CHAPITRE XXXIII
Dernières opérations à la Terre de Witt : Traversée de la Nouvelle- Hollande a V Ile -de -France.
[Du 3 juin au 12 août 1803.]
Nous avons vu dans le XXXI. me chapitre a que l'intention du Commandant avoit été d'abord de s'élever à contre-mousson jusqu'au" cap Walshe, après avoir ravitaillé ses deux vaisseaux, pour de là revenir à l'Ouest en prolongeant la partie des côtes de la Nouvelle - Hollande qui lui restoit à explorer ; mais l'espoir de trouver dans le voisinage du continent, au Sud de Timor, des brises de terre et de mer dont il pourroit se servir pour s'avancer directement à l'Est, lui fit modifier son premier projet, et le détermina à faire route tout de suite pour rallier la terre de Witt. Cet espoir n'étoit pas d'accord avec ce que nous avoit appris notre expérience, puisqu'il est de fait que jamais nous n'avions observé ces brises sémi- diurnes dans les parages dont il s'agit b. Sans doute il eût été bien préférable de courir de grandes bordées au large de toutes terres, et de profiter des petites variations assez ordinaires de la mousson régnante, pour se diriger vers l'extrémité Sud -Ouest de la Nouvelle- Guinée ; les courans nous eussent favorisés dans cette route c, avantage que nous perdions
r' Pag. 2j2. tion des vents régnans ; mais lorsque la b Voyez le texte de la partie nautique et mousson change , les courans ne prennent géographique de notre voyage, pag. 245 , une direction nouvelle et n'acquièrent leur 246 , 253 et 254. maximum de vitesse qu'après un laps de ' On sait que dans les parages où soufflent temPs plus ou moins grand, selon les locales moussons, les courans généraux de mer ''tess'établissent toujours au large dans la direc-
part.
indubitablement en allant naviguer trop près de la côte , où les courans de la marée sont les seuls qui se fassent sentir. Mais le Commandant n'en persista pas moins dans sa résolution, quoique l'avis des marins qu'il avoit consultés, fût, comme il le dit luimême dans son journal, qu'il ne pourroit pas réussir dans cette entreprise.
Le 4 juin à midi,' n'étant pas à plus d'une lieue de l'extrémité pi. i, atîas Nord -Ouest de l'île Rottie, nous fîmes route pour la doubler à l'Ouest ainsi que les trois îlots qui l'avoisinent dans cette partie. Arrivés par le travers de la petite île Douro , nous fixâmes sa position par io° 50' 26" de latitude Sud et 1200 20' 27" de longitude à l'Est de Paris. Ces terres , en général moins élevées que celles de Timor, présentent cependant le même aspect de fertilité et d'abondance ; par-tout l'œil se repose sur une douce verdure qui couvre le sol et dénote la richesse des habitans. Plusieurs embarcations Malaises aperçues entre la terre et nous , faisoient voile dans diverses directions et animoient le paysage.
Pendant la journée du 5 , nous eûmes un vent d'E. joli frais , dont nous profitâmes pour nous avancer au Sud; nous aperçûmes, avant le coucher du soleil, des volées considérables d'oiseaux pélagiens, se dirigeant du N.O. au S. E. , sans doute pour chercher un refuge avant la nuit sur les bancs , très - multipliés , qui existent dans ces parages.
Quoique le nombre de nos malades n'eût point encore augmenté depuis notre départ de Timor, cependant l'état de plusieurs d'entre eux s'étoit assez aggravé pour nous donner de vives inquiétudes. M. Bernier sur -tout nous alarmoit : sa maladie, qui d'abord avoit paru n'être qu'une simple indisposition , prit tout -à- coup la tournure la plus fâcheuse. Le î juin au soir, il tomba sans connoissance, et donna tous les symptômes d'une fin prochaine; on lui appliqua les mouches, mais inutilement : bientôt il n'y eut plus d'espérance ; enfin dans la nuit du 5 au 6 , à
Nn 2
quatre heures et demie du matin , il rendit le dernier soupir. Cet événement malheureux , arrivé si subitement , plongea tout le monde , à bord , dans une consternation difficile à rendre : nonseulement chacun voyoit en M. Bernier un astronome savant et laborieux; mais ceux qui avoient vécu dans son intimité, regrettoient sur-tout son caractère plein de douceur et de modestie, ses manières aimables et obligeantes.
Né à la Rochelle le 19 novembre 1779, Pierre - François Bernïer devint, dès l'âge de seize ans, l'élève et l'ami d'un habile astronome, M. Duc l a-Chapelle de Montauban, qui lui inspira le goût de l'astronomie et qui lui en donna les premières notions. Il avoit à peine dix-sept ans qu'il fit des observations dignes d'être imprimées , et que l'on s'empressa , en effet , d'insérer dans la Connaissance des temps. Jérôme Lalande l'attira à Paris ; et sachant que Bernier avoit peu de fortune, il le logea chez lui, et lui fournit, avec un désintéressement qui fait à-la-fois l'éloge du maître et du disciple, tous les moyens de perfectionner son instruction. Le 5 août 1800, la commission de l'Institut a le désigna pour l'un des deux astronomes destinés à faire l'expédition aux Terres Australes; et, quoiqu'il n'eût pas une santé très-robuste, il accepta avec empressement un poste qui exigeoit beaucoup de zèle et d'assiduité , mais qui promettoit à l'observateur une ample moisson de travaux et de gloire. Je ne dirai point tout ce qu'il a fait pendant le cours du voyage, tant pour l'astronomie que pour la géographie et la physique : c'est à l'ouvrage même où tous ces matériaux ont été réunis b, qu'il convient de recourir comme aux titres nombreux et incontestables que Bernier s'est acquis à l'estime des savans et à la reconnoissance des navigateurs. Il mourut à vingt-trois ans sept mois et dix-sept jours, n'étant encore, il est
1 Voy. i." vol. pag. 9.
k Voyage de Découvertes aux Terres Australes, &c. Navigation et Géographie. Un vol. in-j..0 , avec un atlas sur grand colombier. Paris, i8ij.
vrai, qu'à la fleur de l'âge, mais doué d'une raison déjà mûre , d'un esprit sage, et sur -tout d'une singulière habileté dans la pratique des calculs et des observations. Son corps fut abandonné aux flots par 12° 35' de latitude australe et 1200 50 de longitude à l'Est du méridien de Paris.
Nous continuâmes à faire route au Sud pendant les journées suivantes : le 8 juin, les vents s'étant un peu hâlés vers l'Ouest, nous en profitâmes pour nous avancer dans la direction opposée, et gagner le point où dévoient recommencer nos opérations géographiques. Nous dépassâmes, le 10 au soir, les bancs des Holothuries; mais nous n'en prîmes aucune connoissance, non plus que des terres qui les avoisinent, le Commandant ne voulant pas s'engager dans des parages dangereux, qui auroient indubitablement retardé beaucoup sa marche.
Parvenu le 12 a 1 30 26' de latitude et 124° 54' de longitude, il fit cingler directement vers la côte, que nos vigies aperçurent bientôt de l'avant à nous. La foiblesse extrême de la brise ne nous permit pas toutefois d'en commencer l'exploration avant cinq heures du soir, et à six le calme obligea de laisser tomber l'ancre.
La partie du continent que nous avions en vue, nous restoit alors à deux lieues de distance : son aspect est triste, sa hauteur moyenne et ses contours uniformes; le sol, peu boisé et coupé à pic près du rivage, présente cependant à l'intérieur quelques arbres de haute futaie qui annoncent moins de stérilité et de sécheresse ; mais nulle part nous n'avons aperçu un lieu propre au débarquement. On nomma Cap Ruilùère la pointe la plus rapprochée de notre mouillage, et liés Lesueur deux petites îles basses et sablonneuses gisant à quelque distance dans l'Ouest.
De ce point, la côte se développe au S. E. , à-peu-près en ligne directe jusqu'au cap Dusséjour. Il nous lut impossible de la prolonger, les vents de la mousson régnante se trouvant tout-à-fait contraires à la route que nous eussions dû suivre pour cela. Nous
louvoyâmes donc à petit bord et employâmes six jours entiers à nous avancer de vingt-cinq lieues dans le sens de la côte ; enfin le Commandant lui-même, jugeant qu'il étoit impossible de persister dans un pareil système d'exploration, se décida à l'abandonner et à courir de grandes bordées au large.
A cette époque, le cap Dusséjour et les trois petites îles Lacrosse, qui en sont voisines, formbient pour nous la limite des terres visibles dans le Sud ; on voyoit en avant un banc parallèle au rivage et fort étendu ; il fut nommé Banc des Méduses, à cause du grand nombre d'animaux de ce genre que nos naturalistes trouvèrent dans les environs : nous virâmes de bord sur ses accores.
Une grande monotonie règne en général sur les divers points de la côte que nous avons examinés depuis le cap Rulhière : les rivages , légèrement sinueux , offrent de distance en distance de petites anses de sable , où l'on pourrait mettre à terre par un beau temps; mais par -tout ailleurs la coupe abrupte du sol rend ses abords absolument impossibles. Une montagne isolée, remarquable par sa forme quadrangulaire , est le seul point de reconnoissance que nous ayons aperçu dans tout cet espace : nous l'avons nommée Montagne du Casuarina, et nous avons fixé sa position près du cap Saint-Lambert , par 1 4° 2. \ de latitude Sud et i 25 ° 20' de longitude Orientale.
Les 10 et 20 juin, nous ne vîmes pas la terre : le 2 1 , on la découvrit dans l'Est , à quatre heures du soir ; mais elle étoit si basse , qu'à la distance de trois lieues et au point de notre mouillage , nous ne pouvions encore bien juger de ses contours et de la constitution qui lui est propre. Nous nommâmes Cap Dombey sa partie la plus saillante, et Iles Barthélémy trois îlots peu élevés qui gisent auprès. Plusieurs feux qu'on vit sur la côte, nous apprirent que des hordes misérables de l'espèce humaine existoient sur ces bords inhospitaliers ; mais telle étoit la nature des contra-
riétés que les vents nous faisoient éprouver depuis long -temps, qu'il nous fut toujours impossible de nous arrêter sur aucun point, soit pour examiner ceux de ses produits qui pouvoient intéresser l'histoire naturelle, soit pour étudier les mœurs des habitans. Tout étoit nécessairement subordonné à la marche de nos travaux géographiques , qui eux - mêmes eurent beaucoup à souffrir de la direction fâcheuse qui nous étoit imprimée.
Entre le cap Dusséjour et le cap Dombey est un espace de trente lieues environ, où nous n'avons pas vu la terre : il paroît que la côte forme un enfoncement sur ce point; mais les sondes prises au large n'ayant jamais été au-dessus de 32 brasses, et s'étant même tenues plus ordinairement entre 21 et 27, nous avons lieu de penser que l'ouverture dont il s'agit n'est pas très - considérable.
Plusieurs enfoncemens de moindre étendue se sont aussi montrés au Nord du cap Dombey : nous n'avons pénétré dans aucun, et nous nous sommes bornés à prolonger la terre, à toute vue, pendant les journées du 22 au 25 juin. Des calmes multipliés et la variété de la brise ont contrarié encore et retardé souvent notre route , qui d'ailleurs a été faite d'une manière assez directe , le Cap au N. E. et au N. N. E. lu île Pérou , le seul point de la côte dont nous ayons pu nous approcher à deux lieues de distance , n'a encore été vue qu'imparfaitement : cette île est remarquable par un piton isolé placé vers sa partie Septentrionale.
Le 26 à midi, nous parvînmes à -la hauteur du cap Fourcroy, pointe saillante et très-remarquable, que nous rangeâmes à moins d'une lieue de distance. La côte, sur ce point, est très-écore, et, changeant aussitôt brusquement de direction , elle s'élève au Nord l'espace de quelques milles pour s'incliner ensuite fortement à l'Est. Nous continuâmes del'examiner jusqu'au soir ; mais alors les vents soufflant bon frais par rafales , et le temps ayant la plus mauvaise apparence , nous jugeâmes à propos de tenir le large pendant la
nuit. Le lendemain , nous courûmes au Nord , sans voir la terre , dont la présence cependant nous fut annoncée par plusieurs colonnes de fumée. Enfin le 28, la grande variation du brassiage, variation qui alloit parfois de 64 à 1 8 brasses, nous apprit que nous étions arrivés sur les accores du banc fort étendu qui gît à l'extrémité du cap de Léoben , et que nous nous trouvions , par conséquent, sur la limite Orientale de la terre de Witt.
Le Commandant vit bien qu'il lui étoit. impossible d'entreprendre, en allant de l'Ouest à l'Est, la reconnoissance de la terre d'Arnheim, contiguë à celle que nous venions de visiter d'une manière si incomplète : aussi se décida-t-il à revenir à son premier projet de louvoyer au large , pour tâcher d'atteindre l'extrémité Sud-Ouest de la Nouvelle-Guinée.
Pendant cinq jours entiers nous éprouvâmes des vents forcés du S. E. variables au Sud et à l'E. S. E. , accompagnés de pesantes rafales et d'une mer très -houleuse. Le temps, sans cesse chargé d'humidité et de nuages noirs et épais, ayoit l'aspect de nos plus mauvais jours d'hiver en Europe. Obligés de nous tenir sous une petite voilure, retardés par les courans contraires et par le Çasuarina, qui marchoit fort mal, nous ne pûmes, malgré tous nos efforts, nous porter vers l'Est.
Du 3 au 7, nous fûmes plus heureux; les vents soufflant avec moins de furie , nous permirent d'avancer environ de 5 degrés en longitude. Déjà nous étions parvenus à soixante -dix lieues à l'Ouest du cap Walshe , et nous pouvions espérer de l'atteindre dans quatre ou cinq jours, lorsque d'importantes considérations vinrent de nouveau nous forcer à changer la direction de nos routes.
On se rappellera probablement que le régime malsain et inconvenable sous tant de rapports a auquel nous "fûmes condamnés dès
3 Voy. 1 « vol. pag. 6j , jji , jzj. et j^S.
notre
notre départ de l'Ile-de-France, fit naître parmi nous des maladies graves et multipliées, qui nous poursuivirent aux diverses époques de notre navigation. Ces maladies attaquèrent un si grand nombre d'individus, que les médicamens, embarqués d'abord pour toute la campagne, se trouvoient déjà consommés lors de la relâche du Géographe au port Jackson. Nous en embarquâmes de nouveau , et huit mois s'étoient à peine écoulés , que nos médecins se virent hors d'état de fournir aux besoins de notre infirmerie : situation d'autant plus déplorable , que nos malades étoient en grand nombre , et nos équipages exténués par des privations de toute espèce. On voit donc que, sous le seul rapport de la santé de nos gens, il nous devenoit physiquement impossible d'exécuter l'exploration des cinq cents lieues de côtes que nous avions encore à voir, tant à la Carpentarie qu'à la terre d'Arnheim ; mais ces motifs, quelque puissans qu'ils fussent, n'étoient cependant pas les seuls, qui nous empêchassent de continuer la campagne : le manque d'une quantité d'eau suffisante y apportoit un nouvel obstacle. En effet , quoique le Géographe eût pris à Coupang toute celle qu'il avoit été possible d'y embarquer, on avoit à bord un si grand nombre de plantes vivantes, de kanguroos, de casoars, &c. qu'avec l'économie la plus scrupuleuse, et je puis dire la plus excessive, notre provision d'eau ne pouvoit pas durer au-delà de quatre-vingtquinze jours. Or, déjà trente-quatre s'étoient écoulés depuis notre départ de Timor ; il nous en falloit environ quarante pour notre traversée jusqu'à l'Ile-de-France.; en sorte que vingt-un jours seulement pouvoient être employés sur la côte : c'étoit à peine le temps nécessaire pour nous rendre à l'extrémité Orientale de la terre de Carpentarie, où dévoient recommencer nos relèvemens.
D'après cet exposé, on conviendra sans doute que les considérations les plus fortes nous engageoient à presser notre retour dans le seul port où nous pussions trouver les ressources dont nous avions un impérieux besoin : tel fut aussi le parti auquel