LETTRE XXI
Des bords de l’Archun Selma , le 24 septembre.
Le temps devient chaque jour plus insupportable , car le vent du nord souille ici sans discontinuer. Le matin , la terre est couverte de givre, comme chez nous à l’approche de la mauvaise saison; et pendant la nuit, une couverture de peau de mouton est à peine suffisante , pour préserver du froid.
A tous ces inconvéniens , il faut ajouter encore le manque de moyens, pour se procurer de quoi se chauffer, car la fiente de cheval et de bœuf ne peut être employée que fort difficilement : la gelée ayant imbibé le fumier d’eau , les habitans sont obligés de courir au loin, pour ramasser quelques morceaux de jonc ou de bois trolga. "Vous pouvez ainsi vous figurer, combien notre marche vers les quartiers d’hiver, doit être pénible; ajoutez à cela que nous n’y arriverons qu’à la fin de novembre.
Nous n’avons quitté qu’hier notre camp, Onne pouvait choisir, pour ledépart, un jour plus mauvais ; car pendant notre route, nous eûmes à nous défendre d’une pluie, qui continua à tomber encore plusieurs heures après notre arrivée. Une seconde hutte d’Erdèni, qui me servit de logement, était la seule qui restât } les autres étaient déjà toutes chargées sur les chameaux. Le prince même vint auprès de nous, afin de donner aux chameaux l’avance d’une demi-heure.
Son accoutrement était assez comique : un manteau noir sans manches ni coLlet, et qui ressemblait plutôt à une peau de bête , était jeté sur ses épaules : le prince s’en était entièrement enveloppé j sa tête était entourée d’une espèce d’étofife jaune, qui laissait apercevoir à peine la figure. On emploie communément ici cette espèce de manteau , pour préserver les habits de la pluie et du vent, et il n’y a pas de meilleur moyen que de s’en envelopper. Il est attaché autour du col avec une courroie, de manière qu’il peut se jeter d’un côté ou de l’autre, suivant celui d’où vient la pluie, et si celleci et le vent viennent vous assaillir par
devant, alors on cache même son visage.
Lorsque nous partîmes, on ne voyait plus que fort peu de kalmuks ; et si la pluie nous parut incommode, elle nous procura au moins l’avantage d’aller plus vite que les chameaux.
Le prince était parti en avant , à cheval , ainsi que ses deux fils; je les suivais avec plusieurs kalmuks, par un autre chemin ; mais j’eus cependant bientôt lieu de regretter de n’être pas resté avec les chameaux. Mes compagnons ayant apperçu quelques chèvres sauvages, se mirent à les chasser : ces animaux craintifs furent poursuivis d’une montagne à l’autre. J’avais un cheval qui , bien que courageux , craignait de gravir les montées autant que le cavalier ; et les chèvres paraissaient choisir exprès les passages les plus dangereux, et les endroits les plus rapides. Mes compagnons ne se fatiguaient point et les poursuivirent jusque dans des profondeurs énormes; mais mon cheval, qui n’était pas si agile à grimper qu’à courir, à chaque montée, se laissait devancer par mes compagnons , et ce n’était ensuite qu’au grand galop que je pouvais les rejoindre. Ënfin les
forces de ma monture l'abandonnèrent ; mes compagnons disparurent et je fus longtemps à courir de tous côtés , avant de rencontrer une troupe de chameaux, avec lesqu Is je fis route.
Nous campâmes dans un des plus beaux sites du steppe, sur une élévation de la longue chaîne de montagnes, où des groupes de collines et de petites plaines variaient très-agréablement la vue ; et où un ruisseau , dont les eaux faisaient entendre un ' doux murmure, multipliait ses%»tours à l'infini.
Le plus révéré des lamas kalmuks avait fixé là sa demeure , pour y faire , pendant l'automne, ses exercices de piété : la renommée de sa vie sainte, établie parde frérjuens pèlerinages et par son long séjour dans le Thibet, lui avait procuré un troupeau considérable , et en même temps lui avaif rendu son séjour isolé , dans ce pays , plus supportable. Deux gfièlloung , avec leurs mandchi, s’étaient réunis à lui, et formaient une espèce de petite khouroull; de sorte «pie, dans les jours de jeûne, ils pouvaient ac- * compagner leurs prièresavec les timbales, les
chalumeaux et autres instrumens. Ils avaient une hutte particulière destinée à cela.
Je m’approchai des habitations de ces ermites, sans savoir que le laina Oinbo, si renommé , y avait établi sa demeure. Je m’entretins avec Xeghèlloung qui s’occupait dessoinsdu ménage; et je trouvai qu’il avait ainsi que ses compagnons , des habitudes plus heureuses que celles des autres prêtres kalmuks. Son étonnement de voir un étranger qui, par la curiosité de s’instruire, se trou vaiftlNf milieu des kalmuks et qui parlait leur langage; ses demandes et ses questions me firent bientôt apercevoir qu’il n’appartenait pas à notre khouroulL. Je le lui demandai, et j’appris qu’il avait passé l’été dans ces environs avec le lama Ombo. 11 faisait grand cas de la manière de voir de son évêque, et vantait beaucoup la collection de livres que ce prélat possédait. Cette dernière circonstance me rendait très-curieux de faire connaissance avec le saint homme , et le ghèlloung m’eu procura l’occasion.
Ombo se tenait sur un grand coussin, en face de l’entrée; près de lui était nt placées des caisses renfermant les objets sacrés. Une
grande marmite occupait le milien de la hutte , et quelques morceaux de viande crue pendaient aux pièces de bois qui formaient le toit. Le lama fut flatté de mon compliment, et comme il était couché sur son coussin, il s’assit pour discourir avec moi Un prêtre qui avait fait de si longs voyages, devait nécessairement trouver du plaisir à parler de pays étrangers; aussi me fit-il une foule de questions sur les pays de la partie orientale du Sainpountib, qui est une des quatre parties du monde , dans laquelle les kalmuks croient principalement que notre terre est située. Je fus obligé de lui nommer plusieurs pays , et comme il me demandait toujours quel était celui qui était après, cela me conduisit jusqu’à l’océan; alors il me demanda , si de l’autre côté de la mer , et si, dans la mer même, il n’y avait pas d’autres pays. Je satisfis sa curiosité , en lut nommant les peuples qui habitent l’Améi îque; mais il ne fut pas encore satisfait; il voulait avoir des notions sur le royaume Champala, dont les livres kalmuks parlent beaucoup et duquel dépend la destinée future de leur âme. Comme il me demandait
ton jours , si plus loin il n’y avait pas d’autits pays, ses questions continuelles fiicnt que, dans mes réponses, je la ssai entrevoir quelque chose de la vraie forme de la terre; mais je m’en repentis , car je donnai prise au kalmuk pour combattre mes opinions. Je dois dire, en passant, que notre conversation avait lieu par le moyeu d’un interprète qui se trouvait là. J’eus à peine articulé que la terre ressemblait à une boule , qu’on .. me répondit par des éclats de rire, et en me disant que cela était impossible, puisque les hommes du côté opposé tomberaient.
J’essayai d’abord de me faire comprendre, mais je ne réussis qu’à augmenter les éclats de rire. Ayant ditque des vaisseaux avaient été à la partie op posée et en étaient revenus, le lama voulut savoir si ces vaisseaux avaient été dans le lieu où le soleil se lève.
Tout ce que je pus due à cet égard , ne servit qu’à me faire considérer comme un babillard, qui était venu chez eux pour mentir, au lien de dire la vérité. Le lama lui même se crut tellemei toffenséde mesdiscours, que, pour i’appaiser, je fus obligé delui dire que, chez nous, on dit que la terre est ronde,.
mais que, dans le inonde, on dit bien des choses absurdes, parmi lesquelles on pouvait compter cette supposition.
Pour donner une autre tournure à notre conversation , je parlai du royaume Champala. Le laina voulant savoir si je n’avais vu personne qui connût ce royaume, je lui répondis que les européens connaissaient tons les pays du nord-ouest, mais qu’aucun ne connaissait le royaume Chatnpala. Le lama me répliqua que la mer était grande; que les vaisseaux n’ayant pas navigué partout, pouvaient n’avoir jamais abordé au royaume Champala. Je fus à même de combattre facilement cette idée, puisque je savais, parle Goh-Tchikitou , que le prince et sa sœur, dans une course qu’ùs y firent, en venant de l’Inde, employèrent un an, et que dans la suite, les sujets de son père n’avaient mis que neuf mois à faire ce trajet; il répondit à cela que les éléphans sont de grands animaux qui vivent dans l’eau ; que, lorsqu’ils s’y agitent beaucoup, ils se fatiguent et viennent sur le rivage où on les prend ; qu’on les conduit ensuite dans le pays pour les apprivoiser , et s’eu servir de mouture ;
et qu'ainsi au moyen des éléphans, les indiens purent fort bien trouver la iner. J’avais à opposer à cela le voyage à pied de Goh-Tc/iikitou , mais je me gardai bien de fâcher mon savant lama , et je lui dis, que puisqu'il avait été dans le Thibet , et qu’il avait vu un pays plus près de celui des éléplians que ne l’était le nôtre , il était naturel qu’il dût mieux connaître ces animaux.
Cette réponse le satisfit visiblement , mais je n’osai cependant lui demander ce que je désirais. Mes hérésies précédentes avaient fait une si forte impression sur son esprit, qu’il ne voulut me laisser voir aucun, de ses livres , en me disant qu’ils étaient tous en langue tangoute.
Le lama Ombo n’avait pas vu la Palestine mongole depuis quarante-cinq ans ; et il avait occupé dans le Thibet la place de baktchi t d’où l’on pouvait conclure, que son âge passait soixante-dix ans, quoiqu’il parût encore très-vigoureux.