Voyage de Kalm au Canada
Dans ces derniers temps, les Suédois et les Norvégiens ont acquis, comme savants et comme explorateurs, une grande renommée. L’univers entier a applaudi aux audacieuses expéditions qu’ils ont organisées dans le but de découvrir les régions pleines de mystère qui entourent le pôle nord. Comment ne pas admirer le courage, l’énergie, la force d’endurance, l’esprit de sacrifice de Nansen et de tous les hardis Scandinaves qui l’ont précédé ?
La Suède est un pays pauvre. Il y en a peu cependant qui fasse autant de sacrifices pour l’avancement des sciences. Il existe dans ces froides régions une véritable émulation entre les corps de l’Etat, les universités et les simples particuliers. Chacun souscrit libéralement à chaque nouvelle expédition.
Il ne faut pas croire que cette noble ambition soit de date récente. Au XVI Ile siècle,
sous l’inspiration du grand Linné, des voyageursdecepays pénétraienten Asie Mineure, parcouraient l’Egypte et la Palestine ; d’autres se rendaient en Chine et en Sibérie. Hasselquist, Osbeck, Torreen rapportèrent de ces contrées les précieuses collections qui permirent au savant botaniste de compléter son œuvre.
C’est encore à la même époque, et toujours à la demande de Linné, que Pierre Kalm vint au Canada. Comme tousses collègues, lvalm fut aidé parlessouscriptions publiques des universités et de ses compatriotes. Il sacrifia lui-même son maigre salaire de professeur et toutes ses épargnes dans le but de mener son expédition à bonne fin et de pouvoir acquérir quelques faits nouveaux pour la science.
Ces quelques lignes sont consacrées à la mémoire de ce savant distingué et à rappe-
1er le court séjour qu’il fit dans notre pays.
Pierre Kalm, naturaliste suédois, naquit à Angermanie, en mars 1716. Il étudia tout d’abord lathéologic àAbo,maisson penchant
pour les sciences naturelles était si marqué que ses maîtres eux-mêmes l’engagèrent à abandonner la théologie pour la botanique.
Il fut recommandé au baron Sten Cari Bjelke, qui le pritchez lui, et aux fraisduquel il fit ses premiers voyages scientifiques dans le sud de la Finland d’abord (1740). Puis, il visita successivement la Carélie, l’UpIand, la Westgothie, la Sudermanie, la Russie. C’estalors qu'il rencontra L:nné et qu’il s’inscrivit à Upsal parmi ses auditeurs. Phi 1745, avant qu’il eut conquis ses derniers titres académiques, il fut nommé membrede l’Académie des Sciences, et en 1747, on l’appela comme professeur d'histoire naturelle à l’université d’Abo.
Cependant le baron Bjelke ayant proposé à l’Académie des Sciences, d’accord avec Linné, d’envoyer dans l’Amérique du Nord * un savant suédois pour recueillir dans ce pays les plantes non encore connues ou qui pourraient être utilement transplantées en Suède, on chargea Kalm de cette mission.
Après avoir obtenu des lettres de recommandationdes ambassadeurs suédois auprès des cours de Londres, Paris, Madrid et la
Haye, il partit d’Upsal, le 1 6 octobre 1747, accompagné de Lars Yungstraem, un jardinier bien versé dans la connaissance des plantes et de la mécanique et qui savait le dessin. Le 17 février 1748, Kalm débarquait à Londres. Il séjourna en Angleterre jusqu’au mois d’août suivant et prit alors passage sur un navire qui le mena à Philadelphie. Il employa le reste de l’année à botaniser aux environs de cette ville, n’oubliant pas d’envoyer dans sa patrie un collection complète des plantes qu’il avait trouvées. Il passa l’hiver chez de ses compatriotes qui demeuraient à Racoon dans l’état du New-Jersey. L’année suivante, 1749, Kalm parcourut les états du New-Jersey et de New-York, remonta la rivière Hudson jusqu’à Albany, de là traversa les lacs George et Champlain et se rendit par Montréal jusqu’à Québec. En octobre, il retournait passer l’hiver à Philadelphie d’où il expédia de nouveau le fruit de ses recherches en Suède. Durant l’année 1750, Kalm visita l’ouest de la Pensylvanie et les côtes du New-Jersey, traversa les Montagnes bleues, remonta la rivière Mohawk et se rendit par le lac Onta-
rio jusqu’aux chutes du Niagara. Il était de retour à Philadelphie au mois d'octobre.
Le 13 février 1751, Kalm s’embarquait pour l’Angleterre, et le 13 juin, même année, il arrivait à Stockolm, après une absence de trois ans et huit mois.
Le professeur retourna alors à sa chaire d’histoire naturelle de l’université d’Abo. Il fonda dans cette ville le jardin botanique où il cultivait un grand nombre de plantes rapportées d’Amérique.
Kalm mourut le 16 novembre 1779 à l’âge de 63 ans.
Ce savant distingué a beaucoup écrit. Ses principaux ouvrages sont : Voyage en JVestgothie (Stockholm, 1746) ; Cours et observations sur P histoire naturelle et P économie (1748) ; Expériences thermométriques au
moyen de Peau dans la mer ; Observations et conseils sur P amélioration de P économie rurale dans le nord de la Bostnie (1778) ; Remarques sur l'histoire naturelle et l'économie de la Pensylvanie ( 1 748) ; Voyages dans l'Amérique du nord (3 vol. in-8- 1753- 1756-
On lui doit, en outre, un grand nombre de dissertations en latin et en suédois sur l’agriculture, le commerce, l’industrie, les productions naturellesde la Suède. Au cours de son voyage en Amérique il adressa à l’Académie royale des Sciences de Suède plusieurs études importantes que l’on trouve danslesmémoires dccettesociété. Levolume de 1750, p. 284, contient une étude sur les remèdes que les sauvages emploient pour la guérison de la vérole. Celui de 1752, page 308, contient une étude sur les serpents à sonnettes ; celui de 1751, p. 143, une étude sur la façon de préparer le sucre d’érable ; p. 190, ibid, une étudesur lamanière de fabriquer la bière depinette blanche ; celui de 1752, pp. 1 54, 155, une étude sur les aurores boréales ; celui de 1754, p. I9,une étudesur le pou des bois (woodlicc).
Une lettre de Kalm à Franklin sur les chutes du Niagara, rendu publique et traduite en plusieurs langues, avait fait connaître le nom du savant suédois dans toute l’Europe.
Le Voyage dans /’ Amérique du Nord comprend trois volumes. Quatre autres volu-
mes, que l’auteur se proposait de publier, sont restés à l’état manuscrit. Légués par le savant à son successeur à Abo, ils brûlèrent dans l’incendie de l’Université.
Pendant son voyage en Amérique, Kalm tint un journal de route où toutes les plantes qu’il rencontrait étaient minutieusement décrites. 11 se proposait de publier, à l’aide de ces notes, une Flora Canadensis (1) qui a sans doute disparue en même temps que ses manuscrits dans l’incendie dont nous venons de parler.
Le Voyage en Amérique a été traduit en allemand, en hollandais et en anglais. En 1768, M. de Surgy a donné une traduction française sous le titre de : Histoire naturelle et politique delà Pensylvanie. M.L.-W. Marchand, ancien greffier de la Cour d’appel, a aussi donné une traduction française du
volume qui concerne spécialement leCanada dans les Mémoires de la Société Historique
de Montréal.
Latraductionanglai.se parut en 1770, à l’aide d’unesouscription publique. Elle fut faite
(i) Voyages , vol. III.
IO
par un savant minéralogiste allemand qui demeurait alors en Angleterre, John Reinhold Forster, celui-là même qui avait été chargé en 1738 par le gouvernement français de venir étudier les mines du Canada.
Notre intention, en publiant ces notes, est de rappeler plus spécialement lecourt séjour que fit Kalm au Canada, et la façon dont il y fut reçu par les autorités.
Le savant voyageur, après avoir remonté la rivière Hudson, arriva au fort St-Frédéric, le 2 juillet 1749. M. de Lusignan y commandait. C’était un homme de soixante ans, beau causeur et bien au fait de la littérature. Aussi Kalm fut-il enchanté de rencontrer au fonds des bois, dans un poste de frontière, un homme de ce caractère.
Le Canada avait alors le marquis de la Gallissonnière pour le gouverner. On sait que c’était un savant, un homme d’Etat et un grand marin. 11 profita de son passage dans la colonie pour y travailler à l’avancement de l’histoire naturelle. De concert avec le médecin royal, Gauthier, “un homme
de grande connaissance en botanique et en physique,” au dire de Kalm, il rédigea des instructions dont plusieurs copies furent envoyées dans tous les forts de la colonie. Ces instructions contenaient la description d’un grand nombre d’arbres et de plantes qu’il fallait collectionner et cultiver à cause de leur utilité. L’endroit où ils croissent est indiqué. On y donne la manière de les préparer afin de les conserver et de les envoyer à Paris. On recommande aussi de recueillir des échantillons de minérais. On enseigne comment faire les observations et comment collectionner les curiosités du règne animal. Enfin, on demande aux commandants des forts de se renseigner sur l’usage que les sauvages faisaient des plantes médicinales. Les noms des soldats qui s’étaient le plus distingués comme collectionneurs devaient être envoyés aux autorités afin quelles pussent leur donner de l’avancement.
Des ordres venant de si haut eurent pour effet de créer la plus louable émulation parmi les troupes. A compter de cette époque, de tous les forts partaient tous les ans
de nombreuses caisses de plantes et des échantillons de toutes sortes que l’on expédiait ensuite sur Paris, chaque automne. Les archives nous ont conservé la mémoire de ces envois.
On çomprend quel fut l’étonnement de Kalm lorsque le commandant du fort Saint- Frédéric lui fit part des instructions de M. de la Gallissonnièrc. “ La bonne classe du Canada, écrit-il, a vraiment plus de goût pour l’histoire naturelle et la littérature que celle des colonies anglaises où l’on méprise les sciences pour ne s’occuper que de faire fortune.”
Le 21 juillet, Kalm était au fort Saint- Jean, que commandait alors le chevalier de Cannes, beau-frère de M. de Lusignan.
Celui-ci venait de recevoir des lettres du gouverneur de la Gallissonnière dans lesquelles il lui disait que Kalm était recommandé par la cour de France et qu’il lui fallait donner tout ce dont il aurait besoin, Deux petites barriques de vin accompagnaient ces lettres d’instruction. Aussi le soir, on but à la santé des rois de France
et de Suède, pendant que les canonniers tiraient une salve d’honneur.
De Saint-Jean, Kahn se dirigea sur Laprairie et le 24 juillet il faisait son entrée dans Montréal où il fut reçu comme un prince par le baron de Longueuil, alors gouverneur de la place.
Le 2 août, le voyageur partait pour Québec, en compagnie du second major de Montréal, M. de Sennonville. Il visita en passant, Trois-Rivières et les forges du Saint-Maurice, et le 5 août il débarquait à Québec. On conçoit avec quelle joie M. de la Gallissonnière s’empressa de recevoir un savant aussi distingué. Il voulut qu'il dina chez lui tous les jours pendant le temps qu’il passerait à Québec. Le médecin Gauthier, savant distingué lui-même, fut chargé d’accompagner Kalm dans ses courses aux environs de Québec. Tout le mois d’août
se passa ainsi à botaniser dans les champs, à travers les bois, et jusque sur les montagnes de Lorette. Avec quelle joie, le savant retrouva ici presque toutes les plantesde son pays natal. Le fait est que plus d’un quart
de notre flore est la même que celle de Suède et de Norvège.
On a essayé au Canada, raconte Kalm,le blé et l’orge d’hiver de Suède afin de voir comment ils réussiraient. Ce fut le docteur Sarrazin qui tenta cette expérience et fit venir les graines. On sema à l’automne et il poussa une belle récolte. Le grain était moins gros mais pesait deux fois plus que celui du Canada et donnait une meilleure farine. Malheureusement, ces expériences ne furent pas continnées. C’est encore Kalm qui nous raconte que les Français trouvèrent à leur arrivée dans le pays que les hivers étaient trop froids pour le blé de France qui n’y pouvait mûrir. Ils firent alors venir du blé du Nord et c’est ainsi que tout le blé que cultivait nos ancêtres était d’origine norvégienne ou suédoise.
Nos historiens nous ont fait le récit des grandes luttes que les premiers colons eurent à soutenir contre la barbarie ou les ennemis du dehors. Ils nous parlent des souffrances que nos aïeux eurent à endurer, des querelles au sujet de la suprématie de l’Etat et de celle de l’église, des glorieuses
missions des jésuites, des courageux combats de nos guerriers, mais ils n’ont pas fait ressortir assez ces premiers tâtonnements de l’agriculture dans notre pays. Sur la façade de nos grands édifices, sur les lambris de nos palais, je vois bien des noms illustres, mais où est celui de Sarrazin, ce savant modeste et utile qui passa sa vie à chercher des simples pour guérir les maladies nouvelles qui assaillaient les colons, à étudier nos plantes, nos minéraux, à perfectionner nos modes de culture ? Sa renommée est toute vivante encore dans les mémoires de la plus grande académie scientifique du monde et les descendants de ceux au milieu desquels il a fait tant de bien l’ignorent. Sarrazin a été un des plus grands bienfaiteurs de la Nouvelle-France, et la
ville de Québec où il a vécu toute sa vie
où ses cendres reposent devrait donner son nom à l’une de ses rues.
Kalm, en parcourant nos campagnes, n’oubliait pas qu’il était professeur d’économie politique dans une université. Son livre abonde en observations de toute sorte, mais c’est toujours à l’agriculture qu’il
revient après la botanique, bien entendu. Il note la façon dont nous égouttons les terres, comment les prairies sont labourées. Il décrit la manière dont les clôtures sont construites et fait là-dessus une grande dissertation. Tout cela de prime abord semble de peu d’mportance, mais il ne faut pas oublier que Kalm vient d’un pays de neige comme le nôtre. Ici, comme en Suède, nos
cultivateurs ont à lutter contre les gelées, la neige et les dégels.
Nous avons les mêmes ennemis à combattre. Pourquoi un pays n’emprunteraitil pas à l’autre ses moyens de défense ? La Suède, en envoyant ici, il y a un siècle et demi, un de ses savants pour étudier nos méthodes de culture, notre flore et nos graines nous a donné une grande leçon. Il est judicieux sans doute d’aller étudier en France et au Danemark les perfectionnements de l’industrie laitière, mais ne faudrait-il pas aussi pousser une pointe vers la Suède et la Norvège afin de voir ce qui se passe dans ces deux pays si semblables
au nôtre à tant de points de vue ! On prend son bien où on le trouve.
Kalm s’intéressait beaucoup à nos jardins potagers. Quels sont les légumes que l’on y cultive, surtout au point de vue de notre long hiver ? Oh ! s’il pouvait apporter pour les ménagères de là-bas quelquesbonnes recettes nouvelles comme il serait heureux. Il décrit les choux, les melons, les pois, les fèves, la betterave, les carottes, la marjolaine. Tout y passe, depuis les radis dont on mange beaucoup, jusqu’à l’oignon dont on use encore plus et aux navets qu’on sème en grande quantité pour l’hiver.
“ Les Canadiens sont obligés, dit-il, de faire venir de France tous les trois ans de la graine de jardin, car les légumes ne sont pas aussi abondants et perdent de leur goût après trois générations successives. Aussi, fait-on un renouvellement général sans hésitation.”
Voilà une leçon de choses qui nous vient de bien loin, que nos ancêtres savaient, que nous avions oubliée, et que l’on commence à rapprendre depuis quelques années. Les anciens ont encore dn bon, et tel vieil auteur, sous sa couverture surannée de cuir
l8 VOYAGE DE KALM AU CANADA
fauve, garde en réserve des jets du lumière qui éblouissent.
Kalm s’étonne que les Canadiens sèment si peu de patates. A vrai dire ils ne s’occupent pas de cette culture, dit-il. Lorsqu’on leur demande pourquoi, ils répondent qu’il n’y trouvent pas de goût, et ils se moquent des Anglais qui les aiment tant. Si le bon professeur revenait au Canada de nos jours, il ne pourrait plus parler de la sorte, surtout s’il rencontrait au hâvre du Palais les braves gens de file aux Coudres qui ne savent pas semer d’autre chose. Comme les temps et les goûts des hommes changent !
Tout le monde sait que ce fut Parmentier qui introduisit la patate en France. On lui a élevé une statue à ce propos. Ce fut l’intendant Bigot qui, le premier, osa encourager la culture de cette intéressante légumineuse parmi nos cultivateurs. Il prévoyait sans doute les temps de disette par où il devait faire passer plus tard nos malheureux ancêtres. Je crois que cela prendra bien du temps avant qu’on décerne ici à Bigot les honneurs posthumes qui furent rendus à Parmentier.
Il ne faut pas croire que la lecture des œuvres de Kalm soit aride. Il ne veut pas fatiguer le lecteur avec une sèche description de plantes. Il fait de même pour ses observations physiques. La physique n’est pas sa spécialité, quoiqu’il l’ait toujours aimée depuis sa jeunesse, mais il tient à amuser un peu la curiosité tout en instruisant. Ce qui ne l’empêche pas de décrire d’une façon minutieuse et précise les simples et les plantes à remèdes souverains, comrrte on appelait cela dans le temps. Ce qui l’attache, c’est la flore particulière au Canada. Lorsqu’il rencontre, pour la première fois, une plante indigène, il la décrit avec la même ardeur que mettrait un amant à énumérer les innombrables charmes de sa maîtresse. Comme dans les romans de
mademoiselle de Scudéry, ce ne sont plus que festons et astragales.
Puis tout à coup l’homme réparait. Il nous brosse alors, entre deux plantes, un petit dessin de campagne plein de couleurs printanières. Ce sont les longues maisons blanches des cultivateurs, avec le petit jardin potager, le ruisseau aux ondes fraîches,
le calvaire bâti le long de la route, le clocher du village. Puis au milieu de tout ce paysage apparait la ménagère canadienne, avec sa capinc, son mantelet et sa jupe courte. Elle porte une croix d’argent sur sa poitrine, trottine toujours, et chante des chansons d'amour tout le long de son travail. Kalm trouve que la Canadienne est jolie et que la première question quelle pose à un étranger est celle-ci : Etes vous marié, monsieur ?
On a beau être savant, il y a toujours des moments où l’on voit se lever l’aurore aux doigts de rose avec l’envie de la chanter en beaux vers alexandrins.
Kalm, malgré son esprit inquisiteur, garde sur le gouvernement de la colonie qui lui donna l’hospitalité la plus large la plus parfaite discrétion. S’il fut à même de mettre le doigt sur la plaie du fonctionnarisme à outrance qui régnait alors, il en garda pour lui l’inviolable secret. C’est un beau trait de son caractère de ne dire du mal de personne, et cela lui fait honneur. S’il se plaint quelque part d’avoir trouvé que les prêtres savaient peu le latin et que les récollets étaient
ignorants, c’est comme à regret, et il se rachète aussitôt de cette méchancetéen assurant que ni eux ni les jésuites nefont le commerce de fourrures mais qu’ils laissent cela aux marchands.
Il place les récollets au troisième rang du clergé. Ils ont, à Québec dit-il, une belle maison et une belle église où ils officient ainsi qu’un grand jardin qu’ils cultivent avec beaucoup de soin. A Montréal et à Trois- Rivières, ils sont logés à peu près comme à Québec. Cet ordre ne recherche pasles sujets brillants, il prend ce qu’il peut trouver. Ces moines ne se fatiguent pas la tète de beaucoup de sciences Aussitôt qu’ils ont endossé le froc, ils n’étudient pas pour augmenter le peu qu’ils ont appris auparavant. Ils vivent des aumônes que le peuple leur donne.
Les jeunes moines vont mendier avec un sac de maison en maison. Ces religieux vont quelquefois en mission chez les sauvages, mais la plupart du temps ils sont entretenus comme aumônier dans les forts. Le roi leur donne alors le logement, les provisions, un serviteur et deux cents livres par an dont ils envoient la moitié à leur couvent. A bord
des navires de l’Etat, il n’y a pas d’autres aumôniers qve les récollets, aussi le peuple les regarde comme les serviteurs du roi. Quand un curé de campagne meurt et qu’il ne peut être remplacé de suite, on envoie un de ces moines officier en attendant que la place soit remplie par un prêtre séculier. Une partie de ces religieux vient de France, l’autre est recrutée au Canada.” Kalm ajoute que “ pour faire un récollet il faut une hachette, pour un prêtre un ciseau, mais pour un jésuite, il faut un pinceau.” C’est, paraitil, un dicton populaire qu’il a recueilli au Canada, et il le cite en français dans son ouvrage.
Voilà un portrait de récollet qui sent un peu le regain du bon luthérien, mais qui ne manque ni de sel, ni de vérité.
Kalm, comme un vrai savant, s’inquiète un peu de ce qui touche à !a vie littéraire. C’est lui qui nous apprend qu’il n’y avait pas d’imprimerie au Canada lorsqu’il y passa, mais qu’il en y en avait eu une autrefois. “ On fait venir les livres de
France, dit-il, et tous les ordres même le papier-monnaie sont écrits à la main. On
ne veut pas y introduire la presse pour éviter les libelles contre le gouvernement et la religion, c’est ce que l’on dit, mais le pays est trop pauvre pour que l’on y imprime des
livres et la France veut garder le monopole de l’exportation.”
Ce sont là des aperçus nouveaux d’un esprit libre et auxquels les voyageurs français de cet époque ne nous ont pas habitués.
Kalm sème sans cesse son récit d’une infinité de petits détails sur la vie d’intérieur que menaient nos ancêtres.
Il nousracontede ces choses vues qui frappent l’imagination d'un passant curieux, qui ne disent rien à celui qui les voit tous les jours, et que la postérité tient tant à savoir et quelle n’apprend que lorsqu’elle les peut puiser dans des auteurs étrangers. C’est ai nsi qu’il nous apprend que nos ancêtres ne buvaient pas de thé, que chacun apportait son couteau lorsqu’il était invité à dîner quelque
part, que l’on déjeunait le matin d'un crouston de pain trempé dans du cognac.
Pendant qu'il était à Québec, Kalm fut invité à se rendre à la Baie St-Paul pou%y explorer une mine d’argent ou de plomb
que l’on prétendait y avoir découvert. Il s’y rendit avec le médecin Gauthier et il nous a laissé sur ce petit voyage d’exploration un récit d’autant plus intéressant que cette partie du pays était pour ainsi dire complètement isolée du reste de la colonie et que l’on y vivait de la vie primitive. Les pages où Kalm nous parle de la bonne Sainte-Anne de Beaupré, de la Petite-Rivière, des Eboulements sont à lire.
Kalm rencontra dans Ouébec un homme
digne de lui et capable de le comprendre, dans la personne du gouverneur de la Ga’ lisson nière. Aussi, le voyageur nous a-t-il laissé de ce haut fonctionnaire un portrait bien vivant.
“ C’est un homme d’environ cinquante ans, dit-il, de taille peu élevée et quelque peu difforme, mais de très agréable apparence. Quand je pense à ses nombreuses qualités, je n’en puis jamais trop dire. Il a des connaissances surprenantes dans toutes les sciences, mais spécialement sur l’histoire naturelle, où il est si bien versé que, lorsqu’il commençait à m’en parler, je m’imaginais voir apparaître notre grand Linné.
Quand il parlait de l’utilité de l’histoire naturelle, de la façon de s’en rendre maître et de l’employer au progrès d’un pays, j’étais étonné de le voir tirer ses raisonnements de la politique, aussi bien que de la philosophie, des mathématiques et des autres sciences. Je tiens que la conversation dece noble personnage m’était instructive et que j’en ai toujours tiré des connaissances utiles. Il m enseigna plusieurs manières de faire servir l’histoire naturelle à la politique et de rendre un pays puissant afi-' de contenir les voisins envieux. Jamais l’histoire naturelle n’a eu un plus grand protecteur danscepays et il est douteux s’il s’y rencontrera jamais son égal. Aussitôt qu’il eut pris charge de son gouvernement, il commença à recueillir des informations sur l’histoire naturelle. Quand il rencontrait quelqu’un qui avait résidé dans les parties les plus éloignées du pays ou qui y avait voyagé, il l’interrogeait sur les arbres, les plantes, les pierres, les minerais, les animaux qu’il y avait vus. Il voulait savoir quel usage on en faisait. Il l’interrogeait sur les 'acs, les rivières et sur tous les sujets imaginables. Il ne laissait
point de paix à ceux qui paraissaient mieux renseignés que les autres avant qu'ils ne lui eussent donné les détails les plus complets sur ce qu'ils avaient vu. Il tenait note de tous les renseignements qu’il recueillait et grâce à sa grande application à tout savoir, si peu commune à des personnes de son rang, il connut bientôt tout ce qui se rapportait aux plus lointains districts d’Amérique. Les prêtres, les commandants des forts, lorsqu'ils venaient lui rendre visite à Québec, étaient souvent surpris de ses questions et s’étonnaient de ses connaissances, car il leur disait que près de telle montagne ou sur telle rivière oii ilsallaientchasser se trouvaient certaines plantes particulières, des arbres, des minerais qu’eux seuls pensaient connaître. Aussi, plusieurs croyaient qu’il avait une connaissance surnaturelle des choses puisqu’il était capable de leur mentionner les curiosités d’endroits situés à des centaines de milles de Québec et qu’il n’avait jamais visités. Il n’y eut jamais meilleur homme d’Etat que lui, et personne ne peut prendre ni choisir de meilleurs moyens pour faire progresser un pays. Le Canada con-
naissait à peine le trésor qu’il possédait dans la personne de cet homme distingué, lorsque le roi le rappela en Europe. Il y retourna emportant avec lui une collection complète de curiosités naturelles et une grande quantité d’arbres et de plantes.”
Kalm était encore à Québec lorsque M.
de la Gallissonnière s’embarqua pour la France et il y assista à l’arrivée de son successeur, M. de la Jonquière.
On conçoit aisément que deux vrais savants comme M. de la Gallissonnière et le professeur Kalm durent s’entendre parfaitement, et l’on peut s’imaginer quelles bonnes causeries eurent lieu alors dans le vieux Château Saint- Louis.
M. de la Gallissonnière traita son hôte comme un grand seigneur et d’égal à égal. Il suffit, pour nous en convaincre, de lire la lettre que l’intendant Bigot écrivit au ministre des colonies, au lendemain du départ de Kalm.
A Québec, le 15 octobre 1749.
Monseigneur,
J'ai l’honneur de vous informer qu’il est venu en ce pays un académicien suédois, nommé Pierre Kalm, muni des passeports du roy de France et de M. le marquis de Laumary, ambassadeur à la cour de Suède. Lorsqu'il ai riva au fort St-P'rédéric, venant de la Nouvelle-Angleterre, le commandant de ce fort en donna avis à M. le comte de la Galissonnière, qui lui ordonna de fournir au dit sieür Kalm un canot armé et tout ce qui lui serait nécessaire pour se rendre à Québec, où il ne s’est occupé, suivant le compte qui nous en a été rendu par le sieur Gautier, médecin, qui l’a toujours accompagné, qu’à faire des observations sur les minéraux, sur les végétaux et sur les animaux. Ce médecin nous a assuré que ces observations n’avaient d’autre objet que de les connaître et d’en faire la description.
Il a séjourné à Québec environ 40 jours, et M. de la Galissonnière m’ayant dit que de pareils botanistes, qui avaient été envoyés de France en Suède, y avaient été bien
traités et même défrayés, j’ai fait payer ici, par représailles, sa pension, ainsi que les dépenses que les recherches qu’il y a fa:tes ont occasionnées.
Il est parti de Québec, il y a environ un mois ; je donnai ordre à Montréal de le défrayer dans sa route et pendant le séjour qu’il y ferait ; on m’écrit qu’il en est parti le 10 de ce mois, pour se rendre à Orange par le fort St-Frédéric ; il voulait s’en retourner par le fort Frontenac, pour se rendre à Chouaguen, mais M. le marquis de la Jonquière n’a pas jugé à propos de lui permettre de prendre cette route, ce dont il a paru mortifié.
Ce botaniste emporte avec lui beaucoup de graines, de plantes et d’arbres.
J’espère, Monseigneur, que vous approuverez que j’aie fait payer les dépenses qu'il a occasionnées et dont ci-joint en sont les états.
Je suis, avec un profond respect, Monseigneur,
Votre très humble
et très obéissant serviteur,
Bigot.
Et si l’on veut maintenant descendre aux détails de cuisine et connaître par le menu les frais de réception qu'occasionna la visite
de Kalm dans Québec, qu’on lise ce qui suit :
Etat de la dépense que le sieur Pierre Kalm , académicien suédois , muni des passeports du roy, pour la recherche de diverses plantes , graines et herbes , a faite pendant son séjour à Québec , savoir :
Payé à la demoiselle La Jus, pour son logement et nourriture pendant 38 jours, à raison de 4 livres 10 sols par jour . 171
Payé à la dite demoiselle, pour le logement et nourriture de Laurent Yungstrôm, son domestique, pendant le même espace de temps,
à 30 sols par jour . . 57
Payé à divers habitants qui l'ont mené en canot avec M. Gaultier, médecin du roy en ce pays, de Québec à la Baie St-Paul, pour aller à la découverte des mines qui sont au dit endroit, tant pour le dit voyage que pour
leur subsistance, la somme de . 358
Payé à un sauvage huron de Lorette, qui l’a accompagné dans les bois pour découvrir et connaître diverses plantes et herbes, ci. . . . 12
Payé à divers habitants, qui l’ont conduit en canot de Québec à Montréal, la somme de 1S0
Fait à Québec, le 30 octobre 1749.
778 lbs.
Bigot.
Mémoire des fournitures et dépenses faites par M. Pierre Kalm , Suédois de nation , membre de P Académie royale des sciences de Stokolm , muni des passeports du roy, pour la recherche de diverses plantes , graines et herbes, savoir :
Pour quatre chemises toile de coton garnies
de batiste .
Pour une paire de culotte de camelot écarlate Pour une veste de damas bleu doublé de soie,
avec une garniture de boutons d’or .
Pour quatre mouchoirs des Indes de poche. . .
Pour une bourse à cheveux .
Pour un bonnet écarlate .
Pour une paire de bas drapé .
Pour deux paires de souliers d'hommes .
Pour un matelas de crin avec un oreiller de
plume .
Pour deux paires de draps de lit de toile de
Rouen de 12 aunes .
Pour un hchu de soie .
Pour une couverture fine .
Pour une paire de mitaines et des chaussons.
Pour six chemises . 1 .
Pour un mantelet de coton ouatté .
Pour deux peignes .
Pour un couteau à ressort .
Pour deux goblets de cristal .
Pour une cuillère et une fourchette de composition .
Pour un chandelier de cuivre .
Pour un fichu de soie .
Pour une livre de (?) .
Pour une livre de cire d’Espagne . . 7
Pour un couteau de chasse avec le ceinturon
brodé . 24
Pour une valise en cuir . 40
Pour un fusil de façon avec son fourreau, corne
et sac . 50
Pour un arc garni de porcépic avec le carquois
de flèche . . . é . . . . 30
Pour une chemise de peau garnie en porc épie 18 Pour une paire de mitasses et deux paires de souliers sauvages, et deux sacs en porc-épic 40 Pour une robe de castor pesant lolbs, garnie
en porc-épic . 40
Pour une palatine de zibeline de martre. ... 30
Pour quatre livres de cire en bougie . 24
Payé à plusieurs sauvages pour blé-d’Inde en farine et en grain, pour sucre, folle avoine,
fèves et pour diverses sortes de grains . 150
Payé pour voitures qui lui ont été fournies pour aller chercher dans les campagnes des
graines et plantes . 50
Payé pour son blanchissage . 15
Payé à son barbier et baigneur . 15
Payé à l’horloger pour sa montre . 6
Provisions lie son voyage pour la Nouvelle- A ugleteri
Pour un jambon . 16
Pour douze langues et bajoues . 13
Poules d’Inde, moutons, poulets, laid, boeuf
et pain . 22
Pour beurre et fromage . 12
Pour quinze pots de vin et le baril . 18
Pour une caisse de vin des Canaries . 40
Pour poivre, sel, épices . 10
Pour pomme et chandelle . 15
Pour un panier à vivrez, sacs, poches, barils, caisses et cordes . 36
Pour sa pension et celle de son domestique pendant dix jours chacun à son arrivée de la Nouvelle-Angleterre, à compter du 24 juillet jusques et y compris le 3 août suivant, qu'il est parti pour Québec, à raison
de 8 Ibs par jour pour les deux . 80
Pour sa pension à lui seul pendant vingt-cinq jours à son retour de Québec, à compter du 15 septembre jusques et y compris le 10 octobre qu’il est parti pour la Nouvelle- Angleterre, à raison de 6 livres par jour. . . 150
Total . 1404 12 6
Je soussigné certilîe avoir fait et payé la dépense mentionnée au présent mémoire, montant à la somme de J404 livres, douze sols, six deniers.
Fait à Montréal, le 13 octobre ^749.
De Cou ag ne.
N’est-ce pas que tous ces details intimes, vulgaires même, ont quelqu’intéiêt et se relèvent, quand on songe à l’époque où Kalm vint au Canada et aux personnages mis en scène.
Voilà comment on savait donner l'hospitalité à la science, du temps de nos aïeux ; mais il faut dire que le Canada n’a pas eu tous les jours pour le gouverner des marquis de la Gallissonnière.