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CHAPITRE IV LA PRAIRIE ET SES HABITANTS

Milton va chercher des vivres à Carlton. — Cheadle chasse dans les bois. — L'étang gelé et le trou à poisson. — Le jour de l’an à la Belle-Prairie. — Nouvelle chasse aux bisons. — L’attelage de chiens. — Cheadle retourne à Carlton. — Tempérance du Loup. — La fraternisation entre lui et Le Chasseur devient dangereuse pour nous. — Miscouépémayou sauve son père. — Celui-ci accompagne encore Cheadle pour chasser les bisons. — Rencontre du Gros Couteau. — La famine chez les Indiens. — Leur âpreté au jeu. — Intelligence de Chouchou. — Milton réussit glorieusement un plum-pudding. — La Ronde apporte la correspondance d’Europe. — Chasse à l'élan. — Bon état de nos chevaux.

Dans la matinée du 24 décembre, Milton attela nos trois chiens indiens au petit traîneau et partit avec Bruneau pour Carlton. La Ronde demeura convalescent dans la hutte avec Cheadle en promettant de rejoindre les autres au fort dès qu’il serait rétabli. Miscouépémayou était arrivé pour commencer son service auprès de Cheadle. Nous passâmes tous les deux notre Noël assez tristement. Chacun de nous soupa avec de la galette et du pemmican, Milton à mi route de Carlton et campé sur la neige; Cheadle dans notre hutte; mais ce dernier, se sentant par trop sombre pour une soirée de Noël, alla avec La Ronde

déterrer le baril de rhum et tous les deux se mirent de compagnie à sc réchauffer le cœur avec quelques verres de punch.

Quant à Milton et à Bruneau, ils firent heureusement leur voyage au fort. La route venait d'être bien battue par le passage des convois qui se rendaient à La Crosse 1; il y avait eu un petit dégel, puis le chemin s'était durci de nouveau, en sorte que les chiens galopaient sur la glace en enlevant avec une effrayante rapidité le traîneau légèrement chargé. Les deux hommes suivaient à toutes jambes, sautant de temps à autre dans le traîneau pour reprendre haleine. Mais le froid trop vif ne permettait pas de se faire longtemps voiturer, et l’on était bientôt forcé de se remettre à courir. La rapidité de leur marche fut telle que, bien qu’ils eussent quitté la hutte dans la soirée, ils avaient fait au moins quarante-huit kilomètres avant la nuit. Ils ne campèrent qu'après avoir passé la Rivière aux Coquilles, Milton, très-désireux de parvenir au fort à temps pour avoir sa part des réjouissances de Noël, se leva au milieu de la nuit et réussit à persuader à Bruneau que l’aube allait paraître. Ils attelèrent donc leurs chiens et repartirent ; mais, à leur grande surprise, ce fut la lune qu: se montra et non point le soleil. Ils n’en continuèrent pas moins leur route et virent le soleil apparaître quelques heures plus tard. Bref, ils arrivèrent à Carlton juste à temps pour partager le dîner de Noël de M. Lillie, ayant accompli, dans l’espace incroyablement court de vingt-six heures, un voyage de cet trente kilomètres.

La Ronde vint les retrouver le 27, et, le lendemain, il partait avec Bruneau pour le fort Garry. Ils emme-

1, Cet établissement n'est pas celui du même nom qui est dans

le Wisconsin. Il se trouve au nord de Carlton, près du lac La Crosse, d’où sort le Churchill, — J.-B,

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naient avec eux deux traîneaux et les meilleurs chiens de trait qu'ils eussent pu se procurer à Carlton, car ils se proposaient de rapporter quelques sacs de farine et quinze ou vingt kilos de thé. Avec l’aller et le retour, c'était un voyage de près de deux mille kilomètres qui devait leur prendre au moins deux moïs, La neige était alors devenue si profonde qu’il fallait d'abord la piétiner à l'aide des raquettes pour que les chiens pussent passer. Ainsi leur entreprise devait être laborieuse.

Pendant l'absence de Milton, Cheadle, resté seul avec le jeune Indien, alla dans les bois faire une nouvelle tentative pour détruire son ancien ennemi, le wolverène. Miscouépémayou, portant un paquet sur son dos, un fusil sur l’épauie et une hache à la ceinture, marchait fièrement pour ouvrir la route, et montrait toute la dignité, toute la confiance d’un chasseur expérimenté. Aucune empreinte, aucune trace n'échappait à son œil investigateur. Il construisait les trappes et les posait ; il dressait le camp, coupait le bois et faisait la cuisine, avec l'adresse d’un vieux trappeur. Cheadle avait pris pour lui le fardeau le plus lourd et la tâche d’abattre les arbres: mais Miscouépémayou faisait tout ce qu'il pouvait avec une ardeur irfatigable, et son assistance avait une valeur réelle, car il portait des charges et maniait la hache d'une façon qui aurait paru surprenante à un Anglais de son âge. Dans tout ce qui concernait l’art de chasser et de voyager, il prenait sur son compagnon un air de grave supériorité, qui pouvait sembler ridicule, mais que les faits justifiaient incontestablement.

Tous deux ensemble, ils passèrent leur temps assez agréablement dans les bois, car il était impossible de s'attrister avec une compagnie aussi gaie, aussi aimable que celle de Misrouépémayou. Cette assertion doit étonner quand on réfléchit que Cheadle, à leur

départ, ne savait guère plus de deux ou trois mots de l'idiome des Cries. Pourtant cette circonstance même était une des sources les plus abondantes de leur gaieté, Rien n'amusait plus le jeune garçon que de servir d'instituteur à son compagnon, et il se mettait à rire aux éclats quand son grand élève se trompait de mots ou les prononçait mal. La communication s’était établie entre eux deux, qui ignoraient la langue l’un de l’autre, avec la plus grande facilité. D’ailleurs, Miscouépémayou avait l'air de deviner instinctivement ce que Cheadle désirait, au point que celui-ci eut peine à croire que l'autre ne savait pas un mot d'anglais. Les Indiens ont une telle finesse dans l'intelligence, leur attention est toujours si éveillée, ils forment leurs conclusions si rapidement, que les signes les plus généraux leur suffisent pour vois comprendre avec exactitude.

Le wciverène avait repris ses visites sur la ligne de nos trappes : il avait brisé toutes celles qu'on avait reconstruites et dévoré toutes les proies qu’il y avait trouvées. Cheadle imagina un moyen qui lui sembla infaillible pour faire tomber l’animal dans ses propres filets. Il répara et redressa toutes les trappes brisées et substitua, non pas partout, mais de temps à autre le long de la ligne, des appâts empoisonnés à ceux qu'il employait ordinairement.

La forêt où nous chassions commençait à l’autre bout de notre lac pour s'étendre vers le nord jusqu’à des limites qui nous étaient inconnues. Elle n'était interrompue que par des lacs et des marais assez nombreux et par des clairières où le bois de haute futaie avait été brûlé. Le trappeur recherche toujours les lacs, non-seulement parce qu'ils rendent ses voyages plus rapides et lui donnent la facilité de pénétrer dans des régions moins battues, mais aussi parce que les canaux qui les mettent en communication et leurs rives

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