EPISTRE
en la nostre , par vn de mes amis, J'ay pensé qu'il ne seroit hors de propos de le mettre en lumière , tant pour aider et seruir comme de guide à ceux qui auroyent désir d'entreprendre ledit voyage , que pour le contentement d'autres qui se plaisent en curieuses recherches et contemplations. Je vous prie le receuoir de telle affection que ie le vous présente .
LE VOYAGE de Canadas,
Par C. b.
Voy ? serons-nous tousiours esclaues des fureurs ?
Gémirons nous sans fin nos eternels malheurs ?
Le soleil a roulé quarante entiers voyages ,
Faisant sourdre pour nous moins de iours que d’orages : D’vn desastre mourant vn autre pire est né :
Et n’apperceuons pas le destin obstiné ( Chétifs ) qui nos conseils rauage , comme l’onde Qui és humides mois culbutant vagabonde Du neigeux Pirenée, ou des Alpes fourchus,
Entraine les rochers et les chesnes branchus :
Ou comme puissamment vne tempeste brise La fragile chalope en l’Océan surprise.
Sur le voyage
Cédons, sages , cédons au Ciel qui dépité Contre nostre terroir , profane, ensanglanté De meurtres fraternels, et tout puant de crimes ,
Crimes qui font horreur aux infernaux abismes ,
Nous chasse à coups de fouet à des bords plus heureux Afin de r’auiuer aux actes valeureux ,
Des renommez François la race abastardie :
Comme on voit la vigueur d’vne plante engourdie,
Au changement de place, alaigre s’éueiller,
Et de plus riches fleurs le parterre émailler.
Ainsi France alemande en Gaule replantée :
Ainsi l’antique Saxe en l’Angleterre entée.
Bref, les peuples ainsi nouueaux sieges traçans,
Ont redoublé gaillars leurs sceptres florissans :
Faisans voir que la mer qui les astres menace ,
Et les plus aspres mons à la vertu font place.
Sus sus donc compagnons qui bouillez d’vn beau sang, Et ausquels la vertu esperonne le flanc,
Allons où le bon-heur et le Ciel nous appelle ;
Et prouignons au loing vne France plus belle.
Quitons aux faineans, à ces masses sans cœur,
A la peste, à la faim, aux ébats du vainqueur,
Au vice, au desespoir, ceste campagne usee,
Haine des gens de bien, du monde la risee.
C’est pour vous que reluit ceste riche toison Deué aux braues exploits de ce François Iason ,
Auquel le Dieu marin fauorable fait feste,
de Canadas.
D’vn rude Cameçon arr estant la tempeste Les filles de Nerée attendent vos vaisseaux; là caressent leur proue , et balient les eaux De leurs paumes d’yuoire, en double rang fendues , Comme perçent les airs les voyager es Grues ,
Quand la saison seuere et la gaye à son tour,
Les conuie a changer en troupes de seiour.
C’est pour vous que de laict gazouillent les riuieres : Que maçonnent es troncs les mousches mesnageres : Que le champ volontaire en drus espics iaunit :
Que le fidele sep sans peine se fournit D’vn fruit qui sous le miel ne couue la tristesse,
Ains enclôt innocent la vermeille liesse.
La marâtre n’y sçait l’aconite tremper :
Ny la fleure altérée és entrailles camper :
Le fauorable trait de Proserpine enuoye Aux champs Elysiens l’ame soûle de ioye :
Et mille autres souhaits que vous irez cueillans,
Que reserue le Ciel aux estomachs vaillans.
Mais tous au demarer fermons ceste promesse : Disons : plustost la terre vsurpe la vistesse Des flambeaux immortels ; les immortels flambeaux Eschangent leur lumière aux ombres des tombeaux : Les prez hument plustost les montagnes fondues : Sans montagnes les vaux foulent les basses nues : L’Aigle soit veu nageant dans la glace de l’air : Dans les flots allumez la Baleine voler :
8 Sur le voyage de Canadas.
Plustost qu’en nostre esprit le retour se figure :
Et si nous pariurons, la mer nous soit pariure.
O quels rampars ie voy ! quelles tours se leuer! Quels fleuues à fions d’or de nouueaux murs lauer ! Quels Royaumes s’enfiler d’honorables conquestes ! Quels lauriers ombrager degenereuses testes !
Quelle ardeur me souleue ! Ouurez-vous larges airs , Faites voye à mon aile : es bords de l’vniuers ,
De mon cor haut- sonnant les victoires i'entonne D’un essaim belliqueux, dont la terre frissonne .