rapporté un magnifique ôeb^tiUon qui a ^té tipàs^admiré à Bangkok par ia§ négociants anglais. La vie y est, di^-on, d'un bon mapehé Ëi^uieux. On peut y acheter six poules ou poulets pour un fi^a^ (8? centime), cent œufe pour le même prix, le r^es^ à proportion, liais, pour y su^ver» il faut traverser p^fidant oinq ou six joursf la vaste et profonde ferèt 4u Roùdu-Feu que Von voit du sommet 4e Patawi, et ce n'est que pendant la saison sèohe que Von peut s'y aventurer; durant eeUe des pluies, l'eau et l'air y sont mortels. Lea

DE SIAJjïa Pîl CAMBOpe^B ET I)E LAOS ?<

Si^oiSi, ge;i$ superstitieux, n'osent pas non plus y %iv^v 4^ CQ^P? 4e ftipiljt daiis ia ç^yainte 4'y attirer l^ m^^Sfm e^mm m ^^ fe.F§ient périr.

Pepi4w< !§ tfHiEs gue je p^s^ai sw te mentaj^e, 1§ 8upén§\ff 4ea tëtepoins r^QuWft de ftslns et d'é?? gftrds pour moi 5 U fit t^wspçrter me^ l^gage 4aaa l^ chaiphfe ^ ételldrf^ ^^ Mttt sw le^ ^wnes, dont 1} 8^ privait pp^r îaoi. Les îalâB^î^ PP plaignent b^iiçeuB d^ ^i4 qu'tt foit |t Fftt#wi dajpis la saison des^ plui^i, (|<^ tol^ents qui toB^mt du souppuet de la moi^tagne^ pt $k^ 4§^ tigres, qui, pliasses de la ptepe PW }'ii»^4fttiQP, §e réltieent suF l^ monta-. IP^ , ^t wni|§Bti iupque f»între leurs habi|atieBs ei4§ver Ig^r^ poi^çs i^t leurs chiens. Toutefois, ee Q'esl p^ ^eul^iUieut ^^ ç^tte saison que ees oamasrsier§ lew re^^deiit visite , g^r te seconde nuit que n^us pdps4m^s en ^e lieu, v^m dix heupes, les ehiens Pf>ua8èff»lt tout h aQUP des hurtements pl^tife,

f Uô 1iS?el » s'éW£i «)Ptt Laotien, aouehé près de

Weit je pi-év^illftl €01 pursaut, saisis mon fusil, et j^en^

tt1^f)Wl4i te perte i mais la profonde pbseuritô ne me permit ni àe le voir ni de sortir sa-p? m'^xposer inutilement ; je me eontental de décharger mon arme m V^f pour effrayer Ranimai. Ce n'^st que le lendemain que noue aqus aperçûmes de Pfibsence â*un de nos (^ienfi.

Après avmr pareauru cette intéressante leealité

pendant une semaine, nous revînmes lever l^ancre d^

notre barque pour regagner Bangl^ok, où j^avais à

metti*e en ordre ^es eoUectiofis et à les expédier.

' Lee lieux qui, deux mois auparavant, étaient r&*

couverts de six mètres d*eau, étaient maintenant à sec, et partout autour des habitations on bêchait les potagers et on commençait la plantation des légumes; mais les horribles moustiques avàieiit reparu en essaims plus formidables que jamais, et après avoir ramé tout le jour, mes pauvres domestiques ne pouvaient même goûter de repos pendant la nuit. Pendant le jour, surtout près de Pakpriau, la chaleur était excessive. Le thermomètre se tenait ordinairement à quatre-vingt-dix degrés Fahrenheit à l'ombre, et à cent quarante degrés au soleil, 3&» et 60* du thermomètre centigrade. Heureusement nous n'avions plus à lutter contre le courant, et, quoique passablement chargée, notre barque filait rapidement. Nous n'étions plus qu'à trois heures de Bangkok, lorsque j'aperçus deux canots européens amarrés au bord du fleuve , et dans une salle de voyageurs, auprès d'une pagode, trois capitaines anglais de ma connaissance qui, avec leurs femmes, faisaient un joyeux pique-nique. L'un des trois était celui qui m'avait amené de Singapour; il vint audevant de moi et m'entraîna partager leur déjeuner. Le même jour, j'arrivai à Bangkok, et je ne savais encore où descendre, lorsque M. Wilson, l'aimable consul de Danemark, vint au-devant de moi et m'offrit gracieusement l'hospitalité dans sa magnifique demeure. Je dois considérer la partie du pays que je viens de parcourir comme très-saine, sauf peut-être à l'époque des pluies ; il parait qu'alors l'eau qui découle des montagnes, après avoir passé sur une foule de détritus vénéneux et s'être imprégnée de substances minérales, donne naissance à des miasmes

délétères d'oU s'échappe la terrible fièvre des bois [jungle feverj, qui, si elle ne vous emporte pas au premier accès, ne vous quitte qu'après plusieurs années de souffrances.

Mon voyage a eu lieu à la un de la saison des pluies» lorsque les terrains qui avaient été inondés commençaient à se dessécher; il s'en élevait quelques miasmes, et j'ai vu plusieurs indigènes atteints de fièvres intermittentes; cependant je n'ai pas cessé un instant de me bien porter. Dois-je l'attribuer au régime que je suivais et qui m'a souvent été recommandé, c'est-à-dire de ne boire que du thé, jamais ou très-rarement de vin ou de spiritueux, et jamais d'eau firatche ? Je le pense, et je crois qu'en agissant toujours ainsi Tonne courrait aucun danger sérieux dans les localités les plus malsames.

ÏX

— Çhgn^^boijn. — Produits. — Commerce. — Physionoçaje du pays. — Archipels du golfe de Siam. ^ Manière dont les «raofi|dil8s atti»p«i| les singes.

Mon intention était de visiter le Cambodge; mais je ne pouvais m'y rendre avec ma légère barque de rivière; or, comme Ton ne voit guère circuler entre Bangkok et Ghantaboun que de petites jonques chinoises ou des barques de pêcheurs chargées de poisson pour, la capitale, je dus m'embarquer sur une de ces dernières, le 23 décembre, avec un nouveau domestique appelé Niou et d'origine anamite. Elevé au collège des Pères, à Bangkok, il connaissait assez bien le français pour m'être très-utile, surtout comme interprète. Notre embarcation était trop petite pour son contenu; car, outre moi et Niou, elle portait deux hommes et deux enfants de treize à quatorze ans. L'aspect de toutes les petites îles du golfe est d'un effet enchanteur et pittoresque. Notre traversée fut plus longue que nous n'avions pensé. Trois jours suffisent en temps ordinaire; il nous en fallut

V0Y4ÔB P4FS 1-1 jE?.0Y4V¥B P]B SIAM 7& huit, H}effl#nt iç Y§lit ^t»it Violât e^Q^trair?- Nw§

et SR^i ftttPëlt BU l'^ti^ à, to«§, C'était dans 1^ mix 4u

31 àé^gmJîre w l^r iwvi^Ff NatPf torque fijmt f^*^

pidei^fût §§UQ mî# ^|is(^ viciât© §t fr^îQh#. J'étois

â^^ spug }§ Betit t#t i^ fwtti^ et 4e fcjwnbfius m^

cireur d^ Q^, #^t 94i§u I f wnéfi qi4 v§pMt 4§

^'éoawlQr §t pQtthftit»Bt la bienvenue k h np^veUe ; priant PQUP gu^elle m© fôt f«k¥§rabl§, Qt surtout qtt'elt^

répa«ajât k plm^^ mains te pqw§ û% bonheur mf tous ceux qui me s^t ebc^? l»* nuit éU^lt qbsç^F^,

Nqu8 n'étioBs qu'à âm^ milles dQ te #te, d^^t te§ montagB3a hqus »pparm^s)Ai^fit eomrPQ un i^ombre bandeau. La m^ oeule briUait â^ C0tt& lu^uv B^^§e pboFQsoente si bien eonnue de eeux qui mt fî^vigy^ longt^»ps. Depuis plusieurs bfiires, ^^^ p^uiug n'avai^it aessé de nmis spivr^ en tr gç^nt k V^ï^fi comme un mUon de feu ifa(tuew^. Tout ^it pyen«> çieujc auF notre batei^u; m n^entendiiit que {e y$nt sifflet Anm bps voiles et te bruit 4^ vAgueg, H smtm &fi m^i^m^me» h cette beupe 4^ te nuit, ^ul pt lûîn de tans oeuK que j'aimais, u^ triste99e quQ je dierebais inutijemea^t h seutev^r §t Ul&e inqui^-s tude dont je ne pouvais me reisâre e^mpte. Tout h ooup nous éprouvcms un choe wtent, suivi pr«8qu§ aussitôt d'un second, et notfo bfPqui reste d^ns l'immobilité te plus eomplète. Tout le monde h bord pousse un eri dç détresse ; les matetets sautent h Pavant ayec Niou; en un instant te voile est pH^» les torches allumées $ mais, è malheup$ un de nous manque à l'appel.... Up des jeimes gftrews qui étaât

assoupi sur le bord du bateau avait été, par le choc, précipité à la mer. Inutilement nous cherchâmes le corps de ce malheureux; il était indubitablement devenu la proie d'un des requins. Fort heureusement pour noua, la barque n'avait touché que de côté contre la pointe d'un rocher et s'était ensuite échouée sur le sable, de sorte qu'après l'avoir dégagée nous pûmes aller jeter l'ancre près delà côte.

Le 3 janvier 1859, ayant traversé le petit golfe de Ghantaboun par une mer excessivement houleuse, nous vîmes apparaître la fameuse roche du lion qui forme comme la pointe d'un cap à l'entrée du port. De loin, on dirait un lion couché, et l'on a peine à croire que la nature seule ait moulé ce colosse avec des formes aussi curieuses, et cependant c'est l'eau qui l'a arrondi et modelé de la sorte. On comprend que les Samois aient pQur ce rocher, comme pour toutes les choses qui leur paraissent extraordinaires ou merveilleuses, une espèce de vénération. On raconte qu'un jour un navire anglais étant venu jeter l'ancre dans le port de Ghantaboun, le capitaine, en voyant le lion, proposa de l'acheter, et que le gouverneur ayant refusé de lui vendre, l'Anglais, sans pitié, fit feu de toutes ses pièces sur le pauvre animal. Le fait a été raconté par un poète siamois dont l'œuvre est une plainte touchante contre la dureté de cœur des barbares de l'Occident

Le 4 janvier, à huit heures du matin, nous arrivions à la ville de Ghantaboun proprement dite. Elle est bâtie le long du fleuve, à six ou sept milles des montagnes. Les Annamites chrétiens forment le tiers à peu près de la population de cette loca-

lité; le reste est composé de marchands chinois, de quelques Annamites païens et de Siamois. Les seconds sont tous des pêcheurs, descendant d'Annamites de même profession, qui, venus de Cochinchine pour pêcher au nord du golfe de Siam, s'établirent peu à peu à Qiantaboun. Tous les jours, tant que dure la saison froide et que la mer n'est pas trop forte, ils vont tendre leurs filets dans les petites baies du littoral ou dans les bassins que forment les lies entre elles.

Le commerce de cette province n'est pas considérable, comparativement à ce qu'il pourrait être; mais les nombreuses taxes, les corvées continuelles imposées au peuple par les chefs, puis l'usure et les prévarications des mandarins, ajoutées à l'esclavage, accablent, ruinent les familles et stérilisent le travail. Cependant, quoique la population ne soit pas nombreuse, on exporte à Bangkok une assez grande quantité de poivre que les Chinois principalement cultivent au pied des montagnes, un peu de sucre et de café d'une qualité tout à fait supérieure, et enfin des nattes faites de joncs, très-jolies^ et qui se vendent très-avantageusement en Chine; du tabac, une quantité de poisson sec et salé, ainsi que des bichos-di-mar ou holothuries de mer sécher, et de l'écaillé de tortue que pèchent les Annamites païens.

Tout sujet siamois, dès qu'il a atteint la taille de trois coudées, est soumis à \m impôt ou tribut annuel équivalant à 6 ticaux (48 francs); les Annamites de Chantaboun le payent en bois d^aigle^ les Siamois en gomme gutte. Le tribut des Chinois sepaye en gomme laque, et seulement l^.is les quatre ans; il n'est que

•^8 VôYAbÉ daHé lés royaumes

de âtièâux. Gëd ^ ïa îih dé là saison des pluies i^tië les Anihamites chrétiens se réunissent en troupes dé quinze k liîigt, et partëiit éoiis là cbiidtdtê d'uïi hôttiiùè eipértrtièhté, (jûî devient le chef dé l'éxpéditiofl et indiqué (i*t)fdiiiàîfë aux autres lés afferes qui retlfeMeht Ûii bbîè d'aigle, car tous rie àorit ptaÈ égâleftiehth'abilôfek Ifeôohiièdli'é èêUJt(îui enèbhtien*ftétlt, et il fetit, pôilt bieii réûssif et é'êvitef Un travail lHùtite ^ pêftîbîô, llrié êxt)ériéticë que ï^oii n'acquiert qu'avec le temps. Les une fèstehl dans m tlibôtâfeiièé ëôVtjfbiihantéâ, les àUtïés vont aux gMtldéS ïlêà flô Itë-Xàiig m dé K:b-M, situées au èud^èét de Ùiahtabbuti.

Le IMé fll'âiglé eêt dui-, ttbÛÔhëtê, et ïêf âôd Uiië fbrtè ôdêUi* âW)fftMitiue îôî^5U*btt lé blrtile. ïl sert k ttttiW, at)fè^ lëM ftibrt, lé èorps dêé ^ttv6ëÈ et dès haute ttigritâîréS tïUé l'bfi feôtlséfté pféalâbleiûént pëtîdâùt Uïïé anftéë dâhé Uti éefcUèll. Léë Siamois fémï)lbîëftt égaléméht éû ftiédécîîiê. Le feois de i*aAre Qui lô produit est bknc et trèè-tëhdfê, et il faut l^âbàttlhô et le féhdfè en éUtiér pour troUvér lé bois â'aigléquîestrèpàndu dàhsTiiiténeur dû tronc. Leè Aiiilâtnitèâ font Uiië éëpèéé dé sëéf-et dés indices àUXqUdfe ilÈ fecôfiftalsséiit l^arbTè qui éïi Ôbîitieht. Le peu dé refiséi^ettiétits qunis but vbulu me donnet ift*à eéjpèftdâftt mîé éUi* la Voie. Je ils âbàttfe sUIr là ftibîitagrië plusieurs arbres î^Uë je jugeais devbir m tbUtëUiï'^ Bt le résultat àô lUes bbêefVàtiôns m. tîUë ce bbiâ se foft!ne dâtts leè éâvitôé dé Pârbrè, èttjUë plUè aeîuî^^ôî éfet VîeUi, plus il ëfî dbft-^ tent. Oii ft^ppe lé trôhc dé l*art)rë, et s41 rend un àoii éîëUx et laisse échapper par les hœuds Uîie

DE SÎAM, DE CAMÔObiGfÉ Et DE LAOS %

bàëiir plus ôtt Inbins fôftè àê bôî^ d*aiglë, 6n est àssui^é ^u'ii en Fénfétliié.

Là ¥)luj^àrt dëé éhin'ôië marchands se livrent â î'opiuiti M au JëU; leé AtiHatniteé ôht^tiens ont ôïï géliérâi uiië côMWte ^liis fé^éé; mais leui^ àafaètère est tôùt l^bt)t)osê de tÛSïl dès Siamois, qui feoiit Hiouè, ¥)lirtesëti5i, îtisôttttikiite et lègef^ë, màîâ gênèrent, hôs^lkfetë, Mfflpteé et safts ôi*èûétl. L'Anna^ ftiitè èèt péril, ttikigi^, #, actif, iiiàiè ^ôtiipt et Méflqte. fa é^ Sôtftfcfé, h^tl^i, vihdiéatit et surtout di*gUèiilétiS} êhttë pàreôtS ihôftte, t*ë âOïii dés ai^ënsioïïé lêl Urlè jâte\teiB tStftltlhuellès. Sans jpitiè ^iif le ï)àÛVî« m ï^oUf te îhàihéUïeui, ii est sèirvitèUr-ftè dû pûîss&ni L^àttaëheméllt de 6m± tJUi éôtlt catholiques pour leurs prêtres et les missionhailres iài feeul élcëptloô; île s'fexfîôsêttt pôut éUi aux piUfe gfahàè dàftêerà. De leUr c6té, les Çateiïé tièïi- WiA tort^èiit à lèfûi' idôlMrié pàt ïé^è'ct pôUi» îéUW McèttêS. fraiis lès râ^pbïts CfUé f^ eus avec les uU^ et iês autres, tant à Chaîltaboun que dans les fle^, Ôîi féû ïèfaè'ôhtràis felcîuémniëiit, venus de ce "pteMèf êhdrôlt Ôû de Kâîil{)ôt, port du Camfc'ôdgè, je la^aî ëU (JU'à fiiê IMet dé là générosité et de k bbhlfe dèâ l^àïetiê;

Lés ïèiâéi«nMt%S àë feàlf^kôk rh^a^alit dohtté une ietti^e d%trdd\ïfetidil pmt lèuï* Ôonfrèré de Chahtai)6uh, je dêséénàis chézl M et j'eus le filaisir dé tëîicohtrëf M dîèiiê \iomm (JUi ine f èçut avec là plus gi*atidë ébfdiàtitê et hitt ^ tha disposition une chambré dé sa môdëstè ViabitatioU. BepUîs plus dé Vingt ans ce bott jpêi'é èé trbUVë k Chantàbbun avec leé Annamites qu'il a baptisés, ôontent et heureux

80 VOYAGB DANÔ tËS ROYAUMSS

au milieu de l'indigence et de la solitude. Â mon arrivée, il était au comble du bonheur ; il voyait s'élever rapidement de jour en jour une nouvelle chapelle qu'il fait construire, et pour laquelle il a trouvé le moyen d'économiser sur son modeste viatique. Construite en briques, elle remplacera bientôt la chapelle de planches dans laquelle il officie. Je passai seize jours heureux sous son toit, tantôt chassant sur le fleuve et les canaux, tantôt sur le mont Sabab. Le pays me rappelait beaucoup la province de Pakpriau. La plaine est peut-être encore plus déserte et plus inculte; mais au pied de la montagne s'ouvrent de charmantes vallées, où quelques centaines de Chinois se livrent à la culture du poivre.

J'achetai au prix de 25 ticaux une bonne petite barque pour visiter les tles du golfe, très-intéressantes sous tous les rapports, quoique sur plusieurs d'entre elles les tigres soient nombreux. La première que je visitai porte le nom de Ko-nam-sao (buste de jeune fiUè). Elle a la forme d'un pic et près de deux cent cinquante mètres de hauteur. D'origine volcanique comme toutes les a,utres îles de cette partie du golfe, elle n'a seulement que deux milles de circonférence. Les roches qui l'entourent presque partout en rendent l'accès difficile ; mais l'eiFet qu'y produisent une végétation puissante et une verdure pleine d'éclat et de fraîcheur est ravissant. La saison de la sécheresse, si agréable dans les voyages en Europe, à cause de la fraîcheur des nuits et des matinées, est au Siam un temps de mort et de désolallou pour toute la nature. LIalgrc une végétation

encore assez fraîche, la vie semble^ s'arrêter ; les biseaux ont fui vers les lieux où ils trouvent à se désaltérer et recherchent de préférence le voisinage des habitations et les bords des rivières où les in* sectes, en nombre immense, leurs fournissent une abondante nourriture. Rarement un chant vient charmer Toreille ; l'aigle pécheur seul fait entendre son cri rauque et perçant chaque fois que le vent change. Les fourmis en essaims innombrables surgissent, au contraire, de partout; le sol, les arbres, tout en est couvert, et elles paraissent être, avec les moustiques et quelques grillons, les seuls insectes qui aient échappé à la destruction. En poursuivant les troupes de singes qui s'enfuyaient Ix mon ap*proche, ou bien çn suivant les traces des daims ou des léopards, dont plusieurs tombèrent frappés de mes balles, nulle part je ne trouvai dans ces îles la moindre trace de sentier, ni source, ni ruisseau; je n'avançais que très-difficilement à travers les masses de Uanes et de branches entrelacées, la hache à ia main, et ce n'est qu'épuisé par la chaleur et la fa-tigue que je revenais au rivage.

La plupart des roches de ces montagnes, comme celles des îles, sont métan^orphiques, c'est-à-dire d'anciennes roches sédimentaires qui ont conservé beaucoup de traces de leur ancien dépôt sous les eaux, mais qui ont subi un changement dans leur structure et dans leur composition par l'action des volcans. Toutes renferment un grand nombre de filons et d'amas auxquels en géologie l'on donne le nom de < i^tes de contact, » c'est-à-dire de gites métallifères qui, encastrés dans des roches stratifiées

MOUHOT. VOY. D£ SlAM. 6

82 VOYAGE DANS LBS K0TAUME8

OU des roches masidves, ont été pénétrés dd leur substance.

Le 96, nous fimes voile pour la première des îles £o*Man, car il y en a trois qui portent ce nom et qui sont rapprochées les unes des autres. La plus grande n'est éloignée de la côte que d'une dizaine de milles. Quelques aigles pécheurs, une espèce de pigeons folunos et des coucous noirs sont à peu près les seuls habitants ailés que j'y rencontra; mais les iguanes y sont tràs*nombreuses, et lorsque le soir elles sortent de leurs retraites, le bruit qu'elles font en marehant pesamment sur les feuilles sèches et les branches mortes, pourrait facilement être attribué à des animaux plus grands et plus redoutables.

Yen» le soir, la marée aymit baissé, nous laissâmes échouer notre barque dans la vase; j'avais déjà remarqué pendant le jour que la boue, semblable à celle des tourbières, était imprégnée de matières volcaniques; mais pendant toute la nuit il s'en échappa une ei forte odeur sulfureuse, que je me crus sur un volcan sous-marin. Le 28, nouspassAmes à la seconde lie des Patates, cjui est plus élevée et plus pittoresque que la précédente; les rochers qui la bordent sont d'un effet grandiose. Le coup d'oeil dont on jouit en traversant las deux îles par un beau soleil et à marée basse est surtout magnifique. Les lies des Patates doivent leur nom aux nombreux tubercules sauvages qui s'y trouvent.

Je passai plusieurs jours au cap Liant, tantôt sur la côte, tantôt dans les nombreuses lies qui en sont très-rapprochées; c'est la plus belle partie du golfe

DE SIAM. DE CAMBODaB BT PS LAOS 8S

elte est comparable pour Mbeautéau détroit delà Sonde près des côtes de Java, Il y a deux ans, le roi étant venu visiter Cbantaboun, on lui b&tit sur la plage, à l'extrémité du cap, une maison et un kiosque. En mémoire de sa visite, Ton a aussi érigé au sommet de la montât^ une petite tour d'où Ton jouit d'une vue très^tendue*

Je visitai aussi Eo-Kram qui est la plus belle et la plus grande de toutes les Iles qui se trouvant tu nord du golfe enU« Bangkok et Cbantaboun, Toute l'Ue n'est qu'une suite de montagnes boisées, mais oependant d'un accès assez facile et renfermant beaucoup de fer oligiste. Les singes et les daims qui l'habitent viennent tous les soirs boire au rivage» car elle manque d'eau douce.

Le 20 au matin, à mesure que le soleil s'élevait à rborizon, la brise diminuait, et nous n'étions plus qu'ii trois milles du détroit qui sépare Plie de FArac de celle des Geris, lorsqu'elle tomba tout à fiiit Depuis une demi^beure, nous n^avancions qu'ft force de rames, et exposés à toute l'ardeur d'un soleil brûlant, quoiqu'^ une heure matinale, sans le moindre souffle dane l'air, devenu lourd et suffoquant. Tout à coup et h mon gr^rà étonnement, la mer s'agita, se souleva, et ballotta en tous sens notre légère anbarcation. Je ne savais que penser d'ua phénomène tout nouveau et inconnu pour moi, et d'où pouvait peut-être résulter, d'un instant k l'autre, quelque duiger ou accident sérieux , lorsque notre pilote s'écria tout à coup : c Voyez comme l'eau de la mer bout. » £^ effet, je me retournai du côté indiqué; lamersmnblait être en ébullition, et peu d'instants après un immense

jet d*eau et de vapeur (ùt lancé dans les airs et dura pendant plusieurs minutes. Je n'avais jamais été témoin d'un pareil phénomène et je ne suis plus étonné maintenant de la forte odeur de soufre qui me suffoquait dans rile Ko-Man. C'était donc un volcan sousmarin qui faisait éruption à près d'un mille de distance de l'endroit où trois jours auparavant nous avions jeté l'ancre.

Le l«f mars, nous arrivâmes à Ven-Ven, sur lePaknam-Ven; sorte d'estuaire où se Reverse un fleuve large de plus de trois milles à son embouchure et formé par plusieurs cours d'eau qui découlent des montagnes et se joignent à im bras de la rivière de Chantaboun, qui, faisant l'office d'un canal, relie ces deux localités.

Les crocodiles sont plus nombreux dans le fleuve de Paknam-Ven que dans celui de Chantaboun. Continuellement je les voyais ou les entendais s'élançant de la rive dans l'eau, et il arrive assez fréquemment que des pêcheurs imprudents ou des gens endormis près de la rivière, ont été dévorés par eux ou sont morts des blessures qu'ils en ont reçues. Ce dernier cas s'est renouvelé deux fois depuis mon séjour dans la province de Chantaboun ; mais ime chose amusante pour l'homme qui se plaît à étudier les mœurs intéressantes de toutes les créatures dont Dieu a parsemé la surface du globe et que nous eûmes le plaisir d'observer à Ven-Ven, c'est la manière dont ces amphibies attrapent les singes qu'une malicieuse fantaisie pousse à les taquiner. Au bord du rivage, le crocodile, le corps enfoncé dans l'eau, ne laisse dépasser que sa gueule grande ouverte, afin de saisir tout ce

qui passera à sa portée. Une troupe de singes vîent- ,elle à l'apercevoir, ils semblent se concerter, s'approchent peu à peu et commencent leur jeu, tour à tour acteurs et spectateurs. Un des plus agiles ou des plus imprudents arrive de branche en branche jusqu'à une distance respectueuse du crocodile, se suspend par une patte, ot avec la dextérité de sa race, s'avance, se retire, tantôt allongeant un coup de patte à son adversaire, tantôt feignant seulement de le frapper. D'autres, amusés du jeu , veulent se mettre de la partie ; mais les autres branches étant trop élevées, ils forment la chaîne en se tenant suspendus les uns aux autres par les pattes ou par la queue; ils se balancent ainsi, tandis que celui qui se trouve le plus rapproché de l'animal amphibie le tourmente de son mieux. Parfois la terrible mâchoire se referme, mais sans saisir l'audacieux singe : ce sont alors des cris de joie et des gambades ; mais parfois aussi une patte est saisie dans l'étau et le volti« geur entraîné sous les eaux avec la promptitude de l'éclair. Toute la bande imprudente se disperse alors en poussant des cris et des gémissements ; ce qui ne ï'empôche pas de recommencer le même jeu quelques jours, peut-être même quelques heures après.

La Tie des montagnes (mont Sabab). - Chasses. <- Tigres. Serpents, eto. — Riche végétation de Chantabùry.

De retour Jl Cbantaboun de mes ^curaiops maritimes^ i'anai m'instaUer chez un bou vieux Chinois^ planteur de poivre, qui, deux mois plus tôt, lors der ma première visite, m'avait déjà domaé rhospitalité. n se uomme Ihié-Hou, mais eu siamois nous l'appe* lions A:gQMi ce qui veut dire oncle, Apaït est veuf; il a deux fUsi dont l'un est âgé de dix-*huit ans; celui-ci est un bon enfant, laborieux, vif, courageux et infatigable; il m'est déjà fort attaché et a grande envie de m'accompagner au Cambodge. Né dans ces montagnes et très-intelligent, il n'est pas de quadrupèdes, et très-peu d'oiseaux dont il ne connaisse les mœurs et les habitudes ; puis il n'a peur ni des tigres, ni des éléphants; toutes ces quaUtés réunies jointes à sa douceur font que Phraï (c'est le nom du jeune homme) serait un véritable trésor pour moi.

Apaït a aussi deux frères qui, devenus catholiques, sont allés s'établir à Chantaboun, afin de se

VOYAG» DANS LB ROYAtJAtB Î)Ê SIAM 81

rapprocher de YégfÎBê} qtt«at à lui, 11 n'a jamâiô eu le moindre penchant à ohanger dô féligicn, parce que s'il devenait chrôtten, il faudrait, dit*il, qu*il oubliât $0» parènti trépassé»^ atitquéld il a le pith grand soin dé faire de temps en temps dé petltâ sacrifices/ Seê affaires ne sont paâ brillantei!^, caf 11 a dix ticeux d'intérêt à payer pouf Uttê petite i^omme de cinquante ticaux qu'il a emprunté, l'intérêt étant, à Siam^ de vingt et de trente pour cent £n outre, il a les impôt» à acquitter : dou^e ticaux pemr ses deux fils^ huit pour son champ dé poivre, un poUf son porûf quatre pdur m maison, un pour i^on foyer, un pour le bétel qu'il cultive, détet shelluûgà pour ses cocotiers, deux pour seâ arbres à dourions, un tlcal pour ses aréquiers; total, trente-neuf ticata. Le revenu de sa teite étant de quarante, touâ frais payés, que peut-il faire avec lé tical unique (deut francs cinquante centimes) qui lui restôl Leg malheureux cultivateure dans le genre de celui-cî, et ils sont Aombreuï, vivent de ât qu'ils obtiennent des Siamoiâi en échangé dé l'arec, puis dé quelques légumes.

J'éprôuvai beaucoup dé plaisir, dé bonheur, pôurraîs^je dire, dan§ le séjour de ces lieux si beaux et si tranqtdllee, et en même temps si riants et si imposants. Ces montagnes sont entrecoupées, ou par deë vallons animés du murmure des ruisseaux à l*éau fratohè et} limpide, OU par de petites pidnés parseiiiéee de quelques modestes cases, appartenant à de laborieux Chinois, tandis qu'à peu de distance s^élève la vraie montagne avec ses -rochers grandioses, ses grands arbres, ses torrents et ses cascades.

Nous avons déjà eu quelques orages, car la saison des pluies s'approche ; la végétation redevient fraîche et la nature animée; le chant des oiseaux et le bourdonnement des insectes se font entendre partout. Apaït m'a cédé son lit, si toutefois on peut appeler lit quelques lattes d'aréquier posées sur quatre pieux de bambous. J'y ai étendu ma natte, et j'y ferais un long somme, si plusieurs fois pendant la nuit je n'étais éveillé par des armées de fourmis qui me passent sur le corps, s'introduisent sous ma couverture, dans mes vêtements, s'établissent confortablement dans ma barbe et finiraient sans doute par m'entrainer hors de mon lit, si de temps ^i temps je ne secouais ma couverture. D'autres fois, ce sont des cancrelas ou d'autres vilaines bétes de la même espèce qui prennent leurs ébats sous le toit, et se laissent maladroitement tomber sur ma figure, en m'inspirant toujours du dégoût et souvent l'appréhension que ce ne soit quelque être plus venimeux ou plus répugnant encore. La chaleur en ce moment est très-supportable; le thermomètre mar^ que ordinairement quatre-vingts degrés Fahrenheit le matin et quatre-vingt-dix degrés au milieu du jour (vingt-neuf à trente-deux degrés centigrades) ; mais l'eau des ruisseaux est si firatche, que deux bonnes ablutions par jour, une le matin et une autre le soir, tout en entretenant et fortifiant ma santé, me procurent un bien-être pour plusieurs heures. Hier soir, le petit Phraï étant allé avec Niou à Chantaboun pour acheter quelques provisions, rapporta pour un demi-fuang de bonbons chinois à son père; le pauvre vieillard ne se sentait pas de joie, et

DE StAM, i)E CAMBODGE ET D£ LAOS 80

ce matin à la pointe du jour, il se vêtit de ses meilleurs habillements, de sorte qu'en le voyant si beau, je me demandai ce qu'il pouvait y avoir de nouveau au logis. Après avoir nettoyé une planche fixée en guise de table au-dessous d'un dessin qui, sous la forme d'un pantin tirant la langue, ayant des griâes aux pieds et aux mains et une longue queue de singe, représente le père d'Âpaït, celui-ci prit trois petites tasses, les emplit de thé, mit les bonbons dans une autre et plaça le tout sur la planche qui fait fonction d'autel. Il alluma ensuite deux morceaux d'un bois odoriférant, et commença ses prières : c'était un sacrifice qu'il faisait aux mânes de ses parents, avec l'espoir que leur âme viendrait goûter aux bonnes choses qu'il leur offrait.

 l'entrée du jardin d'Apaït, en face de sa case, j'ai fait avec quelques bâtons et des branches d'arbres une espèce de séchoir, couvert d'un toit de feuilles, où je sèche les grosses pièces, comme singes gibbons, blancs et noirs, chevrotains, buses, calaos, ainsi que mes boites d'insectes; cela attire une foule de curieux siamois et chinois qui viennent voir le farang et admirer ses curiosités.

Nous venons de passer le premier jour de l'an des Chinois, qu'ils ont fêté pendanttrois jours. Plusieurs d'entre eux demeurant à vme grande distance ont profité de ce temps pour nous faire visite, et, par moments, la maison d'Apaït, le vaste terrain battu qui est devant son jardin, tout était rempli de visiteurs en habits de fête. Beaucoup me demandaient des médicaments, car, à la vue de mes instruments, de ma trousse de naturaliste et de mes bocaux.

90 i VOYAGE DANS LBS ROYAUMES

ils me prenaient pour un grand médecan. Hélas 1 mes prétentions ne scnit pat si ôlerées; cependant je les traite d'après le système Raqpail^ et une petite boite de p<»nmiide oampbrée ou une âole d'eau sé^dative sont peut^re retournées dans <}uel(tue musée d'Europe sous la forme d'un Insecte ou d'une oo« quille quelconque^ que ces braves gens m'aunmt rapportée en retour du bien que j'avais l'int^atton de leur faire.

n est bien agréable pour mol, ^rës une Journée de chasse fatigame, par monts et par vauic et Aàm llntérieur des forêts ùtk l'on ne se fraye un cbéiïâfi que la hache à la main, de me reposer le scôr sur lé banc de notre bon Chinois, devant sa case ombragée de cocotiers, de bananiers et d'autres beauic arbrés« Depuis quatre jours, un vent du nord très**violent et frais, malgré la saison, n'a cessé de souffler, bri-^ sant et déracinant une quantité d'arbres au sommet de la montagne. Ce sont ses adieux. Le vent du sud-* ouest soufflera dorénavant pendant plusieurs mois.

Aujourd'hui, la soirée m'a paru encore phis beUe et plus agréable qu'à l'ordinaire; les étdlés sciiitîl* laient au ciel, et la lune brillait de tout son éclat. J'étais assis à côté d'Appât, tandis que son fils nous jouait des airs chinois sur sa flûte de bambou, le songeais â quel degré de prospérité cette province pourrait atteindre, si, déjà une des plus belles et des plus florissantes du pays, elle était sagement et intelligemment gouvernée, ou si quelques Européens ve* jiaieait y jeter les fondements d'une colonie dvilisatrice.

Proximité de la mer, communications Étoiles et

susceptibles de perfeettoiUMinenty oUmat saiât teco* pôrature Supportable et surtout inépuisable féoon*' dite du sol qui permet la culture des plud riehes produotions, rien iie msn(}u6 à cette contrée pour assurer le succès k dm planteurs industvieuiL et m^ treprraants*

Ma négociation esl enfin arriTée à un résultat heureux, o'est^k^dire que le bon tieux Api^ a consenti à laisser son fils Phntf en^er h mon service, pourvu que je lui dôni^ tarante tioaux^ la moitié do ses gages d'une année^ en avance; puto il vendra sa case et son diamp de poivre^ payera sa dette et 30 retirera dans un autre endroit de la mou^ tagne. Le petit PhraS est enchanté de me suivre ef de pouvoir courir les bois du matin au soir. Je ne suid pas moins content que lui^ car avec sa connaissance du pays^ son activité^ son intelligence et son dévoue^ m^t pour moi, 11 est d'un prix inestimable. Les chaleuradevi^ment de plus en plus fortes. Le ther* momètire est monté un jour à CMt deux degrés Fahrenheit (trente«neut centigrades) à l'ombre; aussi les longues chasses deviennent p^iibles et qudquefoi» impossibles ailleurs que dans les forêts. Je pro-* fitai, il y a quelques Jocun^ d'im temps couvert et par oonséqoMt moins chaud, potir vi^ter une chute d'eau dont on m'avait parié et qui se trouve dans le district presque désMt de Prlott^ à douze mUlés de Eombau. Âja mois de jsDtvi^, lors de mon premier passage Id, f aval» déjà eu le déi^r de m'y rendre; mais le Ghmois qui s'était proposé pouf nous y conduire, i^était ^ggrè et nous avait ibit marcher une Journée tout entière pour nous conduire à un endroit

92 YOYÂGB DANS LBS ROYAUMES

opposé. De Kombàu, nous longeâmes pendant une heure et demie une channahte vallée unie presque partout comme une pelouse, et riante comme un parc. Elle aboutit à une forêt où, en suivant le bord d'un torrent qui, encaissé entre deux monts et hérissé de blocs de granit, augmente de largeur à mesure que Ton approche de sa source, nous ne tardâmes pas à arriver à la chute. Dans la saison des pluies, ce doit être un spectacle de toute beauté; une énorme nappe d*eau tombe alors de tous les côtés du haut d'immenses roches perpendiculaires, taillées à pic et décrivant comme un cirque de près de trente mètres de diamètre; pendant la sécheresse, l'eau de la source seule sort de dessous d*immenses blocs de granit, mais avec une telle abondance qu'elle alimente plusieurs ruisseaux. D'une hauteur de plus de vingt mètres, le torrait, large de deux à sa soiirce, tombe avec fracas et presque d'aplomb sur les rochers, d'où il rejaillit en se détournant pour former une nouvelle chute de trois mètres de hauteur seulement, mais qui se déverse dans un vaste bassin profond de plus de quinze pieds, et qui reflète comme un miroir les rochers et les arbres quil'entourent. Mesdeuxdomestiques, échaufiës par une longue course, se plongèrent dans cette eau si froide, à mon grand étonnement; et quand je voulus leur exposer le danger qu'ils couraient en agissant ainsi, ils me répondirent que c'est quand on a chaud qu'on doit se baigner; et tous les indigènes font de même.

Un voyageur ne doit ignorer aucun métier; un jour, je dus me faire tailleur de pierre pourdctacher

une empreinte d*un animal inconnu de la surface d*un large bloc de granit enfoui au fond d*un torrent de la montagne; au mois de janvier, un Chinois me demandait un prix si élevé pour ce travail que je pensais me contenter d'une empreinte de cire; mais Phraï m'ayant proposé de se charger de ce travail, nous l'avons entrepris, et nous l'avons mené à bonne fin. Beaucoup de Siamois eussent préféré que je ne touchasse pas à leur pierre, de même que par superstition ils sont scandalisés de me voir tuer des gibbons blancs, bien que, lorsque l'animal est une fois abattu et dépouillé, comme cène sont pas eux qui ont commis ce péché, mortel à leurs yeux, ils soient très-heureux d'obtenir une côtelette ou un bifteck de ma victime, car ils attribuent à la chair de ce singe de grandes vertus médicinales.

La saison des pluies approche; les orages deviennent dé plus en plus fréquents, et le tonnerre gronde parfois avec un fracas épouvantable; les insectes deviennent aussi plus nombreux ; mais les fourmis qui cherchent à s'abriter pour cette saison envahissent les habitations et deviennent un véritable fléau pour moi et mes collections, sans parler de mes vêtements; j'ai eu déjà plusieurs livres et cartes presque entièrement mangés dans une seule nuit. Heureusement, les moustiques ont disparu, c'est donc une souffrance de moins; mais, en revanche, il y a une espèce de petite sangsue, qui, lorsqu'il pleut, quitte les ruisseaux, se répand dans les bois et les rend, sinon impraticables, au moins fort désagréables à traverser; c'^t par douzaines qu'ils faut à tout moment les arracher de Pépidcrme; mais

comme Ton no peut m les voir ni les sentir toutes, c'est tovyours oouvert de ssmg que l'on revient au logis; quelquefois mon pantaloni de blanc qu'il était en partant, prend la couleur garance, si chère au troupier français.

hB gibier commence h devenir rare» au grand désappointement de nous tous, car Pbraï et Niou fai^ saient bombance avec la chair des gibbons, et comm§Tc^ de leur M qu'ils vendaient un sheUung ou 75 centimes de notre monnaie aux médecins chinois de Cbantaboun; les calaos sont aussi devenus trôsjGarouches, de sorte que nous ne pouvons plus guère compter que svu» des cbevrotains pour approvisioimer la cuisiner

n y a bien aussi sur la montagne de grands cerfii; mais ce n'^t qu'en passant la nuit i VsMi qu'on peut les approcher d'assez, près pour les tirer, I^es oiseaux en général ne sont pas oomimuns; on ne voit ni cailles, ni perdrix, ni foisans; et les quelques poules sauvages qui, de temps mx traipa, font leur apparition, sont si £sroucbes, que ce serait perdre un temps précieux de leur fsÉre la chasse. Dans cette partie du pays, les Siamois prétendit qu'ils ne peuvent cultiver de bananes h cause des éléphants, qui, k certaines époques, viennmt du versant opposé de la montagne et dévormt les feuilles de cette plante, dont ils sont friands* Les tigres aussi sont nombreux, le tigre royal aussi bi^ que celui de la petite espèce ; toutes les nuits ils passent près des habitations, et le matin on peut voir l'empreinte de leurs larges pattes profondément marquée dans Targile auprès des ruisseaux ou sur le saUe des sen-

DE glAM. DE C4MBOD0E BT P^ LAOS tb

tiers ; le jour, ils «e retirent sur 1» montagne, dans des fourrés épais et precMiue inaccessibles. Bien n*est plus rare que de les tirer au gU^^ car généralenuint ils fuient h l'approche de Thomme, à moins qu'ils ne isoient poussés par la foim. J'ai rencontré un jeune polon chinois qui porte sur le corps dix<^neuf cicatrices faites par un de ces animaux. Un jour, il était h l'affût sur un arbre, à une hauteur de trois mètres, lorsqu'un tigre de la plus grande espèce s'approcha d'un jeune chevreau qui, attaché à un arbre à très^ peu de distance de l'affût du Chinois, l'attirait par ses cris* Le chasseur ayant tiré sur le carnassier, celui-ci, mortellement blessé, réunit toutes ses for^^t fit un bond énorme, et, saisissant son ennemi avec ses griffes et ses dents, l'arracha de son még& et lui déchira les chairs en roulant avec lui sur le sol; heureusement pour le malheureux Chinois, oe fut ]h le dernier effort du monstre ; il aiq)ira presque aussttôt.

Dans les montagnes de Chantaboun et non loin de notFQ d4^meure actuelle, <m trouve des pierres préaieuses d'une asses belle eau; il y a même à l'est du bourg une éminence que l'on appelle la montagne des Pierres*>Précieu86s; il paraîtrait, d'après ce que dit Mi^ Palldgoix, qu'il fut un temps où elles étaient trèSHiommunes, puisque dans l'espace d'une demiheure, il en ramassa une poignée, o'est-êu^dire autant que les habitants de la province en trouvent actuellement dans une année. Ce qui prouve du reste qu'elles sont devenues très-rares, c'est que l'on ne trouve plus à en acheta, môme àun prix élevé.

Il parait que j'ai gravement offensé les pauves

96 YOYÂGB DANS LBS ROYAUMES

Thais de Kombau, en enlevant les empruntes dont j'ai parlé plus haut; je viens d'en rencontrer plusieurs qui, me disent-ils, ont les c bras cassés ; % ils ne pourront plus travailler et seront toujours pauvres. Désormais ils auront une bonne excuse pour leur paresse, et moi j'aurai à me reprocher et à répondre de leur misère, puisqu'en enlevant cette pierre, j'ai irrité, contre eux tous les génies de la montagne. Les Chinois pensent autrement ; mais leurs idées ne sont pas moins amusantes. Ils prétendent que sous l'empreinte il doit se trouver un trésor dans le roc, et que le bloc que j'ai enlevé doit avoir de grandes vertus médicinales, de. sorte qu'Apaït et ses amis frottent tous les matins le dessous de la pierre contre un autre morceau de granit, puis recueillent précieusement dans de l'eau la pousâère qui en tombe et avalent le tout, à jeun, avec la ferme persuasion que c'est un remède contre tous les maux. C'est ici le cas de dire que c'est la foi qui nous sauve : bien des pilules sont administrées chez les peuples civilisés qui n'ont certainement pas plus de vertus curatives que la poudre de granit absorbée par le vieux Âpaït.

Ce pauvre bonhomme a vendu sa propriété pour 60 ticaux; sa dette payée, il lui reste, avec l'argent qu'il a reçu de moi pour son fils, 40 ticaux. Il n'en faut pas davantage ici pour qu'il se croie riche jusqu'à la fin de ses jours; il pourra de temps en temps régaler l'âme de ses aïeux de bonbons et de thé, et luimême vivre en vrai mandarin campagnard. Avant de s'éloigner de Kombau, le bon vieillard m'a procuré un autre domicile au prix de deux ticaux (cinq

francs) par mois; je n'ai rien perdu au change sous le rapport du confort. Pour un appartement meublé^ je pense que ce n'est pas cher. Voici l'inventaire des meubles : dans le salon^ rien, dans la chambre à coucher, ime vieille natte sur un Ut de camp. Cependant cette case-ci est plus propre, plus spacieuse et mieux couverte que l'autre, où l'eau filtrait de toutes parts, puis j'ai un large lit de camp pour me reposer de mes longues chasses. En outre, mon nouveau propriétaire me fournit de bananes et de légumes que nous lui payons en gibier, quand la chasse a été fructueuse.

Les fruits dans cette province sont aussi bons que nombreux : ce sont la mangue, le mangoustan, l'anan^, si odoriférant et qui fond dans la bouche, et surtout, ce qui est bien supérieur à tout ce que j'avais pu imaginer avant d'en avoir goûté, le fameux dourion^ qui mérite à juste titre d'être appelé le roi des fruits. Toutefois, pour bien l'apprécier, il faut quelque temps; il faut surmonter le dégoût qu'inspire son odeur lorsqu'on n'en a jamais mangé; cette odeur est telle qu'au premier abord, j'étais obligé de m'éloigner du heu où il s'en trouvait. La première fois que j'en goûtai, il me semblait être près de quelque animal ^i putréfaction; ce ne fut qu'à la quatrième où à la cinquième tentative que je sentis cette odeur se changer en un arôme des plus agréables. Le dourion atteint en grosseur à peu près les , deux tiers du jacquier, et comme ce dernier il est entouré d'une écorce très-épaisse et épineuse, qui le protège contre la dent des écureuils et des autres rongeurs; en l'ouvrant, on trouve à l'intérieur dix

MOUIIOT. VOY. DE SlAM. 7

dS VOtAGË DIlNS Les HOYÀUMfid

odlHles dans ehacuné des(}Uelle8 ost un certain ndinbre de noyaux plus gros qu'une datte et entourés d'Une sorte de èrètné blanche^ (|uelquefois jaun&tré^ d'un goût exquis» Quel bizarre eaprice de la nature ! de même qu'il en a coûté plus qUe de la répugnance pour y goût^, on est bien putd si VM en mange souvmt ou ri l'on s'oublie une seule fois à en prendre plus quel'extrtaie nkodératlon ne l'autorise^ car c'est un fruit téllMient éebâuâànt, qu'on se trouve oouvërt de rougeurs et dé bmitons le lendê» main d'un Mcés de douriou^ ooimné ta l'on av^ la rougeole. Ce fruit cueilli n'est jamais bOftj ©âlr 11 tombe dé lui-^mème lorsqu'il a atteint son d^é parfait de maturité f on à(Â% le mang^ de suite, dès qu'm l'a ouvert^ animent en peu de temps il est gâté| dans son écoreè^ on peut le eonseryer prés de tnâ» jours. A Bangkok, un seul de ces 6*ults 6oQte un sheiiung; à Gbants^oun, on peut m avo4i* neuf pouf le même prit.

J'étais sur le point d'éerirôj daiis môtt jùUrtlftlj qu'ici il y a peu de daugéf à couilr leè bds^ et que souvent nous cbassons âuM papillons et aux insëCtëS

sans prendre d'autres armes qu'ufle haché et un Gduteau de châsse ^ et que Niou s'est àgUélti au point d'aller de huit àVëô Phrâï attendre lé c^ k l'aflût, lorsqu'une panthère s'est précipitée SW lifl

chien couehé à deuî pas de ma porte. Là pauvre

bête à poussé un ôH de dôùlèUr Vraiment déchirant

qui nous fit tous sortir ain^ que lés tïdnols mes volirin% chaisun une torche à la main. Ceujt»d sê

trouvèrent face à ftice avec la panthère, et à leur toUr ils se mireàt tous à jeter les haute cris; mais il

t)É SÎAM, DE CâMBOD&È Et îfÉ LàOS ÔS

était déjà trop tard pôui* ïnôi de éàisii* inon fbsil, ranimai êfi (piôlqueâ âecotides fut hôts de portée.

ÙHcé à la proximité de la lùfer et au Vôlàin^é déà montapdè, le toômônt dêis fortes chaleut^ a passé inaperçu; âtiSsi je ftis fort sui^ri* en recetant, il y a (ïuelques jours, une lettre dé Bangkok, dàiiS laquelle on më dit que depuis plus de trente ans on n'atait pafl et! dé pareilles chaleurs. Béâuôôup d'Ëurôpéenë QUI habitent dette tillô Sont mal&dés; cependant je ne Crois pas le climat de Bfthgkdk pltls tiialsain (|ué Celui des autres villes dé YkAë orientale sittiêés sous le trdpiquê; Je êëteiè mëtûé porté à croire le ccn-. traire; mais retêrciCê qui est ttéôèssaire â Féntrètien de la santé y ôst pour ainsi dire impossible, et il n'y

a Aucun doute que ce maucpié d'action contribue

beaucoup aul maladies.

bèpui» longtemps je m^étais proposé de pénétrer dans une grotte qui se trouve sur le mont Sabàb^ â mi-chëmitt ètttrô CJhantabôun et KombâU, et si profonde, qu'elle S'étëttd, âit*ôn, jusqu^au sommet de la montagnci Je partis donc accompagné de ttoaï et de Niôu, munis de tout Ce quil nous fallait pour notre excursion. Arrivés â l'entrée de la grotte, nous allumâîUeS nos torches, et, après aVôir escaladé les blocs de granit qui sont près dé rentrée, nous y des^ cendîmes. fies milliers de chauvés-sourîâ, réveillées par là Itiôur dé nos flambeaux, se mirent k Voltiger en rond autour de ncus, éteignant no^ tCrCheê à chaque instant et nous fouettant lé Visage de leurs ailes. Phraî marchait lé premier, sondant le ferrain de la lance dont il était armé. Nous avions M ainsi une centaine dé ^àSÊ U peiné lorsque tout â coup il se

rejeta sur moi en s'écriant avec toutes les marques du plus grand effroi : « Un serpent! retirez-vous! > et au même instant j'aperçus un énorme boa qui, à une quinzaine de pas tout au plus, la tête levée, la gueule ouverte et dardant sa langue fourchue, paraissait prêt à s'élancer sur mon guide. Mon fusil était chargé d'un côté de deux balles et de l'autre de gros plomb. Je mis en joue et lâchai la détente des deux, coups à la fois; un épais nuage de fumée nous enveloppa, et nous ne vîmes plus rien. Le plus prudent pour nous était de battre en retraite, ce que nous flmes aussitôt. Nous attendîmes pendant quelque temps à l'entrée de la grotte avec anxiété, prêts à combattre l'ennemi s'il se présentait, mais rien n'apparut. Mon bon guide donna ici la preuve de sou courage : ayant rallumé une torche, il se munit de mon fusil fortement rechargé, d'une longue corde, et pénétra de nouveau, mais seul dans la grotte. Nous tenions un des bouts de la corde afin de pouvoir, au moindre signal, voler à son secours. Pendant quelques instants, qui nous parurent d'une longueur immense, notre anxiété fut terrible; mais quels ne furent pas notre étonnement et notre joie en voyant revenir Phraï tirant après lui la corde au bout de laquelle traînait une énorme boa. La tête du reptile avait été fracassée par mes deux coups de feu, et il était mort sur place. Nous ne cherchâmes pas, ce jour-là, à pénétrer plus avant dans la grotte ; nous étions satisfaits du succès de notre excursion.

J'avais appris qu'une grande fête allait être célébrée par les Siamois, dans une pagode située à une lieue dans la montagne, en l'honneur d'un supérieur de tala-

poins mort l'année dernière, et dont on devait brûler les restes, selon la coutume du pays. Je m'y rendis avec l'espoir que cette curieuse cérémonie m'apprendrait à connaître les mœurs de ce peuple à la fois dans leurs rites funéraires et dans leurs amusements. Il était huit heures du matin quand nous y arrivâmes ; c'était le moment du € Kin-Kao, » ou de la consommation du riz. Près de deux mille Siamois des deux sexes, venus de Chantaboun et des villages environnants, les uns en chariot, les autres à pied, étaient dispersés dans l'enceinte de la pagode. Tous portaient, comme aux jours de grande fête, des ceintures et des langoutis neufs aux couleurs éclatantes, et le coup d'oeil qu'offrait à distance cette foule bariolée était des plus gais. Sous un vaste toit de planches soutenu par des colonnes formant une espèce de hangar et bordé par des lambris couverts de peintures grotesques représentant des hommes et des monstres dans les attitudes les plus bizarres, s'élevait une imitation de rocher fait de carton peint, sur lequel on avait placé un catafalque chargé de dorures, de peintures et de sculptures, et contenant une urne dans laquelle les précieux restes du talapoin étaient renfermés. Çk et là quelques morceaux d'étoffe et de papier disposés en forme de bannière servaient de décoration. En face du catafalque et à l'extérieur de la salle se trouvait un bûcher, et à quelque distance, sur ime estrade élevée, un orchestre était étabh, jouant des divers instruments de la musique siamoise. Plus loin, quelques femmes avaient étabU un marché où elles débitaient des fruits, des bonbons et des noix d'arec,, tandis que d'un autre côté des Chinois et des Siamois

iOS VOYAGS DANS LBS R0TAUMB8

jouaient, 9ur w petit tbé&tro mcmtà pour eetto oeear eion, des scàuoi dan» le genre de oëSm de nos théâtres ambulants qui oourent les foirea, Cette fête, qui dura trois jour», n'avait rien qui rappelât une côré^ monie funèbre, et tt s'y fit une consommation énorme de poudre et d'araok. Je m'y étais rendu, pensant y voir quelque obose de nouveau rt de ouneux, oar la i^répxatipn n'eiiite que abes trètipeu de peuples, et on ne \^ pratique ipi que pour les souverains, les

priuoeset les personnages de rang élevé; je n'avais pas sQugé que je serais moi-même un objet de curiosité pour l^ foule, ce qui amva cependant.

A peine ^tms-'je dsns l'eneeinte de la pagode, suivi de PUptff et de Niou, que de tous las eôtés j'entendis répéter le »ot ; % Farang 1 venes voir le f areng \ » puis aussitôt Biamois et Qbinois quittèrent leurs bols de m itour se porter de notre oôtô, J'espérais qu'une fois leur curiosité satisfaite, ils me laisseraimt circuler paisiblement; mais loin de là, la foulo groarissait de

plus ^ plus et me suivait de quelque oôté que j'ailassOi m point de devenir gênante, insupportable, et d'autant plus que la plupart de ceuji qui y afSuai^t étsôent dlâit ivres d'opium ou d'araek, et peut-être de tous les deui;, Ja m'éloignais de cet endroit quand, en passant dev^t une baraque en planches construite pour la côroonstanoe, j'aperçus plusieurs ohefe de la prorâice qui prenaient aussi leur déjeuner. Le plus âgé vint directement à moi, me prit la main et me pria d'une manière dvilé d'aller m'asseoir auprès d'eux; je profitai de sa bonne invitation pour trouver im reftme oontre les importuns. On me combla d'honnêtetés ainsi que de pâtisseries, de fimits naturels et

confits, etc. ; mais la foule qui m'avait suivi se pressait de plus en plus autour de la maison et avait fini par en envahir tous les abords, jusqu'au toit qui était couvert de curieux. Tout à coup im sourd craquement se fit entendre, et toute la partie antérieure de l'habitation, cédant sous le poids des spectateurs, s'écroula avec eux, et ils roulèrent m milieu des talapoins et des laïques : ce fut une confusion des plus comiques. J'en profitai pour m'échapper, « jurant, mais im peu

tard, qu'oB M m'y prendrait plus. ï>

Retour à Chantabouû. — fles Ko-Khut, Koh-Kong, etc. — Superbe perspective du golfe de Kampôt. — LeCambodge.

— Ck>mmerce de ces contrées. — État misérable du pays,

— Audience chez le roi du Cambodge.

De retour à Ghantaboun, dans l'hospitalière demeure du bon abbé Ranfaing, missionnaire français, établi en ce lieu, mon premier soin fut de prendre des renseignements, et de me mettre à la recherche des moyens de transport pour gagner Battambang, cheflieu d'une province de ce nom, qui, depuis près d'un siècle, a été enlevée au Cambodge par l'empire siamois. Je fis prix avec des pêcheurs annamites païens pour me conduire d'abord de Ghantaboun à Kampôt, port du Cambodge, à raison de trente ticaux. Les Annamites chrétiens m'en demandaient quarante et leur nourriture pour aller et retour. Après avoir pris congé de l'abbé Ranfaing, qui m'avait comblé de bontés et d'attentions chaque fois que j'étais venu à Ghantaboun, je m'installai de nouveau dans ime barque avec mon Chinois et mon Annamite, et, voulant profiter de la marée haute, nous partîmes à midi,

malgré une pluie battante. Arrivés au port à sept heures du soir, nous y fûmes retenus jusqu'au surlendemain par un vent contraire et trop violent pour nous permettre de le quitter sans danger.

Deux jours plus tard nous arrivâmes à Ko-Khut, où de nouveau des pluies torrentielles et un vent contraire nous retinrent à une centaine de mètres du rivage, dans une anse qui était loin d'offrir beaucoup de sécurité à notre fragile embarcation.

Notre position n'était pas agréable; notre chétive barque, rudement secouée par les flots en fureur, menaçait à chaque instant d'être jetée à la côte contre les rochers. Aux trois quarts remplie par notre bagage auquel nous avions donné la meilleure place pour le préserver de l'eau de mer ainsi que de la pluie, elle contenait encore cinq hommes serrés les uns contre les autres à l'avant, et n'ayant pour abri que quelques feuilles de palmier cousues ensemble à travers lesquelles l'eau filtrait et nous tenait constamment mouillés. La pluie continuait à tomber avec une telle abondance que nous ne pouvions entretenir de feu pour cuire notre riz. Pendant quatre jours, il nous fallut rester à d^mi couchés daûs noti*e barque, les membres fatigués de la position à laquelle nous condamnaient le défaut d'espace et nos effeU et notre linge trempés et collés sur noire coi*ps. Cnûn, le cinquième jour, j'eus le plaisir de voir le ciel s'éclaircir et le vent changer. Vei's les deux heures de l'après-midi, prévoyant une bcUc nuit, et ayant remonté, poi* une bonne dose d'arack, te moral de mes hommes qui commençaient à faibhr^ nous levâmes l'ancre et nous nous éloignâmes de Ko-Khut poussés

406 TOTAGB DANjS l^Eg HOTAUM^S

par uîiQ })onn^ briWr J'éui» bfureux d'avancer ©t de pouvoir §iv^ r^pirer k pleimi poumon»; ausil je r@«tdi une partie de U nuit sur m* petite tente de palmier, jonij^wt de la beauté du ciel et de lu mar^ cbe rapide de notre bateau, h la pointe du jour, nous aperçûniee la prenûàre île Kob-Kong h notre gaucbe, . à une disitance ù% peu pr^s di?^ miUee, G'eit une Ile déserte; maie on y reouedUe de la gomme-guttei elle est moins grande que Kob-Xang ou Kob-Chang et n'ofô'e pas un agpeot aust^i imposant} ni une euite de pioe aussi majeijftueia. G'est h Qompong«S»6m, prés de Kampôti q[ue Von reoueille la plue grande partie de la gonune^gutte et le beau eardameme qui se trouvent dans le oonuneroe 5 les indis^nee renferment la première dans des bambous, qu'ils tendent lorsqu'elle est duroie,

Nous eûmes bientôt oublié les petite imaères de la prwnépe partie de notre voy^e et nous fûmes bien dédoounagée par la beauté des sites et l-aspeot enabanteur du groupe d'Ues et d'tlots que nous oôtoyic^ k une oourte distanoe. Nous amviona dans des parages infsstés par les pirates de Kampôt, Plaoés mr les bauteurs» Us observent la mer et» dès qu'ils aperçoivent une voile, ils s'apprêtent h Tattaquer au passage. Nous avancions paisiblement, sans souci dest forbans, oar nous n'avions avec nous aucune mai^andise qui pût les tenter, et, du peste, nous étions bien armés et en état de repousser ceux d'entre eypc qui auraient essayé de noua attaquer. Vers cinq beures du soip, nous jetâmes Tancre dans l'anse d'une petite lie afin de faire cuire le rie du soir et d'accorder h mes bomm^ un peu de repos.

DE «;i4M, DS CAlfBODQB KT 09 X^AOS 107

Q9X il« n'av^mt p^ dormi 1a nuit pr^oédmt^. Nous iUow k uni jounWiâ ^ ^mm^ dd K^pût, A minuit, mm lavftmM ranore ot nous yoguto^i douoemont li^VGè% par iw UQtê» noi voilas à pw^ onOémi* I^r»qu'on a déparié la poiot# nor4"OU4it do & grande Uo Kob^P^d, qui appartient i la Gocbinobine, te coup d'caii dovimt d«f plna w plua beau; la t#rro (orme padr§ d« toua oôtôa, at il mMo qu'on voguasur un lae aw contours arrondia at vardoyanta, A r^t s'étandant i^ côté» at ia« 4§^ da la Coçbinabinajnsqu'à

Kan)(dOi h Von^X at au nofdi oallea du Cambodge, couronnées par une baUa montagna da neuf cents mitra« da bautauTi CeUa«(^ rappaUa ai bien la mont Sabab, qua Pbraï Qm m pilote ; « Muia voua nous ramanag k Gbantaboun; Yoilàte mont Sabab. i Nous nâ pûma^ jouir iongtamp^ du suparbe tablaau qui se déroulait à no^ yauXi Par, peu d'instanta après notra antréa dans te goi^» d'énorma» nuages noirs a'amoncaterant au commet do te montagne, at par dagr^s la voilèrmt antièr^inent, Ite furent bientôt fm no9 tétas i te tonnarra grondait avac força, at un vant épquvantabte faisait filer notra barque, eouobée »ur le ftpc, avao la vita^sf^ d'un bataau & vapeur. l^ {ôteta ïïàm% t^amblait au gouvamail at ma demandait da l'arack pour soutanir na^ forcaa at son pouragOt Aprèa une deml^-baura da catta coursa ef- .ft^néa> las nuagas aravèrantatmie pluie torrentielle noua transparça ; maia alla fit tombsr le vent; nous étions alor^ arrivés dans te Ut de la rivière qui con-

Il paraît qua la roi devait passer an revua, le jour de notra arrivée, les navires qui sa trouvaient dans

la rade ; mais le gros temps l'avait retenu depuis onze heures dans une espèce de salle qu'on lui avait élevée sur des pilotis dans un endroit peu profond. Au moment où nous dépassions la douane, nous aperçûmes le cortège royal qui 'se dirigeait vers une grande jonque que Sa Majesté faisait construire afin de pouvoir aussi se livrer au commerce, et avoir quelque chose de mieux à envoyer à Singapour que les mauvais bateaux qui, jusque-là, avaient composé toute sa marine.

La rivière qui conduit à la ville a près de cent cinquante mètres de largeur; mais son cours est trèsborné; elle prend naissance dans les montagnes voisines. Le principal avantage qu'elle ofifre, c'est de pouvoir amener à la mer les magnifiques bois de construction qui abondent dans les forêts de ses deux rives, et dont les Chinois ne peuvent se passer pour la mâture de leurs jonques.

n y a continuellement de six à sept navires en charge dans la rade, de sorte que l'on voit souvent des bateaux chinois ou européens monter et descendre le fleuve. Quoique Kampôt soit actuellement l'unique port de Cambodge, il est loin d'avoir le même mouvement que le port de Bangkok, car la ville compte au plus trois cents maisons et une population à peu près égale à celle de Chantaboun; en outre, tout son petit commerce est alimenté par la basse Cochinchine, dont les ports ont été jusqu'à ces derniers temps presque constamment fermés aux Européens, de sorte que les navires ne trouvent guère à charger que du riz qui leur est amené par des bateaux, et presque comme contrebande, de la basse Cochinchine par Itatienne, le Cancao dès

DE SIAM, DE CAMBODGE ET DE LAOS d09

cartes, ou d'autres petits ports du voisinage. Hormis quelques tonnes de gomme-gutte, im peu d'ivoire, du poisson péché dans le grand lac par des Annamites, du bois d'ébénisterie et de construction pour lequel il est célèbre, et du coton, le Cambodge ne fournit rien au commerce, et j'ose émettre l'opinion que le Jour où les ports d'Annam seront ouverts aux Européens, les marchands chinois établis à Kampôt abandonneront cette ville; cependant, mieux gouverné, ce district pourrait alimenter le commerce d'im grand nombre de produits dont nous parlerons plus tard.

Ce qui reste de ce malheureux pays ne tardera sans doute pas à tomber sous la domination de quelque autre puissance. Qui sait*? Peut-être la France a-telle les yeux fixés sur lui et se l'annexera comme elle fait en ce moment de la Cochinchine.

Le peu d'impôts et de taxes que les Cambodgiens ont à supporter, comparativement aux Siamois, me faisait penser que je trouverais ce peuple vivant dans l'abondance et le bien-être ; aussi ma surprise fut grande d'y rencontrer, à très-peu d'exceptions près, presque tous les vices, sans aucune des qualités que l'on trouve chez les autres peuples, ses voisins : la misère, l'orgueil, lagrossièreté, la fourberie, la lâcheté, la servilité et une paresse excessive sont l'apanage de cette misérable population.

On a répété souvent que Tonne devait pas juger d'un pays où l'on n'a fait que passer ; que ceux-là seuls pourraient le faire qui y ont séjourné longtemps. J'admets que dans un séjour rapide l'on est sujet à commettre des erreurs ; mais, je le répète ici, je mentionne ce que je vois, et donne mes im-

pressions telles ctuë je les t*êOôls î libre à d'autres voyageurs plus êsxpôritflôîtrtéS de me Aétùéatitj si ces itopressions ou moïi Jugement Oût été faussés. Je ferai remarquer eu outre que la première imprê'Ssiou est souvent itieffaçable, et (lue ft^équemmefit Je ne me fie pas à mon propî*é Jtigeiûènt et parie d*aprés Pexpérience d^atttfid.

Il est peu de voyâgetirs êu Ëufôpe, efl Amérique et sans douté sur plusieurs autres points du globe, qui n'aient eu à sé plaindre dé k manière offensante dont les représentants des lois dôuattlërés éjtéfcent leurs Revoirs et Souvent les ôtitre-tJftssent. Ces braves gens, en Europe, gagnent lém» pain quotidien en faisant supporter le plus de vexations qu'ils peuvent atii Voyageurs des deux seies; ici, C'est le contraifé, ils le gagnent en lô demandant ; ee sont des mendiants commissionnés î t Du poisson sec, de l'arack et un peu de bétel, s'il vous plaît. » Plus Vous donnez, moins la perquisition est scrupuleuse.

Après avoir remonté la jolie rivière qui devait nous conduire à notre but l'espace de près d'un mille, nous aperçûmes une maison couverte de feuil^

les, surmontée du symbole de la religion chrétienne, de la consolante croix. Ce ne pouvait être que Celle de Tabbé âèâtrest, missionnaire apostolique de la congrégation des Missions étrangères. Vous qui lisez ces lignes, avesi-Vous voyagé au loin 1 avez-vous jamais été pendant un temps plus ou moins long privé de votre société habituelle? avez-vous été maltraité par le temps ou par les hommes ? avez-vous jamais échappé à quelque grand danger? avez-vous quitté Vos parents ou Vos ànlîs pour une longue ab-

DE SÎÂMj t)Ê CAMfeODÔfi Et BÊ LAOS 111

sence? avez-vous perdu un étfê blen-àîmé? enfin avez-voud jamais flouffètt? Eh bieti, vdUê Sàtirèz ce que peut ôUi* lé VôyagêUr éWatlt loin de Sa patrie ce signe divin de Ift religid!l« Utte oroil pùm Itd, (î*est un ami, un consolateur, un ft|^pUis L'âiïlè ôfitlèl*ô SÔ dilate à la vue de cette croiÈ.i deVaflt elle 5 ôn è'âgenouille» on prie, on Oublie» C'est oe que jd flsi

J'avsàs pour l'abbé Hestrest des letU^ de plti*" sieurs missionnaires de) Siami je fis atncunretf^ notice barque devant sa demeure et je itiis pldd ft teffé ; mais les neuf jours de stâ^atioh forééé âMquéls j'avais été obligé de me soumettre m'avaielit fait perdre poiu* un instwit l'usage de lûes meiiibres^ et j'eus quelque peine à marcher.

L'abbé Hestrest m'accueillit en frère et m'offrit un abri dans sa modeste case jusqu'à ce que je ^Uàsô me logei* ailleurs. La première nouvelle qu'il m'apprit fut que la Ffàncé était en guerre avec l'Autriche. J'ignprâîs inême qull y eût quelque différend eûtte lêâ deux gouvéîHemetits. Lltalie allait naître dé ce dôhflit l A peiiie étâiâ-jé débarqué qu'on nous atiiiôtiça le passage du toi qUi revenait dô son excursiotii L'abbé Bestrêst më ôôuduisit au bord de la rivièt*é. Dèâ (pie lé roi eut âpérçU uii étranger â côté du missionnaire, il dotttià l'ôMré à ses rameurs d'accoster le rivage, ôt, quand il fut à portée de la voix, il s'adressa à l'abbé :

ce Quel est l'étrangèi» qui est avec Vous?

— Sire, c'est un Français.

— Un Français 1 » réponditril avec vivacité.

Puis, comme s^il doutait de la parole du ânsgidU'^

naire, il ajouta en s'adressant à moi :

« Vous êtes Français ?

— Français, Sire, lui répondis-je en siamois.

— M. Mouhot vient de Paris, dit Fabbé en donnant à sa réponse un air mystérieux; mais il a été tout récemment au Siam.

— Et que vient-il faire dans mon royaume ?

— Il est en mission particulière, dit l'abbé d'un ton diplomatique, — mais qui n'a rien de commun avec la politique; c'e^ uniquement pour voir le pays ; du reste, M. Mouhot ne tardera pas à rendre une visite à Votre Majesté. »

Après quelques minutes de silence de part et d'autre, le roi salua de la main et nous dit : « Au revoir. »

Le cortège s*éloigna.

Je craignis un instant que l'abbé ne m'eût fait passer pour un personnage moins humble que je ne le suis réellement, et que, par suite, on ne m'interdit l'entrée du royaume. Le nom seul de la France cause une peur mortelle à ces pauvres rois. Celui-ci s'attendait chaque jour à voir flotter le pavillon français dans la rade. Le roi du Cambodge a près de soixante ans; petit de taille et replet, il porte les cheveux courts: sa physionomie annonce l'intelUgence, beaucoup de finesse, de la douceur et une certaine bonhomie K 11 était mollement couché à l'arrière de son bateau de construction européenne, sur un large et épais coussin; quatre rameurs seulement et une

* Depuis le voyage de M. Mouhot au Cambodge, ce roi est mort, et c'est le second roi, dont il est question plus loin, qui lut a succédé.

douzaine de jeunes femmes le remplissaient. Parmi celles-ci, j'en remarquai une dont les traits étaient délicats et môme distingués; vêtue moitié à l'européenne, moitié à l'annamite, et portant relevée toute sa longue chevelure noire, elle aurait passé pour une jolie fille en tous pays. C'était, je pense, la favorite du roi ; car non-seulement elle était mieux mise que les autres et couverte de bijoux, mais elle occupait la première place auprès du roi et prenait grand soin que rien ne blessât le corps de son vieil adorateur. Les autres femmes n'étaient que de grosses filles à la figure boufBe, aux traits vulgaires et aux dents noircies par l'usage de l'arack et du bétel. Derrière le bateau du roi venaient, sans ordre et à de longues distances, ceux de quelques mandarins que je ne pouvais disting[uer du vulgaire ni par la mine ni par la tenue. Une barque seide, montée par des Chinois et commandée par un gros personnage dé la même natton qui tenait levée une espèce de hallebarde surmontée d'un croissant, attira mon attention; elle marchait entête de l'escorte. C'était le fameux Mun-Suy, le chef des pirates et l'ami du roi. Voici ce que j'appris au sujet de cet individu :

A peu près deux ans auparavant, ce Chinois, obligé, par des méfaits que l'on ne connaît pas trèsbien, de s'enfuir d'Amoy, sa patrie, arriva à Kampôt avec une centaine d'aventuriers, écumeurs de mer comme lui. Après y avoir passé quelque temps, faisant trembler tout le monde, extorquant, la menace à la bouche, tout ce qu'ils pouvaient aux gens du marché, ils conçurent le projet de s'emparer de la ville, de tout y mettre à feu et h sang, et de se re-

MOUIIOT. VOY. DE SlAU. 8

tirer ensuite avec le fruit de leurs vols s'ils n'étaient pas en force pour rester en possession du terrain. Mais leur complot fut révélé; les Cambodgiens furent appelés de tous les environs et armés tant bien que mal, et le guet-apens avorta. Mun^Suy, craignant alors que les cboses ne tournassent mal pour lui, s'embarqua sur sa jonque avec ses complices et tomba à l'improviste sur Itatienne. Le marché fut saccagé en un moment; mais les Cochinchinois, re* venus de leur surprise, repoussèrent les pirates et les forcèrent k se rembarquer après leur avoir tué plusieurs hommes. Mun-Suy revint à Kampôt, gagna le gouverneur de la province, puis le roi lui-même par de beaux présents, et se livra à des actes de piraterie tels que son nom devint redouté partout à la ronde, et celd impunément. Des plaintes s'élevèrent des pays voi^ns, et le roi, soit par crainte, soit pour se l'attacher et être protégé contre les Annamites en cas de besoin, le nomma garde-côtes. Depuis ce temps, ce pirate est devenu brigand commissionné et titré, et les meurtres et les vols n'en sont que plus fréquents, à un point tel que le roi de Siam a envoyé des navires à Kampôt pour s'emparer de ce malfiai* teur et de sa troupe; mais deux des brigands seulement forent arrêtés et exécutés sur-le-champ ; quant à Mun-Suy, il fut caché, dit-on, dans le palais du roi même.

Quelques jours après mon arrivée, je m'installai dans une maison construite par les ordres et aux frais du roi pour abriter les négociants européens, qui rarement viennent à Kampôt. L'abbé Hestrest me fit les honneurs de la ville : le marché, tenu en

DE SIAM9 DB CAMBODGE ET DE LAOS llf

majeure partie par les Chinois, est composé de ca^ banes faites en bambous et couvertes en chaume. On y voit exposés une quantité de verroterie, de faïence et de porcelaine chinoise, des haches et couteaux, des parasola chinois et d'autres produits de ce pays et d'Europe. Les marchands de poisson, de légumes et les restaurants chinois en plehi air, se disputent la rue en concurrence avec des porcs, des chiens af** famés et des enfants de tout sexe et de tout âge barbotant, tda qu'ils furent créés par la naturo, dans la fange et l'ordure; avec des femmes indigènes d'une laideur repoussante, et des Chinois au corps décharné, à l'œil hagard et terne, traînant péniblement leurs sandales chez le marchand d'opium, le barbier ou quelque maison de jeu, trois choses sans lesquelles le Chinois ne peut vivre.

Le commerce est tout entier entre les mains de ces derniers, et l'on rencontre dix de ceux-ci pour un indigène.

Je fus présenté par l'abbé Hestrest dans plusieurs maisons chinoises où nous f&mes reçus avec politesse et affabilité. Le roi attendait et comptait sur ma visite, car plusieurs fois il envoya de ses gens pour s'informer si je n'étais réellement pas un officier dé-taché de l'armée française, alors en Cochinchine et venant prendre des renseignements sur ce pays. Je priai M. Hestrest de m'accompagner chez Sa Majesté, Nous remontâmes le fleuve l'espace d'un mille et demi, et nous arrivâmes à Compong-Baie qui est la partie cambobgienne de la ville; c'est là que réside le gouverneur de la province et que campaient le roi et sa suite, qui n'étaient h Kampôt qu'en visite

Quand nous arrivâmes. Sa Majesté donnait audience dans une maison construite en bambous avec assez d'élégance et recouverte en tuile rouge. L'intérieur était plutôt celui d'une salle de théâtre forain que celui d'une demeure royale. Ne trouvant à la porte ni suisse ni factionnaire, nous entrâmes sans nous faire annoncer. Sa Majesté trônait sur une vieille chaise de fabrication européenne. De chaque côté de sa personne, et rampant sur les coudes et les genoux, deux officiers de sa maison lui offraient de temps en temps une cigarette allumée, de l'arack ou du bétel dont ils tenaient toujours une < chique » à la disposition du souverain. A quelques pas se tenaient quelques gardes dont les uns étaient armés de piques ornées d'une touffe de crins blancs au sommet, les autres de sabres dans leurs fourreaux qu'ils brandissaient à deux mains. A quelques degrés au-dessous de Sa Majesté, les ministres et les mandarins se tenaient dans la même position que les gardes-chique, A notre arrivée, et sur un signe du roi, nous allâmes nous asseoir à côté de lui sur des sièges pareils au sien qui furent apportés par une espèce de page. Le roi, comme ses sujets, ne porte ordinairement qu'un langouti ; celui-ci était de soie jaune retenu à la taille par une magnifique ceinture d'or dont la plaque étincelait de pierres précieuses.

Au Cambodge, comme au Siam, si l'on veut obtenir les bonnes grâces du roi ou des mandarins, il faut commencer par donner des présents. J'avais donc apporté une canne à fusil anglaise d'un beau travail, avec l'intention de l'offrir à Sa Majesté. Ce fut la première chose qui attira son attention :

« Veuillez me montrer cette camie, » dit-il en cambodgien. — Je la lui présentai.

« Est-elle chargée? ajouta-t-il en voyant que c'était une arme.

— Non, Sire. >

Alors il l'arma, me demanda ime capsule et la fit partir; puis il dévissa le canon qui était à balle forcée et examina le travail avec attention.

« Si elle peut être agréable à Sa Majesté, dis-je à M. Hestrest, je serais heureux de la lui offrir. » L'abbé traduisit mes paroles.

« Q'a-t-elle coûté? » répondit le roi.

Et comme l'abbé, à mon instigation, lui faisait ime réponse évasive, il me pria de lui faire voir ma montre : je la lui présentai, et quand il l'eut examiné avec attention, il m'en demanda aussi le prix. L'abbé, après le lui avoir dit, lui parla de mon intention d'aller à Udong, la capitale du Cambodge, et de parcourir le pays.

« Allez à Udong, c'est très-bien, promenez-vous, promenez-vous, » me dit-il en riant.

Puis il demanda mon nom, et, comme il cherchait àl'écrire, je tirai mon portefeuille et lui présentai ma carte. Ceci lui inspira le désir d'avoir mon portefeuille. Je m'empressai de le lui offrir.

« Sire, dit alors M. Hestrest, puisque M. Mouhot va à Udong, Votre Majesté daignera sans doute lui faciliter le voyage.

— Mais volontiers; combien voulez-vous de chariots? »

J'en aurais demandé dix, que je les aurais obtenus. « Trois me suffiront, Sire, répondis-je.

— fct pour quel jour?

— Après-demain matin, Sire.

— Prenez note de cela et donnez vos ordres, > dit le roi à son madarin secrétaire; puis il se leva, noug donna une poignée de main et se disposa à sortir.

Noua fîmes de même et retournâmes à notre hôtel. Je dis hôtel, car c'est le seul endroit oix peuvent loger les étrangers, et M* de MontigUY» lors de son passage à Kampôt comme ministre plénipotentiaire, Y était descendu aussi bien que nous, et si Ton n^ me l'avait pas dit, je Teusse deviné rien qu'à voir les magnifiques inscriptions charbonnées sur le mur par les marins de sa suite, telles que celles-ci :

( Hôtel du roi et ia$ ambassadeurs, ^ Ici on loge à pied, à cheval et h éléphant graita pro Deo. ^- Bon lit, sofa et table à manger.... sur le plancher. ^ Bains d'eau de mer.,.* dans la rivière. Bonne table. .,. au marché. — Bon vin..», à Singapour.. •«

Rien.... pour la servante. >

Détails ultérieurs sur le Cambodge. - Udong, sa capitale actu^e. — Audiences chez le second roi, etc. '

Dans la matinée du jour fixé pour mon départ, et lorsque tous mes préparatife fureiit terminés, l'abbé Hestrest vint me chercher pour me fam partager avec lui son modeste déjeuner et me conduire ensuite avec son bateau jusqu'à, Kompong-Baie, où je devais trouver tes chariots.

Arrivés à cet endroit, point de chariots. Nous nous rendîmes chez le premier mandarin, qui, tout ^n chiquant du bétel, nous montrait S9s dents noires et son rire atupide; je vis que j'étais Je joiitôt de ces individus &ux partout et toujours, ne cédant qu'à la force et détestant «ivant tout le nom d'Européen. Après maintes réolmnatiQns auprès des mandarins de tous grades, on m'amena enfin trois cbariotsl Les voitures à chiens qui sont en uiswge m Hollande auraient mieux fait mon af&ire. Renvoyai donc pro-*< mener les trois brouettes du roi de Cambodge avec

mes compliments pour cette majesté, et j'en louai d'autres à mes propres frais.

Udong, la capitale actuelle du Cambodge, est située au nord-est de Kampôt, à deux lieues et demie de l'affluent du Mékong, qui vient du grand Istc, et à cent trente-cinq milles à peu près de la mer, distance prise à vol d'oiseau.

On compte huit stations et huit jours de marche jusque-là, en voyageant avec desbœufe ou des buffles ; les éléphants font facilement deux stations par jour; ce qui abrège le temps de moitié ; mais il n'y a que le roi, les mandarins et les riches particuliers qui puissent posséder et nourrir de ces animaux. Les chariots que nous louâmes pouvant à peine contenir nos bagages, moi et mes hommes nous fûmes forcés de partir à pied.

Après avoir traversé une plaine marécageuse où nous abbatttmes quelques oiseaux aquatiques communs, nous entrâmes dans une belle forêt, qui, sans la moindre éclaircie, se prolonge jusqu'aux portes d'Udong. Pour traverser son sol marécageux , j'a-* vais dû me chausser de mes bottes de chasse que je n'avais pas portées depuis quelque temps et dont le cuir s'était durci. Après deux heures de marche sous un soleil de feu, je sentis mes pieds s'écorcher dans plusieurs parties. Jefos obligé de me déchausser et de continuer la route pieds nus. Heureusement elle était presque partout unie et belle à cause de la sécheresse et des fréquentes communications entre Kampôt et la capitale. La chaleur était excessive, et nos chariots d'une lenteur désespérante. Enfin nous arrivâmes à la première station, où je fus casé dans

use vaste salle en bambou, revêtue de cbaume et qui avait été récemment construite pour loger le roi et sa suite. La nuit, j'eus des gardes à ma porte, envoyées par les autorités afin de me garer de tous risques et évictions, et, grâce à la lettre du roi, que je présentai, je fus respectueusement traité. Le lendemain, je parvins à louer un éléphant pour me conduire à la prochaine station, ce qui me coûta un franc de notre monnaie.

Le jour suivant, je dus continuer ma route pieds nus. Ce que nous ^ûmes à souffrir de la chaleur dépasse tout ce que je m'étais imaginé jusque-là de Telfet du soleil dans la zone torride. Cet astre était alors au zénith, et ses rayons brûlants, répercutés par le terrain sablonneux, devenaient intolérables à dix heures du matin; c'était à ce point que les indigènes, qui ont la plante des pieds fort dure, ne pouvaient supporter le contact du sol et cherchaient les touffes d'herbe pour y poser le pied ; les bœufs ne marchaient qu'en piétinant continuellement et donnaient tous les signes de la douleur et de l'épuisem^t; malgré l'aiguillon et le rotin, ils refusaient souvent d'avancer. L'eau des mares était non pas tiède, mais chaude; l'atmosphère semblait embrasée, tous les êtres sans force, et la nature languissante et accablée. Au miheu du jour, nous faisions halte, pour nous remettre en route à trois heures. Sur tout notre parcours il n'y avait pas une goutte d'eau potable, même pour nos animaux qui souffraient de la soif plus encore que nous-mêmes; et, pour cuire notre riz et faire notre thé, nous n'avions d'autre ressource que celle des mares et des bour-

biers imprégnés de voix nomiques tombées des arbres enviromiants. Le lendemain, je trouvai de nouveau un éléphant à louer; mais ce fût le dernier, et les quatre Jours suivants je fis la plus grande partie du chemin à pied, l'autre, assis sur le coin d'une des charrettes. Du reste, le manque d'eau et les tourbillons de fine poussière qui s'élèvent de la route sont les seuls inconvénients qu'aient à subir les voyageurs. Dans la saison sèche, le terrain, quoique sablonneux, est dur et bien foulé, au milieu de la voie, par le fréquent passage des chariots et des éléphants; le reste de la chaussée, large de vingtcinq à trente mètres, est revêtu de gazon et même de hautes herbes, puis, & peu de distance, s'offre la fcrét avec ses bouquets espacés d'arbres à huile, aux troncs élevés, au port droit et majestueux, et couverts à leur sommet seulement d'un panache de larges feuilles d'un vert foncé. Cest comme une magnifique et immense avenue, et on pourrait ordre que l'art y a mis la main.

Les stations sont toutes situées à une distance à peu près égale, douze milles environ. A toutes, outre les anciens caravansérails servant à abriter les voyageurs et les hommes de corvée, qui sont changés tous les cinq jours, je trouvai d'autres nouvelles maisons beaucoup plus vastes et plus belles, construites pour le passage du roi; de plus, entre les stations, on rencontre souvent d'autres salles où l'on peut se reposer au milieu du jour, avantage et confort qui ne sont nullement à dédaigner.

Jusqu'à la distance de vingt-cinq milles, en partant de Kampôt, j'aperçus sur ma droite une chaîna

de mohtagnes peu élevée, derniers contre^forts de la chaine qui sépare le bassin du grand lac Touli-Sap du golfe de Siam; mais je ne rencontrai, sur tout le parcours de mon voyage de Kampôt à Udong, qu'un terrain sablonneuxi sauf en un seul endroit, où Je le trouvai rocailleux, avec du minerai de fer. On ne voit qu'un seul petit village sur ce parcours, et là seulement quelques traces de cultm^e; partout ailleurs je n'aperçus aucun sentier ni aucune trace pouvant faire supposer que l'intérieur de la forât fùX habité. Autour de la capitale seulement les champs de riz commencèrent h se montrer, ainsi que de petites maisonnettes entourées de jardins fruitiers, maisons de campagne de l'aristocratie cambodgienne, qui y vient chaque soir humer un air plus pur que celui qu'on respire à la cour et k la ville.

En arrivant aux portes d'Udong, je me trouvai en face d'un large fossé, surmonté d'un parapet et entouré d'une palissade de trois mètres d'élévation. Je pensais entrer dans une ville de guerre fortifiée, et, comme je savais mes compatriotes occupés en ce moment à donner une leçon aux Cochinchinois, je m'attendais à être reçu par un fonctionnaire la baïonnette croisée, avec le terrible : On ne pasie pas ! mais celui-ci ne se montrant pas, je donnai un coup de crosse de fusil à la porte et j'entrai. J'étais dans l'aaceinte du palais du second roi, palais précédé d'une sorte de cage tenant le milieu entre une guérite et un pigeonnier, ayant à chacune de ses quatre foces une lucarne d'où Ton peut observer, en cas d'invasion, l'approche de l'ennemi, et donner le signal de la fuite avant son arrivée. J'arrivai au ceaire

d'une grande place autour de laquelle se prolongent les remparts, fermés de deux portes dont Tune donne accès sur le marché; la seconde conduit à la campagne. Dans l'intérieur de cette enceinte, d'un côté se trouve le palais du second roi, de l'autre celui d'un plus jeune prince, son frère, et une pagode avec son couvent, le tout recouvert en chaume.

J'espérais trouver là, comme à Kampôt, un « hôtel du roi et des ambassadeurs; » mais, ne voyant aucune enseigne^ je me dirigeai vers un endroit où je voyais entrer et sortir beaucoup de monde. C'était la salle de justice, où les juges tenaient audience. J'envoyai Niou, mon domestique, en « députation, » demander à ces magistrats s'ils voudraient bien donner asile à un voyageur. La réponse ne se fit pas attendre; juges et plaideurs vinrent au-devant de moi et me conduisirent dans la salle de justice, où je commençai immédiatement mon installation sous les yeux de toute la foule accourue pour voir l'étranger et lui demander « ce qu'il vendait. »

La nouvelle de mon arrivée parvint bien vite au palais du roi, et deux pages me furent envoyés pour me demander si je n'irais pas de suite voir Sa Majesté. Mon bagage n'était pas encore arrivé; j'objectai que je ne pouvais me rendre auprès du. roi en costume de voyage. « Ohl cela rie fait rien; le roi n'a pas de costume du tout, et il sera enchanté de vous voir. » A peine mes chariots étaient-ils arrivés, qu'un chambellan en langouti, suivi d'un page, accourut pour me dire que le roi m'attendait. Je me rendis donc au palais, La cour qui le précède était défendue par une douzaine de canons veufs de leurs

affûts, jetés au hasard sur le sol, et dans la gueule desquels nichaient les moineaux. Plus loin, une nuée de vautours dévoraient les restes du repas du roi et des gens du palais. Je fus conduit dans la salle d'audience, qui communique avec les appartements particuliers du roi; elle est pavée de larges carreaux chinois, et les murs sont blanchis à la chaux. Une foule de pages, tous Siamois, beaux jeunes hommes de vingt-cinq à trente ans, vêtus uniformément d'un langouti de soie rouge, se tenaient groupés et assis à l'orientale en attendant Sa Majesté. Quelques minutes après mon arrivée, le roi parut. Aussitôt tous les fronts se courbèrent jusqu'à terre. Je me levai, et Sa Majesté s'avança fort gracieusement près de moi, d'un air tout à la fois dégagé, distingué et digne.

c Sire, lui dis-je, j'ai eu l'honneur de voir S. M. le premier roi à Kampôt et d'en obtenir une lettre pour me rendre à Udong.

— Êtes-vous Anglais ou Français? dit le prince en m'examinant attentivement.

— Je suis Français, Sire.

— Vous n'êtes pas marchand; que venez-vous donc faire au Cambodge?

— J'y suis venu pour visiter votre pays et chasser.

— C'est très-bien. Vous avez été à Siam; moi aussi , j'ai été à Bangkok. Vous viendrez me voir encore?

— Toutes les fois que ma présence pourra être agréable à Votre Majesté. »

Après quelques instants de conversation, le roi me tendit la main ; je le saluai et sortis. A peine

étais-je rentré que plasieurs de ses officiers aceou» rurent chez moi en me disant : < Le roi est enchanté de vous ; il désire vous voir souvent. »

Le jour suivant^ je parcourus la ville, dont les nuisons sont construites en bambous et quelquesunes en planches; le marché, tenu par des CShinois, est, par sa saleté, l'égal de tous les autres dont j'ai déjà parlé. La plus longue rue, je pourrais dire Tunique, a près d'un mille de longueur. Dans les environs habitent les cultivateurs et les gens de corvée, ainsi que les mandarins et autres employés du gouvernement. La population de cette ville est d'une douzaine de mille âmes à peu près^

Le grand nombre de Cambodgiens de la banlieue, des provinces, et surtout des chefe qui s'y rendent pour le commerce ou pour d'autres affaires, contribue à donner de l'animation à cette capitale. A chaque instant je rencontrais des mandarins en litière ou en filet, suivis d'une foule d'esclaves portant chacim quelque chose : les uns le parasol de couleur écarlate ou jaime, dont la dimension plus ou moins développée indique le rang ou la qualité du personnage; d'autres la boite d'arec, de bétel, etc. Je rencontrais souvent aussi des cavaliers montés sur de jolis petits chevaux vifs et légers, richement caparaçonnés, couverts de grelots et allant admirablement l'atnble, tandis qu'un troupeau d'esclaves, couverts de sueur et de poussière, s'efforçaient de les suivre comme une meute d'animaux. Ailleurs passaient de légères carrioles traînées chacune par deux petits bœufs trottant rapidement et' non moins bruyamment. Quelques rares éléphants, s'avançant majes-

tueusement les oreilles et la trompe en mouvement, s'arrêtaient devant de nombreuses processions se rendant aux pagodes au son d'une musique bruyante, et plus loin des talapoins se suivaient à la file, qtiôtant leur pitance, drapés dans leur manteau jaime et la sainte marmite sur le dos.

Le troisième jour de mon arrivée à Udong, la séance de la cour de justice avait été bruyamment ouverte h huit heures du matin, et tes cris des juges et des avocats retentissaient encore à dnq heures du soir sans avoir cessé un instant, lorsque tout à coup deux pages sortirent de la cour du palais en criant : ( Le roi I > La foudre serait tombée dans la salle qu'elle n'eût pas produit un effet pareil à ces mots; ce fut à l'instant un sauve qui peut général. Juges, accusés et curieux s'enfuirent péle^méle, se cachant dans tous les coins la face contre terre et comme pétrifiés. Je riais encore au souvenir de ces juges et de ces avocats en langoutis, de ces Chinois à longues queues, fuyant, se poussant, se culbutant les uns les autres à l'approche de leur maître, lors* que le roi parut, à pied, sur le seuil de la porte et suivi de ses pages. Sa Majesté me fit un petit signe de la main comme pour me saluer, puis m'appela près d'elle. Aussitôt deux pages apportèrent des chaises qu'ils placèrent sur le gazon en face l'une de l'autre. Sa Majesté m'en offrit une, et la conversation commença dans ce salon improvisé, tandis que toute l'escorte, ainsi que les passants, demeuraient prosternés. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, elle ne rencontrait aucun homme debout.

« Comment trouvez-vous ma ville 9 dit le roi en

employant ce mot pour désigner son palais avec ses dépendances et les fortifications.

— Sire, elle est splendide et offre un aspect que je n'avais vu nulle part ailleurs.

— Tous ces palais et ces pagodes que vous voyez d'ici dans cette cour ont été construits en une seule année, depuis mon retour de Siam ; dans une autre année, tout sera achevé, et il n'y aura plus alors quô des briques. Jadis, le Cambodge s'étendait très-loin ; mais les Annamites nous ont enlevé beaucoup de provinces.

— Sire, le moment est peut-être arrivé pour vous de les reprendre. Les Français attaquent vos ennemis d'un côté ; attaquez-les de l'autre. »

Sa majesté ne répondit pas; mais elle me tendit un cigare en me demandant mon âge.

Je venais de me faire apporter une jolie petite carabine Minié que les officiers du roi étaient venus examiner dans la matinée; je la lui présentai en le priant de bien vouloir l'accepter si elle lui plaisait, n me dit de la charger. Je levai la bascule et poussai une cartouche dans le canon. « C'est fait. Sire.

— Comment donc? ce n'est pas possible; tirez alors. »

Il choisit lui-même pour but un poteau assez éloigné et m'indiqua l'endroit où je devais frapper; je tirai, et aussitôt Sa Majesté et ses pages coururent s'assurer que le coup avait porté juste.

« Quand pensez-vous quitter Udong ?

— Sire, mon désir est de partir après-demain pour Pinhalu et les provinces d'au delà.

; — Si vous pouviez rester un jour de plus, vous me feriez plaisir ; demain, vous dînerez, chez moi ; le jour suivant , je vous conduirai voir la ville du premier roi, et le soir je ferai jouer la comédie. »

La comédie! pensai-je, cela doit être curieux; et .pour la comédie je restai. Après avoir remercié le monarque de ses bontés pour moi, nous nous séparâmes avec une poignée de main. Evidemment, j'étais en grande faveur. Le lendemain matin, des pages vinrent m'ofifrir, de la part du roi, des chevaux pour me promener; mais la chaleur était accablante. Vers quatre heures , le roi m'envoya un cheval pour me rendre au palais. J'étais en habit, pantalon et gilet de toile d'une blancheur éclatante; un casqiie de liégey modèle Romain et recouvert de mousseline blanche selon la méthode anglo-indoue S complétait ma singuhère toilette. Je fus introduit par le chambellan dans un des appartements particuUers du roi« C'était un très-joU salon, meublé à l'européenne. Sa Majesté m'attendait en fumant un bouri, assise à côté d'une table chargée de mets. Dès que j'entrai, elle se leva, me tendit la main en souriant, et me pria immédiatement de prendre place et de commencer mon repas. Je vis qu'il se proposait, selon l'usage du pays, de me faire honneur en assistant au repas sans y prendre part lui-même. Après m'avoir présenté, avec une aménité et une grâce parfaites, soïi frère cadet, jeune prince de quatorze à quinze ans, prosterné à côté de lui, le roi ajouta :

* Coiffure excessivement légère, fraîche, commode et abritant bien du soleil le cou et. la face. Je la recommande fort aux voyageurs dans ces pays.

130 YOTAGB DANS LBS ROTAUlffBS

( J'ai fait rôtir ce poulet et ce canard à la manière européenne ; vous me direz s'ils sont à votre goût. »

En effet, tout était excessivement bim préparé ; le poisson surtout était ^quis.

€ Good brandy! » me dit le roi en anglais, les seuls mots de cette langue qu'il connût, en me mon-* trant une bouteille de cognac.

« Prenez et buvez. »

On me servit des gelées et des fruits confits exquis, des bananes du Cambodge et des mangues excellentes, puis le thé, que le roi prit avec moi en m'offirant un cigare de Manille. Enfin, il plaça une boite à musique sur la table et la fit jouer.

Le premier air qui en sortit me fit un plaisir d'autant plus grand que je ne m'attendais pas à l'entendre dans le palais d'un roi.... régnant. C'était la Marseiïr laise. Le roi prit mon mouvement et mon sourire d'étonnement pour de Tadmiration.

c Connaissez-vous cet air î

— Un peu. Sire. »

Puis vint un autre, non moins bien connu, Pair des Girondins : « Mourir pour la patrie ! » etc.

m Le connaissez-vous aussi*? » me dit-il.

J'accompagnai l'air avec les paroles.

« Et Votre Majesté, conmient aime-t*elle cet air?

— Un peu moins que le premier 1 Les souverains de l'Europe font-ils jouer souvent ces deux airs?

— Sire, ils les réservent, comme choses solennelles, pour les grandes circonstances seulement. »

Mon Annamite était à côté de moi et remplissait les fonctions d'interprète avec un tact parfait qui

DE SIAM, DE CAMBODGE ET DE LAOS l3l

plut au roi. Le jeune prince demanda la permission de se retirer. H salua son frère en se prosternant profondément et en élevant ses mains réunies audessus de la tête. Le roi lui recommanda de ne pas manquer de revenir le lendemain matin, afin de nous accompagner au palais du premier roi. Le prince passa alors dans la cour, où un page le mit à califourchon sur une de ses épaules et l'emporta dans son palais. Le roi me fit alors admirer ses meubles d'Europe : des tables d'acajou couvertes de vases en porcelaine, des fleurs sous cylindres et d'autres ornements d'un goût vulgaire. H me fit surtout remarquer deux vieilles glaces entourées de cadres dorés, un divan et des choses semblables.

« Je commence seulement, dit-il ; dans quelques années, mon palais sera beau. :»

Il me conduisit ensuite dans son jardin, où, parmi de rares et curieuses plantes, s'élève un rocher artificiel en miniature. En me ramenant au salon, il me fit passer devant toutes ses femmes (il y en avait au moins cent), que la curiosité avait attirées hors du sérail.

« Vous êtes le premier étranger qui soit jamais entré ici, me dit-il ; au Cambodge comme à Siam, personne, sauf les gens de service, ne peut pénétrer dans les appartements particuliers du roi, i>

Je le remerciai de l'honneur qu'il daignait m'accorder, et, en prenant congé de lui, je le priai de me donner une lettre pour les chefs des provinces de son royaume et im ou deux éléphants pour continuer mon voyage. H me promit d'acquiescer à ma demande. Ce jeune souverain, qui porte le titre de

second roi, est l'héritier présomptif de la couronne. Son père [n'a dû son trône qu'au roi de Siam, qui l'a retenu longtemps captif dans ses États, et qui, pour garant de sa fidélité, a toujours gardé un ou deux de ses fils en otage. C'est ainsi que ce jeune roi a passé plusieurs années à Bangkok. Sans doute on lui apprit là l'art de régner, et on ne l'a laissé retourner dans son royaume qu'après s'être assuré qu'on aurait en lui un tributaire soumis et obéissant.

Son jeune frère vint aussi me fiadre une visite, mais pendant la nuit, afin que ses parents l'ignorassent, car il désirait avoir quelque cadeau ; très-enfant pour son âge, il manifestait le désir d'avoir tout ce qui lui frappait la vue. Il est au reste doux, aimable, poli, et a l'air distingué.

Le lendemain, à dix heures du matin, le roi me manda auprès de lui. Je le trouvai dans la salle de réception, assis sur son divan et distribuant des ordres à ses pages pour régler l'ordre de marche qu'il voulait qu'on observât pour l'aller et le retour. L# roi monta dans une jolie chaise à porteurs, magnifiquement peinte et sculptée, avec de beaux pommeaux d'ivoire. Il s'y assit nonchalamment, une jambe dessus, l'autre pendante, le coude appuyé sur des coussins de maroquin. Il avait la tète et les pieds nus, les cheveux coupés à la mode siamoise, et pour vêtement un superbe langouti de soie j aime entouré d'une large ceinture de pareille étoffe, mais plus claire. Le cortège se mit en marche : quatre pages portaient le palanquin sur leurs épaules; un autre soutenait une immense parasol rouge dont le manche doré avait près de quatre mètres de long; le prince

cadet, portant le sabre du roi, marchait à côté de lui, et sur la même ligne. J'étais de l'autre côté. Sa Majesté se tournait souvent de mon côté pour me faire remarquer les objets les plus frappants en traversant la rue, et pour lire aussi sur mon visage l'impression que me causait l'effet que sa présence produisait sur le peuple. A l'approche du cortège, toute la population accourue pour le voir se prosternait. En tête marchait trois Ucteurs, l'un devant, les deux autres à quelques pas derrière, portant à deux mains des faisceaux de rotins, symboles de la puissance; derrière le palanquin suivaient deux à deux les chambellans et les pages, au nombre de plus de trente, tous en langouti rouge et portant sur l'épaule des piques, des sabres et des fusils dans des étuis. Nous arrivâmes ainsi à la porte de l'enceinte du palais du premier roi.

Sa Majesté mit pied à terre, et, tout en conservant le même ordre de marche, nous suivîmes une charmante avenue d'un dettii-mille à peu près de largeur plantée de jeunes arbres et entourée d'une muraille de planches.

De l'avenue, le terrain va en déclinant, couvert de pelouses et de jardins, et bordé d'une ligne d'une centaine de petits cottages aux murs d'argile et aux toits de chaume.

(d Toutes ces maisons sont habitées par les femmes de mon père : il n'y a pas un seul homme, » me dit le jeune roi.

Plus loin s'étend un large bassin entouré de verdure et répandant la fraîcheur et la gaieté dans cet enclos. Sur un des côtés de ce petit lac, encadrés

dauB le feuillage de ses bords et réfléchis dans sa nappe d'eau, s'étendent les bâtiments royaux, les uns blanchis h la chaux, les autres construits en simples bambous.

Nous traversons quelques chambres ou ateliers où de pauvres femmes annamites filent et tissent de la soie, puis nous passons devant le trésor et les ma* gasins du roi, et nous arrivons dans une vaste salle construite & l'entresol et qui constitue ce que l'on nomme spécialement la palais. L'intérieur ne répond certes pas à l'extérieur. €ette salle est encombrée, comme un bazar, de bocaux, de vases de fleurs arti« ficielles recouverts de globes, de coussins de toutes les couleurs et de toutes les dimensions; sur lesta* blés, sur les rayons, sur le plancher, on a entassé des boites, des cadres chinois, des pantoufles, et une foule d'objets et d'instruments d'Europe, de vieux divans, des glaces, des lavabos, etc*, etc. Après m'avoir fait de nouveau parcourir les jardins, le jeune roi, qui devait passer la journée dans ce palais, me fit reconduire par un de ses chambellans.

Peu après le coucher du soleil, le peuple accourut en foule pour assister au spectacle, qui devait commencer à sept heures, au retour du roi. La multitude était si compacte, qu'il n'y avait pas dans la cour un seul pouce de terrain inoccupé; les mura mômes étaient couverts de monde. Sans doute qu'à ces réjouissances il est permis de déroger & l'usage général et que le peuple n'est pas tenu de se prosterner, car tout le monde» h l'intérieur comme à l'extérieur du palais, était assis à l'orientale. Ce spectacle était tout simplement une pasquinade fan-^

taetique assez bien représentée et accompagnée d'une musique plus bruyante qu'harmonieuse, mais qui parut satisfaire complètement la curiosité publique. En somme, la mise en scène et les auteurs étaient fort inférieurs à ce que j'avais vu en ce genre à Bangkok.

Départ d*Udong. - Train d'éléphants. - Pinhalù. - Belle conduite des missionnaires. — Le grand lac du Cambodge. — Le fleuve Mékong.

Le 2 juillet, après avoir mangé le riz ordinaire du matin, nous étions prêts à nous mettre en route ; nous n'attendions, pour cela, que les éléphants et les chariots que le roi m'avait promis. Les uns et les autres ne tardent pas à arriver, et nous traversons la ville au milieu d'une foule immense accourue de tous les points de la ville pour nous voir. Montés sur nos éléphants, suivis de notre bagage et de plusieurs pages du roi qui nous accompagnent jusque sxfc la route de Pinhalù, nous voyons toute la population prosternée sur notre passage, sans doute parce qu'elle m'a vu la veille avec Sa Majesté.

Nous cheminions ainsi majestueusement au train d'une lieue à l'heure, sur une très-belle chaussée élevée en certains endroits de plus de dix pieds audessus de la plaine boisée, mais marécageuse, qui s'étend jusqu'au grand canal de jonction du Touli- Sap avec le Mékong.

Parfois nous traversions de beaux ponts en bois et

en pierre, qui donnent certainement une meilleure et plus haute idée de l'administration du Cambodge que de celle de Siam, car à Bangkok même les ruisseaux et les canaux sont franchis sur des planches étroites et minces, ou simplement sur des troncs d'arbres jetés en travers par les soins des habitants et non par les autorités elles-mêmes.

A deux kilomètres à peu près d'Udong s'élève une espèce de rempart en terre, de la forme d'un fer à cheval, qui entoure une partie de la ville, et que l'on a eu pour but d'opposer, au besoin, à l'invasion des Annamites, qu'à cette époque on s'attendait encore chaque année à voir paraître au moment des grandes eaux.

Nous rencontrons sur la route une quantité de piétons allant à la ville ou en revenant, sans doute pour l'approvisionnement du marché. Elle est bordée de misérables cabanes en bambous , sur pilotis, semblables à des poulaillers et qui servent de demeures aux malheureux Thiâmes que le roi fit transporter là, il y a un an, des plaines situées àl'est du Mékong, pour les punir d'une tentative de révolte.

Nous arrivons de bonne heure le même jour à Pinhalù, village situé sur la rive droite du fleuve et assez considérable. Plusieurs de ses habitants descendent de Portugais et d'Annamites réfugiés.

La cité de Pinhalû est la résidence d'un évêque français, M»r Miche, vicaire apostolique de la mission du Cambodge et du Laos.

M«^' Miche était absent pour le moment ; mais je trouvai chez lui trois bons et aimables missionnaires qui me prièrent d'attendre son retour et me reçurent

avec cette cordialité et cet empressement affectueux qu'il est si doux de rencontrer à l'étranger, et surtout de la part de compatriotes. M. Fontaine, le pl^s âgé des trois, quoique jeune encore, compte près de vingt années de mission, n faisait autrefois partie de la mission de Cochincbine. Je l'avais vu h Bangkok, où il avait séjourné temporairement avant d'aller au Cambodge; il était faible et souffrant alors; je le retrouvai avec plaisir plus vigoureux et plein de gaieté. J'éprouvais beaucoup de sympathie pour ce digne homme; il ne peut y avoir assez de mission* naires comme lui.

Un de ses collègues, M. Âmoux, était non^seulement mon compatriote comme Français, mais comme enfant du même département : il est né dans le canton de Russey et moi dans celui de Montbéliard(Doubs). Il avait donc double titre k ma sympathie. H appartient à la mission de Cochinchine, et était venu de chez les sauvages Stiêngs pour renouveler ses provisions; mais il s'était trouvé atteint de la dyssen* terie par suite de la fotigue du voyage, et n'avait pu retourner à son poste avec ses gens. En entendant ces braves et dévoués soldats de l'Égliseraconter leur misère passée et présente, j'étais quelqu^ois autant amusé qu'ému, tant Us le faisaient gaiement. C'est le propre des enfants de notre vaillante nation de savoir souffrir et mourir le sourire sur les lèvres.. Quatre jours s'écoulèrent promptement dans l'aimable compagnie de ces bons prêtres, qui ne tenaient pas moins & me procurer l'occasion de voir leur évêque que moi à faire sa connaissance. Je savais que je trouverais en lui un homme supérieur sous

DE SUMy PK CAMBODaS ET DE LAOS 139

tous les rapports ; mais je ne m'attendais pas à trouver dans ce héros des missions une simplicité et une humilité égales à son instruction et à la force de son caractère. M^ Miche est très-petit de taille ; mais sous un© enveloppe chétive il concentre une vitalité et une énergie extraordinaires. Les annales de la mission de Cochinchine qui était la même que celle du Cambodge il y a peu de temps encore, doi«vent compter de belles pages consacrées aux actes de ce glorieux soldat du Christ,

N'étant encore que simple missionnaire, il fut em* prisonné avec un de ses confrères et frappé de verges, affreux supplice qui à chaque coup fiait jaillir le sang et ^itame les chairs. La sentence exécutée, on les ramenait dans leur cachot afin de renouveler le supplice le lendemain lorsque les plaies commence* raient h se cicatriser»

c Cela fiait horriblement souffrir, dit l'autre mis* monnaire h Uf^ Miohe, et je crains de n'avoir pas la force de supporter une nouvelle épreuve.

— Soyez tranquille, lui répondit celui-ci, je demanderai à recevoir les coups pour vous. »

Et il en fut comme il l'avait diti

Ici le missionnaire est tout pour ses pauvres catéchistes, médecin de l'âme et médecin du corps, juge, etc. Chaque jour, il passe plusieurs heures à entendre leurs différends et à remettre la paix où elle est troublée. JËt elle l'est souvent dans une contrée où un débiteur qui ne peut payer son créancier devient, lui et sa famille, l'esclave de cet homme.

<ic Tu es mon esclave, dit un individu k une jeune fille qu'il rencontre par hasard.

— Comment cela? je ne vous connais pas.

— Ton père me devait; il ne m'a pas payé.

— Je n'ai jamais connu mon père ; il est mort avant ma naissance.

— Veux-tu plaider? Nous plaiderons. > L'homme en appelle à quelque mandarin, débute

par offrir un présent, lui en promet un autre; son procès est gagné, et la malheureuse, sans appui, devient l'esclave de son persécuteur. Cette antique histoire d'Appius et de Virginie se renouvelle fréquemment au Cambodge. Les Virginius seuls font défaut.

Depuis que j'avais mis le pied dans ce pays, la peur s'était emparée de mes domestiques ; elle fut à son comble quand je leur annonçai qu'il fallait partir pour visiter les tribus sauvages de Stiêngs, au-delà du grand fleuve. Le Cambodge est certainement trèsredouté des Siamois; les montagnes et surtout les forêts habitées par les Stiêngs ont, à cause de leur insalubrité, auprès des Cambodgiens et des Annamites, une réputation analogue à celle dont Gayenne jouit parmi nous.

Ces craintes ne pouvaient m'arréter, et dès que j'eus reçu du roi de Cambodge la lettre qu'il m'avait promise, je quittai Pinhalù dans une petite barque conduite par deux rameurs, et me dirigeai vers le Mékong.

En descendant le cours d'eau qui y conduit, large d'à peu près douze cents mètres, je fus étonné de voir le flot remonter du sud au nord au lieu de descendre vers le fleuve dont il semble le tributaire.

Pendant près de cinq mois de l'année, le grand

lac du Cambodge, le Touli-Sap, couvre un espace immense ; mais après ce temps il diminue de profondeur, tout en conservant à peu de chose près la même dimension. A l'époque des pluies, ce ne sont pas seulement les eaux issues des montagnes qui le bordent à l'ouest, qui le gonflent, mais le trop-plein du Mékong arrête l'écouleinent du lac, et finit par y déverser une partie de son excédant.

Départ de Pinhalù. — Le grand bazar du Cambodge. - Penom-Penh.— Le fleuve Mékong. — L'île Ko-Sutin. — Pemptiélan. — Les confins du Cambodge. — Voyage à Brelum et dans la contrée des sauvages Stiêngs.

Partis à onze heures de Pinhalù, à la nuit tombante nous étions rendus à Penom-Penh, le grand bazar du Cambodge. La distance qui sépare les deux localités est de dix-huit milles au plus. J'avais peu de chose à acheter, car M»' Miche et M. Amoux avaient absolument voulu charger ma barque d'une provision de riz et de poisson sec suffisante, non-seulement pour toute la durée de mon voyage, mais pour tout le temps que je me proposais dépasser chez les Stiêngs.

Je m'arrêtai un jour entier, afin de voir la ville et faire emplette de verroterie, de fil de laiton et de cotonnade, qui devaient m'être utiles comme objets d'échange avec les sauvages.

Penom-Penh, situé au confluent de deux grands cours d'eau, renferme une dizaine de mille d'habitants, presque tous Chinois, sans compter une popu-

latîon flottante au moins du double. Celle-ci est composée de gens venus du Cambodge et surtout de Cochinchine, et vivant dans leurs bateaux. C'était l'époque où beaucoup de[pêcheurs, de retour du grand lac, s'arrêtent à Penom-Penh pour y vendre une partie de leur poisson, et où une foule d'autres petits commerçants y sont attirés pour acheter du coton, dont la récolte se fait avant les pluies. Après avoir parcouru la ville, longue et sale, j'arrivai sur une éminence au sommet de laquelle on a bâti une pagode sans beauté ni intérêt, mais d'où la vue s'étend sur une grande partie du pays.

D'un côté se déroule, conune deux longs et larges rubans, le Mékong, et son affluent, au milieu d'une inunense plaine boisée ; de l'autre, c'est la plaine encore, et encore des forêts, mais bordées au sud e% au nord-ouest par de petites chaînes de montagnes*

Quoique Penom-Penh serve souvent de passage aux missionnaires, ma présence ne manqua pas d'exciter la curiosité du peuple. La guerre de Cochinchine était le sujet de toutes les conversations et la préoccupation de tous ici. Une quantité de malheureux pêcheurs chrétiens, qui revenaient du grand lac, n'osaient rentrer dans leurs foyers, parce ({u'ils savaient qu'à chaque douane on les obligerait à fouler la croix aux pieds , et ils attendaient là des nouvelles de la paix que l'on était, disait-on, en train de conclure. D'un autre côté, ce que rapportaient les Chinois et les Annamites qui avaient vu la prise de la ville de Saigon aurait peut-être peu flatté l'orgueil d'un Français. Je n'avais pas vu les glorieux bulletins de l'amiral ; j'avais la douleur d'entendre

la civilisation, M. Cîordier, prêtre de beaucoup de mérite, provicaire de la mission du Cambodge et dont cette lie forme la résidence.

Dès mon entrée dans la pauvre chapelle qu'il a fait construire lui-même, j'éprouvai une certaine compassion pour ce digne honmie» qu voyant la misère et le dénûment qui régnaient autour de moi« Depuis trois ans, le pauvre missionnaire souffce d'une dyssenterie passée à l'état chronique; cependant il ne se plaint ni de ses privations ni de ses maladies; la seule chose qui le peine, c'est le peu de chrétiens qu'il est appelé à baptiser, car les Cambodgiens sont fort attachés à leurs idoles.

c Mais vous, me dit-*il, savez-vous où vous allez? Je suis étonné qu'on vous ait laissé dépasser PinhaHi. Demandez aux Cambodgiens ce qu'as pensent des forêts des Stiêngs, et proposez à quelqu'un d^ici de vous accompagner, personne ne vous suivra. Les pluies ont commencé, et vous allez au«devant d'une mort presque cataine, sinon d'une fièvre qui vous fera souffrir et languir des années. J'ai eu cette fièvre, la fièvre des djungles; c'est quelque chose d'af*freux, de terrible; jusqu'au bout des ongles je ressentais une chaleur que je ne puis appeler autrement qu'infernale, puis succédait un flroid glacial que rien ne pouvait réchauffer; le plus souvent on y reste, comme tant de mes collègues que je pourrds nommer. 1

Ces paroles étaient peu rassurantes ; cependant j'avais tracé mon itinéraire ; Je savais que cette dangereuse région renferme des coquilles terrestres et

fluviales que je ne trouverais nulle part ailleurs i, et que cette tribu de sauvages presque inconnue m'dfrirait une étude curieuse et intéressante; il n'en fallait pas davantage pour me pousser en avant. Je me conr fiai en la bonne Providence et continuai ma route en recevant ces dernières boimes paroles de M. Ciordier.

<r Que Dieu accompagne le pauvre voyageur I >

Douzemilles plus haut, je dus laisser ma barque pour prendre la voie de terre. Je partis à deux heures de l'après-mi^, esjpérant arriver le même jour à PemptUlan, grand village où réside le mandarin auqu^ la lettre du roi était adressée; cependant ee ne fut que le toMtearoain matin, à onze heures, que nous y parvînmes; nous passâmes la nuit au pied d'un arbre, ^ côté d'un grand feu.

Je me rendis aussitôt auprès du mandarin qui administre toute cette partie du pays* Q me reçut fort bien, malgré le peu de valeur qu'avairat les présents que je lui offris. Il donna inunédiaton^it l'ordre qu'on me préparât des chsyriots^ puis m'offrit une provision de tabac, d'areo et de béteL C'était un homme doux et assez distingué dans ses manières pour un Cambodgien; il me demanda des nouvelles de la guerre de Godbincbine, qudques renseignement» sur l'Europe^ le temps qu'il laut pour s'y rendre, dto<

En sortant de Pemptiélan, nous nous engageâmes, pour n'en sortir qu'à de rares intervalles, dans d'épaisses forêts, et nous dûmes passer les premières

1 C'est de là que viennent le beau « Bulîmus Gambûgiensis » et « THélix Cambogiensis » et aussi « lHêlix^Moti hoti, :» pour la première fois coUecticmnéy tt âôcritt^

heures qui suivirent notre départ dans des bourbiers où nos misérables chariots enfonçaient jus* qu'aux essieux et d'où les bœufs ne purent nous tirer qu'à l'aide de nos hommes. La dernière partie de la route fut beaucoup plus agréable; à mesure que nous nous élevions, le chemin devenait sec et uni, l'aspect de la nature beaucoup plus varié.

Nous n'avions pu faire que vingt lieues en cinq jours, et il nous en restait près de trente jusqu'à Brelum. Ce qui me fatiguait le plus était le mauvais vouloir des habitants des villages qui me louaient des bœufe et la lenteur de ceux-ci. Quand nous n'avions pas d'abri pour la nuit, nous avions beaucoup à souffrir de la pluie et de l'humidité. Nous gardions presque constamment nos habits humides sur le corps, et, pour comble de misère, mes deux domestiques furent atteints de fièvre intermittente; l'Annamite surtout eut une fièvre tierce que je ne réussis à couper qu'au bout de dix jours.

Nous arrivâmes à Pump-ka-Daye, sroJk ou hameau à l'extrême frontière, habité par une vingtaine de Stiêngs qui se sont rapprochés du Cambodge afin d'échapper à l'esclavage dans leur tribu. Nos chariots s'arrêtèrent devant un petit caravansérail ouvert à tous les vents, et, aussitôt après avoir dégagé nos bagages, mes conducteurs s'enfuirent beaucoup plus lestement qu'ils n'étaient venus.

Le chef du srok ne tarda pas à se présenter, suivi de quelques hommes. Il avait du sauvage dans la physionomie et du Cambodgien dans le caractère. Je lui présentai ma lettre; il me la rendit en disant qu'il ne savait pas lire.

« En voici à peu près le contenu, lui dis-j® •

« C'est l'ordre du roi à tous les chefs de village où je m'arrêterai, de me fournir des chariots pour continuer mon voyage, et je vais à Brelum.

— Nous n'avons pas de chariots, » fut toute sa réponse.

Bref, nous nous installâmes aussi bien que nous pûmes en attendant le lendemain. Un nouvel entretien avec ce chef me fit voir que je n'aurais pas d'aide de lui. Je pris le parti d'envoyer Niou, avec deux Cambodgiens, porter à Brelum une lettre à M. Guilloux, et d'attendre sa réponse. Celle-ci arriva le soir du quatrième jour; le père Guilloux m'assurait, dans les termes de la plus franche cordiaUté, que je serais le bienvenu, qu'il s'intéressait à moi et m'aimait déjà sans me connaître, seulement parce que j'avais eu le courage de venir jusque-là. Ce bon père m'envoyait trois des chariots de la Mission et quelques-ims de ses Annamites, ainsi que deux Stiéngs pour m'aider à gagner sa station. Sa lettre me rassura complètement sur la crainte que je ressentais d'être peut-être un hôte importun et malencontreux pour le pauvre ermite que je venais surprendre ainsi.

Je partis donc avec confiance et plaisir. Nous avions deux grandes journées de marche pour arriver à Brelum; nous campâmes une nuit près d'un torrent, sur nos nattes, autour d'un bon feu, pour éloigner les hôtes féroces qui abondent dans ces forêts, et la seconde dans une cabane abandonnée à quelques milles de Brelum ; enfin le 16 août, à neuf heures du matin, nous débouchâmes dans une clairière de deux cent cinquante à trois cents mètres car-

iSO VOTAdB DANS LE ROYAUME DE SIAH

rés. N0U8 étfons entre deux éminenoes dont toute la base plonge dans un profond marécage; sur la hauteur opposée, j'aperçus deux longues maisons de bambous recouvertes de chaume et entourées d'un jardin; puis, se dessinant sur le del, aunlessus des bambous du voisinage, la modeste croix plantée de* puis deux ans au milieu de ces eflbrayantes solitudes pardeuxnobles Français. (7était la Mission deBrelum,

Notre apparition fut saluée par plusieurs décharges de mousqueterie ; nous y répondîmes de notre mieuxi tandis qu'au milieu de ce vacarme de feux roulants, répercutés par l'écho de la forêt et propres à faire rentrer au fond de leurs repaires tous les monstres du voisinage, le pauvre père GruiUoux, les jambes couvertes de plaies envenimées, résultat des courses où l'entraînait son zèle et qui l'avaient retenu sur le grabat pendant plus de six mois, s'avançait en chancelant à ma rencontre sur les troncs d'arbres jetés en guise de pont au travers du marais.

Salut à toi, noble enfant de notre chère et belle patrie 1 à toi, qui braves la misère, les privations, les fatigues et les souffrances, et même la mort, pour apporter à ces sauvages les bienfaits de la religion et de la civilisation! Que Dieu te récompense de tes nobles et pénibles travaux, car les hommes sont impuissants à le faire, et, du reste, ta récompense n'est pas de ce monde!

La case de l'oncle Apaït était plus élégante que l'humble presbytère de Brelum au toit d'herbes sèches, aux parois de roseaux, au parquet de terre nue ; mais j'y fus reçu en ami.

séjour de trois mois parmi les sauvages Stiêngs. — Mœurs de cette tribu -* Produit» du pays. -* Faune. — Mœurs des Amuuxiitos*

Depuis près dâ trois moia je me trouve au milieu des sauvages Stiéngs, au sein des bois et des bêtes sauvages de toutes les espèces, et nous vivons pres-^ que comme dans une place de guerre assiégée. A chaque instant nous craignons une attaque de Ten^ nemi; nos fiimls sont constamment chargés; mais beaucoup pénètrent dans la place en rampant sous les herbes et arrivent ainsi jusque sous nos couvertures. Ces forêts sont infestées d'éléphants, de bufQes, de rhinocéros, de tigres et de sangliers; la terre autour des mares est couverte de leurs traces; on ne peut s'avancer de quelques pas dans la pro<* fondeur des bois sans les entendre; cependant, gé-» néralement, ils fuient tous à l'approche de l'homme, et, pour les tirer, il fieuit les attendre ât ra£fût, posté sur un arbre ou dans une hutte de feuillage, auprès des endroits où d'habitude ils viennent s'abreuver. Les scorpions, les centipèdes, et surtout les ser»

iSÔ VOÔAÔfi DANS LES RÔYAtJMfiS

pents, sont les ennemis que nous redoutons le plus et contre lesquels il faut prendre le plus de précautions, de môme que d'autre part les moustiques et les sangsues sont les plus incommodes et les plus acharnés. Pendant la saison des pluies notamment, on ne peut être trop sur ses gardes ; autrement, en se couchant comme en sa levant, on risquerait de mettre le pied ou la main sur quelque serpent venimeux des plus dangereux. J'en ai tué plusieurs dans la maison, soit d'un coup de fusil, soit d'un coup de hache. En écrivant ces lignes, je suis obligé de faire le guet, car je m'attends à en voir reparaître im sur lequel j'ai marché ce soir, mais qui s'est enfui sans me mordre. De temps en temps je m'interromps aussi pour écouter le rugissement d'im tigre qui rôde autour de notre demeure, guettant les porcs à travers leur clôture de planches et de bambous, tandis que d'un autre côté j'entends le bruit d'un rhinocéros brisant les bambous qui s'opposent à son passage, pour venir dévorer les ronces qui entourent notre jardin.

Les sauvages Stiôngs qui habitent ce pays sortent probablement de la môme souche que les tribus des plateaux et des montagnes qui séparent les royaumes de Siam et de Cambodge de celui d'Annam depuis le 44* de latitude nord jusqu'au-delà du 46*, entre les 404 et 446'' 20' de longitude orientale du méridien de Paris. Ils forment autant de communautés qu'il y a de villages, et semblent être d'une race bien distincte de tous les peuples qui les entourent. Quant à moi, je suis porté à les croire les aborigènes ou les premiers habitants du pays et à

supposer qu'ils ont été refoulés jusqu'afux lieux qu'ils occupent aujourd'hui par les invasions successives des Thibétains qui se sont répandus sur le Laos, le Siam et le Gan^odge, etc. En tout cas, je n'ai pu découvrir aucune tradition contraire.

Ces sauvages sont si attachés à leurs forêts et à leurs montagnes, que les quitter, pour eux, c'est presque mourir; et ceux qui sont traînés en esclavage dans les pays voisins y languissent et tentent tous les moyens de s'enfuir, souvent avec succès.

Les Stièngs ont toujours paru redoutables à leurs voisins, et la peur qu'ils inspirent a fait exagérer, dans l'Annam et le Cambodge, leur extrême adresse au tir de l'arbalète, ainsi que la malaria de leurs forêts. Le fait est que les fièvres y sévissent d'une manière terrible ; beaucoup d'Annamites et de Cambodgiens y sont morts, et l'on m'assure que je suis l'unique étranger de tous ceux qui y ont pénétré jusqu'à présent, qui n'ai pas eu plus ou moins à en souffrir.

Le Stiêng aime l'ombre et la profondeur des bois; il vit pour ainsi dire avec les animaux sauvages; il ne trace aucun sentier, et il trouve plus court et plus facile de passer sous les arbres et les branches que de les couper. Du reste, s'il tient à son pays du hautj comme il l'appelle, il est peu attaché à son champ natal; car, pour peu qu'il ait un voisinage importun ou que l'un des siens vienne à mourir des fièvres dans le village, il lève son camp, met sa hotte sur le dos, y place pêle-mêle ses calebasses et ses enfants, et va s'établir ailleurs; le terrain ne manque pas, et la forêt se ressemble partout.

iB4 VOTÂGB DANS LBS ROYAUMES

On pourrait dire <iue ces peuplades sont tout à fait indépendantes; cependant les Cambodgiens d'un côté, les Laotiens et les Annamites de Tautre, en tirent ce qu'ils peuvent et prélèvent arbitrairement, sur les villages rapprochés d'eux, un tribut qui se paye tous les trois ans, et consiste en dre et en riz. Le roi de Cambodge surtout a fort envie de faire aux Stiéngs ce qu'il fit aux Thiftmes, afin de peupler quelques-unes de ses provinces désertes.

Le ternaire inscrit sur nos édifices publics en 1848 est ici, nonobstant l'esclavage, la devise du Stiêng, et il la met en pratique. Nous nous servons des mots, eux font usi^e du fdt. Quand il 7 a abondance chez l'un, tout le village en jouit; mais aussi, quand il y a famine, ce qui est souvent le cas, ce qu'il n'y a pas chez Pun, on est sûr de ne pas le trouver chez l'autre.

II3 travaillent le fer admirablement, ainsi que l'ivoire. Quelques tribus du nord sont renommées, même dans l'Annam, pour la fabrication de leurs sabres et de leurs haches. Les vases dont ils se servent sont grossiers ; mais ils les doivent à leur industrie, et leurs femmes tissent et teignent toutes les longues écharpes dont ils se couvrent.

Enfin, outre la culture du riz, du maïs et du tabac, ainsi que des légumes, comme les courges et les pastèques, etc., ils s'adonnent à celle des arbres fruitiers tels que bananiers, manguiers et orangers. Hormis quelques esclaves, chaque individu a son champ, toujours à une assez grande distance du village, et entretenu avec beaucoup de soin. Cest sur ce champ que, blotti dans une petite case élevée

DE BlkUy DE CAMBODÛE ET DE LAOS 1S6

sur pilotis, il passe toute la saison des pluies, époque où le mauvais temps ainsi que les sangsues, qui, comme dans les forêts de Siam, pullulent ici d'une manière prodigieuse , l'empêchent de se livrer à la chasse et à la pêche.

Leur manière de préparer un champ de riz diffère beaucoup de celle que ne» cultivateurs emploient pour un champ de blé ou d'avoine : ausritôt que les premières pluies commmicent à tomber, le sauvage choisit un emplacement et un terrain convenables et de grandeur proportionnée à ses besoins; puis il s'occcupe du défrichement. Ce serait une rude be« sogne pour un Européen; cependant le sauvage ne s'y prend pas à l'avance* Avec sa hachette emmanchée à une canne de bambou, en quelques jours il a abattu un fourré de bambous sur im espace de cent à cent cinquante mètres carrés; s'il s'y trouve d'autres arbres trop gros pour être coupés, il les laisse en place, et, au bout de quelques jours, lorsque ce bois est à peu près sec, il y met le feu : le champ est ouvert et fumé tout à la fois. Quant aux racines, on s'en occupe peu, et de labourage il n'en est pas question; sur ce terrain vierge il ne s'agit que d'ensemencer. Notre homme prend deux longs bambous qu'il couche en travers de «on champ en guise de cordeau; puis, un bâton de chaque main, il suit cette Ugne en frappant de gauche et de droite, pour faire de distance en distance des trous d'un pouce à un pouce et demi de profondeur. La tâche de l'homme est alors achevée, et c'est à la femme à faire le reste. A demi courbée, elle suit l'espèce de sillon tracé par son mari, prend dans un panier qu'elle porte

au côté gauche une poignée de grains de riz, en glisse une soixantaine au moins dans sa main qui les déverse dans les trous avec rapidité et en même temps avec une telle adresse que rarement il en tombe à côté.

En quelques heures la besogne se trouve achevée, car il n'est pas plus besoin de herse que de charrue. La bonne mère nature enverra avant peu quelques fortes ondées qui, en lavant le terrain, couvriront les graines. Alors, le propriétaire s'établit dans sa case, du haut de laquelle, tout en fumant sa ciga* rette faite de tabac roulé dans une feuille quelcon* que, il décoche quelques flèches aux sangliers, aux singes ou aux chevrotains, et s'amuse à tirer de temps en temps une corde de rotin qui met en branle deux bambous placés au milieu du champ ou au bout d'une perche au sommet de sa case, de manière à s'entre-choquer au moindre mouvement, et dont le bruit épouvante les colombes et les perruches, qui, sans cela, mangeraient toute la semence. La moisson se fait à la fin d'octobre.

Généralement deux mois avant les récoltes la misère et la disette se font sentir. Tant qu'il y a quelque chose sous la main, on fait bombance, on trafique, on partage sans jamais songer au lendemain, et quand arrive la famine, on est réduit à manger des serpents, des crapauds, des chauves-souris (ces dernières se prennent en quantité dans le creux des vieux bambous); puis on ronge quelques graines de maïs, des pousses de bambous, des tubercules de la forêt et d'autres productions spontanées de la terre.

Tous les animaux domestiques des pays voisins.

tels que bœufs, porcs, poules, canards, etc., se retrouvent chez les Stièngs, mais en petit nombre. Les éléphants dressés y sont rares, tandis que plus au nord, dans la tribu des Benams, il n'y a pas de village, dit-on, qui n'en possède un certain nombre.

Les fêtes commencent après la moisson et lorsque le riz a été entassé au milieu du champ en meules oblongues d'où tous les matins on extrait ce qu'il faut pour la consommation du jour.

Un village en invite un autre, et, selon sa richesse, tue souvent jusqu'à dix bœufis. Tout doit disparaître avant la séparation ; jour et nuit on boit et on mange au son du tam-tam chinois, du tambourin et du chant. L'excès après de longues privations amène des maladies : les plus communes parmi eux sont la gale et certaines affections cutanées et honteuses; plusieurs proviennent du manque de sel, car ils ne peuvent toujours s'en procurer.

Pour tous les maux internes, tels que maux d'estomac, d'entrailles, etc., le remède général est, comme au Cambodge, un fer rougi au feu que l'on applique sur le siège du mal. n est peu d'hommes qui ne portent ainsi un grand nombre de cicatrices sur cette partie du corps.

Ces sauvages connaissent divers remèdes tirés des simples; ils ne recouvrent jamais une plaie ou une blessure; ils s'exposent au soleil avec des ulcères profonds qu'ils guérissent cependant généralement. Ils paraissent exempts de la lèpre, si commune parmi les Chinois; du reste, ils ont beaucoup de propreté; ils se baignent par tous les temps, et souvent trois fois par jour.

iSS VOYAGE DANS LB8 ROYAUMES

Le Stiéng n'a pas plus de rapport dans les traits avec r Annamite qu'avec le Cambodgien; comme le pr^fnier cependmit il porte la chevelure longue, tournée en torchon» mais fixée plus bas par un peigne de bambou ; très-souvent il y passe pour ornement un bout de fil de laiton surmonté d'une crête de faisan. Sa taille est un peu au-dessus de la moyenne ; sans être fort, il est bien proportionné et a une apparence robuste. Ses traits son généralement réguliers ; d'épais sourcils et une barbe assez bien fournie, quand il ne s'arrache pas les poils des joues, lui donnent un air grave et sombre*

Son firont est généralement bien développé et an^ nonce une grande intelligence qui efTectivemait est fort au^essus de celle du Cambodgi^i* Ses moeurs sont hopitalières, et l'étranger est toiqours certain d'être bien accueilli et mtéme fêté chez lui. Quand il en reçoit un, on tue unporc^ou l'on met Isl poule au pot et on hoU le vins Cette boisson ne se prend ni dans des verres ni dans des vases, mais on la hume dans une grande jarre, à l'aide d'un tube de bambou ; elle est tirée du riz, fermentée, mais raremait distillée. Lorsqu'on vous ofEre le tuyau de bambou, le refuser est une grande impolitesse à laquelle plus d'un sauvage a répondu par un coup de oouteaUrLa môme étiquette exige aussi que l'on mange en entier le morceau qui vous est échu exï partage.

Leur unique vêtement est une longue écharpe qui, lorsqu'elle est sur leur corps, ne parait pas avoir plus de deux pouces de largeur ; je les surpris souvent tout à £ait nus dans leurs cabanes ; mais alors ils se recouvraient aussitôt qu'ils m'apercevaient.

Us laissent là pins grande liberté à leurs esclaves, et ils n'infligent jamais de peine corporelle à un homme : pour vol, on condamne le fripon à tuer un porc ou un bœuf et h une ou plusieurs jarres de vin ; tout le village prend part au festin, et lorsque l'individu ne se soumet pas à cette condamnation, sa dette augmente promptement, et il ne tarde pas à en être pour quinze ou vingt buffles; alors il est vendu comme esclave.

Les Stiôngs n'ont ni prêtre ni temples; cependant ils reconnaissent l'existence d'un être suprême auquel ils rapportent tout bien et tout mal ; ils l'appellent Brâ et l'invoquent dans toutes les circonstances. Les mariages se font par^devant les chefs de la tribu et sont toujours accompagnés de réjouis** sances*

Les funérailles se font solennement ; tout le vil^ lage y assiste ; les proches parents du défunt seuls restent quelquefois à la maison ; tous les assistants, tristes ou non, poussent des cris lamentables. On inhume les morts près de leurs demeures, on recouvre la tombe d'un petit toit de feuilles, puis on y dépose des calebasses pleines d'eau, des flèches, quelquefois de petits arcs, et tous les jours un des membres de la famille y sème quelques grains de riz, afin que le déftmt puisse se nourrir et continuer à vivre comme jadis. Sous ce rapport, ils ont les mêmes habitudes que les Chinois. Avant chaque repas, ils ont soin de répandre à terre un peu de riz pour alimenter l'âme de leurs ancêtres; dans les sentiers fréquentés autrefois par eux, dans leur» champs, ils font les mêmes petits sacrifices. Au bout d'un long bambou

160 VOTAGB DANS LES ROTAUlfES

planté en terre, ils suspendent des panaches arrachés aux roseaux ; plus bas^ ils attachent de petits bambous qui contiennent quelques gouttes d'eau et de vin; et enfin, sur un petit treillage élevé au-dessus du sol, ils déposent un peu de terre, y plantent une flèche, y jettent quelques grains de riz cuit, un os, un peu de tabac et une feuille.

Selon leurs croyances, les animaux ont aussi une âme qui continue à errer après la mort; aussi, quand ils en ont tué un, dans la crainte que cette âme ne vienne les tourmenter, ils lui demandent pardon du mal qu'ils lui ont fait et lui offrent de petits sacrifices proportionnés à la force et à la grandeur de l'animal. Pour un éléphant, la cérémonie est pompeuse : on tresse des couronnes pour orner sa tête; le tam-tam, le tambourin et les chants retentissent pendant sept jours consécutifé. Tout le village, appelé au son de la trompe, accourt et prend part à la fête, et chacun a droit à un morceau.

Les Stièngs fument la chair des animaux qu'ils veulent conserver longtemps; mais comme d'ordinaire tous ceux qu'ils tuent ou prennent à la chasse sont mangés sur le terrain même dans l'espace de deux ou trois jours, ils se contentent de les faire roussir en entier et sans les dépouiller ; plus tard, ils les dépècent et les cuisent, soit dans le creux d'un bambou vert, soit sur des charbons.

Il est rare de rencontrer un sauvage sans qu'il ait son arbalète à la main, son couperet sur l'épaule et une petite hotte sur le dos, qui lui sert de gibecière et de carquois.

La chasse et la pèche occupent tout le temps que

DE StAM, DB CAMBODaE ET DB LAOS 161

ne réclame pas le champ. Us sont infatigables à la course, et ils glissent dans les bois les plus épais avec la vélocité du cerf. Ils sont vifs, légers, et supportent la fatigue sans paraître la ressentir; les femmes paraissent aussi agiles et aussi robustes que les hommes. Leurs arbalètes ont une grande force, et ils s'en servent très-adroitement, mais rarement à une distance de plus de cinquante pas. Le poison dont ils enduisent leurs flèches pour la chasse des gros animaux est d'une grande activité lors^ qu'il est nouvellement employé. Si le dard atteint l'animal, éléphant, rhinocéros ou tigre, de manière à pénétrer tant soit peu dans les chairs et à communiquer le poison au sang, on est presque sûr de trouver le cadavre à quelques centaines de mètres de l'endroit où il a été frappé.

La manière de chasser le tigre est bien différente chez les Annamites qui confinent au territoire des Stiéngs. Là, dès qu'un tigre a enlevé quelqu'un dans une localité, tous les hommes accourent des environs au son du tam-tam pour se mettre aux ordres d'un chasseur renommé et traquer l'animal.

Comme d'ordinaire, le tigre se couche toujours près de l'endroit où il a hisié les restes de son repas ; lorsqu'on trouve ceux-ci, on est presque sûr que « le seigneur » n'est pas loin. Ce titre ou celui de « grand-père » est toujours employé pour désigner le Carnassier qui a l'ouïe fine et prendrait en mauvaise part une qualification înoins respectueuse.

Lorsque l'on a donc découvert le gîte du tigre, ious les chasseurs, qui s'avançaient en groupe, se forment en cercle aussi grand que le comporte le

i62 VOYAGE DANS LES ROYAUMES

nombre tfhommea présents, et s'espaoent de façon à ne pas se gêner mutuellement dans leurs mouvements. Cela terminé, le chef s'assure si la fuite est impossible à l'animal ; quelques-ims des plus braves pénètrent dans l'intérieur du cercle, et, sous la protection d'autres individus armés de piques, coupent les broussailles autour d'eux.

Le tigre, pressé de tous côtés, se retire lâchement dans les broussailles «icore intactes. Roulant ses yeux sanglants autour de lui, et léchant ses pattes d'une manière convulsive, comme pour se préparer à la lutte, il pousse un effroyable huriement et prend son élan ; mais aussitôt les hallebardes sont relevées, et l'animal, percé de coups, tombe sur le terrain, où on l'achève. Parfois, cependant, des accidents ont lieu dans ces sortes de chasses, et plusieurs hommes sont mis hors de combat ; mais les armes à feu étant prohibées dans le pays, l'Annamite est forcé d'avoir recours à sa pique, car la nécessité l'oblige à poursuivre partout « le grandpère, » qui ne lui laisse pas de repos, force les clôtures et enlève très-souvent des animaux et même des hommes, non-seulement sur les chemins et à la porte des maisons, mais jusque dans l'intérieur des habitations.

Les Stiêngs aiment beaucoup la parure, et leurs ornements de prédilection sont les fausses perles de couleur brillante, dont ils font des bracelets ; la ver^ roterie et le fil de laiton sont pour eux une monnaie courante. Un buffle ou un bœut est estimé six bras^ sées de gros fil de laiton; un porc est presque aussi cher; mais pour une coudée d'un numéro fin ou

^É SlAM, DE CAMBODGE ET î>â LAOS 163

pour un collier de perles, on peut avoir un faisan ou cent épis de maïs. Les hommes ne portât généralement qu'un bracelet au-dessus du coude ou au poignet, tandis que les femmes s'entourent les bras et les jambes des mêmes ornements.

Les individus des deux s^ies ont les oreilles per« cées d'un trou qu41s agrandissent chaque année en y introduisant des morceaux d'os ou d'ivoire de trois pouces de longeur.

La polygamie est en usage chez les Stiôngs, quoiqu'il n'y ait guère que les ohe& qui soient assez riches pour se permettre le luxe de plusieurs femmes^

Je me trouvais parmi eux au moment d'une éclipse totale de soleil qui, Je pense, fut visible en Europe; comme le» Cambodgiens, Us prétendent que ce phénomtoe est causé par un être puissant qui engloutit la lune ou le soleil, et ils font, pour secourir l'astre en danger, un vacarme e£fh)yable. Dans l'occasion dont il s'agit, ils battirent du tam*tam, poussèrent des cris sauvages tout en lançant des flè^ (^esdans l'air, jusqu'au moment où le soldii reparut.

Un de leurs amusements favoris est de lancer des cerfs-volants auxquels ils attadient un instrument de musique assez sotnblatde à un arc. Pendant la nuit, lorsque le eevf-volant plane dans les airs, agité par le vent, il produit des sons doux et agréables qu'ils écoutent avec plaisir.

Leur mémoire est courte, et Ils ont granffpeine à apprendre à calculer. Lorsqu'ils ont une centaine d'épis de mais à vendre, ils les disposent par dizaines et mettent un temps inân pour s'assurer que le nombre est exact.

Ils ont des guerres fréquentes, mais jamais trèssérieuses, suites de représailles entre les villages voisins; ils cherchent à se surprendre dans leurs champs ou sur les chemins et à se faire prisonniers. Le captif est alors conduit la cangue au cou et vendu comme esclave aux Laotiens et aux Cambodgiens. On peut dire que leur caractère est doux et timide ; à la moindre alerte, ils se retirent dans les bois et enfoncent dans les sentiers des dards de bambous aigus et taillés comme des stylets, qui très-souvent percent de part en part les pieds de ceux qui les poursuivent.

Il y a une différence très-notable entre les mœurs des sauvages de Brelum et ceux des villages environnants, et on doit cela à la présence de la croix, aux bons et courageux missionnaires qui, réduits à n'opérer que bien peu de conversions, — la plus grande de leurs peines, — ont au moins la consolation de pouvoir, par leur présence continuelle, leurs bons exemples et leurs conseils, adoucir les mœurs, éclairer Tintelligence, en un mot, civiliser ces malheureuses créatures.

La faune de ce pays ne diffère pour ainsi dire pas de celle du rpyaume de Siam. Ainsi, sauf quelques b(4les coquilles terrestres, de beaux insectes, dont plusieurs spécimens nouveaux dans ces deux genres, et un très-petit nombre d'oiseaux intéressants, je ne rapporterai de mon excursion que le plaisir d'avoir pu étudier les mœurs de ce peuple curieux, et contribué à le faire connaître ; si toutefois mes notes de voyage, prises à la hâte et sans autre prétention que celle d'une exactitude scrupuleuse, sont appelées à

voir le jour à mon retour, soit que Dieu me réserve le bonheur de revoir ma patrie, soit que, tombé victime des fièvres ou d'un tigre affamé, je laisse à quelque bonne âme le soin de recueillir ces feuilles, barbouillées le plus souveut à la lueur d'une torche au pied d'un arbre, au milieu d'un tourbillon d'affreux moustiques.

Je passai trois mois à Brelum, rayonnant de ce centre hospitalier partout où m'entraînait l'ardeur de la chasse ou les exigences de l'étude. Celles-ci me poussèrent au nord, dans la vallée du grand fleuve, jusqu'à mi-chemin de Bassac, dans un district métallurgique où d'excellent minerai de fer attend l'industrie européenne. La chasse m'entraîna souvent au sud-ouest, dans la zone forestière que les haines de races ont ménagée entre les tribus du Mékong et l'empire annamite; sorte de marche déserte dont les tigres seuls font la police.

Pendant ces trois mois, mes deux pauvres serviteurs furent presque constamment malades des fièvres. Je m'estime fort heureux d'avoir eu jusqu'ici la chance de conserver ma santé; même dans ces forêts, je n'ai pas eu une seule attaque de fièvre. Dans la saison des pluies, l'air est d'une humidité et d'une pesanteur extrêmes; au miUeu des forêts les plus épaisses et où le soleil pénètre à peine, on se croirait dans une étuve, et au moindre exercice un peu violent je rentrais mouillé de transpiration. Pendant les mois de septembre et d'octobre, des pluios torrentielles tombèrent sans interruption le jour et la nuit. En juillet et août, nous n'avions guère eu que quelques violents orages, éclatant tous les deux ou

166 VOTAGB DANS LB ROYâÙMB DB SIÂk

trois jours. Au commencement de novembre, le vent changea et nous amena quelques nuits firaiches qui firent tomber le thermomètre centigrade à douze degrés* De midi à trois heures, la température v»^ riait peu, c'est-à-^re de trente & traite-troîs degrés du môme thermomètre*

Retour à Pinhalù. — Rencontre de neuf éléphants. — Oppression du peuple. — Sur la régénération éventuelle du Cambodge. ^ Le grand lac Touli-Sap.

Le 29, je quittai mon aimable compatriote et ami M. Amoux à notre commun regret, j'ose le dire, et me mis en route accompagné du P. GuiUoux, qui avait quelques affaires à terminer à Pinhalù. Tous deux auraient bien voulu que je restasse en leur compagnie jusqu'à ce que la Cochinchine fût ouverte et que je pusse la traverser. Je l'aurais désiré si j'avais prévu une fin prochaine à la guerre; mais dans l'état où étaient les choses, c'était de toute impossibilité.

Jusqu'à Pump-ka-Daye, qui est, ainsi que je l'ai déjà dit, le premier village que l'on rencontre en venant de Brelum, j'eus la société et l'aide des missionnaires et du vieux chef des Stiêngs, qui me fournirent trois chariots pour mon bagage, tandis que Phraï et les Annamites de la suite du P. Guilloux se chargèrent de mes boites d'insectes qui

raient pu supporter, sans se briser, les cahots de la route.

Les pluies avaient cessé depuis trois semaines, et je fus agréablement surpris en retrouvant la nature, dans les endroits que nous traversions, plus riante qu'au mois d'août ; les sentiers étaient secs, et je n'avais plus à redouter les mares fangeuses et les nuits de pluie.

Arrivés à une des stations où nous devions passer la nuit, nos domestiques allumaient du feu pour cuire le riz et éloigner les animaux sauvages, quand nous vîmes nos bœufs, notre chien et notre singe témoigner également une sorte d'anxiété et donner les signes du plus grand effroi; presque aussitôt nos oreilles furent fi^ppées d'un rugissement semblable à celui du lion. Notre premier mouvement fut de sauter sur nos armes, toujours chargées et d'attendre. Plusieurs rugissements semblables se faisant entendre à une distance très-rapprochée augmentèrent l'effroi de nos animaux, et ne laissèrent pas que de nous faire éprouver à nous-mêmes une certaine émotion. Je propose d'aller au-devant de l'ennemi, proposition aussitôt acceptée, et nous nous engageons dans l'intérieur de la forêt du côté d'où nous venait le bruit, tous armés de fusils et de piques. Nous tombons sur les traces que les animaux perturbateurs de notre repos venaient de laisser sur leur passage, et, dans une petite éclaircie de la forêt, au bord d'un marécage, reste des pluies, neuf éléphants, conduits par un vieux mâle d'une taille monstrueuse, s'offrent à nos regards, la tête tournée de notre côté.

A notre vue, le chef de la troupe poussa un rugissement plus formidable encore que les autres, et tous s'avancèrent gravement au-devant de nous. Nous nous tenions baissés et en partie cachés par des troncs d'arbres et des herbes, mais ces arbres à huile étaient tous trop gros pour qu'il fût possible d'y grimper. J'armai mon fusil et me préparai à viser la tempe du mâle conducteur de la bande, seul endroit vulnérable, quand l'Annamite qui était à côté de moi, et qui est un ancien chasseur, releva mon arme, me suppUant de ne point tirer, € car, dit-il, si vous blessez ou tuez un de ces animaux, nous sommes perdus; et si même nous réussissons personnellement à BOUS échapper, nos bœufs, nos voitures et leur contenu, tout sera réduit en pièces par les autres éléphants devenus furieux. S'ils n'étaient que deux ou trois, ajouta-t-il, j'aurais déjà moi-même descendu le premier, et peut-être parviendrions-nous à tuer les autres, mais en présence de neuf, dont cinq de la plus grande espèce, il est plus prudent de les éloigner. » Au même moment, le P. Guilloux, qui ne se fiait pas à la vitesse de ses jambes, déchargeait son arme en l'air pour effrayer l'ennemi. Le moyen réussit parfaitement ; les neuf colosses s'arrêtèrent étonnés sur la même ligne, firent brusquement demi-tour à droite et s'enfoncèrent dans la forêt.

Arrivés à Pemptiélan, nous descendîmes chez le mandarin dont l'autorité s'étend sur tout cette partie du Cambodge, et contre l'usage du pays il nous offrit rhospitalité sous son propre toit. A peine installés, il vint nous visiter et me demanda le meilleur de mes fusils. Voyant que je ne pouvais m'en

séparer, il me demanda quelque autre choeie, nous donnant à comprendre que nous aurions dû débuter par des cadeaux. Je lui fis présent d'un habillement européen completi d'une poudrière, d'un couteau de chasse, de poudre et de quelques autres petits objets ; alors, pour se montrer reconnaissant, il me donna une trompe de comao ra ivoire, nous offrit deux éléphants pour continuer notre route et expédia nos gens avec une excellente lettre poui^ les chefe de son district.

Nous reprîmes notre route le lendemain, l'abbé sur un éléphant, lisant tranquillemœt son bréviaire, et moi sur un autre, jouissant de la beauté des paysages parcourus. C'est ainsi que nous tra* versâmes les belles plaines occupées par les pauvres Thiâmes lors de mon premier passage; mais, au lieu de riches moissons^ je fus étonné de n'y plus trouver que de grandes herbes : leurs villages étaient abandonnés, les maisons et les clôtures tombaient en ruine. Voici ce qui était arrivé : le mandarin de Pemptiélan, exécutant ou dépassant les ordres de son maître le roi du Cambodge, tenait ces malheu*reux dans un esclavage et sous une oppression tels qu'ils tentèrent de soulever leur joug« Privés de leurs instruments de pèche et de culture, sans argent, sans vivres, ils étaient abandonnés à une misère si affreuse que beaucoup d'enU^ eux moururent de faim.

Ces malheureux, au nombre de plusieurs milliers et sous la conduite d'un de leurs chefo dont la tète était mise à prix, et qui était revenu secrètement de l'Annam, se levèrent en masfse* Ceux des environs

de Penom-Penh remontèrent jusqu'à Udong pour protéger la fuite de leurs compaUiotes établis sur ce point, puis une lois réunis, il descendirent le fleuve et passèrent en Cochinchine. Le roi donna des orâreô pour arrêter la marche des Thiàmesi maïs toute la population cambodgienne, mandarins &a tête, s'était enfuie dans les bois à la seule nouvelle du soi^èvement

Outre l'intérêt que las malheurs de ce pauvre peuple inspirent, leur conduite, quand tout fuyait devant eux, et que Udong, Pinhalù et Petiom>*Penh étaient sans un seul défenseur, fut des plus nobles.

« Nous n'en voulons pas au peuple, disaient^ls sur leur passage ; qu'(m nous laisse partir et nous respecterons les propriétés ; mais nous massacrerons quiconque cherdiera à s'opposer à notre fuite. )» Et, de fait, ils ne touchèrent pas mtoie à une seule des larges embarcations qui étaient amarrées sans gardiens près des marchés, et ils s'âd)andonnèrent au fleuve dans leurs étroites et nnsérables pirogues.

En passant devant l'ile de Ko^utin, nous nous y arrêtâmes pour vçir le P. Ciordier. Ce pauvre missionnaire était dans le plus triste état; sa maladie s'était aggravée, et ce n'était qu'avec peine qu'il pouvait se traîner de son lit à sa chaise. Cependant il était là, sans secours, n'ayant que du ris et du poisson sec pour toute nourriture. Deux enfants d'une dizaine d'années étaient seuls pour le soigner et le servir* Nous le priâmes de venir à Pinhalù avec nous, mais il refusa à cause de son état de faiblesse. € Tout ce que je regrette, disait41, ce sont mes pauvres parents que je ne reverrai plus; je vois

venir la mort avec calme, presque avec joie.

Toutes nos instances pour l'emmener furent inutiles, et il nous fallut poursuivre notre route, profondément attristés de le laisser dans cette pénible position sans pouvoir rien faire pour le soulager.

Le 21 décembre, nous étions enfin rendus à Pinhalù.

C'est parle 103o 03V 50" de longitude du méridien de Pari?, vei-s le 11^ 37' 30" de latitude nord et à deux ou trois lieues seulement de la frontière de la Cochinchine, que se trouve Penom-Penh, ce grand marché du Cambodge. C'est le point où le Mékong se divise ; le grand fleuve remonte au nord-est d'abord, puis au nord-ouest jusqu'en Chine et aux montagnes du Thibet où il prend sa source. L'autre bras, qui ne porte aucun nom et qu'il serait bon, pour le distinguer, d'appeler Mé-Sap, du nom du lac Touli- Sap, remonte au nord-ouest. Vers le 12o 25' de latitude, commence le grand lac, qui s'étend jusqu'au 13® 53'; sa forme est celle d'un violon. Tout l'espace compris entre ce dernier et le Mékong est une plaine peu accidentée, tandis que le côté opposé est traversé par les hautes chaînes de Poursat et leurs ramifications.

L'entrée du grand lac du Cambodge est belle et grandiose. Elle ressemble à un vaste détroit; la rivo en est basse, couverte d'une épaisse forêt à demi submergée, mais couronnée par une vaste chaîne de montagnes dont les dernières cimes bleuâtres se confondent avec l'azur du ciel ou se perdent dans les nuages ; puis, quand peu à peu l'on se trouve entouré, de même qu'en pleine mer, d'un vaste

cercle liquide dont la surface, au milieu du jour, brille d'un éclat que l'œil peut à peine supporter, on reste frappé d'étonnement et d'admiration comme en présence de tous les grands spectacles de la nature.

Au centre de cette mer intérieure est planté un grand mât qui indique les limites communes des royaumes de Siam et de Cambodge ; mais avant de quitter ce dernier pays, disons tout ce qui nous reste à en dire.

L'état présent du Cambodge est déployable et son avenir chargé d'orages.

Jadis cependant c'était un royaume puissant et très-peuplé, comme l'attestent les ruines splendides qui se trouvent dans les provinces de Battambâng et d'Ongkor, et que nous nous proposons de visiter; mais aujourd'hui cette population est excessivement réduite par les guerres incessantes que le pays a dû soutenir contre ses voisins, et je ne pense pas qu'elle dépasse un million d'âmes, d'après mon appréciation personnelle comme aussi d'après les recensements de la population. On y compte trente mille hommes corvéables, libres et en état de porter les armes, car l'esclave, au Cambodge comme à Siam, n'est sujet ni à l'impôt ni à la corvée.

Outre un nombre de Chinois, relativemeut consirable, il s'y trouve plusieurs Malais établis depuis des siècles dans le pays comme l'étaient les Thiâmes, et une population flottante d'Annamites que l'on peut estimer à deux ou trois mille. Comme les dénombrements de la population ne se rapportent qu'aux hommes corvéables, ni le roi ni les mandarins ne peuvent donner de chiffres plus exacts.

174 VOYAGB DANS LES ROYAUMÈâ

La domination européenne, Tabolition de Tesclâvage, des lois protectrices et sages, et des administrateurs fidMes, expérimentés et d'une honnêteté scrupuleuse, seraient seuls capables de régénérer cet État, si voisin de la Cîochinchine, où la France cherobe à s^^ahlir et où elle s'établira sans aucun doute ; alors il deviendrait certainement un grenier d'abondance, aussi fertile que la basse Cochinchine.

Le tabac, le poivre, le gingembre, la canne à sucre, le café, le coton et la soie y réussissent admirablement ; je note particulièrement le coton, cette matière première qui constitue les trois quarts de celle employée -dans la confection des étoffes, non-seul«!nent en France, ou môme en Europe, mais je pourrais dire sur toute la surface du globe 1 Aujourd'hui que, par suite d'un jugement de Dieu, l'Ajnérique se trouve plongée dans une guerre civile dont nul ne saurait prévoir les conséquences et le terme, il est évident que de longtemps on ne pourra compter sur ce pays pour la production de cette matière première? Donc le coton peut nous faire défaut, sinon entièrement, du moins en partie, et le pain manquer à des millions d'ouvriers qui ne vivent que de cette industrie. Quel beau et vaste champ s'ouvrirait ici à l'activité, au travail, au capital!

L'Angleterre, cette nation colonisatrice par excellence, aurait bien vite fait de la basse Cochinchine et de ce pays une vaste plantation de coton; il n'est pas douteux, si elle s'en occupe, qu'avant peu d'années elle aura le monopole de cette précieuse substance, comme l'Amérique l'a maintenant, avec ses

colonies d'Australie, des Indes, de la Jamaïque, de la Nouvelle-Zélande, etc.; et nous serons peut-être obligés d'acheter d'elle, de même qu'elle et nous aujourd'hui achetons à l'étranger. Pourquoi ne deviendrions-nous pas nous-mêmes nos propres fournisseurs? Les terres de la seule île de Ko-Sutin, comme toutes celles des rives du Mékong, sont, à titre de propriétés royales, louées aux planteurs de coton à raison d'une livre d'argent en poids et par lot d'un hectare à peu près, donnant un revenu de plus de douze cents francs. Les forêts situées sur les terrains élevés donnent de beaux bois de constructions célèbres ajuste titre; on y trouve également des arbres à gomme et à résine très-recherchés dans le commerce, tels que le bois d'aigle et plusieurs espèces de bois de teinture.

Les montagnes renferment des mines d'or, de plomb argentifère, de zinc, de cuivre et de fer; ces dernières surtout sont très-communes.

On s'étonne de voir une production insignifiante, une industrie nulle dans ces contrées si fertiles et si riches, mais on ignore généralement que les rois et les mandarins s'enrichissent par la spoliation et la concussion, par tous les abus qui ruinent le travail et arrêtent le progrès. Que ce pays soit administré avec sagesse et prudence, avec loyauté et protection pour le peuple, et tout y changera d'aspect avec une merveilleuse rapidité.

Toutes les taxes pèsent sur le producteur, le cultivateur; plus il produit, plus il paye; donc, porté à la paresse par l'influence du climat, il a une autre raison pour caresser ce vice : moins il produira,

176 YO 4.GE DANS Lfi RO AUMB DE SIAM

moins il payera , et par conséquent moins il aura à travailler. Non-seulement on retient la plus grande et la meilleure partie de la population en esclavage, mais toute espèce d'extorsions, de concussions sont employées par les hauts mandarins, les gouverneurs et les ministres ; les princes et les rois euxmêmes donnent l'exemple.

Traversée du lac ToulUSap. — La rivière, la ville et la province de Battambàng. «- Population et ruines. — Voyage aux ruines d'Ongkor. — Leur description.

Il me fallut trois grandes journées de navigation pour traverser , dans son grand diamètre, la petite Méditerranée du Cambodge, vaste réservoir d'eau douce , et on pourrait dire de vie animale, tant les poissons abondent en son sein, tant les palmipèdes de toutes couleurs pullulent à sa surface.

A l'extrémité nord du lac, des milliers de pélicans cinglent en troupes serrées dans toutes les directions, tantôt rentrant, tantôt allongeant leur cou pour saisir quelque proie; des nuées de cormorans fendent l'air à quelques pieds au-dessus de l'eau : la teinte de leur sombre manteau tranche avec la couleur claire des pélicans , parmi lesquels ils se confondent, et surtout avec l'éclatante blancheur des aigrettes qui, gi*oupées sur les branches des arbres de la rive, ressemblent à d'énormes boules de neige.

En entrant dans la rivière de Kun-Borèye, formée

de plusieurs cours d'eau , dont l'un porte le nom de Bâttambâng, le môme spectacle se continue sur une scène plus resserrée; partout c'est une animation extraordinaire de cette gent volatile et pêcheuse.

Et nous, à son exemple, nous cherchons à mettre à profit les heures de notre navigation.

Le soleil est sur son déclin, vite il £stut écorcher oiseaux et animaux , que la chaleur peut gâter en très-peu de temps; nous' serrons nos rames; les domestiques allument le feu pour cuire le riz , et, tout en nous laissant bercer par la vague et fumant quelques bons bouris, ftous écoutons mon petit Chinois Phraï nous racontant quelque histoire dans son langage mêlé de français, de siamois et de

k la poiûte du jour , tandUs que lôâ premiers rayons de lunûèra et le léger souffle d'une fraîche brise emportent nos ennemis a^amés les moustiques, de nouveau les avirons se mettent en mou*-* vement. Arrivés à un endroit où la rivière se divise, nous entrons dans un étroit ndsseau qui vient du sud-est et qui, tortueux comme un serpent, coule avec la rapidité d'un torrent. Ce cours d'eau , sur lequel s'élève Battambàng, n'a parfois que douze à quinze mètres de largeur; les branches des arbres plongent dans notre bateau, et d'énormes singes accrochés aux rameaux discontinuent leurs Jeux pour nous regarder passer* De temps â autre, quelque alligator, éveillé en sursaut par le bruit des rames ou les chants de nos rameurs, s'élanoe de la rive , où il dormait sur le sol humide , et disparaît sOus l'eau.

DE SIAM, DB OAMBODGB ET Dfî LAOS 479

Enfin nous apercevons devant nous Une bourgade dominée par les murailles en terre de ce qu'on appelle ici pompeusement une citadelle; nous sommes à Battambàng, et, comme partout, c'est un prêtre firançais qui vient nous offrir Thospitalité. Que M. Sylvestre reçoive ici l'expression de ma gra^ titude pour son bienveillant accueil et pour l'aide qu'il a prêtée à mes recherches de naturaliste et d'archéologue.

n y a près d'un siècle que la province de Bat*tambâng est soumise au Siam ; depuis ce temps , plusieurs fois elle a cherché à se soulever et même à se donner aux Annamites qui s'étaient emparés, il y a une vingtaine d'année», de tout le Cambodge; mais ceux-ci furent repoussés par les Biamois jus^ qu'au-delà de Penom-Penh. Depuis ce temps, le Cambodge n'a pas éprouvé d'autre attaque des Cochinchinois ; mais il est resté tributaire de Siam.

Sans la guerre que depuis deui ané la France fait à l'empire d'Annam j il est probable qu'aujourd*hui la dernière heure aurait sonné pour le petit royaume de Cambodge) dont la destinée peu douteuse est de s'éteindre ôt d'être assimilé aux peuples voisins.

Toutes les habitations construites sur les bords de cette petite rivière sont entourées de belles plantations de bananiers et perdues au milieu de leur feuillage rubanué et de la verdure intense de superbes manguiers.

La majorité de la population dôBattambâng est cambodgienne; les cultivateurs ont leurs rizières derrière leurs demeures; et, quoique soumis à l'étranger depuis près d'uft siècle, ils ont conservé

180 YOTAGB DANS LBS ROYAUMES

les mœurs et les usages de leur pays, et le gouvernement actuel, par ime politique habile, leur laisse toute la liberté qui règne au Cambodge et les exempte des impôts et des taxes qui ruinent les autres provinces. Cette faveur crée une prospérité relative à Battambâng, dont les habitants jouissent d'un certain bien-être qui apparaît au premier abord. La vie y est d'un bon marché extraordinaire. La ville actuelle ne date que de l'époque de la prise de la province par les Siamois; l'ancienne ville était située à trois lieues plus à l'est, sur le bord de la rivière que l'on a barrée et détournée de son cours.

Tous les anciens habitants ont été alors conduits au Siam et au Laos , de sorte que la nouvelle population s'est formée de gens venus de Penom-Penh, d'Udong et d'autres points du Cambodge.

Quelle que soit leur origine, les Battambanais sont de vrais Siamois par leur amour pour le jeu et les amusements les plus puérils. Us sont passionnés surtout pour les courses de chevaux qui ont lieu chaque année, et dans lesquelles on engage des ^ paris qui montent parfois jusqu'à onze naines (près de 1,100 fr.), somme assez considérable pour ce. pays. On trouve ici des poneys d'une vélocité extraordinaire et que l'on recherche pour la chasse aux daims et aux bufQes. Lancés dans la plaine , ils derancent les animaux sauvages les plus rapides à la course, ce qui permet aux chasseurs de les tuer à coups de pique. Pour les combats de coqs et de tortues, il se fait aussi des paris considérables. Ces derniers sont très-curieux : deux tortues sont placées entre deux planches resserrées dans un étroit es-

pace ; une autre planche, percée d'une ouverture, les sépare, de manière à ce qu'en s'avançant en même temps vers la seule sortie qu'on leur ménage, ce ne soit que par le recul de l'une d'elles que l'autre puisse sortir de la cage. On fait alors sur leur carapace un petit foyer d'argile, on prend du charbon que l'on divise en deux parties très-égales, on le place allumé sur le dos des animaux en l'attisant avec un éventail. Dès que la chaleur commence à gagner les chairs, les pauvres botes font tous leurs efforts pour s'évader et se pressent vers l'ouverture jusqu'à ce que la plus faible, épuisée par ses efforts, finisse par céder.

La province de Battambâng est semée de ruines d'une époque inconnue. Elles forment tout autour de l'extrémité septentrionale du grand lac un demicercle immense. Commençant aux sources de la petite rivière de Battambâng , il se prolonge et se perd dans les forêts désertes qui se déroulent à l'est, entre le Touli-Sap et le Mékong. Sur tout ce parcours, le voyageur rencontre à chaque pas les vestiges irrécusables d'un empire écroulé et d'une civilisation disparue.

Dans le voisinage même de Battambâng se trouvent les monuments de Bassette, de Banone et de Wat'Êh.

Nous avons visité Bassette à deux reprises, avant d'aller à Ongkor et à notre retour; mais tout ce que nous avons pu en rapporter est le dessin d'un basrelief parfaitement conservé et sculpté sur un bloc de grès de un mètre cinquante centimètres de long, qui forme le dessus de la porte d'une tour en briques.

182 VOYàQK DANS LBS ROYAUMES

Tout le monument a tellemmt été maltraité par le temps, que sa vue fait naître la pensée d'un en* nemi jaloux qui se serait acharné à le dégrader et à le démolir. Une végétation exoessivement touffue , repaire d'animaux redoutables» a tout envahi, et l'on peut à peine se figurer que la main de Fhomme seule ait pu causer un bouleversement pareil à celui que l'on y remarque, et qu'un tremblement de terre n'y ait pas aussi contribué.

Des galeries ont disparu sous lé sol; on en voit des soubassements fragmentés et des dessus de portes à plus de deux mètres au-dessus du niveau du terrain actuel et de celui des parties du monument qui sont restées debout.

Le seul édifice dont la base soit encore plus ou moins intacte est un bâtiment de vingt-cinq mètres de long sur six de large, séparé en deux par im mur intérieur et dont les extrémités sont en forme de tour.

Il est tout en grès taillé; l'extérieur offre des traces de belles sculptures sur des firontons de portes et des corniches d'un travail qui devait égaler ceux des plus antiques monuments d'Ongkor; à l'intérieur, les murs sont nus; mais il n'est guère de pierre qui ne porte la marque des coups d'un pic ou d'un marteau.

Les fenêtres étaient ornées de barreaux tournés dont il no reste plus qu'un tronçon ou deux.

Les sujets représentés sur le dessus des portes des autres tours et des bâtiments écroulés sont d'abord un personnage à longue barbe , assis, portant une haute coiffure conique et les mains reposant

DE SIAM9 DE CAMBODGE ET DE LAOS Ifô

sur la poi^ée d'un poignard et placées Tune sur l'autre y un éléphant h quati^ tôtes et quelques autres figures de fantaisie.

Un peu au'^delà) on remarque de magnifiques colonnes, les unes encore debout, les autres penchées ou renversées > des portes dont le sommet seul dépasse le sol, cil et là des monceaux de pierres taillées, des tours presque entièrement éboulées, des pans de murs de galeries, enfin un beau bassin h, sec, de dix-huit mètres carrés, profond encore de deux mètres, et dont chaque côté forme un escalier en concrétions ferrugineuses, qui occupe toute la laideur du réservoir,

La tradition fait de Bassette un palais de plaisance où les souverains du pays séjournaient de temps en temps.

Battambâng est d'origine assez récente; il n'y a guère qu'un siècle qu'autour des ruines de Bassette se groupait encore une nombreuse population cambodgienne qui a disparu en entier à la suite des guerres r^térées que ce pays a eu à soutenir contre les Siamois.

Les habitants de cette province forent emmenés captifs par les vainqueurs , qui peuplèrent de la sorte plusieurs parties désertes de leur pays.

C'est ainsi que l'on voit à Siam et au Laos des provinces entières dont la plupart des habitants sont d'origine cambodgienne.

Dépeupler ime province pour en peupler une autre est, à peu près, toute l'économie politique de l'Orient moderne. Engourdi par la mollesse et lu servitude, il dort insoucieux sur les ruines

184 VOYAGE DANS LfiS ROYAUMES

de rOrient antique, ruines qui n'ont désormais d'éloquence et de leçons que pour les fils de rOccident.

En remontant la rivière de Battambàng l'espace de douze à treize lieues, dans la direction du sud, on arrive à un des premiers monts détachés d'une des ramifications de la grande chaîne de Poursat. A ses pieds est une misérable pagode d'origine récente; dans les environs sont dispersés quelques hameaux, tandis que sur le sommet aplani du mont même se trouve le monument en ruines deBanone. Huit tours sont reliées par des galeries et communiquent de deux côtés, par un mur de terrassement, à une tour centrale qui a plus de huit mètres de diamètre et vingt d'élévation.

L'édifice est de plain-pied, bâti en pierre de grès, et doit remonter à la même époque que Bassette. Quoiqu'il n'y ait rien de particulièrement remarquable, ce qui est resté debout des tours et des galeries n'en indique pas moins un travail imposant, beaucoup de goût dans l'ensemble, d'habileté dans la construction et d'art dans les détails. Ce monument, de même que tous ceux de la province d'Ongkor, contraste autant, par la nature de ses matériaux, avec les constructions de briques et de faïence de l'architecture siamoise, qu'avec les fragiles et puérils monuments de l'art chinois.

Banone devait être un temple; on voit encore dans la cour centrale, et aux deux petites tours opposées qui sont reliées par une galerie, un grand nombre d'énormes idoles bouddhiques, probablement aussi anciennes que l'édifice lui-même, et en-

DE StÀM, t>E CAMBODGE KT DE LAOS 185

tourées d'une infinité d'autres petites divinités qui paraissent dater de toutes les époques.

Au pied du mont voisin se trouve une profonde caverne aux voûtes élevées, sombres, et aux blocs calcaires desquelles pendent de belles stalactites. On n'y pénètre qu'en rampant l'espace de plusieurs mètres. Comme l'eau qui découle dé ces stalactites est regardée comme sainte par les Cambodgiens, qui lui attribuent, entre autres vertus et propriétés, celle de posséder la connaissance du passé, du présent et de l'avenir, et d'en réfléchir les images comme une glace, les dévots s'y rendent encore de temps en temps en pèlerinage pour demander à ces eaux de leur rendre la santé ou de jeter des lumières sur leur sort ou celui du pays, et pour adresser quelques prières aux nombreuses idoles que l'on trouve partout éparses dans les anfractuosités des rochers ou entassées sur le sol.

Le temple de Wat-Êk se trouve dans la direction opposée à celle de Banone , et à deux lieues de Battambâng. C'est un édifice assez bien conservé, probablement de l'âge du précédent.

Province d'Ongkor. — Notions préliminaires, — Ongkor. —

Ville, temple, palais et pont.

Après avoir visité les ruines dont nous veaiions de parler, le 20 janvier, au lever de Taurore, M. Sylvestre et moi nous partîmes pour Ongkor, situé au nord-est du lac, et le 22 nous arrivâmes à Tembou* chure d'un petit cours d'eau que dons la saison des pluies nous aurions pu remonter presque jusqu'à la nouvelle ville.

 deux milles au-dessus de son embouchure, nous quittâmes notre bateau pour suivre pendant un peu plus d'une heure une ancienne chaussée encore praticable, et nous traversâmes une longue plaine aride, sans arbres, sablonneuse et couverte de hautes herbes.

Au sud, elle est bordée par la chaîne de montagnes des Somrais, qui est une ramification de celle de Kôrat; à l'ouest, par le joU mont Cihrôme, dans le voisinage duquel on voit de loin une haute tour en pierres qui est avec la chaussée le premier vestige

que l'on trouve de rancienne civilisation de cas lieux.

Arrivés h Ongkor, nous fimes halte dans un petit caravansérail à moitié détruit par les voyageurs de toute espèce, qui en ont arraché tout ce qu'ils ont pu de bois pour faire cuire leur riz. Le Cambodgien n'est pas hospitalier, et il n'admet que rarement un étranger dans son intérieur; s'il le Mt, ce n'est que pour un temps très-*limité, contrairement aux usages des pays voisins.

Nokhor ou Ongkor était la capitale de l'ancien royaume du Cambodge, ou de Khmer, si fameux autrefois parmi les grands États de l'Indo-Chine, que la seule tradition encore vivante dans le pays rapporte qu'il comptait cent vingt rois tributaires, une armée de cinq millions de soldats, et que les bâtiments du trésor royal couvraient à eux seuls un espace de plusieurs lieues.

Dans la province qui a conservé le même nom et qui est située à l'est du grand lac Touli-Sap, vers le quatorzième degré de latitude et le cent deuxième de longitude à l'orient de Paris, se trouvent des ruines si imposantes, fipuit d'un travail tellement prodigieux, qu'à leur aspect on est saisi de la plus profonde admiration, et que l'on se demande ce qu'est devenu le peuple puissant, civilisé et éclairé, auquel on pourrait attribuer ces œuvres gigantesques.

Un de ces temples surtout, qui figurerait avec honneur à côté de nos plus belles basiliques, et qui l'emporte pour le grandiose sur tout ce que l'art des Grecs ou des Romains a jamais édifié, fait un contraste étonnant et pénible avec le triste état de bar-

barie dans lequel est plongé ce qui reste des descen* dants du grand peuple, auteur de ces constructions.

Malheureusement le temps qui ne respecte rien, les invasions de barbares venus de tous les points de l'horizon, et dernièrement les Siamois modernes, peut-être aussi les tremblements de terre, ont bouleversé la plus grande partie de ces somptueux monuments. L'œuvre de destruction continue même pour ceux qui s'élèvent encore, imposants et majestueux, à côté d'amas de décombres, et c*est en vain que l'on cherche d'autres souvenirs historiques de tous les rois qui ont dû se succéder sur le trône de ïaiÂgt^e royaume Maha^Nokhor-Khnier, que celui d'un roi lépreux auquel quelques-uns attribuent la fondation du grand temple. Tout le reste est totalement oublié; les quelques inscriptions qui couwent certaines parois sont indéchiffrables pour les lettrés du pays, et lorsque l'on interroge les indigènes sur les fondateurs d'Ongkor-Wat, ils font invariablement une de ces quatre réponses : « Cest l'ouvrage du roi des anges, Pra-Enn, » ou bien : « Cest l'œuvre des géants, :» ou encore : « On doit ces édifices au fameux roi lépreux, :» ou enfin : c Ils se sont créés d'eux-mêmes. »

Un travail de géants ! L'expression certainement serait juste si on l'employait au figuré pour parler de ces travaux prodigieux dont la vue seule peut donner une juste idée, et dans lesquels la patience, la force et le génie de l'homme semblent s'être surpassés, afin de confondre l'imagination et laisser des preuves de leur puissance aux générations futures.

Chose étrange, cependant, aucun de ces monu-

DE SIÂM, DK CAMBODQB BT DE LAOS 189

ments ne semble avoir été créé en vue de servir d'habitation; tous semblent porter le cachet des idées du bouddhisme. Dans le palais même, statues et bas-reUefis ne représentent que des sujets exclusivement civils ou religieux; c'est une suite de rois entourés de leurs femmes, la tête et le corps chargés d'ornements, tels que bracelets et colliers, et vêtus d'un étroit langouti.

Partout, d'aiUeurs, on découvre des monceaux de débris de porcelaine et de poterie, beaucoup d'ornements, des instruments de fer, de^ lingots d'argent, pareils à ceux en usage comme monnaie en Cochinchine et appelés naines, mais beaucoup plus gros.

Les naines actuelles pèsent trois cent soixante-dixhuit grammes.

Ce qui a pu faire choisir cette localité de préférence à d'autres peut-être plus avantageuses sous bien des rapports, c'est sans doute la position centrale qu'elle occupe; car le minerai d'or dont nous avons reconnu l'existence dans une roche de quartz du voisinage ne doit entrer que pour peu dans ce choix, je le suppose du moins.

Située à quinze milles du grand lac, dans une plaine en grande partie sablonneuse et aride, sous tous les rapports en un mot, à moins que la nature du terrain n'ait changé, la métropole d'un grand empire aurait trouvé sur les rives du grand fleuve un emplacement plus abondant en ressources, et offrant surtout des communications faciles.

Quoique sans la moindre prétention en science architecturale, non plus qu'en archéologie, j'essayerai cependant de décrire ce que j'ai vu et sçnti à Ongkor,

dans le seul espoir de contribuer, selon mes &ibles capacités, à enrichir d'un nouveau champ le terrain de la science, et d'attirer sur une scène nouvelle Tattention des savants qui font de l'Orient l'objet de leurs études spéciales*

Nous commencerons notre étude par le temple d'Ongkor, qui est le plus beau et surtout le mieux conservé de tous ces monuments; c'est aussi le pre» mier qui sourit au voyageur, lorsqu'il arrive d'Ongkor la neuve, lui fait oublier les fatigues du voyage, le transporte d'admiration et le remplit d'une joie bien plus vive encore que ne le ferait la rencontre de la plus riante oasis au miUeu du désert* Subite* ment, et comme par enchantement, on se croit transporté de la barbarie à la civilisationi des profondes ténèbres à la lumière.

Avant d'aller plus loin, toutefois, nous sentons le besoin d'exprimer ici notre profonde gratitude en* vers le digne missionnaire de Battambâng, M. l'abbé E* Sylvestre, qui, avec une complaisance sans bornes et une ardeur infatigable, a daigné nous accompa*gner depuis sa résidence, nous guider partout au milieu des épaisses forêts qui couvrent une partie des ruines, et auquel nous devons d'avoir pu re* cueillir bon nombre de matériaux dans un espace de temps assez court.

Lorsque de Battambâng on se r^id à Ongkor, après avoir coupé le grand lac, de l'un à l'autre des cours d'eau qui traversent ces deux localités, on s'engage dans un ruisseau que l'on remonte l'espace de deux milles dans la saison sèche, puis on arrive à un endroit où il s'élargit quelque peu

et forme un petit basssin naturel qui tient lieu de port. De là une chaussée en terre, assez élevée, pra* ticable encore et qui s'étend jusqu'à la limite que les eaux atteignent à l'époque de l'inondation annuelle, c'est-à-dire sur un espace de trois milles, conduit à Ongkor la neuve ^ bourgade insigniiiantd^ di^ lieu de la province actuelle et située à quinze milles au nord-nord-ouest des bords du lac*

Le vice-roi de la province de Battambàng se troU'vait à Ongkor au moment de notre visite ; il venait de recevoir l'ordre du gouvernement siamois d'en^ lever un des plus petits, mais en môme temps un des plus jolis mcmuments d'Ongkor et de le transporter à Bangkok.

Nous trouvâmes dans la personne du gouverneur d'Ongkor un homme beaucoup plus affable et beaucoup mieux élevé sous tous les rapports que celui de Battambàng. Je lui offris pour tout présent un pain de savon, et M. SylveMre devs. feuilles lithographiées représentant des militaires firançais, et nous fCunes aussitôt dans les bonnes grâces de Son Excellence.

Il s'approcha de moi et passa sa maiâ dans ma barbe avec une sorte d'admiration*

€ Que dois-je faire pour faire croître la mienne ainsi*? dit-il. Je désirerais en avoir une pareille. Ne connaitriez-vous pas un moyen pour la faire pous^ ser? »

Enfin il nous promit un chariot pour faire conduire nos bagages à Ongkor-Wat, ainsi qu'une lettre pour nous recommander au chef du district et lui ordonner de nous accorder tout ce que nous lui demanderions.

492 VOYAGK DANS LKS ROYAUMES

Le lendemain, nous nous mimes en route. Nous travers&mes d'abord le chef-lieu moderne qui ne compte pas beaucoup plus de mille habitants, tous cultivateui's, et à l'extrémité duquel se trouve un fort d'un mille carré : c'est une muraille crénelée, construite en beaux blocs de concrétions ferrugineuses tirées des ruines. Enfin, après trois heures de marche dans un senlier couvert d'un lit profond de poussière et de sable fin qui traverse une forêt toulTue, nous débouchâmes tout à coup sur une belle esplanade pavée d'immenses pierres bien jointes les unes aux autres, bordée de beaux escaliei's qui en occupent toute la largeur et ayant à chacun de ses quatre angles deux lions sculptés dans le granit.

Quatre larges escaliers donnent accès sur cette plate-forme.

De l'escalier nord, qui fait face à l'entrée principale, on longe pour se rendre à cette dernière ime chaussée longue de deux cent trente mètres large de neuf, couverte ou pavée de larges pierres de grès et soutenue par des murailles excessivement épaisses.

Cette chaussée traverse un fossé d'une grande largeur qui entoure le bâtiment, et dont le revêtetement, qui a trois mètres de hauteur sur un mètre d'épaisseur, est aussi formé de blocs de concrétions ferrugineuses, à l'exception du dernier rang, qui est en grès, et dont chaque pierre a l'épaisseur de la muraille.

Épuisés par la chaleur et une marche pénible dans un sable mouvant, nous nous disposions à nous reposer à l'ombre des grands arbres qui ombragent

l'esplanade, lorsque, jetant les yeux du côté de Test, je restai frappé de surprise et d'admiration.

Au-delà d'un large espace dégagé de toute végétation forestière s'élève, s'étend une immense colonnade surmontée d'un faîte voûté et couronnée de cinq hautes tours. La plus grande surmonte l'entrée, les quatre autres les angles de l'édifice; mais toutes sont percées, à leur base, en manière d'arcs triomphaux. Sur l'azur profond du ciel, sur la verdure intense des forêts de l'arrière-plan de cette solitude, ces grandes lignes d'une architecture à la fois élégante et majestueuse me semblèrent, au premier abord, dessiner les contours gigantesques du tombeau de toute une race morte!

Les ruines de la province de Battambâng, quoique splendides, ne peuvent donner une idée de celles-ci, ni même laisser supposer rien qui en approche.

En effet, peut-on s'imaginer tout ce que l'art architectural a peut-être jamais édifié de plus beau, transporté dans la profondeur de ces forêts, dans un des pays les plus reculés du monde, sauvage, inconnu, désert, où les traces des animaux sauvages ont efTacé celles de l'homme, où ne retentissent guère que le rugissement des tigres, le cri rauque des éléphants et le brame des cerfs.

Nous mîmes une journée entière à parcourir ces lieux, et nous marchions de merveille en merveille, dans un état d'extase toujours croissant.

Ah! que n'ai-je été doué de la plume d'un Chateaubriand .ou d'un Lamartime, ou du pinceau d'un Claude Lorrain, pour faire connaître aux amis des arts combien sont belles et grandioses ces ruines

^/eoX^ire incomparables, seak vestiges â*un peuple qui n'est plus et dont le nom môme, comme celui des grandis hommes, artistes et souverains qui l'ont illustré, restera probablement toigours enfoui sous la pousirière et les décombres.

J'ai déjà dit qu'une chaussée traversant un large fossé revêtu d'un mur de soutènement très-épais conduit à la colonnade, qui n'est qu'une entrée, mais une entrée digne du grand temple. De près, la beauté, le fini et la grandeur des détails l'emportent de beaucoup encore sur l'effet gracieux du tableau vu de loin et sur celui de ses lignes imposantes.

Au lieu d'ime déception , à mesure que l'on approche, on éprouve une admiration et un plaisir plus profonds. Ce sont tout d'abord de belles et hautes colonnes carrées, tout d'une seule pièce; des portiques, des chapiteaux, des toits arrondis en coiïpoles; le tout construit en gros blocs admirablement polis, taillés et sculptés.

A la vue de ce temple, l'esprit se sent écrasé, l'imagination surpassée ; on regarde, on admire, et, saisi de respect, on reste silencieux ; car où trouver des paroles pour louer une œuvre architecturale qui n'a peut-être pas, qui n'a peut-être jamais eu son équivalent sur le globe.

L'or, les couleurs ont presque totalement dispara de l'édifice, il est vrai ; il n'y reste que des pierres; mais que ces pierres parlent éloquemment I Comme elles proclament haut le génie, la force et la patience, le talent, la richesse et la puissance des c Kmerdôm » ou Cambodgiens d'autrefois 1

Qui nous dira le nom de ce Michel-Ange de

rOrient qui a conçu une pareille œuvre, en a coordonné toutes les parties avec l'art le plus admirable, en a surveillé l'exécution de la base au faite, harmonisant l'infini et la variété des détails avec la grandeur de l'ensemble et qui, non content encore, a semblé chercher partout des difficultés pour avoir la gloire de les surmonter et de confondre l'entendement des générations à venir !

Par quelle force mécanique a-t-il soulevé ce nombre prodigieux de blocs énormes jusqu'aux parties les plus élevées de l'édifice, après les avoir tirés de montagnes éloignées, les avoir polis et sculptés?

Lorsqu'au soleil couchant mon ami et moi nous parcourions lentement la superbe chaussée qui joint la colonnade au temple, ou qu'assis en face du superbe monument principal, nous considérions, sans nous lasser jamais ni de les voir ni d'en parler, ces glorieux restes d'une civilisation qui n'est plus, nous éprouvions au plus haut degré cette sorte de vénération, de saint respect que l'on ressent auprès des hommes de grand génie ou en présence de leurs créations.

Mais en voyant, d'un côté, Tétat de profonde barbarie des Cambodgiens actuels, de l'autre, les preuves de la civiUsation avancée de leurs ancêtres, il m'était impossible de voir dans les premiers autre chose que les descendants de Vandales, dont la rage s'était exercée sur les œuvres du peuplfe fondateur, et non la postérité de celui-ci.

Que n'aurais-je pas donné pour pouvoir évoquer alors une des ombres de ceux qui reposent sous cette terre, et écouter l'histoire de leur longue ère de paix

suivie sans doute de longs malheurs ! Que de choses n'eût-elle pas révélées qui resteront toujours ensevelies dans l'oubli !

Ce monument, ainsi qu'on peut le voir par le plan général, qui en donnera une idée plus claire que la description technique la plus détaillée, se compose de deux carrés de galeries concentriques et traversées à angle droit par des avenues aboutissant à un pavillon central, couronnement de l'édifice, saint des saints, pour lequel l'architecte religieux çemble avoir réservé les détails les plus excjuis de son ornementation. Dans ce tabernacle, une statue de Bouddha, présent du roi actuel de Siam, trôné encore, desservie par de pauvres talapoins dispersés dans la forêt voisine, et attire de loin en loin à ses pieds quelques fidèles pèlerins. Mais que sont ces dévotions comparées aux solennités d'autrefois, alors que les princes et rois de l'extrême Orient venaient en personne rendre honmiage à la divinfté tutélaire d'un puissant empire ; que des milliers de prêtres couvraient de leurs processions les gradins et les terrasses de ce temple immense ; que du haut de ses vingt-quatre coupoles le son des cloches répondait au carillon des innombrables pagodes de la capitale voisine ; de cette Ongkor la Grande, dont l'enceinte de quarante kilomètres de pourtour a pu, certes, contenir autant d'habitants que les plus peuplées métropoles de l'Occident ancien ou moderne!

Ruines de la province d'Ongkor. — Mont Ba-Khéng.

A deux milles et demi au nord d'Ongkor-Wat, sur le chemin même qui conduit à la ville, un temple a étéi élevé au sommet du mont Ba-Khêng , à cent mètres à peu près de hauteur.

Au pied du mont, au miheu des arbres, s'élèvent deux magnifiques lions, hauts de deux mètres vingt centimètres; chacun d'eux, avec son piédestal, est monolythe.

• Des escaliers en partie détruits conduisent au sommet du mont, d'où l'on jouit d'une vue si étendue et si belle, que l'on n'est pas surpris que ce peuple qui a montré tant de goût dans la disposition des magnifiques édifices, dont nous cherchons à donner une idée, ait couronné cette cime d'un splendide monument.

D'un côté, l'œil, après avoir plongé sur la plaine boisée et contemplé le temple pyramidal d'Ongkor et sa riche colonnade, autour desquels ondule le

feuillage des cocotiers et des palmiers, va se perdre à rhorizon sur les eaux du grand lac, mais non sans s'être arrêté encore un moment sur une nouvelle ceinture de forêts et sur un petit mont dénudé nommé Crôme qui est au-delà de la nouvelle ville.

Du côté opposé se déroule la longue chaîne de montagnes qui a fourni, dit-on, les riches carrières d'oïl Ton a extrait tant de beaux blocs de grès ; puis un peu plus à l'ouest et toujours au milieu d'épaisses forêts qui en dérobent une partie, un joli petit lac apparaît comme un ruban d'azur étendu sur un tapis de verdure.

Cette belle nature est aussi muette et déserte aujourd'hui qu'elle devait être vivante et animée autrefois; le cri des animaux sauvages et le chant d'un petit nombre d'oiseaux troublent presque seuls ces profondes solitudes.

Triste fragilité des choses humaines! Que de siècles, de générations se sont succédés ici, dont rien probablement ne nous dira jamais l'histoire; que de richesses et de trésors d'art demeureront h jamais enfouis sous ces ruines; que d'hommes illustres, artistes, souverains, guerriers, dont les noms dignes : de passer h la postérité ne sortiront jamais de l'épaisse couche de Doussière qui recouvre leur tombeau.

Tout le sommet du mont est couvert d'une croûte de calcaire qui a été taillé de manière à oflfiir ime vaste surface plane. A des espaces réglés, se trouvent quatre rarigs de trous carrés assez profonds et en face les ims des autres ; dans quelques-uns sont encore debout des colonnes carrées également, qui

devaient supporter deux toitures, et former une galerie conduisant de l'escalier à Tédifice principal et dont deux bras transversaux reliaient également quatre tours avancées. Ces dernières sont construites, partie en brique, partie en grès. A en juger par le travail des détails, et surtout par l'état de vétusté de la pierre qui se réduit en poussière sous les doigts en maints endroits à l'extérieur, cet édifice aurait une origine de beaucoup antérieure à celle de quelques autres monuments ; l'art était alors dans son enfance comme la science; les difficultés étaient surmontées, mais on voit que ce n'était pas sans de grands efforts de travail et d'intelligence. Le goût était déjà grand et beau, mais le génie, la volonté et la force faisaient un peu défaut; en un mot, le temple du mont Ba-Kbèng paraît avoir été un des préludes de cette civilisation perdue, comme Ongkor-Wat en aurait été plus tard le couronnement,

A six ou sept kilomètres au nord-ouest du temple, gisent les ruines d'Ongkor*Tbôm, l'ancienne capitale. Un bout de chaussée, en partie détruite, cachée sous un épais lit de sable et de poussière et traversant un large fossé bordé de débris de pierres, de blocs, de colonnes, de lions et d'éléphants, conduit à la porte de la ville, qui a la forme et les proportions d'un arc de triomphe.

Ce monument, assez bien conservé, est composé d'une tour centrale haute de dix-huit mètres, entou-* rée de quatre tourelles et flanqué de deux tours avec galeries se reliant ensemble.

Au sommet se trouvent placées quatre énormes têtes dans le goût égyptien.

Tout le reste est chargé de sculptures. Le pied de la grande tour est percé d'une voûte qui permet le passage aux chars, et de chaque côté de laquelle on a ménagé dans les murs deux ouvertures pour les portes et les escaliers qui font communiquer les ours entre elles et avec les murailles. L'édifice tout entier est construit en pierre de grès. La grande muraille d'enceinte s'étendant à droite et à gauche de la porte, est formée de blocs de concrétions ferrugineuses.

Cette muraille a près de vingt-quatre milles de développement; sa largeur est de trois mètres quatrevingts centimètres. Haute de èept mètres , elle sert d'appui à un glacis qui, partant presque du sommet, s'étend sur une (fistance de quinze mètres de sa base.

Aux quatre points cardinaux se trouvent des portes pareilles; le côté de l'est en compte deux.

Dans cette vaste enceinte , aujourd'hui couverte de toute part d'une forêt presque impénétrable, on découvre à chaque pas des é^fices plus ou moins ruinés, mais qui tous témoignent de la splendeur de l'antique cité.

En quelques endroits effondrés par les pluies ou creusés par les mineurs qui recherchent sans doute des trésors enfouis sous ces décombres, on voit, sous une épaisse couche d'humus, des lits, épais d'un mètre, entièrement formés de porcelaine et de poterie.

Trois murs d'enceinte assez éloignés les uns des autres et bordés chacun d'un fossé, entourent ce qui reste du palais des anciens rois.

Dans la première enceinte sont deux tours re

liées par des galeries, et qui forment de quatre côtés comme un arc de triomphe. Les murs sont bâtis en concrétions ferrugineuses dont chaque gros bloc forme sur sa longueur l'épaisseur du mur; les tours et les galeries sont en grès comme dans les édifices précédents.

A une centaine de mètres de l'angle formé par le côté nord du mur d'enceinte se trouve xm singulier édifice consistant en deux hautes terrasses carrées avec angles rentrants, et reliées au mur d'enceinte par une autre muraille ; le tout est ruiné à demi.

Dans une cavité, creusée récemment par des mineurs sont de gros blocs travaillés et sculptés qui remplissent l'intérieur et paraissent provenir de la partie supérieure de la muraille, qiii se serait écroulée.

Les murs, encore intacts, sont couverts sur toutes leurs parois de bas-reliefs, formant quatre séries superposées et dont chacune représente un roi assis à l'orientale, les mains reposant sur la poignée d'un poignard, et ayant à ses côtés une cour de femmes. Toutes ces figures sont chargées d'ornements, tels que pendants d'oreilles excessivement longs, colliers et bracelets. Elles n'ont pour costume qu'un léger langouti, et toutes ont la tête surmontée d'une coiffure terminée en pointe que l'on dirait composée de pierreries, de perles et d'ornements d'or et d'argent. Les bas-reliefs d'un autre côté représentent des combats ; on y remarque des enfants portant la chevelure longue, nouée en torchon, ainsi que l'étroit langouti des sauvages de l'est.

Toutes ces figures le cèdent cependant en beauté

à la statue dite du roi lépreux, dont la tête, type admirable de noblesse , de régularité , aux traits fins, doux et au port altier, a dû être l'œuvre du plus habile des sculpteurs d'une époque qui en comptait un grand nombre doués d'un rare talent. Une moustache fine recouvre la lèvre supérieure, et une longue chevelure bouclée retombe sur les épaules ; mais tout le corps est nu et n'est recouvert d'aucun ornement.

Un pied et une main ont été brisés.

Le type de cette statue est essentiellement celui des Arians de l'Inde antique ; cette circonstance , jointe au caractère d'une portion du moins des basreliefe des temples et des palais d'Ongkor , et qui semblent inspirés de la mythologie et des combats chantés dans le Ramayâna , nous reporte à la plus haute civilisation de l'Inde, à l'époque qui a précédé la scission de ses croyances et les luttes de dix siècles entre le brahmanisme et le bouddhisme. Toujours est-il que la tradition locale confond l'original d© cette statue avec le fondateur d'Ongkor.

Cette ville garde encore, dans son voisinage, de la supériorité de ses premiers architectes sur tous ceux de rindo-Chine moderne , un témoignage non moins irrécusable que ses temples et que ses palais. C'est un pont de très-ancienne date, en assez bon état de conservation , sauf le parapet et une partie du tabher qui ne représentent plus aux yeux qu'un amas de ruines en désordre. Les piles, les arches et les voûtes qui les forment, construites dans le môme système que les toits en voûte des temples, restent encore debout. Les piles sont formées de

blocs de grès, les uns longs, les autres carrés posés en assises régulières; on en voit quelques-uns qui sont sculptés et qui, s'ils n'ont pas été pris à d'autres monuments, devadent être des rebuts rejetés à cause de quelques défauts, car ils sont souvent posés à contre-sens.

Ce pont, avec ses quatorze arches étroites, peut avoir quarante-deux à quarante-trois mètres de long et quatre à cinq mètres de large.

La rivière , au lieu de passer sous les arches, coule maintenant à côté, son Ut ayant été modifié depuis la construction du pont par les sables qu'elle charrie, et qui se sont accumulés au pied des arches et autour des pierres éboulées, de manière à cacher la moitié des premières.

Sous le pont même, il y a très-peu de sable.

B devait servir à faire communiquer la cité d'Ongkor la Grande avec la haute et large chaussée qui, coupant la province de l'ouest à l'est sur un espace d'une trentaine de milles , se dirige ensuite vers le sud.

Presque chaque ruine, sur ce sol bouleversé, est riche en inscriptions gravées en divers caractères dont les uns ont été employés plus fréquemment que les autres. Les caractères les plus usités parmi les Cambodgiens sont ceux de l'alphabet paU; mais personne, à Siam ou au Cambodge, n'a encore pu traduire ces inscriptions, quoiqu'on puisse les distinguer facilement. Les naturels prétendent qu'il y a une dé à trouver pour déchiffrer ces caractères ; mais ils ne l'ont pas encore découverte. Ils montrent une pierre qu'ils pré-

tendent communiquer sous terre jusqu'à la mer ; ils affirment que , lorsque les vagues sont hautes , la pierre remue; leurs connaissances géologiques ne sont pas assez avancées pour qu'ils puissent expliquer ce fait. A trois jours de distance de Ongkor, on voit, suivant les récits des indigènes, les ruines de trois autres cités à côté d'un vaste sanctuaire, et de tous les côtés il existe des vestiges d'édifices qui prouvent que cette contrée, aujourd'hui déserte, a été autrefois très-peuplée et très-florissante. Il y a peu de nations qui présentent un contraste aussi étonnant que le Cambodge, entre la grandeur de leur passé, arrivée au point le plus culminant, et l'abjection de leur barbarie actuelle. On n'en rencontrerait aujourd'hui aucune autre aussi complètement privée de souvenirs, de traditions, de documents quelconques sur son histoire. A part les récits fabuleux des historiens chinois et quelques légendes plus probablement composées par les prêtres qui dominent les esprits de ce peuple superstitieux, que' transmises de génération en génération , le monde ne possède aucune relation sur ce pays autrefois si puissant , aujourd'hui si dégradé.

Le roi actuel du Cambodge a prétendu avoir trouvé des documents assez positifs pour pouvoir établir l'histoire d'Ongkor jusqu'à une époque qui précède l'ère chrétienne ; il y a quelques années, en interdisant la monnaie sphérique pour la remplacer par une monnaie plate , il saisit l'occasion de perpétuer le souvenir d'Ongkor-Wat et de sa grandeur, en faisant représenter une, vue de l'édifice sur la monnaie. Le souverain régnant de Siam , qui a été

pendant plusieurs années chef d'un temple , et qui porte un grand intérêt à cette question, soit à cause des associations d'idées de son ancienne profession, soit parce que le fondateur de sa dynastie était originaire de Cambodge, assure que toute l'histoire de l'Inde au-delà du Gange , remontant à plus de quatre cents ans, est indigne de foi et remplie de fables ridicules. Dans un des livres canoniques bouddhistes, le Cambodge, cité comme la seizième des seize nations les plus puissantes de la terre, est signalé comme xm pays où les idées libérales ont un grand essor, car on n'y connaît ni aristocratie ni servitude héréditaire. Suivant le même document, ce serait au troisième siècle de l'ère chrétienne qu'aurait vécu le fondateur d'Ongkor-Wat. Il s'appelait Bua-Sivisithiwong ; le premier, il a fait venir des prêtres bouddhistes du Ceylan dans son pays, importation qui s'est souvent renouvelée depuis. Ces exilés volontaires apportèrent avec eux leurs livres dogmatiques, et, dans le but de préserver ces documents sacrés , le roi fit construire tout exprès un monument de pierre où l'on prétend qu'ils sont restés intacts. Ces livres étaient faits avec les matériaux ordinaires à cette époque, des feuilles de palmiers.

(( Et vous pensez qu'ils dureraient encore ? » Telle a été l'observation du roi actuel, lor^u'on lui a rapporté cette circonstance. Cette réponse indique le doute : elle est, jusqu'à plus ample informé, le dernier mot de la science sur le sujet en question. Voici maintenant la légende :

Bua-Sivisithiwong était , nous pouvons dire heu-

206 VOYAGE DANâ LES ROYAUMES

reusement, un lépreux, et c'est pour obtenir des dieux la santé qu'il fit bâtir ce temple. Cette œuvre achevée , le roi n'étant pas guéri , perdit confiance dans ses divinités et recourut aux soins des simples mortels. Il fit donc une proclamation et offrit ime grande récompense à celui qui pourrait le guérir. Ce qui eut lieu à cette époque est laissé aux conjectures de chacun; mais s'il ne s'est pas alors trouvé plus qu'aujourd'hui au Cambodge et à Siam d'hommes capables de guérir cette maladie, nous ne nous en étonnerons pas. Seul, un brahmane illustre, djogui ou fakir, osa entreprendre cette cure. n croyait fermement aux effets de l'hydropathie; mais il préférait que le liquide fût en état d'ébullition et proposa à son client royal de le tremper dans un bain d'eau-forte , liquide assez corrosif. Le roi hésitant naturellement devant un pareil procédé , exprima le désir de voir d'abord faire l'espérience sur un tiers; mais personne ne se présenta pour la subir , et le fakir proposa de la tenter sur un criminel. Le roi qui au fond était jaloux du pouvoir surnaturel du brahmane, lui demanda s'il voulait essayer sur lui-même. « Je le veux bien , répliqua le fakir, si Votre Majesté veut me promettre solennellement de jeter sur moi une certaine poudre que je vais vous laisser. » Le roi promit, et le malheureux médecin, trop crédule, entra dans la chaudière bouillante. Le roi lépreux la fit enlever et jeter avec celui qu'elle contenait dans le fleuve.

Cest, dit-on, cette trahison qui a amené sur cette ville la décadence et la ruine.

D'après une autre légende d'égale valeur, sur

remplacement du lac Touli-Sap, s'étendait autrefois une plaine fertile, au milieu de laquelle florissait une superbe cité. Un roi, pour s'amuser, élevait de petites mouches, tandis que le gourou ou instituteur des jeunes princes, ses fils, élevait lui-même des araignées. U arriva qu'une des araignées mangea les mouches du roi, qui entra dans une grande colère et fit mettre le précepteur à mort. Ce dernier s'envola dans les airs, maudissant le roi et sa ville. A l'instant, la plaine fut submergée par le lac. La tradition ajoute que la statue de jaspe de Bouddha, qui est la gloire du temple, dans le palais du roi, à Bangkok, fut retrouvée, flottant à la surface du lac, entourée de lotus et portée par un yak ou bœuf thibétain.

Elle fut retirée de l'eau par les Siamois à Chieug- Rai, ville située au nord de Laos, et on construisit pour elle une pagode^ autour de laquelle s'éleva plus tard la cs^itale actuelle du royaume de Siam.

Voilà les récits qu'inspire h la Clio de l'Indo-Gliine l'aspect de monum^ats plus grandioses que ceux de Ninive et de Persépolis I

A cette pensée amère, à cette preuve ironique du néant des grandeurs humaines, que de fois me suis^ je senti comme étreiht par les rameaux de l'^aisse forêt qui encombre^ presse, ensevelit les palais et les temples d'Ongkor^ et quand le déclin du jour me surprenait au milieu de mes études et de mes ré« flexions, j'étais entraîné, comme un de mes devan-^ ciers en ce lieu, à comparer « les teintes que la nuit efEace dans le paysage à celles de la vie des peuples quand la gloire et l'espérance cessent de lui prêter la magie de leurs couleurs. »

Quelques remarques sur les ruines d'Ongkor et sur Tancien

peuple du Cambodge.

La connaissance du sanscrit, celle du pâli, et de quelques langues modernes de l'Indoustan et de rindo-Chine, ainsi qu'une étude des inscriptions et bas-reliefs d'Ongkor, comparés avec un grand nombre d'épisodes des antiques poèmes héroïques de l'Inde, pourraient seules aider à trouver l'origine de l'ancien peuple du Cambodge, qui a laissé, d'une civilisation avancée, les imposants vestiges que nous vesuno d'admirer et celle du peuple supposé conquérant, qui, en lui succédant, paraît n'avoir su que détruire sans jamais rien édifier.

Jusqu'à ce que de savants archéologues se vouent à cette œuvre, il est probable que l'on n'établira que des systèmes contradictoires, et croulant les uns sous les autres.

Si donc, ne pouvant faire mieux pour le moment que des suppositions, nous nous permettons ici d'é-

mettre notre avis, c'est humblement et avec toute réserve.

Ongkor a été le centre, la capitale d'un État riche, puissant et civilisé, et nous ne craignons pas d'être contredit sur ce point par aucun de ceux qui auront étudié ses grands monuments dans nos imparfaites esquisses.

Or, tout État puissant et riche suppose nécessairement une production rolativement grande et un commerce étendu. Tout cela pouvait-il réellement exister autrefois au Cambodge?

A cette première question, nous pouvons répondre avec assurance : Oui ! et tout cela existerait probablement encore, si le pays était gouverné par des lois sages, si le travail et l'agriculture étaient encouragés, honorés, au lieu d'y être méprisés et le peuple pressuré, si le gouvernement n'y exerçait pas un despotisme aussi absolu ; et surtout si, sur ce sol fécond, ne prévalait pas ce malheureux état d'esclavage qui y arrête tout développement, qui place l'homme au niveau de la brute, et qui l'empêche de produire au-delà de ses besoins, car plus il produit, plus il doit payer d'impôts K

La terre, dans la plupart de ses provinces anciennes ou actuelles, y est d'une fertilité surprenante ; le riz de la province de Battambâng est d'une qualité supérieure à celui de la basse Gochinchine ; les forêts recèlent partout des gommes précieuses, telles que la gomme-gutte, la gomme-laque, la cardamome et beaucoup d'autres, ainsi que des résines utiles.

i Oci soit dit pour le Cambodge comme pour le Siam, car le premier est trwutaire du «econd.

2W VÔYAftB DAH« LES ROYAUMES

G68 mêmes forêts ptoàtùsmt des bois d^ tàbleit* terie et de construction incomparables. Les findts et les légtunes de tonte espèce y abondent, et le gibier y est en profasion. Etifin, le grand Isc à Itd seul est une Bontùé de richesses pour tme nation eatièfe ; il est 1^ rempli de poissons, qû*h Tépoqtte des eaux basses on les écrase sous les embarcations; le jeo des avirons est sotrvértt gêné par lenr nombre, et les pêches qu'y viennent faire tons les ans une fonle d'entrepreneurs cochinchinois, sont littéralement des pêches miraculeuses.

La rivière de Battambàng ne fourmille pas moins d'êtres animés, et j'y ai vu prendre jus(ïu*à deux mille poissons, de diverses espèces, d'un coup de fflet.

n ne faut pas omettre non plus les nombreuses Cultures qui feraient la richesse d'une nation et qui réussiraient ici au-delà des meilleures espérance». Avant toute autre, et celle qui aurait le plus de chance de succès, sous le double rapport de sa culture et de son placement, ce serait, comme je l'ai dit, celle du coton ; nous rangerons immédiatement après le caféier, le mÛWer, le muscadier, le giroflier, l'indigo, le gingembre et le tabac ; toutes ces plantes, sur ce sol négligé, donnent déjà des produits reconnus d'une qualité supérieure. A l'heure qu'il est, on y plante suffisamment de coton pour en fournir toute la basse Cochinchine et en exporter même en Chine. La récolte de la seule petite lie de Ko-Sutin, située dans le Mékong, s'élève à la charge de cent navires pour la part fournie par les planteurs fermiers du roî de Cambodge. Que ne ferait-on pas, si ces colonies appartenaient à un pays Comme PAUgletèrre, par

exemple, gouvernées comme le scmt le» colonies de cette grande nation.

Battambâng et Korat sont renommés pour leurs lângoutis de sole au couleurs vives et variées, et dont la tdnture est tirée des arbres du pays, comme la matière première est récoltée et tissée sur place.

Un coup d'œil sur la carte du Cambodge suffit pour faire voir qu'il communique — avec la mer par les nombreuses embouchures du Mé-Kong et les innombrable» canaux de la basse Cochinchine, qui lui était autrefois soumise — avec le Laos et la Chine par le grand fleuve ^,

^ L'artiôld suivant du courrier de Saigon, daté de septembre 1863^ coufiime tout à la fois la justesse de vue de feu Henri ICouhot, ainsi qu'une partie d& see prévisions et de ses espérances :

c ... yanûral La Grandière, cpii n'a cessé de montrer, depuis sa prise de possession du gouYemein«;it de la GoGhinchine, une activité qui s'étend sur tous les intérêts^ vient de se rendre auprès du roi de Cambodge. Nous avions déjà qu^ ques rapp(Nrts avec ce souverain, ennaoû dédaré de Tu-Duc, mais qui, tout en applaudissant aux échecs que nous inflir gions à celui-ci, paraissait éprouver pour nous plus d'effroi que de sympathie. Il s'agissait de dissiper cette m^ance et de lui prouva que nous sommes venus en Asie, non pour nous imposer par la violence, mais pour établir entre ces contrées lointaines et l'Oc(^dent de» relations avantageuses aux uns et aux autres.

c Lq voyage de l'ambrai a amené le plua beau résultat qtte nous puissions souhaitet ; un traité qui nous donne le protectorat du royaume de Cambodge. En vertu de ce traité, nous sommes dés maintenant en possession du droit de commercer dans cette vaste et riche contrée. Nous sommes autorisés à y exploiter ses immenses forêts gratuitement, si c'est pour le gouvernement français, et, moyennant une rd- \devance msignifkmte^y si c'est pour le commerce privé. Noos instituons à Oudong un résidei^ françai»^ Ses liMctions sont

Toutes ces choses établies, de quel côté ^t venu le peuple primitif de ce pays?

confiées à un de nos compatriotes les plus au courant des mœurs de ces pays, un chirurgien de marine, qui ei^ercera une double influence et par l'application de sa science chirurgicale et par ses relations diplomatiques. Une circonstance qu'il est bon de rappeler, c'est que le Cambodge est la seule contrée de l'extrême Occident où le christianisme ait toujours été toléré. L'évêque de ce vaste diocèse, M»' Miche, assure qu'il n'a jamais eu à se plaindre de la conduite des mandarins, chefs de cantons.

« Le roi, moins réservé pour le représentant de la France que S. M. Tu-Duc, a reçu plusieurs fois l'amiral et s'est entretenu à diverses reprises avec lui en termes qui témoigneraient de plus de sincérité que nous n'en rencontrons chez son voisin.

« Ce souverain est instaUé et logé d'une manière qui rappeUe assez exactement ceUe des grands rois nègres. Il n'a pas plus de vingt-cinq à vingt-six ans, offre le type de la race jaune, avec une expression de vive intelligence.

c Le groupe de maisons qui composent sa résidence, je n'ose dire son palais, est bâti sur pilotis, usage général dans le Cambodge. Le toit est couvert en paiUe, sauf quelques annexes couvertes d'ardoises, par un luxe royal ici. Ce monarque a plus de femmes que d'années; il n'en a pas moins de quarante, mais il n'a qu'un petit nombre d'enfants.

« La polygamie, dont le prince n'est pas le seul à user, est une des causes principales et fatales du chiffre restreint de la population sur un territoire aussi étendu et aussi far Yorisé par la nature.

« Un navire de guerre firançais surveille la capitale et les États du Cambodge.

« L'amiral La Grandière a visité avec une extrême intérêt et aussi en détail que possible les mines de la province d'Ongkor. Elles sont au-dessus de l'idée que l'on avait pu s'en faire , et de beaucoup supérieures à tout ce qu'on peut voir en Europe. Elles se trouvent à quinze milles du grand lac Touli, au mUieu d'une forêt dont les arbres se font remarquer par leur élévation et par la régularité merveiUeuse de leurs tiges. Le gisement en exploitation, irrégulier d'ailleurs, a neuf lieues de tour. Ces mines appartiennent au royaume de Siam, dont nous sommes devenus les voisins depuis notre installation dans la basse Cocbinchine, v

Est-ce de l'Inde, ce berceau de la civilisatioii, ou de la Chine?

La langue du Cambodgien actuel ne difîère pas de celle du Cambodgien d'autrefois ou du Khmerdom, comme on désigne dans le pays le peuple qui vit retiré au pied des montagnes et sur les plateaux ; et cette langue diffère trop de celle du Céleste Empire pour qu'on puisse s'arrêter à la dernière supposition.

On ne peut même pas admettre que le môme flo: qui porta une population à la Chine se soit étendu jusqu'ici. Mais que ce peuple primitif soit venu du nord ou de l'occident, par mer en suivant les côtes et en remontant les fleuves, ou par terre en descendant ces derniers, il semble qu'il y a dû avoir, bien avant notre ère, d'autres courants successife, et, entre autres, ceux qui ont introduit dans le grand royaume de Khmer le bouddhisme, et qui y ont continué avec succès la propagande civilisatrice. Il semblerait qu'ensuite un nouveau courant aurait amené un peuple barbare, comme dans ces derniers siècles sont venus les Siamois, lequel aurait refoulé bien avant dans l'intérieur les premiers occupants, et se serait acharné sur la plupart de leurs monuments.

En tous cas, nous croyons que l'on peut sans exagération évaluer à plus de deux mille ans l'âge des plus vieux édifices d'Ongkor la Grande, et à peu près à deux mille celui des plus récents.

L'état de vétusté et de dégradation de plusiem-s d'entre eux ferait plutôt supposer plus que moins, si, pour le plus grand nombre , qui paraissent être des temples, mais qui n'en étaient peut-être pas, on

214 yOYÀ<ÏE DANS LEB ROTÀUMEB

était coQidiut à les supposer un pea postérieurs à l'époque delà séparation qui s'opéra dans les grands cultes de Tlnde, plusieurs siècles «¥«nt notire ^e, et qui força k rexpetriation des milliers, des millions peut*étre d'individus.

Tout ce que Yaa peut dire du peuple aclu^ dé la plaine du Cambodge, peuple cuttirateur, qcd montre encore un certain goût pour les arts dans les ornements de sculpture dont il orne les barques des riefaes et des puksants, c*est que, tant au physique qu'au moral, il n'a rien de caractéristtque qu^un orgueil démesuré.

n n'en est pas de même des eauvages de l'est q[ué les Cambodgiens appellent encore leurs firères aînés ; nous avons séjourné parmi eux pendant près de quatre mois, et, au sortir du Cambodge, il nous semblait avoir passé dans un pays comparativement civir lise. Une grande douceur, une certaine politesse, des convenances et même un goût de sociabilité, toutes choses qui pourraient bien être les germes perpétués d'une civilisation éteinte, nous ont frappé dans ces pauvres ^ifants de la nature, perdus depuis des siècles au millieu de leurs profondes forêts qu'ils croient être la plus grande partie du monde, et qu'ils chérissent au point que rien ne peut les en détacher.

En visitant les ruines d'Ongkor, nous avons été singulièrement étonnés de retrouver dans la plupart des bas-reliefe de leurs monuments des traits firappants de ressemblance avec le type du Cambodgien et cdiui de ces sauvages. Régularité du visage, longue barbe, étroit langouti, et, chose caractéristique, à peu près mêmes armée et mêmes instruments demusique.

Doué d*une oreille excessivement décote et d'un goût extraordinaire pour la mélodie, ce sont les tribus des montagnes qui confectionnent les tam-tams de forme antique, très-prises des peuples voisins, et qui ont une grande valeur. Ils marient, en les variant, les sons de plusieurs de ces instruments à celui d'une grosse caisse, et obtiennent une musique assez harmonieuse.

Leur usage est encore d'enterrer et non de brûler les morts, et Ton voit à Ongkor-Thôm des pierres telles que celles dont nous avons parlé, en mention^ nant les esplanades qui se trouvent dans f enceinte de la grande ville et qui ont l'air de mausolées.

L*éerfture leur est inconnue; ils mènent par nécestsîté une vie un peu nomade, et toute tradition sur leur antiqidté «*est éteinte depuis longtemps. Les seuls renseignements que nous ayons pu tirer des plus vieux chefs des Stiêngs, c'est que, bi^i au-delà de la chaîne de montagnes qui traverse leur pays du nord au sud, se trouvent aussi des gens du haut (tel est le nom qu'As se donnent, celui de sauvages les blesse fort), parmi lesquels ils ont beaucoup de parents, et fls citent même des noms de villages ou de bourgades situés jusque dans les provinces occupées actuéHement par les envahisseurs annamites.

Au retour de mon excursion chez les sauvages Stiêngs, je rencontrai, li Pinhalù, M. C. Fontaine, ancien missionnaire en Ctochinchine, et qui a visité un grand nombre de tribus sauvages, durant vingt années de mission. Je lui dois les remarques suivantes sur les dialectes d'un grand nombre de peuplades échelonnées dans le bassin du Mékong, entre la Co-

cinchine et le Cambodge au sud, le Tonquin et le Laos au nord; je rapporte textuellement ses paroles:

€ La plupart de ces dialectes, surtout ceux des Giraïes, des Redais, des Candiaux et des Penongs, ont entre eux des rapports si frappants, qu'on ne peut les considérer que comme des rameaux d'une même souche.

€ Après un séjour de plusieurs années dans ces tribus, ayant été obligé, pour cause de santé, de faire un voyage à Singapour, je fus étonné, après quelque peu d'étude du malais, d'y trouver ungrand nombre de mots giraïes, et un plus grand nombre encore, comme les noms de nombre, par exemple, qui ont dans les deux langues la plus frappante analogie.

« Je ne doute pas que ces rapports ne soient trouvés plus frappants encore par quiconque ferait une étude approfondie de ces langues, dont le génie grammatical est identiquement le môme.

« Enfin, une dernière observation sur la ressemblance de la langue des Chans ou Thiâmes, anciens habitants de Tsiampa^ aujourd'hui province d'Annam, avec celle des tribus du nord, me porte fortement à croire que ces diverses tribus sont sorties d'une même souche. »

Les renseignements que m'ont fournis les Stiêngs s'accordent parfaitement avec les remarques de M. Fontaine. — « Les Thiâmes, nous ont-ils dit, comprennent-très bien le giraïe; notre langue, à nous, a moins de ressemblance avec celle-là; mais les Xowis, qui se trouvent en amont du grand fleuve, parlent absolument la même langue que nous. :> — Cette opinion est aussi celle de M. Amoux, autre mission-

naire en Cochinchine, qui a résidé longtemps au milieu des tribus sauvages du nord et qui se trouve actuellement chez les Stiéngs.

Suivant ce prêtre érudit, auquel nous devons la latitude exacte de plusieurs points qui ont servi à établir notre carte, aussi bien qu'un grand nombre de renseignements topographiques sur le royaume de Cochinchine et les pays des sauvages, le siamois, le laotien et le cambodgien semblent être des langues sœurs; plus du quart des mots, surtout ceux qui expriment des choses intellectuelles, sont les mêmes pour chacune d'elles. Ajoutons, et ceci est caractéristique, que le mot lao signifie ancien et an-cêtre.

En 1670, le Cambodge s'étendait encore jusqu'au Tsiampa, mais toutes les provinces de la basse Cochinchine qui lui appartenaient, et qui forment aujourd'hui la Cochinchine française, envahies et soumises successivement par les Annamites, sont depuis plus d'un siècle tout à fait perdues pour le Cambodge; la langue et l'ancien peuple cambodgien y ont même totalement disparu. Les deux États actuels ont leurs Umites et leurs rois entièrement indépendants l'un de l'autre. Le Cambodge est bien jusqu'à un certain point tributaire de Siam, mais nullement de F Annam ; aussi, nous ne pouvons comprendre qu'à notre époque, et dans les circonstances actuelles (1860), quelques journaux de France, et même des officiers de l'expédition, aient confondu ces deux pays; nous ne saurions trop relever cette erreur.

Les montagnes de Domrêe, qui s'élèvent à une

218 YOTAGS DANS LBfi ROYAUMES

assez petite distance au nord de Ongkor, sont habi-^ tées par des Khnier«-Dôm, genstrès^donx et inofien** si£3, quoique considérés un peu comme des sainrages par letuns firères de la plaine.

Leur nom de tribo est Somrais; leur langne est celle des Cambodgiens de la plainei, maïs prononcé tm peu difSêremmiratt Tout autour d'eux s'étendait ]es provinces o-devant cambodgiennes, aiqomrd'hui eiamoises, de Sourène, de Samrou-Kao, de Cou* Khan, d'Ongkor-Eith ou de Korat, dans lesquelles s'est maintenue jusqu'à ce jour cette croyance que te roi ne pourrait traverser le grand lac sans être sftr 4e mourir dans Tannée.

Le souverain actuel s'étant rendu à Ongkor, lorsqu'il n'était encore que prince héréditaire, voulut voir les Somrais et les fit veniî* de la montagne : € Voilà mes vrais sujets et les gens d'od ma famille est sortie, » dit-il en les voyant. Il parait qu'effectif v^nent la dynastie actuelle du Cambodge viendrait de là, mais qu'^e n'est plus c^e des anciens rois.

Selon les Gambodgi^is modernes, voilà de quelle manière le bouddhisme leur serait v^iut

Samonakodom, sorti de Ceylan, alla au Thibet, oti on l'accu^llit iort bien ; de là il se rendit chez les sauvages; mais ceux-ci ne voulant pas le recevoir, il passa au Cambodge, où on lui fit tm très-bon accueil.

Une chose digne de remarque, c'est que le nom de Bome est connu de presque tous les Cabodgiens; ils le prononcent Rtmrna et le placent à l'extrémité occidentale de la terre.

Il existe au sein de la tribu des Girafes deux grands

DE SIAftC, DE CAMBODGE ET DE LAOS 219

ch^ nomismix ou titulaires, appelés par les Âimar mites Eoa^Sa et TIfumrSa, le m du/few et le rof de

h^ Boaremin» du Cambodge^ comme eeox de Ciocbinchina^ enToient tous ]b& quatre ou dnq «ns au premier un lé^r tribut, hommage de respect sans doute plutôt que dédommjagement pour Tancienne pui«saQ(Ce dont leurs aoeêtres rauraient dépouillé.

Le roi dufeu* qui parait être le plus important de cas àmx, cb^, 68^ appirié Eni ou grand'^père par les sauvaipes; la fJUage qu'il habite porte Le même nom*

Quand ee graodf-pire meurt, on en nomme un autre, soit un de ses aifants, soit même quelque autre personnage étranger à la &mille, car la dignité n'ei^ pas nécessair^neut héréditaire; Téiu ne s'appelle plus que Eni, et tout le monde le rév^e.

Ce ^personnage doit sa puissance extraordinaire, dit M. Fontaine, i «me relique nommée Beurdao^ vieux sabre rouiUa qui est enveloppé d'un rouleau de chiiSons; il n'a pas d'autre fourreau. Ce sabre, au dire des sauvages, provient de sièdes fort éloignés et r^enne un (Hang (esprit, génie) puissant et re-' nommé« qui du reste doit avoir de très-bonnes facultés digestives pour consommer tous les porcs, toutes les poules et autres offirandas qu'on lui apporte de fort loin.

Ce sabre ei^ gardé dans une maison particulière, où personne ne peut aller le voir sans mourir subit^ui^t, à l'exception d^ni, qui seul a le privilège de le regarder et de le toucher sans qu'aucun mal lui arrive. Chaque habitant du village, à tour de rôle,

est tenu de faire sentinelle près de cette maison.

Eni ne fait la guerre à personne, et personne ne la lui fait, car toutes les tribus du bassin du grand fleuve, depuis les forêts des Stiôngs jusqu'aux frontières de la Chine, le respectent et le vénèrent; aussi ses gens ne portent aucune arme quand ils vont en tournée pour recueillir les offrandes dans tous les villages à la ronde. Donne qui veut : piochette, cire, serpe, langouti; les quêteurs acceptent tout.

Cest à cette ombre de souverain, spirituel plus que temporel, qu'aurait échu la succession des anciens rois de Kmer, des fondateurs d'Ongkorll!...

En traçant à la hâte ces quelques lignes sur le Cambodge au retour d'une longue chasse, à la lueur blafarde d'une torche, entre la peau d'un singe fraîchement écorché et une boite d'insectes à classer et à emballer, assis sur ma natte ou ma peau de tigre, dévoré des moustiques et souvent des sangsues, mon seul but, bien loin de vouloir imposer tdle ou telle opinion, a été simplement de dévoiler l'existence des monuments les plus imposants, les plus grandioses et du goût le plus irréprochable que nous offre peut-être le monde ancien, d'en déblayer un peu les décombres, afin de montrer en bloc ce qu'ils sont, et de réunir tous les lambeaux de traditions que nous avons pu rassembler sur cette contrée et les petits pays voisins, dans l'espoir que ces données serviront de jalons à de nouveaux explorateurs, qui, doués de plus de talent et mieux secondés de leur gouvernement et des autorités siamoises, récolteront abondamment là où il ne nous a été donné que de défricher.

D'ailleurs et avant tout, notre principal objet, c'est l'histoire naturelle; c'est de son étude que nous nous occupons spécialement. Ces essais archéologiques, ébauchés devant la flamme du bivac, sont ce que nous appellerions volontiers nos délassements, le repos du corps après les fatigues de l'esprit; tout au plus avons-nous l'ambition de trouver grâce pour eux, si toutefois ces lignes sont appelées à voir le jour, auprès de ceux qui aiment à suivre du fond de leur cabinet, ou dans les veillées de famille, le pauvre voyageur qui, souvent dans l'unique but d'être utile à ses semblables, de découvrir un insecte, une plante, un animal inconnu, ou de vérifier un point de latitude d'une contrée éloignée, traverse les mers, sacrifie sa famille, son confort, sa santé et trop souvent sa vie.

Mais il est bien doux pour le zélateur fidèle de la honne mère des êtres et des choses de penser qu'il n'a pas passé en vain ici-bas, que ses travaux, ses fatigues, ses dangers porteront leur fruit et serviront à d'autres , sinon à lui-même. L'étude de la terre a ses jouissances que peuvent seuls apprécier ceux qui les ont savourées, et nous avouons sincèrement que nous n'avons jamais été plus heureux qu'au sein de cette belle et grandiose nature tropicale, au milieu de ces forêts, dont la voix des animaux sauvages et le chant des oiseaux troublent seuls le solennel silence. Ah ! dussé-je laisser ma vie dans ces solitudes , je les préfère à toutes les joies, à tous les plaisirs bruyants de ces salons du monde civilisé, où l'homme qui pense et qui sent se trouve si souvent seul.

Voyage de Battambâng à Bangkok à traver» la province do ICao-SamrûU où de Petchabury.

Après «voir ^éjouraé troi» craudMB daM la»

murs d'Ongkor-Wat pour dessiner et lev«r des plaas y nous rdvlmae8 à Batlambâng^

Là, je me mis en quête dee moyens de tran8|K>it nécessaires pour me ram^ier à Bangkok; mak^ sous diiïërents motifs ou prétextes, malgré Taîde duyice^ roi, je fus retenu près de deux mois à Bâttambâng avant de pouvoir m'éloigner de cettd ville. Enân, le 5 mars, je pus me m^re en route avec deux diariots et deux paires de buffles vigoureux^ qm oitt été pris sauvages, mais élevés ea âcnilestidté , et sont ass^ robustes pour résister à là fatigue de ee voyage en cette saison^

Cette fbis, je ràmèûé une ménagerie coniplète; mais, de tous mas prisonniers, un jeune et gentil chimpanzé, que nous avons réusHâ h attraper vivant £^rès l'avoir légèrement blessé, est le plus amusant.

Tant que je l'avais gardé dans ma chambre et

qu'il s'amusait avec la foule d'enfants et de curieux qui venaient le visiter , il avait été d^une grande douceur ; mais pour la route^ ayant été placé k rattache derrière une des voitures ^ la peur lui rendit sa sauvagerie^ et il fit tous ses efforts pour briser 8a chaîne^ se frappant, cherchant à se cacher, pleurant et jetant des cris perçants* Cependant , peu à peu , il s'habitua à sa chaîne et redevint aussi doux et aussi tranquille qu'auparavant.

Le fusil sur l'épaule , moi et mon jeune Chinois Phraï, nous suivions ou devancions nos équipages, tout en chassant sur la hsière des forêts. Qu^t à mon autre domestique ^ saisi du mal du pays efn arrivant à Pinhalù , il avait manifesté le désir de retourner à Bangkok par le même chemin que nous avions pris à notre arrivée. Je ne cherchai pas à le retenir malgré lui, et je lui payai son voyage de re«tour en lui souhaitant bonne chance.

A peine avions^nous parcouru un mille que notre voiturier nous demanda la penmssion de nous ar^ réter pour soup^r^ afin que oe repas important nous mit à môme de repartir et de voyager une partie de la nuit. J'y consentis pour ne pas heurter Thabitude des Cambodgiens, qui, lorsqu'ils se mettent en route pour un long voyage , font toujours une bidte prés de leur village afin d'avoir le plaisir de retourner au logis verser une derrière larme et bôiré une dernière goutte.

Les bœufs n'étaient pas encore dêteléâ que toute la famille de nos voituriers était accourue, chacun parlant à la fois et me priant de bien soigner ses parents, de les protéger contre les voleurs, et dô

leur donner des remèdes pour prévenir ou guérir le mal de tète. Il prirent donc leur repas du soir tous ensemble, en Tarrosant de quelques verres d'arack que je leur donnai, puis nous nous remîmes définitivement en route par un magnifique clair de lune, mais en piétinant dans un profond lit de poussière qui s'élevait en épais nuages autour de nos bœù& et de nos chariots.

Nous campâmes une partie de la nuit près d'une mare et d'un poste de douaniers , pauvres malheureux qui ont pour mission, pendant les quatre jours qu'ils sont de garde , d'arrêter les voleurs de buffles et d'éléphants qui viennent continuellement du lac et des provinces voisines exercer leur industrie aux alentours de Battambâng. Je ne sais si les douaniers apportent à réprimer ces bandits l'activité que je leur vis déployer pour attraper des tourterelles au piège.

Ayant cheminé pendant trois jours dans la direction du nord, nous arrivâmes à Ongkor-Borége , chef-lieu d'un district du même nom, et là, surpris par un violent orage et l'obscurité, nous dûmes camper à une petite distance des premières habitations. Ceux d'entre nous qui avaient des nattes les étendirent sur la terre pour y passer la nuit; ceux qui n'en avaient pas arrachèrent un peu d'herbe et des feuilles aux arbres pour « faire leurs lits. »

Le lendemain, comme nous sortions de ce village, nous rencontrâmes une caravane de ving-trois chariots qui se disposait à conduire du riz à Muang- Kabine, où nous nous rendions nous-mêmes. Aussitôt mes Cambodgiens coururent fraterniser avec

leurs compatriotes de la caravane; ils déjeunèrent ensemble, et deux grandes heures s'écoulèrent avant que, prenant la tête de cette ligne de chariots, nous puissions nous remettre en route.

C'est presque un désert que l'immense plaine qui se déroule de ce point vers l'est et le nord. On ne peut la traverser en moins de six jours avec des éléphants, et en moins de douze dans la meilleure saison, avec des chariots.

Enfin, le 28 mars nous arrivâmes près de Muang- Kabine ; mais, hélas ! que de souffrances et d'ennuis ! que de chaleur, de moustiques I et, en revanche, combien peu d'eau potable, dans Ce trajet; sans compter les bris de roues, d'essieux, et autres accidents quotidiens arrivés à nos chariots! les pieds en marmelade , à la fin du voyage , je pouvais à peine me traîner et suivre le pas lent , mais régulier des bufiles.

Quelques jours avant d'arriver à notre destination nous traversâmes un petit fleuve à gué , le Bang- Chang, large comme un ruisseau, mais roulant un peu d'eau potable ; jusque-là, nous n'avions eu à boire que de l'eau des mares vaseuses, infectes, servant de baignoires et d'abreuvoirs aux buffles des caravanes. Pour la boire ou la faire servir aux besoins de notre cuisine et de notre thé, je la purifiais avec un peu d'alun, dont je recommande l'usage préférablement au filtre, qui retient les corps étrangers, mais qui ne purifie rien.

A notre arrivée à Muang-Kabine , il régnait une

grande excitation dans cette ville à cause des riches

mines d'or qui ont été découvertes depuis peu dans

son voisinage, et qui ont attiré une foule de Laotiens, de Chinois et de Siamois. Les mines deBattambâng, moins riches, sont aussi moins firéquentées que celles-ci. Après une étude rapide de leur gisement, je me dirigeai sur Paknam , ou je louai un bateau qui pût me conduire & Bangkok.

Le premier jour de notre navigation fut pénible; les eaux du fleuve s'étaient retirées et avaient laissé des bancs de sable à découvert. Le deuxième jour, nous pûmes laisser les gaffes pour prendre les avirons, et tout alla bien jusqu'au moment où nous arrivâmes à un coude, qui, subitement, prend sa direction vers le sud pour aller se jeter dans le golfe, un peu au-dessus de Pétrin , district qui produit à peu près tout le sucre de Siam qui est vendu à Bangkok. A ce coude débouche un canal reliant le Ménam et le Bang-Chang, qui alors prend le nom de Bang-Pakong ; il a été creusé, et fort habilement, sur un parcours de près de soixante milles , par un général siamois, le même qui reprit, il y a une vingtaine d'années, Battambâng aux Cochinchinois , et qui fit aussi construire une très-belle chaussée de terre depuis Paknam jusqu'à Ongkor-Borége, à l'endroit où cessent les grandes inondations ; je regrette de n'avoir pu profiter de cette belle voie pour mon voyage de retour; mais, dans cette saison, je n'y aurais trouvé ni eau ni herbe pour nos attelages.

Sur les bords du Bang-Pakong, on rencontre plusieurs villages cambodgiens peuplés d'anciens captifs révoltés de Battambâng, puis le long du canal, sur les deux rives, une population, nombreuse pour ce pays, de Malais de la péninsule et de Lao-

bE SIAM, DE CAMBODGE ET DE LAOS 227

tiens transportés de Vien-C!han, ancienne ville située au nord-est de Kôrat, sur les bords du Mékong , et que les révoltes et les guerres ont entièrement dépeuplée.

A en juger par leurs demeures, propres et confortables, par un certain air d* aisance qui règne dans les villages , *par leur industrie et le voisinage de Bangkok, ils doivent, quoique grevés d'impôts, jouir d'un certain bien-être , surtout depuis l'impulsion que les blancs établis dans la capitale ont donnée au commerce.

Les herbes qui recouvrent la surface de l'eau dans ce canal entravèrent notre marche au point de la rendre pénible. Nous mîmes trois jours à le franchir, tandis que, du mois de mai à celui de février^ il ne faut que ce même temps pour remonter de Paknam à Bangkok,

Le 4 avril, j'étais de retour dans cette capitale après quinze mois d'excursions. Pendant la plus grande partie de ce temps, je n'ai pas connu la jouissance de coucher dans un lit, et n'ai eu en voyage que de mauvaise eau à boire et une nourriture composée de riz et de poisson sec , ou, pour varier, de poisson sec et de riz. Je suis étonné moi-même d'avoir pu conserver ma santé aussi bonne , surtout dans l'intérieur des forêts, où souvent, trempé jusqu'aux os, sans pouvoir changer de linge, bivaquant les nuits devant un feu au pied des arbres, je n'ai pas essuyé une seule atteinte de fièvre , et j'ai toujours conservé mon sang-froid et ma gaieté, surtout quand j'avais le bonheur de faire quelque découverte. Une coquille inédite, un insecte nouveau me trans^

portaient de joie , et jamais je n'éprouvai autant de jouissances que dans ces profondes solitudes , Icnui du bruit des nlles et des intrigues, vivant libre au milieu de cette puissante, grandiose et imposante nature. C'est là, je le répète, que j'ai connu les plus pures et les plus douces jouissances de la vie; les naturalistes ardents et passionnés seuls peut-être le comprendront ; comme moi, ils comptent pour peu les fatigues , les nuits de bivac dans les bois , les privations de toute espèce supportées en vue des progrès de leur science favorite. Et puis, n'ai-je pas contemplé des ruines gigantesques, peut être uniques dans le monde; n'ai-je pas été favorisé de petites découvertes en archéologie, entomologie et conchyliologie qui pourront sans doute être utiles à la science et aux arts, justifier l'appui et les encouragements des sociétés savantes de TAngleterre qui m'ont patronné, et me faire connaître de ma terre natale qui a dédaigné mes services ?

Une autre grande joie , après ces quinze mois de voyage et de privation absolue de nouvelles d'Europe, fut, en arrivant à Bangkok, de trouver un énorme paquet de lettres m'apprenant une infinité de choses intéressantes de la famille et de la patrie . éloignées. Qu'il est doux, après tant de mois de solitude et d'absence de nouvelles , de relire les lignes tracées par les mains bien-aimées d'un vieux père, d'une femme, d'un frère! Ces jouissances, je les compte aussi parmi les plus douces et les plus pures de la vie.

Nous nous arrêtâmes au centre de la ville, à l'entrée d'un canal d'où la vue s'étend sur la partie

DE SIAM; de CAMBODGE et DE LAOS 229

la plus commerçante du Ménam; il était à peu près nuit , et le silence ne tarda pas à régner autour de nous; mais, levé avec le jour , dès que j'aperçus ces beaux navires dormant sur leurs ancres au milieu du fleuve , les toits des palais et des pagodes réfléchissant les premiers rayons du soleil qui réveillaient la vie et le mouvement sur le fleuve , il me sembla que jamais Bangkok ne m'avait paru aussi beau.

Ce fleuve est sillonné presque constamment par des milliers de bateaux de différentes grandeurs et de diflërentes formes. Le port de Bangkok est certainement un des plus beaux et des plus grands du monde, sans en excepter celui de New-York si justement renommé : il peut contenir des milliers de navires en toute sûreté.

La ville de Bangkok s'accroît en population et en étendue chaque jour, et il n'est pas douteux qu'elle deviendra une capitale très-importante, si la France réussit à s' emparer de F Annam, car alors le commerce deviendra plus considérable entre ces deux pays. Cette ville, qui compte à peine un siècle d'existence, contient à peu près un demi-million d'habitants, et parmi eux beaucoup de chrétiens : le drapeau de la France, flottant dans la basse Cochinchine, favorisera encore les établissements religieux de tous les pays environnants, et nous avons lieu d' espérer que le nombre de chrétiens s'augmentera dans une proportion plus forte que par le passé.

Cependant la vie ici ne pourrait jamais me plaire; je ne puis rester condamné à un mode de locomotion pénible pour moi. La vie active, les chasses, les bois, voilà mes éléments.

230 VOYAGE DANS LB EOYAUME DK SIAM

J'avais formé le projet de visiter la partie nordest du pays, le Laos, en traversant Dong-Phya-Phaïe (la forêt du Roi-du-Feu), et, remontant jusqu'à Hieng-Naie, sur les frontières de la Ciochincbine , arriver aux confins du Tonquin , et redescendre le Mé-Kong jusqu'au Cambodge , puis revenir par la Cochinchine si la France y domine.

Cependant les pluies ayant commencé, tout le pays est inondé et les forêts sont impraticables. J'avais donc quatre mois à attendre avant de mettre ce plan à exécution. Je m'empressai de mettre en ordre ma correspondance, d'emballer et d'expédier toutes mes collections, et, après im séjour de quelques semaines à Bangkok , je me remis en route pour la province de Petchabury , située vers le 13* de latitude, au nord de la péninsule malaise.

Excursions à Petcbabury.

Le 8 mai, à cinq heures du soir, je quittai Bangkok dans une magnifique embarcation couverte de dorures et de sculptures, appartenant au Khrôme Luang, un des frères du roi. Ce prince avait bien voulu la prêter à un membre de la colonie européenne dé Bangkok qui s'est montré à mon égard un ami, dans toute l'acception de ce mot dont on fait un si banal usage. Cet ami, dont je n'ai aucune raison pour taire le nom (mais auquel, au contraire, je désire témoigner ici toute la reconnaissance que je lui dois), est M. Malherbes, négociant français qui voulut absolument m'accompagner à quelque distance; et pendant les quelques jours qu'il passa ainsi avec moi je pus rêver de la patrie absente.

Le courant nous était favorable, et, avec nos quinze rameurs, nous remontâmes le fleuve avec rapidité. Notre bateau, pavoisé de toutes sortes d'insignes, queues de paon, pavillons rouges flottant à l'arrière, etc., attirait l'attention de tous les résidents

européens dont les maisons sont bâties sur les rives du fleuve, et qui, de leurs balcons couverts {varandas\ nous envoyaient leurs salutations de la voix et du geste; trois jours après notre départ de Bangkok, nous étions à Petchabury.

Le roi devait y arriver le même jour pour visiter le palais qu'il a fait constmire au sommet d'un mont voisin de la ville; le Khrôme Luang, le Kalahom, ou premier ministre, et une grande suite d'autres mandarins l'y avaient déjà devancé. En nous voyant arriver, le Khrôme Luang, qui se trouvait dans une jolie petite habitation qu'il possède en ce lieu, nous appela. Dès que nous eûmes échanger notre tenue n^glig^e contre une plus présentable, nous nous rendîmes près du prince, et nous causâmes avec Son Âltesae jusqu'à l'heure du déjeuner. C'est un excellent homme, et de tous les dignitaires du pays celui qui témoigne le moins de hauteur et de réserve aux Européens. Pour la culture de l'esprit, ce prince et ses frères, les deux souverains, sont très-avancés, surtout si l'on considère l'état de barbarie dans lequel ce pays a été tenu depuis si longtemps ; mais quant aux manières, ils ne diffèrent que peu de la « vile multitude. »

Je fis chez lui la connaissance d'un noble et savant Siamois, Kum-Mote, qui n'est inférieur à aucun homme de sa nation par l'esprit d'érudition et le caractère.

Notre première promenade fut pour le mont le plus rapproché de la ville, et au sommet duquel se trouve le palais du roi. De loin, l'apparence de cette construction, d'architecture européenne, est charmante,

et sa situation sur la hauteur est des mieux choisies. Une magnifique chaussée y conduit depuis le fleuve, et le sentier sinueux qui mène à l'édifice a été parfaitement ménagé au milieu des roches volcaniques : Jaasaltes, scories qui couvrent toute la surface de cet ancien cratère.

Du sud au nord s'étend, à vingt-cinq milles seulement, une chfidne de montagnes nommée Deng^ habitée par les tribus indépendantes des primitifs Karens, et dominée par des pics plus élevés encore. Aux pieds de ces montagnes se déroule la plaine avec ses forêts, ses nombreux palmiers, ses beaux champs de riz; puis viennent des monts détachés, aux formes pittoresques, aux tons riches et variés, quoique sombres. Enfin, à l'est et au sud, et au-delà d'une autre plaine, s'étend le golfe, dont la teinte vaporeuse se confond avec celle de l'horizon, et que croisent quelques navires à peine perceptibles.

C'est un de ces paysages qu'on ne peut oubUer, et le roi a fait preuve de goût en y faisant constuire un palais. Rien n'est moins poétique que l'imagination des Indo-Chinois; leur cœur ne se ressent nullement des rayons brûlants de leur soleil; cependant cette sublime nature ne les trouve pas tout à fait insensibles, puisqu'ils profitent des sites les mieux doués, et des plus belles perspectives, pour y élever des châteaux et des pagodes.

En quittant le sommet de ce mont, nous descendîmes dans les profondeurs d'un antre à trois milles de distance, et qui est également un volcan éteint ou un cratère de soulèvement. Ici se trouvent quatre ou cinq grottes, dont deux surtout sont d'une lar-

geur et d'une profondeur surprenantes, et surtout d'un pittoresque extrême. A la vue d'un décor qui les représenterait avec fidélité, on les croirait l'œuvre d'une riche imagination, et on nierait qu'il soit possible de rien voir d'aussi beau dans la na« ture. Ces roches, tenues longtemps en fusion, ont pris par le refroidissement ces formes curieuses particulières aux scories et au basalte, puis plus tard la mer se retirant, car tous ces monts ont surgi du sein des eaux, et l'humidité de la terre continuant à suinter, ces mêmes rochers se sont teints de coupleurs si riches, si harmonieuses ; ils se sont ornés de si imposantes, si gracieuses stalactites, dont les hautes et blanches colonnades semblent soutenir les voûtes de ces souterrains, que l'on croit assister à une de ces belles scènes féeriques qui font la fortune des théâtres de Londres et de Paris.

Si le goût de l'architecte qui a construit le palais du roi en ville a échoué à l'intérieur, ici du moins il a tiré le meilleur parti possible de tous les avantages qu'offrait la nature, et heureusement sans leur nuire en rien. Pour peu que le marteau eût touché aux roches, il les eût défigurées ; on n'a donc eu simplement qu'à niveler le sol, et à pratiquer quel* ques beaux escaliers pour aider à descendre dans l'intérieur des grottes et les faire paraître dans toute leur beauté.

La plus vaste et la plus pittoresque des deux cavernes a été convertie en temple ; elle est bordée sur toute son étendue d'une rangée d'idoles, dont la plus grande, représentant Bouddha dans le sommeil, est toute dorée.

Nous descendions de la montagne juste au moment de rarrivée du roi, qui commençait à la gra* vir. Quoique venu dans ce palais de plaisance pour deux jours seulement, des centaines d'esclaves le devançaient, portant une quantité innombrable de coffrets, de boîtes, de paniers, etc. Un troupeau de soldats en désordre précédaient et suivaient Sa Majesté, affublés des plus singuliers et des plus ridicules costumes qu'il soit possible d'imaginer. L'empereur Soulouque lui-même en eût probablement ri, car à coup sûr sa vieille garde devait avoir un air plus glorieux que celle de son confrère des Indes orientales : c'était un assortiment de déguenillés incroyable, dont rien ne peut donner un,e idée meilleure que les singes habillés qu'on voit si souvent danser sur les orgues des Savoyards. Us étaient vêtus d'habits d'un grossier drap rouge, imitant la coupe de l'armée anglaise, toujours trop larges ou trop étroits, trop longs ou trop courts, mais laissant voir une partie du corps nu, et ils portaient, en outre, des shakos blancs et des pantalons omnicolores. Quant à des souliers, c'est un luxe dont peu usaient; jamais suite de prince ne mérita mieux la qualification de va-nu-pieds.

Quelques chefs, d'une tenue en rapport avec celle de leurs hommes, étaient à cheval, conduisant cette bande de guerriers, tandis que le roi avançait lentement dans une petite calèche attelée d'un poney, mais soulevée et portée ^n même temps par des esclaves bipèdes.

J'ai visité plusieurs des monts détachés de la grande chaîne Khao-Deng, qui n'est qu'à quelques

lieues, et ces courses ont été effectuées sous des torrents de pluie. Depuis mon arrivée ici, il pleut presque continuellement ; mais j'ai à lutter constamment contre un plus cruel et plus odieux ennemi, qui ne m'a jamais tant fait souffrir qu'ici; rien ne peut contre lui : coups d'éventail, coups de poing, coups de fusil ; il se fait tuer avec un courage digne d'un être plus noble. Je veux parler des moustiques. Des milliers de ces cruelles bétes sont occupés jour et nuit à me sucer le sang ; mon corps, ma figure et mes mains ne sont que plaies et qu'ampoules.

Je préfère de beaucoup avoir affaire aux animaux sauvages des bois ; par moments, c*est à hurler de douleur et d'exaspération ; on ne peut s'imaginer quel fléau épouvantable sont ces affreux démons auxquels le Dante a oublié de donner un rôle dans son enfer. Cest avec peine que je puis me baigner, car, avant d'avoir puisé un seau d'eau, le corps en est couvert. Le naturaliste philosophe, qui nous montre ces petits vampires comme engendrés par la nature pour servir d'exemple de prévoyance et d'amour paternel à l'humanité , n'était sans doute pas couvert de piqûres et de sang au point d'en être presque aveuglé comme je le suis, lorsqu'il écrivait ces charmantes remarques ; et, quant à moi, je ne cesse d'envoyer au diable l'amour paternel de ces êtres intéressants. Dans les environs de Petchabury, je trouvai, à une distance d'une dizaine de milles à peu près, plusieurs villages habités par des Laotiens qui, étabhs là depuis deux ou trois générations, sont venus du nord-est du grand lac Sap et des bords du Mékong.

Leur costume consiste en une longue chemise et en pantalons noirs semblables à ceux des Gochinchinois. Leur coiffure, du moins celle des femmes, est également la même que celle des femmes de ce pays; les hommes portent le toupet siamois. Leurs chants et leur manière de boire à Taide de tuyaux de bambous, dans de grandes jarres, une ligueur fermentée faite de riz et de différentes plantes me rappelaient ce que j'avais vu chez les sauvages Stiêngs ; je retrouvai également chez eux les hottes et quelques petits instruments pareils à ceux de ces sauvages.

Les jeunes filles ont la peau blanche, comparativement aux Siamois, et des traits très-agréables, mais qui de bonne heure grossissent et perdent beaucoup de leur charme. Isolés dans leurs villages, ces Laotiens ont conservé leur langue et leurs usages, et Us ne se mêlent jamais aux Siamois.

Retour à Bangkok. -> Préparatife pour une nourelle expédition au nord-est du Laos. — Départ.

Après on séjour de quatre mois dans les montagnes de la province de Petchabury, dont quelquesunes, connues sous les noms de Nakhou-Khao, Panom-Kuot, Khao-Iamoune et Khao^Samroun, sont élevées de dix-sept cents à dix-neuf cents pieds au-dessus du niveau de la mer, je revins à Bangkok, d'abord pour faire les préparatifs nécessaires à la nouvelle expédion que je méditais depuis longtemps et qui devait me conduire de Bangkok dans le bassin du Mékong, vers la frontière de Chine ; puis, je dois Tavouer, pour me guérir de la gale que j'avais attrapée à Petchabury, — comment? je n'en sais vraiment rien, car tous les jours, et malgré les affreux moustiques, je renouvelais mes ablutions deux et souvent trois fois ; quelques jours de frictions de pommade soufrée et de bons bains devaient m'en débarrasser. Ceci est une de ces petites contrariétés inséparables de la vie de voyage, et petite en com-

VOYAGE BANS LE ROYAUME DE SlAM 239

paraison du malheur que je viens d^apprendre : le bateau à vapeur sur lequel la maison Gray, Hamilton et C»«, de Singapour, avait chargé toutes mes dernières caisses de collections, vient de sombrer à l'entrée de ce port. Voilà donc mes pauvres insectes qui me coûtent tant de peines, de soins, et tant de mois de travail à jamais perdus!... Que de choses rares et précieuses je ne pourrai sans doute pas remplacer, hélas!

Il y a deux ans, à la même époque, au début de mes pérégrinations dans ce pays, je me trouvais à peu près à l'endroit où je suis aujourd'hui, sur le Menant, à quelques lieues au nord de Bangkok. Les dernières boutiques flottantes des environs, avec leur population presque exclusivement chinoise, commencent à devenir plus rares et même disparaissent ; la vue des rives basses du fleuve est un peu monotone, quoique de distance en distance, à travers le feuillage des bananiers et des broussailles surmontées des palmes de l'aréquier ou des cocotiers, apparaissent les toits de quelques cabanes, ou, dans des emplacements toujours heureusement * choisis, les murs blancs d'une pagode, entourée des modestes habitations des bonzes.

C'est l'époque des fêtés; le fleuve est sillonné de magnifiques et immenses pirogues chargées et décorées avec ce luxe d'hommes, de dorures, de sculptures et dé couleurs que l'Orient seul sait déployer, et qui s'entre-croisent avec les lourds bateaux des marchands de riz, des (ïultivateurs et des pauvres femmes qui vont brocanter quelques noix d'arec ou des bananes. Ce n'est guère qu'à cette époque et

140 YOTAGB DANS LBS ROYAUMES

dans une ou deux autres occasions que le roi, les princes et les grands mandarins déploient ainsi leurs richesses et leur importance. Le roi se rendait à une pagode où il allait offrir des présents, précédé, escorté et suivi de toute la cour. Chacun des mandarins était dans une de ces splendides pirogues dont les rameurs étaient couverts d'étoffes aux couleurs brillantes. Beaucoup d'embarcations étaient chargées de soldats en habits rouges; celle du roi se distinguait surtout parmi toutes les autres par un trône surmonté d'une petite tour se terminant en flèche, et par la masse de dorures et de sculptures dont elle était chargée. Le roi, qui avait à ses pieds quelques jeunes princes, ses enfants, saluait de la main les Européens qui se trouvait sur son passage.

Tous les navires à l'ancre étaient pavoises, et chaque maison flottante avait à son entrée un petit autel couvert de différents objets où fumaient des bâtons odoriférants.

Au milieu de toutes ces belles pirogues, celle du Khrôme Luang, le frère du roi, homme très-intelligent, affable, bon et serviable envers les Européens, en un mot prince et gentleman accompli, se faisait surtout remarquer par la simplicité et le bon goût de ses ornements et la livrée de ses rameurs: vestes de toile blanche avec collets et poignets rouges. Toutes les autres livrées étaient généralement d'un rouge cramoisi.

La plupart de ces dignitaires, chargés d'embonpoint, sont mollement appuyés sur des coussins brodés et triangulaires au milieu de leurs magnifiques cmbai'cations, sous une espèce de dais élevé et élégant*

DE âtAM, BË CAMBODâS Rt DK LAOS 241

Une foule (Tofflciers, de femmes e^ d'enfants slo croupis ou prosternés les entourent, prêts à leur tendre l'urne d*or qui leur sert de crachoir, des boites d*arec ou des coupes à thé, faites du même précieux métal, et chefs-d'œuvre des orfèvres du Laos ou du Ligor. Chacune de ces embarcations est montée par quatre-vingts et même cent rameurs, la tête et le corps nus, les reins ceints d'une large écharpe blanche tranchant sur le bronze de leur peau et sur leur langouti rouge; ils lèvent ensemble simultanément leurs pagaies et frappent l'eau en mesure, tandis qu'à la proue et à la poupe, relevés en courbes légères et gracieuses, se tiennent deux autres esclaves, l'un maniant avec dextérité une longue rame qui lui sert de gourvemail, l'autre prêt à prévenir tout abordage.

Ck)ntinuellemeat un cri d'excitation sauvage se fait entendre : < Ouah...l ouahl ]» tandis que, par intervalles, l'homme de l'arrière en pousse un autre plus prolongé et plus fort qui domine tous les autres; puis viennent des pirogues chargées de musiciens, de rameurs, de femmes et même de nourrices avec leurs nourrissons.

Tout cela passe rapidement, et déjà on n'entend plus que les cris lointains et les sons étouffés des instruments, on ne voit plus que d'autres embarcations montant et descendant le fleuve, presque aussi longues que les premières, quoique également taillées dans un seul tronc d'arbre, n'ayant d'autre ornement que des banderoles, beaucoup plus légères et luttant de vitesse. Les hommes, les jeunes filles, les enfants, chaque âge, chaque sexe a la sienne; mais que d'ef-

212 rOTAGB DANS LES ROYAUMES

forts, que de mouvement, et surtout quel bruit de voix confus I

Le coup d'œil, relevé par l'éclat des plus vives couleurs, est certainement charmant d'étrangeté. De temps en temps on voit aussi apparaître, parmi cette foule bruyante et pittoresque, la barque de quelque Européen, celui-ci se faisant remarquer par Ténorme tuyau de poêle qu'il a adopté pour coiffure sur tous les points du globe.

Par l'insouciance que le peuple montre, il est aisé de reconnaître qu'il ne soufi&*e pas de cette affireuse misère qu'on r^iicontre trop souvent, hélas 1 dans nos grands centres de population. Quand son appétit est satisfait, et il ne faut pour cela qu'un bol de riz et un morceau de poisson assaisonné d'un peu de piment, le Siamois est gai et heureux, et s'endort sans souci du lendemain; c'est une autre espèce de lazzarone»

Ainsi que je l'ai dit, je quittai Bangkok avec M. Malherbes, qui voulut m'accompagner jusqu'à quel* ques heures en amont de cette ville. Nous ne iu)us séparâmes pas sans échanger une chaude et bonne poignée de main, et, l'avouerai-je, sans essuyer chacun une larme en abandonnant à la destinée le droit de nous réunir ici-bas ou ailleurs, La légère embarcation de mon ami redescendit rapidement le fleuve et fut en quelques instants hors de vue. J'étais de nouveau seul avec moi-même pour un temps incwtain; et ce fut k> oceur gonflé que je fis reprendre à ma barque sa marche pénible. Je ne me permettrai pas de longues suggestions à ce sujet; mais c'est toujours un dur moment pour l'homme, pour le

voyageur qui a laissé derrière lui tout oe qu'il a de plus cher au monde, famille, patrie et amis, de quitter une étape hospitalière pour pénétrer seul dans un pays souvent daoïgereux et mortel ou privé tout au moins de confort. Ceux-là seuls qui ont traversé ce moment peuvent comprendre cette angoisse. Je sais ce qui m'attend ; les missionnaires et les indigènes m'ont prévenu. Depuis ving-cinq ans, du moins h ma con* naissance, un seul homme, un missionnaire français» a pénétré au cœur du Laos, et il a eu juste le temps de revenir mourir dans les bras de ce bon et vénérable prélat, Wsr Pallegoix. Je connais la misère, les fatigues, les tribulations de toute sorte auxquelles je m'expose , parmi lesquelles le défaut de routes et la difficulté de me procurer des moyens de transport ne sont pas les moindres. Je puis payer d'une maladie dangereuse ou d'une fièvre mortelle la moindre imprudence, et qu'est-ce que la prudence dans ces r^ons, dans ces climats dangereux? N'est-on pas obligé de se soumettre aux dures circonstances, aux inconvénients de la vie des bois et aux intempéries des saisons? Cependant ma destinée me pousse; je sens qu'il me faut obéir et marcher; je me confie en la bonne providence qui a veillé sur moi jusqu'à présent... donc, en avant I

Quelques heures seulement avant mon départ de Bangkok, lamalle est arrivée et j'ai eu enfin debonnes nouvelles de ma chère famille.

Elles m'ont apporté quelque consolation à un malheur qui, au premier moment, m'avait fort affecté; je veux parler de la perte de mes belles collections à bord du Sir John Broohe^ qui a sombré à quarante

314 TÔTAGS DANS LBS EOTAUMBS

seol^aoent de Singapaar. n y avait là de bien belles choses qui auraient £ait grand plaisir à mes correq[K)ndantSy et j'aurai sans doute beaucoup de peine à les remplacer. Mais Texpression de la tendre et continuelle afiection des miens me fait oublier ces pertes. CTest un encouragement à mieux fiadre qui m'arrive au moment opportun, au mom^it du départ. Merci, mes bons amisi Je continuerai, pendant ce voyage, à prendre note de mes petites aventures, bien rares, hélas! Je ne suis pas un de ces voyageurs qui tuent un él^hant et un tigre du même coup de fiisil; c le moindre petit insecte ou coquillage inconnu fait bien mieux mon affaire; > cependant, à l'occasion, je ne recule pas devant les terribles hôtes de ces bois, et plus d'un individu de différentes espèces sait combien loin porte ma carabine et de quel calibre sont mes balles. Tous le3 soirs, enfermé sous ma moustiquaire, soit dans quelque cabane, soit au pied d'un arbre, au milieu des jungles ou au bord d'un ruisseau, je veux causer avec vous; vous serez les compagnons de mon voyage, et mon plaisir sera devons confier toutes mes impressions et toutes mes pensées.

A peine étais-je éloigné de l'excellent M. Malherbes, que je découvris dans le fond de ma barque une caisse qu'il avait fait glisser parmi les miennes; à Petchabury déjà, il m'en avait envoyé trois; aujourd'hui, il me comble encore de ses prévenances. Quelques douzaines de bouteilles de bordeaux, autant de cognac, des biscuits de Reims, des boites de sardines, enfin une foule de choses qui me rappelleraient, si jamais je pouvais l'oublier, combien, si

DE SÎâM, DË CAMBODGE ET Dfi LAOS 245

loin de la terre natale, Tamitié délicate et attentive d'un compatriote fait de bien au cœur.

J'emporte également de doux et agréables souvenirs d'un autre excellent ami, le docteur Campbell, de la marine royale, attaché au consulat britannique. Je dois également citer avec des sentiments de gratitude : sir R. Schomburg, consul anglais, qui m'a témoigné beaucoup d'intérêt et de sympathie; — Mff' Pallegoix et son provicaire; — les missionnaires protestants américains et la plupart des consuls et résidents étrangers, principalement M. de Istria, notre nouveau consul, et enfin le mandarin, chargé spécialement de l'administration et des intérêts de la population chrétienne de Bangkok. Ce magistrat a dans les veines du sang portugais de la bonne époque, et il le révèle par ses traits et par son caractère.

Les rives du Ménam sont couvertes à perte de vue de superbes moissons; l'inondation périodique les rend d'une fertilité comparable à celles du Nil, si fameux pourtant dès l'antiquité. J'ai quatre rameurs laotiens; l'un d'eux, il y a deux ans, a déjà été à mon service pendant un mois, et il m'a prié avec instance de le garder durant mon voyage à travers son pays, prétendant qu'il me serait fort utile. Un homme de plus comme domestique (jusqu'alors je n'en avais eu que deux) me convenait beaucoup, et, après quelque hésitation, je finis par l'engager. Mon bon et fidèle Phraï ne m'a pas quitté, heureusement pour moi, car j'aurais de la peine à le remplacer, et puis j'aime ce garçon qui est actif, intelligent, laborieux et dévoué. Son compagnon Deng, ou « le rouge, »

est un autre Chinois qui n'a encore fait avec moi que la c campagne » de Petchabury. Il connaît assez bien l'anglais, non pas cet incompréhensible jargon de Canton, mais un assez bon anglais; il m'est utile comme interprète, et surtout quand il s'agit de comprendre ces individus ayant entre leurs dents une énorme chique d'arec. En outre, en sa qualité de cuisinier, il est d'une grande ressource pour ajou-^ ter un plat de plus à notre ordinaire, ce qui arrive de temps en temps lôrsqu^un cerf, un pigeon, voire im singe, a la mauvaise chance de se laisser sur-* prendre, ou approche à portée de mon fusil. Pavoue que ce dernier gibier ne possède pas toute mon estime; mais il fait les délices de mes Chi* nois, avec le chien sauvage et les rats. « Chacun son goût..» n a aussi son petit défaut, ce pauvre Deng (mais qui n'en a pas dans ce monde ?); de temps en temps il aime à boire un petit coup, et je l'ai souvent surpris, aspirant, à l'aide d'un tuyau de bambou, l'esprit-de-vin des flacons dans lesquels je conserve mes reptiles, ou buvant au goulot de quelque bouteille de cognac, largesse de mon ami Malherbes. Dernièrement, pris d'une soif dévorante, pendant que j'étais sorti pour quelques instants seulement, il profita de mon absence pour ouvrir ma caisse, et saisissant, dans la précipitation de la crainte, la première bouteille qui lui tomba sous la main, il but tout d'un trait une partie de son contenu; je rentrais comme il s'essuyait la bouche avec la manche de sa chemise. Vous dire les grimaces et les contorsions du pauvre diable, c'est impossible ; il criait de toutes ses forces qu'il était empoisonné;

^ lôupsdaits:

m min

' dévoraà

^ avait répandu une partie du liquide sur sa

^SB, et en avait la figure toute barbouillée ; 1^

heureux avait eu la mauvaise chance de tombe

^a bouteille d'encre. Ce sera, je pense, une t

^t profitable leçon pour sa gourmandise.

l^®s gages mensuels de mes gens sont à pi

^ô dix ticaux, ce qui me fait, avec le change

de quarante francs par mois. Ce serait bien

^QJis tout autre pays que celui-ci, et cepenc

trouverais très- difficilement d'autres dômes

pour parcourir l'intérieur, même à raison d'u

P^ï* jour.

"^^fiïx me voïl^ encore une fois en route, i^ •2î^'^^P^^8issent les montagnes de Nopbabuitr -■^-fcirabat • l'atmosphère est pure et sereine, l^ ^«ï^é^etbie et le vent frais. Tout dans la na^ ^oxa^i^^ ^^ sens rempli d'animation et ,

r^^t;^ïxt Vétouffais et me sentais écrasé à B. 2/^^^ cïui\!» nullement mes sympathies, aut^ ^^^lax^^rl^^*, ,^ en chemin; il me semble S^^ïXdi 1^ coudée depuis que je me ret^ ^^^ ^ ^ ^^ t des montagnes : ici, au x^ ^^^t>ir* ^^^^ tandis que là-bas je suffoqxx^ ^^ t:a.rr' ^® ^^ a rampants réunis sur un q,, f^^. d'ètr^^^^jjj^e penseur et m'humili,

^- qui couvre tout le delta ^

-v^vi.^ -xidati^!^ dès le premier jour dvt > ^Ox:^ ^ Per^% champs et de navigue^i^^ S^ îî2f ^ t^^ttes; tout le pays, bien en a;^ ^Hi^ ^-■^Os xi^^ Ts' près des montagnes ^^

^^t ixxot^^ l à s'élever d'un piea. ^^

â48 VOTAGË DANS LE ROYAUME DE SIAM

plus haut point qu'atteignent les eaux. Déjà, en plU' sieurs endroits, on commence à couper le riz que Ton charge ainsi en herbe, et, dans quelques semaines, toute la population de la campagne, mâle et femelle, sera occupée à moissonner.

Pour le moment, les paysans profitent encore généralement du peu de temps qui leur reste pour jouir du farniente y pour aller aux pagodes porter aux bonzes ^es présents qui consistent principalement en fruits et en toile jaune, afki que ces derniers soient vêtus proprement pendant le temps de la bonne saison qu'ils passeront à courir le pays, car pendant plusieurs mois ils sont libres de quitter leurs monastères et d'aller où bon leur semble.

Nophabury. ~ La procession annelle de rinondation. — Les talapoins, prêtres, moines, prédicateurs et instituteurs. — Le parc aux éléphants d'Âjuthia. — Grande battue. — Départ pour le nord-est. — Saohaïe et la province de Petchaboune.

i^vant de quitter définitivement les plaines de Siam, je voulus profiter des facilités que leur inondation donnait à la navigation d'une barque comme la mienne pour pousser une pointe jusqu'à Nophabury, la Louvo des écrivains du dernier siècle, où les rois de Siam, avant la ruine d'Ajuthia, avaient leur résidence d'été et venaient chasser l'éléphant pendant les hautes eaux. Située à la limite des basses et hautes terres du bassin du Ménani, cette ville, quoique bien déchue, est encore le chef-lieu d'une des plus riches provinces du royaume, de la plus agréable peut-être. Dominant au midi les plus fertiles rizières du Delta, elle s'appuie au nord sur des collines couvertes de plantations de corrossols et de bananiers, et que domine à l'horizon bleuâtre un vaste demi-cercle de montagnes boisées. Tel est, du

moins, Tensemble du paysage que j'embrassai du haut d'une petite pagode, qui fut autrefois un temple catholique, ainsi que le constatent son architecture et l'inscription : Jésus hominum salvator^ gravée en lettres d'or sur le baldaquin d'un autel à colonnes cannelées dans le goût du xviP siècle.

Ce temple était la chapelle même du palais de Constance, cet aventurier de génie qui le premier rêva la rénovation de l'Orient par l'Occident, invoqua pour ses desseins l'appui de Louis XTV, fit concéder aux Français les places de Bangkok et de Mergui, et périt victime de la haine et des intrigues du vieux parti conservateur siamois. Les ruines de sa demeure princière jonchent aujourd'hui la terre; mais le portique ogival encore débout et les pans de murs restés intacts indiquent de vastes proportions, tandis que de nombreux fragments de marbre, ^sant parmi les débris, témoignent du goût et de la magnificence du fondateur de l'édifice. C'est bien là l'architecture contemporaine des splendeurs de Versailles, et l'on croira sans peine que retrouver à quatre mille lieues de distance, même sous des décombres amoncelés, des traces du génie de la terre natale, n'est pas une faible source d'émotions pour le voyageur.

Sur le trajet aquatique que je venais de parcourir depuis Petchabury, j'avais rencontré surtout des talapoins. Montés sur toutes les embarcations en usage dans la contrée, depuis la simple pirogue jusqu'à la grande et brillante barque couverte, qu'on nomme ici haMorij ils voguaient en toute hâte vers Ajuthia, rendez-vous désigné de la procession nautique (\m

ancien Grec aurait dit la théorie) qui, chaque année, lors de l'apogée de l'inondation, se rend en grande pompe au sommet du Delta, pour signifier au Ménam que sa crue est suffisante, et qu'il ait, en conséquence, à baisser le niveau de ses eaux.

n y a en cette occasion, de la part des saints personnages, un grand déploiement de chants et d*exorcismes, dont la vertu ne saurait être mise en doute; car si mauvaise volonté que montre le fleuve, il finit toujours, im peu plus tôt, un peu plus tard, par rentrer dans son lit.

Les talapoins usent des mêmes pratiques contre toutes les calamités venant du fait de la nature, telles que sécheresses ou pluies prolongées, passages de sauterelles, épidémies, etc. On raconte que, lors de la première invasion du choléra (venu de Java, selon l'opinion commune), ils n'imaginèrent rien de mieux que de rejeter le terrible fléau à la mer, qui semblait l'avoir vomi. Les pauvres Phras se déployèrent donc en lignes serrées et parallèles, sur tous les bras du fleuve qui mènent de Bangkok à l'Océan, et les descendirent en chantant, objurguant et anathématisant avec un zèle ardent, digne d'un meilleur sort que celui qu'éprouva plus de la moitié d'entre eux, foudroyée dans un court trajet de huit lieues, par l'invisible ennemi qu'ils pourchassaient. Néanmoins, comme au bout d'im certain temps le choléra, suivant sa marche habituelle, perdit de sa violence et finit par disparaître, les survivants de cette héroïque équipée ne manquèrent pas de s'attribuer la victoire.

Au moment de m'éloigner, peut-être pour n'y

$5â VOtAaE DANS LES ROYAUME^

jamais revenir , des centres de population où s'exerce la plus haute influence de cette grande corporation, je crois indispensable d'esquisse» ici les principaux traits de sa physionomie, plusieurs années d'observations personnelles, fortiûées par les aveux d'un grand dignitaire de l'ordre, dont je fus l'hôte à Nophabury, m'ayant mis à môme de contrôler, sur ce sujet, les témoignages de mes devanciers les mieux informés.

Les Européens désignent généralement les prêtres bouddhistes de Siam sous le nom de talapoins, qui dérive sans doute de celui du palmier talapat, dont la feuille fournit la matière première de l'éventail que ces religieux portent constamment à la main; mais leurs compatriotes leur donnent le titre de Phra, qui a conservé sur les rives du Ménam les mômes significations qu'il avait jadis sur les bords du Nil : celles de grand, divin et lumineux.

Quant à l'ordre pris en masse, il est difficile de le qualifier d'après nos idées préconçues. Ce n'est point une caste, car ses rangs sont ouverts à tout le monde, même aux esclaves autorisés de leurs maîtres, et en cela seulement Tordre est resté fidèle aux préceptes de son fondateur ^ On ne peut guère

^ Si Ton ne peut affirmer que le prince indou Siddharta le Ootamide, ou Çakia Mouni, comme rappelèrent plus tard les bouddhistes, ait attaqué de front le système des castes, on ne peut nier du moins qu'en appelant tous les hommes, sans distinction de rang et de naissance, à la vie ascétique et au salut qui en dérive, il n'ait sapé par la base le système luimême. En prêchant l'égalité des devoirs , en promettant l'égalité dans la fin suprême, il émancipa moralement les petits et les humbles du joug des forts et des puissants , et renversa de fait les barrières que le brahmanisme multipliait

plus l'appeler un clergé régulier, car, bien que les talapoins assistent et même président à toutes les phases principales de la vie sociale, à la naissance, à la tonte du toupet, au mariage, à la mort, et enfin aux funérailles, ils n'admettent en aucune manière que la sanction religieuse qu'ils apportent à ces actes profite à d'autres qu'à eux-mêmes. Le mérite de leurs œuvres n'est que pour eux, non pour ceux qui les emploient. Us n'ont point charge d'âmes; en un mot, ils ont un public, mais point d'ouailles.

Ce n'est pas que ce public leur marchande jamais le prix de leurs services. Bien loin de là, il les traite avec la plus grande vénération; il leur concède les prérogatives les plus flatteuses, les titres les plus pompeux. Les gens du commun se prosternent devant eux, même au milieu des rues, en joignant les mains à la hauteur du front; les mandarins, les princes mêmes, les saluent des deux mains; et si le roi ne les salue que d'une seule, il les fait asseoir auprès de sa personne. Chaque jour il distribue luimême l'aumône à plusieurs centaines d'entre eux, et cet exemple est suivi dévotement par la reine et les principales femmes du palais.

Car, bien qu'il soit écrit parmi les deux cent vingtsept articles de la règle austère des talapoins :

entre les hommes. Quoi qu'on puisse objecter contre le synchrétisme grossier qui a greffé ses doctrines, expulsées dellnde, sur les superstitions primitives de Textrême Orient et du nord de l'Asie, on doit reconnaître qu'elles n'en ont pas moins préservé quatre cents millions d'iiommes de la destinée des vieilles races d'Egypte et de l'Inde, parmi lesquelles la notiori étroite et mortelle de la caste a étouûë en germe celle de la patrie et de la nationalité.

66 plaisent, moyennant une juste rétribution, à faire profiter de leur science pratique leur parenté et leurs amis. — Ohl Molière 1 tu n'as pas écrit uniquement pour ton siècle et tes compatriotes, mais pour tous les temps et pour tous les pays!...

Si à tant d'avantages, déjà énumérés, on ajoute le casuel toujours très-productif, surtout aux funérailles et à cette cérémonie de la tonte du toupet qui est pour le Siamois adolescent ce qu'est la première communion pour l'Européen, et ce qu'était pour le jeune Romain Isl prise de la robe virile; si, en outre, l'on tient compte du droit que possèdent les phras d'hériter, de tester et d'acquérir, en dehors du contrôle ordinaire des lois, on concevra facilement comment cet ordre de mendiants se compose, pour le seul royaume de Siam, de plus de cent mille frères bien nourris, et de plusieurs milliers de vicaires, provicaires, légats, prieurs et princesabbés ^ jouissant de l'existence la plus confortable et des positions les plus sûres que puisse offrir l'ordre social siamois.

On ne peut donc s'étonner que les Siamois vivent dans le respect de l'habit jaune et dans la persuasion qu'en le revêtant on acquiert de grands mérites, non-seulement personnels, mais même applicables aux âmes des ancêtres. Aussi n'est-il pas de bon bourgeois qui n'exige de son fils d'entrer dans la sainte congrégation, du moins pour quelque temps. Rien n'est plus facile, du reste. Les rangs des

1 Voici, rangés dans le même ordre, les titres siamois correspondants : Chao-Khun-Samu, Ghao-Khun-Balat, Raxa- Khâna, Somdet-Chao, et enfin Sang-Karat.

talapoins s'ouvrent à quiconque se présente au conseil d'admission d'une pagode, vêtu de blanc et suivi d'un cortège suffisant de parents, d'amis, de musiciens, et muni d'honnêtes offrandes. Le postulant n'a qu'à déclarer devant l'assistance qu'il n'a jamais été attaqué de la lèpre ou de la folie, que nul magicien ne lui a jeté de sort, qu'il n'a pas contracté de dettes et qu'il possède le consentement de ses parents, vingt ans accomplis, le langouti jaune, la ceinture jaune, le manteau jaune, l'écharpe jaune et la marmite de fer battu. Ses négations et ses affirmations ouïes du conseil, on lui fait lecture de la règle de l'ordre, et, ipso facto, voilà le récipiendaire élevé de l'humble condition de laïque à l'état parfait de phra, dans lequel il doit se maintenir au moins durant trois mois. Ce temps écoulé, il est libre de rentrer dans le monde, de reprendre l'habit séculier et de se marier : il a payé sa dette à ses ascendants.

Même parmi ceux qui se consacrent entièrement h la vie monastique, il en est très-peu qui s'astreignent à passer chaque année dans leur couvent respectif au-delà de trois ou quatre mois de la saison des pluies; tout le reste du temps ils l'emploient à vagabonder d'un bout à l'autre du royaume, plus occupés des soins terrestres tjue des affaires du ciel, en dépit des prescriptions les plus formelles de leur règle.

Gomme c'est à de pareilles mains que l'éducation de la jeunesse masculine est livrée par la loi siamoise, on ne devra pas s'émerveiller non plus qu'il l'aille sept ou huit ans d'études monacales pour

inoculer à un élève, privilégié sur dix fruits secs, la science complète de l'écriture et de la lecture, ni plus, ni moins.

J'étais de retour à Âjuthia vers le milieu d'octobre. Malgré mon intention bien arrêtée de ne passer dans cette vieille capitale que le temps nécessaire pour échanger une poignée de main avec le bon P. Larnaudy, qui se trouvait alors au milieu de sa petite chrétienté, j'y fus cependant retenu plusieurs jours par l'attrait inattendu que m'offrit un des épisodes les plus ciuieux de l'inondation.

Les éléphants abondent dans les forêts et les jungles qui entourent Ajuthia; ils y vivent, non pas tout à fait à l'état sauvage, mais dans cette espèce de liberté dont jouissent les chevaux et les bœufs de la Camargue, et les buffles des Marins-Pontins. Tous sont propriété du souverain, et c'est im crime que d'en tuer ou d'en blesser un, même surpris en flagrant délit de déprédation. Une fois par an, seulement, on les traque officiellement pour en amener le plus qu'on peut dans le kraal, ou parc construit pour eux près d' Ajuthia, et qui forme le dépôt de remonte le plus vaste et le mieux organisé du royaume.

C'est un grand quadrilatère, fermé de deux enceintes concentriques et parallèles. La première, ou l'intérieur, est en maçonnerie de deux mètres d'épaisseur; la seconde se compose d'une palissade en troncs massife de teck, ou ciste des Indes, profondément enfoncés dans le sol et n'offrant entre eux qu'un intervalle de quelques pouces.

Chaque enceinte n'a qu'une entrée, sorte de traquenard qui s'ouvre ou se ferme par le jeu de

DE SIAM, DE CAMBODGE Et DE LAOS 259

deux énormes poutres, glissant facilement dans de profondes rainures.

Dès que la bande d^animaux pourchassés est engagée tout entière entre les deux enceintes, et que le seuil de la première s*est refermé sur elle, on procède au triage des éléphants propres au service. Cette opération se fait sous la direction d'im jury d'examen, composé des plus grands personnages de rÉtat, présidé ordinairement par le roi en personne et siégeant sur une large plate-forme élevée sur un des côtés du kraal.

Les qualités recherchées à Siam, dans \xn éléphant, sont : une couleur approchant du brun pâle ou de risabelle cendré , des ongles bien noirs, et enfin des défenses bien intactes et une queue non mutilée. Ces deux derniers points sont difficiles à concilier dans un même individu ; car si un ivoire sans écorchure dénote chez l'animal qui en est porteur un caractère paisible et peu querelleur, une queue en bon état indique clairement que son propriétaire n'a jamais tourné le dos à l'ennemi.

Dès que, du haut de leur estrade, les membres de la commission d'examen ont remarqué dans la bande sauvage un animal remplissant, ou à peu près, les conditions requises, ils le signalent à l'attention et à la poursuite des cornacs-chasseurs apostés à cet efTet. Ceux-ci font entourer immédiatement le pachyderme désigné par de vigoureux éléphants privés, qui le pressent, le poussent et l'amènent plus ou moins doucement dans l'enceinte intérieure. Si la pauvre brute regimbe trop, ou cherche à s'enfuir^ un nœud coulant jeté autour d'une de ses jambes ne

tarde pas à la faire trébucher ; puis un de ses congénères civilisé, s' appuyant sur elle de tout son poids, la fait tomber lourdement sur le sol, d'où elle ne se relève que bien et dûment garrottée et captive.

Cette dernière phase de la chasse est la plus dangereuse pour les chasseurs et amène parfois mort d'homme. On me Ta dit, du moins ; mais le cas doit être rare; d'autant plus qu'on a ménagé, au centre môme du kraal intérieur, un fort blockhaus d'un . accès très-facile à l'homme, mais dont les énormes paHssades sont à l'épreuve de la charge à fond de l'éléphant le plus désespéré.

Une fois ces animaux enfermés dans le kraal, il suffit pour les dompter de quelquesjours d'une diète absolue, suivie d'un régime abondant de cannes à sucre et d'herbages frais. L'habitude quotidienne de l'aspect et de la voix de leurs gardiens achève de les apprivoiser.

Ces rudes colosses sont, du reste, à plusieurs égards, d'une timidité extraordinaire. Us ont des nerfs de joUe femme; il leur faut longtemps pour s'habituer, sans trembler, à la vue d'un cheval et à la détonation d'une arme à feu. Quand la vie du kraal les a bien soumis à la domesticité, on transporte à Bangkok ceux que le service du roi y réclame, dans des écuries établies sur d'immenses radeaux qui descendent lentement et surtout tout doucement le fleuve.

J'avoue que j'emprunte la plupart des détails qui précèdent plutôt à des récits de personnes dignes de foi qu'à mes propres observations; car la chasse ou battue dont j'ai été témoin avait bien moins pour objet d'amener à la domesticité un certain nombre

d'éléphants, que de mettre temporairement sous les verrous quelques centaines de ces quadrupèdes, qui, chassés par l'inondation de leurs pacages habituels, étaient venus chercher un asile et une pitance dans les vergers et jardins d'Ajuthia.

Pour dépister ces hôtes indiscrets, les gardiens du kraal ne trouvèrent rien de mieux que de glisser nuitamment dans la bande un certain nombre de femelles privées, habituées à revenir à Fétable au son d'une trompe ; en arrière, on forma un cercle de rabatteurs renforcés de gros éléphants mâles, chargés de couper la retraite à leurs camarades sauvages; puis la battue commença. Je n'en ai jamais vu d'aussi émouvante.

A celui qui n'a jamais assisté qu'à une chasse d'Europe , qui n'a jamais vu fuir devant les cris, les cors, les chiens et les chevaux, que le gibier timide et chétif de nos forêts rabougries, rien ne donnera jamais l'idée de cette scène. H pourra bien s'imaginer, dans un espace étroit, une lieue carrée peut-être, aux trois quarts submergée par l'inondation, deux ou trois cents éléphants, divisés en autant de troupeaux que le sol présente d'Ilots ou de massifs d'arbres, et mis tout à coup en éveil par des bruits discords, s' élevant de trois côtés de l'horizon. D pourra se les représenter, au fur et à mesure que le cercle de menaces se resserre autour d'eux, reculant peu à peu et se concentrant enfin en une seule masse énorme, qui, bientôt folle de terreur, s'élance tout entière, sur les pas des femelles privées, dans la seule direction où ne retentissent ni détonations d'armes à feu, ni clameurs humaines, ni vibrations de

tam-tam. Oui! Fimagination et le savoir aidant, il pourra graver dans son cerveau une image plus ou moins colorée de ces choses : mais le sol ébranlé sous les pieds de ces colosses effarouchés; mais les taillis, les cépées, les futaies même disparaissant écrasés sous leurs flancs; mais le clapotis et le remous des eaux soulevées par leur passage, qui lui en rendra jamais les saisissants effets? Pour leur trouver des termes de comparaison, il faut avoir éprouvé la commotion d'un tremblement de terre, avoir suivi la course d'une trombe , avoir contemplé face à face une grande marée d'automne I

D'ailleurs, pour bien comprendre ce que les leçons de l'homme peuvent obtenir de l'intelligence des animaux, il faut avoir été témoin, comme je l'ai été en cette occasion, et du calme sang-froid des éléphants privés, chargés de côtoyer, à travers bois et fondrières, ruisseaux et torrents débordés, les flancs de la bande fugitive, aûn de la maintenir dans la ligne prescrite, et des ruses calculées des femelles, qui, leur besogne de guides accompUe, et toutes les victimes de leur manège massées devant les murailles du kraal, font prestement demi-tour, et vont fortifier le cercle de leurs camarades, qui, à coups de trompes et de fronts et de flancs, forcent les pauvres sauvages à franchir la porte de la prison, jusqu'à ce qu'elle se ferme enfin sur le dernier d'entre eux.

Parti d'Ajuthia le 19 octobre 1860, dans la même embarcation qui m'avait amené jusque-là, j'étais le 20 à Tharua-Tristard, où je dus bivaquer à l'entrée du village, à cause de l'heure trop avancée de la

nuit ; mais le matin, de bonne heure, j'allai débarquer devant la maison de Khun-Pakdy, le complaisant petit chef qui m'a accompagné il y a deux ans à Phrâbat. Le brave homme ne fut pas peu surpris en me voyant sortir de ma barque ; il en croyait à peine ses yeux, car il avait entendu dire que j'étais mort à Muang-Kabin. Nous renouvelâmes bien vite connaissance, et je vis avec plaisir comment son amitié, qu'un verre de cognac acheva d'exalter, avait résisté à l'épreuve du temps. Pauvre Khun-Pakdy 1 si j'étais roi de Siam (ce qu'à Dieu ne plaise I), je te nommerais prince de Phrâbat, ou mieux je te céderais ma plaée.

A peine m'eut-il aperçu, qu'il donna immédiatement l'ordre qu'on me préparât à déjeuner; puis, dès qu'il sut que je me dirigeais sur Kôrat, il se ressouvint qu'il m'avait promis de m'y accompagner si jamais je lui rapportais un fusil de Bangkok. « Ne fût-il que de trois ticaux, cela ferait mon affaire, » avait-il dit; mais ne me voyant que des fusils à capsule comme par le passé : ce Vous ne m'avez pas apporté de fusil, observa-t-il ; mais oelane fait rien, j'irai avec vous quand même. Vive Kôrat I là, nous ne mourrons pas de faim comme nous avons manqué de faire à Phrâbat ; on y a cent œufs pour un fuangj un porc pour une couple de ticaux. » Ce ne fut que lorsque je lui eus dit que je ne m'arrêterais probablement que très-peu de temps à Kôrat, et que j'irais plus loin dans des lieux où il faudra sans doute « serrer le ceinturon, » et que je ne souffrirais pas que par amitié pour moi il s'exposât à perdre son embonpoint de mandarin, que je parvins à mettre

un frein h son dévouement enthousiaste; enfin quand il entendit que souvent nous serions obligés decoucher à la belle étoile au milieu des forêts, il détourna la conversation.

Dès qu'on eut déjeuné, je fis reprendre les rames pour échapper aux caresses trop démonstratives et aux éloges bruyants dont le généreux Khun-Pakdy continuait à me gratifier.

En ce moment, cette charmante petite chaîne qui s'étend depuis Nophabury ici, et doit se rattacher vers le nord à celles de la Birmanie et vers Test aux monts Deng qui coupent et longent la péninsule, m'apparait à une distance de quinze milles au plus, et réveille en moi une foule de souvenirs agréables. Décidément, je crois la bonne saison établie : Tair est pur, le ciel serein, et le soleil brille tous les jours presque constamment.

Saohale, 22 octobre. — Je n'ai pas encore atteint Pakpriau, et je commence déjà à rencontrer et à souffrir de ces petites contrariétés inévitables dans un pays comme celui-ci, inondé une partie de l'année, et où les moyens de communication manquent surtout pour qui traîne ime certaine quantité de bagages avec soi. Depuis deux jours je suis ici, logé dans la barque d'un Chinois qui tout d'abord a craint de me donner asile dans sa cabane, et je puis me considérer heureux d'avoir au moins un gîte quelconque; je pourrais bien n'en pas avoir du tout. Hier, je suis allé rendre visite au gouverneur, qui réside dans une vieille masure d'une saleté repoussante, à deux milles au-dessous du heu où j'ai débarqué. De tout le chef-lieu de la province de Saraburi, cet étabUs-

sèment, avec quelques chaumières de cultivateurs éparses çà et là, est tout ce que j'ai remarqué ; il n*y a ni bazar, ni boutiques flottantes; de temps à autre, de petits marchands viennent en ce lieu vendre ou échanger du sel, des objets de première nécessité, et quelques Chinois trafiquants ont de petits dépôts de langoutis, d'arec, de toile et de vestes siamoises, qu'ils vont troquer contre des peaux, des cornes et du riz, dans le haut de la rivière qu'ils remontent parfois jusqu'à Petchaboune.

Le courant était si fort, qu'en un quart d'heure nous fûmes entraînés à la résidence du mandarin que je connaissais déjà pour l'avoir vu lors de mon premier voyage, et lui avoir fait un présent en retour duquel il m'avait promis que si j'allais à Kôrat et que j'eusse besoin même d'une centaine d'hommes, il me les donnerait. Je lui annonçai mon intention d'aller à Khao-Khoc, lieu choisi depuis deux ans par les rois de Siam pour y fonder une place forte où ils comptent se réfugier, si jamads les Européens, qui les fatiguent de leur bruyante activité, s'emparaient de leur capitale; ce qui, disons-le tout bas, serait chose très-facile. Il ne faudrait pour cela qu'une poignée de nos chasseurs, zouaves ou turcos habituésau soleil d'Afrique.

Je fus d'autant mieux reçu du fonctionnaire siamois, que je n'avais à lui demander aucun service, ayant déjà engagé une barque qui retourne avec son propriétaire à Khao-Khoc sous peu de jours. J'avais eu l'intention de me rendre à Patawi ; mais en cette saison les chemins qui y mènent sont tellement impraticables, que je dus abandonner cette idée. Un

grand nombre d'habitants de cette province sont originaires du Laos, anciens captifs amenés de Vien-Chang après le soulèvement de cette province. Les provinces de Boatioume et de Petchaboune sont peuplées de Siamois , car le Laos proprement dit ne commence qu'à M'Lôm. Toutes ces provinces, de même que celles qui les confinent à Test et au nord, sont gouvernées par des mandarinî siamois, d'un rang plus ou moins élevé, c'est-à-diil que quelques-uns d'entre eux ont droit de vie et dl mort, et sont alors considérés comme vice-rois. Les provinces plus éloignées, quoique simplement tributaires, relèvent du royaume de Siam et en font intégralement partie.

La province de Petchaboune est surtout renonmiée pour son tabac, considéré comme le meilleur de Siam, et dont il se fait un grand commerce avec Bangkok, malgré l'extrême difficulté des communications; car à l'époque des grandes eaux, lorsque les barques d'une certaine grandeur peuvent s'y rendre, il faut un mois de lutte pénible contre un courant qui a la force d'un torrent pour atteindre le centre de production. Dans la saison sèche, il n'y a que les barques d'une très-petite dimension qui puissent être employées à ce voyage; car, à de jfréquents intervalles, on est obligé de les traîner sur le sable ou de les transporter au-delà des roches, qui forment en maints endroits des rapides obstruant la navigation. Ce commerce est, en grande partie, entre les mains des Siamois de Petchaboune, qui arrivent à Pakpriau vers la fin de la saison des pluies pour échanger ce produit contre des noix d'arec ou d'autres objets.

Les cantons nord de la province de Saraburi sont presque déserts, tandis que la partie sud, assez bien cultivée, est très-riche en riz, qui, bien que de qualité un peu inférieure à celui de Petchaburi, est considéré comme un des meilleurs du pays. C'est un objet d'échanges continuels et de transactions permanentes avec Bangkok. Quant à la population , qui est répandue d'une manière très clair-semée sur les rives du fleuve, elle ne peut être que difQcilement recensée, de même que celle de toutes les autres parties du pays.

Saohaïe est le point de départ des caravanes qui se rendent à Eôrat; un autre chemin conduit de Bangkok à cette ancienne ville du Cambodge : c'est celui de Muang-Kabin ; mais il n'est guère fréquenté que par les Laotiens de cette locahté.

Je viens d'être interrompu par la visite inattendue du gouverneur, qui, tout en passant pour aller faire une offrande de fruits confits aux bonzes de sa pagode, s'est arrêté près d'une heure dans ma cabine. U était dans une de ces élégantes et immenses pirogues, de plus de trente mètres de long, portant à leur centre îm charmant pavillon, et pour laquelle j'aurais donné tout son château fort avec ses dépendances. Le gouverneur fit appeler le propriétaire de la barque qui doit me conduire à Khao-Khoc, et lui donna quelques instructions pour le chef de cet endroit, en ajoutant : € Je n'ai pas fait de lettre, parce que je sais que M. Mouhot n'en a pas besoin, car il y a deux ans il a su se faire respecter ici ; il en sera de même là-bas. » Je ne pus me disp^iiser de lui offrir quelques petits présents pour ce léger service qui sans doute ne me sera d'aucune utilité, et je lui offris une paire de lu-

nettes montées en écaille, un flacon d'essence, une bouteille de cognac et une autre d'eau sédative que je lui préparai, sur ses instances, pour obtenir quelque remède souverain contre ses douleurs rhumatismales. Heureux Raspail ! dont le c système » va soulager les souffrances humaines jusqu'au fond des provinces les plus reculées de l'Asie . En retour, le mandarin promit de me donner un poney quand je partirais pour Kôrat, puis différentes choses trèsutiles, dit-il ; toutefois, il a le loisir d'oublier sa promesse, car ici il est d'usage qu'un riche peut tout accepter, même des plus pauvres; quant à donner, c'est plus rare. Du reste, de quoi vivraient ces mandarins, si ce n'était de concussions et delà générosité de leurs administrés, car avec leurs honoraires seulement, quand ils en ont, ils seraient condamnés à une maigreur qui causerait leur désespoir en les faisant passer pour des hommes ineptes.

Les malheureux ne touchent qu'une fois l'an leurs appointements, dont voici le tarif :

Les princes et les ministres ont droit annuellement à vingt livres siamoises d'argent, égalant 7,000 francs.

Les mandarins de la première à la troisième classe à une somme variant de 3,600 à 500 francs.

Ceux de quatrième et de cinquième classe à une solde descendant de 360 à 180 francs. Les employés inférieurs ne reçoivent que 120 ou même 50 francs, et enfin les soldats, les satellites, les médecins, les ouvriers, etc., sont payés à raison de 30 à 36 francs. Autant, ni plus ni moins, que l'impôt réclamé au plus infime Siamois. La distribution de ces magnifiques

allocations se fait à la fin de novembre et de la main même du roi. C'est encore l'occasion d'une mise en scène et d'un cérémonial qui ne durent pas moins de douze jours.

Voyage à Ehao-Khoc. — Traversée de la Bong-Phya-Phaye, ou forêt du Roi-du-Feu. — Le mandarin et l'éléphant blanc. ~ Observations de moraliste, de naturaliste et de chasseur.

Depuis hier je suis en route pour Khao-Khoc dans la barque d'un trafiquant chinois, fort bon homme du reste, et, qualité tout aussi agréable pour moi, ne s'enivrant ni d'opium ni de samchou. Il se propose de remonter jusqu'à Boatioume ; mais le courant est si fort que je crois bien qu'il ne pourra dépasser Khao-Khoc, car, malgré ses quatre rameurs, et l'aide des deux hommes qui me restent (j'ai dû congédier mon Laotien, qui trouvait trop fatigant de ramer, et préférait fumer et dormir) , nous manquons d'être entraînés, à chaque détour de la rivière, dans les rapides formés par des roches, découvertes dans la saison sèche*

Le temps que je croyais tout à fait au beau fixe a changé depuis trois jours; chaque après-midi, vers les quatre ou cinq heures, nous avons une forte ondée. Hier soir, j'ai été pris d'un mal de tête plus vio-

lent qu'aucun de ceux que j'avais encore eus depuis que je parcours, ce pays, et j'ai cru un instant être atteint de la fièvre, si redoutée pendant la saison des pluies dans tout le voisinage de la terrible Dongf- Phya-Phaye; mais il provenait de l'ardeur du soleil, auquel j'étais resté exposé toute la journée, et il s'est dissipé après une nuit passée au grand air sur l'avant de la barque; le lendemain, j'étais, comme d'habitude, frais et dispos.

On me fait espérer pour demain le plaisir de voir Ehao-Khoc; je n'en serais pas fâché; notre petite barque est tellement encombrée par mon bagage et celui de tant d'hommes, que j'y subis la torture d'une véritable incarcération, forcé que je suis de garder les positions les plus gênantes. Ces douze jours de lente navigation m'ont déjà cruellement fatigué.

En outre, l'air qu'on respire ici est humide, malsain et d'une pesanteur extrême; intérieurement on a froid, on est saisi de frissons, tandis que la tête brûle et que le corps ruisselle de sueur.

Après quatre journées d'une fatigue excessive, nous entrions hier soir dans une gorge creusée par la rivière qui, même à cette époque, n'a pas plus de quatre-vingt-dix mètres de largeur, lorsqu'une pluie torrentielle vint subitement fondre sur nous et noua contraignit à nous arrêter et à chercher im abri sous notre toit de feuilles.

La pluie dura toute la nuit, nuit affreuse pour mes pauvres hommes qui, m'ayant cédé l'avant, se trouvaient entassés à l'intérieur, et gémissaient sans pouvoir goûter un seul instant de sommeil après

tant de fatigues, tourmentés qu'ils étaient par une chaleur suffocante et par des légions de moustiques.

A la pointe du jour, après une centaine de coups de rame et un nouveau coude de la rivière franchi, nous nous trouvons en face de Khao-Khoc. Ce lieu a été bien inutilement choisi, selon mon humble avis, par les rois de Siam pour y élever une place forte, dans l'intention de s'y retirer si jamais les blancs, envahissant le sud, ils étalent obligés d'abandonner Bangkok à leur dévorante ambition. Pauvre calcul de la peur, car la possession de Bangkok entraînerait celle de tout le Delta, et personne ne songerait à venir inquiéter la royauté fugitive dans une pareille solitude.

A deux ou trois milles au-dessous de Khao-Khoc, je vis une espèce de débarcadère, et une habitation de médiocre apparence portant le nom prétentieux de palais ; elle n'est composée que de feuilles et de bambous : c'est Pràbat-Moi. Quant à Khao-Khoc, quoique depuis trois ans le deuxième roi y soit venu très-souvent pendant la bonne saison, non-seulement il n'y a point de débarcadère, mais pas même un escalier creusé dans la terre pour faciliter l'escalade de la rive qui est haute et escarpée.

Aussitôt arrivé, je mis pied à terre et me disposai à faire un choix parmi les nombreuses habitations vacantes de mandarins que l'on m'avait dit se trouver sur les bords de la rivière ; mais j'eus beau battre les broussailles et les taillis avec mes hommes, enfonçant jusqu'aux genoux dans un sol détrempé et fangeux, je ne pus découvrir que sept ou huit chaumières de Laotiens qui forment le noyau de la pooulation de la citadelle future, cultivateurs pai-

Bibles et hospitaliers qui seraient bien affligés, et encore plus épouvantés si jamais leurs échos répétaient un jour de sinistres bruits de guerre, s'ils voyaient luire au loin des baïonnettes européennes, ou s'ils entendaient tonner des canons rayés. Quant aux habitations royales, je ne pus y atteindre. Tout l'espace au-delà d'une zone de cinquante pas comprise entre la montagne et les bords du fleuve n'est encore qu'un marécage, et tous les étroits sentiers sont obstrués par des broussailles et de hautes herbes qui ont eu le temps de croître pendant les six ou huit mois écoulés depuis la dernière visite du roi.

Ne pouvant trouver une seule cabane habitable, nous nous mimes en devoir d'abattre des bambous pour nous en construire une; ce qui ne fut pas long, plusieurs hommes du hameau s'étant joints à nous, et c'est dans cette hutte ouverte à tous les vents que nous nous sommes installés.

Dans l'intervalle, j'appris qu'un éléphant blanc venait d'être pris dans le Laos et qu'il était en route pour Bangkok sous la garde d'un mandarin.

Cette grande nouvelle a été apportée ici par un messager, chargé par le vice-roi de Kôrat de faire préparer la route et les étapes pour la bête sacrée. M'étant trouvé chez le premier magistrat de Khao- Ehoc au moment de l'arrivée dudit messager, je me suis empressé de reporter sur mon journal les principaux détails de cette entrevue et du dialogue qui s'ensuivit, dans l'espoir qu'ils auront au moins, pour mes lecteurs, si j'en ai jamais, le piquant de la nouveauté.

La scène se passe dans le prétoire de la localité, dans ce qu'en France on appellerait Vhôtel de la pré^

facture. Pauvre prétoire qui ne diffère guère de la plupart des huttes cambodgiennes et dans la construction complète desquelles, pilotis^ charpente, cloisons, plancher et toiture, gros et petit mobilier compris, il n'entre d'autres matériaux que ceux que peut fournir un pied de graminées — gigantesque il est vrai 5 ~ une touffe de bam^ bou.

Sur le plancher vacillant de cette espèce de cage, le mandarin, les jambes croisées à la façon d'un tailleur, occupe une estrade de dix à quinze pouces de hauteur et roule dans la bouche, d'un air grave, quelques pincées de bétel ; devant lui, plutôt étendu que prosterné, le messagery fonctionnaire de l'ordre des nai-mouets ou sergents de police, fait son rapport, tandis que, sur les degrés de l'échelle qui donne accès à la salle d'audience, des volailles indiscrètes se perchent et caquètent, et que des tonquins, à l'abdomen distendu, se vautrent et grognent dans la vase chargée d'immondices du sous-sol de cette demeure officielle.

Le message débité et ouï, le mandarin se lève avec transport, dépose sa chique, joint les mains et s'écrie : « Heureux événement ! Avez-vous, ô Nai-Mouet 1 été favorisé de la vue du saint éléphant?

Le messager. — Illustre seigneur, que n'en est-il ainsi! Mais je ne le connais que par la proclamation de l'auguste Chao-Phaja de Kôrat, dont je reçois les ordres, moi cheveu. L'auguste Cîhao-Phaja s'est transporté jusqu'à Pimaie pour vérifier si la chose était telle que l'annonçait le roi de Louang-Prabang, et à son retour il a déclaré avoir reconnu un élé-

phant mâle, de noble race, marqué de tous les signes divins.

Le mandarin. — Bien! très-bien! Alors sa couleur peut être comparée à la couleur d'une marmite de terre neuve?

Le MESSAGER. — lUustre seigneiu* l je reçois vos ordres; il en est ainsi.

Le mandarin. — Parfaitement! Et quelle est sa taille?

Le messager. — Illustre seigneur I il a au moins quatre coudées de hauteur.

Le mandarin. — Âh l n est jeune encore? et a^^t^-il une bonne apparence?

Le messager. — Illustre seigneur 1 Je reçois vos ordres ; il est majestueux.

Le mandarin. — Et quand devons-nous l'attendre en ces lieux?

Le messager. — Illustre seigneur! si je puis énoncer une opinion à cet égard, moi cheveu, il sera ici vers le milieu de la prochaine lune.

Le mandarin. — Bien ! très-bien! Tout sera prôt pour sa réception. »

Et tandis que le Nai-Mouet se ^glisse k reculons vers l'échelle pour aller porter ailleurs la bonne nouvelle, l'illustre seigneur aux soixante ticaux d'appointements annuels (180 fr.), auquel il vient de la communiquer, se frotte les mains avec une vigueur inaccoutumée et répète, avec une animation croissante :

€ Heureux événement ! heureux événement ! »

Le digne magistrat ne put me cacher longtemps que ce qu'il prisait le plus dans l'événement, ce qui

le rendait si joyeux, c'était la foculté que l'ouverture et la réparation des routes allait lui donner d'imposer des corvées à ses administrés. Il m'avoua humblement, pleurant d'un œil et riant de l'autre, qu'il en imposerait beaucoup plus que la chose ne l'exigeait absoliunent, et que tous ceux qui voudraient s'en racheter le trouveraient disposé à traiter avec eux au prix modique de seize ticaux par tête, et que cette petite négociation, menée à bonne fin, le mettrait à l'abri du besoin dans sa vieillesse.

c C'est, ajouta-t-il en terminant, ce que mes collègues, grands et petits, appellent proverbialement tham na bon Itmg^phraï (faire sa moisson sur le dos du peuple). N'avez- vous pas, 6 vénérable étranger t quelque expression équivalente dans la langue de votre patrie*? »

Tous les habitants du village, une cinquantaine à peu près, sont venus me présenter leurs enfants et me demander des remèdes, les uns contre la fièvre, d'autres contre la dyssenterie ou les rhumatismes, etc. Je n'ai pas entendu dire qu'il y eût des lépreux ici comme à Khao-Tchioulaû; mais les enfants sont d'une saleté révoltante ; ils sont littéralement couverts d'une couche de crasse qui les fait ressembler à des négrillons; la plupart de ces pauvres petits êtres tremblent de la fièvre. Le lieu que j'habite est dans une vallée formée par uile ceinture de montagnes venant de Nophabury et de Phrâbat, contreforts de la chaîne qui, contournant le bassin du Ménam, se relie à celles de la péninsule et de la Birmanie. Le mont Khoc s'étend à un kilomètre de la rive gauche de la rivière, autour d'un espace demi-circu-

lâire, puis se rattache aux montagnes qui courent à Test vers Kôrat et au nord vers le M'Lôm et le Thibet. En face du mont Khoc, d'autres monts s'élèvent en pente abrupte à partir de la rive droite qu'ils dominent un instant pour se prolonger à l'est où ils se réunissent à d'autres chaînes. C'est dans cette étroite vallée et sur les bords de la rivière qu'est situé le hameau que j'habite. Toute la contrée est dans un état sanitaire affreux ; cependant, comme tous les pays montagneux, elle recèle des choses admirables. Les pluies qui deviennent de plus en plus rares et qui ont même fini de tomber au nord ont déjà fait baisser le lit de la rivière de plus de vingt pieds. On me dit qu'à Boatioume elle est si étroite que les branches des arbres des deux rives se touchent et forment une voûte au-dessus de la tète des voyageurs. Ces montagnes, composées de calcaire, sont couvertes d'une pi^issante végétation, mais portent partout les traces de l'eau qui les recouvrait à une époque géoologiquement récente. De leur sommet, on peut se représenter les limites qu'avait alors la mer; on reconnaît du premier coup d'œil qu'elle envahissait la plaine qui se déroule au sud, et que tous les éperons des massifs montagneux formaient des caps, des golfes ou des îles. J'ai trouvé à peu de distance de leur base, sous une couche d'humus, des bancs de corail fossile et des coquillages marins en fort bon état de conservation < .

1 « ... Lorsque j'étais à Ajuthia, ayant eu occasion de faire des fouiUes, pour chercher les vases sacrés qui furent enfouis lors de l'invasion des Birmans, en 1769, j'observai, partout où je fis creuser, qu'à la profondeur d'environ trois mètres on rencontrait une couche de tourbe noire d'un

Dès que ma hutte fut achevée, ce qui ne fut ni long ni coûteux, nous y établîmes trois hamacs, nous nous mimes en devoir de nous préparer un terrain de chasse pour les insectes, qui ne sont jamais plus abondants qu'à la fin et au commencement de la saison des pluies, et nous abattîmes une quantité d'arbres d'une grosseur raisonnable. Le métier de bûcheron est dur et pénible sous cette latitude, où le soleil, pompant l'humidité de la terre et des marécages dont nous sommes environnés, nous enve*

pied d*épais88e\ir, dans laquelle s'étaient formés quantité de beaux cristaux transparents de sulfate de chaux. (Disons en passant que les Siamois recueillent ces cristaux, les calcinent, et en obtiennent une poudre extrêmement fine et trèsblanche, dont les comédiens et les comédiennes se fix^ttent les bras et la figure.) Dans cette couche de tourbe on trouve, en outre, des troncs et des branches d'un arbre dont le bois est rouge, mais si fragile qu'il se rompt sans effort. D'où je conclus que c'était là le niveau primitif du terrain, qui se sera élevé peu à peu par le sédiment qu'y déposent les eaux chaque année, à l'époque de l'inondation, aussi bien que par le détritus des feuilles et des plantes.

< Il est dit dans les Annales de Siam que, sous le règne de Phra-Ruàng (environ l'an 650 de notre ère), les jonques chinoises pouvaient remonter le M5-iVom jusqu'à Sangkolôk, qui est aujourd'hui à plus de cent vingt lieues de la mer ; ce qui fait supposer que la plaine de Siam a éprouvé un changement considérable dans ce laps de douze cents ans, puisqu'à présent les jonques ne remontent pas au-delà de Ajuthia, distante de la mer de trente lieues seulement.

<c En creusant des canaux, on a trouvé, dans plusieurs endroits, des jonques ensevelies dans la terre à quatre ou cinq mètres de profondeur. Plusieurs personnes m'ont rapporté que quand le roi fit creuser les puits pour les pèlerins, sur la route de Phrd-Bat, à une profondeur de huit mètres, on trouva un gros câble d'ancre en rotin.

A l'extrémité nord de Bangkok, à onze lieues de la mer, je vis des Chinois creusant un étang ne rapporter du fond que des coquillages concassés, ce qui me confirma dans

loppe d*une atmosphère d'étuve ou de serre chaude; mais nos peines ont été largement compensées par une chasse abondante etfiructueuse : les longicomes abondaient, et, aujourd'hui, j'ai une boite pleine de plus de mille insectes rares et nouveaux; j'ai même été assez heureux pour remplacer un certain nombre des rares espèces de Petchaburl qui ont été détruites ou détériorées par l'eau de mer dans ma collection naufragée avec le Sir J. Brooke, Les habitants du village et des environs, et jus-

mon opinion que cette plaine avait été mer autrefois. Voulant donc résoudre la question de manière à lever tous les doutes, je fis creuser dans le terrain de notre église à Bang^ kok un puits de vingt-quatre pieds de profondeur; l'eau qui se rassemblait au fond était plus salée que Teau de mer; la vase moUe qu'on ramenait du fond était mêlée de plusieurs sortes de coquillages marins, dont un bon nombre étaient en bon état de conservation ; mais ce qui finit par lever tous les doutes fut une grosse patte de crabe et des concrétions pierreuses auxquelles adhéraient de jolis coquillages.

« La mer s'est donc retirée et se retire encore tous les jours ; car, dans un voyage au bord de la m», mon vieux pilote me montra un gros arbre qui était à un kilomètre dans les terres en me disant : «Voyez-vous cet arbre là-bas? « Quand j'étais jeune, j'y ai souvent attaché ma barque; et « aujourd'hui , voyez comme il est loin. »

« Voici la cause qui fait croître $1 vite la terre au bord j}e la mer. Pendant trois mois de l'année, quatre grands fleuves charrient, jusqu'à la mer, une quantité incalculable de limon ; or, ce limon ne se mêle pas à l'eau* salée, comme je m'en suis convaincu par mes propres yeux, mais il est bal* lotte et refoulé par le flux et reflux sur les rivages où il se dépose peu à peu, et à peine s'est-il élevé au niveau de l'eau qju'il y croît des plantes et des arbres vigoureux qui le consolident par de nombreuses racines. J'ai tout lieu de croire que la plaine de Siam s'est accrue de vingt-cinq lieues en largeur sur soixante en longueur, ce qui ferait une étendue de quinze cents lieues carrées. » {Pallegoix, 1. 1, ch. IV.)

qu'aux talapoins des pagodes voisines , viennent chaque jour m*apporter des bêtesy comme ils disent; les uns des sauterelles, les autres des scorpions; qui des serpents, qui des tortues, etc., et le tout accroché au bout d'un bâton. Leur but, ce faisant, est d'ob • tenir en retour un ou deux boutons de cuivre, quelques grains de verroterie, ou un peu de toile rouge. Le vent du nord se fait très-souvent saitir; cepen* dant ceux du sud-est et du sud-ouest reprennent quelquefois le dessus et nous ramènent de la pluie; mais la chaleur des nuits diminue chaque jour, au point que maintenant après trois heures du matin je puis supporter une couverture ou m'envelopper de mon burnous. Mes deux serviteurs ont de temps en temps quelques atteintes de fièvre intermittente ; ils se plaignent souvent du froid à Testomac. La mort nous dresse tant d'embûches dans ces lieux humides que celui qui y échappe' peut se considéra comme privilégié.

L'air cpmmence à fraîchir à la fin de novembre ; avec décembre nous entrons en plein hiver; une bonne brise, pareille à notre bise de mars, soufQe du nord toute la journée , et, la nuit, le thermomètre baisse déjà jusqu'à quinze degrés centigrades. Le soir, je me promène au bord de la rivière enveloppé d'un chaud burnous, le capuchon relevé ; c'est un plaisir que je n'avais pas goûté depuis ma visite à Phrâbat il y a deux ans. n faut avoir passé tant de nuits d'insomnie , suffoquant de l'extrême chaleur, pour se figurer le bien-être que l'on éprouve à dormir enfin sous une bonne couverture de laine

DE SIAMf DE GAMBODafi ET DE LAOS SSl

et surtout sans faire une guerre incessante à ces affreux moustiques. Phraï et Deng ont toute leur garde-robe sur le dos le jour et la nuit; je les ai même vêtus d'une double flanelle rouge et de chapeaux de feutre ; on les prendrait pour des garibaldiens, — à leur costume seulement, car ils n*ont rien en eux de tapageur ou de guerrier; — cependant ils ne manquent pas d'un certain courage qui a aussi son mérite. Ils dansent en chantant autour d'un bon feu, et ils ouvrent de grands yeux quand je leur dis que j'ai vu des fleuves et des rivières plus larges gue le Ménam, gelés et sur lesquels les chars les plus lourds pouvaient circuler; et d'autres où l'on rôtit quelquefois des bœufs entiers, et que souvent, dans ces contrées-là, des hommes et des animaux meurent de froid.

Mon petit Tïne-Tine ne dit mot ; il s'enfonce sous ma couverture et y dort à son aise; cependant si Phraï le tourmente en dérangeant sa literie, il lui montre les dents. Ingrat que je suis, je ne vous ai pas encore parlé de ce petit compagnon qui m'est si fidèle et si attaché, de ce joli et mignon King- Charles que j'ai amené avec moi, et dont toutes les Siamoises, surtout éelles qui n'ont point d'enfants, sont éprises, malgré l'aversion que les Siamois témoignent aux chiens généralement; aversion n'est peut-être pas le mot propre ; mais ils ne caressent jamais ces animaux, qui d'ailleurs demeurent presque tous à demi sauvages. Je crains bien pour ce pauvre chien une triste fin ; qu'il ne soit foulé aux pieds par un éléphant ou qu'un tigre n'en fasse une bouchée.

28Si VOYAGE BANS LES ROYAUMES

Depuis deux jours nous faisons bombance; au mo* ment où les vivres commençaient à nous manquer, le poisson s'est avisé de remonter la rivière, et c'est par centaines qu'on les prend à la trouble ; ils ne sont guère plus gros que des sardines, il est vrai ; mais en une heure nous en avons pris de quoi remplir six ou huit paniers, et mes deux serviteurs ont assez à faire à couper les tètes et à saler.

Tous les enfants du voisinage, dont la plupart sont encore à la mamelle, viennent constamment m'apporter des Insectes pour avoir un bouton de cuivre ou une cigarette. Oui, une cigarette ! ces bambins quittent le sein de leur mère pour la pipe et alternativement; s'ils n'étaient pas si sales, ils seraient gentils, et je serais porté à les caresser; mais depuis que j'y ai été pris, je crains les affections cutanées.

Le Laotien est aussi superstitieux que le Cambod-. gien, et plus peut-être que le Siamois. Si quelque personne tombe malade de la fièvre ou seulement de quelque légère indisposition, à coup sûr c'est le démon qui est entré dans son corps. Si quelque affaire ne réussit pas, ce ne peut être que la faute du démon; si quelque accident arrive à la chasse ou à la pêche, ou en coupant du bois dans la forêt, c'est le démon et toujours le démon. Dans les maisons, ils conservent précieusement un talisman, généralement un simple morceau de bois, ou une plante parasite dont la forme possède quelque ressemblance avec une partie quelconque du corps humain, et qui doit à cette circonstance de devenir le dieu lare du foyer, le protecteur qui en écarte tout les mauvais génies.

Tous les jours, nous organisons une nouvelle chasse dans les forêts; et cependant ici, quand on ne croit chasser qu'aux insectes ou aux oiseaux, il arrive que le bruit de la voix, ou la détonation de nos fusils dans ces profondes solitudes, répétés par les échos de la montagne, fait sortir les animaux fé^ roces de leurs repaires. Hier, après une chasse assez longue et fatigante dans laquelle nous avions tué quelques oiseaux et un ou deux singes, nous revenions fatigués, lorsque, arrivés à une petite éclaircie de la forêt, je dis à mes deux « boys i » de prendre un peu de repos au pied d'un arbre pendant que j'irais, de ma personne, à la recherche des insectes, etc. Tout à coup mon attention est éveillée par un bruit suspect, conmie le piétinement d'un animal se gUssant dans l'épais feuillage. Je relève aussitôt la tète, saisissant et armant en môme temps mon fusil, et je me ghsse légèrement derrière le grand arbre au pied duquel dorment mes hommes. Il était temps 1 En ce moment môme un beau et grand léopard prenait son élan pour franchir les broussailles et s'élancer sur un de mes domestiques, qui tous deux sommeillaient aussi paisiblement que s'ils eussent été dans notre hutte. Je n'eus pas une seconde à moi pour viser et presser la détente de mon arme, et l'animal, frappé de ma balle à l'épaule droite, alla rouler à plusieurs pas de distance, dans uniiiextricablebuisson, après avoir décrit en l'air un bond d'une hauteur prodigieuse, n n'était que blessé, et nous avions tout à craindre, si je ne réussissais à

1 Le mot boy, qui veut dire garçon, est généralement employé en Angleterre pour désigner les domestiques mâles.

le tuer, ou tout au moins à lui briser l'autre épaule pour le mettre dans Pimpossibilité de nous faire du mal. Une seconde décharge, qui le frappa dans la région du cœur, l'acheva presque instantanément.

L'effroi, la crainte et l'émotion de mes deux pauvres garçons réveillés en sursaut par la première détonation de mon arme, si près de leurs oreilles, ne peuvent se comparer qu'au plaisir qu'ils éprouvèrent en voyant l'animal étendu sans vie à leurs pieds.

Je pouvais regarder cette aventure comme une étrenne du nouvel an, car nous sommes au dernier jour de décembre.

Encore une année écoulée, année semée pour moi, comme pour tous, de joies, d'inquiétudes et de peines, et aujourd'hui plus encore que les autres jours mes pensées se reportent sur le petit nombre d'êtres qui me sont chers. Plus d'un cœur ami, à cette heure, répond aux battements du mien; j'en suis sûr, des vœux pour le pauvre voyageur s'élèvent à la fois et identiques des foyers de mon père, de ma femme et de mon frère, quelle que soit la distance qui les sépare. Tous désirent mon retour, m'écrit mon frère dans sa dernière lettre que mes amis de Bangkok viennent de m'envoyer, et pourtant je ne suis qu'au début de ma nouvelle campagne : serait-ce d'un bon soldat de prendre son congé à la veille d'une bataille? Je suis aux portes de l'enfer, comme appellent cette forêt les Laotiens et les Siamois. Tous les êtres mystérieux de cet empire de la mort semé des ossements de tant de pauvres voyageurs, dorment profondément sous cette voûte

épaisse. Je n'ai rien qui pourrait effrayer les démons qui l'habitent , ni dents de tigre , ni cornes de cerf rabougries, aucun talisman enfin, que mon amour pour la science et ma croyance en Dieu. Si je dois mourir ici, quand l'heure sonnera je serai prêt.

Il y a dans le repos de cette forêt, dans le calme de cette puissante nature tropicale, quelque chose d'une majesté indéfinissable qui à cette heure de la nuit (minuit) fait sur moi une impression profonde. Le ciel est serein, l'air frais ; les rayons de la lune ne pénètrent qu'à travers les branches et les feuilles des arbres, et n'éclairent çà et là que quelques coins du sol, qu'on dirait des lambeaux de papier dispersés par le vent ; pas le moindre souffle ne fait bruire les arbres, et rien ne troublerait ce silence imposant sans quelques feuilles mortes qui tombent de branche en branche avec un petit bruit sec^ le murmure d'un ruisseau qui coule à mes pieds sur un Ut de cailloux, quelques grenouilles qui se répondent de distance en distance, et dont le coassement ressemble à l'aboiement rauque d'un chien. De temps en temps quelque oiseau de nuit, des chauves-souris, s'approchent, attirées par la flamme de la torche qui brûle attachée à une branche de l'arbre sous lequel j'ai étendu ma peau de. tigre ; puis, à de longs intervalles, retentit le cri plus ou moins rapproché d'une panthère qui appelle son mâle, et auquel répondent, par des grognements au sommet des arbres, des chimpanzés dont elles troublent le repos.

Un sabre d'une main et une torche de l'autre, Phraï poursuit des poissons dans le ruisseau ; son ombre

reflétée sur les rochers et dans Peau, pendant qu'il 8*escrime et crie tour à tour : « Manqué l touché! » le ferait prendre pour un démon par les gens du pays. Je ne sais pourquoi, mais je ne puis me défendre d'un sentiment de tristesse que qudques heures de sommeil et une longue chasse demain parviendront à dissiper ; comment finira cette année pour nous? Atteindrai-je mon but, et aurai-je le bonheur de conserver cette santé sans laquelle il me serait impossible de rien Caire, et pourrai-je surmonter tous les obstacles et les difficultés qui m'attendent, et dont les moyens de transport, si difficiles à se procurer, ne sont pas les moindres?

Cependant, malgré tout, que ceux qui pensent à moi à cette heure, par-delà les continents et les mers, au foyer de famille, ne soient pas trop inquiets sur mon sort, et conservent cet espoir et cet amour en Dieu qui seuls font l'homme grand et fort. Avec l'aide de la protection divine, le jour de notre réunion viendra, et notre persévérance et nos efforts seront récompenses! Et toi, fil magnétique invisible qui, malgré les distances, réunis les cœurs amis, porte les bénédictions du voyageur à tous ces êtres chéris, inspire-leur ces pensées qui font ma force de toutes les heures, et ma consolation dans les plus tristes et les plus pénibles moments. A tous donc une heureuse année ! Puissé-je aussi ramener sain et sauf ce pauvre jeune Phraï, compagnon fidèle de mes travaux, de mes fatigues, et dont le dévouement semble à l'épreuve delà mort. Mes deux serviteurs sont un peu épuisés par la fièvre et un commencement de dyssenterie; mais ils ne m'en suivent pas

moins pleins d'entrain et de gaieté^ et me montrent un attachement de tous les instants

A cinq ou six ^eues au nord de Kbao-Ehoc se trouve le mont Sake, et, à deux milles au-delà, toute trace d'habitation cesse jusqu'à Boatioume. Les bords soUtaires de la rivière gagnent en charme ou en pit* toresque ; tantôt ce sont de belles roches de calcaire couvertes en maints endroits d'une croûte de matières ferrugineuses, et d'où découlent des sources bruyantes qui, douées de la propriété d'incrustation, laissent partout sur leur passage des dépôts de formes curieuses; tantôt des monts qui s'élèvent abruptement à une grande hauteur, et renferment des grottes plus pu moins profondes et ornées de stalactites; enfin de gracieux lits de sable, et des îlots où s'étendent pour se chauffer au soleil une foule d'iguanes ; partout c'est une riche végétation entremêlée d'élégantes touffes de bambous. Là s'ébattent et se querellent des troupes de chimpanzés sur lesquels s'exerce l'adresse de Phraï, et qui lui procurent des repas délicieux.

Nous montions une pirogue très-légère, de sorte que le premier jour nous dépassâmes des bateaux de Petchaboune qui l'avant-veille étaient partis de Khao-Khoc ; car le courant est encore assez rapide, lors même que les eaux sont déjà si basses qu'en maints endroits il faut traîner les embarcations sur le sable, et que les perches remplacent partout les agirons.

Les tigres, assez rares à Khao-Khoc, sont beaucoup plus communs aux environs de Boatioume où ils détruisent beaucoup de bétail. Les crocodiles y

sont également en beaucoup plus grand nombre. Avant-hier, de notre barque, j'en tuai un d'une grosseur énorme, le plus grand que j'eusse vu jusqu'à présent. Un Laotien, ancien chasseur renommé pour son adresse et son courage, m'a raconté, au sujet do ces amphibies, l'anecdote suivante : c Un alligator dormait sur le sable, tout près de la rivière, la gueule ouverte. Un tigre, venu là pour se désaltérer, s'approche et fourre sa patte entre les mâchoires béantes ; le croc se refenne, et le tigre est aussitôt entraîné sous l'eau. Grâce à ses efforts désespérés, celui-ci parvient à ramener au rivage son adversaire , qui à son tour l'entraîne une seconde fois. De nouveau le tigre regagne la rive, et le crocodile l'emporte encore. La lutte dura ainsi quelque temps, jusqu'à ce qu'enfin la balle du vieux chasseur ayant frappé le tigre , les deux adversaires disparurent, ne laissant à la surface de l'eau qu'un filet de sang. »

La ville de Tchaïapoune. — Retour à Bangkok. — L'éléphant blanc. — Encore la forêt du Roi-du-Feu. — Kôrat et sa province. — Penom-Wat.

Ayant atteint la ville de Tchaïapoune le 28 février 1861, je me présentai au gouverneur pour lui demander de l'aide et le prier de me louer des éléphants ou des bœufe pour continuer mon voyage. Je lui montrai mon passeport français, la lettre du Khrôme Luang, puis uèe autre du gouverneur de Kôrat; maistoutfutinutile.il me fut répondu que, si je voulais des bœufs ou des éléphants, il y en avait dans la forêt. J'aurais pu me passer de l'assis-» tance de ce fonctionnaire en langouti, et louer d'au-* très animaux chei les habitants de la ville ; mais ceux-ci me les auraient fait payer deux ou trois fois ^lus cher que le pçix ordinaire, et ma bourse est trop légère pour me permettre un pareil sacrifice, qui se renouvellerait probablement à chaque station. Là seule chose qui me restait à faire/ c'était de retour*

ner sur mes pas, en laissant un de mes domestiquée

à Kôrat avec mes bagages, et de revenir avec l'autre à Bangkok, pour réclamer près de notre consul, des ministres ou du roi lui-même ; car il y a un traité conclu par M. de Montigny, entre la France et le roi de Siam, qui oblige à donner aide et protection aux Français, et surtout aux missionnaires et aux naturalistes. C'était là une perte de temps bien regrettable et qui pouvait m'occasionner de très-sérieux inconvénients, car, si par suite de ces délais je venais à être surpris par la saison des pluies au milieu des forêts, ou môme avant mon arrivée dans un lieu sain, ma santé et ma vie pouvaient être compromises.

Heureusement, depuis Kôrat, j'eus le plaisir de voyager en compagnie de cet éléphant blanc capturé dans le Laos, dont j'ai parlé plus haut, et qu'un dignitaire de Bangkok, avec lequel je hai connaissance et qui me prit en amitié , était venu chercher en grande pompe. La caravane était magnifique ; elle comptait plus de soixante éléphants de couleur nor-^ maie, dont deux furent mis à mon service, un pour moi-même et un autre pour mon domestique*

Me trouvant donc dans les bonnes grâces du mandarin chargé d'escorter le pachyderme fétiche, je lui contai mon aventure, et il me promit de me faire obtenir tout ce que je déârais. A notre arrivée à Saraburi, nous trouvâmes les administrateurs du Laos et les premiers mandarins de Bangkok réunis en cette ville pour prendre soin de l'éléphant. Les Siamois, gens superstitieux avant tout et pleins de foi dans la métempsycose, croient que l'âme de quelque prince ou de quelque roi passe dans le corps de ce pachy-

derme, comme aussi dans le corps des singes blancs et de tout autre animal albinos : c'est pourquoi il^ ont pour ces créatures maladives la plus grande vénération, non pas qu'ils lesadorent, car les Siamois, en vrais disciples des premiers apôtres du bouddhisme, ne reconnaissent aucun être suprême, pas même le premier Bouddha ; mais ils ont la croyance que ces êtres anormaux portent bonheur au pays.

Pendant le trajet, des centaines d'hommes coupaient les branches devant l'animal et lui préparaient un chemin facile. Deux mandarins lui servaient à ses repas des gâteaux de différentes espèces dans des plats d'or, et le roi lui-môme, sorte de philosophe rationaliste, vint jusqu'à Ajuthia au-devant de lui.

Grâce à ce fétiche et à l'aide de quelques présenta de valeur, je réussis à obtaiir des lettres un peu plus favorables pour les gouverneurs des provinces du Laos et je quittai de nouveau Bangkok, où pendant une quinzaine de jours je reçus la gracieuse et généreuse hospitalité de mon ami le docteur Campbell, un des meilleurs hommes que j'aie rencontrés jusqu'à présent, et dont la bonté, l'affabilité et la loyauté ont gagné mon cœur et mon estime.

Enfin, après une double dépense d'argent et dé temps, celie-ci plus irréparable que celle-là, je pus reprendre la route du nord.

En me parlant de son voyage â Kôrat, le docteur House, le plus hardi des missionnaires américains de Bangkok et le seul blanc qui ait pénétré jusque-là depuis un grand nombre d*années,me disait qu'il n'avait éprouvé sous tous les rapports qu'une déception.

J'en dirais autant, sij'étaiscomme lui parti avec beau^ coup d'illusions ; mais j'avais une idée de la forêt du Roi-dU'FeUj que j'avais déjà traversée sur une foule de points, comme à Phrâbat, àKhao-ïLhoc, et à Kenne- Khoé, et sous les ombrages délétères de laquelle j'avais déjà passé plus d'une nuit. Quant à des cités, je ne m'attendais point non plus à en trouver au milieu de ces bois, presque impénétrables, et où l'œil même ne peut plonger à plus de quelques pas devant soi. Dernièrement encore, je viens d'y passer dix nuits successives. Durant la traversée de cette immense et épaisse forêt, tout ce qu'il y avait de Chinois dans la caravane, heureux à chaque halte de se trouver encore au nombre des vivants, s'empressaient de tirer de leurs paniers une abondance de provisions capable de satisfaire l'appétit le plus exigeant ; ils choisissaient, à défaut d'autel, quelque gros arbre; ils disposaient leurs plats, allumaient des bougies, et brûlaient force papier doré, en marmottant des prières à genoux. A l'entrée et à la sortie de la grande forêt, ils jetaient des feuilles et déposaient des bâtons parfumés dans des espèces de chapelles élevées sur quatre pieux de bambous ; ces étranges offrandes de vant, selon eux, conjurer les démons et écarter la mort.

Quant aux Laotiens, quoique superstitieux, je les trouvai très aguerris, surtout ceux qui ont fait huit ou dix fois ce voyage par an. Ils n'ont même pas peur d'éveiller le roi du Feu en tirant sur les voleurs et le gibier qui se présentent. La mort cependant recrute journellement,' et même dans la bonne saison, un ou deux individus sur dix nouveaux venus qui!

traversent cette forêt. Je suppose que le nombre de ceux qui payent leur tribut dans ce terrible passage, soit à la maladie, soit à la mort, doit être considérable dans la saison des pluies. Lorsque tous les torrents débordent, que la terre est partout détrempée, que, d'une extrémité à l'autre, le chemin n'est qu'un chapelet de fondrières, que les rizières sont couvertes de plusieurs pieds d'eau, et qu'après cinq ou six jours de marche dans la vase, le voyageur ne cesse de transpirer au milieu d'une atmosphère d'une puanteur extrême, chaude comme une étuve chargée de miasmes putrides, que de victimes doivent succomber!

Deux Chinois de notre caravane arrivèrent à Kôrat avec une fièvre affreuse. Je pus en sauver un, parce que, prévenu à temps, je lui administrai de la quinine ; mais l'autre, celui qui paraissait cependant le plus robuste, était déjà agonisant quand j'appris qu'il était malade.

Notre premier bivac dans le Dong-Phya-Phaye avait été sur le revers occidental de la montagne* Nous campâmes sur un coteau où nos pauvres bœufs, faute d'herbe, durent apaiser leur faim avec quelques feuilles arrachées aux arbustes, La rivière qui descend de ces hauteurs est celle qui passe près de Kôrat. Sur la colline de la rive opposée, campait une autre caravane de plus de deux cents bœufs.

Dans une gorge de cette montagne, et sur des hauteurs presque inaccessibles et excessivement fiévreuses, j'ai trouvé une petite tribu de Karens qui naguère habitait les environs de Patawi. Pour conserver leur indépendance, ils vivent à peu prés se-

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questrés, car la crainte des fièvres empêche les Siamois de pénétrer chez eux. Ils n'ont ni temples ni prêtres ; ils cultivent un riz magnifique et plusieurs espèces de bananes qui ne se retrouvent que chez les tribus de même origine. Beaucoup d'individus, quoique assez rapprochés d*eux, ignorent même leur existence ; il est vrai qu'ils sont un peu nomades. D'autres prétendent qu'ils payent annuellement un tribut consistant en rake^ qui n'est autre chose que la gomme laque ou lake du Japon. Cependant, chose assez contradictoire, le gouverneur de la province de Kôrat et plusieurs chefs de la province de Saraburi m'ont paru dans une complète ignorance à ce sujet.

Le jour suivant, une heure avant le lever du soleil, après avoir compté les bœufe morts d'épuisement et devant servir de pâture aux animaux sauvages ; après avoir chargé les marchandises sur d'autres bâts, nous nous remîmes en marche ; et vers onze heures nous entrâmes dans de longs bois couverts de taillis et de hautes herbes, où fourmillent les daims et où l'on ne tarda pas à faire halte auprès d'une source.

Le lendemain, après un détour de quelques milles au nord pour trouver un passage, on gravit une nouvelle chaîne qui court parallèlement à la première, mais couverte de blocs de grès ; la végétation y reparaît avec toute sa force. L'air est pur et fi:'ais ; et, grâce à des bains réitérés dans des sources d'eau vive, les pieds, qui n'étaient que plaies et ampoules au début du voyage, commencent à se raflTermir. Les gibbons et les calaos font de nouveau entendre leurs cris. Je tuai plusieurs faisans, des paons et un aigle qui, aïMrès avoir été écorché, fit les délices de nos

conducteurs. Au-delà de ce mont, le terrain redevient sablonneux et la végétation plus maigre. Nous campons de nouveau sur les bords de la petite rivière de Kôrat, à trois cents mètres d'un village décoré du nom de chef-lieu de district.

La dernière chaîne que nous venop de traverser se déroule alors à une lieue de nous comme un sombre rempart, surmonté des dômes et des crêtes de la première. Nos conducteurs sont tous des Laotiens des environs de Kôrat ; leur vieux chef est plein d'égards et d'attentions pour moi ; tous les soir^, il prépare ma place pour la nuit, aplanit la terre, coupe des branches et les recouvre d'un petit toit de feuilles pour me préserver de la rosée. La vie de ces braves gens est dure ; tous les jours et par toutes les saisons ils piétinent le sol de ces affreux sentiers, ayant à peine le temps, matin et soir, d'avaler quelques boulettes de riz gluant, et passant la plupart de leurs nuits, avec très-peu de sommeil, tourmentés par les fourmis blanches et tejius en alerte pur les voleurs. ♦

Tous les jom^, nous croisions une ou deux caravanes de quatre-vingts à cent bœufiSy transportant des peaux de daim, de cerf, de panthère, beaucoup de soie écrue, venant du Laos oriental, des langoutis de coton et de soie, des queues de paon, de l'ivoire, des dents d'éléphant, du sucre, mais ce dernier produit en petite quantité.

Les quatre jours suivants, le 'terrain conservait le même aspect. Nous traversâmes plusieurs villages considérables, dont un, Sikiéou, nourrit un troupeau de plus de six cepts bœufs appartenant au roi. Nous

que le commerce domie àtous ces infatigables négociants et industriels, leur procure aussi le moyen de satisfaire leurs terribles passions : le jeu et Topium. On n'en voit que trop couchés sous un hangar, leur longue et maigre éobine courbée, leurs doigts crispés sur leurs affreuses cartes, ou bien plongés dans une espèce de léthargie, au fond de sombres et sales réduits infects, qu'éclaire seulement la faible lumière de leur lampe de fumeur d'opium. L'argent sort à pleines mains de leurs bourses, mais finit toujours, comme à Bangkok, par retourner aux mandarins. Joueurs ou non, le commerce enrichit le plus grand nombre ; et quoiqu'ils commencent pauvres et avec des marchandises d'emprunts confiées, sur la simple recommandation d'un ami, par quelque compatriote dont les magasins regorgent, un petit nombre de voyages suffit, il parait, pour leur donner un ca^ pital.

C'est de tout le Laos oriental, d'Oubone, de Bas^ sac, de Jasoutone, ainsi que des villages laotiens de la province de Kôrat, que les marchandises, dont la soie, quoique d'une quaUté tout à fait inférieure, fait le principal article, descendent à ce marché. Là, comme ailleurs et comme le dit le Siamois avec une fierté vraiment castillane, le Siamois ne sait produire que son riz.

Si la ville de Kôrat est peu populeuse, la province entière, qui compte une foule de villages et plus de onze petites villes ou che&*Ueux de districts, espacés à quatre, six et huit journées de distance, doit compter de cinquante à soixante mille habitants. Ce pelit État est simplement tributaire de Siam, mais à

la condition de fournir la première et la plus considérable levée d*bommes, en cas de guerre.

Le tribut consiste en or ou en sa valeur en argent, et monte annuellement, dans plusieurs districts, entre autres dans ceux de Tçbaïapoune et de Poukiéau, à huit ticaux par individu. D'autre* le payent en soie qui est pesée avec la balance des mandarins ; et ceux-ci, comme je le leur ai vu faire pour le cardamome h Poursat et pour les langoutis h Battambâng, surfont le poids et achètent pour leur propre compte, et aux prix qu'ils daignent fixer, la meilleure marchandise.

Les éléphants y sont nombreux; on en tire un grand nombre de Test, du Cambodge et de tout le Laos septentrional jusqu'à Muang-Lang. H se tient à Kôrat un marché de ces animaux, dont la province entière doit compter plus d'un millier. Les bœuis et les bufOeà y étaient autrefois d'un bon marché excessif ; mais les épizooties qui depuis quelques années ont ravagé les troupeaux en ont fait doubler et tripler le prix. C'est des extrémités du Laos oriental et même des frontières du Tonkin qu'on les amène dans le sud.

J'ai visité h neuf milles de Kôrat, à l'est, un temple nommé Penom-Wat, très-r^onarquable, quoique bien moins grand et moins beau que ceux d'Ongkor. Le deuxième gouverneur me prêta un poney et un guide, et, après avoir traversé d'immenses rizières sous un soleil vertical et de feu, reflété par une terre jaunâtre, j'arrivai au lieu où ma curiosité m'attirait, et qui, tel qu'une oasis, se reconnaissait dans le lointain aux panaches aériens de ses cocotiers et à la fraicheur de sa verdure. Ce ne ftit pas cependant

sans avoir pris un bain forcé. En traversant le Tekorij profond de quatre pieds d'eau à peu près, je voulus, pour éviter d'être mouillé, renouveler les tours de force de l'enfance imprudente, et, imitant Fmnconî, je me mis debout sur ma selle ; mais, selon l'usage siamois, deux petites ficelles retenaient seules la sangle, non bouclée, si bien qu'au milieu du courant, celle-ci tourna et me fit piquer une tète qu'aurait envié le plus célèbre nageur des bains de l'École. J'en fus quitte pour rester une demi-heure vêtu à la Siamoise, et, ce temps écoulé, il ne restait aucune trace de l'accident. Penom-Wat est un charmant temple de trente-six mètres de long sur quatorze de large, et dont le plan figure assez bien une croix, n est composé de deux pavillons ou chapelles avec toit de pierre en voûte et portiques de la plus grande élégance. La hauteur des voûtes est de sept à huit mètres; la galerie en a trois de largeur intérieurement et deux de plus avec les murs. A chaque façade de la galerie se trouvent deux fenêtres garnies de barreaux tournés. Du grès rouge et gris d'un grain assez grossier est seul entré dans sa construction, et, dans plusieurs endroits, il commence à se décomposer. Sur une des portes se trouve une longue inscription. Les frontons de toutes sont couverts de sculptures représentant les mêmes sujets à peu près que les temples d'Ongkor et du Bassette. Dans un des pavillons sont plusieurs idoles de Bouddha en pierre, dont la plus grande a deux mètres cinquante centimètres de haut et est actuellement couverte de haillons. Les murs du pavillon ont près de deux mètres d'épaisseur. Quand on parvient au sommet.

on croirait se trouver au milieu des ruines d'Ongkor : c'est la même architecture ; le même art, le même goût, ont présidé à la construction de Tun et de l'autre. Ici comme là, ce sont des blocs immenses, polis comme du marbre, se joignant comme s'ils étaient cimentés, ou plutôt comme deux planches soigneusement rabotées et coUées. Barreaux, toiture, tout l'édifice en un mot est l'œuvre des Khmerdôm et non une imitation postérieure, et doit remonter aux règnes illustres qui ont laissé sur divers points de l'empire des traces de leur grandeur. L'intérieur, cependant, est loin de répondre à l'extérieur. Penom était le temple de la reine, disent les Siamois; celui du roi son époux est à Pimaïe, district situé à une trentaine de milles à l'est de Kôrat.

lie Kôrat à Luang-Prabang. - Versani occidental du bassin

du Mékong.

Consulter les quelques cartes existantes de llndo- Chine pour me guider dans l'intérieur du Laos eût été une sottise; aucun voyageur, à ma connaissance du moins, n'ayant encore pénétré dans le Laos oriental ou publié des données authentiques sur ce pays. Interroger les indigènes pour des renseigements sur les lieux éloignés de plus d'un degré eût été inutile. Mon but était de gagner Luang-Prabang par terre, d'explorer les tribus dépendantes de cet État au nord, et de redescendre le Mékong jusqu'au Cambodge. En partant de Kôrat, j'avais à me diriger vers le nord tant que je trouverais des chemins praticables et des lieux habités ; indubitablement j'arriverais sur les bords du fleuve, et si je ne tombais pas directement sur Luang-Prabang, je n'aurais qu'à me diriger à l'est, lorsque je le jugerais nécessaire.

J'éprouvai de nouveau un délai de plusieurs jours à mon arrivée à Kôrat avant de pouvoir obte-

nir des éléphants; enfin le vîce-roi, qui par son absence m'occasionnait ce retard involontaire, revint, me reçut très-amicalement, me donna une excellente lettre pour les gouverneurs de ses provinces, deux éléphants pour moi et mes domestiques, deux autres pour mes bagages, et je me mis enfin en route pour Tchaïapoime. Avant de quitter Kôrat, le Chinois chez lequel je logeais me donna le conseil suivant :

« Achetez un tam-tam, et partout où vous vous arrêterez, faites-le résonner. Aussitôt on dira : « Voilà un officier du roi ! y> Les voleurs s'éloigneront , et les autorités auront aussitôt de la considération pour vous. Si cela ne suffit pas, la chose indispensable, si voua voulez lever les obstacles que les chefs laotiens ne manqueront pas de mettre partout sur votre route, c'est un bon rotin; lé plus long sera le meilleur, et essayez-le sur le dos de tous les mandarins qui feront la moindre résistance ou n'obtempéreront pas de suite à vos ordres. Mettez votre délicatesse de côté; le Laos n'est pas le pays des Francs ; suivez mon conseil, et vous verrez que vous vous en trouverez bien. »

Arrivé à Tchaïapoune, je fus cette fois beaucoup mieux reçu et je n'eus nullement besoin du tamtam ni du rotin ; la vue des éléphants et l'ordre du vice-roi de Kôrat rendirent notre mandarin souple comme un gant ; il me donna d'autres éléphants pour aller visiter les ruines de Pan-Brang, à trois lieues au nord de cette ville, au pied d'une montagne. Les Laotiens superstitieux prétendent aussi qu'elles renferment de l'or, mais que tous ceux qui

ont osé y faire des recherches ont été comme frappés de folie.

Deux chemins conduisent de Tchaïapoune à Poukiéau; le premier, à travers les montagnes, est excessivement difficile, et, dans la crainte de briser mes instruments, nous primes le second, qui est censé tourner le mauvais pas, mais qui prend le double de temps. Le premier jour, partis à une heure, nous atteignîmes un village nommé Nam- Jasiea, où nous fûmes surpris par un orage épouvantable. Nous étant abrités aussi bien que nous pûmes, nous gagnâmes l'entrée d'ime forêt pour y passer la nuit. Depuis ce moment, la pluie ne cessa de tomber pendant plusieurs heures durant le jour et toutes les nuits suivantes ; pendant cinq jours nous ne quittâmes plus la forêt et ne vîmes aucune habitation. Il est vrai que nos jeunes éléphants étaient très-chargés, et nous ne pouvions guère faire plus de trois à cinq lieues par jour. Les torrents avaient débordé, et la terre ne présentait plus qu'un lit de fange et d'eau; aussi je passai là les nuits les plus pénibles de ma vie, contraint que je fus de rester constamment avec mes habits mouillés sur le dos. On ne peut imaginer ce que nous eûmes à souffrir. C'était à regretter les chasse-neige^ ces ouragans de frimats, si fréquents en Russie, au milieu desquels je manquai mourir plus d'une fois.

, Mon pauvre Phraï fut saisi d'une horrible fièvre deux jours avant d'arriver à Poukiéau, et moi-même je me sentis très-indisposé. Le passage de la montajgne est facile,: l'ascension presque insensible; des blocs de grès obstruent, il est vrai, le sentier eh

divers endroits, mais les éléphants et les bœufs, les premiers surtout, s'y firayent facilement un passage, A deux ou trois reprises seulement, je fus obligé de descendre de cheval : car j'ai acheté un de ces animaux à Kôrat, comptant bien m'en servir pendant une grande partie de mes voyages futurs.

La végétation est belle, sans être épaisse; peu d'arbres aux fortes proportions; ils sont en général d'un diamètre de un ou deux pieds, et souvent d'une hauteur de vingt-cinq, trente et même quarante mètres; parmi eux, on remarque beaucoup d'arbres à résine. Sous leur ombre, les daims sont en grande quantité ainsi que les tigres; dans la montagne, il y a beaucoup d'éléphants et de rhinocéros. Nous trouvâmes d'immenses couches de grès, et en maints endroits, de petits monuments insignifiants, fsdts en brique, et contenant des idoles en pierre taillée. Pendant la route, une de mes caisses s'est détachée par les secousses de l'éléphant; elle fut brisée, et toute la charge, consistant en instruments et en des flacons d'esprit-de-vin contenant des serpents et des poissons, eut le même sort.

Poukiéau est un village moins considérable encore que Tchaïapoune. Nous trouvâmes un bon homme dans le gouverneur de cet endroit; la veille de notre arrivée, il revenait de Kôrat, où il avait été informé de mon passage dans son district. Il me fit bonne réception. La pauvreté et la misère régnent ici : nous ne trouvâmes pas un poisson à acheter, pas un pot de graisse, rien que da riz gluant. Aussi, dès que mon pauvre Phraï sera sur pied, je me remettrai en route.

souvent des leçons de bonté, de patience et de prévoyance. Il ne faut pourtant pas exagérer sa commodité, ou bien les bâts employés par les Siamois et les Laotiens sont susceptibles de perfectionnement; enfin la charge de trois petits boeufs, c'est-à-dire de deux cent cinquante à trois cents livres, est tout ce que j'ai vu les plus gros éléphants transporter aisément en plaine comme dans les montagnes, et dixhuit milles sont les plus grandes distances qu'ils puissent parcourir avec un poids modéré, tandis que de dix à douze milles sont les journées ordinaires.

C'est ainsi qu'avec quatre, cinq et jusqu'à sept élé^ phants, je traversai toute cette mer de montagnes qu'à partir de mon entrée dans le Laos, jusqu'à Luang-Prabang, je ne cessai démonter et descendi^i c'est-à-dire sur un espace de près de cinq cents milles.

Tout ce versant oriental, à l'exception de quelques villages de sauvages à ventre noir i enclavés dans cet État, est habité par le même peuple, les Laos ou Laoti^is à ventre hlanCj qui s'appellent eux-mêmes Lao, et que les Siamois, les Chinois et tous les autres peuples environnants ne connaissent que sous ce nom.

Les Laotiens à ventre noir, ou occidentaux, sont appelés par leurs frères de l'est du nom qu'à Siam et au Cambodge on donne aux Annamites : Zuène, Lao-Zuène. La seule chose qui les distingue, c'est qu'ils se tatouent la partie inférieure du corps, principalement les cuisses, et portent souvent les che-

^ Ainsi appelés à cause du tatouage qu'ils se font à la partie supérieure des cuisses.

veux longs noués en torchon au sommet de la tète. Leur langue est la même quant au fond, et ne diffère guère du siamois et du laotien oriental que par la prononciation et Tacception de certaines expressions qui ne sont plus en usage chez le premier de ces peuples.

Je ne tardai pas à être convaincu que, sans la chaude lettre du gouverneur de Kôrat, j'aurais eu partout des chefs le même accueil qu'à Tchaïapoune; mais celleci est très-expUcite : n'importe où je passerais on devait me fournir des éléphants et m'apporter toutes les provisions nécessaires comme si j'étais un envoyé du roi. Aussi je me réjouissais grandement de voir ces petits chefs de provinces marchant aux ordres de mes domestiques et craignant à chaque instant que, suivant l'usage siamois; je n'usasse du rotin. Un de mes hommes, pour se donner un certain relief de dignité et de pouvoir, avait attaché un de ces épouvantails aux armes dont il était porteur, et cette vue seule suffisait, avec le son du tam-tam, pour inspirer la crainte, tandis que de petits présents distribués à propos et de bons pourboires aux cornacs m'attiraient la sympathie du peuple.

La plupart des villages se trouvent situés à une journée de distance les uns des autres; cependant il faut quelquefois marcher trois ou quatre journées avant de rencontrer une seule habitation ; on est alors forcé de coucher dans le jungle. Dans la bonne saison, je le trouverais peut-être agréable; mais dans celle des pluies, rien ne peut donner une idée des souffrances que les voyageurs éprouvent la nuit sous un mauvais abri de feuilles élevé à la hâte au-dessus

d'un lit de branchages, assaillis qu'ils sont par des myriades de moustiques attirés par la lumière des torches et des feux, des légions de taons qui, à la tombée du jour aussi bien que lorsqu'on met le pied à Tétrier, s'attaquent à l'homme autant qu'à sa monture, des pucerons presque imperceptibles qui vous entourent par essaims et dont la piqûre, excessivement douloureuse, vous cause d'énormes ampoules; je ne parle pas des sangsues qui, à la moindre pluie, sortent de terre, sentent l'homme à plus de vingt pas, et de tous les côtés viennent avec une vitesse incroyable lui sucer le sang. Se couvrir les jambes d'une bonne et solide couche de chaux est le seul moyen de les empêcher d'envahir tout le corps pendant la marche.

Le 12 avril, j'avais quitté Bangkok; le 16 mai, j'arrivai à Leuye, chef-Ueu d'un district relevant tout à la fois de deux provinces , de Petchaboune et de Lôme, et situé dans une vallée étroite, comme tous les villages et villes que j'ai rencontrés depuis Tchaïapoune jusqu'ici. C'est le district de Siam, le plus riche en minerai. Un de ces monts renferme des gîtes immenses d'un fer magnétique d'une quaUté remarquable; d'autres de l'antimoine, du cuivre argentifère et de l'étain.

Le fer seul est exploité, et cette population, moitié agricolCf moitié industrielle, fournit d'instruments de labour et de coutelas toutes les provinces qui l'entourent jusqu'au-delà de Kôfat. Cependant il n'y a ni usines ni machines à vapeur, et il est vraiment curieux de voir combien peu il en coûte à un forgeron nour son installation : dans un trou d'un mètre et-

demi carré creusé à proximité de la montagne, il entasse et fond le minerai avec du charbon; le fer, liquéfié, se dépose dans le fond de la cavité et s'y creuse un lit d'où on le retire, lorsque l'opération est achevée, pour le transporter à la forge.

Là, dans une nouvelle cavité en terre, on établit un feu qu'un enfant avive au moyen de deux soufflets qui sont simplement deux troncs d'arbre creux enfoncés en terre et dans lesquels jouent alternativement deux tampons entourés de coton, fixés à une planchette et emmanchés à de longs bâtons, tandis qu'à la base des troncs d'arbre sont adaptés deux tubes de bambou qui conduisent l'air sur le foyer enflammé.

Dans plusieurs localités, je découvris des sables aurifères, mais aucun gtte abondant; dans quelques villages, les habitants font à temps perdu le métier d'orpailleurs, mais ils gagnent à peine à cette besogne, disent-ils, le riz qu'ils mangent. J'ai traversé, dans ce voyage, plus de soixante villages comptant de vingt à cinquante feux, et six bourgades appelées villes et ayant une population de quatre cents à six

cents habitants.

J'ai £sdt une carte de toute cette contrée. Depuis

Kôrat j'ai traversé cinq rivières considérables qui se jettent dans le Mékong, et dont le lit est plus ou moins rempli, selon les saisons. La première a trente-cinq mètres de largeur, c'est le Menam^Tchie, latitude ib^ 45'; la seconde, le Meriain-Leuye, quatre-vingtdix mètres, latitude 19^ 3'. Le Menam-Ouan, àKenne* Tao, cent mètres, latitude 48° 35' ; le Nam-Pouye^ soixante mètres, latitude 19°; le Nam-^Houn, 20° de

latitude, de quatre-vingts à cent mètres de largeur.

Le Tchie est navigable depuis la latitude de Kôrat jusqu'à son embouchure, du mois de mai au mois de décembre. Le Leuye, le Ouan et le Houn ne le sont que sur une étendue restreinte à cause de leurs nombreux rapides, et, malgré nos vieilles géograqphies, il n'existe pas de communication par eau entre le Ménam et le Mékong ; les hauteurs considérables qui séparent ces fleuves sont des obstacles insurmontables pour le percement de canaux.

Les Laotiens ressemblent beaucoup aux Siamois ; une prononciation différente, une accentuation lente est la seule différence que je remarque dans leur langage. Les femmes portent les cheveux longs et une jupe pendante, ce qui leur va bien quand elles sont jeunes et qu'elles sont peignées. Elles sont mieux que celles des bords du Ménam; mais à un âge im peu avancé, leur chignon négligemment jeté sur une tempe ou l'autre, et les goitres d'une grosseur énorme dont elles sont affectées, les rendent d'une laideur repoussante.

Le commerce, dans toute cette partie du Laos, est peu considérable, les Chinois habitant Siam ne pouvant pénétrer jusqu'ici, à cause des frais énormes que leur occasionnerait le transport de leurs marchandises à dos d'éléphant. A peu près chaque année, il vient une caravane du Yunnan, composée d'une centaine d'individus et de quelques centaines de mulets. Les uns vont jusqu'à Kenne-Thae; d'autres gagnent M. Nâne et Tchîeng-Maïe. Ils arrivent en février et repartent en mars ou avril.

Le mûrier ne réussit pas dans ces montagnes;

DE SlAM, DE CAMBODGE BT DE LAOS 3l3

mais, par contre, dans plusieurs localités on élève en quantité Finsecte qui produit la laque, et on cultive à cet effet Tarbuste dont les feuilles servent à sa nourriture.

Cest de Fextrémité nord de la principauté de Luang-Prabang, et d'un district tributaire de la Gochinchine comme de Siam, et peuplé par des Tonkinois plutôt que par des Loatiens, que vient toute la gomme benjoin qui est v^idue à Bangkok.

Le 24 juin, j'arrivai à Paklaïe (lat. 19<' 16' 58"), qui est la première bourgade de cette principauté située sur le Mékong, que l'on rencontre en venant du sud. C'est un charmant village, très-riche, plus grand et plus beau que ceux que j'ai rencontrés jusqu'ici dans ce pays ; les maisons y sont élégantes et spacieuses, et tout y annonce une aisance et un bienêtre que depuis j'ai remarqués dans toutes les localités où je me suis arrêté. Le Mékong y est beaucoup plus large que le Ménam à Bangkok, et c'est avec un bruit pareil à celui de la mer etl'impétuo^té d'un torrent qu'il se fraye un chemin entre de hautes montages qui semblent avoir peine à le contenir dans son lit.

Les rapides se succèdent de distance en distance depuis Paklsdle jusqu'à Luang-Prabang, que l'on n'atteint qu'après dix à quinze jours d'une marche pénible.

La vue de ce beau fleuve fit sur moi le même effet que la rencontre d'un ami; c'est que j'ai bu longtemps ses eaux; c'est une vieille connaissance; il m'a longtemps bercé et tourmenté. Aujourd'hui, il coule majestueux, h pleins bords, entre de hautes

montagnes dont il a rongé la base pour creuser son lit; ici, ses eaux sont boueuses et jaunâtres comme r Amo à Florence, mais rapides comme un torrent ; c'est un spectacle vraiment grandiose.

Pétais fatigué de cette longue marche à dos d'éléphants, et je désirais prendre un bateau; mais le chef et les habitants du village, craignant qu'il ne m'arrivât quelque malheur, me conseillèrent de continuer ma route de la même manière. J'allai donc par terre jusqu'à Thodua, quatre-vingt-dix milles plus au nord; et pendant huit jours je passai comme précédemment de vallée en vallée, firanchia* sant des montagnes de plus en plus élevées, et où nous fûmes encore davantage tourm^ités par les sangsues. Mais, au moins, je n'eus plus à coucher dans les jungles : tous les soirs, nous atteignions un hameau ou un village où nous trouvions pour abri le toit d'un caravansérail ou celui d'un pagode. Mais, hélas I dans ce dernier et saint asile, nous ne pouvions goûter guère plus de repos qu'en rase campagne. Les prêtres laotiens sont continuellement en prières dans les cours de leurs pagodes ; ils font, jour et nuit, un charivari affreux en psalmodiant sur tous les tons. Si le salut de l'âme se conquiert par le bruit, ils doivent nécessairement aller directement en paradis.

Je n'ai rencontré qu'un village où les tigres commissent de sérieux ravages. Mais un autre danger, qui peut devenir sérieux quelquefois dans ces lieux escarpés, c'est que souvent il se trouve parmi les éléphants de la caravane une ou deux femelles suivies de leurs petits ; et comme ceux-ci trottent et

courent de côté et d'autre pour brouter et folâtrer, s'il arrive quelquefois qu'un d'entre eux trébuche et tombe dans un ravin, aussitôt toute la troupe s'y jette après lui pour l'en retirer.

Dans le journal que j'ai tenu lors de mon voyage au Cambodge, j'ai dépeint le Mékong comme unfleuve imposant, mais monotone et manquant presque tota* laiient de pittoresque. Ici, la différence est grande. Sans les endroits les plus resserrés, il a encore plus de mille mètres de largeur, et partout il se trouve encaissé entre de hautes montagnes d'où découlent des torrents qui, de cascade en cascade, lui apportent leur tribut : c'est comme un excès de grandeur et de richesse. Sur tout le parcours de ce fleuve immense, l'œil se repose constamment sur des monts couverts d'un riche et épais manteau de verdure.

Le 25 juillet, j'arrivai à Luang-Prabang, charmante petite ville qui, s'étendantsur un espace d'un mille carré, compte une population, non de quatrevingt mille habitants, comme le dit M«t Pallegoix dans son ouvrage sur Siam, mais de sept à huit mille seulement. La situation est des plus agréables; les montagnes qui resserrent le Mékong, au-dessus comme au-dessous de cette ville, forment une vallée circulaire, dessinant une arène de neuf milles de largeur, qui a dû être jadis un bassin fermé, et encadrent un tableau ravissant, qui rappelle les beaux lacs de Côme ou de Genève.

Si ce n'était le soleil de la zone torride qui brille constamment sur cette vallée, ou si une douce brise tempérait la chaleur accablante qui y règne pendant le jour, je l'appellerais un petit paradis.

La ville est bâtie sur les deux rives du fleuve; mais la partie droite ne compte que quelques habitations. La partie la plus considérable entoure un mont isolé qui a cent et quelques mètres de hauteur, et au sommet duquel on a établi une pagode. Si ce n'était par crainte des Siamois, et surtout des montagnes couvertes de jungles où réside la mort, cette principauté tomberait vite entre les mains de Annamites, qui n'osent s'avancer qu'à sept journées de marche à l'est.

Une charmante rivière de cent mètres de largeur opère sa jonction avec le fleuve à l'extrémité nordest de la ville, et conduit à quelques villages de Laotiens sauvages qui portent ici le nom de TU. Ces derniers ne sont autres que ces tribus appelées Penams par les Cambodgiens, Khâs par les Siamois, Mots par les Annamites, mots qui n'ont d'autre signification que celle de sauvages.

Toute la chaîne de montagnes qui s'étend du nord du Tonkin au sud de la Cochinchine, à une centaine de milles au nord de Saigon, est habitée par ce peuple tout à fait primitif, divisé en tribus qui parlent divers dialectes, mais dont les moeurs sont partout les mômes. Tous les villages qui ne sont pas à une très-grande distance du Mékong sont tributaires : les plus rapprochés de la ville travaillent aux constructions du roi et des princes, et ont toutes les corvées pénibles; les autres payent leur tribut en riz. Leurs habitations sont situées dans les endroits les plus touffus des forêts et où ils savent seuls se frayer un sentier. Leurs cultures se trouvent sur le penchant et au sommet des montagnes. En un mot, ils

emploient les mêmes moyens que les animaux sauvages pour échapper à leurs ennemis sans les combattre, et conserver la liberté et l'indépendance, qui sont pour eux, comme pour toutes les créatures de Dieu, des biens suprêmes.

Luang-Prabang. — Notes de voyages à Test et au nord de cette ville. — Derniers extraits du journal. — Mort du voyageur.

Le 5 août, après dix jours d'attente, j'ai été enfin présenté au roi de Luang-Prabang avec une pompe mirobolante. Tout le monde était sous les armes; la salle du trône, sorte de hangar comme ceux qu'on élève dans nos villages les jours de fête, mais de plus grande dimension, était tendue de toutes les couleurs qu'on avait pu réunir. Sa Majesté, « le roi des Ruminants, » un triste sire et un sire bien triste, trônait à une extrémité de cette salle, mollement demicouché sur un divan, ayant à sa droite quatre gardes accroupis tenant chacun un sabre ; derrière lui, une kyrielle de princes prosternés ; plus loin, les sénateurs tournant le dos au public, le nez dans la poussière, rangés sur deux files de chaque côté du parallélogramme ; puis en face de Sa Majesté, mon humble personne, tout habillée de blanc, tranquillement assise sur un tapis, ayant à sa droite des bassins,

des théières et crachoirs d'argent, contemplait cette scène et avait beaucoup de peine à tenir son sérieux, tout en fumant son bouri et songeant combien il eût été facile défaire un mauvais jeu de mots sur toute cette hcisse^eour.

' Cette visite me coûta un fusil pour le premier roi, une quantité d'autres petits présents pour les princes : car on ne peut voyager dans tous ces pays sans être bien muni de cadeaux pour les souverains, princes, mandarins et autres variétés du même genre.

Heureusement, ici ce n'est plus comme à Siam, je trouve de l'aide dans les indigènes. Avec deux, trois et tout au plus quatre pouces de fil de laiton, je me procure un beau longicome, ou tout autre insecte ; on m'en apporte de tous les côtés ; c'est ainsi que j'ai réussi, en route, à recueillir des richesses inappréciables, si bien que cinq pièces de toile rouge y ont passé; j'ai renouvelé ma provision ici avec les économies faites en route, et j'en ai pour six mois. Tout ira de mieux en mieux, surtout chez les bons sauvages que je vais visiter.

Le lendemain de ma première audience, j'en eus une autre du deuxième roi, qui voulait aussi des cadeaux ; je fouillai dans ma caisse de bimbeloterie, qui ailleurs me ferait passer pour un marchand de bWc-à-brac, et j'y découvris une loupe, une paire de lunettes du vieux style, c'est-à-dire à verres ronds, avec lesquels Sa Majesté en second a l'air d'un gorille sans poil, un petit pain de savon marbré (elle en avait besoin), un' flacon d'eau de Cologne et une bouteille de cognac. Cette dernière fut ouverte

séance tenante et, par ma foi, jugée fort bonne.

Je me mis donc en frais; mais il fallait bien récompenser ces pauvres gens; car enfin le roi est complaisant et bon pour moi; il se charge de mes lettres ; c'est lui-môme qui les portera à Bangkok, où il va, je crois, prêter son serment d'allégeance et de vassalité. Il est donc bien heureux qu'il ne comprenne pas le français, car si le « lâche abus ]b du système de curiosité postale transmis à ses descendants « par le grand roi qui trahit la Yallière... » avait pénétré jusque dans ce pays, je risquerais fort d'être pendu au sommet du plus grand arbre qu'on pourrait trouver, sans même recevoir un premier avertissement.

Je distribuai ensuite aux princes des estampes dont j'avais fait provision à Bangkok, de beaux cavaliers la lance au poing, des Napoléon le Grand à deux sous, des batailles de Magenta, des Victor-Emmanuel, des Garibaldi, très-enluminés de blanc, de bleu et de rouge, des zouaves, des clous à tète dorée, de l'eau-de-vie camphrée, etc. Il fallait voir comme ils étaient heureux et cofttents, ne regrettant tous qu'une chose : mon départ de la capitale avant d'avoir épuisé en leur faveur le fond de mon sac à jouets.

Mon troisième domestique, Song, que j'avais engagé à Pakpriau, m'a demandé avec instance de le laisser retourner à Bangkok à la suite du roi de Luang-Prabang. J'ai tout fait pour le retenir, mais il parait opiniâtre et décidé. Je ne puis le contraindre à rester. Je lui ai payé ses gages jusqu'à ce jour et lui ai donné une lettre pour Bangkok, où il touchera

ce qui sera dû pour tout le temps qu'il mettra à retounier.

Je crois qu'il avait le mal du pays. J'éprouvais moins de sympathie pour lui que pour mes autres serviteurs. Il est vrai que je ne l'avais que depuis peu. Il devait ou beaucoup souffrir, ou ne pas se plaire avec moi. Je l'ai vivement prié de rester, mais en vain; il fallait se presser, le roi devant partir le surlendemain. Je louai donc un bateau pour le conduire à la ville; le bon petit Phraï, ce matin, l'a conduit et recommandé de ma part à un vieux bonhpmme de mandarin de ma connaissance.

Je lui ai donné tout ce qui lui sera nécessaire pour . son voyage, même s'il dure trois mois; il ne manquera de rien, et à son arrivée à Bangkok il se trouvera possesseur d'un petit pécule. Au moment de partir, il est venu me saluer en se prosternant ; je l'ai relevé en lui prenant les mains : alors les pleurs, puis les sanglots, sont yenus, et c'est ainsi qu'iï a passé de la rive au bateau. A mon tour, lorsque je me suis trouvé seul dans ma hutte, mon cœur s'est gonflé et un torrent de larmes s'est échappé dé mes yeux.

Quoique soulagé, je ne sais quand je retrouverai le calme complet, car je verrai souvent, et le, jour et la nuit, ce pauvre garçon dans le bois, malade peutêtre et au milieu de gens indifférents ou durs. Si c'était à recommencer, je m'opposerais à son départ, » et pour rien au monde je ne céderais à son obstination; et cependant, s'il était tombé malade ici, s'il était mort, quels reproches ne me serais-je pas

adressés ! Il m'était confié par le bon P. Larnaudy.

Que Dieu raccompagne, ce pauvre enfant, et le préserve de tout accident et de toute maladie durant ce pénible voyage.

Les Laotiens sont paisibles, soumis, patients, sobres, confiants, crédules, superstitieux, fidèles, simples et naïfs. Ils ont naturellement le vol en horreur; on raconte qu'un de leurs rois faisait Mre les voleurs dans une chaudière d'huile bouillante; mais depuis les ravages des dernières guerres, on commence à trouver parmi eux un certain nombre de voleurs poussés à la rapine par la misère ou par l'esprit de vengeance.

Outre la culture du riz et du maïs, les Laotiens s'adonnent à celle des patates, des courges, du piment rouge, des melons et autres légumes. A cet effet, ils choisissent un endroit fertile dans la forêt voisine, en abattent tous les arbres et y mettent le feu, ce qui donne à la terre une fécondité surprenante. Ils vendent aux Chinois de l'ivoire, des peaux de tigre et d'autres animaux sauvages; ils troquent aussi de la poudre d'or, des minerais d'argent et de cuivre, la gomme-gutte, le cardamome, la laque, de la cire, des bois de teinture, du coton, de la soie, enfin tous les produits de leur sol contre de la grosse porcelaine, des verroteries et autres petits objets de l'industrie chinoise.

Les Laotiens ne sont pas faits pour la guerre; soumis dès le principe aux rois voisins, jamais ils n'ont su secouer ce joug pesant, et s'ils ont tenté quelques révoltes, il n'ont pas tardé à rentrer dans le devoir, comme un esclave rebelle quand il voit son maître irrité s'armer d'une verge pour le punir.

La médecine est fort en honneur parmi eux ; mais c'est une médecine empirique et superstitieuse* Le grand remède universel, c'est de l'eau lustrale qu'on fait boire au malade, après lui avoir attaché des fils de coton bénits aux bras et aux jambes, pour empêcher l'influence des génies malfaisants. Il faut avouer cependant qu'ils guérissent, comme par enchantement, une foule de maladies avec des plantes médicinales inconnues en Europe, et qui paraissent douées d'une grande vertu. Dans presque tous leurs remèdes il entre quelque chose de bizarre et de superstitieux, comme des os de vautour, de tigre, de serpent, de chouette; du fiel de boa, de tigre, d'ours, de singe ; de la corne de rhinocéros, de la graisse de crocodile, des bézoards et autres substances de ce genre auxquelles ils attribuent des propriétés médicales surnaturelles.

Leur musique est très-douce, harmonieuse et sentimentale ; il ne faut que trois personnes pour former un concert mélodieux. L'un joue d'un orgue en bambou, l'autre chante des romances avec l'accent d'un homme inspiré, et le troisième frappe en cadence des lames d'un bois sonore, dont les cliquetis font bon effet. L'orgue laotien est un assemblage de seize bambous fins et longs, maintenus dans un morceau de bois d'ébène, munis d'une embouchure où le souffle de l'exécutant, tour à tour expiré et aspiré, fait vibrer de petites languettes d'argent appliquées à une ouverture pratiquée à chaque tube et obtient des sons harmonieux, pendant que les doigts se promènent avec dextérité sur autant de petits

trous qu'il y a de tuyaux. Leurs autres instruments ressemblent à ceux des Siamois.

Le 9 août, je quittai Luang-Prabang pour visiter les districts à l'est et au nord de cette ville.

Toute cette contrée n'est qu'une interminable succession de montagnes et de vallées; celles-ci se creusent de plus -en plus; celles-là s'escarpent davantage au fur et à mesure qu'on remonte vers le nord. Sur les sommets s'étendent d'épais jungles où retentit sans relâche le cri plaintif du gibbon, et souvent aussi le rauquement du tigre. Sur les pentes s'élèvent des futaies d'une essence résineuse, dont l'exploitation, industrie particulière du Laos, rappelle les procédés des résiniers des Landes. Enfin, dans les concavités du sol, où règne le climat torride, l'arbre le plus commun est le palmier lan, dont les feuilles, depuis des milliers d'années, tiennent lieu de papyrus, de parchemin et de papier aux poètes sanscrits et aux théologiens de l'Indo-Ghine. Le 15 août, par une nuit splendide, je vins camper sur les bords du Nam-Kane ; la lune brillait d'un éclat extraordinaire , argentant la surface de cette charmante rivière, que bordent de hautes montagnes comme un immense et sombre rempart. Le cri des grillons troublait seul le calme et le silence dans lesquels mon petit cottage était plongé. De ma fenêtre, je dominais un paysage ravissant, tout diapré de teintes opalées ; mais depuis quelque temps je ne puis apprécier ces choses ou en jouir conmie autrefois; je me sens triste, pensif et malheureux. Je regrette le sol natal. Je voudrais un peu de vie. La solitude continue me pèse.

Parvenu à seize cents kilomètres au moins de l'embouchure du Mékong, je puis constater, par la masse énorme d'eau qu'il roule à travers les contreforts des grandes chMnes sur lesquelles s'appuie la péninsule indo-chinoise, que ce fleuve, loin de prendre ses sources sur leur versant méridional comme rirrawady, le Saluen et le Ménam, vient de fort au delà et sans doute des hauts plateaux du Thibet. Me sera-t-il donné de faire plus ?

L'habillement des Laotiens de ces montagnes diffère peu de celui des Siamois; les gens du peuple portent le langouti et une petite veste en coton rouge, et souvent point du tout. Hommes et femmes vont nu-pieds. Ils sont coiffés comme les Siamois. Les femmes sont généralement mieux que celles de ce dernier pays. Elles portent une seule et courte jupe de coton et parfois un morceau d'étoffe de soie sur la poitrine. Elles nouent leurs cheveux noirs en torchon derrière la tête. Les petites filles sont souvent fort gentilles, avec de petites figures chiffonnées et éveillées; mais, avant qu'elles aient atteint l'âge de dix-huit ou vingt ans, leurs traits s'élargissent, leur corps se charge d'embonpoint ; à trente-cinq ans, ce sont de vraies sorcières, presque toutes affectées de goitres, comme les femmes du Valais et des Grisons. Quant aux hommes, qui sont pour la plupart exempts de cette infirmité, j'ai remarqué parmi eux un grand nombre d'individus bâtis comme des athlètes et d'une force herculéenne. Quel beau régiment de grenadiers le roi de Sia^i pourrait recruter dans ces montagnes.

En somme, toute cette population, hommes^ femmes

et enfants, me rappelait les types du nord de la Polynésie, tels qu'ils sont représentés dans les grandes publications des marins français de 1820 à 1840. Certes, s'il avait été donné à l'illustre Dumont d'Urville d'explorer les rives du Mékong, il aurait été fixé sur les origines des Carolins^ des Tagales de Luçon et de ces Haraforas de Célèbes, qui lui ont apparu comme les ancêtres des Tongas et des Tahitiens.

On ne trouve dans leurs habitations ni chaises, ni tables, ni lits, pas même de vaisselle de terre ou de porceliaine; à peu d'exceptions près, ils mangent leur riz gluant, façonné en boulettes, dans la main ou dans de petits paniers tressés avec du rotin, et dont quelques-uns sont artistement travaillés.

L'arbalète et la sarbacane sont leurs armes de chasse, ainsi qu'une espèce de lance en bambou, et quelquefois, mais plus rarement, le fusil, dont ils se servent avec beaucoup d'adresse.

Dans le hameau Na-Lê, où j'arrivai le 3 septembre, j'eus le plaisir de tuer une tigresse qui, avec son mâle, causait de grands ravages dans la contrée. Le lendemain, le chef des chasseurs de ce village organisa en mon honneur une chasse au rhinocéros, animal queje n'avais pas encore rencontré dans toutes mes courses à travers ces forêts. La manière dont les Laotiens font cette chasse est fort curieuse, fort intéressante, en raison de sa simplicité et de l'habileté qu'ils y déploient. Nous étions huit hommes, moi compris. J'étais armé d'un fusil, ainsi que mes domestiques; j'avais placé au bout du mien ma longue baïonnette bien effilée ; les Laotiens ne portaient que de solides bambous servant de manches à une lame

de fer, tenant le milieu entre une baïonnette et un long poignard, tandis que la lance du chef était une sorte d'espadon, longue, effilée, forte et souple, mais ne brisant pas, ce qui fait la qualité de cette arme dangereuse.

Ainsi armés, nous nous mîmes en route dans le plus épais de la forêt, dont notre chef connaissait tous les détours et tous les gîtes à gibier. Après y avoir pénétré à peu près de deux milles, tout à coup nous entendîmes le craquement des branches et le froissement des feuilles sèches. Le chef prit les devants, nous faisant signe de la main, sans se retourner, de ralentir notre pas et de nous tenir armés et prêts.

Bientôt un cri perçant se fit entendre : c'était le signal de notre chef, pour nous prévenir que l'animal n'était pas éloigné ; puis il se mit à frapper l'un contre l'autre deux tuyaux de bambou, et tous ses compatriotes poussèrent des cris sauvages pour forcer le rhinocéros à quitter sa retraite. Peu d'instants après, l'animal, furieux d'être dérangé dans sa solitude, venait droit à nous; c'était un mâle de la plus grande taille. Sans la moindre crainte, au contraire avec tous les signes de la plus grande joie, comhie s'il était assuré de sa victoire, l'intrépide chasseur s'avança au-devant du monstre, et, la lance croisée, l'attendit à une certaine distance et comme le défiant. L'animal avançait toujours, baissant et relevant alternativement son énorme tête, la gueule grande ouverte. Arrivé à la portée de l'homme, celui-ci lui enfonça sa lance dans l'intérieur du gosier à ime profondeur de plus d'un mètre et demi, et aussi tranquillement que s'il eût chargé une pièce d'artillerie.

Cela fait, il abandonna son arme dans le corps de l'animal et vint nous rejoindre. Nous nous tenions à une distance respectueuse, de manière à assister à la mort de la brute sans avoir à craindre pour nous-mêmes. Elle poussait des mugissements affreux et se roulait sur le dos, en proie à des convulsions épouvantables, tandis que nos hommes poussaient des cris de joie. Quelques instants après, nous pûmes nous en approcher; elle vomissait des flots de sang. Je donnai une poignée de main au chef en le félicitant de son adresse et de son courage, n me dit alors qu'à moi seul appartenait l'honneur d'achever l'animal, ce que je fis en lui perçant la gorge de ma longue baïonnette.

Le chasseur ayant retiré sa lance du corps du héhémoth, mêla présenta en me priant de l'accepter comme souvenir. Je lui donnai, en retour, un magnifique poignard européen....

A la date du 5 septembre finit le journal de voyage de M. Mouhot. Jusqu'au 25 du mois d'octobre, il a toutefois continué de tenir fidèlement son registre météorologique; mais les dernières notes inscrites sur son carnet de route se bornent aux suivantes :

Le 20 septembre, départ de B p.

Le 28, ordre du Sénat de Luang-Prabang envoyé à B...., enjoignant aux autorités de ne pas me laisser dépasser cette Umite.

Le 15 octobre, départ pour revenir à Luang-Prabang.

Le 18, halte à H

Le 19, je suis atteint de la fièvre.

Le 29 : « Ayez pitié de moi, 6 mon Dieu I... »

Cette exclamation suprême, tracée d'une main tremblante, est la dernière que le voyageur ait confiée au papier. De violentes douleurs céphalalgicjues et une prostration toujours croissante semblent lui avoir fait tomber la plume des mains. Cependant l'intrépide naturaliste avait une telle confiance en ses forces, qu'il ne paraît pas avoir eu conscience de sa fin prochaine, à en juger du moins par la réponse invariable qu'il faisait à son fidèle Phraï, chaque fois que celui-ci lui demandait s'il n'avait rien à écrire à sa famille : c Stop /stop/ Attends ! attends. Astu peur? » Le 7 novembre, le malade tomba dans un coma entrecoupé de délire^ Le 10, à sept heures du soir, il n'était plus ! Vingt-quatre heures plus tard, et contrairement à l'usage du Laos, qui est de suspendre les cadavres au sommet des arbres et de les y abandonner, la dépouille mortelle de notre compatriote fut inhumée, selon le rite européen, par les soins de Phraï et de Dong, son compagnon, qui tous deux, trois mois plus tard, rapportaient à Bangkok, avec les détails qui précèdent, les collections, les effets et les papiers de leur maître.

Qu'ils soient bénis pour leur fidélité ! C'est le vœu de la veuve, du frère, de la famille entière de Henri Mouhot. Puisse-t-il être aussi celui de nos lecteurs 1

En terminant ce récit dans le Tour du Mondes nous formulions encore un autre vœu : c'était que l'Angleterre, dont les musées ont reçu les collections

qui ont coûté la vie au voyageur , — que la France, à laquelle il a montré et ouvert le chemin du Cambodge, — ' lui élevassent à frais communs un modeste, mais durable monument dans le cimetière chrétien de Bangkok, où sans doute il est allé rêver plus d'une fois, et dont la brillante végétation réunit sous une ombre propice la plupart des objets spéciaux de ses études : lés fleurs, les insectes et les oiseaux des tropiques?

Ce souhait a été exaucé et au-delà. Le monument que nous demandions ^pour Henri Mouhot lui a été élevé par des compatriotes, non sur le rivage qui fut le point de départ de ses découvertes, mais aux lieux mêmes où il est tombé et où il repose : à cinq mille lieues de sa patrie, à quatre cents du point le plus rapproché qu'habite un Européen !

Au mois de mai 1867^ la commission française envoyée de Ssugon atteignait Luang-Prabang, et le 24 du même mois, le commandant de Lagrée, son chef, écrivait en Em*ope :

« Nous avons trouvé partout ici le souvenir de notre compatriote Mouhot, qui, par la droiture de son caractère et sa bienveillance naturelle, s'était acquis l'estime et Tafifection des indigènes. Tous ceux qui l'ont connu sont venus nous parler de lui en termes élogieux et sympathiques. — Les regrets que devaient nous inspirer la vue des lieux où s'est accomplie sa dernière lutte ont été adoucis par la consolante satisfaction de trouver le nom français honorablement connu dans cette contrée lointaine. — Les sénateurs qui l'accompagnaient ont rapporté fidèlement les détails de ses derniers moments, et

aucune circonstance particulière ne m'a été rapportée qui puisse ajouter à l'intérêt du récit publié dans le Tour au Monde.

« Son corps avait été inhumé à trois kilomètres de Luang-Prabang, sur les bords du Nam-Kan, auprès du village de Naphao. J'ai demandé l'autorisation d'élever sur sa tombe un modeste monument qui attestât notre hommage et conservât sa mémoire dans le pays.

« Le roi a accédé à ce désir avec le plus bienveillant empressement et a voulu fournir tous les matériaux du monument. J'ai chargé M. de Laporte de faire exécuter ce travail, qui consiste en un massif de maçonnerie en briques, de 1 mètre 80 centimètres de longueur, de 1 mètre 10 centimètres de hauteur et 80 centimètres de largeur. Une pierre encadrée sous l'une des faces du monument porte le nom de Henri Mouhot et la date 1867.

« M. de Làporte m'a remis un dessin qui pourra être adressé en son nom à la famille Mouhot. »

Ce dessin, que [nous reproduisons, est parvenu à madame veuve Mouhot par les soins de l'amiral La Grandière, gouverneur général de la Gochinchine française.

Avant-propos v

I. — La traversée. — Premier coup d*œil sur le royaume de Siom et sur Bangkok, la capitale 1

II. — Population de Bangkok. — Les Siamois. - Hommes, femmes, enfants. — Esprit de famille. — Étranges contrastes. — Superstitions 8

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