‹ Voyage de Benjamin Bergmann, chez les Kalmuks. Traduit de l'allemand par m. MorisChapitre 26 sur 55 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

Le 23 mai.

J e sors de la khouroull, où je suis resté assez long-temps, avec le joyeux ghèlloung dont je vous ai entretenu il y a quelque temps.

Il n’existe pas dans le monde des gens aussi oisifs que les prêtres kalmuks. Homère, en parlant des Cyclopes, dit , qu’ils vivent sans semer , sans labourer , se confiant entièrement dans l’appui des Dieux : les prêtres kalmuks étendent cette maxime encore plus loin, car une partie des prêtres du second ranget d’autres tartares, sontobligésde s’occuper de leurs troupeaux , de leur table, de leurs habits , et ceux-ci ne songent absolument qu’à boire , à manger et à dormir.

Les jours de fête, ou, comme les tartares les appellent, les bons jours , donnent à ces prêtres oisiis une espèce d’occupation , qui

consiste à réciter tour à tour des prières, et à exécuter avec des trompettes , des chalumeaux et des cymbales une musique trèspeu harmonieuse, il ne faut donc point s’étonner , si leur corps indique la vie oisive qu’ils mènent, et s’il ressemble parfaitement à une masse de graisse recouverte de peau :

l’embonpoint qui ordinairement se remarque, chez les hommes, dans la partie inférieure du corps, semble, parmi eux, avoir son siège vers la poitrine : ce qui leur est commun avec les autres kalmuks; cet embonpoint est tel, qu’il peut quelque fois faire douter du sexe. Leur visage bouffi ressemble assez à une pleine lune, et leurs yeux, qui ordinairement ne se laissent entrevoir qu’à travers une petite fente, sont toujours appesantis par un demi-sommeil.

J’arrive à la hutte, j’entre; sept à huit prêtres, nus jusqu’à la ceinture, et jouissant du plaisir qu’ils trouvent à dormir , sont couchés sur un des côtés de l’intérieur de l’habitation : je regarde autour de moi; j’en vois un éveillé , et je lui demande si Dchouyènèh, ^Aé/Au/z^y est : il m’indique à droite, un grand carreau élevé, sur lequel

le prêtre supérieur , dans le même costume que ses collègues, était plongé dans un profond sommeil. Je me mets à converser avec le ghèlloung qui était éveillé ; et bientôt les autres, qui s’éveillent, prennent part à notre con versation. Ils voulaient savoir quelle était ma patrie, et principalement quel était mon état j je leur indiquai mon pays en traçant des lignes sur le sable, au moyen d’une canne que j’avais à la main : du reste, je leur fis croire que j’étais un ancien ghètzull , sans m’inquiéter de ce qu’ils pouvaient penser de cette déclaration.

Cependant le ghèlloung en chef s’était réveillé : je lui rappelai sa promesse de ine faire voir un de ses livres religieux. Ce livre, que je connaissais déjà un peu , d’après les mémoires du conseiller d’état Pallas, mais que M. Weseloff m’avait indiqué , comme étant digne d’attention, est intitulé Nellgaryn Datai , ce qui signifie à peu-prés. Mer de parabole . L’auteur met dans la bouche du Dieu actuel de la terre plusieurs récits, et, d’après l’assurance de M. Weseloff, ce sont des leçons de morale. Il me raconta l’histoire suivante, à l’appui de ce qu’il

disait , et j’espère que vous serez du même avis.

« Une femme, qui fut mère de plusieurs enfans, avait toujours eu le malheur de les perdre peu de temps après leur naissance.

Elle était grosse de nouveau , lorsqu’un Utis ( putois ) vint la trouver et lui dit : Si tu veux me prendre à ton service , tu ne perdras plus tes enfans, comme par le passé. La mère , comptant sur la puissance magique de cet Utis qui avait le don de la parole , accepta son offre. Quelque temps après, elle eut un fils, et s’étant absentée pour aller chercher de l’eau , un gros serpent s’approcha de l’enfant ; mais Viltis se jeta sur le reptile , le déchira et courut , en sautillant, à la rencontre de la femme qui rentrait avec son seau d’eau : celle-ci ayant aperçu les barbes ensanglantées de Viltis, saisit une bûche et assomma celui qu’elle croyait le meurtrier de son fils. Elle rentra alors dans la hutte, et voyant le serpent mort et son enfant souriant , ses craintes maternelles se changèrent en un nouveau chagrin j mais ce fut envain qu’elle regretta le pauvre Utis. »

Ce récit, ainsi que plusieurs autres, excita ma curiosité, et je voulus connaître cet ouvrage, lue g/ièlloungne l’avaitpas chez lui; mais il l’envoya chercher sur le champ. Le respect que les prêtres kalmuks ont pour ce livre, se remarque d’abord par l’extérieur; les feuilles étaient enveloppées premièrement dans une toile jaune, et ensuite dans une rouge; et la couverture extérieure se composait de deux petites planches , fortement liées ensemble par des courroies. On plaça un carreau devant moi, et on leva les enveloppes du livre, l’une après l’autre, jusqu’à ce que les feuilles demeurassent à découvert.

Quant à la forme des livres mongols-kalmuks, ils sont presque tous écrits sur des feuillets étroits et oblongs , soigneusement arrangés et copiés, que l’on place à des distances indiquées par l’ordre. Au lieu de crayons, on fait usage d’une espèce de stylet, et la règle est remplacée par un bâton ayant quatre surfaces égales. Les instrumens pour écrire sont contenus dans un étui de bois , pointu d’un côté mais assez large de l’autre. Il renferme plusieurs plumes, deux

gros pinceaux et de l'encre de la Chine :

en écrivant , les kalinuks ont leur papier sur leurs genoux ; dans leur main gauche, ils tiennent un pinceau imbibé d’encre de la Chine , qui leur sert à remplir la plume d’encre du haut en bas.

Lorsque le livre fut ouvert , quelques prêtres s’approchèrent , en prirent plusieurs feuilles qu’ils pressèrent contre leur front, afin de témoigner par-là leur respect pour cet ouvrage. Avant de m’accorder la faveur de lire , on m’apporta de l’eau pour me laver les mains; mais je crois que leur but était moinsqu 'elles fussent propres, que de rendre mes doigts, par cette attention, moins indignes de toucher leur livre, car le linge qu’ils me présentèrent, pour les essuyer, les rendit plus sales qu’elles n’étaient auparavant. Dès que cela fut terminé , plusieurs prêtres s’assirent autour de moi, et m’engagèrent à lire tout haut , ce que je fis avec beaucoup de plaisir , car leurs observations me servirent à perfectionner mon accent mongol.

Un interprète russe qui était là , chercha à me rendre aussi clair que possible les observations kalinukes ; mais il n’y avait que

celles du chef ghèlloung qui me parussent satisfaisantes; car la plupart des autres théologiens laissaient entrevoir l’ignorance la plus complette: ils se contentaient, enlisant, de prendre le sens le plus superficiel, sans s’occuperde sa signification ultérieure; mais l’on se demande , si cette ignorance des prêtres n’est pas plus favorable pour assurer le système du Lama, que ne le serait leur instruction.

Les kalmuks témoignent d’une manière singulière leur respect pour leurslivres saints. Ces livres ne peuvent être placés ni à terre, ni auprès d’un lit; ils ne peuvent être serrés avec des objets non consacrés; et on les regarde comme souillés, lorsqu’on marche ou qu’on s’assied dessus.

Je fis tout ce qui dépendait de moi pour me bien pénétrer de ces idées ; cependant, sans le vouloir , je leur donnai un sujet de scandale. J’avais mis par écrit plusieurs explications de l’interprète, et j’avais mis ces notes à terre ; les kalmuks ne s’en aperçurent que quand, par hasard, mon pied se trouva un instant sur le papier ; on s’écria alors de toutes parts que je méprisais les lin

vres saints, et ce fut en vain que je m'excusai en disant que je n’avais écrit que quelques mots : on me répondit que cela était égal : que ces mots étaient pris dans un livre sacré et qu’on devait les respecter autant que le livre même. Je n’eus rien de mieux à faire que d’alléguer mon ignorance.

Cette réparation tranquillisa tellement l’assemblée, que le c h e fi gh èllo ung me permit d’emporter le livre avec moi.

Ce trait vous montre les prêtres kalmuks sous le jour le plus favorable. Un étranger, qu’ils n’avaient vu que quelquefois , leur demande unde leurs livres les plus importans, et dont la sainteté est d’autant plus grande, que ce livre vient directement du Tliibet ; ils ne pensent pas que cet étranger puisse avoir peu de soin de cet ouvrage sacré : ils se lient entièrement à son honnêteté , fet le lui abandonnent. Il est probable, qu’un de nos théologiens ne confierait pas si facilement, à un kalmuk curieux, un exemplaire delà sainte écriture. Je fus fort sensible à cette complaisance , et j’acceptai l’offre que me fit le ghèlloung , d’aller tous les jours m’exercer à la lecture chez lui $ il me promit

de tenir toujours des livres prêts , sur la table sainte où sont placées ordinairement les offrandes.

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