SI AOUT
Toutes les hautes collines du voisinage nous envoyaient ce matin une fumée ressemblant à celle d'un fourneau à charbon. Les cousins sont innombrables, ici ; ils nous attaquent au sortir de la maison, et ils sont encore plus incommodes dans les bois. Ils ont évidemment de la parenté avec nos cousins de Suéde, quoiqu'un peu plus petits que la généralité des moustiques de l'Amérique du Nord, comme ceux du fort St Jean, par exemple, qui ressemblent aussi aux nôtres, bien que plus gros, leur taille se rapprochant de celle de nos tipules. (1) Les cousins d'ici, sont avides de sang, outre mesure. Heureusement, le temps arrivait, bientôt où nous allions en être débarrassés.
Nous descendîmes cette après-midi encore plus bas dans la rivière St Laurent, jusqu'à un endroit où l'on nous dit qu'il y avait des mines d'argent ou de plomb. Tant soit peu en aval de la Baie St Paul, nous passâmes une langue de terre, composée entièrement d'une pierre calcaire grise et assez compacte, disposée en couches inclinées et presque perpendiculaires, et qui me paraît n'être qu'une variété du schiste ardoisier. Les couches penchent vers le sud-est et remontent au nord-ouest. Chacun de ces lits séparément est de l'épaisseur de dix à quinze pouces. Quand on brise la roche, il en émane une odeur forte rappelant celle de la roche-puante. Nous longeâmes, comme auparavant, la rive occidentale du fleuve, qui est toute bordée de montagnes et de rochers
1) Tipula horiorum, Linn. (Diptlres némocères.;
escarpés. La rivière n'a pas au-delà de trois milles (français) de largeur ici. Çà et là, on pouvait distinguer dans le roc des veines de spath d'un beau blanc, semiopaque, à grains peu serrés. On voyait aussi, dans le fleuve, des morceaux de rochers gros comme des maisons, qui ont roulé, au printemps, du flanc des montagnes, y laissant des vides que le temps n'a pas encore remplis et que l'on reconnaît facilement. En plusieurs endroits, il y avait, dans la rivière, des madragues pour la pêcherie des anguilles semblables à celles que j'ai déjà décrites. (1)
Je me suis amusé à noter quelques mots de la langue des Algonquins, que j'ai appris d'un jésuite qui a vécu longtemps chez les sauvages. Ils appellent l'eau, mukuman ; la tête, ustigon ; le cœur, uta ; le corps, veetras ; le pied, ukhita ; un petit bateau, usb ; un navire, nabikoan ; le feu, skute ; du foin, maskoesee ; le lièvre, whabus ; (ils ont un verbe, dérivé du nom, qui exprime l'action de cha&ser le lièvre) ; la martre, whabislanis ; l'élan, moosu (1) (Vu final est à peine prononcé) ; le renne, atticku : la souris, maivituhi*.
Le jésuite de qui je tiens ces détails m'a dit aussi qu'il avait grand'raison de croire que si quelques Indiens, ici, étaient de race Tartare, ce devaient être certainement les Algonquins, car leur langue est universellement
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répandue dans cette partie de l'Amérique du Nord, qui s'étend au loin à l'oceident du Canada, vers l'Asie. On dit que c'est un idiome très riche ; le yerbe aller, employé pour exprimer l'action $ aller sur la glace, est, en algonquin, tout-à-fait différent du même verhe employé pour exprimer l'action qu'on est allé sur la terre ferme ou qu'ow est allé sur les montagnes, etc.
Nous arrivâmes tard dans la soirée à Terre d'Eboulément, qui est à vingt-deux milles (français) de Québec ; c'est la dernière localité cultivée sur la rive occidentale du fleuve St Laurent.
Le pays plus au bas passe pour si montagneux, qvie personne n'y peut vivre, et qu'il n'y a pas un morceau de terre labourable. La petite église paroissiale s'élève sur la côte, au bord de l'eau. Le noyer ne se rencontre pas près de ce village, ni aucun autre arbre de la famille des juglandées au nord de cet endroit. A la baie St Paul, j'ai bien remarqué deux ou trois individus de l'espèce que les Anglais appellent butter-nut trees, (1) mais on les considère comme de grandes raretés, et il n'y en a pas d'autres dans le voisinage.
Aucune espèce de chêne ne vient près de cette localité, ni plus au bas, ou plus au nord.
Le blé est l'espèce de grain que l'on sème en plus grande quantité ici. Le sol est très fertile ; et même on récolte quelquefois vingt-quatre ou vingt-six boisseaux pour un ; le rendement ordinaire est de dix ou douze pour un. Le pain est plus blanc, ici, que nulle part ailleurs en Canada. On sème beaucoup d'avoine, qui réussit encore mieux que le blé. On sème aussi des
(1) Noyer cendré— Juglam cinerea, Juglans catharllca, (Noyer tendre.) M.
pois en grande quantité ; ils rapportent plus qu'aucune céréale ; il y a des exemples de rendements de pois allant jusqu'à cent pour un.
Il y a peu d'oiseaux ici ; ceux qui y passent l'été, émigrent en automne ; il ne reste alors que les oiseaux de neige, les perdrix rouges, et les corbeaux. Même les corneilles ne s'exposent pas à la rigueur de l'hiver et prennent la fuite avant les grands froids. La grenouille mugissante (Rana pipiens) peuple les étangs du voisinage. On trouve aussi des mouches-à-feu en cet endroit.
Pour éclairer les maisons dans les campagnes, on se sert de lampes alimentées avec de l'huile de marsouin, ou, si l'on ne peut s'en procurer, avec de l'huile de veaumarin ou phoque.
1er septembre.
Il y a dans ce village une femme âgée de 59 ans qui est enceinte. Elle fût 18 ans sans avoir ses menstrues. Attaquée de la petite vérole, en 1748, elle est aujourd'hui dans un état avancé de grossesse. Elle sent les mouvements du fœtus et se dit bien portante ; en effet, elle a très bonne mine ainsi que son mari. Comme c'est un c?s peu ordinaire, elle fut présentée au médecin du roi, M. G-aulthier, qui nous accompagnait dans ce voyage.
Ce matin, sur les sept heures et demie, nous desccu dîmes la rivière. Le pays voisin de la Terre d'Eboulemnif iniM'jiiit'Z-vous trois ou quatre rangées de collines à sol meuble, étagées les unes au-dessus des au; <it la plupart dans un excellent état de culture, offrant i>ect, avec leurs champs de blé, leurs prairies et leurs pâturages émaillés de fleurs, d'an amphithéâtre de rerdure.
Le grand tremblement de terre qui a eu lieu en Canada, en février 1663, et dont Charlevoix fait mention, (1) a causé un dommage considérable à cette place, renversant les collines les plus élevées sur les coteaux qu'elles dominaient et comblant les vallées en état de culture. On m'a montré plusieurs petites îles qui doivent le inexistence à cette convulsion de la nature. La couche d'humus qui forme le sol de ces collines est parsemée de roches gypseuses noires. En revanche, on n'en trouve pas une seule le long de la rivière jusqu'à la distance de huit milles français. Tout ce pays est couvert de hautes montagnes grises de formation granitique qui contiennent du quartz pourpre et cristallin mélangé de pierre calcaire et de mica noir, et dont le pied baigne dans le fleuve. Ensuite reparaît la pierre gypseuse.
Une bande d'hirondelles de mer (2) vole le long du rivage en gazouillant un bruyant concert.
Le fleuve peut avoir, ici, une largeur d'environ quatre milles français. Sur chacun de ses bords, à une distance d'environ deux milles français, on voit des terrasses sem blables à celles de la Terre d'Eboulement ; puis, un peu plus loin, des montagnes sourcilleuses, d'aspect sauvage.
Des ruisseaux se déchargent avec bruit dans la rivière, tombant en cascade du sommet des falaises escarpées et taillées, en précipice, à une hauteur de plusieurs verges, dans la terre ou la roche granitique.
L'un de ces ruisseaux qui traverse une colline com* posée de pierre calcaire, contient de l'eau minérale à
(1) Histoire de la Nouvelle France, tome II, p. m. 125.
(2) Slerna hirundo, Linn.