‹ Voyage de condottièreChapitre 5 sur 24 · L'ENCHANTEUR MERLIN · texte numérisé non relu

L'ENCHANTEUR MERLIN

C'tsT Léonard. Il s'est mis en quête de Viviane, dans ia forêt de l'OcckiMii. U a réveillé la fée endormie, le ■ourira de rintelligenoe.

Telle est sa magie, si l'on veut que Léonard soit un mage. Ce grand esprit est pourtant tans passion. Il rêve de poésie. Il est partagé entre l'art et la science. II semble ne vivre que pour connaître : beaucoup moins pour créer. Il est de son temps par l'inquiôtudc, et eoooTB plus du nôtre. Il a toutefois la certitude do la recherche ; et (Kjur lui, qui cherche, trouve. Far mille points, il touche aux &gc« de la foL

Ce qu'il a no lui suflit [toiut. Son esprit poureuit partout l'objet : il le saisit Muvent. et souvent il le manque. Sa curioaité ad patieole, et ton aotion te liMt

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▼ite. Son &me r6ve d'un monde idéal, qu'il n'arrive pas à former.

Tant qu'il étudie et qu'il observe, il est l'esclave de la nature. Dès qu'il invente, il est l'esclave de ses idées; la théorie étouffe en lui le jet ardent de la création. Nées de la flamme, la plupart de ses figures sont tièdes, et quelques-unes glacées.

II n'y a point de réalité dansce'qu'il fait. Rien ne vaut ses dessins, ses essais, ses ébauches. Il n'est pas l'homme de l'œuvre accomplie : or, c'est la seule qu'il prise.

Il s'efface dans la recherche ; mais dans ses œuvres, il est toujours là. Toutes ses figures se ressemblent : toutes, elles ont le môme doigt, la même main, le même sourire. Toutes ses femmes sont jumelles ; et ses hommes sont des bessons aussi. Il finit par se tenir i une créature charmante et ambiguë, qui n'est ni la femme, ni l'homme.

Il met du dogme jusque dans ses couleurs; et par la ses tableaux sont perdus. Holbeio ni Van Eyck n'avaient point de ces raffinements, et leur œuvre dure. L'esprit de finesse est l'ennemi de Léonard. Prince des curieux, il ne parvient pas à se centrer : c'est que la grandeur humaine ne se centre bien que sur le cœur.

L'enchanteur s'est pris au miroir des idées. J'irai contre le culte de la proportion, en ce qu'elle prétend substituer l'intelligence à la vie, dès qu'elle ne se borne plus à soumettre l'instinct à l'intelligence.

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La suprême betoté n'est pas dans ce qu'on invente par proportions, n'étant pas une géométrie. Elle est dans les proportions idéales que l'on révèle, et que l'on donne à ce qu'on observe du sens nit^me de la vie. Car rien ne peut être supérieur à la vie, en sa courbe variable. Tel dessin de gueux en haillons passe la richease des marbres : je sais des eaux-fortes, où un TÎsage souffrant laisse infiniment derrière lui la beauté des Bacchus, que Léonard combine.

L'ordre le plus haut est dans la vie, et le plus bel efTort de l'imagination oonsiate à le comprendre. La nature, où cet ordre se lérèle par miettes et parcelles, est l'ordre qui passe toute imagination.

C'est une imagination faible, celle qui embellit. Qui veut aj' (lier à la nature, ne montre que sa faiblesse A 1 é^arii de la nature. On pense à corriger la nature, quand on échoue à la révéler. Où l'on croit mettre do la beauté, on ôte de la vie. La plus haute beauté n'est qu'une léféUtion de la nature. Dans le sentiment seul est tout le rère. En art, la mesure du sentiment est l'émotion. Au lieu de baisser les yeux, et de faire la grimace, il faudrait que le visngc divin do l'homme se comtemplAt enfin, et fraternel d toute forme que l'homme oaAi se dire : 0 prends en pitié, prends en amour la t|riendide menrcille do ton corps.

A Léonard tout est symbole : de là qu'il a tant t)esoin d« la nature, et qu'il en est si avide. Mais ai soumis qu'il

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y soit, il s'en fait l'interprète au lieu d'en être le confident. Toute son œuvre est une rêverie sur les origines. Aristote a mis dans ses carnets toute la science du monde grec. Léonard, dans les siens, a mis toute la pensée de la Renaissance latine. Il n'a point la science universelle, ni l'art souverain : laissons ces mots de parade aux esprits bateleurs, montés sur les tréteaux. Mais il sert l'esprit qui domine toute matière : il a le sens de la connaissance, et par là, le sens du mystère. Lui seul, de son temps, a voulu pénétrer le mystère, et seul il a carest»é l'àme subtile. C'est pourquoi il eut la passion de la grâce et du sourire : la grice qui sourit, voilà une forme du mystère, et la propre mélodie des visages. Il ne lui a manqué que les larmes, la musique d'amour.

Il faut toujours faire l'unité en soi. Ou plutôt l'unité est faite par la force. La simplicité en art est du même ordre que l'unité dans le caractère.

Il est trop certain que l'objet le plus simple est d'une complexité infinie. Rien n'est simple à nos yeux qu'en fonction de notre aveuglement ou de notre ignorance. C'est l'émotion qui fait l'unité de l'œuvre. La simplicité, ci, est l'équilibre des partie». Plus le poète est riche en vision et en conscience, plus il lui faut de puissance pour agencer les éléments qu'il trouve dans la nature. On dit toujours qu'il faut, en art, faire des sacriûces : sans doute; mais un artiste tout-puissant n'aurait pas

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besoin de sacrifier un détail à un autre : il ferait comme la nature qui les accorde tous. Une force divine est néœtMire, pour ne m point perdre dans la passion des uoAoœs. L'art tupième est celui de la rariation : Becihoveo, Rembrandt et Shakspoare. Avec tout son esprit, Léonard ne varie que ses propres thèmes : il n'a pas la puÎManoe qu'il faut pour varier les thèmes de la vie.

Ce n'estdonc pasau nombre des parties, ni aux éléments d'une œuvre qu'on mesure justement si elle est simple ou non; mais à l'équilibre qui la porte d'ensemble, à la certitude qu'elle donne, bref à l'émolion qu'elle inspire et qu'elle impose.

Fù superba forma, le mot souverain de Jean Second, comme il hante Léonard! Et sinon le même mot, l'idée. il sent que la forme seule confère l'être. Il voudrait être sculpteur, d'abord. Avec toute l'ardeur dont il soit capable, il part à la recbeithe de la forme : il est la victime de son temps, en ce qu'il croit le saisir dans l'arl de peindre. U s'épuise en ratiocinations sur la prôotUenoe de U peinture. U aurait dft naître quelque cen* cinquante ans plus tard : il aurait vu qu'an seul homme, entre tous les peintres, a mis la puissance de l'être et de la pensée dane U peiotore ; et c'est au teatimeot qu'il l'a d6, à une pMeion universelle. Léonard eei un grand poète dont nous n'avons pas les livres. De là, sans doute, qu'il est l'artiste préftrô par tous les faiseurs de livres. C'est à Paris qu'on peote le mieux 4 lui.

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J'aime l'idée que je me fais de Léonard plus que tout ce que rilalie m'en montre.

On conte qu'il était de haute taille, la mine noble, aimable et brillant, athlète et beau cavalier. La beauté n'a jamais plu sans doute aux femmes : avec toute sa douceur, il se faisait craindre : elles ont peur de la pensée. Et lui-même ne parait pas les avoir aimées, sinon pour les disséquer et les peindre. Il n'en voulait pas embarrasser sa vie. Il s'était marié à la science. Qu'il ait été le beau jeune homme qu'on dit, je ne m'en soucie guère. Je ne veux le voir que sous les traita d'un magnifique et saint vieillard, d'un Hermès Trismégiste. Tel il est dans l'admirable sanguine de Turin. On ne veut plus, à présent, que ce soit lui : à cette image de vieux lion, on préfère le dessin de Windsor fade, fat et sans accent.

La plus haute ironie est dans le sourire de l'intelligence, liéonard sourit de cette sorte. Après tout, celui qui comprend, celui-là aime aussi. Il a l'âme égale, et douce à tout ce qui respire. Tout étant comme il doit être, la pensée qui se possède ne saurait pas être méchante. Même si elle n'espère rien, et ne peut prendre ce monde au sérieux, elle peut pardonner au rêve de n'être qu'un rêve. Cependant, il me semble éprouver que Léonard est très religieux.

Tout son dédain est pour la vanité des hommes, et pour leur méchanceté absurde. Ses yeux ne sont pas

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eachés dans les orbites, il ne fronce pas les sourcils pour ne plus les voir : mais au contraire, parce qu'il est (uut abiiné dans la vision, ses paupières plissées ■ont la bourse où ce sublime avare thésaurise depuis cinquante ans, amaaae, entane les signes de la vie et les moments de la forme, les courbes du monde. Magnifique et saint vieil homme! Le Loire gaulois méritait bien qu'il mourût sur ses bords. A peine s'il était de son pays un peu plus que les autres : Léonard est le fils de la mer latine, par essence : c'est l'antique devenu chrétien; l'Oricutal, que l'Occident a conquis, le poète de l'intelligence. On ne peut s'empêcher de le chérir : mais januis il ne comble le cœur ni même ne le contente. Tout est à Léonard ; mais il n'a pas la passion : Il n'est pas tragique.

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