‹ Voyage de découvertes aux terres australesChapitre 13 sur 115 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Ile Kirtg : Iles Hunter : Partie N. O. de la terre de Diémen.

[Du 18 Novembre au 27 Décembre iSqz. j

A peine nous étions sortis du port Jackson , que nous essuyâmes un de ces violens orages que j'ai décrits dans le chapitre xix : toute la côte étoit comme embrasée par les éclairs , et la foudre nous parut tomber sur divers points.

Dans la matinée du 20, nous rencontrâmes une goélette Angloise qui cherchoit à nous rallier, et que nous joignîmes sur les dix heures. Quelle ne fut pas notre surprise , en reconnoissant à bord de ce navire un armateur François, M. Coxwell, que nous avions vu au port Jackson, et dont les malheurs doivent être ici présentés tome 11. *A

avec d'autant plus de détails, qu'ils se rattachent plus essentiellement à l'histoire des colonies Angloies aux Terres Australes !

Malgré son immense étendue, la Nouvelle -Hollande n'avoit pas encore fixé l'attention de l'Europe, lorsque, en 1788, l'Angleterre prit possession de ce continent, et fît partir une flotte pour y fonder une colonie. Cette entreprise extraordinaire fut à peine remarquée par les politiques, et n'excita guère d'autre intérêt que celui d'une curiosité stérile.

Enhardi , pour ainsi dire , par le silence des autres Gouvernemens Européens, le cabinet Britannique ne craignit point de rendre publiques les instructions singulières qu'il avoit remises au Commodore Phillip, et dont nous allons rappeler ici quelques dispositions. « La commission royale fut lue par M. D. Col- « lins, Juge-Avocat. Cet acte établissoit et nommoit Arthur » Phillip Capitaine général et Gouverneur en chef de tout le pi. ,. » territoire appelé la Nouvelle- Galles du Sud, s'étendant depuis

» le cap Yorck ou extrémité Septentrionale de la côte, dans la » latitude de io° 37' Sud, jusqu'au cap Sud ou extrémité Méri- » dionale de la même côte, dans la latitude de 43° 39' Sud, et de » tout le pays intérieur à l'Ouest, jusqu'au 105/ degré de longi- » tude Orientale , en comptant du méridien de Greenwich , y » compris toutes les îles adjacentes dans l'océan Pacifique, par les » latitudes susdites de io° 37' Sud, et de 43° 39' Sud, et de toutes » les villes, garnisons, citadelles, forts ou autres fortifications et » ouvrages militaires qui pourroient être construits par la suite sur » ledit continent ou dans quelques-unes desdites îles a. »

De ces instructions remarquables, il résulte, i.° que toute la Nouvelle -Hollande, toutes les îles du détroit de Bass et la terre de Diémen se trouvent réunies dans l'acte de prise de possession de l'Angleterre; 2.0 que pour légitimer, autant qu'il étoit possible, cet envahissement prodigieux, Je cabinet de Saint- James a voulu

1 Voyage du Gouverneur Phillip à Botany-Bny, pàg. -6 de la traduction françoise.

détruire jusqu'au nom de Nouvelle-Hollande , qui rappeiort trop ies travaux et les droits d'un autre peuple : dans les instructions que je viens de citer, les limites de la prétendue Nouvelle-Galles sont en effet les mêmes que celles du continent dont cette terre ne forme qu'une partie. De ce même acte, il résulte enfin que la Nouvelle - Zélande et les nombreux archipels du grand océan équatorial se rattachent à ce nouvel Empire, sans aucune autre détermination de longitude à l'Est que les rivages du Pérou et du Chili.

En s'arrogeant la possession de cet immense espace de terre et de mer, il semble que le principal but de l'Angleterre ait été de se ménager un prétexte plausible pour écarter les autres peuples du théâtre si important de ses pêches , et s'adjuger ainsi à ellemême les avantages immenses que le commerce et les productions de ces climats lointains pourroient offrir. Fidèles à ce système d'exclusion et de monopole, les Gouverneurs du port Jackson ne négligent aucun des moyens qui sont à leur disposition pour assurer les intérêts et les prétendus droits de leur pays : les craintes que notre expédition fit naître à M. King, et dont nous parlerons bientôt, feront connoître jusqu'où vont leur jalousie et leur prévoyance à cet égard. Mais revenons d'abord au malheureux M. Coxwell.

Instruit des avantages que procurent dans les régions Australes la pêche des phoques et le commerce de leurs fourrures , M. Coxwell s'étoit associé, à l'Ile-de-France, avec le capitaine Lecorre, expérimenté dans les affaires de ce genre ; ils avoient armé le navire l' Entreprise , de Bordeaux, pour aller pêcher dans le détroit de Bass. La paix, à cette époque, venoit d'être rétablie entre la France et l'Angleterre; et la meilleure intelligence paroissant régner entre les deux Gouvernemens, il étoit impossible, sous ce rapport, de se trouver dans des circonstances plus favorables. Malheureusement pour nos compatriotes, ils éprouvèrent en route une si violente

tempête, qu'après avoir perdu une partie de leurs voiles et presque tous leurs bastingages, ils furent contraints de venir se réparer au port Jackson.

On les y accueillit d'abord avec bienveillance ; mais aussitôt que le Gouverneur anglois fut instruit de l'objet de leur armement, ii fit appeler Je capitaine Lecorre , et lui signifia l'ordre de s'éloigner des rivages de la Nouvelle - Galles , sous peine d'être arrêté avec son navire et son équipage. Vainement ce malheureux capitaine supplia le Gouverneur, de ne pas consommer sa ruine et celle de sa famille , en faisant manquer ainsi l'objet d'un armement dispendieux : tout fut inutile ; et déjà l'Entreprise étoit sur le point de retourner à l'Ile-derFrance , lorsque notre Commandant parvint à fléchir M. King, et en obtint une permission de pêche aux conditions suivantes : i.° que le capitaine Lecorre ne pourroit pas entrer dans le détroit de Bass ; qu'il se contenteroit , en con- PL '■■ séquence, de pêcher sur les Deux-Sœurs , petits îlots escarpés qui

se trouvent dans le Nord des îles Furneaux, et qui ne présentent aucune espèce d'abri pour les bâtimens : z.° que , dans aucun autre cas de ce genre, on ne pourroit jamais se prévaloir de la permission particulière accordée au navire l' Entreprise , et que le Commandant se chargerait de prévenir l'administration et les armateurs de l'Ile -de -France, de l'intention où étoit le Gouvernement de la Nouvelle - Galles de repousser de ces parages tous les navires François qui voudroient y faire la pêche des phoques.

Quelque dure que pût être la condition imposée par le Gouverneur anglois à MM. Coxwell et Lecorre, ils partirent cependant pour aller s'établir sur les Deux-Sceurs ; mais à peine ils s'y trouvoient depuis huit jours , qu'une violente tempête s'étant élevée, le navire fut entraîné contre les brisans et mis en pièces. Dans ce cruel naufrage, le capitaine Lecorre périt avec son frère et les deux tiers de son équipage Tel fut le triste sort du premier navire François qui parut dans ces mers ; et les dispositions

AUX TERRES AUSTRALES. j

du Gouvernement anglois envers les étrangers sont si rigoureuses, qu'on peut d'avance prédire de semblables désastres aux armateurs Européens qui, dans l'état actuel des choses, voudroient porter leurs spéculations dans ces contrées lointaines.

Après avoir offert à notre infortuné compatriote toutes les consolations qu'il étoit en notre pouvoir de lui donner alors , nous poursuivîmes notre route vers le détroit de Bass , que nous devions traverser pour aller reconnoître les îles qui se trouvent à son ouverture Occidentale ; mais l'orage qui nous avoit assaillis le jour même de notre départ du port Jackson, fut suivi bientôt d'une tempête, qui dura, presque sans interruption, jusqu'au i.ér décembre.

Pendant cet intervalle, nous fûmes séparés du Casuarina, qui marchoit très-mal, ainsi que du navire Américain the Famiy , qui desiroit passer le détroit avec nous. Nous parvînmes pourtant, dans la matinée du 3, à doubler le promontoire de Wilson, et le p, Ietinfi 4< 6 au soir nous laissâmes tomber l'ancre dans la baie des Eléphansmarins, à l'île Kinga.

Bientôt après , le Casuarina vint nous rejoindre au mouillage : il avoit beaucoup souffert pendant notre séparation; ses coutures, entrouvertes par l'effort des vagues , avoient besoin d'être réparées ; tous les calfats du Géographe furent employés à cet ouvrage ; et dès le lendemain , le bâtiment appareilla pour aller faire la reconnoissance des îles Hunter situées à l'extrémité Nord-Ouest de la terre de Diémen. En même temps l'ingénieur -géographe M. Faure partit dans le grand canot pour lever le plan de l'île King : cette île n'avoit été jusqu'alors fréquentée que par des pêcheurs, et la carte n'en avoit pas été faite.

A peine ces dispositions étoient exécutées, que nous vîmes paroître la petite goélette the Cumberland , de la colonie du port

a Cette île a été découverte par le capitaine REED, commandant la goélette angloise ihe Martha,

Pi. XXXII.

Jackson. Ce navire portoit M. Grimes, ingénieur en chef de l'établissement Anglois , qui venoit , par ordre du Gouverneur , nous faire une déclaration aussi singulière dans sa forme , que remarquable par son objet. « Le bruit s'étant répandu » , écrivoit M. King à notre Commandant, « que votre projet est de laisser » quelques hommes , soit à la terre de Diémen , soit à la côte » Occidentale de la Nouvelle-Galles , pour y jeter les fondemens » d'une colonie Françoise, je crois devoir vous déclarer, M. le » Commandant, qu'en vertu de l'acte de prise de possession de » 1788, solennellement proclamé par l'Angleterre, toutes ces » contrées font partie intégrante de l'Empire Britannique, et que » vous ne sauriez en occuper aucun point sans briser ies liens » de l'amitié qui vient si récemment d'être rétablie entre les » deux nations ; je ne chercherai pas même à vous dissimuler que » telle est la nature de mes instructions particulières à cet égard, » que je dois m'opposer, par tous les moyens qui sont en mon » pouvoir, à l'exécution du projet qu'on vous suppose : en con- » séquence , le navire de Sa Majesté the Cumberland a reçu l'ordre » de ne vous quitter qu'au moment où l'officier qui le commande, » aura la certitude que vos opérations sont étrangères à toute » espèce d'envahissement du territoire Britannique dans ces pay> rages. . . .»

Après avoir remis leurs dépêches à notre chef, le capitaine Anglois et M. Grimes descendirent à terre, et là, en notre présence, ils firent arborer un pavillon Anglois sur un grand arbre, au pied duquel ils placèrent quelques factionnaires; faisant ensuite plusieurs décharges de mousqueterie, accompagnées de trois lmzza, ils renouvelèrent la déclaration de prise de possession de 1788.

Sans doute cette cérémonie pourra paroître frivole aux yeux des personnes qui connoissent peu la politique Angloise ; mais pour l'homme d'état, de telles formalités prennent un caractère beaucoup plus important et plus sérieux. A la faveur de ces déclarations

publiques et répétées , l'Angleterre semble chaque jour fortifier ses prétentions, établir ses droits d'une manière plus positive, et se ménage ainsi des prétextes pour repousser, même par la force des armes, tous les peuples qui voudroient former quelques établissemens dans ces contrées. . . Mais écartons les réflexions pénibles qu'un tel sujet inspire , pour reprendre notre narration au point où nous l'avons laissée.

Le 8 décembre vit s'opérer enfin la séparation des deux premiers vaisseaux de l'expédition : notre conserve, le Natwaliste , appareilla dans la soirée pour retourner en France. Tous les yeux la suivirent long-temps , et lorsqu'elle disparut à l'horizon, un sentiment de tristesse se peignit sur chaque visage. Si loin de sa patrie, et dans la situation malheureuse où nous étions, on éprouve plus vivement le besoin de la revoir ; et lorsque cette douce perspective sembloit fuir devant nous, étoit-il possible de ne pas envier le sort de ceux de nos compagnons et de nos amis qui déjà se livroient à l'espoir d'être bientôt rendus à leurs familles, à leurs affections les plus douces et les plus chères î . . .

Le 10, les naturalistes obtinrent les moyens d'aller s'établir à terre : nous partîmes en conséquence, MM. Leschenault, Bailly Lesueur et moi, avec le jardinier Guichenault, pour nous rendre dans le fond de la baie des Eléphans-marins ; mais avant de présenter les détails de nos travaux sur ce point, il me semble indispensable de décrire rapidement l'île King elle-même, et les îlots qui en dépendent.

Au milieu de l'ouverture Occidentale du détroit de Bass, à une distance presque égale de la terre de Diémen et de la Nouvelle- Hollande, par 390 4</ 30" de latitude Sud, et par \/^° y' 2" de longitude à l'Est du méridien de Paris a, se trouve l'île King, dont la longueur, du Nord au Sud, est d'environ quarante milles, tandis que sa largeur de l'Est à l'Ouest n'est que de vingt-cinq; sa circonférence

1 C'est la position de notre observatoire sur le rocher des Eléphans.

totale est de cent onze. Toute la partie Occidentale de cette île, étant sans abri contre les flots de l'immense océan Austral , se trouve hérissée de brisans dangereux ; il en existe aussi beaucoup vers le cap Nord, que nous avons désigné sous le nom de Cap d'Anville : le brassiage est en général assez considérable autour de l'île, et même, à une petite distance de la terre, on ne trouve guère moins de 6 à 10 brasses; le fond, presque par-tout, est d'un sable vaseux et noir, très-prdpre au mouillage ; mais malheureusement la couche en est si peu profonde, elle recouvre des roches tellement tranchantes, qu'il n'est peut-être pas d'endroits plus à craindre pour les navigateurs. Outre ce premier inconvénient, l'île King présente encore celui d'être exposée aux vents du S. O. , les plus impétueux et les plus redoutables de ces parages ; et sa situation à l'ouverture du détroit la soumet à la funeste influence de ces courans terribles dont nous avons parlé dans le chapitre xiv. Enfin , sur toute la circonférence de l'île, on ne trouve aucun port, ni même aucune baie profonde. De ces diverses circonstances réunies, il doit résulter que le mouillage de cette île est extrêmement dangereux pour les navires, et nous verrons bientôt combien il l'est en effet.

Par sa position entre les hautes montagnes du promontoire, des îles Furneaux et de la terre de Diémen , par son isolement et son exposition aux vents du S. O. , par l'épaisseur des forêts qui la couvrent, et la nature des roches qui composent son sol, l'île King paroît avoir habituellement une température humide et froide : en effet, bien que nous nous y trouvassions à une époque correspondante au mois de juin de l'hémisphère Boréal, la constitution de l'atmosphère fut toujours celle d'un automne pluvieux et avancé de nos climats. Le thermomètre s'éleva rarement au-dessus de 15 degrés, et le terme moyen de ses variations journalières fut à peine de 1 4 degrés pour midi. Les brumes et la rosée y furent toujours très-abondantes ; la pluie ne cessa pour ainsi dire pas de

tomber

tomber pendant les quinze jours que nous passâmes à terre ; et nous apprîmes des pécheurs Anglois qui s'y trouvoient fixés depuis treize mois , qu'il en étoit ainsi la plus grande partie de l'année. Ces pluies sont extrêmement froides et pesantes ; elles durent ordinairement deux ou trois heures, et ne cessent quelques instans que pour recommencer ensuite avec la même violence.

De cet état de l'atmosphère, il résulte que l'hygromètre est rarement au-dessous du point de saturation ; le terme moyen de l'humidité s'y est élevé jusqu'à 95°>33- Le baromètre est descendu plusieurs fois de 28 pouces 4 lignes à 27 pouces 6 lignes, ce qu'il faut attribuer sans doute à la violence des orages que nous avons éprouvés : mais, en général, la hauteur du mercure paroît être moins considérable qu'elle ne devroit l'être, d'après la position en latitude de cette île; circonstance qui dépend peut-être de l'humidité continuelle de l'air. [Voyez le chap. ni, tom. I.er , pag. J*-/.) Les vents de la partie de l'Ouest ont été tellement dominans , que sur quarante-trois observations répétées de huit heures en huit heures pendant notre séjour à l'île King , ils ont seuls soufflé trente- deux fois, et nous ont procuré constamment des brumes ou des averses : le peu de beau temps dont nous avons joui nous a été donné par les vents du S. E. , et plus particulièrement par ceux de l'E. S. E., qui paroissent être les plus tempérés et les plus salubres de ces climats.

C'est à la combinaison de toutes les circonstances physiques que je viens de rapporter , que l'île King doit l'avantage , si précieux dans ces contrées , d'être abondamment pourvue d'eau douce. Par-tout où la disposition du sol peut se prêter à l'écoulement des eaux et à leur réunion, on trouve des sources nombreuses : c'est ainsi, par exemple, que vers le fond de la baie des Eléphans, la direction des collines étant perpendiculaire au rivage, et tout le sol sur ce point étant granitique , il existe jusqu'à six ruisseaux dans l'espace de j ou 6 milles seulement; il en est de même tome ir. B

io VOYAGE DE DÉCOUVERTES

dans la baie des Phoques, opposée aux îles du Nouvel -An, où l'on trouve aussi plusieurs sources. Mais à la côte du N. E. , à celles de l'O. et du S. O., où le sol se compose particulièrement de dunes sablonneuses, incapables de retenir l'eau des pluies, nous n'avons pu découvrir aucune trace de ruisseaux ; et comme ces dunes présentent vers la mer une barrière non interrompue , il est possible de présumer que les eaux sont contraintes à rerîuer vers l'intérieur du pays. Cette présomption se trouve en quelque sorte confirmée par le rapport des pêcheurs Anglois : ils assurent qu'il existe au centre de l'île une espèce de grand lac, dont les eaux sont très -profondes, et du milieu desquelles s'élève une petite île que jusqu'à ce jour ils ont négligé de visiter.

Les produits minéraux de l'île King sont très-variés, et presque tous appartiennent aux roches primitives. Parmi ces dernières , on distinguoit un très-beau porphyre, qui contient des cristaux de fer sulfuré ; plusieurs espèces de roches serpentineuses et argileuses, dont quelques-unes ofFroient dans leurs fissures comme de petits filons d'asbeste. Sur divers points du rivage on rencontroit des cristaux assez volumineux de quartz hyalin, des fragmens de jaspe, et sur-tout de très -gros blocs d'une brèche rougeâtre et très-dure, composée de cailloux de toute grosseur, et qui pourroit offrir, par la richesse de ses couleurs et par leur variété, d'assez grands avantages au sculpteur et au marbrier. Indépendamment de ces produits d'origine primitive, on voit encore çà et là quelques roches schisteuses, qui reposent sur des parties granitiques; et vers la pointe Nord de la baie des Éléphans, il existe un rocher qui , du bord de la mer , s'avance jusque dans l'intérieur d'une vallée voisine, et qui se compose entièrement d'un grès coquillier très-dur et très-compacte.

Toutes les eaux de l'île sont chargées d'une si forte proportion d'oxide de fer, qu'il paroît probable que le métal qui sert de base à cet oxide entre pour beaucoup dans la composition de

AUX TERRES AUSTRALES. n

certaines roches : peut-être même forme-t-il des mines particulières ; nous n'avons rien vu cependant qui pût confirmer cette conjecture.

Aucune espèce de substance saline ne s'est offerte à notre observation , il est vrai ; mais les pêcheurs prétendent qu'il y a dans l'intérieur du pays une colline entièrement composée de sel gemme [muriate de soude cristallisé natif]. J'indique ce fait important, sans vouloir en garantir ni en contester l'exactitude.

De toutes les roches particulières à l'île King , il n'en est point de plus remarquable que celle dont il me reste à parler; c'est une espèce de granit d'un bleu noirâtre, à grain très-fin, mêlé de petits cristaux d'amphibole très-noirs , ce qui lui donne l'apparence d'une roche de corne. Cette substance affecte dans ses masses une sorte de cristallisation régulière et rhomboïdale, telle que chacune de ces masses présente une pyramide trièdre, dont le sommet est tourné en haut , et dont les arêtes sont vives et tranchantes. En brisant un de ces cristaux , on observe qu'il se résout en petites pyramides d'une forme analogue à celle de la masse principale.

C'est à cette constitution singulière que le granit dont il s'agit doit le triste avantage d'être la terreur des marins sur ces côtes. Comme il forme la plus grande partie des rivages de l'île King et de celles du Nouvel -An ; comme il se retrouve avec une disposition semblable au fond de la mer, revêtu seulement d'une légère couche de sable vaseux, il en résulte que les câbles les plus forts sont bientôt coupés par les angles tranchans de ce granit. Nous rapporterons plusieurs exemples de cette funeste propriété.

Toute la partie de l'île que nous avons pu reconnoître , pré- pi. Xxxn. sente le tableau d'une végétation forte et vigoureuse : en divers endroits , les arbres et les arbrisseaux se trouvent tellement pressés à la surface du sol, et leurs débris sont par -tout si multipliés, qu'il est presque impossible de pénétrer au milieu des forêts ; mais , en général , les végétaux qui les composent n'offrent pas ces proportions gigantesques que nous avions admirées dans ceux de

il VOYAGE DE DÉCOUVERTES

la terre de Diémen ; du reste, ils appartiennent aux mêmes genres que ces derniers : comme eux ils demeurent toujours verts ; comme eux encore ils sont dépourvus de toute espèce de fruits mangeables, et sont inutiles , sous ce rapport , aux besoins de l'homme et des animaux frugivores. Nous reviendrons ailleurs avec d'autant plus d'intérêt sur ces végétaux de l'île King , que nous aurons à présenter à leur égard les résultats précieux des observations de notre botaniste M. Leschenault : j'ajouterai seulement ici que la famille des Fougères, celles des Mousses et des Fungus, présentoient un grand nombre d'espèces aussi belles que vigoureuses ; ce qui m'a paru dépendre de l'humidité habituelle de l'atmosphère et du sol. Tous les rivages étoient couverts d'une grande quantité de Fucus , qui, pour la plupart, constituoient des espèces nouvelles ; j'en décrivis plusieurs sous les noms de F. Phyllotrichos , de F. Caiditorms , de F. Panacrochordus , &c. : cette dernière paroît comme entièrement composée de petites verrues.- Je retrouvai pareillement sur ces bords le Fucus singulier de la terre Napoléon, que j'avois précédemment décrit sous le nom de Phyllophorus , et le F. Gigantinus présentoit lui-même çà et là de puissans débris. L'abondance et la variété de ces plantes marines s'expliquent suffisamment par ce que nous avons dit de la nature des rivages de cette île. C'est effectivement au milieu des rochers granitiques et sur les plages orageuses que se complaisent les productions de ce genre ; c'est , pour ainsi dire , sous le choc des vagues qu'elles s'élèvent et prospèrent.

Sur toute l'étendue de l'île King on n'aperçoit aucune trace de l'espèce humaine , et tout annonce que cette île est également étrangère aux peuplades farouches de la terre de Diémen et de la Nouvelle-Hollande.

En revanche, il est peu d'endroits, dans les régions Australes, qui nourrissent autant d'animaux utiles. Nous y avons recueilli, M. Les u eur et moi, une foule d'espèces inconnues à l'Europe,

parmi lesquelles se trouvent deux Dasyures élégans , deux Kangu- pi. xxxm. roos, le singulier animal que les habitans de la Nouvelle-Hollande connoissent sous le nom de Wombat , et le quadrupède bien plus pi. xxvm. extraordinaire encore que j'ai décrit sous le nom à'Echidné soyeux. Dans la description générale de la terre de Diémen, j'indiquerai ies principaux caractères de ces animaux , et je donnerai quelques détails sur leurs mœurs.

Tous les rivages de l'île sont couverts d'un nombre prodigieux d'amphibies, dont quelques-uns n'ont pas moins de 8 à 10 mètres de longueur [25 à 30 pieds], et qui sont devenus pi. xxxn. pour les Anglois la source d'un commerce intéressant. Le chapitre suivant offrira l'histoire de ces monstres marins et celle des pêches dont ils sont l'objet.

L'intérieur des forêts recèle une grande quantité de Casoars ; pi. xxxvi « xli. - le rocher des Eléphans nourrit un nombre prodigieux de Pétrels, de Mauves et de Manchots , dont plusieurs espèces étoient nouvelles pour les naturalistes ; enfin , la plupart des oiseaux de la terre de Diémen se retrouvoient sur ces rivages brumeux.

La famille des reptiles ne m'a fourni que deux espèces de Lézards et deux Serpens : ces derniers , voisins du genre Boa sous le rapport des écailles, étoient armés l'un et l'autre de crochets venimeux. Je me suis encore procuré une nouvelle espèce de Crapaud, la seule que j'aie pu trouver soit à la terre de Diémen , soit dans le détroit de Bass.

C'est sur- tout en mollusques, en vers et en zoophytes, que l'île pi. xxix,xxx King présente à l'observateur des trésors pour ainsi dire inépuisables : en effet , malgré les tempêtes violentes qui régnèrent dans ces parages pendant le séjour que nous y fîmes , je parvins à m'y procurer plus de cent quatre-vingts espèces inconnues de ces trois classes du règne animal. Je décrivis ces objets avec soin, et M. Lesueur en fit un grand nombre de dessins et de peintures. Dans cette foule d'animaux, on distinguoit beaucoup de précieux

et xxxi.

PI. xxym.

Page 1