‹ Voyage de Benjamin Bergmann, chez les Kalmuks. Traduit de l'allemand par m. MorisChapitre 22 sur 55 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

Axai, i3o werstes de SarepU , leg mai.

Depuis avant-hier, nous avons changé trois fois de séjour. Nous nous sommes avancés 5o werstes vers le nord , et nous nous trou»

vons maintenant auprès d’un ruisseau trèsabondant en poissons , en écrevisses et en tortues , qui se jette dans le Don ( * ). Les environs présentent une plaine parfaite, qu’on choisit fréquemment, à cause de cela, pour camper , afin de pouvoir célébrer les jeux de lutte et de course, pendant 1 ’uriiss.

Je suis satisfait de ce que nous devons rester trois semaines dans cet endroit, car

( * ) On trouve des tortues dans toutes les rivières du Don, mais elles sont plus petites que daus le Volga et dans la mer Caspienne, car leur longueur n'est environ que d'un demipied. Quanta leur quantité, on s’en fera une idée lorsqu’on •aura qu'à chaque coup de iikt on en retire trois h quatre.

le changement trop fréquent de résidence ne m’amuse guère. Cette manière d’errer des kalmuks contraste si fort avec la façon de vivre des européens , qu’une petite description de leur déménagement ne peut pas manquer d’intéresser.

Le jour qui précéda notre première levée de camp , on nous prévint de nous tenir disposés pour la marche , et à l’heure indiquée , les chameaux ainsi que les chevaux furent prêts. Plusieurs kalmuks entourèrent notre hutte , en démontèrent les diverses pièces pour la charger. Une partie de nos équipages lut placée sur des chariots tartares. Ils diffèrent des chariots ordinaires par la grandeur de leurs roues, qui ont un nombre considérable de rais et un énorme moyeu.

Tout était en mouvement dans la horde, quelques heures avant le départ. Les kalmuks étaient occupés à réunir les troupeaux , à ployer les huttes et à rassembler les ustensiles; aussitôt que tout fut en ordre on partit pour le nouveau camp.

Quoique le pays des kalmuks soit inculte et inhabité , la route , suivie par une horde

en voyage, présente un spectacle tumultueux qui réjouit la vue ; les deux côtés de celle que nous parcourions étaient parsemés de bêtes de somme et de troupeaux. Le voyageur qui devance les chameaux , aperçoit ici un troupeau de bétail se laissant conduire par une femme kalinuke ; là, une troupe de juinens qui suivent volontairement un étalon. Plus loin, il trouve dix à quinze ghèllounghien nourris qui poursuivent gaiement leur route. A leur côté , on voit assez souvent l’image de la misèr€^ sous la forme d’un jeune garçon couvert de haillons , qui conduit à pied un ou deux chameaux , pendant que sa mère chemine à côté de lui, montée sur le seul cheval qu’elle possède.

Le vice-khan, qui est entouré de ses cinquante hommes, portant chacun une lance, se trouve toujours dans le premier groupe , et arrive par conséquent le premier sur le terrain du nouveau camp . Dès que le palais de ce prince est construit , celui qui est chargé de faire le thé, doit en préparer aussi promptement que possible, pour en faire servir. La plupart des kalmuks imitent son exemple.

Ces migrations nomades nous transportent

aux premiers temps du monde, où. nos pères, conduisant leurs troupeaux,, menaient aussi une vie errante. Le peu de besoins qu’on avait alors, faisait que les princes et les sujets ne différaient point entre eux par les apparences et les richesses.Ce spectacle que j’avais sous les' yeux , m’offrit une image charmante du passé, et faisait incontestablement une impression plus forte sur mon âme que toutes les descriptions des poètes.

Pendant leur marche, les kalmuks s’occupent de la ^asse , excepté cependant les jours de jeûne. C’était hier précisément un de ces jours, où les lois la défendent. Les russes qui se trouvaient dans la horde , se mirent à chasser les chèvres qui parcourent les environs. Ils prirent en peu de temps quinze à vingt jeunes chevreaux qui ne pouvaient pas fuir aussi promptement que les vieux ; ils les apportèrent aux ghèlloung . , qui les payèrent assez cher et les laissèrent ensuite courir , comme s’ils avaient par cette action évité un danger.

Un de ces ghèlloung qui était moins scrupuleux, et qui avait chassé la veille une chèvre, fut obligé de continuer sa route à che-

rai, tout seul, car les autres, au moins pour cette journée, ne voulurent avoir rien de commun avec lui. Lorsque dans une horde, pendant les jours de prière , les russes ( car les kaltnuks ne le font pas ) prennent du poisson ou des écrevisses , l’on voit venir ordinairement des ghèlloung , qui prient qu’on leur en donne une ou deux , afin de faire dans ces saints jours une bonne œuvre, en empêchant une âme de se perdre, d’après leur croyance à la métempsycose.

Quoique les kalmuks tuent les animaux domestiques pour sa nourrir, un vrai sectateur du Lama ne doit détruire aucun être, à l’exception desLêtes de proie qui nuisent à ses troupeaux : ils ne tuent ni serpent ni tortue ( * ) j les poux même, qu’on peut regarder comme une des principales incommodités de la vie des kalmuks , ne sont point détruits par les gens religieux. Je demandai dernièrement à un vieux tartare qui, pour s’en débarrasser, les secouait à

( * ) Le fils aine du vice-klian dit un jour K un knlmuk qui avait tué une tarentule : cet animal te routera cher dans l’autre

terre , s’il n’en tuerai* pas un pour «le l’argent. Certainement non, répondit* il.

— Mais pour mille roubles ? — Pas pour un million! Que je tue un pou ou un homme , c’est la même chose $ ils ont tous deux une âme.

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