LETTRE XXXI
Le 2.4 février i8o3»
Dans une de mes lettres précédentes, je vous ai parlé de l'hiver, d'une manière trop peu détaillée. Depuis le commencement de janvier jusqu'à la mi-février, il a régné ici un froid si violent , que des personnes, dont les cheveux ont blanchi dans ces contrées, ne peuvent se rappeler d'avoir vu un pareil hiver. Dans les steppes du nord, la neige doit être encore maintenant à la hauteur de trois à quatre archins . Vers le sud, la forêt du Kouma nous met à l'abri des rigueurs de cette saison, mais on peut calculer le froid le plus fort à vingt degrés environ ( * ). La neige,
( * ) A Greorgewsk, qui est à cent cinquante -werstes plus sud que la forêt du Rouma, le thermomètre doit être descendu à vingt-six degrés, et Ton m'écrit de Sarepta, qui est à cinq cents vrerstes plus au nord du lieu où nous nous trouvons , que le thermomètre est descendu de trente à trente-deux degrés.
autour de nos huttes, était si haute, que pour aller de l'une à l'autre, on enfonçait jusqu'aux genoux 5 et le vent, qui heureusement ne soufflait pas tous les jours, était si insupportable , qu'on avait de la peine à marcher^ aussi la plupart des kalmuks étaientils enrhumés. Les espèces d'ouragans qui avaient lieu pendant la nuit, offraient l'image d'une mer agitée par les vagues : on ne pouvait voyager , à cette époque , sans danger de perdre la vie. Les kalmuks même furent étonnés de la témérité d'un officier russe , qui , pendant les jours les plus froids de cet hiver, s'enfonça dans les steppes avec un convoi de quatre-vingts chariots d'artillerie. 11 avait été obligé, lui et ses conducteurs tartares qui, pendant la marche, ne cessaient de crier, hallah t de faire une route de quatre semaines avant d'arriver à sa destination ; car la fatigue des chevaux l'avait obligé de laisser sa voiture à cent quatre-vingts Werstes de notre camp. Il est certain, que si cet officier avait connu la rigueur de l'hiver chez les kalmuks, il aurait préféré prendre la route d'Astracan, quoiqu'une fois plus longue. Celui qui a
survécu à un tel voyage, avouera qu'il est préférable d'aller à dix combats plutôt que de faire cinq cents Werstes à travers cette mer déneige, où chaque creux paraît un abîme, dans lequel on se croit toujours sur le point d'être englouti. Il était temps que l'hiver cessât , car le feu commençait à devenir insuffisant pour nous réchauffer, et, bien qu'auprès des cendres chaudes, l'encre se gelait dans mon écritoire, et s'épaississait même sur la plume en écrivant, tandis que les mots écrits se couvraientde suite de petits cristaux de glace.
Mais ne parlons plus de l'hiver, il est passé ; les beaux jours du printemps arrivent, et !a fête du zagaan doit seule nous occuper. Cette fête , dont le nom signifie fête blanche, est appelée ici, parles européens, la fête du printemps des kaimuks, parce qu'elle commence dans le premier mois du printemps cette fois, la fête du zagaan tomba le onze février.
Déjà, depuis un mois, les instrumens de la khouroull se faisaient entendre, bien que le froid excessif, qui régnait alors, eut obligé les prêtres d'allumer du feu dans leurs
huttes de prière, d'autant plus qu'ils y étaient assis sans bonnets ni gants. Ces huttes étaient ornées, intérieurement, de rideaux de soie : les autels étaient chargés de coupes d'offrandes, garnies, pour la plupart, de figures en pâte : à côté de ces coupes , étaient des morceaux de pâte plus grands , qui étaient remplis de beurre et formaient une espèce de pyramide ; l'autel était en outre orné de superbes tapisseries.
La fête du zagaan fut instituée, en l'honneur d'une victoire remportée par Dchakdchamouni sur six faux docteurs qu'il eut à combattre pendant une semaine entière \ en mémoire de quoi la fête dure toute une semaine. Pendant ce temps de prières , un silence parfait régnait dans les huttes des kalmuks, et les dévots se rendaient à la kouroul/jpour y faire leurs prières. Le vice- khan et son épouse en firent autant.
Les prêtres célébrèrent, par des chants et des jeux , la nuit du dernier jour consacré à la prière, qui est la même que la dernière du troisième mois d'hiver $ et le matin de la fête , la neige fut enlevée au-devant de chaque khouroulL Une image de Dchakdcha-
jjiouni y futelevée et abritée par un parasol, de manière cependant que le Bourkhan put recevoir les premiers rayons du soleil. De chaque côté de l'image étaient des coupes d'offrandes et des baling, placés sur des tables, devant lesquelles on voyait, dans une écuelle , un gros baling en beurre, dont les lignes , qui étaient tracées dessus , se dirigeaient du côté de l'image. Au lever du soleil, les trois prêtres les plus distingués de Xd^khouroully portant des espèces de cymbales, s'assirent sur des tapis de feutre, tandis que d'autres, debout et assis, formaient un demicercle. Des feuilles écrites en langue tan goûte étaient étendues sur les genoux des prêtres. Pendant qu'on chantait, des troupes de kalmuks s'approchaient de l'image, se prosternaient devant elle, puis faisaient processionnellement le tour des huttes où Ton se réunissait, et enfin ils venaient se placer pêle-mêle au centre pour assister aux cérémonies religieuses. Le froid qui était assez vif, à cause de l'heure très - matinale à laquelle se faisait cette cérémonie , était fort sensible j et cependant les prêtres qui faisaient partie de la cérémonie étaient tête
nue , et la plupart avaient les cheveux coupés ras , sans qu'on pût remarquer que le froid les incommodât.
La prière étant terminée , les prêtres et une grande partie des laïques se rendirent dans la grande hutte de réunion , dans l'intérieur de laquelle l'image de Dchakdchamouni, les figures de baling et les coupes d'offrande furent portées. Les prêtres chantèrent une courte prière, après laquelle ils se levèrent subitement, et chacun chercha à s'approcher des images suspendues dans la hutte , pour les toucher avec le front. La foule qui était entrée dans la hutte , en fit autant ; et les prêtres ainsi que le peuple, après avoir touché les images , revenaient sur leurs pas pour s'accoster réciproquement, en criant mèndou. Le tumulte était si grand , que l'on recevait des coups de tous côtés; je crus donc qu'il était plus prudent de voir cette cérémonie du dehors, et je sortis. Il y avait, à la porte , un groupe de kalmuks , qui m'obligèrent de recevoir leur compliment du zagaan, avant de me permettre de sortir. Les cris de mèndou et les serremens de mains ayant duré quelques instans,
( aS. )
les prêtres s'assirent sur des tapis , et on apporta du thé et de l'eau-de-vie. Un des principaux prêtres , Dchouyènèh , remarquant alors que j'étais à la porte, m'engagea d'entrer 5 je m'en souciais fort peu , mais je fus obligé de me mêler dans le cercle, et de boire ce qu'on m'y offrait. En même temps, on distribua dans l'assemblée des morceaux de viande gelée, et après ce déjeûner, la réunion se sépara.
En sortant de cette cérémonie , je me rendis chez le vice-khan , qui, assis avec son épouse auprès du foyer, recevait le salut du zagaan de ceux qui entraient $ et cette audience , destinée à recevoir et à rendre ce salut, dura plus d'une ligure, Lors de cette fête , il est d'usage de porter à sa ceinture , du gâteau , du sucre , des raisins de Corinthe, des figues et d'autres fruits secs, et l'on se fait réciproquement des présens, pendant qu'on dit et qu'on répond mèridou. Leskalmuks, même les plus distingués, font porter, après eux, un petit sac, contenant les fruits qu'ils donnent et reçoivent.
Après cette réception , le vice-khan se rendit, avec son épouse, à la hutte de sa
mère , pour y faire le salut du zagaan , et il alla ensuite chez le lama. Le prince étant revenu, le lama vint le voir à son tour , et Tchoutchei lui céda la place d'honneur.
L'eau-de-vie et le vin tartare furent alors servis à pleines coupes aux assistans : les prêtres ne devaient qu'y tremper leurs doigts $ bien peu cependant observèrent cette restriction, tandis que les autres et même les principaux baktchi , cherchaient à se dédommager des temps d'abstinence.
Le pristaw et d'autres kalmuks de qualité se réunirent chez le vice-khan , pour dîner. La viande et le riz furent servis gelés, parce que le nombre des convives et le grand froid qu'il faisait , avaient empêché de les faire chauffer 5 mais les boissons diminuèrent un peu le froid , et chacun retourna chez soi avec l'esprit fort gai.
Pendant qu'on se réjouissait ainsi dans les huttes du prince , on s'acquittait 9 à la khouroull, d'une cérémonie religieuse, qui se fait avec des figures en pâte, composée de farine et de miel. Les kalmuks ont tant de vénération pour ces figures, qu'on ne les approche qu'avec respect , et qu'on n'ose
point les toucher avec les mains nues ; ils regardent même comme un crime , d'en approcher la bouche, à cause de l'haleine. On ne les fait que pour les grandes fêtes 5 et quand elles ont une fois figuré sur l'autel , on les jette dans les flots. Aussi on se rendit le soir, processionnellement sur les bords du Kouma , pour y jeter celles qui avaient servi à la fête du zagaan, que les prêtres et les laïques, les femmes et même les filles, ne terminèrent qu'à moitié ivres ; si bien que les gardes du prince furent obligés de veiller, tous les cinquante , autour de sa hutte.
La fête du zagaan dure, depuis le premier jusqu'au huitième jour du premier mois du printemps \ et comme le premier jour est célébré avec plus de pompe , on l'appelle le grand jour de la fête zagaan. Le second jour fut célébré chez le fils aine du prince, et les autres à la khouroull. La gaieté, produite par l'usage des boissons , ne se faisait pas seulement remarquer chez les prêtres , par les discours, mais encore parles danses
et les chants.
La danse, et les chansons qui ne sont pas
religieuses, sont défendues aux prêtres \ mais
pendant la fête du zagaan, les baktchi les plus sages même , ne se conforment pas rigoureusement à cette défense. On dansa beaucoup dans la hutte du prince, on chanta dans les autres: mais chez les prêtres, l'ivresse les excitant à un sentiment religieux , ils se faisaient apporter les images de Bourkkan pour les toucher avec leur front. Le prince et sa famille étaient présens au repas , mais ils buvaient avec plus de modération.
Le dernier jour à\i zagaan devait être célébré chez le lama ; mais soit dévotion, soit économie, il s'excusa. Quant à la quantité des liqueurs bues à cette fête, qu'il me suffise de vous dire, que chaque khouroull acheta un tonneau de vin et un tonneau d'eaude- vie.