‹ Voyage de Benjamin Bergmann, chez les Kalmuks. Traduit de l'allemand par m. MorisChapitre 53 sur 55 · DES BORDS DU VOLGA · texte numérisé non relu

DES BORDS DU VOLGA

Depuis le siècle des croisades , aucun peu»

pie n’avait émigré de sa patrie ; les kalmuks seuls font exception. Leur fuite du Volga

( * ) Dans la collection des Mémoires sur les peuplades mongoles, livre i, le conseiller d’état l’allas a traité ce sujet en quelques pages , parce que les détails abrégés qu'il donne des autres évéuetneus arrivés aux kalmuks, ne lui permettaient point de s’étend «davantage. Lecapitaine Ry tclikou , qui accompagnait le général Traubenbrrg, publia , k son retour, un journal sur la marche des troupes russes ( 177a ). Bucliing en a placé la traduction de Haas , dans son Magasin d’histoire et de géographie ; mais l’auteur s’occupe beaucoup plu» dans cet ouvrage, du pays des kirghises et de la marche des russes, que de celle des kalmuks ; il ne rapporte que quelques faits sur leur fuite. Dans les Nouvelles hebdomadaires de Buching, première année ( 1773 ) , pages 137 et i^o, il est parlé très-légèrement de cetle fuite , et je ne connais point d’autre écrit où il soit question de cet événement.

est assez connue; mais les raisons qui l’ont occasionnée, les ressorts qu’on a fait agir pour la déterminer, la manière dont elle s’exécuta, les suites qu’elle eut, sont, à la honte de la vérité, ou présentés sous un faux jour, ou défigurés entièrement par l’ignorance des faits.

Il ne paraîtra sans doute pas inutile , que je cherche à développer les circonstances et les causes qui ont produit cet événement, et que, d’après les notions verbales que j’ai reçues, je réunisse les faits, autant que mes moyens et les connaissances que j’ai pu acquérir me le permettent ( * ).

( * ) Je veux donner quelques exemples des fausses notions répandues sur cet évëuement. In de mes amis apprit, par le fils d’un commandant , qui vivait dans les environs de l'endroit où S'effectua la fuite des tartares, qu'Ouhacha avait tué son fils, en présence de la noblesse assemblée, parce qu’il avait favorisé le parti russe; cependant ce chef, lorsqu'il projeta son entreprise , n'était âgé que de vingt - sept ans , et son fils aine en avait à peine neuf. Comment donc est-il possible qu'un enfant de neuf ans fut un traître, ou put être puni comme tel? Kichinskoi fit enchaîner, dit-on , un Lalmuk. qui lui avait apporté la nouvelle qu'Oubacha se disposait à prendre la fuite, et le renvoya k ce prince, qui le condamna à perdre la vue. Kichinskoi avait trop de pénétration, et Oubaclm trop d'humanité , pour commettre une semblable action ; il n'y a que des personnes mal-intentionnée* qui puissent se plaire à répandre des bruits pareils.

Avant d’entreprendre cette histoire, je veux d’abord jeter un coup d’œil rapide sur les changemens qui ont eu lieu , à différentes époques , chez les tartares dont nous nous occupons.

On trouve dans les écrits historiques de cette nation, qu’il existait quatre races principales de kalmuks, ou pour mieux dire, du peuple euleute , portant les noms de koc/ioles , dèrbùtes , soungares et torgotes.

Au commencement du i6 ,ue . siècle, la plupart des dernières peuplades étaient opprimées par les soungares, qu’on trouvait entre les bords du Jaik et du Jamha, où leur chef, Euluk, quelques années après ( 1616 ) , prêta le serment de fidélité au commandant russe. L’ayeul de ce cheftartare s’était emparé du pouvoir et des richesses, et les avait assurés à ses successeurs, en faisant mourir secrètement sept de ses gendres. Ses trois fils, Daitching, Joldang et Loosang passèrent dans la suite le Jaik et s’étendirent jusqu’au Volga. Ajouka, petit-fils de Daitching qui, comme ses prédécesseurs, avait juré d’être fidèle, déclara alors la guerre et trahit son serment, en se faisant reconnaître sou-

veraîn. Après avoir régné une cinquantaine d’années environ ( de 1672 à 1724 ) , il ne laissa à son successeur, qu’une puissance mal assurée. Trois rivaux , tous nommés Ajouka, se présentèrent pour s’emparer du diadème, qui, par droit de naissance, appartenait au petit-fils Dassang, qui avait reçu le sceau du khan des mains de Tchakdourdchap, le plus âgé des fils d’ Ajouka. Le choix d’ Ajouka s’était porté sur son fils Tchèrèn- Dondouk, qui en était indigne; mais les intrigues de Darambala, veuve d’ Ajouka, favorisèrent la nomination de son beau-fils 'Dondouk-Oiubo. Tchèrèn-Dondouk, vicekhan, ayant été promu à la dignité de khan, par le gouvernement russe et par le préfet d’Astracan , soumit Dondouk-Ombo, qu’on avait déjà vu se retirer, à l’aspect des russes, avec une grande partie du peuple kalmuk , vers le Kouban , et qui ne laissa à ses descendans qu’un titre sans puissance. Ce fut en vain que Tchèrèn-Dondouk , aprèss’étre lait baptiser, revint à la religion du lama.

Sa première apostasie avait aigri le peuple, la seconde excita le mécontentement du gouvernement russe, qui se déclara pour

Dondouk-Ombo, et qui le nomma khan à la place d’un prince aussi nul. Dondouk- Ombo ayant quitté le Kouban ( 1738 ), se montra digne du diadème, par l’ordre qu’il rétablit chez les kalmuks, et par des faits d’armes contre les koubains et les tat tares nogais. Il mourut en 174* » trop tôt pour les enfansde son épouse. La naissance de cette princesse, ses talens, son esprit intrigant, obligèrent l’impératrice deRussie d’annuler le choix de Dondouk-Ombo ; et Dassang, petit-fils d’Ajouka étant mort, elle nomma vice-khan , Dondouk-Dachi, son plus jeune frère. Celui-ci s’était soutenu quinze années dans cette dignité, lorsque, pour prix de sa soumission à la Russie, il fut élevé au rang de khan, tandis que le titre de vice-khan fut conféré à son fils Oubacha, âgé de quatorze ans, qui lui succéda quatre ans après, dans sa souveraineté sur le peuple kalinuk, en qualité de vice-khan.

Oubacha hérita, le ai janvier 1761, par la mort de son père, d’un pouvoir qui s’étendait sur les cent mille huttes couvrant la portion immense de pays, compris depuis le Jaik jusqu’au Don, entre le Terek, le Samara

et le Choper. Cette vaste contrée couverte de pâturages, contient environ trois ;\ quatre mille werstcs carrées. Le nombre iniini de troupeaux qui accompagnait les habitations nomades, éloignait toute crainte de manquer de nourriture, et si les grandes villes russes tiraient un grand avantage de ces troupeaux, les tartares le partageaient avec eux, parce que l’échange réciproque des produits, les. mettaient à même de se procurer beaucoup d’objets nécessaires qu’ils n’auraient pu avoir autrement. Les kalmulcs étaient-ils obligés de renforcer les armées russes en temps de guerre, cela occupait leur jeunesse oisive , et devenait pour eux une occasion d’exercer leur force , pour repousser ensuite, aveoplus de vigueur, les kirghises , les tartares nogais , les trou clunens, les habitans du Caucase et de la Crimée. Ces nomades étaient méprisés comme des barbares , par leurs voisins qui se livraient à l’agriculture; mais ils avaient une idée assez élevée de leur naissance et de leur religion , pour ne point se sentir blessés de cette manière de penser. Le mépris exige la connaissance d’une faute connue ,

qui ne peut manquer d’avoir une influence sur l’avenir. Enfin Oubacha régnait sur un peuple qui ne payait aucun impôt au souverain russe, et qui était traité plutôt comme un allié que comme un vassal.

Le gouvernement russe assura au nouveau prince un diadème qui lui était destiné du vivant même de Dondouk-Daclii, en raison de l’estime que ce dernier s’était acquise; ce diadème pouvait cependant lui être disputé avec juste raison par un de ses parens nommé Zèbèk-Dorchi, petit-fils du malheureux Galdan-Norbo, qui, pour prix de la vivacité de son caractère, passa, d’après les ordres de son père, ses jours dans une prison de Casan. Oubacha possédait toutes les qualités d’un homme de bien , sans ambitionner celles qui sont le partage des grands princes. Sa jeunesse, passée dans des occupations paisibles , lui avait cependant laissé une certaine ambition d’acquérir delà gloire, et la faiblesse de son corps ne le privait pas de ce mélange de qualités essentielles, que le peuple estime souvent plus que les grandes forces de l’esprit. Enfin Oubacha ressemblait àson père quin'avait du son élévation qu’aux

circonstances ; et à l’exception des descendansde Dondouk-Ombo, il n’y avait certainement aucun homme digne de lui succéder au trône. Zèbék avait hérité de l’esprit de son aïeul : élevé à l’école de l’adversité, elle influa sur son sort d’une manière toute différente de ce qu’elle aurait pu faire sur un homme ordinaire, c’est-à-dire, qu’elle étouffa en lui le germe des vertus, pour développer les passions de la vengeance et de l’ambition dans toute leur étendue.

Zèbèk-Dorchi, tout en ne possédant d’autres avantages d’esprit et de corps que ceux qui manquaient à Oubacha , obscurcit ce que celles-ci avaient de brillant, par une conduite hypocrite, au moyen de laquelle il sut donner l’apparence de la justice à ses intrigues, pendant que par une opiniâtreté rare, il travaillait insensiblement et avec précaution à introduire des principes qui pouvaient, quoique tard, mais avec plus de sûreté, lui assurer pour l’avenir l’objet de ses vœux. Tels étaient Oubacha et Zèbèk- Dorchi. Lorsqu’on connaît à fond ces deux caractères, il n’est pas difficile de prévoir la direction que devaient prendre les affaires

des kalmuks. Ici franchise et loyauté , là finesse et astuce; ici des idées éloignées de tout mauvais soupçon , là des intrigues qui bouleversent le fond de lame : chez celui-ci une confiance trop légère et point de résolution , chez celui-là une trompeuse apparence de justice , et une rare persévérance à poursuivre un projet jusqu’à son entier accomplissement: son projet une fois conçu, il est clair que le premier devait tomber dans les filets du second.

Oubacha et Zèbèk-l3orchi pouvaient avoir tous deux des droits égaux à régner sur les kalmuks. Si Oubacha s’appuyait sur l’avantage de descendre du plus âgé des fils d’Ajouka, qui, avant sa mort prématurée, l’avait désigné pour son successeur, Zèbèk- Dorcki pouvait lui opposer qu’Ajouka luimême n’avait attaché aucune importance à cette nomination, puisqu’après la mort de Tchakdourdchap , il avait confié la souveraineté à un de ses plus jeunes fils, dont l’incapacité avait obligé les tartares à faire passer le diadème dans une autre branche.

Il pouvait alléguer encore que le règne brillant de son aïeul donnait plus d’espérance au

petit-fils, que le règne insignifiant du fils de Tchakdourdchap ne pouvait en offrir au petit-fils de la première ligne; enfin, si Oubacha était aimé du peuple , son rival en était estimé. Zèbèk-Dorchi pouvait encore ajoutera toutes ces considérations, que si le droit d’hérédité n’était pas en faveur de son successeur Dondouk-Ombo , cela n’était point une marque de son incapacité pour régner. Aussi le gouvernement russe, dans la crainte que les deux princes ne parvinssent à avoir une connaissance trop exacte des droits de cette ligne, qui aurait pu éloigner les kalmuks des intérêts de la nation, avait-il nommé un autre successeur, dans le dessein d’introduire chez les tartares une influence étrangère ; mais cela n’avait pu avoir lieu, à cause de la médiocrité des talens de Datcbi.

Néanmoins, malgré tout ce qu’avaient de fondé les raisons de Zèbèk-Dorchi pour faire opposition, Oubacha se trouva revêtu du pouvoir , et il fut soutenu dans cette translation de droits, par une main à laquelle toutes les hordes kalmukes furent obligées de se soumettre. Oubacha n’avait point à

craindre de trouver un rival contre lequel il ne pût soutenir ses droits les armes à la main.

Zèbèk-Dorchi n’avait donc rien à espérer, puisque son adversaire était à l’abri de toute attaque $. mais trop fier pour se soumettre à lui , d’autant plus qu’il était devenu un instrument inutile dans la cabale , il se décida d’abord à détacher des lusses, leurs vassaux, et si son plan échouait, à se venger de tous deux.

Ce chef, soit pour présenter au gouvernement russe le nouveau prince sous un jour odieux , soit pour assurer la réussite de ses projets, répandit le bruit que plusieurs saissang ( * ) avaient juré de le faire périr, quitta la horde et s’enfuit à Tcherkask suivi de soixante-cinq tentes. De-là il divisa la cour par les fausses alarmes qu’il répandait, et par son désir de parvenir au trône des kalmuks. Il affirmait qu’Oubacha était incapable de soutenir le rang dont il était revêtu,

( * ) Les nobles Italmuks sont appelés saUsang : ce mot répoml à celui de gentilhomme, car le mot taisumgtai signifie gentil.

mettait en avant des prétentions qui paraissaient fondées, et formait des plaintes ayant l’apparence de la justice, afin de faire haïr le nouveau prince; mais il fut obligé de céder, car Elizabeth Petrowna ne pouvait revenir sur ce qu’elle avait fait. Le prince tartare, afin de poursuivre ses vues , s’étant rendu dans la capitale, obtint de la part des russes, comme compensation de ce que son espoir avait été trompé , un rang honorable à la cour de son rival. Ce fut ainsi que ce parent intrigant devint le dominateur de son maître.

Jusqu’alors, le chef des kalmuks avait toujours donné dans son conseil , appelé sarga, des ordres absolus , parce que les huit sargatchi , ou conseillers, dépendaient de leur chef. Sous le règne d’Ajouka, ainsi que sous celui de Dondouk-Ombo, ce pouvoir trop étendu ayant eu des suites fâcheuses, qui pouvaient se renouveler, surtout dans un empire aussi vaste, et dans le cas où la guerre se déclarerait, le gouvernement russe choisit cette occasion d’utiliser la jeunesse et la reconnaissance d’Oubacha, en établissant une espèce d’égalité entre le pouvoir du prince et celui du sarga, et en faisant

dépendre sa puissance de celle du conseil; le chef et les sargatchi furent donc soumis aux ordres d’un conseil d’état.

Le prince n’avaitledroitde se plaindre que lorsqu’un sargatchi s’écartait de son devoir de vassal : la plainte et la défense étaient examinées d’une manière judiciaire; on déposait le sargatchi coupable : celui qui était reconnu innocent, et qu’on avait faussement inculpé , était rétabli dans ses fonctions.

On ajouta encore à ces dispositions des honoraires de cent roubles pour chaque membre du conseil , afin de les lier aux intérêts de la Russie. Si cet arrangement n’eut pas tout l’effet qu’on en attendait, on crut toutefois être prémuni contre l’ambition d’Oubacha, en nommant pour premier sargatchi, Zèbèk-Dorchi ; mais au lieu de faire tomber le serpent dans le piège , on lui donna de plus en plus l’occasion et les moyens de préparer un poison subtil pour l’avenir.

Quoique Zèbèk-Dorchi se vit trompé dans ses espérances, sa nouvelle dignité lui procura une influence qui fit revivre son espoir pour des temps éloignés. N’étant pas

assez avancé dans le crime pour décider de son sort par un assassinat, son ambition se trouva flattée du pouvoir dont on l’avait investi , et cependant il ne pouvait être satisfait qu’autant que la Russie aurait éprouvé sa haîne, et qu’elle se repentirait de lui avoir ravi le diadème. Ses passions prirent un nouvel essort, et le plaisir de la vengeance lui parut plus important que la perte d’un trône auquel il croyait avoir des droits. Mais comment exercer cette vengeance contre un adversaire qui était prémuni de toutes parts?

comment risquer d’attaquer un géant, visà-vis duquel il n’était qu’un pygmée? L’unique moyen qui se présenta à lui, fut défaire ensorte, qu’à l’aide des cabales de son parti , le prince kaltnuk consentit lui-même à fuir hors de la Russie avec tout son peuple. L’empire devait ainsi perdre trois cent mille sujets ; l’armée russe serait privée de la plus grande partie de ses meilleurs cavaliers ; les villes principales souffriraient de l’absence des troupeaux tartares. Sa vengeance eût été complette , si la réussite eût répondu à la grandeur du projet; mais pour parvenir au but , il fallait surmonter de telles difficultés

que tout autre que Zèbèk-Dorchi eût reculé d'effroi. D’abord il fallait que le prince kaltnuk , qui jouissait de la bienveillance du gouvernement russe , se détachât d’une régente à laquelle il était entièrement dévoué par la reconnaissance; il fallait que les grands, dont la richesse consiste principalement en troupeaux, consentissent à seconder une entreprise , qui, si elle ne leur coûtait pas la perte de tout leur bétail , pouvait au moins leur en enlever une grande partie ; il fallait convaincre le peuple de la nécessité de quitter son séjour paisible , pour entreprendre un voyage à travers le pays des kirghises , jusqu’à ce qu’il rencontrât les frontières de la Chine, pour y chercher une nouvelle patrie, sans savoir si elle serait meilleure ou plus mauvaise que oelle qu’il abandonnait. Lors même que tout le peuple , la noblesse et le prince se fussent entendus ensemble pour fuir hors de l’empire russe , qui pouvait se promettre qu’une telle résolution fût tenue secrète jusqu’au moment de l’exécution r qui pouvait assurer que les troupes russes ne parviendraient point à joindre les hordes deskalmuks, qui ne pou-

valent fuir que lentement , et ne les traiteraient pas comme des prisonniers rebelles?

qui pouvait être sûr, qu’une multitude de fuyards, en proie à la disette et à la misère, pût se défendre contre l’attaque des kirghises? Toutes ces difficultés rendaient le projet chimérique, puisqu’il n’y avait rien à gagner et tout à perdre; mais Zébèk-Dorchi, qui avait pesé le pour et le contre , calcula qu’il pouvait compter auprès des kalmuks sur leur légèreté naturelle , et auprès de la noblesse et du prince, sur l’activité de ses intrigues : pour lereste ils’en rapportait auhasard.

C’est , rempli de ces nouveaux desseins, qu’il revint à la horde du vice-khan. Oubacha le reçut comme un parent qui lui était doublement lié par le sang; car ils descendaient tous deux d’un petit-fils d’Ajouka et ils avaient le même beau-père : il parut ne voir en lui qu’un ministre plein de talens, dont il comptait mettre à profit les vues , qu’il croyait meilleures que les siennes.

Zèbèk-Dorchi, de son côté, parut n’avoir rien de plus pressé que de chercher à effacer les souvenirs des désagrémens qu’il avait causés à Oubacha, en tâchant de se conci-

lier sa faveur par des dehors artificieux ; il. fit également en sorte de gagner la noblesse et le peuple par une complaisance particulière, et en apportant le zèle le plus actif dans les affaires. Il fallait d’abord qu’il fît sentir combien il était nécessaire ; il fallait que ses promesses fussent regardées comme inviolables , et ses propositions comme ne pouvant être contredites , avant d’entreprendre l’exécution hardie de son plan.

Pendant qu’il y travaillait, en tâchant de gagner de plus en plus dans l’opinion générale, il se trouva secondé par des personnes qui aimaient ses vues, et il vit qu’il était plus facile qu’il ne le croyait d’abord, de se rendre maître de leur manière de penser. Le grand lama Loosang-Dchaltzan (*) et son propre beau-père Erèmpèl , prince des khochotes, lui parurent des instruinens propres à l’exécution de son plan ; et il ne s’était pas trompé.

Loosang-Dchaltzan , le prêtre le plus

( * ) Ce nom est transcrit littéralement et d’après la prononciation comme dans les Mémoires sur les Mongols : c’est à tort que Rytschow écrit Laussziu Lanlschin.

astucieux qui eût porté la tiare de lama , devait son élévation récente aux basses intrigues qu’il avait employées pour renverser son prédécesseur Dèlèk-Dchanzo. Il l’avait accusé d’être en commerce avec le diable , d’avoir souillé les images , changé le temps , fait agir le tonnerre et les éclairs; enfin il lui imputait la mort de Dondouk-Dachi.

Malgré ces calomnies, il passait auprès de tout le peuple kalmuk pour un saint homme, dans lequel résidait un principe divin , d’après leur croyance à la métempsycose.

Loosangchercha àcacher sa basse extraction, en se faisant descendre des Dieux , et il s’attira un respect religieux de la part des tartares, malgré sa jeunesse et sa manière de penser mondaine. Un prêtre qui avaitdonné de telles preuves de talent pour l’intrigue, et qui , malgré cela , s’était acquis le respect de tout un peuple, parut propre pour l’exécution d’un plan aussi astucieux. Ce Loosang- Dclialtzan , en considérant son éloignement de la Russie, ses richesses, etl’infiuencequ’il conservait chez Jeskahnuks, espérait encore devenir tout puissant à la cour du Dalai-Lama, et il était d’autant plus porté àse

laisser gagner par Zèbèk-Dorchi , que celui-ci lui faisait entrevoir un avenir brillant; et Zèbèk devait se croire d’autant plus heureux d’avoir mis ce prêtre rusé dans ses intérêts, que celui-ci avait toute la confiance de l’épouse du khan.

Erèmpèl était un priiice de mœurs austères et d’un esprit sauvage ; il se laissa cependant entraîner facilement dans le nouveau plan , parce qu’il avait une très-grande prédilection pour son beau-fils Zèbèk-Dorchi, soit parce que sa manière de penser était plus conforme à la sienne , soit parce qu’un esprit semblable au sien lui paraissait supérieur à celui du faible Oubacha. Peut-être aussi, ce prince se laissa- t-il séduire par les brillantes espérances d’un avenir glorieux: peut-être pensa-t-il pouvoir placer le diadème du khan sur la tête de son bien-aimé.

Quoique Zèbèk-Dorchi ne comptât pas beaucoup sur les talens de son beau-père , sa puissance qui s’étendait sur plusieurs milliers de huttes khochotes, et l’ardeur avec laquelle il avait embrassé l’idée de cette entreprise, lui parurent dignes d’être appréciées.

Nous ignorons combien de temps ces trois

esprits dissimulés s’occupèrent seuls du projet de Zêbêk-Dorchi : le temps qui s’écoula entre sa conception et son exécution, pourrait donner à penser, ou qu’ils ne s’approchèrent de leur but qu’avec les plus grandes précautions , ou qu’ils eurent des difficultés à surmonter de la part du prince, si nous n’avions appris verbalement, que ce retard avait un motif religieux, que nous ferons connaître par la suite.

Zèbèk-Dorchi voulut peut-être, sous ce prétexte, qu’un temps plus long s’écoulât, afin qu’Oubacha ne pût pénétrer ses vues ambitieuses, et ne se mît en mesure de placer un rival aussi dangereux hors d'état de pouvoir jamais parvenir au but de ses désirs.

Le khan même pouvait retarder, avec préméditation son consentement, et ne pas vouloir mettre lui- même , avec tant de bonhomie, les armes entre les mains de son ambitieux parent.

fl est facile de concevoir que les trois conjurés facilitèrent l’adoption de leurs vues, en excitant les plaintes contre des injustices qui pouvaient avoir quelque fondement, ou être mises à dessein sous un jour défavo-

rable. Avec de mauvaises intentions, il est facile de peindre les plus petites choses sous les couleurs les plus noires , et de conduire par des récits d’abord indifférons, à des suites fâcheuses.

Le titre de khan que la Russie avait refusé à un descendant d’Ajouka, et l’atteinte portée aux droits du prince ,. surtout par l'indépendance des sargatchi , étaient les principales causes qui devaient faire ifu pression sur l’esprit du jeune Oubacha.

« Ne nous sommes-nous, disaient-ils au prince, ne nous sommes-nous soustraits au joug de nos ennemis de /occident, que pour être ici, sur les bords du Volga, dans les chaînes d’une d omination é trangère? Les exploits de nos ancêtres devaient-ils nous rendre un objet de mépris ? Nos guerriers ont partagé les victoires des russes , ils ont servi à tenir les turcs, les tartares, les kirghises éloignés de ces contrées, et à les repousser loin de nos frontières; leur nom a rempli les prussiens de terreur; nos hordes ont couvert ces immenses campagnes de troupeaux innombrables; les richesses qui nous suivent se sont répandues dans les villesrusses, etpour

récompense de tous ces avantages , les princL paux chefs de notre nation sont méprisés par d’orgueilleux européens. Oerluk, Dajtching et Ajouka n’ont point prêté un serment de fidélité , qui obligeât leurs descendans à subir un esclavage continuel ; qui soumît leur puissance au joug d’une nation étrangère, et qui ravalât leurs droits jusqu’à les faire servir au profit des étrangers . » Ces discours, et plusieurs autres, par lesquels on cherchait à réveiller l’ambition du vice* khan, n’étaient que des moyens employés pour l’aveugler ; et un esprit plus réflé* clii aurait déjoué toutes ces ruses, si les passions ne l’eussent entraîné. Lorsque les commandans russes, soit par avidité, soit pour d’autres raisons , commettaient quelques injustices, les kalmuks se plaignaient de celles-là avec plus de véhémence que de toutes les autres, parce qu’elles étaient exercées par des étrangers , et il leur était permis de faire parvenir leurs plaintes aux oreilles du chef général, pour arrêter des abus qu’aucune loi ne pouvait entièrement empêcher.

Si le titre de khan avait subi une modification, le gouvernement russe avait été

contraint, par les discordes qui s’élevèrent après la mort d’Ajouka, de se mêler des affaires des kalrauks, et, afin d’éviter de nouveaux troublej, de soumettre leur chef au sceptre de l’empire. Le fils et le petitfils de Tchak Dourdchap furent obligés de regarder leur élévation comme un bienfait de l’impératrice de Russie, et puisqu’elle avait nommé l’un vice-khan, l’autre pouvait espérer de parvenir à cette dignité lorsqu’il s’en serait rendu digne. Le peu de poids de cette modification se fait voir clairement , lorsqu’on observe que le fils de Dondouk-Dachi fut toujours appelé khan par les kalmuks; et si la place de sargatchi ne pouvait pas être donnée ou retirée par le prince kahnuk, il avait cependant le droitde proposer ceux qu’ildésirait, pourfaire partie de son conseil : et cette prérogative était assez importante pourqu’il en tirâtavantage.

Enfin le prince avait fort peu à craindre de la part des sargatchi , qui étaient liés à ses intérêts par cent motifs, tandis que les honoraires de cent roubles étaient la seule chose qui les attachâtaux intérêtsdes russes.

Zèbèk-Dorchi et ses complices regar-

daient la fuite hors de l’empire russe comme le seul moyen de se soustraire à l’esclavage redouté , et qui , à en juger par ses progrès , • devait selon eux détruire leurs droits par la

suite , et les priver même de l’ombre de leur liberté. Le retour dans leur ancienne patrie leur paraissait nécessaire pour fixer leur constitution politique et religieuse ; mais la puissance des peuples de l’Europe les empêcha de prendre leur fuite vers l'ouest ; et la , haine qu’ils avaient conçue pour l’islamisme, ainsi que lanécessité de construire des huttes fixes, ne leur permit pas de s’arrêter chez leurs voisins les tartares : les kirghises et les bulgares étaient trop enclins à la rapine, pour qu’ils pussent s’établir tranquillement dans leur pays. Les contrées qui étaient sous la domination chinoise leur offraient donc seules un champ libre, où ils pouvaient continuer leur vie nomade, et pratiquer tranquillementleurreligion àl’abri de toute persécution, par la proximité où ils se trouvaient du Thibet , et par l’analogie de leur croyance avec celle de l’empereur de la Chine. Ce qui principalement les avait engagés à s’arrêter à cette idée, était la réponse favorable de

l’oracle du Thibet sur une question secrète qui avait été faite, quelque temps auparavant, au Dalai-Laina, de la part des kalmuks. On lui avait demandé si les kalmuks seraient heureux en retournant dans leur pays : la réponse de ce prêtre despote ne devait avoir son effet que pour les années du tigre ou du lièvre ( * ) qui ne reviennent qu’après le

( * ) Les kalmuks indiquent non seulement les jours et les mois, mais encore les années par le nom de douze animaux» qui sont : le rat, le bœuf, le tigre, le lièvre , le dragon , le serpent, le cheval, le mouton , le singe, le coq, le chien et le cochon. Le cycle ordinaire des mongols qui est de soixante ans, contient cinq fois ces douze noms, et chacune de ces cinq fois est indiquée par le nom des cinq élcmens mongols, le bois, le feu , la terre , le fer et l’eau, qui sont encore doublés par une distinction du masculin et du féminin. Le dernier cycle qui a fini en 1804, a commencé en 1744* Le nom de cette première année était, Vannée masculine , bois, rat; les onze années qui suivent , s’appelaient : année féminine , bois , bœuf j année masculine, feu, tigre ; année féminine feu, lièvre; année nui sculine, terre , dragon; année féminine , terre, serpent; année masculine, fer , cheval; année féminine , fer , mouton ; année masculine , eau , singe; année féminine , eau, poule; année nutsculine, bois, chien ; année féminine , bois , cochon. La treizième année commençait aussi par rat , mais elle était distinguée de la première, par année , feu , masculine. On voit d’après cela, que le cycle de soixante ans ne peut offrir la moindre confusion pour la dénomination des années. Quant à ce qui a rapport k la prophétie du Thibet, le tigre indiquait l’année 1770, et le lièvre celle de

cours de douze années. Ces deux années approchant , si l’exécution du projet était retardée plus long- temps, l’entreprise courrait risque de périr en naissant, et la cause qui détermina Zèbèk-Dorchi à traîner si long-temps en longueur l’exécution de son projet, venait sans doute delà nécessité d’attendre ces deux années importantes , désignées par le Dalai-Laina.

La guerre contre les turcs occupait les armées russes , et Oubaclia se décida à y prendre part, soit pour mieux cacher ses vues secrétes, soit pour mener l<is kalmnks, qui depuis long-temps n’avaient pas vu d’ennemis, dans un pays où ils pussent donner des preuves de leur valeur. Le khan conduisit donc lui-même une armée de plus de trente mille hommes de cavalerie, dans les montagnes des kouhains, et Momotbacha, le plus grand héros des kalmuks dans les temps modernes, renforça l'armée russe de

1771} et l'oracle avait choisi K dessein ce s années, parce que les animaux qui les indiquent, représentant la prudence et la vitesse, ces deux signes pouvaient annoncer la fuite de la Russie.

cinq mille chevaux , qui furent principalement employés devant Otchakow.

L’arméed’Oubacha remporta, surla rivière Kalans , une brillante victoire qui coûta cinq mille hommes aux koubains, pendant que Momntbacha mit en fuite le reste des troupes turques. Quoiqu’il en soit, Oubacha, malgré sa victoire , pensait déjà à sortir de l’empire russe : sa conduite même à cette époque le prouve : en effet, ayant rencontré aussitôt ajirès le combat, quarante-trois des chefs ennemis, qui étaient réunis, et qui , pendant l’action , avaient perdu leurs chevaux ( * ) , il leur permit de se retirer , tandis qu’il aurait pu les faire prisonniers, ou les exterminer. La perte de ces quarantetrois guerriers aurait été aussi sensible aux koubains qu’utile aux russes, parce que, parmi eux, se trouvaient les principaux chefs. MaisOubacha était parvenu à son but, et ayant éloigné tout soupçon de la part du gouvernement russe sur son compte, après avoir éprouvé la valeur des siens , jl se

( * ) Selon les rapports verbaux : d'après les mémoires écrits, leurs chevaux u’ctaieut que fatigués.

souciait fort peu d’exposer la vie de plusieurs de ses soldats, qui auraient d’ailleurs trouvé une résistance opiniâtre.

Oubacha, couvert de gloire, quitta donc son camp; mais Catherine n tarda de récompenser la victoire des kalmuks, soit qu’elle fut informée de quelques inouvemens parmi eux, soit qu’elle voulût surprendre Oubacha, en lui accordant la couronne de khan sur laquelle il ne comptait plus. Si déjà l’indifférence que le gouvernement russe parut témoigner pour la soumission des koubains, était peu faite pour détourner le princakalmuk de son projet, la conduite du nouveau grandpristaw ne pouvait que l’y affermir. Il venait d’être installé dans les hordes kalmu-' kes, pour avoir d’abord les yeux sur la conduite des princes, et ensuite pour protéger les russes qui se trouvaient en relation avec les kalmuks.

Le colonel Kichinskoi, c’est ainsi que s’appelait ce nouveau commandant, avait une vanité qui dut paraître d’autant plus insupportable au prince kalinuk, qti’il n’était » pas lui-même accoutumé à faire supporter ce défaut à ceux qu’il connaissait au-dessus #

de lui. Kicfiinskoi sut si peu couvrir sa vanité d’un dehors convenable , et il y mit des manières si communes, que non seulement la noblesse, mais le prince même s’en ressentirent.

Zèbêk-Dorchi et ses partisans ne négligèrent point de faire remarquer cette conduite au prince, afin de l’exciter de plus en plus , par les ressorts de l’ambition, à s’affermir dans le parti qu’il devait prendre. Le grand-pristaw fut instruit par Beketoff, gouverneur d’Astracan , du projet des Jtalmuks , qui lui avait été communiqué par le sargatchi Lamjan j mais cette révélation , qui aurait pu empêcher la fuite des tartares, si l’orgueilleux colonel eût su s’en servir, ne fit que le pousser à faire de nouvelles grossièretés , qui nourrirent le feu de la haine au lieu de l’éteindre. Kichinskoi qui ne s’attendait simplement qu’à la fuite des kalmuks , parce qu’il n’avait rien aperçu auparavant j crut empêcher le vice-khan de remplir son projet en l’intimidant : il alla trouver Oubacha et luifit sentir, par le nîoyen d’un interprète ( il ne savait pas la langue kalmuke ) intéressé à augmenter encore la

fnrce de cette plainte , qu’il connaissait son projet de fuir la Russie pour aller en Chine. 11 termina par ces mots : « Tu te flattes d’une heureuse réussite j mais apprends que tu es un ours enchaîné , qui ne peut; aller où il veut, et qui ne va qu’où on le tire. » Le vice-khan ne répondit à cette insulte que par le silence et en tournant le dos avec mépris ; mais ce propos, Y ours enchaîné , dut revenir à sa mémoire, lorsqu’il se trouva sur les frontières de la Russie. Le discpurs du grand- pristaw fut encore accompagné, lorsque le prince le quitta, des mots les plus injurieux et les plus avilissans, qui furent soigneusement recueillis par les partisans de Zèhèk-Dorchi , pour exciter le prince à prendre une décision qui avançât l’exécution du plan.

Zèbèk-Dorchi connaissait trop bien le vice-khan, pour ne pas craindre que le caractère indécis de ce prince n’eût pour lui de mauvaises suites : afin donc de se rassurer sur ce point, il lui fit prêter un serment solennel, de n’employer aucun prétexte pour empêcher la fuite projetée. Après quoi l’on travailla, avec une nouvelle ardeur , à

surmonter les obstacles que ce plan pouvait rencontrer Je la part du peuple.

L’ambition de Zèbèk-Dorchi, d’après le rapport d’un homme très-instruit, fut donc la seule cause qui éloigna de la Russie la plus grande partie des hordes kalmukes. Des écrivains dignes de foi a ribuent cette cause à l’esprit intrigant du ^rand lama, qui, pour parvenir à cette dignité, avait été obligé d’employer l’artifice : on prétend même que c’est lui qui avait déterminé le khan à entreprendre cette fuite, comme devant servir à ses vues. Cependant, quoiqu’elle pût être avantageuse au lama, il n’est pas probable qu’il en ait été la première cause.

Zèbèk-Dorchi se croyait offensé par la Russie, à l’occasion de la perte du trône qu’elle lui avait ravi; mais Loosang-Dchaltzan devait sa dignité de grand lama au gouvernement russe, qui l’y avait nommé, au désavantage du lama précédent. L’offense que l’un croyait avoir reçue , é ta i l une raison naturelle pour chercher à se venger de la Russie, d’autant plus que, dans un royaume étranger, il avait plus d’espoir de satisfaire son ambition. La reconnaissance

semblait devoir empêcher l’autre de former un plan par lequel il devenait l’ennemi de ses bienfaiteurs : les faveurs delà Russie pouvaient, avec le temps , perdre de leur valeur auprès de cet homme ambitieux ; mais qu’il les eût entièrement oubliées, jusqu’à chercher lui-même , et sans y être porté par d’autres, à devenir tout à fait ingrat, c’est ce qu’il est difficile de croire. Loosang-Dchaltzan s’étant laissé entraîner dans les vues de Zèbèk-Dorchi , appuya son projet avec toute l’astuce de son caractère ; mais ce fut seulement comme l’ami de celui qui l’avait conçu, et non comme l’agent principal.

D’autres attribuent encore l’idée de ce projet au prince Tchèrèn, qui se trouvait alors à la courd’Oubacha, depuis 1768. Tchèrèn était proche parent d’Amoursanan , qui avait tenté de se soutenir comme chef de la Soongarie, sans l’appui des chinois, et qui les avait même battus; mais ayant ensuite été opprimé, il avait porté sa fureur en Sibérie , où il était à l’abri de l’autorité des chinois, quoiqu’ils eussent plusieurs fois demandé que sa personne leur fût livrée :

il mourut peu de temps après, et ce ne fut

qu’avec peine qu’on empêcha que son cadavre ne supportât l’infamie qui lui était réservée. Son parent ayant donc plus à craindre qu’à espérer, en retournant en Chine, il ne pouvait pas avoir conseillé cette fuite aux kalmuks , et encore moins en avoir été la cause. Du reste nous savons , par des notions verbales venant de la même source que les précédentes, que Tchèrèn s’opposa de toutes ses forces au projet de Zêbèk-Dorchi, et qu’il n’y adhéra qu’au moment où l’opposition d’un seul devenait inutile (*).

( * ) Pour donner un nouveau poids à cette opinion, je m’en rapporterai aux notions fournies par les missionnaires ( Mémoires sur l'histoire, les sciences , les arts, les mœurs et usages des chinois), A la page 3G8 et suivantes, l'empereur Kienlong même, dit dans un manifeste relatif & la révolte d'Amoirsanân : « Cependant le ciel irrité hâte le temps de sa vengeance. Une maladie affreuse est l'instrument dont il se sert pour accabler du poids de sa justice le scélérat qui a provoqué son courroux. il l'atteint lorsqu'il se croit à l'abri de toute poursuite; il tranche le noir fil de ses jours, lorsqu'il se promettait de jouir de la vie parmi les douceurs au moins de la liberté. Ainsi périt à la fleur de l'Age, celuidont lu perfidie avait faitnaitre tant de désordres, avait fait inonder les campagnes de taut de sang. Abandonné des siens , que la crainte de contracter son mai avait déjà dissipés, à peine, dans cette terre étrangère , se trou- Ye-t-il quelqu'un qui veuille rendre les honneurs funèbres à son corps. Quoique séparés de nos climats par des distances im-

Quand même Tclièrèn, auquel on ne peut

m en ses, 1rs peuples du nord nous sont unis par 1rs liens des traités ; la bonne intelligence a toujours régne entre eux et nous. 11 ne le. .rétait plus possible de livrer entre nos mains Amoursanan vivant; des usages Sacrés parmi eux, les empêchant de nous le li\ rer mort, ils firent voir d abord son infect cadavre, et cr suite se» ossemens, à ceux que j'avais envoyés pour le reconnaître. »

Kieulong ne juge pas mieux Tehèrèn dans le monument qu'il fit élever sur les bords du Jly, pour conserver la mémoire de l'émigration des torgotes de la Russie (Mémoires des jésuites , p. G^4 )- ■ Ccuxqui croient voir du danger partout, ne manquèrent pas défaire des représentations : « Parmi ceuxqui viennent se soumettre, dirent-ils d'une commune voix, il y a le perfide Tclièrèn. Qui a trompé, peut tromper encore. Défions-nous j on ne saurait être trop sur ses gardes». Sur ces représentations, j'entrai en défiance, et j'ordonnai qu'on fit quelques préparatifs, à tout événement. Je réfléchis cependant avec toute la maturité qu'exigeait une affaire de cette importance; et mes réflexions réitérées me convainquirent enfin , que ce qu'on voulait me faire craindre , ne devait alisolument point avoir lieu. Tclièrèn aurait-il pu, lui seul, persuader toute une nation ? Aurait-il pu mettre en mouvement Oubacha et tous les torgotes, ses su jets? Quelle apparence que tant d’hommes aient voulu suivre un simple particulier, entrer dans ses vues, et risquer de périr de faim ou de misère avec lui? D'ailleurs les russes, à la domination desquels ils ont osé se soustraire, sont ainsi que moi , les maîtres d'un grand royaume. Si les torgotes venaient dans le dessein d'insulter les frontières de mes états, pour s'y établir de force, peuvent-ils espérer que je les y laisserai tranquilles? Out-ils pu se persuader que je ne me donnerais aucun mouvement pour les en chasser ? Et s'ils sont repoussé» , où peuy eut-il» se retirer? Oseraieut-ils se flatter que

refuser ni courage, ni valeur, et Loosang- Dclialtzan dont la fourberie et l’esprit intrigant sont connus, eussent été capables de former le projet de la fuite , il appartenait au génie seul de Zèbèk-Dorchi de prendre les mesures qui assurèrent le consentement du prince, qui endormirent la surveillance du gouvernement russe, qui déterminèrent le peuple à l’exécution d’un projet auquel se rattachaient tant de dangers, et qui devait trouver, surtout de la part du peuple, l’opposition la plus dilïicile à vaincre. ( * )

les russes qu’ils n’ont, payés que d’ingratitude, voudront bien les recevoir encore chez eux impunément, et les laisser sc remettre en possession des memes lieux qu'ils leur a*. aient cédés autrefois. »

( * ) Les rapports des chinois sur la fuite des kalmuks, doivent être fort differens des nôtres, et ceci n’est pas difficile à comprendre, kien long fuit mention de quelques-unes des causes de cette fuite , dans une inscription qui ne manque pas d’énergie, et qui de temps en temps s’accorde avec la vérité des faits historiques {Mémoires de t jésuites , pag. 408). e Ouhacha est arriére petit-filS^J’Ajouki ( A jouka ). Les russes ne cessant point d’exiger de lui qu’il leur fournit des soldats, pour les incorporer dans leurs troupes ; en dernier lieu , lui ayant enlevé son propre fils pour leur ser ir d'otage; étant outre cela d’une religion différente de la sienne; et ne faisant aucun cas de celle des lamas, dont lestorgotes font profession, Ouhacha et les siens se sont enfin déterminés k secouer un joug, qui leur devenait de jour en jour plus insupportable ».

Cependant Zèbèk-Dorchi irrité de l’orgueil du colonel russe, avait engagé le prince à divulguer subitement le secret au peuple, quelques instans seulement avant la fuite, afin de ne pas donner de temps à la réflexion, ni d’occasion à la trahison. 11 lui importait de tenir le commandant russe, dans le doute et l’incertitude sur ce qu’on projetait, afin de l’éloigner de toute mesure violente, ou pour que l’on pût, si le plan venait à manquer avant qu’il ne fût déclaré , se conserver la faculté d’attendre une occasion plus favorable.

On voitqu'ici trois causes sont mises en avant. Le recrutement «tait une fausse plainte de la part du prince kalmuk; pour ce qui regarde son fils emmené eu otage , nous verrons bientôt cette circonstance mentionnée dans certains écrits, comme une de celles qui déterminèrent le* kalmuks à la fuite. La Russie, d après les notions chinoises, devrait avoir conduit en otage le fils d'Ouhacha, mais il est possible aussi que ce soit une faute des traducteurs. Que le mépris de la religion du Lama ait été présenté comme une cause delà fuiffe, ceci nous donne lieu de faire cette question :Qui la méprisait, le gouvernement ou le peuple ? Les chefs du gouvernement russe ont toujours agi avec tolérance; le mépris du peuple ne pouvait avoir de poids , car dans quelqu'autre pays que les torgotes eussent vécu , ils auraient toujours eu à supporter la différence d'opinion, ainsiqu'une espèce de mépris |>our leur religion.

L’aveuglement du grand - pristaw avait quelque chose de si singulier, que ceux qui raisonnent des choses d’après leur résultat, pourraient sans connaître le caractère de cet homme, flétrir sa mémoire en le soupçonnant de trahison. Kichinskoi était cependant fort éloigné de mériter une pareille injure. Les suites que sa manière d’agir de vaien t avoir pour lui, puisqu’il ne pensait pas à quitter l’empire russe, et la haîne que les kalmuks conservèrent pour un homme, qu’ils auraient taillé en pièces , s’ils l’avaient eu entre leurs mains de l’autre côté du Jaik , sont une preuve suffisante de sa fidélité. Kichinskoi comptait trop sur le pouvoir de ses menaces , et méprisait les avis répétés de Beketoff, trop persuadé que les kalmuks ne pouvaient avoir l’idée d’un tel plan. Il se méprit au point, que le prince lui ayant fait savoir qu’une armée de kirghises, qui s’approchait du Jaik , exigeait qu’on fît avancer des kalmuks, il fut le premier à y envoyer une vingtaine de cosaques, avec deux pièces de campagne, sous le commandement du capitaine Doudyn, pour soutenir les tartares.

Tandis que le prince kalmuk attendait

l'entrée de l’hiver pour passer sur l’autre rive du Volga, avec vingt-mille huttes nomades qu’il voulait y rassembler afin de gagner aussitôt les frontières chinoises, Beketoff informa l’impératrice de l’entreprise d’Oubacha; mais l'opiniâtre grand-pristaw déclara que ces craintes étaient imaginaires. L’impératrice s’en rapporta au conseil chargé des affaires des kalxnuks, et le comte Pan in, qui avait pris des informations auprès de Kichin skoi, annonça que les nouvelles de Beketoff devenaient enfin fatigantes. Ce dernier n’en continua pas moins d’assurer que la fuite des tartares était inévitable, si l’on ne prenait des mesures urgentes pour l’empêcher; mais Catherine pensa naturellement qu’il était plus sage de croire aux avis d’un commandant, obligé par les devoirs de sa place, de veiller de près sur les mouveinens des kalmuks, qu’aux rapports d’un général, qui n’avait dans le fait que de faibles relations avec les tartares, et qui pouvait être trom- « pé par de faux bruits : cette souveraine fit donc moins de cas des avis de Beketoff que de ceux de Kichinskoi. Beketoff partit pour St.

Pétersbourg, insista sur ce qu’il avançait.

mais sans parvenir à se mire écouter; et il se trouvait encore dans la capitale, lorsqu’un courrier lui apporta la première nouvelle, que les kalmuks avaient subitement pris la fuite. BeketofF justifia ainsi ce qu’il avait prédit à l'impératrice , qui le chargea de la punition et de la surveillance de Kichinskoi ( * J.

Il nous faut cependant quitter ces deux personnages, pour connaître les moyens que le prince Zèbèk-Dorchi employa pour. déterminer le peuple à exécuter son projet.

Le vice-khan n’avait envoyé des troupes, sous prétexte de combattre les kirghises, que dans le but de réunir les principaux d’entre les kalmuks, dans le pays sabloneuxdeNryn, environ à cent werstes du Volga, pour les persuader, dans ce lieu, de la nécessité de prendre la fuite. Les nojone et les saissang du peuple se trouvèrent rassemblés à l’endroit qui avait été désigné : là, le parti de Zèbèk-Dorchi soutint son projet avec tant

( * ) Kicliinstoi fut condamné à la prison. Son ambition et *a vanité ainsi humiliées avancèrent sa mort qui eut lieu trois ans après son arrestation .

de vigueur, qu’il rfte laissa aucun doute sur son succès. « De tous côtés , disaient Zèbèk-Dorchi et ses partisans à ceux qui étaient rassemblés, vos droits ont été restreints ; non seulement les commaudans nous ont maltraités , mais le gouvernement même paraît s’occuper du projet de fixer un peu j) le accoutumé à la vie errante. Les bords du Jaik sont déjà couverts de forteresses cosaques; les frontières du nord sont de me me occupées par des allemands, et bientôt le Don, le Terek , le Kourna et le Volga seront aussi envahis, afin de nous réduire ici, sans eau, à voir périr nos troupeaux. Déjà l’on a demandé le fils du prince pour otagej déjà l’on a engagé trois cents jeunes-gens de nos familles les plus illustres , à quitter leur manière de vivre et leurs habits pour les envoyer, sous des apparences honorifiques, à la cour de l’impératrice; ils y sont sous une surveillance pénible, et dans une résidence éloignée, afin que leurs parens ne puissent prendre une détermination, digne de leur ancienne gloire. La vue de l’avenir ne nous laisse d’antre alternative, que de baisser la tête sous le joug de l'escla-

Vage , ou , par un éloignement subit du royaume, de prévenir notre chute. La résolution que nous allons prendre doit décider de notre sort. » On rappela que le Dalai- Lamalui-méuie, dans les temps passés, avait conseillé aux kalinuks de fuir vers leur ancienne patiie; que les deux années heureuses étaient enfin arrivées; qu’ils avaient, peutêtre pour la dernière fois, une occasion favorable de choisir entre leur demeure actuelle et celle de leurs ancêtres, et qu’ils ne devaient pas négliger ce moment et refuser d’entreprendre sans délai l’émigration. •

La noblesse kalmuke, par son éducation et par ses habitudes, aurait plutôt donné sa vie, que de changer son costume et sa manière de vivre : aussi ce discours devaitil faire impression : mais il en lut bien autrement, lorsqu’on fit circuler une note, préparée à cet effet, d’après laquelle Zèbèk- Dorchi devait être le conducteur des trois cents fils de saissang, destinés pour aller à la cour. La crainte et le mécontentement frappèrent les kahnuks étonnés, au point qu’on put prévoir leur réponse. Ils s’écrièrent tous d’une commune voix, à leur manière orien-

( 3 oo )

taie : Retirons-noi s du côté oh le soleil vient Uissiper les ombres de la nuit.

Aussitôt que cette résolution fut prise par la multitude qui se trouvait réunie, le vicekhan fixa le jour du départ, la conduite que les chefs devaient tenir, ainsi que l’ordre de la marche, et la manière dont elle devait se faire. La fuite une fois décidée, l’assemblée 8e sépara $ etchacun se rendit à sa horde, afin d’y faire les préparatifs nécessaires.

On était déjà dans les mois d’hiver, mais heureusement que les hordes kalmukes de ce côté-ci, étaient séparées des autres par les flots du Volga, et ne pouvaient espérer de se réunir à elles , que lors de la congélation de ce fleuve. Le froid n’était pas encore arrivé ; mais le 5 janvier 1771 (*), époque qni.

( * ) D'après des mémoires écrits , l’époque de U fuite était fixée à la fin de décembre 1750, mais c’est h tort. Dans les Relation! des jésuites ( pag. 688, remarque d'Amiot ), les torgotes quittèrent le Volga ( l’Etchil ) au commencement de la onzième lune de la trenle-cinqi i< me année dcKirnloug, c'està-dire, le 16 décembre 1770, et ils arrivèrent au Jly la sixième lune de la trente-sixième année de Kienlong ( le dernier jour de ce mois était le 9 août 1771 ). Les torgotes, ou n’avaient pas bien déterminé le jour de leur départ, ou bien la différence entre la manière de calculer le temps, chez les chinois et chez

d’après notre calcul , fut le jour déterminé pour la fuite , il se fit sentir, sans qu’il y eut possibilité de rejoindre les hordes qui étaient à l’autre rive. Ce fut avec chagrin que les tribus, qui étaient en-de-çà du fleuve, se virent dans l’impossibilité de le passer, sans se douter que ceÿe fuite allait les plonger dans une misère sans exemple.

Les chefs, peu de temps auparavant, avaient été obligés de tromper le peuple de la même manière qu’ils l’avaient été euxmêmes par Zèbèk-Dorchi et ses partisans; ils se servirent , pour faire impression , de cette même note qui en avait tant fait sur euxmêmes; ils répétèrent, qu’à l’avenir le peuple kalrnuk devrait fournir des recrues à l’armée russe, pour empêcher les tartares de commettre des hostilités. Ces chefs avaient reçu ordre de leur représenter d’un côté, que leur marche ne devait pas s’étendre au de-là du Jemba, d’où le prince voulait faire • part de ses plaintes à la cour russe ,

les mongol*, avait rauji* cette erreur : quant au jour (le la fuite, je m'en rapporte à l’opinion de plusieurs personne* russes et allemandes digne* de foi.

afin d’obtenir, en la menaçant d’une véritable fuite, des garanties pour la liberté des kalmuks et l’indépendance de leur sort futur; de l’autre, qu’ils devaient espérer le pillage des biens appartenant aux russes. Encouragés par ces deux promesses , les torgotes attendaient le signal du^lépart et celui du pillage.

Les causes qui retardèrent le passage des hordes de l’ouest, sauvèrentles villes situées dececôtédu Volga. Leur destruction aurait été immanquable, si les kalmuks des deux rives avaient pu se joindre ; mais la crainte les obligea de se contenter des biens cju’ils trouvèrent dans les dépôts, où les négocians russes, arméniens et tartares, qui étaientdans la horde , avaient mis leurs marchandises.

Les cris de ceux qui pillaient, firent connaître aux étrangers le dessein des tartares, aiusiqueledangerqu'ilscouraient sansqu’ils en fussent prévenus. Le marché fut détruit, les objets qui s’y trouvèrent furent enlevés de force, et partagés entre les voleurs j ceux qui , pendant le tumulte, ne parvinrent pas à s’échapper, furent maltraités et faits prisonniers. Un cosaque de seize ans, qui avait

esaavé de repousser à coups de poings les mauvais traite inensqu’onluifaisaiteprouver, et qui l'avait fait trop faiblement , s’il avait l’intention de se venger, ou bien avec trop de vivacité, s’il ne voulait qu’éloigner ceux qui le tourmentaient, fut du petit nombre de ceux qui payèrent de la vie leur témérité. Le peuple furieux de cette résistance, tomba sur ce malheureux, et après lui avoir ouvert le bas ventre de plusieurs coups de couteau, lui arracha le cœur. Le commissaire misse, qui avait été placé dans la horde du khan, fut enchaîné et se vit obligé de suivre lamultitude, à pied, comme prisonnier.

La horde du khan , au jour indiqué , s’éloigna de quarante à cinquante werstes de la forteresse Penatajewsk , située sur le Volga : les autres hordes en firent autant au même moment, et s’empressèrent de rejoindre leur prince qui, sous prétexte d’aller combattre les kirghises, était parti d’avance pour se rendre sur les bords du Jaik.

Le puissant Bambar, se trouvait devant la ville de Sarepta , avec plusieurs milliers de huttesqtoilui appartenaient. Bambar aussi vaillant que sauvage et intrigant, redouté

des kirghises, des truchmens et des karakalpaks, auxquels il faisait continuellernent la guerre, était trop fier pour reconnaître le vice-khan pour son chef, et trop ambitieux pour consentir à être employé par Zèbèk-Dorchi; et cependant il était devenu, soit à son insçu, soit en adoptant les espérances donton tâchait de l’éblouir, l'ins- .trument principal du plan de Zèbèk-Dorchi.

Au milieu de ses habitudes sauvages, il avait conçu des idées plus profondes, d’après des vues qui ne le rendaient pas indifférent à la paix. Etant connu des liabitans de Sarepta, il duc prendre chez les uns, les apparences de la justice, et étonner les autres par des connaissances extraordinaires j mais parmi tous ces liabitans , personne ne l’intéressa davantage qu’un médecin allemand.

Bambar comptait sur la congélation du Volga, pour partir avec ce médecin, et se rendre à la Chine, suivi de la plus grande partie de la commune de Sarepta. Aucun des kalmuks ne quitta les bords du Volga avec autant de regret que ce chef, et aucune ville, sur les bords de ce même fleuve, n’eut

Digitize

plus à se réjouir de ce que les espérances des kabnuks eussent été trompées. •

Les désordres qui accompagnèrent la fuite *' des tartares, se bornèrent simplement au pillage , soit parce que les chefs avaient de l’humanité , soit parce qu’ils ne voulaient pas augmenter le poids dè leur faute. Cependant dans quelques endroits, ils exercèrent descruautés qui pourraient justifier ce qu’on a dit de défavorable à l’égard des kalinuks, et que les étrangers ont attribuées à leur caractère. Oubacha même imprima une tache à son nom , par l’action violente qu’il fit commettre sur le capitaine Doudin : un détachement de dragons et de cosaques , commandé par cet officier , fut fait prisonnier ; on entoura la tête et les mains du chef, avec des liens faits de la peau d’un bœuf qu’on venait d’écorcher. Les souffrances de ce malheureux étaient augmentées par la faiblesse de son corps , et elles croissaient à. mesure que la peau, en se séchant, se retirait, et que les insectes s’accumulaient entre son bonnet de martre et la peau de sa tête. Un de ses cosaques , persan de naissance ( qui dans la suite se sauva de chez les kalinuks,

où il était prisonnier , pour se rendre dans le pays des kirghises, d’où ayant été pris et vendu en Chine, il parvint encore à s’échapper de nouveau ), me raconta lui-même ce trait de cruauté : il vit son chef, deux mois après’ avoir été fait prisonnier, avec ses liens de peau de bœuf, à la tête et aux mains, et dans l’etat le plus déplorable , attendant ù chaque instant une mort qui paraissait le fuir. Nous ignorons où cet infortuné rencontra le terme de ses souffrances ( * ).

( * ) On trouve cequisuit dans les Mémoires sur Us chinois, p. /| 03 ,sur le capitaine Doudin. « Parmi les russes qu’ils enlevèrent lors de leur départ, on compte une centaine de soldats’ à la tète desquels était un nommé Dou'din, Oudin ou Foulin’ suivant la manière dont on prononce ici. Ce nom ne ressemble en rien à ceux des russes : ne serait-il point celui de quelque-français au service de l’étranger ? Quoiqu’il en soit, si cet ollicier avait vécu encore au mois d’août dernier, lorsquel’empereur donna audience au prince des lorgotes, qu’il avait appelé à Gi Ho, où il prenait le plaisir de la chasse, on l’aulait certainement renvoyé avec honneur en Moscovie. Sa majesté ne dédaigna pas de s'informer par elle-même de ce fait. Est-il vrai, demanda-t-elle à l'un des chefs de la nation, estil v rai qu’avantvotre départ vous avez pillé les possessions des russes, et leur avez enlevé un de leurs officiers, et environ une centaine de soldats. Novs n’avons fait, lui répondit le prince, que ce que nous n’avons pas pu nous dispenser de faire, dans les circonstances où nous nous trouvions. Pour ce qui est de

Le prince kahnuk jugeant qu’il était moins dangereux de suivre les troupes russes, que de les rencontrer du côté d’Oriembourg, commanda aux hordes qui fuyaient de se rendre en toute hâte au Jaik. Les chameaux devaient être très-légèrement chargés; les treillages en bois et les couvertures inférieures des huttes furent abandonnés : on laissa également les chaudières superflues et les ustensiles en bois qui n’étaient pas indispensables , et on ne voulut prendre que ce qui était absolument - nécessaire à la vie. Le prince fut le premier à donner l’exemple, en faisant détruire sa grande hutte, pour convertir en lances les bois qui en formaient le toit. C’est en employant de pareilles précautions que ce peuple fugitif parvint à franchir , avec ses troupeaux, dans l’espace de huit jours, les quatre cents werstes qui se trouvent entre le Volga et le

l’officier russe et de ses cent soldats, il y a grande apparence qu’ils ont tous péri le long de la route. Je me souviens que dans le partage qu’on eu fit, j'en eus huit pour ma part. Je m’informerai si quelques-uns de ces russes sont encore en vie, et s’il s'en trouve, je les enverrai à votre majesté, aussitôt que je serai de retour 1> Jly ».

Jaik. Cette nation couvrait , dans sa marche , une étendue immense , car ses nombreux troupeaux exigaient de très-grands espaces pour pouvoir paître. Sans s’occuper d’aucun soin, les femmes et les enfans marchaient avec les chameaux légèrement chargés, tandis que les hommes cherchaient à couvrir et à protéger la tête et l’extrémité de la marche. Le prince était, avec environ quinze mille kalmuks de l’autre côté du Jaik, pour observer de-là les mouvemens qu’on pouvait faire d’Oriembourg et d’Orsk.

Les cosaques du Jaik ne s’attendaient pas à cette visite de la part des kalmuks, car la plupart d’entre eux s’occupaient à la pêche sur la mer Caspienne , attendu que c’est leurunique métier, depuis qu’ils ont renoncé à la piraterie. 11 en était resté dans une forteresse, quelques centaines qui durent leur salut autant à l’inexpérience des kalmuks dans l’art de faire un siège et au manque de machines de guerre, qu’à l’empressement que ceux-ci avaient de se trouver de l’autre côté du Jaik, pour fuir les troupes russes.

Oubacha somma la forteresse Koulagina de se rendre , et sur le refus du commandant ,

il fit pointer contre elle les deux pièces de campagne qu’il avait reçues de Kichinskoi.

Ce fort, ainsi que tous ceux qui se trouvent sur les bords du Jaik , n’était défendu que par des ouvrages en paille ; mais l’artillerie de la garnison fit perdre la vie à plusieurs kalmuks, tandis que les canons de ces derniers tiraient inutilement.

Le passage du Jaik qui était gelé, ne présenta aucun obstacle aux kalmuks qui espéraient, une fois arrivés sur l’autre rive, être à peu prés au but de leur yoyage. Ils se flattaient chaque jour de voir arriver la fin de leurs fatigues ; mais leurs adroits conducteurs se servirent du voisinage des frontières d’Oriembourg , pour gagner subitement le pays des kirghises alors couvert de neige.

A peine les kalmuks eurent-ils passé le Jaik, que les cosaques des environs se réunirent, et forts de deux mille cavaliers , sous la conduitede Starschin-Mitrassow, poursuivirent les fugitifs. Ils parvinrent, en tournant les montagnes, à en rejoindre une partie qui fut coupée et taillée en pièces presque jusqu’au dernier, à cause de sa défense opi-

niâtre. Les oulouss ( * ) Feka-Zechorr et Erkè-

tunn, qui comptaient ensemble plusieurs

milliers de huttes, se rendirent sans se défen- • •

dre. Ces derniers étaient commandés par les grands chefs Assarcho et Machi, qui avaient i^it connaître au gouverneur d’Astracan le désir de rester dans leur pays; aussi, dès qu’ils virent les cosaques venir à leur rencontre, allèrent-ils volontairement avec leur troupe au-devantd’eux. L’oulouss d’Erkètunn , qui appartenait au chef supérieur des kalmuks, et qui était sous la surveillance de vingt saissang , avait , par attachement pour Oubacha, et par déférence pour sa renommée, ainsi que par la nécessité qu’on leur avait démontrée de cette fuite, pris le parti de trahir les russes; mais l’absence des deux princes la détermina à ne pas poursuivre son projet. Les oulouss retournèrent dans leurs anciennes habitations. Assarcho et

( * ) Oulouss signifie une grande multitude de peuple, sous les ordres d’un khan jaichi ( prince supérieur ) , d’un ntyon ( prince inférieur ) ou bien d’un saissang. Ce qu’il y a de singulier, c’est que le mot latin jtopulus a la même signification. Cb que oulouss est subdivisée en petites tribus ou aimake , cou* duites par des nobles.

Machi pouvaient compter sur les récompenses de l’impératrice ; mais les vingt sais sang , les têtes les moins tranquilles de l’oulouss , avaient eu pendant la fuite plusieurs excès à se reprocher, et pour échapper àla punition, d’après une détermination aussi barbare qu’inconsidérée, ils avaient massacré, à leur retour, une trentaine de russes, qui avaient été témoins de leur faute, et avaient abandonné leurs cadavres dans la plaine. L’impératrice, informée de cet événement, condamna les saissangau knout; ceux qui étaient moins coupables perdirent leur place à la cour; leurs biens furent vendus publiquement , et le produit partagé entre les trente familles de ceux qui avaient été victimes de cette cruauté.

Fendant que le reste des kalmuks s’éloignait à grandes journées, le préfet d’Oriem bourg reçut ordre de faire partir le major général deTraubenberg, pour arrêter, s’il était possible, le vice-khan dans sa fuite. On réunit ensuite environ cinq mille hommes de troupes régulières, consistant la plupart en cosaques, qui, aussitôt que la saison le permettrait, devaient être suivies par

( 3ia )

de grands détackemens de. kirghises et de baskirs, destinés également à poursuivre les fugitifs.

Le pays des kirghises s’étend le long de la mer Caspienne et du lac Aral ,‘ vers le pays destruchmens, des boukhareset des chinois.

Il a pour frontières, les préfectures de Kolyvranich , de Robalsk et Ousimich , et est borné par le cours du Jaik ou Ural. Le territoire consiste en une plaine immense, privée de bois, et environnée par la chaîne des montagnes d’Oural. Les carrières de marbre et les mines oflriraient au peuple qui l’habite une occupation continuelle , si sa vie errante lui permettait de s’adonner aux arts et d’estimer la vie laborieuse. Il y a des marais salins en très-grande quantité ; trois des rivières les plus remarquables, l’Irgitch , l’Oulkjèk et le Torgai, dont les eaux sont grossies par plusieurs petits ruisseaux qui portent le même nom , sortent du nord de ce pays, et vont se jeter à une certaine distance l’une de l’autre dans le lac Akssakal.

Des campagnes couvertes de verdure, procurent aux troupeaux, principale richesse des kirghises, des pâturages excellens. Le

Dioitized by

commerce d’échange avec les russes et les bulgares , et leur inclination au vol , fournissent à ces nomades oe dont ils ont besoin. Ainsi que les kalinuks, ils transportent leurs huttes en d’autres lieux lorsqu’ils ont besoin de nouveaux pâturages, et l’arrivée de la mauvaise saison les chasse ordinairement dans les contrées du sud.

Leur manière de vivre ressemble à celle des tartares dont nous venons de parler. Ils sont divisés en trois grandes hordes , désignées sous les noms de petite, moyenne et grande : la première s’étend vers le nord, et la dernière le long des frontières bulgares, truchmensetchinoises. Deux d’entre elles, la’ petite et la moyenne, sont gouvernées par des khans soumis au gouvernement russe; mais la grande, qui n’a rien à craindre de ses voisins, ou qui en est toujours éloignée, et se montre indifférente pour les secours que pourraient lui donner les autres, est commandée par un khan particulier, et conserve son indépendance. Lorsque les kalinuks arrivèrent au milieu du pays des kirgliises, Aboumainet régnait sur la grande horde, Abtaï sur la moyenne et Nourali sur la petite. 4°

Le printemps qui s’annonce de bonne heure dans la partie méridionale de ce pays, présentait aux kalmuks les avantages d’une belle saison, mais les chemins étaient mauvais, et les pâturages assez rares; la disette d’eau, jointe auxinconvéniens d’une longue route, diminuait leurs forces chaque jour.

Cette situation pénible était encore aggravée par les attaques fréquentes des kirghises. Les bêtesde somme étaient épuisées par une marche continuelle, lesche vaux diminuaient de nombre; les pauvres suivaient les autres à deini-nus; et, privés de leurs bestiaux, ils se voyaient réduits à la triste perspective de traîner leur vie dans la misère, ou d’être prisonniers chez les kirghises.

Accablés de maux, sans espoir de sortir bientôt de ce triste état, on n’entendait que des plaintes et des cris d’indignation de la part de ceux qui souffraient le plus de la pénurie générale. Le mécontentement se répandit bientôt parmi les riches qui, voyant chaque jour leurs troupeaux diminuer, commençaient à craindre la misère. Les saissang et les nojone, soit qu’ils fussent touchés de la désolation générale , soit qu’ils

craigniss ent que les suites de ce malheur ne vinssent enfin à peser sur eux, commencèrent à prendre part à ces plaintes,, et se décidèrent à songer au moyen de ramener sur les frontières russes, les hordes qui fuyaient.

Oubacha croyait qu’il était au-dessous de son rang de reculer, une fois le projet adopté, ou peut-être craignait-il le ressentiment des russes ; enfin les menaces grossières de Kichinslcoi étaient probablement trop profondément gravées dans son esprit, puisqu’elles l’avaient déterminé à accélérer sa fuite. Toutes ces considérations empêchèrent les mécontens de chercher à lui faire prendre la résolution de retourner sur les frontières russes. Ils s’adressèrent donc à l’auteur caché de ce projet, car, avec une adresse digne de son caractère , il avait tout disposé de manière à ne pas avoir paru y prendre part, afin que, si l’entreprise tournait mal, il pût faire retourner à son a van tage, le fruit de la punition d’Oubacha. « Le moment est venu, dirent-ils à Zèbèk-Dorchi, où vous pouvez avec assurance vous emparer du diadème , si vous conduisez de nou-

veau les hordes à leur ancienne demeure ; l’impératrice ne sera plus attachée au prince kalinuk , et elle ne pourra refuser à la reconnaissance, ce qu’elle avait refusé au mérite.» Ils lui répétèrent que l’heureuse réussite même de cette fuite ne pouvant que perdre le peuple, il devait préférer abandonner un parent, plutôt que de faire le malheur * de tant de milliers d’hommes. Ses ordres seuls suffiraient pour détruire les espérances d'Oubacha, et changer la fuite du côté de la Chine en un retour vers la Russie.

Quoique ces discours encourageans ne fussent pas sans fondement, Zèbèk-Dorchi était loin de se laisser aveugler : les avantages de la fuite lui parurent supérieurs à ceux du retour. En Chine, il avait plus droit de compter sur la reconnaissance d’un monarque, qui lui devrait l’arrivée d’Oubacha et de Son peuple , qu’il ne pouvait le faire sur la reconnaissance de l’impératrice, dont il avait quitté l’empire comme un vassal mécontent , et dont il s’éloignait pour toujours en criminel. A la Chine, il n’avait qu’à refuser un diadème qui ne lui aurait jamais été donné; mais en Russie, outre la

perte de son rang de prince, il avait à craindre pour sa liberté et pour son honneur. Ses intrigues pouvaient ne plus être un secret, et le voile qui les couvrait tomber enfin, comme il devait l’appréhender. Quand les passions sont en opposition entfe elles, la peur se cache sous un prétexte plausible.

Zèbèk-Dorchi répondit donc que sa conscience l’empêchait de faire une seule démarche qui ne fût dictée par le serment qu’il avait prêté.

Quoique les kalmuks soient très-habitués à obéir à leurs chefs, les nojone eurent de la peine à se désister de leur projet. Après une marche de deux mois, les hordes épuisées de fatigue , arrivèrent sur les bords de l’Irgitch, qui se perd, ainsi que le torrent Torgai , dans le lac Akssakal. La distance qui les séparait de la forteresse Orsk, éloignée de trois cents werstes , et le cotlrs vers le sud de l’Irgitch , dont le rivage opposé pouvait les garantir d’une surprise, leur fit espérer que ce lieu avait été choisi pou r ouvrir une négociation avec la Russie j mais elles reçurentbientôt l’ordre de passer le Torgai , et tout espoir de retour lut ainsi détruit. Les

contrariétés multipliées qu’elles éprouvèrent , n’étant soutenues par aucune espérance de parvenir à un but , elles s’abandonnèrent tout-à-fait au découragement que devait inspirer leur position.

Jusqu’iei on n’avait guère entendu leurs plaintes; mais alors, chacun commença à 6e récrier à haute voix contre le prince , et contre ceux qui avaient imaginé la fuite.

Les malheureux, les mains levées au ciel, pleuraient etdemandaient l’arrivée des troupes russes, que le prince voulait repousser par la force des armes : c’était avec l’éloquence du désespoir , qu’ils adressaient leurs prières à la princesse, dont ils venaient de quitter le pays : « Envoye-nous un seul russe, disaient-ils, et nous retournerons tous sur nos pas, si tu l’ordonnes. »

La distance peu considérable qui se trouve entre l’Irgitch et le Torgai, aurait été parcourue rapidement et sans aucune perte pour les kalmuks, si l’on ne se fût mis en route qu’après avoir pris du repos; mais les difficultés s’accrurent d’autant plus qu’ils se trouvaient dans un pays coupé de rivières qui, ayant un cours assez rapide, arrêtaient

leur marche. Lcstroupeaux poüvaientencore passer facilement, la plupart de ces rivières n’étant pas très-larges, mais tous les kalmuks ne savaient pas nager ; les ustensiles et les meubles ne devaient pas être mouillés , il fallait donc des ponts pour le passage des liommesetdeleurs effets. La manière dontles kalmuks s’y prirent pour en construire, lorsqu’ils manquaient de matériaux nécessaires, dansune contréfe dénuéede bois, doitexciter notre curiosité. Ils firent avec les roseaux longs et forts qui couvrent l’Irgitch , l’Oulkjèk et le Torgai , une quantité de faisceaux qu’ils réunirent les uns aux autres : ces ponts nomades ne pouvaient supporter de pesants fardeaux , mais ils suffisaient pour remplir le but que les fugitifs s’étaient proposé.

Entre l’Irgitch et le Torgai , les kalmuks perdirent une grande partie de leurs troupeaux , et le nombre des malheureux obligés de suivre les autres, sans chameaux et sans chevaux , devint plus considérable.

Parmi les choses inutiles , dont on se débarassait, la monnaie de cuivre se trouva comprise , quoique l’avarice eût engagé plu-

sieurs de ceux qui en possédaient, à la conserver le plus long-temps possible. Les russes et leskirghisesen trouvèrent, dans la suite, des monceaux entiers. Les premiers s’en emparèrent avec qvidité, les seconds les abandonnèrent comme inutiles : c’est ainsi que la valeur des objets dépend des habitudes et des coutumes. Les deux canons, que l’on avait conduits pendant deux 1 mille werstes, et dont les affûts étaient entièrement hors d’état de servir, après avoir été pendant quelque-temps portés à dos de chameaux, furent jetés dans le Jaik comine superflus.

Pendant que les tartares se dirigeaient vers le Torgai, les troupes russes, parties de la forteresse d’Orsk , sous les ordres du major-général Traubenberg, s’avançaient vers la rivière Irgitch, où elles comptaient faire leur jonction avecNourali, khan d’une petite horde. C’est d’après les mémoires d’un écrivain, qui accompagna les troupes russes, que je dis que le corps d’armée du général Traubenberg parcourut une route de huit cents werstes , depuis la rivière d’Orsk , jusqu’au Torgai.

D'après les mémoires de Rytchkow, le corps d’armée russe quitta le fort d’Orsk le 12 avril, remonta la rivière pendant deux jours , et se dirigea ensuite vers le sud; car le khan Nourali avait fait savoir au général Traubenberg, que les kdmuks après deux petites escarmouches avec les kirghises, à Ouchim et dans les montagnes Mougaldchares, s’étaient retirés vers l’frgitch. Peu de jours après, les russes gagnèrent ies bords de ce fleuve, éloigné de cent quatre-vingttrois werstes des frontières de leur pays.

Nourali qui, en attendant, se trouvait déjà dans ies environs du torrent Torg ii, ne cessait d’encourager le général russe à avancer. Le 4 mai, les russes et les kirghises firent leur jonction à cinq cent quarante werstes des frontières : ils laissèrent leur bagage derrière eux, et accélérèrent leur marche, du 6 au i3 mai , pour arriver sur les bords du Torgai, qui était le but de leur course.

Lamarche des russes durait déjà depuis plus d’un mois, et cependant ils n’avaient pas encore fait huit cents werstes. Elle a donc été tout à la fois accélérée et lente,

selon qu’on la compare à celle que font les troupes européennes, ou à celle que devaient faire des troupes envoyées pour poursuivre des kalmuks fugitifs. Ceux-ci étaient venus du Volga jusqu’au bord du Torgai, presque sans prendre de repos, et ils avaient lait dabord, jusqu’à leur arrivée au Jaik, quarante à cinquante werstes, et dans la suite vingt-cinq à trente par jour. Le général russe aurait pu les couper à la rivière , d’irgitch, s’il était parti quelques jours plus tôt; mais ayant manqué cette occasion, il fut obligé de hâter sa marche pour les suivre : car comment pouvait-il s’imaginer, qu’avec des marches réglées, il parviendrait à joindre ces hommes qui fuyaient ? com^ ment pouvait-il espérer devancer des fugitifs, qui chaque jour gagnaient du terrein sur lui P Traubenberg, qui n’avait accéléré sa marche que depuis sa jonction avec les kirghises, n’avait fait toutefois que vingt à vingt-cinq werstes au plus par jour. Ce général prit enfin le parti de forcer sa marche, mais les kalmuks avaient déjà gagné une avance de trois cents werstes, lorsque les russes arrivèrent au bord du Torgai.

Traubenberg ayant encore négligé de se pourvoir de l’espèce de vivres, indispensables à ses soldats par l’habitude qu’ils en ont, ces derniers ne purent se faire à la nourriture des kirghises et deskalinuks, qui se compose de lait et de viande. L’usage de ces alirnens dut avoir des effets nuisibles pour ces russes qui, d’ailleurs, sont d’une constitution robuste, et cela contribua sans doute également à retarder la vitesse de leur marche.

D’après les mémoires deRytchkow, Traubenberg, arrivé sur les bords du Torgai, envoya en avant cent cosaques à la découverte, pour s’instruire de l’éloignement des kalmuks. Les cosaques revinrent après une marche de trois jours, et assurèrent que les kalmuks avaient au moins dix journées d’avance, parce qu’on avait trouvé des cadavres d’individus de cette nation, ainsi que plusieurs animaux morts , qui paraissaient y être depuis ce temps.

D’après des notions verbales , Traubenberg, à une de ses dernières haltes, rencontra un kirghise et un kalmuk qui allaient à la horde du vice-khan, pour lux porter une

lettre du gouverneur d’Astracan , Belcetoff.

Bitclikow, par des motifs que je ne puis expliquer, ne fait pas mention de cette lettre; mais la certitude de cette circonstance , d’après les mémoires qu’on en eut, ne laisse plus aucun doute. Le général russe voulaitil répandre la terreur chez les kalmuks par la nouvelle de son approche, ou bien prétendait-il les engager, sur le contenu de la lettre de Bekttoff, à retourner en Russie?

Quelque soit le but qu’il s’était proposé , nous ne pouvons dissimuler que la manière dontil s’y pr it, n’était pas fort adroite. Les kalmuks ne se trouvaient plus qu’à trois cents werstes du camp russe, dans une contrée riche en pâturage, où ils voulaient se reposer pendant deux mois, croyant leskirghises et les russes bien loin d’eux : entraînés par leur manière de penser, qui est toujôurs légère, ils ne se doutaient d’aucun danger, et ne prirent aucune précaution. Si Traubenberg, au lieu de perdre du temps en négociation , était parti avec toutes ses foi ces, qui se trouvaient encore augmentées par un gros de baskirs et dix mille kirghises, il n’aurait eu que six jours de

marche à faire , pour rejoindre les kalxnuks, rendre un peuple à sou pays, et illustrer son nom. Ses négociations étaient motivées par la crainte du danger, qu’il croyait inspirer aux nomades fugitifs j mais cette crainte, qui ne laissait voir le danger que dans l’éloignement, n’eut d’autre résultat, que d’accélerer la fuite qu’ils avaient entreprise : l’aspect de l’artillerie russe aurait été d’un effet plus certain que les représenta- » tions et les menaces. Si la fatigue des troupes russes (*), qui paraît exagérée dans les rné-

( * ) On ne trouve aucun rapport ( dans les mémoires de Kytrltkow ) entre l e\treine épuise me ut des russes et les fatigues qu'ils éprouvèrent par la suite , avant que leur misère fut complété. L'ariuée a. ait tant soull'ert , que sur six escadrons de dragons , cent dix hommes étaient à l'hôpital, et le reste pouvait à peine faire son service. Pendant la disette, un certain nombre de soldats ne s'était nourri que de >iande de clie. al. A le.tr urri.ée dans la forteressed’ÜuisL, ils ressemblaient à des spectres, et paraissaient plu» près de la mort que de la > ie. Qui do. te maintenant, ainsi que cela arrive ordinairement dans ces circonstances dilliriles, qu'une grande partie n'ait été la .\ictime du besoin. Cependant l'historien écarte cette idée en ajoutant : « d'après tout on ne peut pas dire que notre perte eu hommes ait été trop sensible , puisque toute la inarche ne coû ta que quarante hommes, y compris ceux qui out succombé Lia maladie qu'ils avaient en partant a.

moires dé Rytchkow, ne lui permettait pas de tenter une marche de cinq à six jours, il devait au moins envoyer des personnes instruites et capables de négocier le retour des kahnuks. Des deux qu’il avait chargés d’une semblable mission , l’un se contenta du plaisir de retrouver ces habitans fugitifs du pays, l’autre avaittroppeud’espritet de prudence pour déterminer les vaillans kalmuks à retourner sur leurs pas, ou pour leur inspirer delà crainte sur la continuation de leur fuite. A la vérité ceprojet était d’une exécution difficile ; car comment déterminer des hommes habiles, à se rendre au milieu de ce peuple ennemi, qui avait quitté les bords du Volga, emportant une haine violente contre les russes, et en signalant son départ par des actes de cruauté. Mais la pensée de rendre un service à sa patrie, aurait dû engager des hommes instruits, parmi les coinmandans russes ou cosaques, à se charger de cette négociation. Ils devaient être prêts, en pareille circonstance, à sacrifier non seulement leur vie, mais leur liberté même : l’enthousiasme venait-il à s’éteindre, l’intérêt aurait agi.

Les deux envoyés frappèrent d’étonne-

ment tout le camp des kalmuks, lorsqu’on les vit et qu’ils annoncèrent que les russes étaient au milieu du pays des kirghisos. Le khan rassembla les principaux chels, et leur communiqua le contenu de la lettre de Beketoff. Sur les frontières russes, les opinions eussent été divisées ; mais à une si grande distance du Volga , il n’était pas difficile de s’accorder sur la résolution qu’il fallait prendre. Les chefs de l’assemblée purent lui représenter, qu’ils avaient autant de chemin à faire devant eux, que pour retourner sur leurs pas; que les plus grandes difficultés et les plus grandes peines étaient déjà supportées, et que leur marche vers la Chine ne présentait pas plus de fatigues que leur retour vers la Russie. Quant à la crainte d’être poursuivis par les russes, ils pouvaient se rassurer , vû la distance des dix journées de marche qui les séparaient, ainsi que les difficultés de vivre dans ce pays, les maladies et l’épuisement que la fatigue occasionnerait aux russes, si ces derniers avaient été obligés de ne faire que de petites journées en commençant leur expédition , il n’était pas à supposer qu’ils pussent,

arec des /orces. épuisées, entreprendre une marche extraordinaire ; d’un autre côté , si leur général employait le moyen d’adresser des représentations par écrit au prince kalrnuk, c’était une preuve ceitaine qu’il ne comptait sur aucune autre mesure, et que dans le cas où elles ne feraient aucune impression sur les tartares , il s’en retournerait ; l’attaque des kirghises ne devait pas être à craindre pour le nombre des kalmuks qui, en mettant de côté leur valeur, défendirent leur propriété et leur liberté; la continuation de lafuite neleur présentait ddnc aucun danger, et leur soumission, volontaire à l’empereur de la Chine, ne pouvait qu’être récompensée; tandis que s’ils revenaient en Russie , ils avaient à craindre, si non le ressentiment, au moins la méfiance du gouvernement.

Le désir du changement appuya encore les raisons que nous venons d’énoncer: la fuite fut généralement approuvée par l’assemblée. Les nojune et les saissang eurent l’ordre d’en faire part au' peuple. Le kalmuk que Traubenberg avait envoyé, demeura avec ses compatriotes ; le kirghise s’en

retourna. Ainsi le peuple qui croyait toucher au moment de sa délivrance , se trouva déchu de son espoir; plein de fureur contre les auteurs de son incertitude, il se déchaîna en plaintes amères; mais habitué, tout en murmurant , à obéir aux ordres supérieurs, il se disposa à la fuite.

Traubenberg paraissait attendre tranquillement la décision du parti que les kalmuks oseraient prendre. Aussitôt qu’il apprit qu’ils s’étaient de nouveau mis en mouvement, il se porta avec sa troupe sur la forteresse d’Ouisk, baignée par la rivière Tobal : il n’y parvint qu’après une marche dequatorze jours, et la réception que les habitans de ce lieu lui firent, était bien nécessaire, après une marche de six semaines , la faim et les maladies qu’il avait supportées ( * ).

(* ) D’après Rytchkow, Traubenberg arriva à Ouisk , le premier juin , étant parti de Orsk le 12 avril. Les notions verbales que j'ai eues sur la fuite des kalmuks , sont toutes contraires. M. Weseloff, qui arriva sur les bords du Volga le 4 mai , après sa fuite de chez les kalmuks, qui voyagea depuis lirai avec des conducteurs de chevaux, s’arrêta plusieurs jours jt L’ral, passa quelque temps à üriembourg, fut également quelque temps «n route depuis Orsk jusqu’à Orkoibaurg , et qui

Les jugemens que l'on porte sur la conduite de Traubenberg , sont partagés} ceux qui veulent l’excuser, disent que les russes, qui s’étaient vus au moment de leur perte, dans un pays inconnu, auraient encore couru de plus grands dangers, si le général avait marché aussi vite que les kirghises ; que les maladies qui avaient retenu en arrière beaucoup de russes dans les hôpitaux , auraient fait de plus grands ravages } que le projet des kalmuks de s’arrêter quelque temps au Torgai, était un secret pour le général, ou que s’il le connaissait, le nombre des tartareset l’épuisement de ses troupes rendaient toute victoire impossible.

Ceux au contraire, qui supposent au commandant russe une prudence qui approche de la crainte, disent, pour appuyer leur

fit, en onxe jours, la route depuis le Torgai jusqu’à Orsk, place l’époque de sa déli\ rance au 32 mars. Ce que j’appris du 0 persan Wassilii-Michailow , qui l’avait accompagné du côté du désert de kènglierbein , place le jour de sa fuite au 7 avril. Ces deux dernières dates sont d’accord. Comment était-il donc possible que Traubenberg ne quittât Orsk que le i3 avril , tandis que Weseloff y arriva le second jour de sa fuite : qui a raison ? qui a tort ? Je ne me hasarde pas u donner une décision.

sentiment, que les difficultés qu’on avait, éprouvées dans la marche, n’étant point rapportées dans les mémoires de Rytchkow, les événemens détruisent les raisons précédentes ; qu’une plus grande célérité delà part du général, eût d’un côté diminué les fatigues, et de l’autre rendu inutile une plus longue poursuite. Que le projet des kalmuks, de se reposer quelque temps au dernier torrent Torgai, n’était pointun secret, dès que l’on n’ignorait point , que le désert qu’ils avaient devant eux*, n’off’Gait point d’eau pendant trois jours de inarche, et par conséquent ne ! pouvait être traversé qu’après avoir laissé prendre au peuple de nouvelles forces, afin qu’il ne succombât pas; que les kalmuks devaient s’arrêter là, d’autant plus volontiers qu’ils n’avaient aucun ennemi à craindre dans les environs : qu’enfin, si le général avait été averti du projet des tartares, leur nombre ne devait pas l’effrayer, puisque la seule présence des russes eût déterminé le peuple au retour.

Quoiqu’on puisse dire sur la conduite de ce général , nous ne pouvons nous empêcher de convenir, qu’au moment où les kalmuks

ont été prévenus de l’approche des russes, leur fuite pouvait être interrompue par l’affreux désert de Kèngherbein-Charée- Ussun.

Ce pays, auprès duquel les kalmtiks reçurent la nouvelle de l’approche des russes, et où ils avaient campé , présentait une surface de cent cinquante werstes de long, où il ne se trouvait point d’eau potable; la seule qu’on y rencontrât était jaune et épaisse.

Les fugitifs déjà fatigués, devaient donc entreprendra cette longue et pénible traversée de trois jours, sans être en état de se pourvoir de la boisson la plus indispensable :

car tous, excepté les riches, manquaient de vases et de bêtes de charge nécessaires pour en faire provision. Les fatigues qu’on avait éprouvées jusqu’ici, n’étaient rien auprès de la misère qui alors accabla ces malheureux:

la fatigue , la chaleur et la soif les portèrent à boire de cette eau malfaisante, qui causa un flux de sang opiniâtre à tous ceux qui voulurent ainsi satisfaire leur soif. Plusieurs centaines d’individus ne pouvant plus avancer, durent périr dans cette terrible traversée; car l’horreur d’une telle situation, enleva à la

plupart, tout sentiment d’humanité : des enfansabandonnèrentleurs vieux parens, des mères même laissèrent pour toujours ceux à qui leur présence était si nécessaire. Les kalinuks qui survécurent, arrivèrent à la fin de ce désert, plus près de la mort que de la vie ; mais à peine étaient-ils sortis de ce triste état, qu’ils furent obligés de prendre les armes pour défendre leur liberté et leur fuite.

Nourali-Khan n’ayant pu déterminerle général russe à accélérer sa marche, l’abandonna même avant sa retraite, et il paraît qu’il chercha à joindre les kalmuks, en faisant une marche forcée. Abtaï-Khan, sur ces entrefaites, s’était avancé d’un autre côté, et en se réunissant, ils tombèrent sur les kalmuks, qui étaient alors dans la position la plus critique, puisqu’ils venaient de traverser le désert sans eau. Les kirghises, pour faire servir au succès de leur attaque le tourment même de la soif, cherchèrent à couper à leurs adversaires le chemin de l’endroit où l’on trouvait de l’eau. Le désir d’en avoir donnait des forces aux kalmuks} l’espoir du pillage en prêtait aux kirghises. Déjà la victoire semblait favoriser les premiers : Zèbèk-

Dorchi et Bambar avaient été séparés dans la mêlée, eux et les hordes qu’ils commandaient , de sorte que le prince kalmuk aurait immanquablemen t é té fait prisonn ier, si Tchèrèn, averti de cet événement, ne fût venu le délivrer, en se faisant jour à travers cette partie de troupes, qui étaient retenues par un combat opiniâtre. Des témoins oculaires, assurent que leskalmukssedéfendirent pendant deux jours consécutifs contre les kirghises. On ne peut se faire une idée de la perte que les kalrnuks dûrent souffrir pendant un combat de deux jours : il suffit de dire que le champ de bataille étîÿt jonché de morts, et que leur perte était incalculable.

Les kirghises, qui ne s’étaient point laissés décourager par ce mauvais succès, ne cessèrent d’inquiéter les kalrnuks, jusqu’aux frontières de la Chine. Ces fugitifs, après une marche excessivement pénible, à travers un pays où l’eau était très-rare , parvinrent enfin au lac Tengis ( Balgacknour ) selon le nom que lui donnent les mongols. Dès qu’ils arrivèrent sur ses bords, ils se précipitèrent en foule avec leurs bestiaux, sans même quitter leurs habits , et

s’enfoncèrent au milieu des eaux, autant que la profondeur du lac le leur permit, pour apaiser la soif qui les dévorait si cruellement. Plusieurs furent victimes de leur imprudence; un plus grand nombre succomba sous le fer des kirghises, dans un nouveau et sanglant combat : sans moyens de se défendre, les kalmuks les plus lestes eurent à peine le temps de passer le fleuve, et de se soustraire ainsi à la poursuite de leurs ennemis. Les kirghises retournèrent chez eux, chargés de butin et traînant à leur suite un grand nombre de prisonniers.

Les k al m uks furent encore obligés de s’ou vrir un passage à travers le pays des burates, peuple qui ne vit que de pillage, avant d’atteindre un pays qui leur avait coûté sept mois du voyage le plus pénible.

D’après les relations russes et allemandes, le nombre des kalmuks qui ont émigré , paraît trop peu considérable, et d’après celles des chinois , il est trop grand pour qu’on puisse y ajouter foi. Les derniers prétendent que cinquante mille familles sont arrivées à la Chine , et les premiers assurentqu’il y en a à peine quarante mille, qui aient quitté la

Russie. Oubacha avait donné ordre, ainsi quejel’ai appris verbalement, de faire le dénombrement du peuple sur les bords du Jaik : il avait exigé des saissang un rapport exact de la quantité de huttes qui se trouvaient sous leur direction. D’après ce rapport, le nombre des habitations s’élevait à plus de soixante-dix mille, dont, selon les uns, à peine un tiers, et selon les autres, à peine la moitié arriva en Chine. D’après un dénombrement qu’Oubacha avait fait faire en 1767, toutes les hordes réunies ne comprenaient que quarante-un mille six cent quarante-troishultes. Il est vrai qu’alors les kalmuks ne donnèrent pas un état exact de leur population , afin de diminuer le nombre de soldats qu’ils étaient obligés de fournir, d’où il s’en suit qu’on a pensé pouvoir ajouter un quart au nombre qui fut déclaré, ou même porter la .

totalité de cinquante-cinq à soixante mille.

Si l’on retranche les tribus d 'oulouss, qui restèrent chez eux, on peut compter approximativement , que le nombre ' des familles émigrantes était de quarante mille environ, Cependant le grand nombre des hordes kal-

mukes, l’espace immense de pays qu’elles occupaient, l’impossibilité de s’assurer de l’exactitude de leur dénombrement, tout ceci pourrait faire croire qu’ils n’avaient déclaré réellement que la moitié du nombre de leurs huttes ; d’où l’on pourrait conclure que la multitude de celles qui ont quitté la Russie, approchait de soixante-dix à soixante-quinze mille j ce qui correspondrait au dénombrement fait au Jaik.

Si les pertes que les hordes kalmukes éprouvèrent pendant leur fuite , réduisirent des deux tiers la population , on peut se figurer dans quel état ils étaient, lorsqu’ils arrivèrent au nouveau pays qu’ils voulaient habiter ( * ). Les kalinuks les plus riches

( * ) Dans les Mémoires concernant les chinois , p, 4 17. Kien- Iong rapporte le misérable état des torgotes, et les moyens qui furent employés par ses .ordres pour adoucir celte misère, a La nation des torgotes arriva à Jly, toute délabrée, u’ayaut ni de quoi vivre, ni de quoi se vêtir. Je l’avais prévu, et j’avais ordonné de faire en tout genre les provisions nécessaires pour pouvoir les secourir promptement ; c’est ce qui a été exécuté. On a fait la division des terres, et ou en a assigné à chaque famille, une portion sullisante pour pouvoir servir à son entretien, soit eu la cultivant, soit en y nourrissant des bestiaux. On a donné à chaque particulier des étoffes pour l’habiller, des

possédaient encore la plus grande partie de leurs biens , ceux qui n’avaient en partant que cent chevaux étaient devenus pauvres , les pauvres étaient devenus tout à fait misérables. De ce nombre infini de troupeaux , il n’étaitresté que les chameaux; et les kalmuks durent principalement leur salut à la force

grains pour se nourrir pendant l’espace d’une année, des ustensiles pour le ménage, et d’autres choses nécessaires; et outre cela, plusieurs onces d’argent, pour se pourvoir de ce qu’on aurait pu oublier. On a désigné des lieux particuliers, fertiles en pâturages, et on leur a donne des bœufs, moutons, etc. pour qu’ils pussent dans la suite travailler par eux-mêmes à leur entretien et â leur bien-être ».

Dans les Louanges poétiques de Yu-Min-Tcbung ( idem p. 422 ), la misère des torgote» et la générosité de l’empereur sont retracées avec plus de force. « Lorsqu’ils arrivèrent sur nos frontières , ( au nombre de plusieurs centaines de mille, quoique la fatigue extrême, la faim, la soif, et toutes les autres incommodités inséparables d’une très-longue et très-pénible route en eussent fait périr presque autant , ils étaient réduits h la dernière misère, ils manquaient de tout. Il leur fit préparer des logemens conformes à leur manière de vivre; il leur fit distribuer des alimenset des habits; il leur fit donner des bœufs, des moutons et des ustensiles, pour les mettre en état de former des troupeaux et de cultiver la terre, et tout cela, â ses propres frais, qui se sont montés à des sommes immenses, sans compter l’argent qu’il a donné à chaque chef de famille, pour pourvoir â la subsistance de sa femme et de ses eufans».

de ces bêtes de somme qui avaient résisté aux fatigues jusqu’à leur arrivée au fleuve Jly. Chaque chameau portait quatre à cinq fugitifs qui étaient assis sur des barres fixées aux côtés de L’animal.

La perte des troupeaux appartenant aux kalmuks, ayant enlevé à ceux-ci la faculté de vivre comme des nomades, il est possible que le monarque chinois leur ait fait assigner des champs à labourer, plutôt par nécessité que pour toute autre raison (*).

A peine les fugitifs furent - ils arrivés , que les vues de Zèbèk-Dorchi se développèrent : il prétendit avoir des droits au commandement en chef des kalmuks, et la cour chinoise lui ayant opposé qu’Oubacha régnait depuis dix ans , il crut obtenir par la désobéissance ce qu’il n’avait

( * ) D’après les relations européennes, les kalmuks auraient clé confinés loin de la rivière Jly, dans le désert de l^)bi, près de la grande muraille; mais selon les mémoires des jésuites, ils eurent en partage les bords de la rivière Jly, qui se jettea l'ouest dans le Balguchnar. Ce dernier document est d'autant plus croyable, que l'empereur de la Chine le coufirme par l'inscription qu'il fit mettre sur les bords du fleuve Jly. ( ATemoinct concernant les chinois , p. ^o5 ).

pu avoir par représentation. Oubacha se soumit à l’empereur de la Chine; Zèbèk- Dorchi , Bambar et les autres partisans de l’opposition n’y voulurent pas consentir d’abord; mais ils y adhérèrent par la suite, pour éviter les châtimens du monarque chinois qui , l’année d’après , étant dans son château de plaisance Dchacha (*), reçut leur soumission. Quel fut par la suite le sort

( * ) Il est à supposer que ce nom mongol est celui du château de plaisance impérial Zlie-Holl comme l’écrit lord Macartney . Cette supposition se trouve confirmée par les Mémoires des jésuites, p. 1} 12, où l'empereur lui-meme parle de la réception que reçurent les kalmuksqui s'étaient révoltés, et du serment de fidélité qu'ils lui prêtèrent, a Lorsque les torgotes arrivèrent , ils trouvèrent à se loger, de quoi se nourrir, et toutes les commodités qu'ils eussent pu avoir dans leur établissement propre. Ce n’est pas tout ; les principaux d’eutre eux qui devaient venir me rendre hommage, furent défrayés et conduits avec honneur, par la route des postes impériales, jusqu’au lieu où j’étais alors. Je les vis, je lèur parlai, je voulus bien qu’ils prissent le plaisir de la chasse aver moi, et après que le nombre des jours destinés à cet exercice eut été rempli, ils se rendirent à ma suite, jusqu’à Gc-Ho. Là, je leur donnai le festin de cérémonie» je leur fis les dons ordinaires avec la même pompe que j’ai coutume d'employer, lorsque je traite solennellement les principaux des tourbeths. C’est à Gé-Ho, non loin du lieu véuérable où reposent les cendres de mon ayeul, que les torgotes sont venus se soumettre à moi de leur

de ce prince kalinuk? Les versions que nous avons à ce su jet sont si différentes, la distance des frontières de la Chine est si grande, et il y a si peu de relations politiques entre la Russie et la Chine , qu’un voile obscur couvre la vérité. Cependant toutes les relations s’accordent à dire, queZèbèk-Dorchi, Barabar et Tchèrèn ne vécurent pas long-temps après leur arrivée à la Chine. Leur mort est représentée par plusieurs, comme une mesure de sûreté employée par le gouvernement chinois qui, par un poison lent, que l’on aurait donné pendant une fête aux princi-

plein gré. En effet, cela eut lieu près delà ville sacrée qui renferme les cendresdemon grand-père». Nous trouvons une relation différente dans les Louanges poétiques de Yu -Min-Tchung, page 4 32. « Après que les torgotes eurent été un peu remis de leurs extrêmes fatigues , l’empereur ordonna k Oubaclia, leur roi, de venir à la cour, accompagné des principaux chefs de sa nation. Sa majesté fit tout préparer le long de la route, logemens, chevaux de main et de bagage, nourriture et tout ce qui est nécessaire, tant pour l’agrément que pour la commodité. Oubacha et les siens obéirent et se rendirent à Gé-Ho. Notre grand empereur les admit en sa présence dans le palais de Yu-Min-Yu, leur donna un festin solennel, les combla de présens et d’honneurs, et les éleva k des dignités plus ou moins considérables, suivant le rang qu’ils occupaient dans le pays qu’ils venaient de quitter ».

paux chefs, mit lin à leurs plans ambitieux.

Rarement l’esprit humain voit les choses comme elles se sont passées ; dans des circonstances remarquables, pour peu que le soupçon existe, il donne aussitôt à ses noires idées, l’empreinte de la vérité.

On demandera si les russes ont gagné ou perdu à la fuite des kalrauks. En considérant l’empire russe sous le rapport de sa population , il est certain que la perte de plus de quatre cent mille individus en était une réelle; mais d'un autre côté, si l’on considère les circonstances dans lesquelles la Russie se trouvait à cette époque, nous dirons, qu’entre l’avantage et la perte , il n’y a pas une grande différence. Quand, deux ans après la fuite des kalmuks, elle se trouva engagée dans une guerre opiniâtre avec les turcs, Pugatcheff’ se souleva vers les frontières au sud-est. La destruction et le meurtre marquaient la marche des rebelles qui, à la vérité, n’étaient qu’une troupe d’esclaves , mais qu’on voyait s’augmenter chaque jour. Le prince kalinuk avait pris le titre que les rebelles avaient adopté, pour accroître sa puissance , et les cosa-

ques, enflammés par le sentiment illusoire de leur ancienne indépendance, auraient facilement suivi l’exemple des kalmuks; car leurs propres frères formaient une partie de l’armée de Pugatcheff. Les maux que causent de semblables associations, formées par des têtes entreprenantes, sont sensibles} les kalmuks et les cosaques se seraient réunis aux tartares de la Crimée, et l’armée russe occupée en avant par les turcs, se voyant inquiétée sur ses derrières , par un nombre infini de soldats, aurait dû acheter par une victoire sanglante la possibilité de ne pas être détruite. Toute la Russie méridionale se serait trouvée à feu et à sang, et l’ouvrage gigantesque de Pierre-le- Grand, aurait été à la veille d’être détruit. Il n’y a pas de doute que les armes russes n’eussent été victorieuses } mais la destruction de tant de villes et de villages, ainsi que le massacre d’une foule de victimes, auraient été tout à fait inévitables si les kalmuks étaient restés dans le pays.

Les dèrbètes qui n’émigrèrent pas, retirèrent un grand avantage de la fuite destorgotes : ils étaient auparavant continuellement

assujettis au prince kalmuk, et dès-lors, outre l’indépendance qu’ils avaient acquise de ce côté, ils se trouvaient encore favorisés par le gouvernement russe, pour n’avoir pas voulu prendre part à la fuite de leurs compatriotes. Parmi les princes torgotes, Assarcho et Machi furent les plus puissans de ceux qui restèrent : les oulouss-dèrbètes avaient des princes plus capables, et leur nombre n’était pas si grand ; mais la parenté entre eux était si étroite, qu’elle empêcha les difficultés qui auraient pu avoir lieu.

Déjà, du temps d’ A jouka, les dèrbêtes, sous la conduite de Solom-Zèrin-Baartur, jarc/ii, ( * ) étaient venus en Russie ( 1673 ), où ils furent gouvernés pendant plus de quatrevingt-dix ans par ce prince et ses successeurs. Gelden-Zèrin, l’un des petits-fils de Solom-Zèrin, fut le dernier prince de ce nom ; sa mort et celle de sa mère firent naître des discussionsqui donnèrent lieuàl’im-

( * ) Dans la langue kalmuke, on fait une différence entre Jaidchi et jaichi , le premier est un nom , le second est ua titre que peut prendre le khan ou le vice-khan.

Digit

pératrice, aussitôt après la fuite des torgotes, d’assujettir les dèrbétes au pouvoir d’une branche collatérale, dont les chefs étaient alors les trois princes , Dchall, Foundoutt et Zendenn. Solom-Dorchi, père de ces derniers, et descendant de Solorn-Zerin, s’était retiré, avec trente kalmuks, sur les bords du Volga, pours’y établir. Zendenn, le plus jeune et le plus vaillant de ses fils, fut nommé chef des dèrbètes, après la mort de Gelden-Zerin . T choutchei, fils de Foundoutt, obtint par la suite le gouvernement des dèrbètes ( * ). Le bonheur sembla favoriser entièrement ce prince, car les six enfans de Zendenn moururent les uns après les autres. Le nouveau prince qui, de même que Nojan, n’avait possédé que soixante -dix huttes comme jaichi , réunit dans l’espace de vingt années, la puissance de son oncle Zendenn, les possessions de ses frères Oedorgo, et cellesdes oulouss qui descendaient de Dchall, surnommé le Faible et esprit.

Depuis la fuite des torgotes, pendant trente années, aucun khan ni vice- khan ne régna

( * ) Tchoutchei mourut vers le milieu du mois de mai i8o3.

sur les hordes dèrbétes, torgotes et kochotes , qui étaient demeurées sur les bords du Volga. Pendant les quinze premières années après la fuite, les hordes furent soumises à un tribunal kalmuk, portant le nom d’un sarga - kalmuk , et composé de trois tartares de distinction, un dèrbète, un torgote et un kochote. De 1786 à 1788, les kalmuks furent soumis au gouvernement d’Astracan ; de 1788 à 1796, leur gouvernement se tint d’abord à Jenatajeusk, ensuite à Astracan, à une chancellerie kalrauke, composée de deux membres russes et de plusieurs kalmuks, sous la conduite du gouverneur. Sous le règne de Paul i er , ces kalmuks furent d’abord soumis à un tribunal de leur nation siégeant à Astracan, et où il n’y avait que deux russes ; mais lorsque, vers la fin du dernier gouvernement, Tchoutchei fut nommé vice-khan, ce tribunal cessa d’éxercer ses fonctions, et Tchoutchei hérita, avec le titre d’Oubacha, des pouvoirs qu'il avait sur les hordes dèr bêtes, torgotes et kochotes.

Page 1