Voyage de Bagdad à Alep (1808)
Le journal de voyage que nous publions aujourd'hui a été écrit il y a près d'un siècle par Jean-Baptiste-Louis- Jacques baron Rousseau , Consul général de France à Alep. Nous ignorons par suite de quelles vicissitudes il est arrivé dans la boutique du libraire où nous l'avons retrouvé il y a quelques années. On peut supposer avec quelque vraisemblance qu'il avait été adressé à un correspondant , peut-être M. Barbié du Bocage, pour être communiqué à l'Institut, dont notre auteur fut plus tard nommé membre; mais on ne sait par suite de quelles circonstances cet ouvrage important, qui complète ses itinéraires en Mésopotamie, est resté inédit.
Quoi qu'il en soit, au moment où l'Académie des Inscriptions et B elles -Lettres vient de mettre au concours l'étude géogrophi -
que de la Mésopotamie , à une époque plus ancienne il est vrai, il nous a paru utile d'offrir à ceux qui s’intéressent à cette région encore peu connue , les notes d’un ■ observateur aussi consciencieux et aussi exercé. En Orient le changement des choses est imperceptible et on est toujours sûr de retrouver dans le présent, les vestiges du passé.
Nous avons respecté V orthographe employée par Rousseau pour la transcription des noms arabes, elle s’écarte fort de celle admise aujourd’hui par les conventions en usage, mais elle rend assez fidèlement la prononciation du pays. On remarquera seulement qu’il se sert de la lettre W pour représenter le son ou, quand aux autres différences , comme H aleb pour Alep, Mehammed pour Mohammed, etc., elles ne sauraient empêcher l'identification des lieux et des personnes. Pour le style, il faut convenir qu'il n’a qu’une parenté lointaine avec celui de son cousin, l’auteur des Confessions. Rousseau , axait été élevé et avait toujours vécu en A sie- Mineure et les langues parlées dans ce pays, l'Arabe , le Turc, le Persan lui étaient peut-être . plus familières que sa langue maternelle. Pourtant la liste de
ses ouvrages qu’il a fait imprimer, est a^sez longue : on la trouvera dans Qué rard. Nous avons pris la liberté de faire quelques coupures dans son manuscrit , jugeant que les citations de Voltaire, de Delille, qu’il paraît affectionner plus particulièrement seraient d’un médiocre intérêt aujourd’hui.
Rappelons, en quelques mots, qu’elle était l’origine de cette * famille Rousseau, qui a rendu à notre patrie de si grands services en Orient et qui par son dévouement à la France, le courage et le savoir de ses membres , a été l’honneur de notre corps consulaire.
Elle est issue d’ Antoine Rousseau, libraire à Paris au commencement du xvie siècle.
Son fils Didier, ayant embrassé la religion protestante, dut se réfugier à Genève, où il exerça la profession de libraire jusqu’à sa mort, vers 1570. Le petit-fils de Didier , Jacques Rousseau, grand-père de notre auteur, était aussi le grand-oncle de Jean- Jacques, le philosophe de Genève.
Il était joaillier, et vint en France pour y exercer sa profession. Mais tenté par V attrait des voyages et des aventures , il suivit en 1705, l’ambassade envoyée par Louis XIV au schah de Perse Hocéïn. Cette
mission avait été confiée au Marseillais Fabre, qui avait enmené avec lui une aventurière, nommée Marie Petit. M. deMaulde de la Clavière a récemment conté dans un livre amusant (1) la carnavalesque odyssée de cette expédition.
Après sa déroute, Jacques Rousseau resta en Perse ou il devint chef des joailliers de la couronne ; il épousa en 1737 Renée l’Estoile, fille d’un négociant Lyonnais, née à Ispahan, et mourut en 1 753 , âgé de 74 ans , laissant un fils unique , Jean-François- Xavier Rousseau, qu’il avait fait élever dans la religion catholique, bien qu’il fût lui-même protestant.
Xavier Rousseau, après la mort de son père, s’était réfugié à Bçnder-Abassi, où de lucratives opérations commerciales rétablirent sa fortune, puis il vint à Bassorah se mettre au service de la France , et devint sous -chef de comptoir de la Compagnie des Indes, et de 1762 à 1770, fut chargé par le gouvernement français de diverses missions commerciales et polir tigues dont il s’acquitta avec succès. En 1772, il fut chargé provisoirement du con-
(1) R. de Maulde de la Clavière. Les mille et une nuits d'une Ambassadriàe de Louis XJV. Hachette, 1896.
sulat de Bagdad et de celui de Bassorah, où il épousa Anne Marie Sahid, fille d’un ancien interprète des Hollandais, et après la prise de cette ville , en 1776, par les troupes persanes , il vint en France solliciter le paiement de ces appointements et une indemnité pour les pertes gu’ il avait subies. Il voyageait en costume oriental, ainsi que sa femme, qui accoucha en 1780 sur le coche d’Auxerre , de notre auteur. Son apparition à la cour eut un succès de curiosité et fit événement. Il reçut avec le titre de Consul de France à Bassorah, une gratification de cent mille francs, retourna à Bagdad où il arriva en 1782, puis à Bassorah en 1784, habitant tantôt l’une , tantôt l’autre de ces deux villes. En 1796 , le Directoire l’avait nommé Consul général à Bassorah. En 1798, l’invasion de l’Egypte par les Français, l’exposa à la haine des Turcs. Il fut spolié, chargé de chaînes et emmené en exil à Mardin. Il refusa d’acheter sa liberté en désavouant sa patrie d’adoption et en se déclarant Persan, et ce ne fut que onze mois ptus tard que son ami, le pacha Soliman parvint à le délivrer.
Nommé en 1803 , par le gouvernement consulaire , agent diplomatique et commer -
cial à Bagdad, il fut , Vannée suivante, chargé d’ouvrir des communications avec la Perse , pour rétablir l’ancienne alliance de ce pays avec la France et prépara à la cour de Téhéran la mission de M. Jauberl et du général Romieu. Son fils avait été nommé consul de Bassorah (27 février 1805), il fut adjoint à ces deux agents.
C’est vers cette époque qu’il écrivit son « Itinéraire de Haleb à Moussel par la voie du Djezireh » , commencé le 10 avril 1807 , terminé en mai de la même année ; devenu* second secrétaire de la légation française de Téhéran [14 mai 1807), il rédigea selon son habitude un « Itinéraire en Perse par la voie de Bagdad » (1) ; le Magasin Ency ciopédique (année 1813 , t. II) devait en publier un extrait, la description de Kirmaschah et du Tah Boushan ( 6 au 8 octobre 1807).
En janvier 1808, notre auteur envoya au gouvernement un « plan du passage de l’armée française par la Turquie et la Perse avec des observations sur les lieux et les peuples, présenté à M. le général Gardanne, ambassadeur ». Le manuscrit de ce
(I) Un extrait de cet itinéraire a paru dans le Journal des Voyages (t. XIV, p. 273; 50e cahier ; décembre 1822).
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projet existe encore aux archives du Minis tère des affaires Etrangères [fonds de Perse 1806-1829, dépêche du 18 janvier 1808 et suite sur papier bleu).
, Ce projet semble prouver que Napoléon avait songé à « viser l’Angleterre dans son empire Asiatique » bien avant la fameuse lettre datée du 2 février 1808 dans laquelle il propose au tzar Alexandre la conquête de l’Inde par « une armée de cinquante mille hommes , Russe , Française, peut-être même un peu Autrichienne ». Les guerres de Portugal et d’Espagne empêchèrent l’exécution de ce plan grandiose qui du reste, il faut V avouer, avait été accueilli sans enthousiasme à Saint-Pétersbourg .
Le tzar y voyait non sans raison un expédient imaginé pour retarder le partage de l’empire Ottoman et l’occupation des provinces Danubiennes par les années Russes (1).
Rebuté par les déboires que lui suscitait
(1) A propos des projets de Napoléon sur l’Asie, rappelant la mission confiée plus tard par l’empereur à M. de Lascaris, si dramatiquement contée par Lamartine dans son voyage en Orient, sous le titre de « Récit de Fatalla Sayeghire. » On peut en inférer que ces projets, occupèrent longtemps encore son esprit.
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le changement de politique de Napoléon , le général Gardanne termina brusquement sa mission. Il quitta Téhéran et revint sans ordres en France . J. -B. -Louis Rousseau ne demeura guère en Perse après le départ de l’ambassadeur. Le 12 mai 1 808, son père Xavier Rousseau mourait àAlep, et c’est pour y rejoindre sa mère qu’il entreprit le voyage dont nous publions en partie du moins le journal de roule [du 22 octobre au 23 décembre 1808) (1).
Il fut nommé consul général le 29 octobre de la. même année à la place de son père, A onction qu’il exerça jusqu’en 1814 oit il fut appelé avec le même titre à la rédidence de Bagdad.
Il fit paraître à cette époque une « Notice sur la Perse ancienne et moderne, suivie de plusieurs tables relatives à la géogra-
(1) C’est de ce journal que Rousseau a tiré sa « Notice sur les Wehahis » dont le manuscrit est conservé aux archives des Affaires étrangères (Mémoires et documents. Turquie 1808-1810, p. 82). Elle parut en 1809 à la suite d’une « Description du pachalik de Bagdad » ; et Rousseau l’inséra de nouveau après l’avoir considéblement augmentée dans un « Mémoire sur les huis plus fameuses sectes du musulmanisme, les Wahalis, les Mosaïris et les Ismaélis ». (Paris et Marseille, 1818, in-8).
phie et à la chronologie de cet empire » (. Marseille , 1818 , in 8), et des « Mélanges d’histoire et de littérature orientale » ( Paris , 1817, in-8); le principal morceau de ce dernier recueil , une description du pachalih d’Alep, qui fait en quelque sorte suite au voyage que nous publions avait déjà paru dans « Les mines de V Orient ». ( publiées à Yiennepar M. Hammer).
Rousseau devait plus tard donner la carte des pays de V Asie Mineure qu’il avait décrits (1).
Le 15 décembre 1824 , J. -B. L-ouis- Jacques Rousseau fut nommé consul général et chargé d’affaires auprès de la régence de Tripoli. A la suite d’une discussion qu’il eut avec le bey en 1826, se retira sur un navire français qui se trouvait en rade ; cet acte de fermeté en imposa au bey qui céda.
Plus tard, vers la fin de 1827, le bruit de sa mort se répandit en France. On lut même sa notice nécrologique ci la Société de Géographie et le roi lui nomma un suc
(1) « Carte d’une portion du Séham (Syrie) ou Djoziré (Mésopotamie) et de l’Irak Arabi (Babylonie). Contenant les trois pachaliks de Haleb, Reha ou Orfa et Bagdad » publiée par la Société de Géographie en 18:25.
cesseur, AL Mêchain, consul de Chypre .
Ici se place un évènement vraiment extraordinaire. M. Vattier de Bouville chargé de gérer provisoirement le consulat, se rendit à Tripoli ; ayant trouvé Rousseau bien vivant, il crut néanmoins exécuter sa consigne à la. lettre , s'installa de vive force au consulat, et n'en sortit que sur l'ordre formel du ministre détrompé par les lettres de Rousseau et les attestations du bey.
Rousseau avait fondé en juillet 1827, à Tripoli un journal « l’Investigateur Africain » où il donna plusieurs articles dont quelques-uns comme « Expédition projetée par le pacha de Tripoli, contre les arabes du Djebel ( Djebel-Ilssatou ). — Renseignements sur ces Arabes » et « Origine de Tin- Buhtou ( Tombouctou ) d'après les auteurs arabes. — Détails sur les tribus qui habitent cette ville », ont été reproduits dans le Bulletin de la Société de Géographie ( in-8 , n® 54, octobre 1827). La même société , dont notre auteur était associé correspondant a publié de curieuses lettres qu'il écrivit à Tripoli sur l'Afrique centrale et sur la mort de Laing et de Clapperton. (Bul. de la Soc. de Géog., 1828).
On peut y voir qu'à cette époque Rousseau recherchait encore les anciens marnes-