LETTRE XV1L
Des bords du Selma , le 10 septembre.
J'ai changé subitement ma demeure du quartier russe , pour venir dans celui de la cour. Jusqu'ici j'avais habité sous la hutte d'un sous-commandant russe qui était parti depuis quelque temps pour Astracan, avec Strachow; un jeune homme de dix-sept ans, qui était sous les ordres du dernier interprète^ neveu de mon ancien hôte, s'avisa d'en user avec moi comme avec ses inférieurs 5 cette façon d'agir me fit sortir du calme stoïque que j'avais toujours cherché à conserver dans la horde, et j'étais sur le point de chercher un cheval et un chameau pour retourner à Sarepta; mais la difficulté d'en trouver , la horde étant au moment de partir, jointe à un instant de réflexion , firent que j'imaginai d'avoir recours au vice- khan,
J'allai donc trouver le prince kalmuk, et je le priai de m' indiquer un ghèlloung d'esprit , chez lequel je pusse demeurer. Le prince accéda à cette proposition , qui devait me mettre à même de faire de plus grands progrès dans la langue kalmuke, et il m'engagea à revenir le lendemain, promettant qu'il chercherait pour moi un ghèlloung raisonnable avec lequel je puisse habiter.
Le jour suivant, la horde partit et s'arrêta, vers midi , dans les environs de la Selma , d'où je vous ai déjà écrit une ou deux fois; notre hutte n'était pas encore dressée , que je me rendis auprès du prince, qui était arrivé le premier, afin de savoir ce qu'il avait fait pour moi.
Tchoutchei me dit , que sa khouroull s'étant dispersée, une partie des ghèlloung s'était approchée de la rivière kouma, et que l'autre était restée ; mais que parmi les ghèlloung qui s'y trouvaient, il n'en connaissait aucun qui put me convenir.
L'épouse du prince, qui entra pendant cette conversation , s'informa de ce qui nous occupait, et pensa que je serais tout aussi bien logé auprès de son second fils ( Boltir ^
on en parla de suite à ce dernier, qui consentit sans difficulté à me recevoir dans sa hutte.
Je laissai passer la journée, et le jour suivant, je chargeai quelques kalmuks de transporter mes effets à mon nouveau logement. Lorsque je me rendis auprès du jeune homme, j'appris que le fils aîné du prince ( Erdèni ) avait demandé que je fusse logé dans le cabinet de sa hutte , et mes effets même y étaient déjà placés.
Je ne sais si je adois attribuer à l'hospitalité de ce fils du prince , la bienveillance qu'il me témoigna , ou bien si l'impression qu'ont pu faire sur lui le peu de lignes qui le regardaient, dans une de mes lettres précédentes, en est la cause. Cette lettre, jointe à plusieurs autres écrits , fut envoyée à Sarepta, pour la faire passer à St.-Pétersbourg, Erdèni, ayant rencontré un de ceux qui avaient la bonté de se charger de copier mes lettres, occupé à transcrire un passage qui le regardait, se fit traduire ce morceau et en fut comblé de joie.
Erdèni, ainsi que chaque kalmuk de distinction, a deux huttes particulières. Dans
Tune il loge avec son épouse, il passe dans l'autre une partie de la journée, et y dort même quelquefois. On me plaça dans cette dernière, et Ton me donna pour société, un prêtre kalmuk qui,, à la vérité, ne se distinguait point par les dons de l'esprit , mais par la bonté de son caractère , ce qui lui avait acquis une juste réputation parmi les membres qui composent la khouroulL Le seul reproche que j'eus à lui faire , était celui de répandre dans la hutte certains insectes incommodes.
Erdèni ne se contenta pas de me loger $ il me fournit encore la nourriture et le thé . Auprès de sa hutte , ainsi qu'auprès de celle de son père , il y en a d'autres où sont logés les cuisiniers , les verseurs de thé et tous les domestiques , nécessaires au service des kalmuks. Ordinairement, ceux qurdoivent prendre ensemble leurs repas , se trouvent réunis dans les huttes principales $ d'autres fois on leur envoie leur nourriture. Quant au thé, il faut qu'à chaque heure de la journée , il y en ait de tout prêt , ensorte qu'il n'y ait plus qu'à le faire chauffer aussitôt qu'on en demande.
( i3tf )
Le premier jour , je dînai et soupai avec Erdèni. Il ne faut point vous représenter ces repas comme ceux qu'on fait chez vous: une grande écuellede bois, pleine de viande de mouton, fut présentée à l'hôte, qui distribua, avec la main, des portions à quelques prêtres qui étaient présens. 11 se fît apporter ensuite une coupe qu'il remplit, avec sa main, pour moi , et il versa sur la viande un peu de bouillon salé. Chaque convive sortit son couteau ( qu'on n'oublie jamais de prendre ici lorsqu'on va dîner ), et coupa, morceau à morceau, la viande qu'il portait à sa bouche, après l'avoir trempée dans le bouillon. Lorsque nous eûmes .fini de manger, il restait encore de la viande dans la coupe d'Erdèni, que les domestiques qui étaient à genoux , se partageant. C'est un usage chez les kalmuks, que chaque personne présente doit avoir une portion de ce qui se trouve dans l'écuelle qu'on apporte : la portion même, qui est laissée aux inférieurs, est partagée avec tant d'impartialité , qu'ils ne peuvent se plaindre. Pendant que les nombreux domestiques partageaient entre eux ces restes de viande, on
rersa le bouillon dans nos coupes ; les prêtres furent seryis les premiers. Dès qu'ils eurent fini, ils nettoyèrent d'abord la coupe avec leurs doigts, et ensuite avec leur langue. Cependant le prince laissa le soin de nettoyer la sienne aux domestiques , qui peuvent employer leurs doigts à cet usage, mais non leur langue.
Je passai une grande partie de la journée chez le prince, et une autre partie dans la khouroulL De retour à la hutte , vers le soir, je trouvai mon hôte occupé , avec un prêtre de distinction, à jouer au jeu du narv. Les russes appellent ce jeu tonelè , et il ressemble beaucoup à notre trictrac. Après le souper, Erdèni se fit apporter une espèce d'instrument kalmuk, qui ressemb'e un peu au violon , et qu'ils appellent dombour. Il était fait d'un mauvais bois et très-grossièrement travaillé $ le fond en était rond et très-pe;it, la touche longue et étroite, Deux cordes à boyau seulement y étaient tendues, et soutenuespar un petit chevalet. Les principales jointures étaient garnies par- ci parlà, de morceaux de dents d'hippopotame.
Les sons de cet instrument sont très-simples:
Erdèni accompagna son jeu de plusieurs chansons kalmukes, que jene trou vai ni bien ni mal, et de temps à autre, il ordonnait à l'un ou à Pautre de ses domestiques, qui sont appelés salouss ( garçons ) , de danser sui* Vant l'air qu'il jouait sur son dombour.
Erdèni remarqua que je considérais cette danse avec beaucoup d'attention , et il me demanda si je voulais aussi en donner la description : Sans-doute, lui répondis-je. Alors il ordonna à deux de ses meilleurs danseurs d'exécuter une danse à deux. Ceux-ci firent d'abord, séparément, les mouvemens qu'ils font ordinairement en dansant , jusqu'à ce que l'un d'eux sauta, tout-à-coup, sur l'autre en lui croisant les jambes autour des reins, sans pour cela que chacun d'eux cessât de de faire le mouvement des mains usité dans la danse. Le kalmuk , qui était grimpé sur l'autre , n'empêchait pas celui-ci de se retourner avec facilité, tandisque celui-là renversait sa tête en arrière, tantôt presque jusqu'à terre, tantôt horizontalement, tantôt vers la figure de celui avec lequel il dansait, et tout cela était accompagné de mille gestes. Enfin ils se séparèrent, et terminé-
rent leur danse par différentes manières de faire tournoyer leurs mains comme au commencement.
J'espère pouvoir vous donner, à l'avenir, une description plus exacte de quelques usages des kalmuks, puisque je vis avec eux; car auparavant j'avais eu plus à faire avec les russes qu'avec les kalmuks. C'est donc fort heureusement pour mon projet de nie perfectionner dans la langue , et de connaître les mœurs de ce peuple, que, parles mauvais procédés d'un européen, j'ai été obligé d'aller vivre avec les kalmuks, même dans leur vie privée.
( Mo )