LETTRE XXIX
Aux bords du Kouma , le 24 novembre.
J e me trouve de nouveau sur les bords du Kouma ; mais dans la horde des kalmuks, je n'ai rien à craindre de la part dupristaw. Nous avons voyagé pendant deux jours pour venir du Manetch ici, et nous avons passé la nuit dans un lieu où on ne trouvait pas d'eau. L'herbe est encore verte ici; le plus beau temps d'automne règne en ce moment, et l'hiver paraît s'être éloigné de ces contrées.
Ce qui m'a le plus étonné pendant le dernier jour de mon voyage , ce fut la mère du vice-khan. Vous croyez peut-être que la vieille dame est une petite personne décrépite ; point du tout. Je le croyais aussi , il y a encore quelques jours , car elle avait fait une maladie de trois mois, qui avait fait paraître son âge sur sa figure; mais à peine fut-elle rétablie, qu'elle abandonna le char
qui la conduisait, pour paraître, l'autre jour, à cheval, traversant les steppes. Elle fit le premier jour cinquante et les autres jours trente Werstes d'un seul trait. Son cheval allait, à la vérité, d'un pas assuré, mais ce pas était tel , que nos chevaux communs auraient été obligés de trotter pour le suivre ; et quelle est celle de nos femmes européennes qui, à cet âge, oserait faire un pareil trajet à cheval ?
L'arrivée sur les bords du Kouma fut célébrée , par tous les kalmuks, en buvant des coupes de vin tartare ; aussi n'était-il pas étonnant de ne trouver ce jour-là, dans la; horde , personne à jeun. Chez le prince , oa ne célébra pas cette arrivée seulement en buvant des coupes de vin, mai s aussi par des prières, des chants et des offrandes.
Dans la hutte voisine de celle du prince ( la hutte principale n'était pas encore dressée ), plusieurs prêtres et autres personnages de distinction se rassemblèrent, et s'assirent en cercle; après quoi le prince , assis sur son siège élevé , entonna une prière qui fut accompagnée par les autres personnes présentes, et cinq à six chants se succédèrent l'un à l'autre. 28
Pendant la prière , la vieille mère du vicekhan entra dans la hutte. A peine son fils l'eut-il aperçue , qu'il courut vers elle avec empressement, la soutint à cause d'un faux pas qu'elle venait de faire, et la fit asseoir à sa place. Il s'assit ensuite lui-même auprès de sa mère, et continua sa prière. Vous penserez peut-être que Tchoutchei devait agir ainsi j mais l'inquiétude qu'il éprouva en voyant sa mère faire un faux pas , lui fait d'autant plus d'honneur, que les grands, chez les kalmuks , attachent beaucoup de prix à ces petites attentions.
A la fin du chant, on fit les battemens de mains en usage dans le galt aie ho , et le cri de khourou, qui les accompagne, me parut r ssez agréable. Cette fois-ci, un vieux ghèlloung , qui avait bu outre mesure, parut avoir deviné ma pensée, car il répétait continuellement ce khotirouy khourou , en me regardant , et sans que cela dérangeât les autres. La prière ne finit qu'au bout d'une heure, après quoi chacun retourna dans sa hutte pour dîner ou vaquer à ses occupations domestiques. Les kalmuks cherchent de tous côtés des abris pour se préserver de l'hiver,
mais pas autant cependant que leurs couvertures légères paraissent l'exiger. Lorsque l'hiver est tardif, la saison froide passe, pour ainsi dire , sans qu'on s'en doute, et la chaleur succède si rapidement au froid, que souvent, pendant la nuit, une double fourrure suffit à peine pour vous garantir de la gelée., tandis que la nuit suivante, une simple couverture vous garantit du froid : aujourd'hui l'eau est gelée dans tous les vases, demain on pourra se promener en robe de chambre. Ne croyez pas que j'exagère; hier, j'ai vu plus de quinze mande /zisans bonnets, sans habits ni chemises , aller nu-pieds pour couper de l'herbe à brûler : pourquoi étaientils presque nus ? Parce qu'il faisait trop chaud pour travailler avec leurs habits.
Le meilleur préservatif que nous ayons, contre le froid, est la forêt du Kouma , aux environs de laquelle nous avons établi notre quartier ( * ). Le pristaw et d'autres étran-
( * ) Leskalmuks ne campent jamais dans les forêts avant que l'hiver ne soit commencé , à cause des vapeurs malsaines qu1 s'en élèvent \ par la même raison , ils s'en éloignent dès que le printemps commence.
gers se sont établis dans la forêt pour avoir plus chaud, et le prince disait au premier, en riant, qu'il avait établi sa maison dans une maison.