LETTRE XVIII
Sur les bords du Selma , le t4 septembre.
Il y a maintenant quatre jours que je vis parmi les kalmuks, et je suis obligé d’employer trois lettres, pour vous décrire ce qui s’est passé les trois derniers. Je commence donc par le premier.
Le lendemain, au matin, du jour où j’étais dans ma nouvelle habitation , je me réveillai d’assez bonne heure , en même temps que mon ghèlloung , qui , pour être complettement habillé, n’eut qu’à passer sa chemise, mettre ses bottes, et jeter par-dessus son corps son espèce d’habit ( chez les kalmuks l’habitude est de quitter sa chemise en se couchant , mais de garder les hauts-dechausses ) : le ghèlloung s’étant ainsi habillé , se lava la figure, les mains et la bouche. Tout ceci fut fait un peu légèrement, mais cet usage est de rigueur chez tous les
kalmuks distingués. Après ces ablutions, il fit sa prière : après quoi il s’agenouilla sur son lit, et passa ainsi quelques instans, les mains élevées et appuyées l’une contre l’autre, en faisant encore une courte prière à voix basse. Il s’inclina ensuite plusieurs fois , en pressant contre sa tête le coussin qui était au chevet de son espèce de lit ; et chaque fois qu’il s’inclinait , il recommençait une courte prière. Il finit par un instant de méditation, à genoux et les mains jointes.
La dévotion, que j’ai remarquée non seulement chez ceghèlloung, mais souvent encore chez d’autres individus de la même •
nation, me faisait désirer qu’une telle piété ne fut dirigée que vers des objets plus purs; mais les kalmuks sont si imbus de leur croyance, qu’il serait difficile de les déterminer à en adopter d’autres. Si on voulait détruire le clergé des kalmuks, la croyance de ceuxci pourrait avec le temps changer, mais alors ils retomberaient dans l’état de nature, et deviendraient des hommes dangereux, plutôt que des chrétiens monothéistes.
Je termine ici cette digression, pour me
rendre , avec mon prêtre , dans la hutte voisine, qui est celle de la mère du vice-khan, et où nous avons l’habitude d’aller boire notre thé le matin. Cette dame, âgée de plus de soixante-dix ans, était à genoux, faisant sa prière du matin ; un vieux ghèlloung me fit signe de m’asseoir, sans faire de bruit, pour ne pas troubler la princesse dans son oraison, ce que je fis, et j’eus assez de temps pour observer tous les objets que renfermait la hutte. Une quantité de caisses étaient placées les unes sur les autres à différentes places; et sept coupes d’offrandes, en argent, étaient placées à gauche de l’entrée ; une autre coupe, plus grande, fixée sur un pieu planté en terre, était là pour recevoir la première offrande de toutes les nourritures.
Mais ce qui attira le plus mes regards, était plusieurs morceaux de viande de cheval encore tout sanglans, suspendus à un pieu, à l’opposé de la coupe d'offrande. Je me crus un instant transporté chez un marchand boucher.
Sa prière étant finie , la bienveillante princesse me. considéra pendant quelques instans , me fit quelques questions ordinai-
res, et me demanda enfin de lui donner nn remède pour ses yeux malades, ce que je ne pus faire à mon grand regret.
Pendant notre conversation, on apporta le thé dans un grand vase de fer, placé sur un pied en bois. Les ghèlloung qui étaient présens , sortirent leur coupe du linge qui l’enveloppait; et celui qui avait fait le thé, après en avoir offert la première cuillerée aux Dieux, remplit les coupes des prêtres et après celle de la princesse. Avant dégoûter le thé , les kalinuks qui étaient là firent une courte prière.
Je veux vous donner quelques détails sur le thé. Le meilleur vient de la Chine ; on le tire des dernières feuilles et des petites branches de cet arbrisseau , on en forme des tablettes longues d’un pied, que l’on presse dans des formes , en y mêlant du sang de bœuf. Pour expédier ce thé, on l’enveloppe d’abord dans plusieurs feuilles de papier chinois, ensuite on le met dans une caisse double, formée avec de la peau de bœuf non tannée. Ces caisses contiennent trois tablettes, et une tablette pèse trois livres. Quant au prix, il est fixé par la quantité qui en arrive
de la Chine. Souvent la tablette ne coûte qu’un rouble un quart $ mais le prix moyen est de deux roubles. Nous sommes cependant obligés de le payer maintenant quatre roubles au grand regret des kalmuks.
On fait cuire le thé dans de grandes marmites, pendant très-long-temps , et on y met du sel , du lait et du beurre. Les tablettes sont grises , mais le thé , lorsqu’il est cuit t a une couleur d’un rouge clair.
Celui qui a bu de ce thé pendant quelque temps , le trouve meilleur que celui d’Europe j vous serez étonné peut-être de la bizarrerie de mon goût, mais je suis persuadé que, si vous étiez ici, vous seriez de mon avis. Le lieutenant Turner, qui fut envoyé de Calcutta à la cour du lama Techou, trouva ce thé fort mauvais , lorsqu’on commença à lui en servir dans le Boutan et dans le Thibetj ensuite il s’y habitua et finit par le trouver fort bon. Ce qui est certain, c’est que le thé est, pour les kalmuks, un excellent préservatif contre toutes les maladies qui peuvent provenir de refroidissement, car il excite la transpiration } et la quantité qu’on en prend chaque jour, apaise tellement la soif, qu’on
a rarement besoin d’employer d’autre boisson. J’éprouvai moi-môme combien cette liqueur est favorable à la santé. Dans la sai-*» son actuelle, les nuits sont ici humides et froidesj les huttes étant très-ouvertes et percées en plusieurs endroits, le vent vient souvent frapper mes oreilles , et le matin , lorsque je me lève, je ine trouve fatigué comme 6i je n’avais dormi qu’à moitié : à peine ai-je avalé deux grandes coupes de thé, que je me trouve tout-à-fait rétabli, etlesdésagrémens de la nuit sont oubliés.
Lorsque nous eûmes tous bu du thé, la princesse continua, avec moi, la conversation qui avait été interrompue : elle paraissait se trouver dans les années où souvent la vieillesse retombe dans l’enfance. Une espèce de gravité affectée , au milieu de laquelle ,on remarquait par-ci par-là de la puérilité , l’annonçait assez clairement. Elle me lit voir, entre autres choses, deux boutons de perle à sa chemise, et me demanda si je savais quel nom on leur donnait en langue kahnuke.
Lui ayant répondu que non, elle me le dit, mais n’étant pas encore bien certaine si j’avais parfaitement compris cette expres-
sion, elle rae redemanda le mot kalmnk. Un de ceux qui étaient présens, qui comprenait un peu le russe, fut obligé de lui confirmer que j’avais très-bien compris le mot qu’elle m’avait dit.
La princesse mère me recommanda beaucoup d’étudier avec soin la langue kalmuke, et pour rapporter les expressions dont elle se servait , elle me disait de prier très-souvent le Tenghcri et le Bourkhan du souverain des khans , ( elle voulait dire le Dieu de notre monarque ) afin que je pusse connaître bientôt cette langue.
La prière du matin à haute voix , qui allait commencer , m’obligea de quitter la hutte. En sortant , la princesse me demanda encore si je pouvais manger de la viande de cheval. Lui ayant répondu affirmativement, elle me promit de m’en envoyer au dîner.
Je vous entends déjà crier : « Vous n’allez pas, j’espère, manger de la viande de cheval. » Cependant, dans mes anciens logemens , j’ai déjà plus d’une fois, au grand étonnement de tous les russes , essayé de cette nourriture, et trouvé qu’elle n’était pas ci désagréable. Je dois avouer, il est vrai^
que la première fuis que j'en mangeai, j’éprouvai une espèce de dégoût; mais je n’eus pas de peine à le vaincre , et par la suite, il m’était indifférent de manger de la viande de cheval ou de mouton.
L’heure du dîner étant venue, on m’apporta, dans une coupe, de la viande finement hachée. Ce mets n’était pas appétissant et son odeur ne le rendait guère plus agréable, car on ne m’avait présenté que des morceaux de boyaux qui n’étaient même pas nettoyés. Du reste , je fus satisfait de voir que ma coupe n’était pas pleine, et après en avoir mangé , avec peine, la moitié, je préférai condamner mon estomac à la pénitence jusqu’au souper.
Le soir étant arrivé, on m’apporta à manger quelques morceaux de viande, sur lesquels il y avait jusqu’à de la terre. Le bouillon était noir, et à sa surface, surnageaient des cheveux et autres malpropretés. J’en goûtai un morceau , et me couchai ensuite sur ma couverture de feutre, après avoir, pour ainsi dire, jeûné pendant vingt-quatre heures.
Le lendemain je bus copieusement du thé
pour satisfaire d’une certaine manière la faim que j’éprouvais, et en espérant avoir un meilleur dîner. Erdèni me fit servir, vers midi, mon repas. Un kalmuk m’apporta de la cuisine , sur sa main, un os de cheval , auquel était attaché un peu de viande, qui sentait mauvais. Je pris cet os et essayai trois fois d’y porter la bouche , mais le dégoût m’en éloigna chaque fois. Je le donnai alors aux kaluiuks qui étaient agenouillés, ils s’en réjouirent et trouvèrent que j’étais bien difficile, de ne pas savourer un tel mets: le soir je fus obligé d’avoir recours à une coupe pleine de viande de cheval. Le jour suivant , on crut me donner quelque chose de très-bon, en me présentant un morceau de graisse de la' queue d’un mouton; avaler un tel ragoût, sans pain, dans un autre pays, m’aurait été impossible, mais ici la faim m’y obligea. J’espère cependant qu’il n’en sera pas toujours de même. Si cela était ainsi, il faudrait bien que je m’y habituasse.