‹ Voyage de l'Atlantique au Pacifique [microforme]Chapitre 45 sur 93 · AUNE · texte numérisé non relu

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milord. Doucement, doucement. Tenez bien, milord. Il faut que je m'arrête ! C'est moi qui porte tout le poids. Je vais tomber de fatigue! Triste lignum te caducum. Malheureux bois destiné à tomber! » Alors, poussant un grand « Oh! », sans autre avertissement, il se sauva, laissant choïr à terre le bout du tronc qu'il tenait et heurtant grièvement son malheureux partenaire. À chaque transport, la scène se renouvela au grand amusement des spectateurs, excepté celui qui souffrait des boutades du maître d'école. A la fin, fatigué de ces chutes réitérées et soudaines d’un bout des troncs qu’il portait, Milton pria M. O'B. de se tenir tranquille et se mit à les traîner tout seul; mais l’Assiniboine, qui remontait en ce moment, dit crûment son fait à M. O’B. et, mettant l'arbre sur son épaule, l’emporta aisément. Quand nous eûmes achevé

cette portion de notre tâche, le soleil se couchait:; il fallut donc remettre au lendemain le passage de la rivière. Peu après, nous étions en train de causer des défauts de M. O’B., et de faire d'assez sévères commentaires sur sa lâcheté, lorsqu'il nous entendit. Arrivant alors avec cette imperturbable confiance qu’il montrait dans toutes ses relations sociales, il contesta nos observations. « C’est bel et bon, disait-il, pour le docteur, qui a des épaules comme un bœuf de Durham, de traiter aussi légèrement ces travaux gigantesques ; quant à moi, je vous assure qu’ils auraient bientôt tué un homme délicat comme je le suis. » Cheadle lui fit observer que Milton était d’une complexion encore moins robuste que la sienne, ce qui ne l’empéchait pas d'accomplir, sans se plaindre, sa portion de travail. « Ah! oui! répliqua M. O’B., il brüle du beau feu de l'émulation. Toute la journée, sa juvénile ardeur m'a frappé d’admiration ; mais, vous le voyez, moi, je touche à la vieillesse : j'ai besoin de ménagements. Regardez comme les fatigues d'aujourd'hui m'ont abimé! » Eten même temps, 1l nous montrait une petite égratignure qu’il avait à la main. Par contre, nous lui exhibâmes les nôtres qui étaient pleines d'ampoules. Il se tira de l'embarras où le mettait cette vue, en détournant la conversation sur son sujet favori: les souffrances du terrible voyage que nous avions entrepris.

Milton et le jeune sauvage s'étaient volontairement ofierts pour traverser, à la nage, avec les chevaux, l'Athabasca, afin de porter à l’autre rive des cordes dont nous nous servirions pour guider le radeau. C'était une entreprise qui ne manquait pas de dangers, car la rivière était large et le courant extrêmement rapide. Heureusement, le lendemain matin, avant que nos préparatifs fussent terminés, un métis entra dans notre camp. Îl était le bienvenu auprès d'hommes

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qi avaient voyagé trois semaines sans rencontre aucun de leurs semblables. La troupe de M. Macaulay dont il faisait partie, était sortie du fort pour aller à la chasse, s'était disséminée près du Mac Leod, et avait rendez-vous pour se rejoindre ce jour même, Il nous conseilla de ne traverser l’Athabasca que plusieurs kilomètres plus haut, en amont du lac, où le courant était moins violent; nous éviterions en outre, de cette manière, la rivière Maligne, affluent de la rive gauche, qu'il est fort dangereux de traverser à gué en cette saison.

Nous levâmes donc notre camp et, sous la direction de ce métis, nous remontämes sept ou huit kilomètres suï la droite de la rivière. Chemin faisant nous dûmes passer plusieurs courants ou très-probablement plusieurs bouches d’une seule rivière qui, très-enflée et très-rapide, venait du sud se jeter dans 1 Athabasca. Nous les franchîmes à cheval, malaisément et en suivant pas à pas notre guide. Il n'y eut que M. O'B. qui, ayant pris en un dégoût invincible l'équitation, depuis que son cheval s'était couché sous lui en gravissant la montagne, s'obstina à traverser à pied. Nous gagnions l’autre rive et le suivions des yeux tandis qu’il s’'avançait avec prudence, avec peur, s'appuyant sur le fort bâton qu'il portait toujours. [Il réussit fort bien jusqu’à ce qu'il {ût au milieu de l'eau; mais Ia, il tomba tout à coup dans un trou et eut de l’eau jusqu'aux aisselles. « Je me noie! Au secours! au secours ! » criait-il dans son effroi ; puis, perdant sa présence d'esprit jusqu'à faire une fausse application de l’adage de son poëte favori : /n medio tutissimus ibis (Pour éviter le danger, suis un juste milieu), il se mit à se débattre dans l’eau de plus en plus profonde au lieu de se retirer vers les côtés. En somme, il courait le plus grand péril d'être emporté quand Milton, s'étant avancé à la rescousse, !: ramen, accroché à son

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étrier. M. O'B. était dans une frayeur mortelle ; mais il recouvra peu à peu sa présence d'esprit, quand il eut recu l'assurance que nous n'avions plus, pour l'instant, d'autre rivière à passer.

Pendant cette journée, nous vimes arriver plusieurs métis avec leurs femmes et leurs enfants. Dans la soirée, deux Indiens Chouchouaps vinrent aussi nous retrouver et essayèrent de percer de leurs dards des poissons blancs à la lumière d’une torche. Ils en prirent quelques-uns et nous les vendirent volontiers pour un peu de munitions et de tabac. C'étaient les premiers échantillons de leur tribu que nous eussions vus, Maigres, décharnés, de moyenne taille, ils étaient moins robustes que les Indiens que nous avions rencontrés auparavant. Leurs traits plus délicats étaient bien dessinés et avaient une expression plus douce, mais aussi intelligente que ceux des autres. [ls ne portaient qu'une chemise et une robe de peau de marmotte; leurs jambes et leurs pieds étaient nus et ils n'avaient pour coiffure que leur longue chevelure noire. Ces Chouchouaps des Montagnes Rocheuses habitent le pays entre Jasper House et la Cache dela Tête Jaune, sur le versant occidental. Ils appartiennent à la grande nation chouchouap, qui habite les environs du lac Chouchouap entre les deux bras de la rivière Thompson, dans la Colombie Britannique. Séparés du gros de leurs tribus par une distance de cinq à six cents kilomètres, que couvrent des forêts presque impénétrables, ils n’ont avec lui que peu de relations. De temps en temps, un Chouchouap des Montagnes Rocheuses fait le long et difficile voyage de Kamloups sur la Thompson, pour aller chercher une femme; mais, parmi tous ceux que nous avons rencontrés , une seule personne avait vu cette ville. C'était une vieille femme de La Cache de la Tête Jaune qui, née à Kam- Joups,avait épousé un Chouchouap des montagnes;

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Jadis les Chouchouaps de Jasper House formaient une trentaine de familles; aujourd’hui, on n’en compte pas trente individus. Séparés par d'immenses distances de tous les autres Indiens, ils sont paisibles et honnêtes; ils ignorent le malet la guerre. Nous n'avons jamais pu savoir s'ils ont quelque religion; mais ils entourent les tombes de leurs morts, avec un soin scrupuleux, de petites palissades de bois dont les pieux sont très-nettement taillés avec les seuls instruments qu'ils possèdent, un couteau et une hachette. Is n'ont ni chevaux ni chiens. Quand ils changent de résidence, ils emportent toute leur propriété sur leurs épaules ; s'ils demeurent longtemps dans un endroit, ils y élèvent pour s’abriter de grossiers appentis recouverts d’écorces ou de paillassons, car ils n’ont ni maisons ni tentes. À mesureque le gibier diminue, cette race s’effacera sans doute ;raduellement, et déjà l’on peut dire qu'elle disparaît assez vite, tant pour ce motif que par suite des accidents de la chasse.

Tous les métis qui arrivaient étaient à court de provisions et nous offraient avec instances des peaux d’élan et d’autres articles, en échange de petites quantités de pemmican et de farine. Nous étions sans doute très-désireux d'épargner nos denrées, mais nous ne pouvions ni repousser des gens dans le besoin, ni les empécher de demander à partager nos repas.

Le 3 juillet, M. Macaulay arriva et fit poser sa tente près de notre loge. Sa chasse n'avait pas été heureuse; il n'avait plus de la viande de mouton gris que pour quelques jours, etil allait être obligé de repartir immédiatement. Nous ne pouvions donc pas compter sur ses ressources pour combler les vides de nos sacs ; mais nous fimes avec lui un excellent souper de

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truites délicieuses, qu il avait pêchées la veille dans les lacs de la montagne. Il nous informa que, d'année en année, les disettes devenaient plus fréquentes l'hiver à Jasper House et que, souvent alors, ils étaient réduits, comme dernier expédient, à manger leurs chevaux. Il nous fit aussi un nouveau récit sur notre vieil ennemi, le wolverène. Au commencement de l'hiver précédent, comme il revenait au fort après une expédition de chasse, M. Macaulay avait été fort étonné de voir que toutes les fenêtres du bâtiment, qui sont en parchemin, étaient détruites, [Il s’imagina que quelque voleur les avait brisées pour s’'introduire dans la place. En entrant, il fureta partout, mais il ne trouvait rien, quand un bruit, parti dela chambre supérieure, éveilla son attention ; il monta l'escalier et trouva là un wolverène, qu’on chassa et qu’on tua. À défaut de sa nourriture habituelle, cette bête avait mangé le parchemin des fenêtres et s’en était trouvée si satisfaite que, sa curiosité naturelle lui faisant défaut, elle avait, fort extraordinairement, négligé de faire connaissance avec le contenu des ballots qui l'environnaient.

M.Macaulay nous apprit encoreque les trois mineurs donton nous avait parlé à Edmonton comme ayant fait le projet d'examiner les sources de la Saskatchaouane sententrionale, et dont nous avions lu l’avertissement écrit sur un arbre quand nous étions. arrivés à l’Athabasca, étaient déjà passés se dirigeant à travers les montagnes sur le Caribou. M. Macaulay nous engagea aussi à prendre pour guide, jusqu'à La Cache de la Téte Jaune, un vieux métis iroquois. Comme nous n'avions plus d’argent, ce métis consentait à recevoir en payement un de nos chevaux de somine. Nous nous cfforcâämes de le persuader de nous accompagner jusqu'au bout de notre voyage ; mais il refusa de s’aventurer au delà de La Cache, parce qu'il ne connais-

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Ce fut alors que prirent fin les provisions apportées par M. O’B. Les dix-huit kilos de pemmican, qu'il comptait fermement faire durer autant que le voyage, avaient rapidement disparu devant son vigoureux appétit. M. Macaulay eut la générosité de lui donner un peu de thé et de tabac, et nous lui fournimes le pemmican nécessaire; mais en l’exhortant à le ménager prudemment, car déjà nous apercevions les présages d'une disette.

Le 4 juillet, nous nous remimes en route sous la conduite de l'Iroquois. M. Macaulay et deux de ses gens nous accompagnèrent jusqu’au point où nous devions traverser l'Athabasca. Quand la route n'était pas sous l’eau, qui montait souvent jusqu’au poitrail des chevaux, elle longeait les flancs escarpés de la vallée qui allait en s'étrécissant, et nous ne parvinmes à notre destination que vers la fin du jour. Nous campâmes pour la nuit au bord de la rivière, à un endroit où il y avait une abondance de bois sec, dont les émigrants canadiens avaient déjà coupé une certaine quantité pour faire leur radeau. L'un des arbres portait inscrits les noms de ceux dont nous avait parlé M. Macaulay comme nous ayant précédés ; il nous apprenait en outre que leur passage avait eu lieu

1, Les Iroquois sont ces Indiens du Canada qui se sont acquis une telle réputation dans la guerre entre les colons anglais et les colons français. Ce sont peut-être les plus habiles canotiers qui existent dans le monde. Comme les voyages du Canada à travers les territoires de la Baïe de Hudson sont faits généralement par eau, ces Indiens ont été fort employés par sir George Simpson et par les autres gouverneurs de la Compagnie de la Baie de Hudson. Beaucoup ont été laissés dans les différents forts, et aujourd’hui l’on trouve des métis iroquois dans la plupart des forts de la Compagnie, jusque dans la Colombie Britannique, — Cu.

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le 16 juin, c'est-à-dire environ trois semaines aupa- de l'A ravant. prairie Le matin suivant, nous nous mîmes tous à l'œuvre, sapins abattant et transportant le bois; M. Macaulay tra- naient vaillait avec les autres; mais, comme toujours, M, À ces pic O’B. se tenait invisible. Quand le dernier tronc fut aune. porté au bord de l'eau, M. O'B. arriva en disant: d'une « Puis je vous être de quelque utilité, milord? Faut- était ri il vous aider, docteur? » Nous lui exprimämes notre y Mar regret qu'il s’y fût pris trop tard; mais l’Assiniboine fort «:e était fort irrité, et jurait que M. O'B. ne passerait pas A ct sur le radeau. Pour vaincre cette résolution, il nous thabas fallut employer toute notre autorité, et cette circons- LE dans t tance nous présagea des discordes ‘utures. A midi, le vallée radeau étant prêt, nous fimes entrer les chevaux dans À plus ç l'eau. Quand ils furent arrivés en sûreté sur l’autre rapide bord, nous récompensâmes nos amis les métis en leur roche: distribuant ce qui nous restait de rhum, politesse pierre qu'ils préféraient à toute autre, et, faisant notre adieu si ép cordial à M. Macaulay et à ses compagnons, nous midi continuâmes notre entreprise. A cette place, la rivière caien était profonde, large et paisible; nous la franchîmes À grand heureusement et sans difficulté. Avant d’avoir atteint nuit : la rive opposée, nous découvrimes que nous avions Peï laissé sur celle que nous venions de quitter une des senta deux hachettes qui nous restaient; cependant nous ne lente revinmes point sur nos pas, parce que ce n'était pas Æ la pl une petite affaire que de diriger un si grand radeau. arrêt Si nous avions su combien nous regretterions par la l'aut suite la perte de cet instrument, nous n’aurions certes un fr: rien épargné pour le recouvrer. si p La côte où nous débarquions était plate et n'avait EE cûm que peu d’arbres à cause d’un incendie qui l'avait soiré ravagée. Nous chargeâmes les chevaux, et avant ie coucher du soleil nous fimes plusieurs kilomètres. Le A lendemain vers midi, en remontant toujours le long Cach(

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